vendredi 31 janvier 2014

Ah! Nouvelle-Zélande...

Dans un voyage, bien des étapes ne vous réservent aucune surprise; elles correspondent plus ou moins à ce que vous aviez imaginé, en bien comme en mal. D'autres vous déçoivent. Je n'oublierai jamais l'air dépité de Marie-José quand elle s'est rendu compte que les pyramides de Gizeh, loin d'être enchâssées dans les dunes du désert, étaient en réalité prisonnières des tristes tours d'habitation d'une banlieue bruyante du Caire.
Parfois enfin — et c'est pour moi l'essence même du plaisir de voyager —, tout se conjugue pour créer l'émerveillement dans un lieu dont on n'attendait rien. C'est ce qui nous est arrivé à Auckland.
Tout a commencé quand, par le petit matin frisquet et venteux, je suis sorti sur le pont du dixième pour assister à l'entrée dans l'immense rade parsemée d'îles basses mais remarquablement variées. L'agglomération urbaine se dressait en quasi-silhouette dans le soleil à peine levé, puis découvrait peu à peu son relief particulier à mesure que nous approchions du port de commerce, niché en plein coeur du centre-ville entre deux marinas où se balançaient des centaines de mâts de voiliers.
Après un petit déjeûner assez tardif, voyant que le soleil avait réchauffé le temps, nous sommes descendus à terre prendre au hasard un taxi que conduisait un charmant et calme Coréen. Dans cette ville relativement jeune, peu de grands monuments ou de sites grandioses, mais une succession de parcs paisibles et de beaux quartiers dispersés en longueur entre deux étendues d'eau, au hasard d'un relief assez accidenté.
Notre chauffeur, après nous avoir offert la vue d'ensemble spectaculaire depuis les bords du cratère de l'ancien volcan de Mount Eden, nous a baladés en douceur dans des rues vertes et ombragées, qui grimpaient et plongeaient sur les flancs de la vingtaine d'autres collines d'origine volcanique, parsemées de coquettes maisons coloniales très «british» aux jardins semi-tropicaux soigneusement manicurés.
Puis nous avons traversé le grand pont qui enjambe le port et la baie vers Northland, pour aller flâner dans le vieux quartier de Devonport, un des lieux de naissance de la ville avant qu'elle ne s'étende surtout sur l'autre rive. Un «village» qui n'est pas sans rappeler à la fois la partie riveraine de Sausalito face à San Francisco et les plus jolis coins de notre Outremont montréalais, mais avec un charme à l'anglaise d'autant plus marqué qu'il est dénué du snobbisme qui l'accompagne souvent. Au contraire, Auckland baigne dans une atmosphère détendue, où tout se fait sans hâte, avec une civilité bon enfant.
Retour vers le centre-ville, avec le détour obligé vers le solennel City Museum, pour aboutir sur le délicieux square qui borde la cathédrale catholique St. Patrick's. Sans grandes attentes, nous entrons dans ce qui est réputé comme un des meilleurs restaurants de la ville, The Grove. Tables classiquement dressées en blanc dans un décor élégant s'étirant en camaïeu de beiges et de bruns jusqu'à une petite salle aux immenses fenêtres donnant sur un parterre ombré. Une demi-douzaine de tables sont occupées.
Première surprise, notre hôtesse et serveuse, nous entendant parler français, s'adresse à nous dans notre langue avec un accent cultivé mais typiquement québécois. Probablement pakistanaise d'origine, elle a été élevée à Saint-Lambert avant de se retrouver en Nouvelle-Zélande depuis quatre ans. Pour compléter ce dépaysement à rebours, nous avons comme voisins une famille de Vietnamiens francophones venus de Tahiti, dont la timide mais remuante gamine a vite gagné le coeur de Marie-José.
Le menu abonde en énoncés originaux, promettant des combinaisons de saveurs peu communes — mais en soi, dans un établissement de cette classe, ça ne veut pas dire grand-chose. Un premier plaisir inattendu vient avec l'apéritif, dans une soucoupe d'olives presque chaudes qui rappellent, en plus charnu, les délicieuses picholines de Montpellier.
Le «cannelloni of crayfish with goat cheese» d'Azur embaume... et le palais, quand elle y goûte, tient avec finesse toutes les promesses du nez. Quant à mon «bavarois d'huîtres» aérien accompagné d'une gélatine de crevettes recouverte d'une carapace de lamelles de pieuvre marinée, c'est du grand art.
Nous nous regardons, interloqués. Ces entrées, servies avec une gentillesse sans prétention, sont du niveau des meilleures tables que nous avons fréquentées en France, et nous serions en peine de leur trouver un équivalent à Montréal. Pas possible que la suite soit à la hauteur?
Nous avons la réponse lorsque nous parviennent la perdrix au four sur lit de bettes en purée et d'épinards de ma compagne et mon canard croustillant en deux façons, poitrine en magret et cuisse pressée avec haricots verts aux lardons grillés. Le volatile désossé d'Azur offre une tendre chair presque rosée enrobée dans une peau craquante mince et diaphane, couleur de caramel. Quant au mien, il dépasse toutes mes espérances, un cran même au-dessus du caneton de Challans de Manuel Martinez, jadis chef de la Tour d'Argent à son heure de gloire! Nous dégustons avec délice, dans un silence pratiquement religieux, en sirotant un pulpeux Destiny Bay 2006, excellent rouge du pays à base de cabernet-sauvignon.
Pour une fois, Azur refuse le dessert (je pense qu'elle a peur d'être déçue au dernier moment) et c'est moi qui me risque à prendre un soufflé à la rhubarbe qui pique ma curiosité. Et qui se fait espérer pendant un long quart d'heure... mais il ne perdait rien pour attendre. Comme notre copine-serveuse le sert avec deux cuillers (et un sourire en coin), je suis presque obligé de me battre pour en avoir ma part. Moëlleux comme pas possible, parfumé mais légèrement sûr, flanqué d'un délicat sorbet au citron vert, c'est un péché majeur... et un digne couronnement à l'un des meilleurs repas que nous ayons pris depuis des années.
Comme dit M. Michelin, «vaut le détour»... l'ennui étant, bien sûr, que ce détour-là se chiffre à une bonne bonne vingtaine de milliers de kilomètres, que ce soit de Montréal ou de Paris! Mais une fois sur place, hein?

