mardi 28 avril 2015

Trois petits pays...

Mon intérêt pour Malte s'est développé par des voies bien indirectes. D'abord la lecture, adolescent, du «Faucon maltais» de Dashiell Hammett puis le visionnement du film classique (avec Humphrey Bogart) qui en a été tiré. Ce vieux pirate de Jean-Marie Deschamps, dans les années soixante-dix, m'a ensuite communiqué sa passion pour les aventures, dessinées par Hugo Pratt, de Corto Maltese. Enfin, deux visites du spendide palais des Chevaliers de Rhodes (devenus après déménagement les Chevaliers de Malte) à une dizaine d'années d'intervalle ont piqué ma curiosité pour le passé mouvementé de l'île et de ses habitants. 
Je savais donc pas mal de choses à leur sujet et mes attentes étaient élevées en conséquence, longtemps avant que la proue du MSC Musica ne pointe, samedi dernier à l'aube, à l'entrée du Grand Port de La Valette... mais je ne risquais pas d'être déçu. 
Lorsque nous avons pénétré dans la rade, un soleil rosé colorait à peine les murailles massives de pierre ocre clair du Fort Saint-Elme et les façades antiques et variées de la petite ville qui le prolonge. Du pont supérieur du paquebot, je contemplais un fascinant tableau en relief, composé de couches sédimentaires successives comme le frontispice d'un grand livre illustrant des siècles d'histoire de la Méditerranée centrale. Aucune arrivée par la mer ne m'avait sans doute autant impressionné depuis Sydney, en Australie l'an dernier, et bien avant cela, le blanc amphithéâtre géant de l'Alger des années 1980. 
Sachant que nous devions reprendre la mer assez tôt pour la longue traversée vers Corfou, nous avons débarqué en début d'avant-midi pour affréter un taxi un peu bougon — mais bien informé et pas trop loquace — qui nous a fait goûter les charmes diminutifs mais réels d'une des plus petites capitales du monde: moins de 7000 habitants! Fort Saint-Elme, palais et auberges des Chevaliers, impressionnant Musée d'archéologie, hauts jardins de Barrakka... 
Malgré des millénaires de catastrophes naturelles, de destructions massives, d'invasions féroces et de soulèvements populaires, chacune des vagues de civilisation qui ont balayé l'île semble y avoir laissé des traces, depuis les primitifs du néolithique en passant par les Phéniciens, les Carthaginois, les Romains, les Normands venus de Sicile, les très multinationaux Chevaliers de Malte et les Français de Napoléon jusqu'aux Anglais qui leur ont succédé avant l'indépendance des années 1960. 
Nous avons ensuite pris la route de l'intérieur à travers un paysage aride en contraste avec le foisonnement floral de la ville et de ses banlieues, jusqu'à une des curiosités locales, la cathédrale de Mosta, dont le dôme, le troisième plus vaste en Europe après Saint-Pierre de Rome et Saint-Paul de Londres, peut sans doute loger toute la population de la ville microscopique qu'elle dessert — avec une bonne cargaison de touristes en prime! 
 Le chauffeur a eu beau jeu ensuite de nous affirmer qu'ici, les gens sont très-très catholiques... et pas discrètement: c'est la première fois que je voyais des confessionnaux entièrement ouverts sur l'extérieur, si bien que tout curieux assis à portée de voix peut voir et entendre les confidences des confessés et les remontrances des confesseurs. Édifiant et, pour notre cicerone, parfaitement normal. 
Plus intéressante était la suite, une flânerie à pied à travers les rues proprettes et les charmantes ruelles aux murs vieil or et aux noms quasi arabes (le malti, le parler local des 400 000 habitants, est une langue sémitique quoique écrite en alphabet latin) de Mdina, l'ancienne capitale médiévale restaurée presque en l'état. Elle était étrangement peuplée ce jour-là de figurants en costumes victoriens archi britiches, mélangés avec des militaires très italiens de la même époque: Charles Dickens fraternisant avec le Guépard! Avec comme fond de scène typiquement méditerranéen une splendide cathédrale baroque flanquée de mini-palais, des petites places ombreuses bordées de cafés vieillots... 
En remontant à bord, j'ai attrapé une bouteille de Kinnie, un soda à l'orange amère et aux herbes, plutôt agréable, qui est la boisson favorite des Maltais. Il faut dire que l'eau est une denrée rare dans ce pays: terre plate et sèche, Malte n'a pratiquement pas de rivières, de très rares sources naturelles et doit dessaler à grands frais toute son eau potable. 
Le lendemain dimanche, escale à Corfou, où étions déjà passé mais sous une pluie battante qui nous avait en grande partie empêchés de l'explorer. Grecque en principe, l'île et sa capitale forment presque un pays à part, un improbable métissage de vénitien et d'anglais avec le substrat helllène, sans compter des traces d'influence autrichienne datant du 19e siècle – l'impératrice Sissi (de grand renom cinématographique grâce à Romy Schneider) y avait sa résidence d'été. C'est sûrement ce qui a incité bon nombre de «beautiful people» de son époque, aussi bien allemands et hongrois qu'anglais et viennois, de venir à leur tour s'y prélasser, en faisant un prédécesseur huppé de la Côte d'Azur française et de la Riviera italienne. 
Hier mardi, un autre «mini-pays» qui nous a pris par surprise: Topor, au Montenegro, se niche au fond d'une succession de trois baies étroitement fermées encadrées de falaises abruptes qui constituent un véritable fjord à la norvégienne au beau milieu de l'Adriatique. Avec sa culture originale issue d'un remarquable passé de commerce maritime et son propre micro-climat tempéré, très agréable même à la fin avril. 
La petite ville, plusieurs fois reconstruite presque entièrement suite à une série de tremblements de terre et de glissements de terrain, est jolie sans plus, mais le cadre de hautes montagnes aux sommets parfois enneigés est stupéfiant... et la cuisine à base de poissons et de fruits de mer locaux est digne de tous les éloges. Une découverte d'autant plus notable que nous avons la forte tentation de faire aujourd'hui l'impasse sur Dubrovnik, notre avant-dernier accostage avant l'arrivée à Venise. 
Ce n'est pas que la forteresse maritime croate ne vaille pas le coup, mais simplement que nous y sommes déjà venus (la dernière fois il y a un an à peine) et que la fatigue des trois semaines de croisière commence à se faire sentir – nous tenons surtout à ménager nos forces pour les quatre jours que nous comptons passer dans les calli et campi vénitiens...

