lundi 28 mai 2007

St-Martin, St-Barth et vieux copains

(29/05/2007) Saint-Martin, vous pouvez vous la garder, tout paradis de millionnaires (et de shopping franc de port) qu'elle soit. Imaginez un immense centre commercial à ciel ouvert où tout se passe en anglais, entrelardé de quartiers résidentiels huppés pour les riches et d'autres beaucoup moins reluisants pour le personnel des boutiques et des maisons. Le tout quelque peu racheté par de jolies baies qui offrent de superbes et calmes mouillages à une multitude de voiliers et à quelques grands yachts.
Il faut admettre que la marina (toute récente) de Fort-Louis est remarquablement aménagée et dotée de tous les services (y compris l'internet sans fil à bord, wow!). Nous fraternisons immédiatement avec un des responsables, Alain, qui nous facilite les choses -- et qui viendra le lendemain midi partager nos pâtes noires façon Marie-José.
Location d'une voiture pour se balader et surtout pour aller faire du shopping dans un grand entrepôt d'accastillage Budget Marine, du côté hollandais; l'île, en effet, est bi-nationale et on traveerse sans même s'en rendre compte de la zone française à celle qui appartient aux Pays-Bas. Comme les prix sont raisonnables et qu'il n'y a pas de TVA, le skipper en profite pour mettre à jour ses stocks de câbles et pour acheter des panneaux solaires supplémentaires que nous ferons installer en Martinique.
En soirée, nous rendons visite à Gilles Blondeau, à sa fille Nathalie et à sa copine Femina à bord du Lys d'Ô (photo). C'est un motor-yacht classique d'une centaine de pieds datant des années 1980 que Gilles a rénové lorsqu'il l'a acquis il y a cinq ans. Véranda sur la plage arrière, grand salon très décoré, immense "chambre des maîtres" avec salle de bain double, deux cabines pour les invités, et surtout un magnifique sky-bridge avec poste de pilotage, bar et table pour les repas sous un bimini de toile amovible. Très joli et hyper-confortable, mais pas notre style -- d'autant plus que nous préférons de beaucoup la navigation à voile.
Blondeau était au collège et à l'université un an devant moi, mais nous nous étions perdus de vue depuis, jusqu'à une rencontre accidentelle dans la salle d'attente d'une clinique il y a quelques années. Dans l'intervalle, il a fait fortune dans l'assurance (Groupe Optimum) et il essaie aujourd'hui de prendre une retraite graduelle. Il m'envie clairement d'avoir pu tout lâcher d'un coup pour vivre à ma fantaisie. Nous passons une soirée agréable à échanger des souvenirs et des détails de nos carrières respectives, mais au fond nous avons assez peu en commun. Si nous nous revoyons, ce sera avec plaisir... mais presque certainement par accident.
Le lendemain mercredi, Gérard va prendre livraison des panneaux solaires et faire de petites courses avec Azur, puis nous reprenons la mer pour la courte traversée jusqu'à cet autre repaire de millionnaires, Saint-Barthélémy. Nous mouillons à la nuit tombante dans une jolie anse calme (mais assez encombrée, photo), avec l'intention de repartir pour la Martinique dès jeudi matin.
Nous décidons de rentrer d'une seule traite, ou avec une seule escale dans le sud de la Guadeloupe. Avec un vent de nord-ouest directement dans le nez, cela signifie faire du moteur sans interruption au moins jusqu'à Montserrat et passer une nuit, sinon deux, en mer.
Heureusement, le vent commence à tourner plus à l'ouest au large du caillou de Redonda, si bien que nous pouvons sortir les voiles, d'abord comme appoint, puis seules rendus au niveau de Montserrat que nous longeons cette fois par le côté au vent. Très bonne descente de nuit vers la Guadeloupe, puis calme plat dès que nous tombons sous le vent de la Soufrière, vers deux heures du matin. Le vent tombe en trente secondes de vingt à trois noeuds, je rentre (puisque c'est moi qui suis de quart) le génois tant bien que mal et relance les moteurs.
Gérard vient prendre le relais peu avant quatre heures, et je me réveille à sept heures quand nous mouillons à la marina de Rivière-Sens pour acheter du pain frais, des journaux, des billets de loto -- sait-on jamais? -- et des légumes. Nous relevons l'ancre tout de go, pour doubler les Saintes par l'Ouest et atteindre la Dominique peu après midi vendredi.
