samedi 1 décembre 2007

25 novembre 2007

Bequia aura été la porte d'entrée de ce qui restera dans nos souvenirs comme un vrai paradis terrestre pour navigateurs du dimanche, pratiquement au niveau des Seychelles. Pendant une semaine, nous circulons de petite île en petite île, toutes différentes malgré une ressemblance de surface (cocotiers, sables blancs, mer turquoise), et chacune nous paraissant tour à tour plus charmante que la précédente.
D'autant plus que la météo s'est soudain mise de la partie, nous offrant cinq jours consécutifs de beau fixe, avec tout juste ce qu'il fallait de vent pour rendre la navigation aussi facile qu'intéressante. Chaque matin, des boat-boys s'amenaient sur leurs canots ou leurs planches de surf pour nous proposer pain frais (à des prix faramineux, par exemple 3 euros ou 4 dollars US pour une baguette médiocre), fruits juteux ou souvenirs parfois amusants. Un petit déjeuner relax pris dans la pénombre du cockpit arrière (nous avions tendu un rideau de nylon blanc du côté sud-est) précédait un parcours à peine houleux d'une à deux heures jusqu'au délice suivant.
De Bequia même, dont nous avons parcouru un bout à pied en faisant des courses, il y a peu à dire. Sauf une curiosité assez étonnante, les "maisons troglodytes" qui, pour une fois, n'ont rien d'ancien ni de primitif. Elles résultent de la curieuse lubie d'un publicitaire américain, Tom Johnston, qui en démarra la construction dans les années 1960 (photo). Avant de partir, nous avons acheté d'un boat-boy sept ou huit langoustes de bonne taille, que nous mangerons peu à peu au cours de la semaine. Pour les garder vivantes, nous les traînons derrière le bateau, enfermées dans un sac de jute, ce qui fonctionne parfaitement: au bout de cinq jours, les dernières survivantes gigotent encore vigoureusement.
Située à une douzaine de milles de Bequia, Mustique, dont la réputation de repaire de VIP (c'était entre autres le "camp de vacances" de la princesse Margaret dans les années 1970) nous faisait craindre le pire, se montre aussi simple que sympathique. Pendant que Gérard complète quelques courses, nous nous attablons à la terrasse du "célèbre" bar et restaurant Basil's, dont nous sommes à cette heure de la matinée les seuls clients, pour un délicieux punch aux fruits frais. À notre surprise ravie, ce haut-lieu mythique des virées de milliardaires est en fait une plate-forme de bois brut jetée un peu n'importe comment au bord de la baie, couverte de pignons de tôle et en partie ceinturée de bambous fendus aux couleurs passées (photo)!
À l'intérieur, jouxtant un bar bien garni, une estrade sans prétention est prête à accueillir un orchestre local pour animer la piste de danse voisine. Tout autour, des tables de bois souvent bancales, entourées de chaises pliantes de teck... semblables à celles que mon frère Antoine avait rapportées de Madagascar pour meubler sa dînette montréalaise! De fait, la seule chose qui révèle le statut super-star de Basil's est le montant de l'addition, qu'on peut d'ailleurs régler avec Diner's Club ou American Express, deux instruments financiers rarement acceptés dans les bouis-bouis insulaires, lesquels préfèrent largement les billets de banque, américains de préférence.
Sur la recommandation de Gérard, nous faisons l'impasse sur l'île suivante, Canouan, pour nous ancrer après une demi-journée de voile idyllique dans l'anse de carte postale de Mayreau. C'est la plage caraïbe dans toute sa splendeur, eaux calmes vertes et turquoises peuplées de poissons brillants, sable presque rose à force d'être blanc, juste ce qu'il faut de cocotiers et de bouquets de raisins de mer pour couper le vent du large et masquer le bar rustique mais bien équipé de l'hôtel voisin. Ajoutez à cela une bonne population de voiliers au mouillage et de naïades bronzées en bikini.
Au lever du soleil le lendemain (photo), je pique une tête dans l'eau limpide pour aller voir de près ce que manigancent deux ou trois pélicans qui m'ont tout l'air de plonger à tour de rôle dans les bouquets de raisiniers derrière la plage. Une fois que j'ai pris pied sur cette dernière, je me rends compte qu'elle a une double face: l'anse paisible où nous avons dormi n'est en fait séparée de la houle atlantique que par une mince langue de sable. Si bien qu'une seconde plage, presque identique, se trouve de l'autre côté, masquée par la végétation et seulement différente par le fait qu'elle est battue de modestes vagues, dans lesquelles les pélicans s'en donnent à coeur joie.
De Mayreau, il faut à peine une demi-heure de moteur (le vent étant, pour une fois, contre nous) pour aller jeter l'ancre au coeur des Tobago Keys, une grappe de cinq îles minuscules et inhabitées, jetées au milieu d'une barrière de corail en forme de fer à cheval. Le gouvernement de Saint-Vincent a eu l'intelligence de les protéger comme réserve de vie sauvage, tout en permettant aux plaisanciers de venir y mouiller.
Le résultat est un véritable jardin d'Eden en miniature (photo), où l'on peut se baigner au milieu des oiseaux de mer en se laissant frôler par les tortues et les poissons tropicaux dont les nageoires en forme d'ailes d'ange viennent vous chatouiller les mollets, pour ensuite se laisser sécher sur le sable blanc en compagnie de paresseux iguanes. Nous y passons une journée enchantée, suivie d'une nuit bercée d'un léger ressac sous un ciel semé d'une multitude d'étoiles.
Union, où nous faisons escale quelques heures le lendemain, est une autre histoire: jadis trépidante et prospère en tant que noyau de la location de plaisance dans le sud de la Caraïbe, elle est aujourd'hui un recoin somnolent et presque oublié, depuis que les grandes sociétés de charter de bateaux ont déménagé leurs bases d'opération ailleurs, notamment en Martinique.
L'aéroport jadis bourdonnant ne s'éveille plus que par sursauts occasionnels, lors du passage d'un des petits avions-navettes qui font le saut de puce d'île en île. D'importantes structures de marché et d'entretien de bateau se dressent, inutiles et désertées, donnant à l'ensemble des airs de village fantôme. Pourtant, le petit village a un charme fou avec ses bicoques de toutes les couleurs abritant de petits bars chaleureux et quelques boutiques de qualité qui ont survécu à la décrépitude générale. Il y a en particulier un trésor qui mérite presque à lui seul un arrêt ici: le Captain Gourmet, un petit magasin d'alimentation tenu par un couple de Français, dont les étagères rustiques regorgent de produits d'un niveau qui ne déparerait pas une enseigne de luxe des environs de la Madeleine ou de l'avenue Georges V.
Après y avoir effectué les formalités de douane et d'émigration (on change de pays), nous piquons de nouveau vers le sud où, pour la première fois de ce voyage, le poisson se met à mordre: en l'espace d'une demi-heure, Gérard sort de l'eau deux thons petits, mais bien suffisants pour nous assurer un délicieux repas de poisson grillé (photo). Nous arrivons rapidement à Carriacou, la première des Grenadines qui appartiennent non à Saint-Vincent, mais au pays voisin de Grenada. C'est une île de bonne taille, près du double de Bequia, dont le dynamisme surprend après le calme d'Union; une curiosité à noter, un bar construit sur une île au beau milieu du port (photo). Nous mouillons à Tyrrel Bay, une anse bien mieux protégée que celle de la capitale Hillsborough, et repartons dès le matin pour Grenada.
Tel que prédit par Gérard, nous bénéficions d'une bonne brise même le long de la côte sous-le-vent, dû au fait que l'orientation de l'île est plutôt nord-est à sud-ouest que nord-sud comme ses voisines. Nous nous installons sur un ponton près de la capitale, St. George, d'où nous pouvons contempler un immense paquebot de croisière, amarré à un quai juste de l'autre côté de la baie (photo). Une fois les formalités d'arrivée accomplies (douane et immigration sont dans les locaux mêmes de la marina), nous partons en balade.
Après un tour rapide de la ville, où le marché du samedi met grande animation -- et bloque à peu près totalement la circulation --, nous prenons la route du nord vers le village pêcheur de Gouyave. L'endroit est fort sympathique, nous y faisons quelques emplettes avant de prendre le chemin de l'intérieur vers la plantation Douglaston Spice Estate.
Nous nous attendions à une sorte de musée touristique, nous tombons sur une vraie ferme, un peu décrépite mais absolument authentique; une dame âgée, fort sympathique au demeurant, nous y donne un cours bien documenté (non sans humour) sur la culture et la préparation des diverses épices qui font la renommée de l'île, depuis le cacao jusqu'à la muscade, en passant par le café, la cannelle et le turméric. Le tout sous les regards amusés de sa famille et de son petit-fils qui se lie d'amitié avec Azur (évidemment!). Nous sortons de là chargés de sachets odorants et continuons à grimper à l'intérieur des terres pour traverser l'île au complet, jusqu'à la côte Atlantique.
La prochaine destination est Grenville, la deuxième ville de l'île et sans doute la plus charmante. Ici aussi c'est le marché, mais en bien plus folklorique et plus chaleureux qu'à St. George. Après y avoir erré un bout de temps, notre chauffeur nous entraîne dans une ruelle sans âge où, jure-t-il, nous allons manger le meilleur lambi du pays.
Azur regimbe bien un peu, surtout qu'il faut se farcir un escalier en tuiles raide et d'aspect peu ragoûtant. Mais dès cet obstacle franchi, nous sommes bien récompensés: l'intérieur, qui n'a sans doute pas changé depuis 50 ans, a un charme fou (photo), avec vue d'en haut sur le marché aux poissons et le port, et la cuisine tient toutes ses promesses. Ne me demandez pas le nom de cet antre des délices, il n'en a pas. Gérard se lie d'amitié avec la serveuse-barmaid, qui l'aide à composer un apéritif improvisé à base de rhum local, de jus frais et d'épices -- j'espère qu'il se souviendra de la recette, c'était simplement délicieux.
Retour à la marina en suivant la route de la côte est, qui nous gratifie de virages en épingle à cheveux découvrant des paysages maritimes superbes. Puis sieste bien méritée, avant d'échanger notre ponton pour le mouillage de Prickly Bay, plus au sud, d'où nous devons appareiller demain soir dimanche pour Trinidad.
La navigation de nuit est à peu près incontournable: sauf vent exceptionnel, la traversée de près de cent milles devrait nous prendre une bonne quinzaine d'heures, et il est préférable d'arriver de jour dans le port commercial très achalandé de Chaguaramas, où le Bum doit entrer en cale sèche. Nous passons donc la soirée sur le skybridge avec Gérard, qui exulte car nous bénéficions d'une brise presque franc est de 18 à 22 noeuds, qui va raccourcir considérablement le trajet.
Mais lorsque nous descendons dormir vers les 23 heures, nous découvrons l'envers de la médaille: la route que nous suivons au près dans une houle forte et courte secoue la cabine comme un vieux panier, et nous avons beaucoup de difficulté à trouver le sommeil. Mais la fatigue aidant...