samedi 25 avril 2015

Dix ans... Pfffuitt!

Nous ne nous étions pas vus depuis près de dix ans... et dès que nous nous sommes retrouvés jeudi, c'était comme si le temps avait miraculeusement été aboli. La blonde et mince Yvonne Cotton nous attendait à la sortie du terminal des croisières de Palma de Majorque et nous est aussitôt tombée dans les bras, le visage traversé de l'immense sourire que nous n'avions jamais oublié. «Je n'arrive pas à y croire», a été sa première réaction. 
 Nous nous étions connus lors d'une croisière d'Alexandrie à Singapour à l'automne 2005, marquée de façon indélibile par l'attaque ratée de pirates somaliens contre notre mini-paquebot, le Seabourn Spirit. Elle voyageait avec son mari majorquin, Pepe, depuis peu atteint de la maladie d'Alzheimer mais jouissant encore de bonnes périodes de lucidité au cours desquelles il nous charmait par sa culture, son humour et son français élégant, pimenté d'une touche d'accent catalan. 
 Nous avions notamment passé une adorable semaine de flânerie à travers les Seychelles, pendant que le carénage local réparait les trous faits dans les flancs de notre navire par les grenades somaliennes. Nous dévorions ensemble les spécialités créoles locales, copinions sur les hauts-fonds de sable blanc avec des poissons-anges, avions des tête-à-tête bizarres avec des tortues géantes plus que centenaires et contemplions, bouche bée, les «cocos de mer», ces grosses noix à deux cosses qui font irrésistiblement penser d'un côté à une paire de testicules gigantesques, de l'autre à un arrière-train féminin bien galbé orné d'une fort réaliste touffe de poils pubiens. 
 Même si nous ne nous étions fréquentés qu'un peu plus d'un mois, le courant passait si fort que nous n'avons jamais perdu le contact, nous écrivant surtout par Internet. Depuis le décès de Pepe il y a cinq ou six ans, nous nous jurions toujours de nous revoir, sans trop y croire. Il y a deux ans, nous nous étions ratés de peu, Yvonne s'embarquant sur un autre paquebot Seabourn à Montréal... tandis que nous étions partis baguenauder avec ma nièce Geneviève à Barcelone! Ah, ces Bums chromés... 
 Quoi qu'il en soit, dès qu'elle a vu sur Facebook que nous étions à bord d'une croisière qui faisait escale à Majorque, elle a annoncé qu'elle venait sans faute nous prendre au débarquement dans le port de Palma, et ne nous lâchait pas de la journée. Elle nous a aussitôt enfournés dans sa Mercedes blanche pour nous entraîner dans un expédition magique à travers l'île qu'elle adore depuis au moins 40 ans, et habite depuis bientôt trois décennies: «Pas question de tout vous montrer, ni même d'insister sur les "must" habituels. Je vais vous balader dans mes coins favoris, vous faire voir ce qui devrait vous donner l'envie de revenir.» 
 Après une rapide traversée de la jolie mais très touristique capitale, elle a pris une route de campagne vers la côte ouest, la plus abrupte et la plus sauvage de Majorque (patrimoine mondial de l'Humanité, selon l'UNESCO). Pendant deux heures, nous avons zigzagué sur des chemins en lacets spectaculaires, parfois plongeant vers de beaux villages de pêcheurs, parfois nous faufilant sous les murs de pierre dorée ou au-dessus des toits de tuile rouge des somptueuses résidences semées à flanc de falaise par les «gens riches et célèbres» depuis un siècle, quand l'archiduc Ferdinand d'Autriche (de la famille de celui dont l'assassinat avait déclenché la Première Grande Guerre) s'était installé dans le coin – dont il avait acquis une bonne partie.
 Après l'apéro dégusté à la terrasse d'un hôtel aussi campagnard que raffiné, face au monastère qui avait abrité jadis les amours fameuses de Chopin et George Sand, nous sommes descendus doucement dans la «vallée cachée» des Oranges, un monde à part, coupé par la Serra de Tramontana du reste de l'île, dont il a vécu séparé dans une quasi totale autarcie jusqu'à ce que le percement d'un tunnel routier crée entre les deux un lien plus facile d'utilisation que les seules liaisons maritimes et les sentiers de muletiers alors existants.