Navigation sans histoire, à moteur bien sûr, jusqu'au Cap Cachacrou, après lequel le vent assez costaud (15-20 noeuds) du Canal de la Dominique nous porte à bonne vitesse vers Saint-Pierrre, où nous prévoyons dormir ce soir. Mais sur le front de mer c'est la fiesta (célébration simultanée de l'anniversaire de l'abolition de l'esclavage et de la Pentecôte), Azur est persuadée qu'elle n'arrivera jamais à dormir dans ce tintamarre et insiste pour que nous trouvions un mouillage plus paisible. Cela veut dire quatre heures de navigation supplémentaire, jusqu'à la Grande-Anse d'Arlet, où nous finissons par jeter l'ancre vers les 23 heures.
Réveil tardif samedi matin, plongée rafraîchissante dans les eaux de l'anse, puis retour vers le nord: nous avons décidé de marquer notre rentrée en Martinique par un bon repas dans un restaurant de l'Anse-Mitan, auquel au dernier moment nous décidons de convier nos copains Léna et Jean-Yves, qui vivent tout près et qui n'ont encore jamais vu le Bum chromé.
Nous prenons l'apéritif à bord avec eux, puis Gérard fait la navette avec l'annexe pour nous transporter près du Manureva, un joli resto assez chic du sud de la plage de l'Anse-Mitan, où nous sommes les seuls clients ce midi. Il vient nous y rejoindre, et la bouffe est tout ce que le Petit Fûté avait promis. Une cuisine de fruits de mer, mais peu traditionnelle: j'ai droit par exemple à une entrée "japonaise" de deux sushis, cinq sashimis de thon et une brochette de poulet yakiitori, le tout excellent, suivie d'un filet de loup de la Caraïbe nappé d'une sauce à la crème parfumée à l'aneth et accompagné d'une mousseline de racines créoles. Bon endroit pour une petite fête, d'autant plus que le décor ouvert sur la Baie de Fort-de-France est à la fois élégant et décontracté.
Après des desserts somptueux arrosés de vieux rhum, ne reste plus qu'à reprendre la route pour retrouver en début de soirée notre ponton du Marin. Bière et sympathique conversation dans le cockpit avec un vieux copain de Gérard venu nous accueillir avec sa copine, puis bonne nuit tout le monde.

Antilles du nord

(25/05/2007) La matinée aux Saintes s'est dissipée dans une agréable flânerie dans le bourg: jus d'ananas frais délicieux dans un café près du quai dont la patronne fait de la peinture à l'acrylique dynamique et colorée, petites courses au marché, visite inutile à l'Office de Tourisme (fermé hors-saison), journaux. Retour à bord vers midi et en route pour Deshaies, au nord de la Guadeloupe, où nous passerons la nuit, et d'où nous repartirons à la première heure pour la longue traversée vers le Nord. Le trajet inhabituel que nous avons choisi pour aller de la Guadeloupe vers Saint-Martin en passant sous le vent de Montserrat, Nevis et St. Kitts, devait nous réserver plusieurs agréables surprises.
Montserrat, île catastrophée depuis l'éruption de 1995 et couronnée d'un volcan actif qui envoie encore régulièrement des signaux menaçants, présente une vision extraordinaire, apocalyptique que nous ne serons pas près d'oublier. Cela, d'autant plus que par accident nous l'aurons contemplée de bien plus proche qu'il n'est ordinairement permis... ou prudent de le faire.
Suite à une erreur d'échelle dans la lecture de la carte électronique et au fait que notre carte "papier" trop ancienne n'indiquait pas la zone d'exclusion de deux milles décrétée autour du sud de l'île, nous nous sommes approchés à moins d'un mille de la partie sinistrée. De là, les coulées de lave beige et noire et les couches de cendre gris jaune, qu'un vent tournoyant soulevait fréquemment en mini-tornades, se paraient d'une réalité tragique et grandiose dont les photos et les vidéos vues précédemment ne donnaient qu'une faible idée. Lorsque nous nous sommes rendus compte de notre erreur de navigation, nous avons cédé à la tentation compréhensible de longer quelques minutes la côte sud-ouest avant de gagner le large, d'autant que la bonne brise venant du sud-est réduisait à presque rien le principal danger, celui d'une pluie de cendres brûlantes.