jeudi 30 janvier 2014

Mauvais temps — beau temps

Au dernier jour de la longue descente (cinq jours) vers la Nouvelle-Zélande, le temps s'est remis hier au beau et la mer s'est calmée, en même temps que la température tombait en bas des 25 degrés. Ça nous a même pris un chandail ou un blouson pour admirer de notre balcon un splendide coucher de soleil or et orange sur le Sud Pacifique. Clairement, nous sommes sortis des tropiques.
Peu après le départ de Rarotonga, le vent s'est élevé, encore chaud mais persistant. Deux jours plus tard, le ciel devenait gris fer, des rafales de pluie commençaient à s'abattre sur le navire, qui tanguait de plus en plus sous une houle croisée, malgré les stabilisateurs.
La brise, presque directement de face, dépassait les trente noeuds, la mer d'un gris-vert sombre se couvrait de franges d'écume et il fallait un certain courage pour mettre le nez dehors même bien habillés. Plus question de bain de soleil ou de piscine. La nuit, les cognements de la houle sur la coque et les craquements de la membrure étaient assez forts pour nous réveiller en sursaut.
Heureusement, j'avais d'abord réussi à compléter mon premier tableau à peu près à ma satisfaction. C'est une vue de la rade de la Baie de Cook à Mooréa — au début, je voulais prendre une approche impressionniste, mais ça ne traduisait pas correctement le primitivisme grandiose du lieu, les couleurs spectaculaires des montagnes, ni le jeu des reflets sur la profondeur et la limpidité de l'eau. 
J'ai donc passé près de deux jours à tout retravailler, la terre dans un sens plus structuré, un peu à la Cézanne mais dans une palette voisine de celle de Gauguin (des bleus-verts, des violets avec des taches d'orange et de jaune sur fond azur), la mer en y projetant un ciel massivement bleu clair, sur lequel j'ai patiemment étalé, couche après couche, des glacis transparents traduisant la rėflexion à peine déformée des montagnes abruptes et des quelques bateaux mouillés dans la rade.
Merci à la science moderne pour l'acrylique (et à Masterson pour la palette Stay-Wet qui me permet de conserver mes mélanges de couleur d'un jour à l'autre): à l'huile il m'aurait fallu des semaines sinon des mois pour parvenir au même résultat. Il y aurait sans doute moyen d'améliorer encore, mais j'ai l'impression d'avoir atteint la limite de mes talents graphiques, j'aime mieux ne plus y toucher.
Ce qui est bon signe, c'est qu'Azur — qui au début rechignait un peu quand j'ai déployé mon chevalet et mes tubes sur le balcon — trouve maintenant que je manque d'ambition et que je devrais me lancer dans de plus grands formats. Je vais donc profiter de l'escale à Auckland pour voir ce que je trouve comme blocs de papier toilé...
Ensuite, sitôt que le temps et les loisirs le permettent, je veux m'attaquer à plus audacieux encore: l'incroyable entrelacs de troncs et de branches tordus du parc de Lahaina à Maui. J'ai déjà deux bonnes photos et un croquis assez satisfaisant, mais j'ai la frousse de transposer ça sur la toile.
Pour le moment, je laisse dormir la patronne et je grimpe sur le pont supérieur pour déguster un premier café et contempler l'arrivée en Nouvelle-Zélande sur fond de soleil levant.

lundi 27 janvier 2014

Du Paradis impossible à Jules Verne

Rarotonga, vue du large, ça semble une sorte de Paradis perdu ou, du moins, improbable. La «capitale» des Îles de Cook est une petite île verdoyante relativement montagneuse et très compacte (ni baies profondes, ni promontoires avancés, ni longues pointes) bordée de plages éclatantes de blancheur dorée et étroitement enserrée dans une ceinture de récifs coraliens percée de quelques passes si étroites que même notre modeste Seabourn Sojourn est incapable de les emprunter.
Pas d'édifices élevés ni «modernes» (la loi locale interdit de construire plus haut que les frondaisons d'un cocotier!), pas d'industries, pratiquement pas de pollution; une vie à l'ancienne au milieu d'une nature généreuse — le seul anachronisme à rebours étant un aéroport par lequel s'écoulent les exportations de fruits, légumes et produits marins d'une qualité renommée. Ce qui suffit apparemment, conjugué avec un tourisme modeste et peu apparent, à assurer une vie confortable et sans le moindre stress aux quelque 13000 habitants — le pays tout entier en compte à peine 20000.
Nous nous arrêtons donc en pleine mer, à quelques encablures du miroir lapis-lazuli du lagon, et ce sont des navettes orange qui cabriolent joliment sur les vagues bleu outremer pour emmener à terre les passagers de la croisière. Malheureusement pour nous, une houle croisée au large rend l'embarquement assez mouvementé, trop pour l'équilibre encore chancelant de Marie-José. Nous nous contenterons donc de quelques photos prises à distance, alors que nous nous faisions une fête de parcourir l'Ara Tapu, la «route sacrée» qui ceinture l'île, et d'emprunter une barque à fond de verre pour admirer la faune et les coraux du mini-lagon de Muri.Tant pis.
En soirée, agréable spectacle de Heather Clancy, mezzo-soprano de qualité aux goûts éclectiques. En plus d'extraits de Carmen, de la Traviata, de Cosi Fan Tutte et de Porgy and Bess, elle interprète quelques airs de jazz, de comédie musicale et même un rock des années soixante.
Le lendemain, souper sur le pont à côté de la piscine avec Dimitri, un des musiciens de l'orchestre de bord. Français — originaire de la région parisienne, son père habite près de Toulon —, il s'est installé depuis quelques années à New York où il rêve de faire jouer une comédie musicale de sa composition. 
Au menu, de jolies mousses de saumon fumé et de foie de poulet, puis d'excellentes côtelettes d'agneau grillées sauce béarnaise. Pour moi, le chef Graeme a prévu une «traite» exceptionnelle: un véritable haggis ( hachis de tripes de mouton admirablement parfumé) servi traditionnellement avec des «mash» de pommes de terre et de navet, pour lequel il a fait venir les ingrédients d'Écosse. C'est une merveille que j'avais découverte il y a cinq ans à Édimbourg, dont c'est le plat emblématique, et dont je rêvais depuis.
On nous a remis la liste des passagers qui effectuent au complet le World Tour jusqu'à Venise le 1er mai. Parmi les 76 «survivants» (sur un total de 415 voyageurs à bord), il n'y a qu'un autre couple francophone, les Suisses de Neuchatel avec qui nous avons sympathisé à quelques reprises. Tous les autres débarquent en cours de route, en Australie, à Hong Kong ou en Inde. Mais j'imagine qu'il va en embarquer d'autres pour combler les vides...
Aujourd'hui, nous perdons une journée en traversant la ligne internationale de changement des dates: nous passons donc directement du 27 au 29 janvier. Cela me rappelle paradoxalement un des émerveillements de mes lectures de jeunesse, le coup de théâtre final du «Tour du monde en 80 jours» de Jules Verne, quand Phineas Fogg découvre qu'en effectuant son périple en sens contraire, il a gagné une journé supplémentaire, ce qui lui permettait de remporter son pari.
Terminé, le vagabondage dans les Îles du Pacifique. Nous sommes en mer pour encore trois jours, jusqu'à Auckland, Nlle-Zélande. Donc, tout le temps de nous reposer... et de me prendre pour le Gauguin du balcon de la cabine #511.

samedi 25 janvier 2014

Si un jour j'arrivais à Tahiti... Tahiti!