 En cours de route, nous avons croisé le curieux petit train électrique en bois (alimenté – depuis 1919! – grâce à une turbine rudimentaire mue par l'eau d'une cascade voisine) qui jadis transportait les récoltes d'oranges et de citrons jusqu'à la côte pour embarquement vers l'Espagne et la France, et qui maintenant ne sert que de curiosité touristique.
 Le tout s'est terminé, inévitablement, vers les deux heures «de la tarde» par un festin de fruits de mer dans un charmant restaurant avec vue imprenable sur le port le plus proche. La paëlla arrosée d'un rosé de José Ferrer («une bodega appartenant à un parent de Pepe», a souligné Yvonne) était bonne, bien sûr, mais le sommet gastronomique est venu en entrée, sous la forme d'un sublime carpaccio de poulpe tranché mince comme un papier de soie et arrosé d'une huile d'olive parfumée à l'orange – locale, il va sans dire. Le tout flanqué de fondants canellonis au fromage et aux herbes comme seuls les Catalans savent les faire, encore mieux que les Italiens les plus patentés. Et suivi d'un coñac Cardenal Mendoza d'un fruité presque caramélisé.
 Pendant qu'Yvonne nous ramenait à petit trot au port de Palma, nous avons continué d'égrener une décennie de souvenirs, nouvelles mutuelles et confidences, un exercice rendu un peu laborieux par le fait que n'ayant pas eu l'occasion de le parler depuis des années, notre amie (originaire de Southampton) avait en grande partie perdu l'usage du français... ce qui ne l'empêchait pas de renouer, avec ma pure franco-créole d'Azur, la plus belle complicité.
 Inutile de dire que c'est avec un pincement au coeur qu'à la tombée de la nuit, nous avons senti le MSC Musica se décoller tout doucement du quai pour sortir en ronronnant de la belle Baie de Palma, ceinturée par les lumières blanches et dorées de la ville en train de s'attabler pour un souper tardif typiquement ibérique. Cette journée restera sans doute de loin la plus mémorable du voyage, mais elle n'en aura pas été la seule bonne surprise.
 Après cinq jours et demi de traversée ininterrompue de l'Atlantique — dans une remontée vers le nord qui nous a sortis de la zone tropicale vers un climat maritime beaucoup plus frisquet —, nous avions d'abord renoué avec plaisir avec Madère, découverte et appréciée lors d'une précédente traversée il y a quatre ou cinq ans. Une excursion offerte par le bateau nous a ramenés dans des lieux déjà visités, notamment le vertigineux Cabo Giraõ et ses 580 mètres de plongée directe dans la mer. Nous en avons profité pour nous approvisionner en bons vins liquoreux locaux, notamment un Terrandez de 20 ans de barrique que j'ai hâte de déboucher à Montpellier. 
 Deux jours plus tard, c'était au tour de Malaga, que nous avions traversée en coup de vent il y a plus de trente ans, chassés par l'invasion bruyante et étouffante de ce qui nous paraissait des millions de touristes surtout germaniques. Cette fois, malgré la présence de deux ou trois bateaux de croisière, la ville était beaucoup plus paisible. Mais surtout, comme nous l'a expliqué Patrick, le taxi d'origine toulousaine sur lequel nous sommes tombés par hasard, elle s'est refait une beauté qui la rend infiniment plus agréable à vivre.
 S'improvisant guide officieux, notre chauffeur (de père français mais de mère andalouse) nous a promenés le long de la rive en partie réaménagée en promenade, puis à travers un centre élégant piqué de bouquets de verdure, et enfin sur les hauteurs de l'alcazaba et du castello, avec leurs végétations spectaculaires et leurs vues paronamiques sur pratiquement toute la Costa del Sol. Nous réconciliant par le fait même avec une très vieille cité qui, effectivement, mérite mieux que sa réputation.
 Aujourd'hui, c'était enfin l'escale à Malte, un lieu pour moi mythique... dont je parlerai sans doute dans un prochain chapitre, une fois que j'en aurai un peu digéré l'expérience...