Après ces paysages désolés, le cône vert de Nevis, qui s'est graduellement dévoilé à travers une persistante "brume de sable", offrait un contraste rassurant. Nous avons choisi le mouillage du sud, près de la petite ville de Charlestown, de préférence à celui, plus populaire, face au complexe hôtelier de luxe Four Seasons. En conséquence, nous ne partagions les eaux légèrement houleuses de la baie qu'avec un vieux cargo rouillé (sans doute échoué là par quelque ouragan), quelques barques de pêche et une colonie des pélicans les moins farouches que nous ayons jamais rencontrés. Ces oiseaux quasi-préhistoriques nous fascinaient: la plupart du temps dressés comme des idoles étrangement hiératiques sur les canots de pêche, ils partaient soudain dans un gracieux vol plané en rase-mottes à quelques pouces à peine de la surface de l'eau, pour s'élever brusquement de trois coups d'aile, faire un ou deux cercles à plus haute altitude, replier leurs ailes en forme d'ailettes de bombe de la 2e guerre mondiale et plonger à une vitesse vertigineuse, laissant derrière eux une gerbe d'écume haute et compacte. Ils ressortaient le plus souvent avec un petit poisson, qu'ils s'empressaient d'enfouir dans la poche qui pend sous leur long bec; parfois, s'ils tardaient trop, une mouette effrontée venait se percher sur leur tête pour picorer la proie qu'ils avaient encore en travers de la bouche!
Samedi matin, nous avons débarqué en ville pour remplir les formalités (les douaniers locaux ne rigolent pas, heureusement les flics sont un peu moins rigides) puis visiter. Charlestown est à peine plus qu'un village, mais son calme un peu paresseux, ses nombreuses zones ombrées coquettement aménagées et l'abondance de vieilles constructions de pierre au milieu de maisonnettes de style "gingerbread" peintes de couleurs vives lui donnent un charme unique et une personnalité bien à elle.
Un tour de l'île en taxi (en une heure à peine, Nevis est assez petite) a révélé un paysage antillais plus classique, et le fait que la chape de verdure qui de loin semble luxuriante cache une terre assez sèche, où l'eau est visiblement une ressource précieuse. La visite s'est terminée par un délicieux lunch local dans un petit resto recommandé par notre chauffeur de taxi: planteur abondant et costaud, excellents "crabcakes", poisson grillé ou frit pour les uns, cari de chevreau (succulent) pour les autres, arrosé de bière locale Stag tout à fait buvable et d'un vin blanc plutôt moyen.
L'île "capitale" du petit pays (environ 200 km carrés, 17 000 habitants), St. Kitts, est à deux milles à peine de Nevis, son port principal, Basseterre, à moins de deux heures de voile de Charlestown. Nous y sommes arrivés peu avant le coucher de soleil samedi, pour nous amarrer tant bien que mal dans une minuscule marina d'une trentaine de places, dont à peine une demi-douzaine occupées par des visiteurs étrangers.
Heureuse coïncidence, nos voisins étaient un couple de Québécois qui travaillent à St-Barth et habitent sur un monocoque de 32 pieds, le Marquise, avec un copain français originaire de Nancy. Le mari, ancien comédien reconverti en marin passionné et poseur de systèmes électriques, a vécu quelques années en Martinique et a plusieurs amis communs avec Gérard; la femme était affamée de nouvelles fraîches du Québec. La conversation, lorsqu'ils sont venus prendre un punch à bord en début de soirée, a donc été assez animée et s'est terminée par une pressante invitation à venir les voir à St-Barth. Sans doute à notre prochaine virée dans le Nord.
Azur, somnolente, a décidé de rester à bord se reposer, tandis que Gérard et moi, plus aventureux, descendons dans le centre de Basseterre. Après des efforts infructueux pour trouver un bar sympa, nous aboutissons sur la place du marché, fort animée en milieu de soirée. Gérard demande
à deux jeunes qui flânent là où nous pourrions aller pour écouter de la bonne musique et prendre un verre.
Ils connaissent, mais c'est en-dehors de la ville et pas facile à trouver, il faudrait qu'ils nous y emmènent eux-mêmes dans leur voiture. Quoique un peu méfiants, nous décidons d'accepter; après tout, qu'est-ce qui peut nous arriver dans une île grande comme ma poche, reconnue de plus pour son caractère pacifique et bon enfant? La voiture suit d'abord la côte vers le sud, puis prend la route de l'intérieur et s'engage bientôt dans un petit chemin cahoteux avant de bifurquer sur ce qui est à peine plus qu'un sentier de terre battue. Nous nous regardons d'un air interrogatif, quand même un peu inquiets.