Note: Comme je le craignais, l'Internet de bord nous joue des tours; il a presque disparu sans laisser de trace ces trois derniers jours, me laissant deux fois en plan en plein milieu d'un message courriel ou Facebook. Ce qui suit avait été écrit avant-hier.
23 janvier 2014 — Arrivée à Bora Bora ce matin vers 7 heures, entrée dans le lagon azur et bleu vert sous un soleil éclatant. Quel fond de scène pour prendre le premier café!
«La plus belle île du monde» ne fait pas mentir sa réputation. Malgré un développement touristique qu'on dit forcené, elle a su préserver au moins les apparences d'un site naturel paradisiaque et intouché. Une seule passe assez étroite dans la mer d'un bleu profond permet de franchir l'anneau de corail de l'atoll, décoré de vagues d'un blanc éclatant déferlant avec langueur sur un fond turquoise et jaune brillant. Cette ceinture est parsemée de «motus», des îlots coraliens panachés de palmiers et ceinturés de sable blond-rose sur lesquels s'étalent, assez discrètement, des résidences princières ou des «resorts» de paillotes faussement rustiques strictement pour milliardaires.
Le village d'accueil de Vaitape, seul port de la petite île, se niche sous une montagne aux reliefs spectaculaires. Notre paquebot, trop grand pour y accoster, jette l'ancre au large d'une marina habitée de yachts impressionnants — que sa luxueuse élégance ne dépare pas.
Mais une fois le déjeûner pris, les choses se gâtent, juste au moment où nos co-passagers prennent d'assaut la plate-forme d'où les navettes doivent les emmener en promenade à terre. Une averse tropicale aussi brusque qu'abondante dévale de la falaise en face pour les tremper jusqu'aux os, au point que plusieurs rebroussent chemin.
La pluie s'interrompt à l'heure du lunch, que nous prenons sur la véranda arrière, et me laisse juste le temps de trois tours de piscine et de jaccuzzi, avant de reprendre en force, masquant presque entièrement Bora Bora d'un opaque rideau grisâtre qui met fin à toutes nos velléités de visite.
Nois avons eu plus de chance les jours précédents. Avant-hier, malgré la santé encore chancelante de Marie-José, nous avons pris une voiture avec un chauffeur-guide francophone et charmant (comme semblent l'être à peu près tous les Tahitiens), Richard. Il nous a d'abord promenés dans la circulation assez dense de Papeete pour jeter un coup d'oeil à l'impressionnante mairie, au spectaculaire et grouillant marché, à la modeste et sympathique «maison de la reine» et au beau parc Bougainville dont les kiosques à toits de chaume et la foisonnante végétation bordent le front de mer.
Puis nous avons pris la route, moins touristique, de l'ouest pour une trop rapide visite au Musée de Tahiti et ses îles (superbes pirogues creusées dans des troncs et canots à balancier faits de planches littéralement cousues ensemble!) où se tient une expo «la Peinture tahitienne après Gauguin» d'intérêt inégal. Dommage que le «vrai» musée Gauguin soit fermé pour rénovations. Un peu plus loin, Richard et moi avons gravi à pied le sentier menant au plus impressionnant mara'e (temple polynésien) de Tahiti, puis nous avons repris la voiture jusqu'au Jardin botanique avant de rebrousser chemin pour nous arrêter, au hasard, dans un petit café de bord de route, sans autre nom qu'une affiche de bière locale.
L'idée était juste de nous rafraîchir, mais la patronne était si joviale et les odeurs de la cuisine ouverte si tentantes que nous avons fini par nous attabler à la bonne franquette avec notre chauffeur. Nous avons eu droit à un délicieux — et copieux — repas maison: sashimi et riz blanc, mahi-mahi aux amandes grillées avec patates sautées et curry de thon et crevettes sur un lit de haricots verts et riz jaune. Plus, pour finir, de délectables pêches melba pochées maison.
Ce détour gourmand imprévu nous avait mis en retard, si bien que nous sommes rentrés directement à bord sans compléter notre programme, qui comprenait notamment l'étonnant Musée de la perle noire.
En soirée, nous nous sommes repris en nous régalant de l'excellent spectacle de danse folklorique du groupe Tahiti Ora. Sur scène, une vingtaine de danseuses, danseurs et musiciens athlétiques et élégants — leur tamouré bien au-dessus de celui que nous nous efforcions de pratiquer dans les discothèques montréalaises des années soixante! «Un peu plus jeune, je m'y serais bien mise!» a pourtant commenté Azur qui, décidément, prend du mieux.
Hier, à Moorea, nous n'avions rien prévu de spécial, mais un succulent steak d'espadon au risotto de parmesan le midi nous a inspiré une descente à terre quelque peu acrobatique: la pluie a surpris Azur sur sa chaise roulante, que l'espèce de monte-charge qui devait la faire descendre jusqu'à la navette de débarquement refusait bêtement de transporter.
Nous avons fini par nous rendre sous l'averse au stand de taxi, où nous avons été pris en charge par une dame d'une remarquable gentillesse. Elle nous a fait faire un demi-tour de sa fort belle île (le temps s'étant remis au beau) avant de grimper par un spectaculaire chemin en lacets bordé de bambous et de fougères géantes jusqu'à un belvédère central, d'où on pouvait voir en même temps les trois pics et les deux profondes baies qui sont la marque distinctive de Moorea. À couper le souffle.
En redescendant, elle nous a emmenés jusqu'à un petit centre d'achat assez folklorique, où nous avons pu nous approvisionner, pour la première fois du voyage, en lectures en français: journaux et magazines locaux, hebdos parisiens de la semaine dernière et un ou deux polars. C'est Azur qui a apprécié... même si le gros de l'actualité semblait se résumer aux déboires conjugaux du couple Hollande!

lundi 20 janvier 2014

Ouf! Je respire...