vendredi 17 avril 2015

En avant la Musica!

Nous voici de nouveau à bord, pour une grande traversée... mais qui n'a rien à voir avec le Bum chromé. Notre «embarcation» actuelle est une chambrette de 17 mètres carrés (avec balcon, cependant) perchée au 12e des 15 étages d'un monstrueux paquebot de près de 90 000 tonnes transportant 3100 passagers et un millier de membres d'équipage, le MSC Musica. 
Nous sommes montés à bord mercredi dernier au terminal des croisières de Fort-de-France, avec une rapidité et une facilité déconcertantes: un personnel souriant, polyglotte et compétent nous a pris en charge dès l'arrivée sur le quai pour nous guider jusqu'à notre petite mais confortable cabine. Tout le contraire du tohu-bohu auquel nous nous attendions, et que les mauvaises langues nous avaient prédit. 
C'est le cousin Daniel qui nous a amenés du Marin après une rapide expédition de courses de dernière minute dans la capitale martiniquaise, précédée d'un excellent repas créole en sa compagnie dans la jolie salle à dîner syle rétro de l'hôtel Impératrice, qui nous a ravivé de bons souvenirs de séjours anciens... 
Le seul hic une fois rendus est que nos bagages (pourtant légers) ont été bloqués pendant trois heures à l'embarquement, pour une «raison de sécurité» demeurée mystérieuse mais que je devine: ils contenaient deux bouteilles de rhum interdites, le Depaz XO cuvée du planteur 1990 acheté la semaine dernière sur les hauteurs de Saint-Pierre et un Hardy Tartane paille, plus récent mais indispensable pour offrir un vrai ti-punch à nos copains de Montpellier le mois prochain. 
 Nous avons fini par récupérer le tout, rhum inclus, au retour «chez nous» après un premier fort bon souper à l'italienne avec deux couples de français, un ingénieur maritime des chantiers de Saint-Nazaire et un Breton féru de voile et leurs compagnes. Ils doivent être nos compagnons réguliers au souper pendant toute la traversée, une agréable perspective. 
Le choix de la croisière est une idée d'Azur, que la nécessité d'un long vol de nuit des Antilles à Paris n'enchantait pas. Le Musica, de la ligne italienne MSC, s'imposait, car c'était le seul paquebot dont la «croisière de repositionnement» printanière vers l'Europe partait directement de Fort-de-France. De plus, même si le navire n'a pas le statut de luxe de nos habituels Seabourn et Holland-America, le parcours est plutôt séduisant: un zigzag à travers les îles voisines (Sainte-Lucie, Guadeloupe, Dominique, Barbade) puis une escale à Madère que nous aimons bien, et une balade en Méditerranée de Gibraltar à Venise. Nous reverrons Malaga, hâtivement traversée il y a des décennies, Corfou, Dubrovnik et la Sérénissime où nous sommes passés il y a tout juste un an. Nous découvrirons Malte (un vieux rêve à moi), le Montenegro et la Slovénie, et surtout nous retrouverons à Majorque une vieille amie, Yvonne Cotton, que nous n'avons pas revue depuis notre altercation avec les pirates somaliens au large d'Aden il y a bientôt dix ans (voir un chapitre précédent du blogue). 
Il nous a fallu un bout de temps pour trouver nos repères à bord: quatre restaurants, une dizaine de bars répartis sur quatre étages, au moins autant de boutiques, deux grandes piscines et une demi-douzaine de puits d'ascenseurs. Sans se comparer à ceux de Seabourn, les services sont étonnamment efficaces et chaleureux, avec l'attrait supplémentaire d'un personnel fortement multilingue: la grande majorité des serveurs et préposés à la clientèle parlent de quatre à six langues, dont un bon tiers le français. Et malgré leur nombre et leur dispersion, nous croisons souvent quelques favoris, le chilien Eduardo, la dominicaine Carina qui parle bien sûr créole, une rondelette et joviale blonde hollandaise, une minuscule et efficace philippine à l'excellent français mais à l'accent inénarrable, etc. 