Tout-à-coup, le sentier débouche sur un grand champ en bordure de mer, du côté Atlantique, où sont rassemblés des centaines de gens face à un gigantesque système de son tonitruant alimenté par un groupe électrogène monté sur un camion. Parsemés en périphérie de la foule, des stands improvisés vendent des sodas, de la bière, du rhum et des friandises diverses. Directement devant les haut-parleurs, une douzaine de danseurs s'agitent... parmi lesquels une bonne moitié de gamins âgés de quatre ou cinq à une dizaine d'années. Il y en a même un qui danse en vélo, sautillant sur sa roue arrière au rythme des tambours.
Nous éclatons de rire: nous attendant plus ou moins à tomber dans un coupe-gorge ou un tripot interlope, nous nous retrouvons participants dans ce qui est pratiquement une fête familiale! Nous prenons une bière en écoutant le reggae d'un orchestre live (et pas mauvais du tout), objets de la curiosité plutôt amicale de nos voisins. Il doit y avoir là 300 personnes ou plus de tous âges, du bébé dans un châle sur le dos de sa maman jusqu'à l'arrière-grand-mère qui bat le tempo de ses deux pieds nus, en passant par une escouade de flics plutôt joviaux qui s'assurent que le tout (y compris la consommation quasi ouverte de mari) se déroule dans des bornes raisonnables.
Après une bonne heure de musique, nous décidons de rentrer à bord. Nous achetons une bouteille de rhum-coco local à un prix défiant toute concurrence, et nos guides nous ramènent bien gentiment à la marina, prenant en stop en cours de route une belle grande danseuse de reggae qui se serre entre nous sur le siège arrière et nous quitte sans le moindre regret pour aller rejoindre son copain avec lequel elle causait par téléphone tout le long du chemin.
Notre rencontre avec la fièvre du samedi soir, version St. Kitts, se termine par des nuggets de KFC tout à fait standards, dégustés avec un coca et un fanta à notre retour à bord. Malheureusement, la rentrée au port d'un cata d'excursion chargé de fêtards particulièrement bruyants réveille Marie-José, qui ne voudra jamais croire que notre excursion s'est déroulée de manière aussi innocente!
Le matin suivant, nous donnons un coup de main au copain québécois qui appareille au lever du soleil pour Saint-Barth, où il reprend le boulot lundi. Puis, comme nous devons partir nous-mêmes, nous allons en citoyens respectueux des lois pointer aux douanes du port -- fermées le dimanche, bien sûr. Une agente d'immigration aux amples proportions nous précise qu'il faut prendre un taxi jusqu'à l'aéroport pour nous mettre en règle... puis avec un sourire complice, nous indique le seul marché ouvert aujourd'hui "au cas où vous voudriez partir rapidement"... Le message est clair: nous allons faire de petites courses au C&C du front de mer (notre rhum-coco s'y vend le triple du prix payé hier soir), puis mettons les voiles pour Saint-Martin vers 10h, dans la plus stricte illégalité. D'ici que nous revenions dans les parages, les douaniers auront eu le temps de nous oublier... du moins on l'espère.
Splendide journée en mer, avec un bon vent de trois-quarts arrière (l'idéal pour un cata comme le nôtre) qui nous permet de filer à près de 9 noeuds de moyenne, laissant Statia et Saba par babord et contemplant de loin Saint-Barth par tribord, puisque la brume est enfin levée. Deux mouettes nous accompagnent tout au long du chemin, apparemment plus occupées à jouer autour de nos voiles qu'à pêcher les poissons volants qui, pourtant, ne cessent de croiser notre route en essaims de plusieurs douzaines d'individus. Il fait encore grand jour quand nous doublons la pointe de la Falaise des Oiseaux de Saint-Martin pour nous diriger, à travers un quasi-embouteillage de voiliers et de bateaux à moteur de toutes sortes, vers la nouvelle Marina de Fort-Louis, où nous avons réservé un espace d'accostage.