Vendredi matin, dans une mer assez agitée, Marie-José a perdu pied en sortant de la cabine et s'est durement heurté la tête sur le cadre de porte. Depuis deux jours déjà, elle montrait des signes de faiblesse et des pertes d'équilibre qui m'inquiétaient.
On l'a amenée à la clinique du bord, où je l'ai rejointe quelques minutes plus tard. Heureusement, car ni le médecin philippin, ni l'infirmière (suédoise?) ne parlent un mot de français. Je joue forcément les interprètes. Examen sur toutes les coutures, prises de sang, de pression, et pour finir un électrocardiogramme en bonne et due forme.
Le diagnostic est assez rassurant, son état général est bon, mais elle a une jolie bosse sur le derrière du crâne et souffre de déshydratation, donc d'un affaiblissement des muscles moteurs (jambes et bras). Le médecin lui prescrit des paracetamol, des compresses glacées sur l'hématome, un régime fortement liquide... et une chaise roulante pour quelques jours.
Samedi et dimanche, la mer est plus calme, mais elle est toujours dangereusement chambranlante et a besoin d'une main amie pour se lever et se rasseoir. Une chance que j'ai connu le même genre d'expérience assez humiliante l'hiver dernier au moment de mon opération aux genoux, ça me rend plus compréhensif.
Un appel en catastrophe samedi midi à sa copine-médecin à Montréal a eu un effet revigorant. Évelyne a immédiatement confirmé le diagnostic du médecin de bord, en remettant même encore un peu. Mais la médecine formellement imposée, au moins un verre d'eau toutes les heures, a suscité chez sa patiente une belle rébellion qui a duré une pleine journée.
C'est seulement en soirée hier qu'elle a commencé à reprendre de son chien habituel, tout en se résignant à suivre la prescription. Ce matin, par mer plus calme et un soleil magnifique sous l'équateur, elle s'est levée par ses propres moyens et m'a poussé à l'amener déjeûner au Seabourn Square du 7e. Très bon signe.
Ensuite, excellent lunch philippin sur la terrasse arrière de la Colonnade. Soupe aux crevettes à l'ail dans un bouillon de porc. Remarquables boulettes genre dim sun farcies de viande très finement épicée, travers de porc grillé dans sa peau croustillante, riz frit à l'ail et pâtes fines de soya légèrement salées. Pour conclure, un surprenant (dans le meilleur sens du mot) flan de lychees.
Retour à la suite pour la sieste, aux accents de Jean Ferrat — La Montagne, Ma Môme, Pablo Neruda, Aimer à perdre la raison, Nous dormirons ensemble, Nuit et Brouillard, Potemkine... — plus on l'écoute, plus grand il est!

dimanche 19 janvier 2014

Aloha!

