mardi 12 janvier 2010

10 janvier 2010

La fastueuse fête en l'honneur de Jean-Marie s'est tenue dans un cadre qui lui convenait tout à fait: la "Barrel Room" de la Sebastiani Winery, un beau grand espace rythmé par d'énormes barriques vernies estampillées de noms de cépages de la région (Sonoma et sa voisine Napa sont le coeur du territoire viticole américain). Cet incorrigible picoleur et amateur de bons crus qu'était Deschamps aurait apprécié aussi bien le décor que le bar ouvert bien garni… et bien achalandé.

Nous sommes arrivés parmi les premiers à 13 heures. Véronique et Bénédicte, la fille aînée de notre ami, avaient bien fait les choses, la première en charge de la partie cuisine (un buffet aussi abondant que savoureux)
, la seconde dirigeant le volet témoignages et mulimédias, avec un sérieux coup de main des enfants, Émilien et Alexandra.
Nous avons été surpris par le nombre et la diversité des copains et connaissances qui se sont déplacés. Nous étions bien 150, jeunes et moins jeunes, venus partager ce moment de célébration d'un personnage plus grand que nature, dont une vertu majeure était justement sa capacité de se faire des amis… et de les conserver au-delà des brouilles et querelles, à travers les océans et les décennies. Artistes, écrivains, commerçants, professionnels, amphytrions, globe-trotters et vagabonds de toutes espèces se mêlaient aux membres de la famille étendue (dont les quatre femmes successives Laurette, Laurel, Véronique et Monica) dans un joyeux charivari.
La litanie des témoignages aussi colorés que variés, d'abord des membres de la famille, puis d'une série de plus ou moins anciens camarades, entrecoupée d'images sur écran, était émouvante… quoique un peu formelle et longuette.
Comme l'a remarqué un des participants, "si notre Vieux Pirate avait été là, il aurait foutu du bordel là-dedans!"
Heureusement, pour respecter la tradition, la direction de la Winery a dû mettre à la porte deux bonnes douzaines des derniers fêtards trop sensibles aux vertus du "champagne" maison, pour pouvoir fermer boutique vers 18 heures! Deschamps, c'est probablement la dernière fois que toi et moi nous faisons jeter dehors d'un bar bien après le "last call"!
Avant de monter vers Sonoma, nous avions poursuivi notre flânerie à San Francisco jusqu'au lendemain des Rois, redécouvrant les vieux quartiers, dont certains ont bien évolué. Des expéditions en antiques tramways -- dont les conducteurs sont parfois aussi pittoresques que leurs véhicules --,
en trolleybus et en bateau nous ont entraînés à travers Haight-Ashbury, ancienne capitale mondiale des enfants des fleurs de '68 devenue plutôt BoBo aujourd'hui, puis le long des quais de l'Embarcadero jusqu'à Fisherman's Wharf, dans le quartier gai de Castro et sa voisine la vieille ville hispanique autour de Mission Dolores
(la petite église originelle du franciscain Junipero Serra, que je n'avais jamais visitée, a plein de charme),
et enfin les coins ethniques toujours reconnaissables de l'italien North Bay et du mythique Chinatown. Sans compter un tour de ferry plutôt embrumé dans la Baie, sous le Golden Gate Bridge et autour de l'Île d'Alcatraz, entièrement "touristisée" depuis notre dernier passage il y a trente ans.
Le tout ponctué (évidemment!) de quelques bonnes bouffes: française classique au Café Claude, un bistrot parisien plus vrai que vrai, qu'on dirait transporté des abords de la Place Clichy au coeur du Business District; familiale italienne chez Rose Pistola sur Columbia; de crabe Dungeness et autres fruits de mer chez Alioto, le long du port; et surtout chinoise hautement raffinée à l'Oriental Pearl, en plein coeur du Chinatown.
Les journées se terminaient le plus souvent par un verre au coin du feu, dans le bar cozy du Huntington, à écouter un pianiste jouer des "standards" légèrement jazzés à la façon de Charlie Kunz, ce prédécesseur d'Erroll Garner dont j'écoutais avec délices les émissions de la BBC quand j'étais enfant.