Les bureaux de la capitainerie étant fermés, nous devons explorer les pontons pour trouver un emplacement libre où nous brancher sur un point d'eau (pas critique) et une prise électrique (ça l'est). Lorsque nous en dénichons un, le hasard fait qu'il est immédiatement voisin du "Lys d'Ô", le yacht à moteur d'un copain de collège, Gilles Blondeau, que nous avions croisé il y a deux semaines à l'aéroport de la Guadeloupe!
Le repas, retardé jusqu'à notre arrivée, consiste en une entrée de jabugo suivie d'un cassoulet en boîte qu'Azur a trafiqué pour lui donner un petit goût "maison" fort agréable, surtout accompagné d'un vigoureux vin portugais qui traînait dans nos réserves depuis l'arrêt à Porto en juillet dernier. Et pour finir une bouchée de cheddar de St. Kitts, très acceptable, et des glaces chocolat et nougat qui nous restaient de la Martinique. Dur-dur,la vie de marin.

De la Martinique aux Saintes

(20/05/2007) Les jours suivants ont été consacrés à régler quelques formalités: redevance de douane (qu'il aurait fallu, assez curieusement, aller payer à Dunkerque, mais ça s'est réglé), mise à jour des documents de bord aux Affaires maritimes. Puis à retrouver de vieux copains (le cousin Daniel, Raymond Marie, Pancho de la Boutique du Pêcheur, Vatinel -- photo -- maintenant installé à St. Lucia, après avoir vécu des années en Californie). Lundi, nous sommes allés manger Chez Lucie, au Diamant, mais la cousine-patronne Armande Larcher n'y était pas, et nous n'avons eu Charles et Raphaëlle que brièvement au téléphone.
Mardi matin, enfin, nous avons repris la mer. Mon erreur a été de vouloir admirer du large la côte Atlantique: nous avions un assez bon vent, mais le chemin vers le Nord est plus long que celui de la côte caraïbe, et il n'y avait strictement rien à voir. Une "brume de sable" (pourquoi diable appelle-t-on ça ainsi?) à couper à la "jambette" masquait tout à un mille à peine du rivage. Nous avons donc marché à l'aveugle, aux instruments, pour contourner la presqu'île de la Caravelle et compléter le tour du Nord de l'île jusqu'au canal de la Dominique, atteint vers les 16h.
Traversée pas trop houleuse, puis comme d'habitude calme presque plat une fois sous le vent des montagnes dominiquaises. Mouillage de nuit à Portsmouth, où il y avait un nombre étonnant de voiliers à l'ancre, pour la saison. La baie était plutôt "rouleuse", au point où, contrairement à la coutume, aucun boat-boy ne s'est pointé sur sa périssoire au lever de soleil pour nous vendre ses petits pains, ses fruits ou ses légumes.
Nous avions en tête de visiter un peu l'île, quitte à dormir une deuxième nuit ici, mais le roulis et l'attrait des Saintes se sont combinés pour nous inciter à reprendre le large assez tôt. Le départ a été accompagné par un superbe ballet d'au moins une quinzaine de dauphins qui venaient sauter trois par trois et quatre par quatre directement sur notre flanc tribord. Bien entendu, nous n'avions pas nos appareils-photo sous la main, mais bof! croyez-nous sur parole. La traversée s'est ensuite transformée en une sorte de course-poursuite avec une goélette américaine noire et blanche, très élégante et bonne marcheuse, que nous avons battue de justesse à l'arrivée dans la passe des Saintes parce que Gérard connaissait mieux les parages.
Premier arrêt dans l'anse Sud du Pain de Sucre, pour une délicieuse baignade et un lunch sur le pouce. Dans l'après-midi, petit trajet au moteur jusqu'au mouillage principale du bourg de Terre-de-Haut, pour formalités et approvisionnement. Curieusement, le fait d'avoir enregistré notre passage ici mais d'avoir omis de le faire en Dominique (arrivée trop tardive, départ trop matinal) va nous causer des problèmes deux jours plus tard à notre arrivée devant un douanier pointilleux de Nevis.
Ça ne nous empêche pas de nous endormir le coeur en paix, bercés par une bonne petite houle lente.

Madrid et retour au Marin

Après quatre mois d'interruption, l'odyssée du Bum chromé reprend.