Mardi 14 janvier — Mardi midi dernier, le Restaurant nous a servi de loin notre meilleur repas à bord jusqu'ici. Avocat au crabe tendre comme du beurre frais en entrée, puis un fabuleux turbot délicatement poêlé, sauce au citron et aux fines herbes, sur un nid de risotto au mascarpone et petits pois. Avec un chassagne-montrachet délectable, que demander de plus? Bien, un tiramisu de légende en finale avec un verre de porto Taylor LBV 1998.
Mercredi soir, un autre coquetel huppé (complet veston de rigueur) réservé aux passagers qui effectuent le trajet complet de Los Angeles à Venise. Nous sommes peut-être une centaine, incluant un couple de francophones (Suisses?) et une gentille dame rondelette qui se rappelle de nous depuis la croisière en Norvège et autour de la Baltique il y a six ou sept ans. Et un autre couple floridien qui en est à sa quatrième croisière autour du monde! Honnêtement, je ne vois pas l'intérêt de cette répétition, ils ne doivent pas savoir quoi faire dans la vie... d'autant plus qu'ils n'ont pratiquement rien de vraiment original à raconter de tout ça.
L'apéro se prolonge en un fort bon souper à la Colonnade, où nous nous retrouvons encore une fois à la table de la charmante Sophie, en compagnie du rabbin de bord, sympathique et cultivé: il avait choisi de réciter, comme texte de réflexion sur notre début de croisière... un extrait de Saint-Exupéry.
Vendredi matin, terre! Je m'étais levé tôt dans l'espoir de voir apparaître à l'horizon la silhouette d'Hawaii. En vain: au lever du soleil la «Grande Île» qui a donné son nom à l'archipel était déjà bien visible devant nous.
J'ai eu juste le temps de réveiller Azur pour monter au bar du 10e assister à l'arrivée dans le port de Hilo, notre toute première escale depuis Los Angeles. L'approche est spectaculaire, la côte dominée par le cône brun stratifié de beige et de noir du volcan (endormi) Mauna Kea, plus de 4200 mètres au-dessus du niveau de la mer; c'est même, si on le mesure à partir de sa base sous-marine, la plus haute montagne du globe, dépassant l'Everest de plusieurs centaines de mètres. Son jumeau, le Mauna Loa, presque aussi élevé, est toujours actif de l'autre côté de l'île.
Celle-ci est assez grande (au moins le double de la superficie de la Guadeloupe mais le tiers de sa population), très accidentée et plutôt sauvage en-dehors de quelques grandes plantations jadis prospères mais aujourd'hui somnolentes. Elle a longtemps été la capitale de l'archipel, avant d'être supplantée par Oahu, plus petite mais jouissant du triple avantage d'être plus centrale, plus habitable et dotée d'un havre exceptionnel, Pearl Harbour. Cela n'empêche pas Hilo d'être demeuré un port commercial très actif.
Nous avons choisi une excursion au Parc national des volcans hawaiiens, dont la pièce maîtresse est l'immense caldera du volcan effondré Kilauea. Même si la prétention qu'il s'agit du seul volcan actif au monde qui se visite sans descendre de voiture est inexacte (la Soufrière de Sainte-Lucie aux Antilles est dans le même cas), c'est quand même un phénomène extraordinaire. Les trois plus belles étapes:
a) Le centre d'observation du cratère principal, une gigantesque cuvette ovale au fond de laquelle bouillonnent des étangs de lave liquide dont les reflets colorent de mandarine et d'orange les murailles de roc sombre qui l'entourent et les multiples fumerolles qui en émergent. À côté, le petit mais très pédagogique musée Jaggar montre et explique les spécifités des volcans hawaiiens «lents» — leurs éruptions durent généralement des mois, parfois des années et même des décennies; celle qui est en cours a débuté en 2004.
b) Une balade assez athlétique mais fascinante sur un champ de lave durcie noire ou brun roux, tantôt lisse comme une route bien pavée, tantôt déchiré de crevasses et hérissé de blocs aux bords coupants comme du verre et aux formes tarabiscotées. Ici et là, contre toute vraisemblance, parviennent à pousser de jolies fleurs roses et blanches aux feuilles d'un vert tendre, offrant avec la pierre sombre un contraste délcieux.
c) Une descente vertigineuse d'une trentaine de mètres (ayoye les vieux genoux) au fond d'une crevasse ornée d'immenses fougères arborescentes dont les troncs s'entrecroisent en complexes faisceaux. Un court sentier et une passerelle nous font pénétrer dans un «lava tube», un très curieux et tortueux tunnel de deux ou trois mètres de diamètre par plus de 200 mètres de long. Il s'agit en fait d'un artefact volcanique: pendant qu'une coulée de lave descend vers la mer en suivant un creux du terrain, la surface exposée à l'air se refroidit et durcit beaucoup plus vite que l'intérieur. Si bien que lorsque l'éruption prend fin, celui-ci continue de s'écouler, laissant derrière lui un boyau caverneux souvent assez vaste pour qu'on le parcoure à pied. Spectaculaire.
Seul aspect moins agréable de la journée, notre guide, un authentique Hawaiien chaleureux et passionné... mais intarissable. Pendant toute la partie du trajet effectuée en autocar, près de trois heures, il n'a pas cessé de jacter, ne nous donnant aucune chance de regarder tranquillement autour de nous ni même de digérer ce qu'il disait! J'enviais même ma compagne de ne pas comprendre l'anglais...
Samedi, une courte navigation nous a emmenés à Lahaina, sur l'île voisine de Maui. La vieille partie de l'ancien petit port baleinier éparpille ses maisons de couleurs vives décorées de «gingerbread» blanc autour d'un petit parc dont les arbres projettent et nouent dans tous les sens leurs troncs et leurs branches énormes et tordus, créant un décor fabuleux qu'on pourrait croire dû aux délires informatiques d'un Pixar local.
Sitôt à terre, on nous embarque sur un voilier catamaran d'une cinquantaine de pieds pour une excursion dans le lieu de rassemblement des baleines à bosse, jadis la source de richesse de l'île et maintenant une espèce protégée. Azur et moi retrouvons avec plaisir un environnement qui nous rappelle fort notre Bum chromé. D'autant plus sympa que les baleines abondent, par couples, par familles, par troupeaux, nous faisant à tour de rôle pendant une bonne heure leur spectacle de jets d'eau, de courses-poursuites, de sauts hors de l'eau et du puissant et sonore battement de leurs énormes queues. De retour au port, nous prenons un verre et une bouchée dans un bar-restaurant trop résolument pittoresque, pour un résultat assez décevant.
Dimanche et lundi, l'escale d'Honolulu est presque un anti-climax. Les excursions proposées ont un contenu touristique et promotionnel flagrant, ou (notamment toutes celles qui tournent autour de la Bataille de Pearl Harbour) visent directement nos co-voyageurs américains. Impossible aussi de trouver une voiture avec un chauffeur ou un guide francophone, ce qui aurait été notre meilleure chance de sortir des sentiers battus.
Nous nous contentons donc d'une ou deux balades en taxi à travers la ville, une métropole tropicale pimpante mais presque entièrement ultra-moderne, en particulier le quartier de la fameuse plage de Waikiki. Avec quelques arrêts pour effectuer des achats dans des centres commerciaux regorgeant de produits de luxe. La seule chose qui nous frappe vraiment est le caractère extraordinairement métissé de la population, qui paraît entièrement composée de minorités: polynésienne, américaine blanche et noire, japonaise, chinoise, vietnamienne, philippine, etc.
Du reste de l'île nous ne verrons rien... mais des passagers européens qui se sont tapé plusieurs des excursions touristiques nous diront que nous n'aurons pas raté grand-chose qu'on ne peut pas voir, souvent en plus authentique, dans le reste de l'archipel.
Mardi, la dernière escale hawaiienne nous a fait accoster à Kauai, «l'île jardin» extravagamment fleurie. Marie-José se sentant fatiguée des quatre jour précédents, je pars seul à bord d'une sorte de taxi-pays qui m'emmène traverser la petite ville principale de Lihue puis remonter la côte est jusqu'à l'embouchure de la jolie rivière Wailua. Au retour, je m'arrête à la plage de Kalapati, où j'ai enfin la chance de piquer une tête dans le Pacifique. L'eau est bonne, mais plus fraîche qu'aux Antilles, le sable aussi fin mais d'un jaune assez foncé.
Nous levons l'ancre en fin d'après-midi, pour mettre le cap au sud, vers l'équateur et Tahiti.