jeudi 22 novembre 2007

18 novembre 2007

Les grandes vacances, c'est ça! Et si vous pensiez que nous étions déjà en vacances depuis des années (opinion fermement soutenue par mon frère Antoine), hé bien vous n'aviez rien vu!
Pourtant, ça n'avait pas si bien commencé. Lundi, la cage thoracique toujours de travers et plutôt douloureuse, je me suis résigné à aller au bourg du Marin voir le médecin (qui, grâce à l'intercession du copain Raymond Marie, m'a pris presque tout de suite), puis la clinique radio qui a rapidement diagnostiqué une fracture simple d'une côte du côté gauche (j'ai failli dire "babord") et une fêlure d'une autre à tribord (oups!). Donc, retour chez le Dr Salomon, qui me renvoie à la pharmacie voisine pour des mètres d'élastoplast, des kilomètres de sparadrap et divers onguents aussi odorants qu'efficaces -- enfin, espérons.
La bonne nouvelle, c'est que ce petit défaut d'infrastructure ne va pas m'empêcher de naviguer, à condition de me bander consciencieusement le torse et de ne pas trop souquer sur les manoeuvres. Donc, mardi, re-tournée d'adieux aux parents et amis, en passant par Fort-de-France pour les dernières emplettes.
C'est finalement mercredi matin que nous nous mettons en route, par un très beau temps à peine traversé par quelques grains grisâtres. Le moteur babord, son câble d'allumage remis à neuf, tourne de son mieux, les gros yachts à moteur ont fui sous d'autres cieux, désencombrant la marina. Après l'habituelle faufilade à travers les voiliers au mouillage, le Bum chromé ronronne vers Sainte-Lucie, ses voiles rapidement gonflées par une brise d'est quasi idéale, et la coque bercée d'une houle confortable. Escale dans le creux de Rodney Bay pour une longue trempette et un déjeuner sur le pouce, et descente pépère au moteur le long de la côte jusqu'à un des plus jolis mouillages que nous ayons vus jusqu'ici, Marigot Bay.
Imaginez une anse assez profonde entre deux collines, aux eaux bien protégées du roulis. Et juste au moment où vous vous dites: "Parfait!", vous vous rendez compte de votre erreur: vous apercevez au fond un goulot laissé libre par une barre de sable habitée d'une cabane turquoise et de quelques cocotiers, derrière lesquels se niche une sorte de petit lac bien rond, totalement à l'abri du vent, entouré d'hôtels rustiques et de bars ouverts sur la verdure environnante. Un vrai paradis du plaisancier.
Dans la quasi-obscurité, nous trouvons un bon coin pour jeter l'ancre, Gérard part à terre rencontrer des copains (y'a pas un coin de la Caraïbe où il n'en a pas une pelletée), tandis que du haut du skybridge, nous écoutons la fort bonne musique de jazz qui émane du bar J.J.'s voisin, le temps de prendre sommeil. Quelle mise en train pour cette descente sur les Grenadines!
Jeudi, la côte sainte-lucienne masquant le vent, nous pout-poutons en suivant le littoral jusqu'à la seconde ville de l'île, Soufrière qui, il faut le dire, a bien plus de charme que la capitale Castries.
Le mouillage choisi par le skipper est au sud du port, engoncé entre les deux "pitons" qui sont la marque de commerce nationale. Il s'agit de deux montagnes de 8 à 900 mètres, dont l'altitude modeste est compensée par le fait qu'elles plongent directement dans la mer, ce qui leur donne un aspect spectaculairement vertigineux, comparable seulement (du moins dans notre expérience) aux caps du Saguenay et à certains fjords de Norvège.
Gérard s'est entendu à l'avance avec son copain Johnson, un "boat-boy" qui nous aide à nous amarrer à une bouée, nous trouve un taxi fiable et une liste de bonnes adresses pour demain. Cependant, à cause de l'orientation du vent, le mouillage est loin d'être calme: la brise s'engouffre entre les deux Pitons et descend sur nous comme d'une soufflerie, atteignant des pointes de 20 noeuds. Heureusement que nous sommes sur un cata, les monocoques voisins ont l'air de rouler inconfortablement.
Après un peu de vagabondage dans les rues de ce qui n'est en réalité qu'un gros bourg sympa mais plutôt endormi, Redmond le taxi nous emmène vers "le seul volcan en activité qu'on peut visiter en voiture", un slogan publicitaire qui, pour une fois, correspond à l'exacte vérité. Une brèche dans le cône de la Soufrière (la montagne a le même nom que la ville et qu'une bonne demi-douzaine d'autres volcans de la région, et ses derniers sursauts remontent seulement à 1979) permet à la route de pénétrer jusqu'à un belvédère construit presque au centre du cratère, d'où s'échappent des fumées sulfureuses à la caractéristique odeur d'oeuf pourri. Sur la gauche, un escalier de pierre descend vers un bassin d'eau grise très chaude et chargée de soufre dans laquelle, après une courte hésitation, nous nous plongeons avec un plaisir imprévu mais bien réel.
Sortant du volcan par l'autre côté du cratère, nous nous retrouvons dans une passe en forme de selle de cheval où niche une élégante auberge, le Ladera, dont le restaurant, Dasheene, nous a été fortement recommandé. Avec raison. Non seulement les aliments (et les coquetels, notamment une surprenante concoction de rhum, curaçao, ananas et fruit de la passion sur un fond de thé à la citronnelle) sont excellents, mais le panorama est rien moins que magnifique: bar et salle à dîner construits de pierre et de bois verni sous un toit de paillote sont suspendus à peu près à mi-hauteur entre les sommets des deux Pitons, offrant une vue plongeante à couper le souffle sur la jolie baie entourée de verdure et bordée de sable blanc où est mouillé notre bateau.
La plupart des clients sont malheureusement de jeunes Américains coincés, qui ont visiblement peur de se risquer dans la cuisine locale (tout à fait respectable) et se contentent de steaks, poulets grillés ou même hamburgers. Pouah. Heureusement, il y a là un couple un peu plus âgé et plus déluré -- la jeune femme est photographe professionnelle--, avec qui nous avons un échange sympathique.
Malgré le roulis au mouillage, la nuit se passerait très bien si, pour une raison mystérieuse, ma côte cassée qui se faisait presque oublier depuis trois jours ne s'était remise à me causer des douleurs lancinantes, qui m'ont empêché de dormir jusqu'à trois heures du matin. Je me lève, lis un peu et retourne me coucher... et soudain, comme par enchantement, la douleur disparaît et je dors d'un trait jusque vers huit heures, réveillé seulement par les préparatifs de départ.
Nous profitons d'un bon vent de travers qui nous amène à près de huit noeuds à la pointe nord de Saint-Vincent. Escale à l'abri d'un cap boisé, le long d'une plage de sable gris bordée d'une rangée de cocotiers espacés avec une précision géométrique. Un bon bain dans une eau juste assez fraîche est suivi d'un lunch de côtelettes grillées à bord et d'une courte sieste.
Nous repartons au milieu de l'après-midi pour accoster au coucher de soleil dans la baie de Blue Lagoon, au sud de la capitale vincentoise, Kingstown. C'est une petite marina assez sympa qui ne compte que trois modestes pontons, dont la plupart des places sont occupées par des bateaux de location de Moorings, Sunsail et FootLoose, face à un petit complexe comportant hôtel, bar-restaurant et quelques boutiques. Mais la baie est mal protégée du vent, si bien que les pontons oscillent sans arrêt en frottant contre leurs pylones; curieusement, une fois descendus dans notre cabine, nous n'entendons rien de ce vacarme et dormons parfaitement bien.
Samedi matin, nous profitons du voisinage immédiat du resto pour nous offrir un gros déjeûner à l'américaine, avec oeufs, saucisses, toasts et confitures. Puis nous prenons un taxi qui dépose Gérard à l'aéroport (seul endroit où remplir les formalités de douane) avant de nous amener au centre-ville, qui semble n'être qu'une énorme, animé et bruyant marché à l'ancienne. Nous y circulons un bout de temps, dénichant ici du "bay rum" (remède souverain des Antillais contre tous les maux, de l'arthrite aux piqûres de moustiques), là de beaux gros avocats traditionnels, verts et dodus, bien éloignés de ces petits machins noirs et ridés qu'on nous vend sous ce nom à Montréal et à Montpellier.
Une soudaine et vigoureuse averse nous oblige à nous abriter à l'entrée d'un minuscule bistrot rempli d'amateurs de rhum Sunset et de bière Hairoun. Pas de place pour s'asseoir? Qu'à cela ne tienne: avec un large sourire, le gigantesque patron sort d'un fourre-tout voisin une table pliante, une banquette de bois brut et une chaise de plastique, et presto! nous voilà installés à une terrasse improvisée où, d'un geste plein de courtoisie, il dépose une bière et une bouteille d'eau minérale. Avec des verres ce serait mieux... mais faut pas trop demander, tout de même!
Vidal, un chauffeur de taxi disert et chaleureux qui nous avait abordés plus tôt, nous rattrape et nous propose de visiter les principaux lieux d'intérêt de Kingstown. Sa voiture est propre et confortable, il a du bagout et semble savoir de quoi il parle. Allons-y.
Nous escaladons d'abord une invraisemblable route en lacets encombrée de chèvres, de poules, de chiens et d'enfants qui s'écartent de justesse devant le pare-choc. Au sommet, à quelque 200 mètres d'altitude, nous pénétrons dans une forteresse fin 18e qui me fait fortement penser à la Citadelle de Québec, en plus petit. Cela n'a rien d'étonnant, toutes deux ont presque exactement la même histoire. Ce sont les Français qui ont commencé à les construire vers les 1750-60, et les Anglais qui les ont terminées au tournant des années 1800. Dans l'une comme dans l'autre, deux rangées de canons, une tournée vers la mer, l'autre vers la terre, et pour les mêmes raisons: défendre le port d'un côté, de l'autre prévenir une attaque d'une population locale hostile (Caraïbes et Noirs marrons ici, Amérindiens et Canadiens français là). L'intérieur, comprenant une prison et des logis militaires, a été transformé en musée dont l'élément le plus intéressant est une collection de tableaux historiques d'un style coloré, vif et original, peints par un ancien officier britannique. La vue sur la ville et le port est remarquable et, de l'ancienne guérite transformée en phare, l'on perçoit au loin les premières îles des Grenadines, notre prochaine destination.
Après la visite des deux églises qui se font face, la protestante et la catholique (celle-ci plus petite et plus hétéroclite, mais nettement plus charmante, avec ses décorations baroques, ses steel-drums remplaçant l'orgue et son joli jardin aux nénuphars) et un rapide tour de ville -- dont beaucoup de rues sont bordées d'arcades abritant des étals rudimentaires de vendeurs de tout et rien --, retour à la marina.
Le restaurant de l'hôtel n'a rien de gastronomique, mais il nous réserve quand même une agréable surprise: les meilleures frites que nous ayons mangées depuis la Belgique, surtout lorsqu'on les trempe dans un goûteux ketchup maison. J'en profite pour faire un peu d'Internet (courrier, et surtout comptes à payer) avant de rentrer à bord pour une seconde nuit ici, encore plus agitée que la première.
Dimanche matin, calme plat. Non seulement le vent s'est calmé, mais tous les commerces sont fermés et pratiquement personne ne bouge sur la rive. Normal, les îles ex-anglaises demeurent beaucoup plus "croyantes" que les françaises, avec leurs fortes communautés adventistes très pratiquantes qui s'ajoutent aux anglicans, aux méthodistes et à des minorités catholiques probablement d'origine française et espagnole. Dimanche, ici, demeure vraiment "le jour du Seigneur".
Après une petite demi-heure de galère pour dégager l'ancre coincée dans un corps-mort par dix mètres de fond, nous mettons la voile vers le sud. Par bonheur, sitôt sortis sous la pointe de Saint-Vincent, le vent reprend, orienté franc est et d'une belle constance, entre 15 et 18 noeuds. Nous filons donc vers Bequia (bizarrement prononcé "Beckoué") à plus de huit noeuds de moyenne, portés de plus par une longue houle dans la même direction.
Il nous faut à peine deux heures pour jeter l'ancre dans la baie de la première des Grenadines. Pendant que Gérard descend au village remplir les formalités de douane, Azur entreprend la préparation d'un plat de ses fameuses pâtes à l'ail, qu'elle avait eu l'imprudence de nous promettre il y a deux jours. Sitôt le skipper revenu, nous lâchons le tablier pour le maillot de bain. La plage voisine est superbe, l'eau d'un bleu-vert invitant. Pendant que nous y pataugeons avec délice, une bande de fous de bassan tropicaux (cousins des nôtres par la taille et la forme, mais assez différents par la couleur, grise et bleuâtre plutôt que blanche et noire) arrivent en tournoyant au-dessus de nos têtes puis se mettent à pêcher entre les baigneurs comme si ceux-ci n'existaient pas, les frôlant presque au passage. Le spectacle est d'abord un peu inquiétant: en plongeant presque à la verticale, ils prennent le profil et la vitesse de petites torpilles, précédées d'un bec luisant et bien pointu. Puis nous nous y habituons et suivons leur manège avec une fascination croissante, applaudissant comme des enfants lorsqu'ils émergent avec dans le bec un petit poisson argenté.
La baignade nous a certainement ouvert l'appétit, nous faisons un sort à la montagne de pâtes "al dente" qu'a fait cuire Azur, puis à la plus grande part d'un énorme et juteux ananas légèrement arrosé de rhum vieux. Au coucher de soleil, les sons d'un concert de gospel et de calypso qui se tient au village voisin nous tirent doucement de la sieste, pour une fin de journée tout en douceur. Dur, dur, les vacances aux Antilles...