Nos amis hexagonaux peuvent faire la fine bouche, mais la cuisine est d'une qualité plus qu'acceptable, pourvu qu'on accepte son orientation foncièrement italienne: excellents potages, bonnes charcuteries, pâtes et pizzas superbes. Par contre, les poissons sont ordinaires et les fruits de mer décevants, le veau et le poulet l'emportent clairement sur le boeuf et le porc. Il en va de même pour les vins, où les crus de la Péninsule sont très majoritaires et les rouges supérieurs aux blancs et aux rosés. Nous avons eu droit entre autres à un barbaresco 2010 digne de tous éloges... à un prix à peine supérieur à ce que nous aurions payé à la SAQ ou chez un caviste français. 
Une surprise sympathique: le comptoir à sushis d'un raffinement remarquable offre des produits frais et goûteux dans un décor exotique et intimiste, qui nous changent bien à propos de l'ordinaire et des salles à perte de vue des restaurants principaux. Et une autre: l'Enoteca, un bar à vins qui propose une palette variée de vins, bières et cidres à la bouteille ou au verre, accompagnés de hors d'oeuvre, le tout flanqué d'un piano-bar où officie un chanteur qui mélange bel canto, standards de Sinatra et Perry Como et vieux succès des Beatles, de Neil Young et des Papas and the Mamas... 
Nous n'avons pas mis pied à terre à Sainte-Lucie pour cause de récupération des fatigues du départ, ni (à mon grand regret) à la Dominique par paresse pure. Par contre, à Pointe-à-Pitre, je me suis offert une tournée du voisinage du port, notamment le marché haut en couleurs, la pharmacie-parfumerie la pluus proche et une grande librairie bien fournie, où j'ai déniché le dernier Fred Vargas (»Les Temps glaciaires», pas mal du tout) et une trousse de feutres à l'eau et de crayons aquarellables au cas où l'inspiration me rattrapperait. 
Notre seule vraie sortie, avant les cinq jours de navigation ininterrompue à travers l'Atlantique, a été la Barbade, la seule des Petites Antilles où nous n'avions jamais accosté. Le moustachu et disert taxi Ronald, choisi au hasard parmi ceux qui faisaient la queue au débarcadère, nous a brinquebalés dans sa Skoda exiguë par des chemins improbables au milieu d'une délicieuse île encore très folklorique malgré un tourisme en explosion. 
Côte sud aux plages roses coupées de villages de pêcheurs qui rappellent ceux de la Martinique il y a 45 ans. Élégante sucrerie de vieille pierre aux pelouses veloutées piquées de massifs explosant de fleurs vives sous des arbres géants. Somnolente église St. John's de style gothique anglais au cimetière verdoyant parsemé de caveaux moussus à demi enterrés, vers lesquels descendent de petits escaliers mystérieux. Remontée par la côte atlantique à travers les champs de canne éclatants de lumière et les prairies semées de vieux bosquets presque irlandais, jusqu'à un magnifique belvédère rustique d'où, en buvant un jus de mangue frais fait, on doit voir au moins les trois-quarts de toute l'île. Trois heures et demie de béatitude... 
Au retour à bord, nous avons appris que nos compagnons de croisière qui, par prudence, s'en étaient tenus aux excursions standards proposées par MSC n'en avaient pas vu autant, dans un inconfort encore plus grand... et en payant un peu plus cher. Parfois, l'expérience des coins perdus et les petites audaces des Bums chromés, ça rapporte...

dimanche 5 avril 2015

Dans le bain, la fête!