jeudi 16 janvier 2014

Départ en douceur

Note: En haute mer, l'internet de bord est parfois capricieux, sinon absent. Donc, pas évident d'ajouter des photos, et pas toujours possible de publier au jour le jour...
Lundi le 6 janvier — N'ayant pas le goût de nous habiller chic «formal» hier midi (le code vestimentaire pour la journée), nous sommes allés luncher à la Colonnade, le resto-cafétéria du 8e, qui offrait un plutôt bon menu mexicain au buffet. Guacamole pas trop piquante, puis salade et poisson froid pour Azur, soupe aux fèves épicée, fajitas aux crevettes et chili con carne pour moi.
Première visite au Seabourn Square, le nouvel atrium-bibliothèque-café espresso-centre de services du 7e, pratique mais fort achalandé. Il fallait signaler la disparition inexplicable de l'iPad de madame, introuvable depuis la nuit dernière, et nous faire enseigner les arcanes de l'Internet de bord, fonctionnel mais lent et d'un coût pharamineux.
Puis nous sommes partis explorer les coins et recoins de notre nouvel habitat, avec un accent très inhabituel de notre part (oui-oui-oui) sur les bars et restos.
Le Sojourn est nettement plus grand que ses prédécesseurs (30 000 tonnes au lieu de 16 000, 450 passagers au lieu de 260, 11 étages plutôt que 8), mais le plan de base est le même, si bien que nous ne nous sentons pas trop perdus. Contrairement aux vieux Pride et Spirit, le «Observation Bar» perché au-dessus de la passerelle de pilotage n'est pas le coin le plus convivial, même s'il offre une vue magnifique sur la proue et la mer. Nous penchons donc en faveur du Club du 5e, plus intimiste et animé par un gentil duo chanteuse (OK)-guitariste (excellent).
En revanche, la piscine centrale à débordement est nettement plus tentante, ample et flanquée de deux immenses jaccuzzis. Quoique je me demande si à la longue je ne vais pas préférer celle, plus exiguë mais quasi secrète, du 5e à l'arrière.
Sympathique découverte en fin de journée, celle du Restaurant 2 (ils auraient quand même pu se forcer pour le nom) au centre du 8e étage. C'est une petite salle toute en longueur qui n'abrite qu'une quinzaine de tables et propose, le soir seulement, un menu-dégustation d'une dizaine de bouchées suprêmement gourmandes accompagnées des vins appropriés, préparées par un jeune chef écossais et servies par un personnel cosmopolite (roumain, italien, péruvien...) et dévoué. Pas pour une grosse faim, mais idéal pour calmer avec un flair gastronomique une petite fringale, en alternative aux cartes surabondantes des autres tables. Nous y reviendrons certainement, même si ça ne fonctionne — en principe — que sur réservation.
Ayant dormi fort tard ce matin (récupération oblige), nous avons fait l'impasse sur le déjeûner et nous sommes présentés au Restaurant principal vers 13h. La très grande salle fait penser, en plus «flashy», à celle de notre LUX Gouverneur de Montréal, mais le menu est un ou deux crans au-dessus. Apéros («Porto pour madame comme d'habitude?», après seulement deux jours, pas mal du tout pour le service), prosciutto et melon fondants, steak d'espadon avec un bon sauvignon, assiette de fromages tout-à-fait respectable. Nos voisins de table sont des Français de Nantes et du Pouliguen, ça fera des interlocuteurs pour Azur dans les prochaines semaines.
Suite de l'exploration, sans découverte notable — le casino est ouvert en principe dans l'après-midi, mais désert, la salle de jeux et cartes de même. Retour en cabine pour une sieste avant la réception de début de croisière. De toute façon, comme nous avons cinq jours entiers de mer avant la première escale, pas grand-chose d'autre à faire que de nous reposer!
Au coucher de soleil, rassemblement dans le «Grand Salon» du 6e, qui est en réalité un amphithéâtre, pour le coquetel «officiel» d'embarquement. Assez décevant, cet accueil bien plus formel que les méli-mélos plus chaleureux que nous avions vécus sur les «vieux» super-yachts de Seabourn. Tout le monde est habillé — robe du soir, tuxedo — et un peu coincé, chacun s'assoit de son côté sans beaucoup échanger, pour regarder un court spectacle (chanteuse de club modèle standard, couple de danseurs russes acrobatiques). Arrive le capitaine, Allemand ou Néerlandais, qui présente avec les blagues à l'Américaine d'usage les membres clefs de son équipe, puis exode ordonné vers la salle à dîner. Bof.
Comme prix de consolation, en notre absence la femme de chambre a regarni notre mini-bar selon nos désirs: éliminés les Pepsis et cie, place à des jus, des San Pellegrino, du Schweppes, un cognac Rémy Martin, un scotch Dewar's, un gin Bombay Sapphire... l'indispensable pour survivre quatre mois en mer, quoi!

mardi 7 janvier 2014

D'un palace à l'autre

Gros petit déjeûner vendredi à l'Oak Room du St. Francis: onctueuse omelette aux asperges et crabe Dungeness, sur le conseil de ma soeur Marie, à qui nous faisons ensuite nos adieux dans le lobby vers 13h20. Le porteur qui dépose nos bagages dans le taxi est un vénérable et humoristique chinois ex-communiste qui parle un français d'une impeccable élégance appris, nous dit-il, dans une université on ne peut plus Rouge de Pékin! Ça prend de tout pour faire une Californie.
Sécurité particulièrement chichiteuse à l'aéroport de San Francisco, puis embarquement facile. Mais nous décollons avec près d'une heure de retard, arrivée à 17h30 dans le crépuscule avancé à LAX. 
Seabourn nous a envoyé un comité d'accueil de trois personnes, avec limousine Lincoln noire. Azur va faire connaissance avec la vraie nature de Los Angeles, puisque l'aéroport est voisin du port des paquebots et l'hôtel à l'autre bout de la gigantesque diarrhée urbaine. Ça nous promet un bel aller-retour ce soir et demain dans l'embouteillage chronique. De surcroît, ma plus grosse valise est introuvable — celle qui bien sûr contient les pyjamas et trousses de toilette! —, nous ne la récupérerons qu'une fois à bord du paquebot.
Mais nos passeports canadiens nous attendent à l'arrivée, visas indiens inclus tel que promis, et en compensation pour nos ennuis, nous avons droit à la suite 302 du très somptueusement kitsch Beverly Wilshire. Un décor vraiment hollywoodien: deux salles de bain, lit immense, petit salon très design et trois baies vitrées donnant sur le patio. Sans compter une bouteille de Rémy Martin sur la crédence (y'a quelqu'un ici qui connaît les goûts d'Azur?). 
Excellent souper offert par Seabourn aux passagers qui sont enregistrés pour la totalité de la croisière. Toasts de caviar, choix de poisson grillé ou veau en sauce au vin. Notre table est présidée par une très jolie hôtesse, Sophie Tehrani, anglaise d'origine iranienne, dont nous découvrirons qu'elle est la directrice adointe des divertissements à bord du Sojourn. Nos voisins sont américains, allemands, autrichiens et canadiens de Victoria - tous d'âge respectable, une seule parlant un peu français.
Au matin, plantureux petit déjeûner auquel nous faisons honneur même si un peu "fripés" par l'absence de nécessaires de toilette. Pas de nouvelles du bagage manquant; en désespoir de cause je cours à la pharmacie la plus proche racheter les indispensables — brosses à dents, désodorisant, peignes, etc. — et immanquablement à mon retour à l'hôtel j'apprends que la valise a été retrouvée par United Airlines quelque part entre Frisco et L.A.
Un chauffeur russe avec un accent à couper au couteau nous emmène au port de Long Beach, où l'embarquement se fait tout en douceur. Le voisin de quai du Seabourn Sojourn est l'antique Queen Mary de la Cunard avec sa coque de plaques d'acier rivetées et ses trois hautes cheminées jaune et noir caractéristiques; il a apparemment été transformé en musée consacré à la Princesse Diana.
Agréable surprise, nous avons immédiatement accès à notre cabine. Et tous les bagages envoyés directement de Montréal ou apportés de San Francisco (sauf un, of course) nous y attendent. Notre logis pour les quatre prochains mois ne se compare pas à la suite bling-bling du Beverly Wilshire, mais il a quand même un petit quelque chose de palatial: c'est une sorte de "junior suite" avec un mini-salon séparé du grand lit par des rideaux opaques, une assez spacieuse véranda, une salle de bain de marbre avec douche et baignoire distinctes et un grand rangement pour les bagages. De quoi vivre quelques semaines sans s'arracher le nez!
Une fois rafraîchis — nous n'avions pas vu une brosse à dents depuis deux jours! —,  nous montons manger un repas assez correct à la cafétéria du huitième. Petite exploration des lieux (le Sojourn est deux fois plus grand que les autres bateaux de Seabourn que nous avons fréquentés), puis sieste jusqu'au party de départ autour de la piscine.
Au lieu de celui-ci, nous avons choisi d'assister à la sortie en mer depuis le "sky bar" tout en haut à l'avant. Très beau spectacle, avec les rives illuminées du port de Los Angelers qui défilent des deux côtés sous un croissant de lune typiquement tropical — les deux cornes vers le haut, comme sur les sculptures égyptiennes — dont le reflet nous précède sur les flots noir d'encre. Et tout-à-coup plus rien, la terre s'efface de notre vision et il n'y a plus que le sombre Pacifique à perte de vue. Jusqu'à Hawaii dans presque une semaine.