mercredi 14 novembre 2007

11 novembre 2007

La dernière semaine aura été celle des visites. D'abord, avec les vacances de la Toussaint et la fin prochaine de la saison des tempêtes tropicales, la Marina reprend vie. En fin de semaine, les pontons voisins qui hébergeaient les catas de location étaient pratiquement vides, les bateaux partis en mer emmenant en croisière des familles ou des groupes d'étudiants.
Évelyne, la "jeune" soeur d'Azur, est débarquée de la navette de Guadeloupe pour passer deux jours avec nous. Par une sorte de miracle, elle a convaincu son fils Bruno de venir garder sa demi-douzaine de chiens pour lui permettre sa première visite en Martinique depuis la mort de son papa, il y a quinze ans. Elle était en meilleure forme que lorsque nous l'avions vue en janvier.
Elle nous a entraînés dans un pèlerinage sentimental sur les lieux de sa jeunesse: maisons des parents et des grands-parents, la résidence d'une vieille tante qu'à notre étonnement ravi nous avons découverte encore verte à 90 ans et plus, en train de cultiver son jardin! Et pour finir, les cimetières de Sainte-Anne et du Marin, où sont enterrés son père et sa mère.
Avec le cousin Daniel, nous l'avons emmenée manger chez Brédas à Saint-Joseph, qui a fait pleinement honneur à sa réputation tout en nous accueillant comme de vieux amis retrouvés. Pour compléter la journée, nous avons fait une tournée du nord de l'île, avec des arrêts au port de pêche de Marigot et au Robert.
Le lendemain midi, merci aux embouteillages sur la route entre le Lamentin et Dillon, elle a raté le bateau qui devait la ramener dans son île, et a dû se rabattre sur l'avion. Bof. Mais elle était radieuse, et Azur et elle ont eu de longues conversations chuchotées, entrecoupées d'éclats de rire, qui leur ont clairement fait du bien à toutes deux.
À peine était-elle partie que sont arrivés les Belaye père et fils. Même si Anthony (le fils) a le mal de mer, il n'a eu aucun problème pour habiter le Bum chromé à quai. Eux non plus n'étaient pas venus en Martinique depuis un bout de temps, nous sommes donc allés faire le tour des nouveautés, avec une étape gourmande à l'Habitation Dillon, près de Fort-de-France, un de nos favoris.
Robert, qui était en piteux état autant moralement que physiquement il y a un an, a bien repris du poil de la bête, et échafaude de grands projets: avec son fils et un neveu, il envisage d'ouvrir une affaire sur la route de Gosier, dans une propriété qui a jadis appartenu à son père. À vue de nez, le concept est raisonnable, et on lui souhaite fort que ça marche, il en a besoin.
Au lendemain de leur départ, nous avons commencé à planifier notre propre embarquement: en principe, nous partons lundi pour voguer par petites étapes vers Trinidad, où se feront le nettoyage annuel de la coque et l'antifouling.
Comme une espèce de test de l'état du bateau, nous avons décidé d'aller faire un tour en mer et une baignade à Sainte-Anne. Bien nous en a pris: le moteur babord, qui marchait à peu près correctement il y a deux semaines refusait carrément de démarrer. Une fois au large de Sainte-Anne, Gérard a plongé pour voir ce qui se passait là-dessous; rien du tout. Quand nous avons ouvert la trappe du moteur, nous avons découvert que la panne était due à un détail idiot: un des fils de l'allumage était rompu.
Et pendant que nous faisions la réparation (Gérard plongé sous la trappe et moi en haut aux manettes pour tester le résultat), j'ai trouvé le tour de glisser sur un outil et de me péter la cage thoracique sur la rampe de l'escalier du skybridge. Je ne sais pas encore quelle est l'étendue des dégâts, mais si la douleur persiste à ce niveau, je suis bon pour une visite au docteur et au radiologiste lundi, ce qui risque de retarder le départ de deux ou trois jours.
Cela ne nous empêche pas de nous livrer aux dernières emplettes et de faire le circuit des visites d'adieux à la famille, aux copains et aux relations de travail (capitainerie, conseiller fiscal, etc.). Aussi rencontré un couple de Lyonnais fort sympathiques qui se cherchent un bateau de grande croisière et examinent avec intérêt notre voisin l'Escampette. Nous les mettons en contact avec les proprios au Damant, on verra ce que ça donne.
Dans l'intervalle, la Baie du Marin est envahie d'une véritable flotte de motor-yachts géants. C'est un énorme transporteur de bateaux, tout gris et orange, qui les a amenés. Il s'est arrêté juste en face de la marina, directement devant la pointe du Club Med, et s'est tout doucement enfoncé dans la mer. Nous avons compris qu'il vidait l'air des ballasts situés au fond de sa coque pour laisser l'eau pénétrer et permettre aux yachts formant sa cargaison de se mettre à flot et de sortir par leurs propres moyens. Assez fascinant comme spectacle.
Il semble que ce soit un rite annuel: les millionnaires font transporter leurs bateaux (entre 30 et 50 mètres de long!) de la Méditerranée vers la Mer des Antilles à l'automne, et les récupèrent du côté de Majorque ou d'Ibiza quand revient le printemps. En attendant, ils sont sept ou huit super-yachts rutilants, hauts de trois ou quatre étages, qui occupent les bouts des pontons de la marina, peuplés d'équipages en uniformes impeccables et attendant de se réapprovisionner et/ou que leurs propriétaires arrivent à bord pour repartir vers Saint-Martin, Saint-Barth, Mustique ou autres repaires des gens de cette espèce.
Bof. Comme Lucky Luke, nous allons partir d'ici en chantant, dans le soleil couchant!