En partant de Frisco, jeudi matin, nous avons demandé au chauffeur (de fait une conductrice) qui nous amenait vers le nord d'éviter les autoroutes pour emprunter les chemins plus pittoresques de Marin County et du sud de Sonoma. Une bonne idée, encore aurait-il fallu que la météo collabore.
Dès que nous avons abordé le Parc du Presidio pour emprunter le Golden Gate Bridge, nous avons été engloutis dans une véritable purée de pois qui couvrait l'ensemble du paysage d'un gris éteint et qui nous a accompagnés pratiquement jusqu'à notre arrivée à destination. Même le chemin riverain de Sausalito, avec ses vieilles maisons et ses échappées sur la Baie, semblait terne et unidimensionnel.
Heureusement, le Mission Inn & Spa de Sonoma nous attendait chaleureusement. L'ancienne auberge au gigantesque lobby de style colonial espagnol s'est agrandie en un complexe dont les chambres et les services se répartissent en plusieurs bâtiments reliés par des sentiers à travers un parc verdoyant, à la manière de la plupart des "resorts" des Antilles.
Pour se rendre dans notre suite junior confortable mais un peu chargée, il fallait donc contourner la piscine, franchir un petit pont, passer sous les frondaisons d'un gigantesque eucalyptus dont les lambeaux d'écorce parfumaient tous les alentours, et grimper deux escaliers sous les arches d'une loggia à la mexicaine.
Après un lunch très californien au resto de l'hôtel, cocooning en regardant à la télé un inégal et assez décevant match de championnat de football collégial qui avait lieu dans un Miami anormalement glacial.
Le lendemain, malgré le temps encore maussade et brumeux, nous sommes partis faire une virée des vallées viticoles de Sonoma et de Napa, entrecoupée d'un délicieux repas au "The Girl and the Fig", un des bons restaurants de la région qui en compte plusieurs. Au menu, escargots et un original ragoût de sanglier au goût à la fois sauvage et parfumé, servi sur une suave purée de céleri-rave. Avec un solide syrah 2003 d'un vignoble voisin que mon frérot Antoine aurait sans doute apprécié.
Hier soir, après la fête "officielle" en mémoire de Jean-Marie, la famille Deschamps et quelques amis se sont réunis pour une veillée plus intime chez Yannick et Ron, un couple de cinquantenaires franco-américains. Nous avons terminé les "doggie bags" de nourriture et de boisson restant du buffet de l'après-midi en échangeant une floppée de souvenirs.
Puis nous avons revu le film un peu brouillon, mais sympathique et évocateur, que Bénédicte avait consacré à son vagabond de père il y a une vingtaine d'années, "Sierra Leone Bonsoir!".
Nous avons bien ri en retrouvant les éclairs d'imagination, les écarts de langage, les lampées de ti-punch et les éruptions de tempérament de notre pirate de copain.
J'ai rencontré là avec plaisir Alain Simoun, un Français d'origine installé depuis longtemps en Californie, qui faisait partie de l'anarchique réseau des "Mousquetaires" que Deschamps animait sur Internet au moment des guerres d'Afghanistan et d'Irak, essentiellement pour critiquer les politiques agressives et les désinformations flagrantes du gouvernement Bush. Nous étions une bonne quinzaine à y participer, d'Afrique, d'Europe et d'Amérique, et de toutes les colorations politiques de gauche.
Avec le temps, la ferveur initiale a diminué, mais encore aujourd'hui, les événements suscitent parfois de nouvelles poussées de fièvre qui se traduisent en bordées de messages e-mail. Bien sûr, la mort de Jean-Marie a donné lieu à une de ces flambées, qui a même incité un de nous, le maghrébin Moncef Sassi, à lancer une invitation ouverte à tous de venir lui rendre visite en Tunisie. Samoun a bien l'intention d'y répondre, Azur et moi, nous nous tâtons…
Réveil un peu tout croche ce matin pour terminer nos bagages et reprendre la route qui nous ramènera à l'aéroport de San Francisco et à l'avion de Montréal, où nous attend le party de famille qu'est en train d'organiser de main de maître(sse?) ma soeur Marie.