C'est une des plus jolies et plus anciennes traditions de la vie martiniquaise... et un de nos plaisirs éminents quand l'occasion s'en présente. On se rend en bande au François, sur la côte atlantique, d'où une barque (généralement de pêcheur) vous emmène plonger à l'autre bout de la baie, entre les îlets Oscar et Thierry, près de la vaste courbe où la barrière de corail fait mourir dans une frange d'écume toute blanche les longues vagues de la houle océane. 
Ici, l'eau est toujours calme, à peine ridée par les plus forts coups de vent, et d'une imperturbable et magnifique teinte émeraude assombrie ici et là de violet profond. Sauf en son centre, où une tache ronde d'une douzaine de mètres scintille d'un turquoise presque blanc. L'ensemble, ce sont les Fonds blancs, le cercle clair, la Baignoire de Joséphine. 
Il paraît que dans sa jeunesse, vers 1770, la future Impératrice de Napoléon venait ici en calèche à cheval des Trois-Îlets avec ses amies filles de planteurs, faire trempette loin des regards indiscrets. Par la suite, les békés (grands patrons blancs des sucreries et rhumeries) ont pris la douce habitude d'y flâner dans l'eau cristalline jusqu'à la poitrine pour trinquer au ti'punch avant d'aller pique-niquer sur les plages voisines.

Telle est la coutume que j'ai immortalisée dans un récent autoportrait à l'aquarelle et que nous avons tenu à respecter avec une légère variante jeudi pour notre 51e anniversaire en compagnie d'Évelyne et Jean. Nous avons d'abord effectué une descente sans histoire ou presque le long de la Caravelle, puis en piquant directement vers le sud au large des baies du Galion et du Robert (la brise avait eu la bonne idée de se remettre à l'est-sud-est) en évitant une inquiétante collection de grains gris et pluvieux qui remontaient plus au large. 
 Peu avant midi, nous nous glissons entre les récifs et coraux qui ceinturent la côte pour pénétrer dans les eaux calmes mais plutôt encombrées d'îlots, de bouées, de bancs de sable et de canots à moteur de la Baie du François. Le cousin Daniel, qui habite la commune voisine, nous a donné rendez-vous pour un lunch «les pieds dans l'eau» chez Le Roy Mongins, sur l'Îlet Oscar.
 L'accostage au fragile ponton du restaurant, fait pour les canots et les petites barques à fond plat, pose quelques problèmes aux 13 tonnes de notre catamaran, qu'il faut retenir à grand-peine d'écrabouiller les pilotis, mais nous parvenons à débarquer sans trop de casse pour nous retrouver devant une collection de «carbets», ces spacieuses paillottes héritées des Indiens Caraïbes: un pour la cuisine, un pour le bar, deux ou trois pour la salle à dîner... et un pour la discothèque animée par un zouk bien appuyé. 
Les boissons à volonté accompagnent un buffet créole varié et savoureux que nous partageons avec David et Louisa, un couple de nouveaux-mariés mi-martiniquais, mi-parisiens, autour d'une grande table à bancs sous les cocotiers, à cinq pas des eaux vert pâle. 
 Au milieu de l'après-midi, un des canots du restaurateur – qui tient sans doute à protéger ses pilotis contre un nouvel assaut – nous dépose à bord, où je convaincs Marco de faire prudemment glisser le cata sur les eaux claires mais peu profondes (1,4 à 2,2 mètres à peine) des Fonds Blancs, pour jeter l'ancre sous la falaise de l'Îlet Thierry, à quelques brasses de la Baignoire, déjà occupée par une trentaine de fêtards. Sitôt après leur départ, peu avant le coucher de soleil, l'annexe nous y amène à notre tour. Une fois les pieds dans le sable et la poitrine chatouillée de vaguelettes, Twiggy nous tend des gobelets bientôt remplis d'un fort bon «vieux» Clément. Un peu bravache, je rentre à bord à la nage, tandis que mes compagnons, plus raisonnables, reprennent l'annexe. Pour compléter une journée hors-normes comme la Martinique sait parfois nous en ménager, rien de tel que le fin champagne que nos amis avaient mis au frais la veille pour célébrer notre anniversaire.