vendredi 2 novembre 2007

Un village nomade et la Toussaint

Le village autour de nous se dépeuple. Il y a une semaine, au moins trois des voisins proches nous ont quittés, après une fête d'adieu assez réussie sur le ponton. Et hier, c'était au tour de Mamayamba (l'ancien cata de Yannick Noah qui était amarré juste devant nous) de partir se mettre au mouillage à quelques milles d'ici, du côté de l'Anse Caritan.
Je dis village? Plus nous partageons la vie de la marina, plus elle nous fait penser en effet à un petit village, mais d'une espèce bien particulière.
D'abord, la population est très fluctuante: tous les jours ou presque, des voisins s'en vont et d'autres viennent prendre leur place, que ce soit sur notre rue (ponton), soit dans le proche voisinage. Parfois, cela se fait au compte-gouttes, parfois par de véritables migrations, comme c'est le cas ces jours-ci.
De plus, dans un village traditionnel, lorsqu'une famille s'en va, du moins sa maison reste là. Dans une marina, chaque famille disparaît (ou arrive) avec sa "maison", qui peut être bien différente de celle qui la suit ou la précède. Et il arrive fréquemment que l'espace ainsi libéré n'est pas rempli immédiatement, mais demeure vacant plusieurs jours, voire des semaines.
Enfin, presque tout ce qui se passe chez quelqu'un a lieu au vu et au su de tous les voisins, depuis la douche matinale jusqu'à la lessive et aux petits travaux (devoirs des enfants, lavage de vaisselle, réparations...). Comme la surface habitable des bateaux est généralement exiguë, beaucoup d'activités qui, dans une maison, auraient lieu à l'intérieur déménagent sur le pont ou même sur le ponton voisin.
Tout cela crée un climat bien particulier d'intimité forcée, où la tolérance et l'esprit d'entr'aide doivent compenser pour l'espace restreint, souvent aléatoire, qui reste à la vie privée. À la fin du compte, on s'y fait assez bien... après quelques ajustements pas toujours évidents.
Finalement, au lendemain de notre retour de Trinité, le technicien de CanalSat est venu réaligner notre antenne télé sur le satellite, et nous pouvons de nouveau jouir d'une image stable... et d'un tas de chaînes dont nous ne regardons en fait que quelques-unes. Au moins, il y a les nouvelles internationales (LCI, EuroNews, TV5) qui nous manquaient.
Un peu plus tard, les anciens voisins de l'Escampette sont venus faire un tour, pour faire visiter leur bateau (à vendre) à des acheteurs potentiels. À notre grand plaisir, ils ont amené les enfants, à qui nous avons donné les cadeaux rapportés pour eux de la croisière dans la Baltique: une "matriochka", collection de poupes emboîtées, pour Lila, et "Magnus le Viking" pour Nino, un livre d'images norvégien fort bien fait racontant l'amitié entre le premier petit Viking installé à Terre-Neuve et un enfant autochtone. Tous deux sont venus passer une bonne heure à bord, à regarder la télé (il n'y en a pas chez eux au Diamant) et à jouer des jeux d'ordinateur.
Le lendemain matin, est arrivé un émissaire d'une Française de Guadeloupe qui veut louer le Bum pour la période de Noël. Il a examiné le cata sous toutes ses coutures. Son rapport a dû être favorable, car dès le lendemain sa patronne (elle dirige les activités d'une grosse société pharmaceutique dans la zone Caraïbes) nous a appelés pour confirmer la réservation, d'abord de vive voix, ensuite par écrit. Un peu plus tard s'est pointé un couple qui a commencé par parler de location, puis a fini par demander à Marie-José si nous leur vendrions le bateau. Pas question, du moins pour l'avenir prévisible.
En fin de semaine, Gérard est disparu pour quatre ou cinq jours, il devait aller à Saint-Vincent régler des affaires personnelles. Bien entendu, dès le lendemain de son départ, de petits problèmes techniques ont commencé à surgir. Il y a eu d'abord la drisse de grand-voile qui s'est mise à battre le tambour sur le grand-mat, faisant à l'intérieur du carré un bruit infernal. En souquant ici et larguant par là sur les diverses manoeuvres, j'ai réussi à la tendre pour qu'elle se calme. Moins évidente est la solution à une pompe automatique de cale qui a commencé à faire du vacarme juste sous notre cabine, difficulté que nous avons d'abord résolue en la soulevant hors de l'eau. Mais deux jours plus tard, comme l'eau montait dans le fond de la coque suite à des pluies diluviennes, nous l'avons replongée dans la flotte... où elle a résolument refusé de pomper. Un autre achat probable à ajouter à la lampe de mat qui nous est tombée sur la tête la semaine dernière.
Mardi, nous sommes allés passer la journée à Fort-de-France-en-ville, où nous avions à peine mis les pieds depuis plusieurs années, malgré plusieurs séjours en Martinique. Nous avons flâné autour du marché central, fait du lèche-vitrine dans les bazars des traditionnels marchands syriens et chinois du quartier, acheté des noix et des bonbons aux vendeuses sur le trottoir de la rue Antoine-Siger, pris un jus au Bar de l'Impératrice face à la Place de la Savane (en grands travaux, suite notamment aux ravages perpétrés par l'Ouragan Dean) et mangé dans un repaire de marins bretons le long de la Jetée, en face de la gare des taxis-pays. La ville a beaucoup évolué, sous l'impusion du nouveau maire Serge Letchimy, urbaniste et successeur d'Aimé Césaire. Mais par-ci, par-là, au détour d'une rue, nous découvrons tout-à-coup un paysage urbain typique du vieux Fort-de-France que nous avions connu dans les années 1960, avec ses petites bicoques en bois de couleurs vives et ses magasins étroits mais chaleureux (photo).
La journée a cependant été assombrie quand nous avons appris, à la Pharmacie de l'Impératrice, le décès l'an dernier de notre ancien copain (et joyeux compagnon de virées) Berly Glaudon. Nous avions pourtant eu de bonnes nouvelles de lui en janvier 2006, et nous nous étions alors promis d'aller lui rendre visite aux Trois-Îlets à notre prochain passage. Hé bien, c'est raté pour de bon.
Pour ne pas changer de sujet, aujourd'hui, jour de la Toussaint, est la "fête des morts" pour les Martiniquais, qui font alors la tournée des cimetières pour saluer leurs disparus et couvrir leurs tombes, des croix les plus modestes piquées sur un tas de sable (photo) jusqu'aux caveaux tuilés les plus grandiloquents, de fleurs et de lampions. Comme c'est la première fois depuis nombre d'années qu'Azur est ici à cette date, elle a décidé de sacrifier à la tradition.
Nous sommes donc partis ce matin avec Gérard (revenu hier soir) pour passer d'abord à Sainte-Anne, où nous avons retrouvé sans trop de difficulté le tombeau du papa de Marie-José, René Manuel. Le cimetière était assez achalandé, mais plutôt calme. Même chose une heure plus tard au Diamant, devant le caveau (fermé et cadenassé) de la grand-mère.
C'est finalement à Rivière-Pilote, où est enterrée la belle-mère Yaya Lagrandcourt, que j'ai compris le sens réel de l'expression "Fête des Morts". De chaque côté de l'entrée du cimetière s'étalaient, dans une atmosphère de kermesse villageoise, une demi-douzaine de boutiques vendant qui des fleurs naturelles ou artificielles, qui des lampions, qui même des eaux gazeuses, des noix ou des bonbons.
À l'intérieur, on avait dressé une sorte de pavillon ouvert où une équipe en T-shirts aux armes de la commune accueillait et dirigeait les visiteurs. Malgré une série d'averses diluviennes, ceux-ci circulaient entre les tombeaux (souvent de grande taille et abondamment décorés) en causant à haute voix et échangeant des salutations et des souvenirs -- qui donnaient parfois lieu à de bruyants éclats de rire -- avec des parents ou des connaissances croisés au hasard des allées. Le tout se terminant, aussi souvent qu'autrement, au bistrot en face qui faisait clairement des affaires d'or. Les morts, en Martinique, ne risquent vraiment pas de s'ennuyer!