(Mi-mai 2007) Nous nous étions laissés à la mi-janvier, lorsque nous avions quitté à regret le catamaran amarré à son ponton du Marin pour rentrer en France. Ont suivi un mois et demi sans histoire à Montpellier, puis presque deux mois à Montréal, après un charmant intermède de deux semaines sur la Gran Via de Madrid, à l'hôtel De Las Letras. Il s'agit d'un nouveau 4-étoiles "boutique" niché dans un immeuble typique de la fin du XIXe, élégamment et intelligemment restauré, en plein centre de la ville. Pour donner une idée de l'esprit du lieu, il n'y a pas de tableaux ou de gravures: les murs sont décorés de citations littéraires (Cervantes, Calderon, Garcia Lorca, mais aussi Hemingway, Malraux, Montherlant et autres étrangers ayant écrit sur l'Espagne). Par exemple, face à la cage du bel ascenseur ancien (mais dysfonctionnel) de bois verni et cuivre rutilant près de la réception, on lit un texte d'un humoriste des années 30 intitulé "Méthode infaillible pour monter un escalier". De toute façon, hautement recommandé, d'autant plus que pour sa catégorie, l'hôtel offre de belles grandes chambres à des tarifs fort raisonnables... à moins que vous décidiez de vous payer une des six suites du dernier étage, avec terrasse et jaccuzzi extérieur donnant sur la Gran Via (voir photo)!
Sans compter quelques fort bonnes bouffes (ah! le cochon de lait à peau croustillante de la Meson Botin et le chevreau rôti du Café Gijon!), l'autre bonheur, encore plus grand, du séjour à Madrid a été la découverte d'un monument, mieux, d'un lieu de vie unique. Les "Royales déchaussées" ou Descalzas Reales sont un monastère de carmélites en plein coeur de la ville, qui se parcourt comme un fabuleux musée, mais surtout qui respire pratiquement au rythme de l'Espagne pieuse et austère de Philippe II. Une de la vingtaine de religieuses qui continuent d'habiter dans le cloître pilote une quinzaine de visiteurs à la fois à travers un étonnant labyrinthe datant en bonne partie de l'époque classique. Murs, escaliers et couloirs sont décorés d'oeuvres de maîtres, en particulier d'une série de gigantesques tapisseries flamandes sur des cartons de Raphaël qui recouvrent et réchauffent les murs du dortoir, mais aussi d'objets rococo souvent bizarres et biscornus, parfois même involontairement cocasses. Et l'on se sent magiquement transporté pendant près de deux heures dans un autre temps, un autre univers. À ne rater sous aucun prétexte.
En repartant de Montréal donc, nous avons pris l'avion pour les Antilles samedi dernier. On s'était juré de voyager léger, mais comme il fallait apporter une foule de "petits riens pour le bateau, qu'on ne trouvera pas là-bas", il a fallu payer 20 et quelques kilos d'excédent de poids... qu'il a aussi fallu charrier d'un avion à un autre, puisque le vol d'Air Canada s'arrêtait en Guadeloupe, d'où nous avons dû nous embarquer sur une navette d'Air Caraïbes pour la Martinique.
Ramenés à bord par le skipper Gérard après des retrouvailles émues à l'aéroport du Lamentin, nous nous sommes rapidement réacclimatés à la vie en marina. Nos voisins d'en face, les petits Nino et Lila de "L'Escampette", nous ont fait la fête, obligeant même Azur à danser un tango à trois sur le ponton, à l'ébahissement de leurs parents. Pour célébrer le retour, nous sommes allés dès le lendemain piquer une tête dans les eaux tièdes de la baie de Sainte-Anne, avant un ti-punch et une langouste grillée au Touloulou, bon resto en bord de plage. Dans l'intervalle, Sarkozy avait été élu Président de la République française, mais bon, rien n'est parfait dans ce bas monde.
Le Bum chromé est en excellent état, la poulie cassée du gennaker a été remplacée, les voiles remontées et le moteur défaillant réparé tant bien que mal et réinstallé. Il restait à récupérer nos affaires personnelles entreposées chez un copain du Marin, et nous avons pu reprendre la vie à bord. Comme souvent dans les marinas, la plupart des voisins avaient changé: en diagonale, au lieu du rondelet voilier de bois soigneusement gratté et reverni par ses proprios à la retraite, nous avons maintenant un fin monocoque de course-croisière habité par un couple de jeunes Italiens, et devant nous, un rutilant et énorme cata Privilège 61.5 de location à bord duquel ne se trouvent pour l'instant que le skipper et l'hôtesse, pas très causants.