Le Vendredi Saint, en comparaison, a été plus routinier, quoique fort agréable: le vent a de nouveau collaboré, virant encore un peu plus à l'est, pour nous permettre de descendre à un près raisonnable et assez rapide juste à l'extérieur de la barrière de corail. Celle-ci s'étend jusqu'à la plage des Salines, où quelques dizaines de familles étaient déjà en train de dresser les tentes de couleurs vives dans lesquelles elles allaient fêter le week-end pascal au bord de la mer, comme le veut la coutume. 
Un dernier mouillage, au large du bourg de Sainte-Anne à la demande expresse de Marie-José, a été l'occasion du traditionnel dîner d'acras, poisson frit et légumes-pays de fin du Carême. Puis retour au point de départ et accostage ultime au ponton 6 de notre Marina du Marin.
 Adieux (temporaires, espérons-le) avec le capitaine Marco, puis hier matin avec Évelyne et Jean, qui reprennaient l'avion du Lamentin vers les neiges (si, si, si!) de Montréal. Mercredi, ce sera notre tour, après un matoutou (crabes de terre et riz) chez Raymond Marie pour marquer ce midi la Pâque, un dîner demain avec les voisins et amis du Marie-Joseph et une virée au Diamant mardi pour saluer la famille (vive ou défunte). Bye-bye le farrniente marinois et les aises vagabondes du Bum chromé, bienvenue à bord du MSC Musica, dont les près de 90 000 tonnes et les quinze ponts vont nous emmener de Fort-de-France à Venise, après une dizaine d'escales aux Caraïbes, en Atlantique et en Méditerranée.

samedi 4 avril 2015

Cinquante-et-unième (Poisson d'Avril 2015)

Depuis trois jours, nous retrouvons vraiment nos habitudes et nos réflexes martiniquais, grâce à la première moitié du tour de l'île sur le Bum chromé; nous devrions célébrer en fin de journée à l'escale de la Trinité notre 51e aniversaire de vie commune.

Nos amis Évelyne et Jean ont débarqué samedi dernier à l'heure prévue à l'aéroport du Lamentin, malgré un départ tardif de Montréal. Évelyne est depuis près de trente ans le médecin de Marie-José, et au long des années est devenue une amie. Pendant que Twiggy allait déposer leurs bagages dans leur cabine à bord, nous avons dignement fêté leur première arrivée en Martinique par un punch au nouveau bar Numéro-20 de la Marina, puis sommes allés déguster un excellent souper de cuisine «métissée» au Zanzibar, une récente découverte face à la minuscule plage du Marin.
Le Dimanche des Rameaux a été consacré à l'installation et à l'acclimatation de nos hôtes. Pendant qu'ils partaient à pied visiter notre voisinage et les alentours de la belle vieille église du bourg, Marie-José et moi nous livrions aux derniers préparatifs avant le départ en mer.
Lundi matin, lever par une pluie diluvienne. Ça n'augure pas si bien de l'imminent sortie du port, mais la chère Henrietta, le sourire brillant sous son parapluie noir, passe un moment nous apporter un peu de gaieté et un bel avocat vert luisant. Quelques minutes plus tard arrivent son fils Twiggy chargé de croissants et de pommes cannelles, puis le skipper Marco avec ses longues tresses brunes, son baluchon de marin et ses agrès de pêche.
Avant même de déjeûner, nous hissons le gennaker (grande voile souple et ultra-légère adaptée au «petit temps» et au vent léger, qui va effectivement nous être fort utile). Un dernier grain assez vif marque notre départ dans la passe du Marin, puis nous jouissons d'un joli vent d'est et de beau temps ininterrompu pour toute la course vers l'ouest au large de la Côte Sud: Le Marin, Rivière-Pilote, Sainte-Luce et Le Diamant défilent par tribord. Nous faisons un crochet vers la rive pour qu'Azur puisse faire admirer son village natal à ses copains montréalais avant de repiquer au large pour une bonne vue du Rocher du Diamant.
Courte remontée sans problème et accostage à la Grande Anse d'Arlets (souvenir ému d'une soirée de 1977-78 terminée ici en chantant assis dans le sable de la plage, une bouteille de rhum vieux entre les genoux, avec Gilles Vigneault, son acolyte Claude Fleury et notre ancien complice et amphitryon Jean-Marie Deschamps). Le cousin Charles Larcher nous attendait sur le quai afin de nous emmener au Diamant pour l'apéro. Retour par la vieille route tortueuse vers un dîner de poisson sympa mais inégal à Grande Anse, suivi d'une tiède et paisible baignade sur la plage familiale. Mouillage tranquille dans la baie pour la nuit.
Temps frisquet (pour la Martinique) au réveil, plongeon rapide derrière le bateau en guise de toilette matinale. Bon déjeuner nonchalant, départ peu avant 9h avec une jolie brise de 15 noeuds tout le long de la Baie de Fort-de-France, sous un ciel d'azur moutonné de nuages éclatants. Navigation relativement rapide — 7 noeuds — avec grand-voile et gennaker, sans moteur sauf à la toute fin en arrivant à Saint-Pierre. Pour une fois, la Montagne Pelée, déshabillée de ses sempiternels nuages, dévoile toutes ses splendeurs en camaïeus de verts multiples et veloutés sous un soleil vif. Photos à ne pas manquer.