vendredi 26 octobre 2007

Les beautés du mauvais temps

(24/10/2007) Je ne savais pas ce qu'était vraiment une "onde tropicale". Hé bien, je l'ai appris "en grande" samedi matin: après quelques coups de vent brusques au cours de la nuit, un véritable rideau sombre et impénétrable de pluie s'est abattu sur la Baie du Marin dès l'aube, et s'est maintenu avec à peine quelques fluctuations jusqu'au début de l'après-midi. Nous avons passé l'avant-midi claquemurés à bord, toutes lumières allumées, contemplant l'eau qui plongeait en cascades du toit du carré sur les deux coques où elle formait des ruisseaux continus. Le tout agrémenté de roulements de tonnerre intermittents et d'occasionnels éclairs dont on ne distinguait qu'à peine les reflets à travers le rideau dense de l'averse.
Même si nos amarres de quai sont de nylon, la détrempe les a suffisamment relâchées pour que le Bum vienne battre vigoureusement contre le ponton à maintes reprises, heureusement protégé de tout dommage par de bons pare-battages. Autour de nous, règne une immobilité de cimetière: aucun mouvement sur le ponton, pas une annexe sillonnant la rade, pas un seul bateau qui entre ou sorte dans la zone marina.
C'est seulement vers les 14 heures que la vie reprend peu à peu. Après une hésitation, nous nous aventurons sur les pontons puis sur le front de mer, où nous arrivons au Calebasse Café juste à temps pour le début de la finale du rugby. Cela en valait d'ailleurs la peine.
Au milieu d'un public bien plus restreint et moins agité que la semaine dernière (la France ne joue pas aujourd'hui), nous avons droit à un beau match, peu spectaculaire, mais intense et très propre. Pas de mauvais coups, très peu de blessures, un minimum d'erreurs, le tout débouchant sur une victoire bien méritée des sympathiques Springboks sud-africains. De quoi améliorer encore la réputation et l'audience d'un sport que nous venons de découvrir et qui mérite plus de rayonnement.
Dimanche matin, nous nous préparons de nouveau au départ. Car nous avons finalement décidé que, le temps permettant, nous nous rendrons en bateau plutôt qu'en voiture jusqu'à notre hôtel de Trinité. Nous avons trop peu navigué depuis notre retour aux Antilles, et cela nous permettra en particulier d'admirer du large une Côte Atlantique que trop peu de plaisanciers se risquent à visiter, rebutés par ses mers plus fortes et ses vents plus vifs que ceux du Versant Caraïbe.
Même si la brise est plutôt contre nous (elle fait 15-20 noeuds du nord-ouest, ce qui nous forcera à louvoyer et à faire du moteur une bonne partie du trajet aller), nous n'avons rien à regretter: la houle n'est pas trop choquante, le temps d'une clarté admirable nous permet de voir tout en détail les multiples baies, anses, falaises et ilets qui découpent la côte, tout au long des Salines, du Cap Chevalier, des Macabous, du Vauquelin, du Cap Est et du François.
C'est juste avant celui-ci que nous faisons une courte escale, à l'abri d'un minuscule archipel qui protège de la houle les féériques "fonds-blancs". Ce sont des bancs de sable éclatant de blancheur qui s'étirent sous un à deux mètres d'eau turquoise et cristalline. Le lieu, surnommé "la baignoire de Joséphine", est abondamment fréquenté, mais pas du tout massacré. La tradition veut que les békés de jadis (planteurs blancs du pays) s'y soient retrouvés les week-ends de grandes chaleurs pour y siroter un ti-punch plongés dans l'eau fraîche jusqu'à la taille ou aux épaules. Une coutume à laquelle un groupe mélangé de Martiniquais et de touristes sacrifie aujourd'hui près de nous avec un plaisir évident.
Nous faisons un agréable plongeon, hélas dérangé par des maniaques du scooter-des-mers qui zigzaguent à toute vitesse et à grand bruit entre les embarcations mouillées autour desquelles se prélassent bon nombre de baigneurs, y compris des enfants. Pas très brillant. Nous nous consolons du bain écourté en dégustant une savoureuse et nourrissante tartiflette maison que nous a concoctée l'irremplaçable et polyvalent Gérard.
Reprenant la route, nous avons la désagréable surprise de voir (et d'entendre) chûter juste à nos pieds une lampe de hune qui semblait pourtant bien fixée. À remplacer au plus tôt, donc. En fin d'après-midi, nous contournons (à moteur, hélas, le vent nous est vraiment peu secourable) la jolie presque'île de la Caravelle, échancrée de fines anses et surmontée de promontoires audacieux. Le coucher de soleil nous trouve dans la rade pratiquement déserte de Trinité, par chance peu houleuse ce soir puisque la brise a viré à l'est. Nous mouillons sans problème en face de l'École de Pêche de la Martinique, où Gérard a plusieurs fois suivi des cours et des stages.
Aux abords du ponton, situé en plein milieu du bourg, nous attend un taxi commandé d'avance dont le chauffeur, Éric, est une surprise des plus agréables: sympathique, disert, toujours coiffé d'un élégant chapeau de paille et tiré à quatre épingles à la limite de la coquettterie, il allie une fiabilité à toute épreuve (que nous aurons l'occasion de tester au cours des prochains jours) à une remarquable érudition sur l'histoire et les caractéristiques de sa région, savoir datant d'une précédente carrière comme guide touristique. Si jamais vous avez l'intention d'explorer le centre et le nord de la Côte Atlantique, nous ne pourrions vous recommander meilleur cicerone.
Une dizaine de minutes d'une route sinueuse débouchant sur une piste à peine carrossable nous permettent de grimper jusqu'au Domaine de Saint-Aubin, perché sur la côte au-dessus du quartier Petite-Rivière-Salée, sur le chemin de Sainte-Marie. C'est une splendide maison coloniale blanche et jaune, construite en bois dans le plus pur style "béké" des années 1850-1920, entourée d'une vaste véranda, le tout couvert d'un toit à pignons de tôle rouge le long duquel courent des frises de bois découpé façon "gingerbread".
L'intérieur a été soigneusement redécoré par ses nouveaux propriétaires, des "métros" installés ici depuis trois ou quatre ans seulement, mais clairement en amour avec la Martinique et sa culture (la littérature de l'hôtel affirme qu'ils ont des ancêtres békés). Ils ont déniché un peu partout des meubles d'époque, des appliques et des chandeliers, des bibelots, des gravures et de vieilles photos, qui vous donnent presque l'impression de vous trouver les hôtes d'un planteur cultivé d'il y a deux ou trois générations.
À la maison de départ, ils sont en train d'ajouter diverses annexes (cuisines, spa, bungalows, etc.) dans le respect le plus soigneux de l'esprit de l'original et en préservant au mieux l'élégant jardin qui entoure la propriété. Leurs seuls anachronismes, que nous leur pardonnons volontiers, sont une jolie piscine couverte de mosaïques blanches, vertes et bleues, et une musique de jazz "cool" qui circule tout doucement à travers le salon, la salle à dîner et la terrasse du rez-de-chaussée.
D'abord un peu étonnés de constater que dans un établissement de cette classe, les chambres ne disposent ni d'un téléphone, ni d'une télé, ni d'un frigo-minibar, nous finissons par admettre que ces omissions cadrent bien avec le caractère "vieil hôtel de campagne" que les proprios tiennent à conserver. De toute façon il y a la clim, d'immenses fenêtres à volets mobiles, et l'accès à une large galerie extérieure qui fait le tour de l'étage et débouche sur un grand salon en plein air meublé de rotin semé de vastes coussins.
Après une première nuit réparatrice, un bon petit déj nous attend sur la terrasse du rez-de-chaussée. Le copain Éric vient nous prendre en milieu de matinée et nous amène visiter le Musée du Rhum (Saint-James) de Sainte-Marie, à la fois beau et pédagogique. Nous n'échappons pas à la tentation d'en sortir avec quelques bouteilles de "vieux" XO qui enrichiront nos divers bars. Puis c'est la grimpée par un chemin sinueux qui nous amène au vaste panorama du haut du Morne Poirier. Nous pouvons entre autres y constater que le Bum chromé nous attend toujours sagement, mouillé au centre de la Baie de Trinité.
Nous redescendons vers la presqu'île de la Caravelle et le bourg de Tartane, où nous avons décidé de "manger léger" ce midi pour nous garder l'appétit nécessaire à un repas gastronomique à l'hôtel ce soir. Vaine promesse: la découverte de deux langoustes vives et charnues dans le vivier du petit resto de bord de route "l'Oasis" nous incite à changer de programme. Sans le moindre regret: le service est charmant, la cuisson parfaite et la note très raisonnable (5 euros le 100 grammes, pour la Martinique, c'est peu). Pour le retour, Éric fait un long détour vers la pointe de la Caravelle et une colline abrupte couronnée d'antennes de transmission, d'où nous avons une vue unique aussi bien vers le Sud jusqu'au Vauclin que vers le Nord et le Lorrain. Bonnes photos.
Après une bonne sieste, nous décidons quand même de faire honneur au dîner. La "daube créole" du plat principal est bonne mais sans surprise; en revanche, l'entrée consiste en un velouté d'igname parsemé de copeaux de jambon-pays et parfumé d'un bouquet d'épices dont nous parlerons sans doute longtemps. Tout compte fait, une très belle journée d'anniversaire, embellie de plus par plusieurs appels de voeux de parents et d'amis.
Mais c'est mardi midi que vient le haut-lieu de cette fête. Après une matinée d'ondée tropicale presque aussi violente et soutenue que celle de samedi dernier, nous profitons d'une brève éclaircie pour descendre par Gros-Morne vers Saint-Joseph, où se trouve ce qu'on nous a présenté (avec raison) comme l'un des meilleurs, sinon le meilleur restaurant de la Martinique actuellement. Le patron Jean-Charles Brédas et sa femme nous reçoivent dans un décor qui fait irrésistiblement penser à une version tropicale du Jardin des Sens: un pavillon ouvert, décoré de légères tentures de style indien, planté au milieu d'un luxuriant jardin tropical.
Nous n'avons même pas droit au menu: Brédas, un élève de Roland Durand du Passiflore à Paris, nous a préparé sans demander notre avis une carte à sa façon dont nous ne pouvons que nous féliciter: amuse-gueules créoles, foie gras poêlé aux bananes jaunes (wow! et re-wow!), magret de canard au poivre et aux fruits tropicaux accompagné d'une mousseline de légumes-pays, etc. Une seule erreur (de notre part): nous buvons là-dessus un très bon champagne brut rosé Clos des Demoiselles qui s'accorde très correctement au repas, mais fort mal à la digestion d'Azur, qui va en subir les conséquences une partie de la nuit prochaine.
Pour lui laisser une chance de mieux dormir, je passe une partie de la nuit sur une chaise-longue de la véranda devant notre chambre, ce qui me permet d'assister à un fabuleux spectacle de la nature. À demi éclairé par un premier quartier de lune, le ciel est traversé de nuages parfois blancs et transparents, parfois sombres et opaques. Ceux-ci traînent sous eux, comme des capes de mousquetaires, des rideaux clairs de pluie qui balaient la surface gris fer de la mer entre une île au large et la côte à mes pieds. De temps à autre, un éclair violacé découpe méticuleusement les nuages en surfaces planes mauves et grises à la manière d'une estampe japonaise. Le tout derrière les feux d'artifice noirs des hauts cocotiers qui bordent le jardin de l'hôtel, et dans un fond sonore qui harmonise très joliment les rouleaux de la houle, le tonnerre lointain, les cris des grillons et des crapauds et les petits pas légers de la pluie sur le gazon du parc, puis sur les pignons de tôle de l'hôtel.
C'est avec un réel regret que je sors de cet enchantement et rentre dans la chambre finir ma nuit.
Mercredi matin, c'est le retour à bord. Gérard nous attend au ponton avec l'annexe, et nous prenons congé à regret de notre taxi Éric, qui me laisse en cadeau d'adieu un disque artisanal de piano-jazz sur des thèmes créoles, oeuvre du musicien local Michel Canonge.
Nous nous faisions une fête de la redescente vers le Marin, croyant que nous profiterions cette fois du même vent qui nous avant tant retardé en montant. Penses-tu! La météo a changé, c'est pratiquement le calme plat ("pétole!", dit Gérard, dégoûté) et le peu de souffle qu'il y a provient du sud-ouest, presque exactement le cap que nous devons suivre. Nous effectuons donc notre rentrée vers la marina à moteur tout le long. Heureusement la mer est paisible, et nous avons droit à une version diurne du spectacle qui m'a charmé la nuit dernière: le ciel, souvent bleu, est balayé à plusieurs reprises par des grains de nuages sombres construits tout en hauteur et traînant sous eux des écharpes de pluie grise auxquelles nous échappons presque toujours, comme par miracle.
Tout compte fait, une bien belle ballade et un anniversaire dont je me souviendrai.