"I left my heart..." (air connu)

Le dimanche après Noël, nous nous mettons enfin en route, non sans quelque inquiétude, pour la Californie. Nos passeports canadiens étant toujours égarés dans les taillis administratifs de l'Inde, c'est déguisés en citoyens franco-européens — bonne chose, la double nationalité — que nous nous présentons à l'embarquement d'Air Canada.
Oups! Contrairement aux affirmations consulaires, il nous faut une sorte de visa appelé ESTA pour passer la frontière. Long formulaire électronique à remplir et coût modeste, passage carillonnant (à cause de mes genoux en acier chromé) dans les portails de sécurité, nous finissons par être en règle pour retrouver Marie et Jean devant la porte de l'avion.
Vol sans histoire et sans escale (quoique retardé d'une heure), il fait nuit noire quand le taxi nous dépose à l'entrée grandiloquente du Westin St. Francis, directement sur Union Square, en plein coeur de San Francisco. Nos chambres, aux 12e et 16e étages de la nouvelle tour du vieil hôtel emblématique, sont confortables mais n'offrent sur la ville qu'une vue assez décevante. Je préférais de loin celle du moins prétentieux Huntington de Nob Hill, où nous logions il y a quatre ans mais qui est aujourd'hui fermé pour rénovations.
Pour nous consoler, nous rejoignons nos compagnons au très animé Clock Bar du rez-de-chaussée, où des digestifs répétés (remarquable margarita astucieusement choisie par ma petite soeur) nous font veiller jusqu'à l'équivalent montréalais de quatre heures du matin. Vieux, un peu éméchés mais pas encore séniles!
Après un déjeûner tardif, nous mettons le nez dehors pour découvrir un temps fabuleux: plus de vingt degrés au grand soleil, sans le moindre soupçon de l'habituel brouillard hivernal san-franciscain. Assez bizarrement, une patinoire en plein air a été implantée au pied de l'arbre de Noël géant d'Union Square, sur laquelle se dépensent en efforts comiquement maladroits des famille visiblement peu expérimentées dans l'art de circuler sur lames d'acier. Mon beau-frère Jean, patineur émérite, a grand-peine à se retenir de pouffer de rire.
Lui et Marie décident de partir explorer à pied. Azur et moi, plus habitués à la ville (et plus paresseux, l'âge aidant), nous contentons de prendre un bus touristique à impériale, dont le beau temps rend l'usage parfaitement agréable. Le Civic Center rénové, Haight-Ashbury maintenant plutôt bon chic-bon genre, Pacific Heights, le Presidio, le pont Golden Gate — panorama à couper le souffle sur Alcatraz et la Baie, grâce au climat exceptionnel pour la saison — et retour par Lombard, Ghirardelli, Fisherman's Wharf et North Beach jusqu'au "Club de la Presse", près de Chinatown, où nous jetons un coup d'oeil aux journaux français de l'avant-veille par-dessus une bonne soupe à l'oignon.
Retour au quartier chinois pour un pantagruélique souper à quatre à l'"Oriental Pearl" sur Clay St. Amuse-gueule aussi délectables qu'originaux, soupe au Dungeness crab, succession de plats remarquables (pétoncles à l'ail, canard laqué, porc au gingembre, riz goûteux)... 
Nous avions prévu de nous retrouver mardi soir pour un mini-réveillon de la Saint-Sylvestre au champagne, mais les excès de la veille nous ont incités à la modération. 
C'est donc le midi du Jour de l'An même que nous nous sommes rejoints pour aller célébrer l'anniversaire de Marie dans ce qui allait s'affirmer comme le clou du séjour. Une miraculeuse inspiration m'avait pris de nous sortir de la ville en réservant dans un fameux restaurant de fruits de mer de Sausalito, Scoma's.
Trois quarts d'heure dans le taxi d'une charmante mexicaine nous ont amenés à travers le Golden Gate jusqu'au Waterfront de l'ancien port de pêche devenu villégiature cossue, où les parents de notre vieil ami défunt Jean-Marie Deschamps tenaient jadis un petit hôtel mythique, la Casa Madrona.
Scoma's est une modeste et pimpante maison de clapboard bleu et blanc entourée d'une jolie terrasse, juchée sur pilotis au-dessus des eaux de la Baie de San Francisco, sur laquelle ses larges fenêtres offrent une vue aussi sereine qu'admirable.
Après une courte attente au bar (la place est bondée, avec une sérieuse file d'attente sur le trottoir), nous héritons de LA table idéale tout derrière, spacieuse et faisant face aux baies vitrées donnant sur le plan d'eau azur peuplé de nonchalants voiliers blancs. Pendant que nous absorbons les merveilles du paysage, défile sur la nappe une procession de fruits de mer gastronomiques à l'Américaine: calamars sautés à l'ail et aux herbes, chowder au crabe, salade d'arugula, noix et mangue, puis feuilleté magnifique et succulent de crustacés, pâtes aux crevettes et pétoncles dans une sauce onctueuse au zinfandel, poisson grillé sauce aux agrumes. Avec deux bouteilles d'un bon champagne blanc de blancs américain, un enchantement. De retour à l'hôtel, un arrêt au bar pour cognac et chartreuse verte couronne une journée de rêve.
Jeudi, notre dernier jour à San Francisco nous a présenté une tout autre expérience, quoique fascinante aussi à sa façon. Nous prenons peu après midi un taxi avec Marie et Jean vers les fameuses murales populaires de la 24e rue, à l'extrémité du vieux quartier Mission. Le jeune chauffeur plutôt branché nous suggère une très bonne pizzeria en chemin. 
L'endroit, sur la 18e près de Valencia, ne paie pas de mine, intérieur exigu et chaises de plastique sur le trottoir, sans compter une file d'attente impressionnante. Il faut inscrire nos noms sur un tableau noir à l'entrée, dans l'ordre d'arrivée. Ensuite, ça prend trois-quarts d'heure pour nous retrouver assis, presque entassés, autour d'une table exiguë dehors, à deux pas d'une rue passante — exactement le contraire de l'expérience de la veille. 
Mais le personnel (patronne latino, jeune serveur noir barbu) est charmant, et la bouffe explique à elle seule la queue à la porte. Fabuleuse soupe crémeuse aux penne et fagioli, moules savoureuses pour Azur, deux pizzas — lard-arugula et fruits de mer-chorizo — délectables au pourtour très gonflé mais au fond très mince. Assez copieuses que nous avons décommandé la troisième. Le tout avec un splendide rouge italien des Pouilles recommandé par le serveur.
Un nouveau taxi nous emmène à la 24e rue, où nous parcourons quelques-unes des murales (effectivement fort originales) avant de déposer Jean et Marie, qui veulent faire le reste de la visite à pied. Retour somnolent à Union Square.
Vers 19h, Azur en a assez de la chambre d'hôtel, veut descendre prendre un digestif. Je la convaincs de plutôt monter jusqu'au Mark Hopkins sur Nob Hill, où le célèbre Top of the Mark du 19e étage offre une vue incomparable sur la nuit de Frisco... en plus de cocktails somptueux. Margarita pour moi, cognac Martell Blue Ribbon pour Marie-José, un précieux moment de détente et une bonne façon de conclure cette heureuse escale.