La Pelée comme on la voit rarement!



Débarquement au vieux quai, battu d'un perpétuel ressac au milieu de son étonnante grève de sable noir; hélas, le beau marché du bord de mer vient de fermer à midi pile, il faut nous contenter de petites provisions banales avec Twiggy dans un «8 à 8» voisin du port, pendant que Jean et Évelyne se baladent dans les ruines de l'éruption de 1902.
Un taxi vient nous prendre pour nous amener à la Plantation Depaz, dont la solennelle allée d'entrée bordée de palmiers royaux ne manque jamais de nous charmer. Très bon dîner autour de l'«arrivage du pêcheur» dans le décor rustique du Moulin à Cannes, puis approvisionnement en superbe rhum vieux à la boutique voisine, tandis que nos amis visitent les pédagogiques installations de la rhumerie derrière. Sieste paresseuse et coucher tôt au mouillage en amont du quai, en prévision de la longue étape d'aujourd'hui, où nous devons contourner toute la pointe nord de l'île.
Déjeûner hâtif de fruits frais et pâtisseries locales, et nous levons l'ancre pas longtemps après le lever de soleil. Grâce encore une fois au gennaker et à une brise de terre légère mais favorable, nous remontons à un bon rythme la sauvage et magnifique côte nord du versant caraïbe. Une fois dépassé le dernier village du Prêcheur, puis la dernière trace de vie humaine à l'habitation Céron, il n'y a plus que les falaises abruptes et les petites anses de sable noir aux végétations robustes aggrippées aux pentes pour résister aux bourrasques marines. L'air est si transparent qu'on voit nettement l'ensemble du profil sud de l'île voisine de la Dominique, pourtant distante d'une trentaine de milles.
Lorsque nous doublons la pointe extrême nord où se blottit le bourg de pêcheurs de Grand-Rivière derrière son monumental brise-lames, les choses se gâtent encore plus que prévu. Le ciel demeure beau, semé de nuages ouatés, mais le vent a viré au sud-est, directement face à notre cap, et forci jusqu'à beaufort 5-6 avec des poussées à 7 (soit de 23 jusqu'à une trentaine de noeuds). Ce qui ne nous donne pas d'autre choix que de tirer de longs bords vers l'est-nord-est qui nous éloignent de notre destination puis de rabattre vers le franc sud et la côte. La seule alternative serait de ferler les voiles et de trottiner au moteur à 2-3 noeuds le long des rives pendant sept ou huit heures, secoués comme un panier de salade par le vent et la houle croisée.
Même là, ça nous prend de 11 heures du matin jusqu'à plus de 16 heures pour redescendre sur le flanc atlantique ce que nous avions remonté en à peine deux heures sur le flan caraïbe! Heureusement, le calvaire est interrompu par un joyeux cri de Twiggy: «Poisson!» 

Un joli barracuda de plus d'un mètre, avec sa longue tête typique aux gros yeux ronds, s'est pris à la ligne de pêche que nous laissions traîner dans le sillage de la jupe babord. Après une courte mais vive bataille, notre cuisinier parvient à le hisser à bord puis entreprend de l'écailler et de le nettoyer, malgré la vague violente qui l'oblige à des manoeuvres acrobatiques.
 C'est épuisés, affamés et, pour certains, avec un soupçon de mal de mer que nous accostons enfin au quai de Trinité... pour trouver tous les restaurants et la plupart des épiciers fermés. Comme nous n'avions rien mangé depuis le petit déjeuner à Saint-Pierre, nous improvisons tant bien que mal un dîner tardif marqué de quelques averses, avant d'aller mouiller au large de l'École de Pêche pour une nuit réparatrice. Sagement, nous décidons de remettre à demain 2 avril la célébration au champagne du notre 51e anniversaire...