Finale de rugby

(19/10/2007) Comme nous avons été plutôt déçus de la performance de la France dans la demi-finale de la Coupe du monde de rugby contre l'Angleterre samedi dernier, nous décidons de faire l'impasse sur la "petite finale" contre l'Argentine cet après-midi. Avec raison, si on se fie aux résumés présentés à la télé en soirée: Laporte et Cie ont subi une raclée de 34-10, amplement méritée et qui ne passera sûrement pas à l'histoire. Bravo pour le (bientôt) ministre, ha.
Heureusement, il reste demain la finale des Anglais contre les Springboks chouchous de Mandela, qui promet: les premiers n'ont rien à perdre, ils ne s'attendaient sûrement pas à se rendre aussi loin cette fois-ci, alors que les seconds ont gagné tous leurs matches, et brillamment (sauf contre les surprenants et sympathiques Fidjiens, qui ont failli les prendre par surprise).
Mais l'antenne de réception-satellite, dont nous étions plutôt fiers (c'est la première installée sur tous les pontons du Marin... et quelle bataille ce fut pour y arriver!), a été désorientée par l'Ouragan Dean -- on le serait à moins -- et malgré des appels pressants, CanalSat ne montre aucune hâte à venir la repointer sur son satellite. Faute d'une image-télé potable, il faudra donc aller voir ça sur grand écran au "Calebasse Café" qui pendant notre absence a réouvert ses portes sur le front de mer, de l'autre côté de la Marina.
Samedi dernier, c'est d'ailleurs là que nous avons vu, au milieu d'un public en partie local, en partie plaisancier, la France se débrouiller pour perdre une demi-finale presque gagnée d'avance contre une Angleterre qui ne jouait pratiquement pas, se contentant d'attendre les gaffes que le XV bleu n'allait pas manquer de commettre, d'autant plus qu'il essayait de jouer... comme un rosbif! Pas besoin de dire qu'il y avait de l'ambiance et des vitupérations dans le bar quand nous avons compris que le pire allait effectivement se réaliser.
Dimanche, pour la première fois depuis notre retour, nous avons pris le large sur le Bum chromé... mais pas pour aller bien loin. Il fallait en effet gratter et poncer les coques, qui avaient pris, l'immobilité aidant depuis plusieurs mois, de jolies barbes vertes habitées de pinçants petits crabes. Le skipper Gérard a décidé que la tâche serait bien plus facile dans les eaux limpides et claires (because sur fond de sable blanc) au large de Sainte-Anne, plutôt que dans celles, quelque peu polluées, de la marina.
Nous avons donc pout-pouté jusqu'à un ancrage par quatre mètres de fond, juste en face du cimetière où est enterré le papa d'Azur. J'ai accompagné Gérard sous l'eau, plus pour l'encourager que pour lui apporter une aide véritable, mon expertise avec les palmes et le snorkel étant bien insuffisante pour me permettre de travailler sous l'eau avec la moindre efficacité.
C'était de toute façon un boulot dur et d'assez longue haleine, qui a pris le gros de la journée et une partie de l'avant-midi du lendemain. Avec une ou deux interruptions pour baignade et pour un excellent lunch au Touloulou voisin. Et lundi, pour récompenser son capitaine favori, Azur nous a fait ses fameuses pâtes noires à la crème et aux saint-jacques, que nous avons dégustées arrosées d'un rosé des Coteaux d'Aix qui nous a rappelé les meilleurs souvenirs de nos séjours provençaux chez les Dubray-Frachon face à la Montagne Sainte-Victoire il y a une vingtaine d'années.
Le lendemain, passage (obligé) à la banque BNP-Paribas, qui entre-temps a déménagé du centre du bourg vers un local neuf et beaucoup plus agréable près du rond-point menant à Sainte-Luce et Rivière-Pilote. Dans la foulée, arrêt à la Librairie créole voisine et petites courses au Champion "chez Annette", où je trouve enfin une bouteille de mon rhum paille (Tartane de G. Hardy) favori. Délicieux petits punchs en perspective.
Avant-hier, pour changer le mal de place, nous avons pris une voiture et sommes allés explorer du côté de Trinité et de la presqu'île de la Caravelle, au milieu de la Côte Atlantique. Le prétexte était de trouver un hôtel où passer trois jours la semaine prochaine à l'occasion de mon anniversaire. Nous croyons avoir effectivement déniché la perle rare: le Domaine de Saint-Aubin, une ancienne résidence de planteur transformée en auberge de charme, juchée sur la côte entre Trinité et Sainte-Marie. On en reparlera.
Je lis avec délectation les trois tomes d'"Une Enfance créole" de Patrick Chamoiseau, qui réussit le tour de force de combiner une écriture très moderne, une narration coulante et facile à suivre malgré de nombreux sauts de carpe dans le temps, et un fonds fabuleux de folklore antillais parsemé de perles d'humour. Je pense que tout "étranger" qui a envie de comprendre l'âme et l'esprit martiniquais a bien plus avantage à se plonger dans Chamoiseau et son compère Raphaël Confiant (notamment sa trilogie "Commandeur du rhum" et son inénarrable "Vierge du Grand Retour") que de déchiffrer de savants (et le plus souvent illisibles) ouvrages de géographie, d'histoire et de sociologie. Il en tirera aussi bien plus de plaisir.

jeudi 11 octobre 2007

L'après-Dean

(10/10/2007) Il semble bien que la saison des tempêtes va se terminer sous la pluie en Martinique. Depuis deux jours, nous sommes sous la douche : une série d’averses violentes et soudaines, de nuit comme de jour. Et à peine un rayon de soleil de temps à autre.
Pourtant, il faisait plutôt beau lorsque nous sommes arrivés de Paris par Air Caraïbes en fin de semaine, après une traversée un peu secouée mais confortable : bons menus créoles (meilleurs que sur Air France, qu’on se le dise!), ti’punch et champagne à volonté et service chaleureux. Une autre bonne surprise nos attend à bord du Bum chromé, le skipper Gérard et la précieuse Sainte-Lucienne Henrietta ont soigneusement rangé toutes nos affaires, c’est presque comme si nous n’étions jamais partis – malgré trois grands mois d’absence.
Première activité à l’ordre du jour, sitôt le décalage horaire un peu résorbé, un joyeux plongeon dans les eaux calmes et chaudes de la plage de Sainte-Anne, suivi d’un bon repas de crabes farcis et de poisson grillé au Touloulou. Et on a remis ça le lendemain à l’Anse Michel, dont la plage bondée de monde était pourtant un peu triste. Dans cette zone extrême-sud de la côte Atlantique, l’ouragan Dean a sérieusement fait des siennes : arbres cassés ou déracinés, végétation complètement chamboulée, débris de toutes sortes flottant pas loin du bord, un bon mois et demi après l’événement.
Hier, nous sommes allés faire des courses en banlieue de Fort-de-France, et nous avons pu constater d’autres dégâts causés par Dean : champs de banane désolés, à peine percés ici et là de chicots jaunis, église de Rivière-Salée entièrement dépouillée de son toit et d’une partie de ses murs, ateliers et usines à moitié démolis et pancartes arrachées tout au long de la route du Lamentin. Il n’y a que la canne qui survit avec une vigueur impressionnante : des champs verts et bleus à perte de vue du côté de Génipa… Au moins, nous ne manquerons pas de rhum!
Heureusement, il y a des choses qui ne changent pas trop: nous voisins sont toujours le Mayamamba devant (l'ancien cata du tennisman Yannick Noah, qui appartient maintenant à un Niçois) et l'Escampette de l'autre côté du ponton. Malheureusement, celle-ci est déserte, Nino, Lila et leurs parents ayant déménagé dans leur nouvelle maison du Diamant.
Mais nos autres voisines les aigrettes blanches, elles, sont toujours là, même si leur coin favori de la mangrove a été pas mal massacré par l'ouragan. Cela les a forcées à changer un peu leurs habitudes, mais elles continuent à arriver au soleil couchant, quoique en ordre plus dispersé, et à repartir au lever du soleil le lendemain (photo).
Jacinthe-la-Québécoise, marin-cuisinier et ancienne partenaire de bord de Gérard sur les charters, a été victime d’un vol à bord de son petit voilier mouillé au Marin, quelques jours avant l’ouragan, pendant qu’elle rendait visite à sa mère à Sherbrooke. Secouée mais indomptable, elle rebondit, pleine de projets artisanaux et de jolis batiks…

