mercredi 20 avril 2016

Un dur virage pour M. Sanders

On peut toujours discutailler et continuer à défendre de tentantes illusions, la réalité est qu'au lendemain de la primaire de New-York, les jeux sont faits, pour les deux partis. À moins d'un séisme politique de première grandeur, la présidentielle américaine de novembre opposera Mme Clinton au centre (très) légèrement gauchisant et M. Trump à droite... ou à peu près. Cela veut-il dire que leurs opposants doivent abandonner la partie avant qu'elle ne soit entièrement jouée? Pas du tout. 
Dans le camp républicain, MM. Cruz et Kasich peuvent toujours s'accrocher à la mince chance que Donald Trump termine la course à court d'une majorité absolue de délégués, ouvrant la porte à une convention «négociée» qui pourrait lui arracher la nomination in extremis. Une hypothèse assez peu réaliste mais attrayante pour peu qu'on déteste voir un candidat conservateur en position favorable pour atteindre la présidence. Souhaitons bonne chance à ses adversaires dans des efforts qui ne peuvent que diviser encore en plus leur parti.
Du côté démocrate, la situation est tout autre. D'une part, M. Sanders représente une rare exception dans le jeu politique américain: un «idéaliste» de gauche qui s'affirme comme tel... et qui n'en souffre pas, au contraire; voilà un petit plaisir dont on ne voudrait pas se priver trop tôt! D'autre part, même les électeurs qui lui sont hostiles reconnaissent qu'il a insufflé de la vie et du dynamisme dans la campagne et dans le parti, de plusieurs façons. D'abord, par son franc-parler et son refus de varier son discours et ses principes au gré des sondages d'opinion. Ensuite, en injectant dans le débat plusieurs thèmes controversés que des politiciens plus traditionnels auraient trouvés suicidaires mais dont une partie au moins de l'électorat se délecte: critique de Wall Street, meilleure distribution de la richesse nationale, réforme du financement électoral, posture plus équilibrée dans le conflit Israël-Palestine... Enfin, en forçant sa rivale Hillary Clinton à préciser ses propres positions et, dans certains cas, à les infléchir dans un sens plus progressiste. Décidément, même battu d'avance, M. Sanders ne devrait pas s'arrêter en si bon chemin.
Par contre, le réaliste qui se dissimule derrière le masque idéaliste (sinon, comment expliquer sa longue carrière réussie dans un environnement peu propice?) doit faire le point et adapter sa stratégie à l'évolution probable des évènements. Il lui faut évidemment continuer à pousser Mme Clinton dans ses derniers retranchements de centriste et de candidate de l'establishment vers des positions plus populistes (dans le meilleur ses du mot) et plus favorables à la majorité de la population. Mais il doit cesser ou du moins atténuer ses attaques contre sa personnalité et contre ses qualifications à diriger le pays, dirigeant plutôt son agressivité contre Donald Trump, qui le mérite amplement. 
De cette façon, et sans rien trahir de ce en quoi il croit, il contribuera à rendre plus probable une victoire démocrate éminemment souhaitable à la présidentielle de l'automne. Il se ménagera aussi l'occasion de défendre à la convention démocrate des réformes auxquelles il tient, par exemple celles des règles de financement et de l'inscription aux primaires. Enfin, il se dotera dans le parti d'un capital de bonne volonté qui lui permettra de faire ensuite campagne et pour la candidate à la présidentielle, et encore plus pour les candidats démocrates les plus progressistes au Congrès (Sénat et Chambre) qui auront grand besoin non seulement des fonds fournis par Mme Clinton, mais au moins autant de l'enthousiasme prosélyte des jeunes partisans de M. Sanders. Celui-ci jouit clairement bien plus que sa rivale de ce que les commentateurs appellent des «coat-tails», un effet d'attraction sur son électorat vers des candidats de son parti. Si grâce à cela il contribue à accroître la représentation démocrate au Capitole, cela lui confèrera un prestige qui aidera à faire avancer ses idées et même à paver la voie à un dauphin de gauche dans une prochaine élection. On peut toujours rêver un peu, non?