Tout le monde (presque) à bord

Du haut du "Sky Bar" au 10e étage du Seabourn Sojourn, rien d'autre à voir que la noire infinité du Pacifique nocturne, éclairée par un mince croissant de lune et par les trois vers de Heredia "Ou penchés à l'avant des blanches caravelles Ils regardaient monter dans un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles".
Comme aux Conquérants du poète, il nous aura fallu quelques péripéties pour en arriver là. Les réservations pour notre quasi-tour du monde en croisière de haut vol, de la Californie à Venise, étaient faites depuis l'été. Mais comme dans tous les grands projets (celui-ci ayant comme prétexte de marquer nos cinquante ans de vie ensemble), le diable était dans les détails.
Premier diablotin, le fait que la montée à bord se faisait à Los Angeles, LA métropole que quarante ans de pratique périodique m'avaient appris à détester cordialement. Pour le contourner, Azur a eu l'idée géniale de proposer que nous invitions ma soeur Marie (et son compagnon Jean) à célébrer sa sixième décennie en même temps que le Nouvel An à San Francisco, une de nos villes chouchous qu'eux ne connaissaient pas. De cette façon, nous pourrions vagabonder à loisir à Frisco, puis prendre une navette qui nous déposerait en une petite heure à quelques encablures de notre port d'embarquement. Sitôt dit, sitôt fait — sauf qu'en retour de courrier, Seabourn nous a avisés qu'il fallait nous présenter la veille du départ... à Beverly Hills, LA plus tape-à-l'oeil des dizaines de municipalités agressivement autoroutières qui forment le patchwork angelino. Eurk.
Deuxième diablotin, le valet porte-bagages. C'était aussi en apparence une formule magique, qui nous permettait d'expédier directement nos valises de Montréal à bord du paquebot, nous laissant la liberté de voyager tout légers de Dorval à Frisco puis à Los Angeles. Mais nous n'avions pas tenu compte de la paranoïa douanière américaine, selon laquelle aucun liquide, aucun article de toilette, aucun appareil électronique ne pouvait transiter de cette manière.
Il a donc fallu de longues et féroces négociations pour parvenir à inclure dans nos sacs mon CPAC (apnée du sommeil oblige) et surtout mon chevalet de peintre, mes pinceaux, toiles et acryliques chéries. L'agent de voyage qui gérait le dossier au nom de Seabourn a failli en crever de rire!
Mais le vrai Satan avait le rictus féroce de Krishna et résidait à la Haute Commission (ambassade) de l'Inde à Ottawa. C'est lui qui guettait au coin du bois, tel un tigre tapi dans un récit de Kipling, les malheureux qui devaient impérativement obtenir un visa pour les trois petites étapes dans son fabuleux pays. Embuscade d'autant plus efficace qu'à notre dernier passage en 2005, il n'avait même pas été question de visa, le passeport du Canada (membre du Commonwealth) suffisant amplement.
C'est donc une quinzaine avant Noël que nous nous sommes mis en catastrophe à remplir les moult formalités requises. Non seulement fallait-il plonger dans nos généalogies (nous avons été particulièrement créatifs quant à la date de naissance du grand-père maternel d'Azur), mais encore le seul fait de fournir des preuves de résidence à Montréal, où nous résidons à peine depuis cinquante ans, s'est avéré lourd de périls cachés. Imaginez que nos fournisseurs de services (Hydro, Bell, Vidéotron etc.) n'avaient pas ajusté leur facturation aux dernières exigences de Postes Canada, si bien que les adresses sur les pièces que nous avons fournies étaient irrecevables à New Delhi.
Par chance, le Mouvement Desjardins, lui, faisait preuve d'un admirable zèle citoyen et postier... à condition que nos amis indiens finissent par accepter qu'un rapport mensuel de Caisse Pop réponde à la définition de "compte de service public". L'esprit de Noël aidant sans doute, ils s'y sont résignés.
Dernière étape du safari à travers la jungle administrative indienne, les photos. Celles qui ornaient nos récents passeports français étaient inacceptables. Un second jeu pris en pleine tempête de neige devant un mur blanc de notre appartement s'est avéré (défense de rire) "trop ensoleillé". Il a fallu une véritable expédition chez un photographe de Place Versailles à travers une autre bordėe de neige l'avant-veille de Noël pour parvenir à satisfaire les exigences esthétiques de nos interlocuteurs.
Mais là, bien sûr, il était trop tard pour que nous recevions nos passeports dûment visés à temps pour le départ. C'est notre débrouillardise, combinée aux efforts admirablement désespérés d'Olga Birsa, l'agente de CIBT qui pilotait notre dossier, qui nous a offert in extremis une voie de sortie plutôt risquée. Pendant que nous prenions les mesures nécessaires pour entrer aux USA avec nos passeports français (pas si évident, à croire que Washington a échangé sa position près du Potomac pour le rivage de l'Indus), Olga bravait la tempête et le nonchaloir diplomatique qui engluaient la semaine entre Noël et le Nouvel An pour obtenir que les précieux visas nous soient transmis sur la Côte Ouest avant l'embarquement maintenant imminent.
Je laisse le suspense durer jusqu'au prochain chapitre...