Paris en automne

(4/10/2007) Une courte escale à Paris en route vers Fort-de-France. Cette fois, nous avons moins de chance avec notre hôtel. Celui que nous avions tant apprécié la dernière fois, dans le 16e, n’a pas de chambre libre; nous nous rabattons sur une recommandation du Michelin, un quatre-étoiles joliment aménagé dans un ensemble de maisons autour d’une grande cour intérieure non loin de la Bastille.
Malheureusement, la première impression est trompeuse. Autant le hall d’entrée et la cour sont élégants, autant la chambre qu’on nous refile, quoique très design, est petite et sombre, la salle de bain minuscule. Et le lit double « normal » n’est vraiment pas à notre mesure. Il faut nous battre becs et ongles pour qu’on nous donne enfin quelque chose de plus potable; et si nous y parvenons, c’est grâce à l’aide du chasseur qui avait apporté nos bagages et qui bouscule vaillamment un personnel de réception clairement pas intéressé. Une déception qui sera confirmée par nos tractations des trois jours suivants : Internet cher et erratique, fins de non recevoir à des demandes pourtant assez banales comme un oreiller plus confortable ou un carton pour emballer les livres et disques que nous expédions au vieux pirate Deschamps en Californie.
Heureusement, le temps est plutôt beau, le coiffeur de la rue de Longchamp peut nous prendre presque immédiatement – après un déjeûner somptueux au Passiflore tout proche. Et le lendemain matin, tandis qu’Azur passe voir ses copines Giselle et Mimine, je trouve facilement à Saint-Michel un assez bon stock de bouquins, en grande partie des polars, pour Deschamps. En plus de vieux Manchette, André Héléna, Léo Malet et cie, je lui prends les deux derniers Fred Vargas et surtout quelques Andrea Camilleri (si vous ne connaissez pas encore le commissaire Montalbano et son fief sicilien quelque peu mafieux de Vigata, vous ratez quelque chose!).
Autre surprise sympa, lorsque je passe du côté des Halles pour acheter des CD et DVD repiqués, le vendeur à qui j’explique que je les envoie à un copain malade aux USA m’en offre deux ou trois de plus « vous les lui donnez de notre part, avec nos vœux de santé »… Paris et les Parisiens trouvent toujours le tour de nous étonner, en bien comme en mal!
Pour le lunch, j’ai retrouvé avec grand plaisir, toujours dans le même quartier, le « Louchebem », ancien rendez-vous des bouchers qui venaient faire leurs emplettes aux Halles il y a quarante et cinquante ans. C’est le temple de l’os à moëlle et des superbes et gargantuesques pièces de viande : queue de filet de bœuf bien saignant pour moi, gigot d’agneau rosé aux flageolets pour Azur, aussi délectables l’un que l’autre arrosés d'un sérieux graves presque noir.
Je passe ensuite Boulevard Beaumarchais où niche le Cirque, super-comptoir pour fanas de la photo. Ils viennent de recevoir le premier exemplaire du reflex Sony A700, le modèle semi-pro qui succède à mon A100 quelque peu abîmé par les voyages en mer de la dernière année. Je suis incapable de résister, d'autant plus que les améliorations sont sérieuses, notamment en termes de robustesse et de résistance aux intempéries. Le prix est en conséquence (pas loin du double pour le seul boîtier nu), mais heureusement, Azur ne gueule pas trop fort.
Aujourd’hui, nous flânons du côté de Ménilmontant et de la colline du Télégraphe, pour redescendre ensuite vers Jourdain et un très agréable resto de quartier déniché dans le Routard. Le « Zéphyr » offre une décoration authentiquement1930 ornée de murales cubistes d’un émule de Braque, qui nous enchantent presque autant que le menu restreint mais excellent. Puis détour vers la Poste (pour l’envoi en Californie) et le retour à l’hôtel pour remballer nos bagages : demain, la Martinique!

Jardin des Sens

(25/09/2007) Décidément, nous y prenons goût, au « Jardin des Sens ». Il y a deux semaines, j’y avais entraîné Azur presque contre son gré, pour fêter son anniversaire dans ce qui est incontestablement le plus chic et le meilleur (sans compter le plus cher) des restaurants de la région de Montpellier.
Le repas avait dépassé nos espérances, pourtant élevées : une cuisine magistrale où l’imagination, quoique très présente, ne prend jamais le pas sur la vérité des produits et des ingrédients – contrairement à plusieurs autres « grands restaurants » que nous pourrions nommer –, encadrée d’un service impeccable mais sans prétentions, dans un décor inimitable : un pavillon entièrement vitré descendant en larges gradins vers un élégant jardin paysagé.
De sorte qu’à peine de retour à la maison, Azur avait déjà décidé : « On va y retourner au moins une fois avant le départ aux Antilles »… et bien sûr elle cherchait déjà qui inviter à partager notre plaisir! La réponse était toute trouvée, nos amis néo-Marseillais les Savonet, que nous n’avions pas vus depuis presque un an. Ils ont donc débarqué ce midi à Montpellier avec leur fille Agathe, m’apportant deux bouteilles de précieux nectar artisanal trouvées à la Maison du Pastis sur le Vieux-Port : un Ramazotti originaire de Corse et un Boyer Émeraude provenant de la maison "Abbé Jean Boyer", à St-Geours de Maremne, et parfumé entre autres des épices et herbes suivantes: safran, cannelle, capucine, fleurs de sureau, muscade, prêle, genièvre, immortelle, coriandre...
Nous insistons, malgré les réflexes automobilistes de Jacqueline, pour nous rendre au resto par le tram, ça fait partie du charme de la découverte. En effet, le Jardin des Sens niche (très) discrètement à cent pas d’une station de tramway sur un coin de rue de semi-banlieue, dans une maison aux murs quasi aveugles, toute tournée vers l’intérieur presque à la manière d’un riyad marocain. Un endroit dont l’apparente banalité vous pousse à vous dire dans un premier temps : « C’est ça, le Jardin des Sens ? », jusqu’à ce que, la porte de verre franchie, vous tombiez sous l’inévitable enchantement.
La deuxième visite est tout aussi réussie que la première, cette fois sous le signe du homard breton décliné à diverses sauces. Jacqueline est d'abord enchantée par le cadre avant même de plonger dans l'assiette, Bernard savoure le tout en gourmet qu’il est, et la jeune Agathe, d’abord un peu éberluée par toute cette opulence, fait bientôt honneur à ses gènes épicuriens. D'Azur et moi, mieux vaut ne pas parler... Retour à la maison par le tram (sans protestation de qui que ce soit, cette fois) et bonne petite sieste, Bernard et moi sur la terrasse, les femmes à l’intérieur.
Dans l'intervalle entre ces deux banquets, nous sommes passés à Palavas-les-Flots dire bonjour à nos copains Pascal et Yvelyne (anciens patrons du resto l'Arboisie, hélas fermé), et comme c'était un dimanche d'août, nous nous sommes beaucoup amusés à regarder une de ces joutes nautiques traditionnelles dont Palavas et Sète sont les capitales officieuses.
Il s'agit d'un sport qui remonte sans doute au Moyen-âge: le long d'un canal, deux barques à rames (ou parfois à moteur) s'élancent une contre l'autre, chacune portant sur une plate-forme à l'avant un "chevalier" équipé d'un pavois -- bouclier de bois -- et d'une lance, l'objectif étant de faire basculer le champion de l'autre bateau dans l'eau du canal. Donc, quelques bonnes trempettes, pas mal d'éclaboussures, un public bon enfant de part et d'autre du canal et, sur une tribune officielle, un panel de juges qui prennent leur rôle très au sérieux.
Nous avons aussi commencé à nous passionner, comme pas mal de Français, pour la Coupe du monde de rugby, dont une partie des matches se tiennent à Montpellier, qui est aussi le lieu de résidence et d'entraînement de l'équipe australienne, une des favorites du tournoi. Et comme les Australiens sont de joyeux fêtards d'un tempérament généralement bon enfant, ils n'ont pas tardé à se faire des copains languedociens (Montpellier est une ville de fanas du rugby bien plus que du football). Cela met pas mal d'ambiance sur la Place de la Comédie et dans tous les bars de la région...

samedi 22 septembre 2007

Ouragan Dean et Mer Baltique

(26/08/2007) La dernière semaine de croisière a été sérieusement perturbée par les nouvelles de la Martinique. Comme nous allions quitter Saint-Pétersbourg, nous avons appris que Dean, le premier ouragan tropical de la saison 2007 fonçait tout droit sur notre île favorite et menaçait de tout y bouleverser... y compris la marina où niche le Bum chromé.
Le second du Seabourn Pride, constatant notre inquiétude, nous a promis de nous tenir au courant de la météo. Le lendemain du départ pour Stockholm, il nous a informés que Dean était passé du statut de force 2 (tempête tropicale) à celui de force 3 (ouragan) et ciblait directement le sud de la Martinique. Pour ajouter à notre angoisse, les communications satellite étaient (logiquement) perturbées par la météo, et donc impossible de joindre notre skipper Gérard et nos copains Daniel et Charles par téléphone.
Au matin du 18, nous avons appris par les mini-journaux distribués à bord que Dean avait frappé la Martinique de plein fouet et causé des dégâts considérables en particulier à Case-Pilote, la commune voisine du Marin. Gros soucis. Nous avions beau nous dire que nous avions laissé à Gérard la consigne stricte de mettre la voile vers le Sud à la première alerte, avait-il eu le temps de le faire? Et dans quel état se trouvaient nos copains du Marin Raymond Marie, Mathilde Pancrate, les Jean-Joseph, Pancho et cie? Et la famille? Et les amis du Diamant?
Ce n'est qu'une fois en rade de Stockholm (deux jours d'escale) que nous avons pu avoir des nouvelles fraîches et rassurantes. Nous avons pu toucher par cellulaire Daniel, dont la maison du François avait été épargnée, sauf pour quelques tuiles arrachées, un jardin décimé et des coupures temporaires de courant et de téléphone. Il nous a confirmé que Gérard était parti à temps pour les Grenadines avec le cata, que le Marin avait été relativement peu touché -- ni blessés ni décès -- et que la famille d'Azur au Diamant et à Fort-de-France, quoique éprouvée par des black-outs et quelques dommages matériels, était indemne et de bon moral. Ouf.
Il était cependant évident que la Martinique dans son ensemble avait été fortement touchée, notamment les plantations de bananes et de canne à sucre, presque totalement détruites, et les infrastructures énergétiques, victimes de ruptures majeures. Par exemple, il a fallu plus d'une semaine pour toucher Raphaëlle et Charles Larcher, que la chute d'un pylône électrique avait maintenus dans l'isolation près d'une dizaine de jours. Ce qui nous a incités à envisager un retour aux Antilles un peu plus tardif que prévu.
La visite de Stockholm, dans les circonstances, a été quelque peu ébréchée. La ville dans l'ensemble nous a plu, mais nous n'avons pas pu l'apprécier à sa juste valeur. Nous nous sommes contentés d'une excursion de bus touristique très standard, et de courtes promenades dans le centre, près du port.
De toute façon, pour nous, l'essentiel de la croisière était fait: les dernières escales, le port allemand de Warnemunde (non loin de Berlin) et la station touristique danoise de Bornholm, quoique sympathique, ne présentaient plus le même intérêt. Nous nous sommes contentés de jouir du confort de la vie à bord et d'effectuer de courtes virées à terre, par exemple pour visiter un des célèbres ateliers de souffleurs de verre de Bornholm. Au fond, nous avions hâte de rentrer à Copenhague, où nous avions réservé la même chambre qu'à l'aller au Kong Frederick.
Cette fois, la place de l'Hôtel de ville était envahie par un Gay Pride sans excès et plutôt sympa, et la grande majorité des touristes avaient foutu le camp, ce qui changeait totalement l'atmosphère de la ville, pour le mieux. Nous avons enfin pu apprécier dans le calme la version gastronomique du renommé lunch-sandwich danois, le "smorrebrod", dans un café fameux pour cela, le Kronborg, qui ne nous a pas déçus. Et nous en avons profité pour visiter quelques sites qui nous avaient échappé (ou qui étaient engorgés de touristes) la première fois, par exemple la place des Palais royaux et le quartier "branché" de Christianhavn qui fait penser à un "Marais sur canal Saint-Martin".
Lorsque nous avons repris l'avion pour Paris hier après-midi, c'est avec la ferme intention de revenir. Mais nous étions aussi fort heureux de nous retrouver, même si c'était près minuit, dans notre petit nid douillet de Montpellier où, de plus, nous attendaient une série de mails rassurants et de bonnes nouvelles...

samedi 1 septembre 2007

Ô Saint-Pétersbourg

(17/08/2007) Le clou de la seconde partie de notre croisière aura certainement été Saint-Pétersbourg, une ville dont Azur rêvait depuis des années... et qui a amplement répondu à ses attentes. Nous y sommes arrivés tot le matin du 14, en suivant une des branches de la Neva bordée d'une foule de cargos en plus ou moins bon état et, assez bizarrement, de sous-marins en réparation.
La taille du Seabourn Pride lui permettait d'accoster en pleine ville, en face de l'Académie des Beaux-Arts, non loin des immenses façades de l'Amirauté et de l'Ermitage. Comme nous n'avions pas pris de visa pour la Russie (les formalités semblaient inutilement longues et complexes), nous devions nous limiter à des excursions et visites programmées par la ligne de croisière.
Pour contourner la difficulté et nous faire une meilleure idée de l'ancienne capitale des tsars, nous avons fait réserver par le bateau une voiture avec un(e) guide parlant français. Excellente idée, qui nous a permis de passer une bonne partie de la première journée à vagabonder à notre fantaisie non seulement dans le quartier central monumental, mais aussi dans des coins où les touristes de passage s'aventurent moins souvent. Ainsi, après nous être tapé l'impressionnante cathédrale Saint-Isaac et l'incontournable forteresse Pierre-et-Paul (dont les puissants murs de granit ne servent plus que de décor aux baignades des Saint-Pétersbourgeois), nous avons marché un peu dans le délicieux Jardin d'été, erré le long de paisibles canaux, nous sommes aventurés en quasi-banlieue jusqu'au fabuleux ensemble Smolny, une symphonie de bleus, de blanc et d'or, et sommes redescendus par l'inévitable Perspective Nevski. Bonheur supplémentaire, notre guide, une femme cultivée d'une cinquantaine d'années, parlait un excellent français et faisait preuve d'esprit et même d'humour. Surtout pour Azur, qui commençait à en avoir soupé de n'entendre que de l'anglais aussi bien à bord qu'au cours des excusions organisées par le bateau, un épisode à marquer d'une pierre blanche.
En soirée, nous avons eu droit à une visite exhaustive (on peut le dire!) du fastueux palais rococo de l'impératrice Catherine à Tsarkoïe Selo-Pouchkine, suivi d'un souper « typiquement russe » (en version un peu trop touristique à l'américaine à notre goût) dans un pavillon voisin du palais; le repas était agrémenté d'un spectacle folklorique consistant pour une bonne part en interprétations chantées et dansées d'airs jadis rendus célèbres – avec beaucoup plus de talent, avouons-le – par les Choeurs de l'Armée rouge, que nous avions vus à Montréal il y a au moins une trentaine d'années.
Le lendemain, un autre palais était au programme: Peterhof, la grandiose pâtisserie baroque que Pierre le Grand fit édifier au bord du Golfe de Finlande, dans le but d'éclipser le Versailles de son copain Louis XIV. L'édifice et ses dépendances (dont deux ou trois autres palais moins importants) sont effectivement spectaculaires, d'autant plus qu'il s'agit en grande partie d'une reconstitution: l'original a été presque complètement détruit par les Nazis pendant le siège de Leningrad (qui a duré 900 jours entre 1941 et 1944), puis reconstruit pierre par pierre sur une période de trente ans, au bout de laquelle on y a réinstallé les meubles anciens, tableaux, tapisseries et autres trésors d'époque que Staline – dont personne ici ne prononce le nom, tiens! – avait fait mettre à l'abri au début de la guerre.
Il faut dire que le plus fascinant de Peterhof, ce n'est pas l'intérieur, mais les jardins, agrémentés de dizaines de spectaculaires fontaines, la plupart de bronze doré, d'où jaillissent des centaines de jets d'eau. Un spectacle féérique qui s'étale le long d'un canal qui va du pied du belvédère du palais jusqu'à la mer, pas loin d'un kilomètre plus loin. Là, nous attend un hydroglisseur rapide (les Russes les appellent des « rockets ») qui nous ramène en ville, à un débarcadère juste aux pieds du Palais d'hiver, élément principal du Musée de l'Ermitage.
Celui-ci est notre unique destination de la troisième journée, et c'est bien suffisant; la fatigue nous a forcés à laisser tomber une représentation du « Lac des Cygnes » de Tchaikovski au Théâtre Mariinsky (anciennement Kirov). Que dire de l'Ermitage? Pas grand-chose, d'abord parce que tout a été dit, et surtout parce qu'un survol de quelques heures ne peut donner qu'une vague idée d'une institution qui compte cinq édifice, plus de mille salles, toutes plus superbes les unes que les autres, et présente soixante mille oeuvres à la fois, tirées d'un fonds de près de trois millions de pièces. Mentionnons seulement une belle collection de Rembrandt, la splendeur des galeries consacrées aux impressionnistes français, une merveilleuse série de Matisse... et mon regret d'avoir raté, faute de temps, la section « antiquités » et son trésor unique de bijoux d'or scythes du 6e siècle avant notre ère. Il faudrait revenir y passer plusieurs journées pour satisfaire toutes mes envies.
Dernière curiosité de la «Cité des tsars», une véritable passion pour les noces traditionnelles, qui se tiennent habituellement dans le «Palais des Mariages» le long du quai où est amarré notre bateau de croisière; cela nous donne donc droit, à toutes les heures du jour, à un véritable défilé de limousines enrubannées noires, blanches ou dorées (quand elles ne sont pas bleu pastel ou rose bonbon, à l'image des palais environnants) dégorgeant des couples tous plus élégants et romantiques les uns que les autres, qui vont prendre la pose devant les monuments et les édifices les plus spectaculaires du centre-ville!
Avant Saint-Pétersbourg, nous avions fait escale à Tallinn, capitale de l'Estonie, petit pays balte de moins de 1,5 millions d'habitants, qui nous a très agréablement surpris. C'est une jolie ville qui a conservé beaucoup de ses maisons et de ses monuments médiévaux, et dans laquelle nous nous sommes promenés à pied toute une matinée avec grand plaisir. Non seulement l'endroit est agréable (ça fait penser à la fois au Vieux Québec et aux anciennes cités belges comme Bruges et Gand), mais les gens sont sympathiques et détendus; beaucoup parlent anglais, quelques-uns français, et les filles blondes aux yeux bleus ont des sourires chaleureux même alors que vous refusez de leur acheter quelque souvenir un peu trop touristique...