vendredi 8 janvier 2010

2 janvier 2010

L'année commence calme, tiède et ensoleillée (à travers une couche de brume, nous sommes à San Francisco, quoi), après un réveillon succulent mais plutôt sage.
Quittant Montréal pour Washington deux jours avant Noël, nous avons échappé de justesse à deux tempêtes carabinées: celle qui a complètement paralysé l'Est américain les 19-20 décembre, et celle qui s'est abattue sur le Québec quatre ou cinq jours plus tard. La première si spectaculaire que nous sommes venus à un cheveu d'annuler le départ.
En débarquant à Reagan Airport (le long du Potomac, juste en face du Mall et du Monument Washington), nous sommes entourés d'atypiques collines de neige sale, pas encore fondue malgré le temps assez doux. Le chauffeur qui devait nous attendre est invisible -- le policier de service devant le débarcadère nous explique que les voitures n'ont pas le droit de stationner là plus de trois minutes; il faut appeler la société de location à Toronto (ah! les merveilles de la mondialisation) pour qu'elle le retrace sur son cellulaire et l'envoie nous récupérer une bonne demi-heure plus tard.
Grâce à quoi nous quittons le Beltway en pleine heure de pointe, par des routes encore imparfaitement déblayées et totalement congestionnées par la circulation. Presque trois heures pour s'escargoter -- cherchez pas dans le Robert, c'est un néologisme -- le long des 50 milles qui nous séparent de Fredericksburg. Et ça, c'est parce que le chauffeur connaissait les raccourcis!
The Inn at the Olde Silk Mill est moins une vraie auberge qu'un bed'N breakfast glorifié,
qui a allongé sa modeste partie centenaire de deux ailes modernes meublées dans le style de l'époque: lits (king-size) à baldaquin ou à colonnes, gigantesques commodes victoriennes, cheminées fonctionnelles et chauffages et téléphones qui ne le sont pas. Ajoutez l'obligation de passer par dehors pour aller au petit-dej, car ils affirment n'avoir pas le droit de percer des portes dans les murs "historiques" datant de mille-neuf-cent-quelque.
La nièce Jessica et sa fille Naomi nous rejoignent le lendemain, et sont logées dans une "suite familiale" de la bâtisse originale: deux chambres encadrant une salle de bain, chauffage et téléphone qui marchent. Et deux pas à faire pour le petit-dej. L'envie est un vilain défaut.
Le Réveillon de Noël typiquement américain au Olde Towne Steak and Seafood Grill (dont la gentille patronne, comme le nom le laisse deviner, est coréenne) commence par une session au bar, où Naomi découvre les délices du Mai Tai (sans alcool), sous l'oeil amusé d'un barman sympa. La suite se déroule autour d'un fabuleux homard à la carapace bourrée de chair bien gratinée. Azur accepte d'affronter son allergie au champagne au profit d'un (ou deux) très bon Veuve Cliquot. Sans effets nocifs, heureusement.
Comme il n'est pas encore 23h, pendant que nous les vieux rentrons à l'hôtel nous remettre de ces agapes, Naomi, souffrant du "cabin fever" typique de son âge, entraîne sa mère au cinéma voir "Avatar", dont elles nous diront le plus grand bien.
Le jour de Noël et le lendemain, balades dans le vieux quartier historique de Fredericksburg, petite ville frontière entre le Nord et le Sud pendant la Guerre de Sécession, et donc bien encadrée par les champs de quatre batailles furieusement meurtrières. Architecture hybride, moitié planteurs sudistes à colonnades, moitié bourgeois yankees aux façades sévèrement harmonieuses, comme on en trouve au Vermont ou dans le nord du Maine.
Juste en face, de l'autre côté de la rivière, le Chatham Manor étale son charme fin 18ième dans des jardins désolés et saupoudrés de neige en cette saison, mais magnifiquement dessinés -- y compris une terrasse hérissée de canons pointant sur la ville.
L'extérieur est en fin de compte plus intéressant que le prévisible et redondant musée "Esclavage+Guerre civile" de l'intérieur.
Une petite demi-heure de route nous amène sur le site de la bataille de Chancellorsville, où grâce à une série de manoeuvres aussi géniales qu'imprévisibles, le sudiste Robert E. Lee a foutu une belle raclée à une armée nordiste deux fois plus nombreuse et bien mieux armée, mais en perdant son second et génie de la cavalerie, "Stonewall" Jackson. Comme nous le savons depuis notre enfance face aux Plaines d'Abraham de Québec, un champ de bataille, c'est un champ de bataille… donc pas grand-chose à voir, mais le musée qui borde celui-ci est fort intéressant, parce que centré sur le sort et la vie des soldats des deux camps, plutôt que sur les péripéties des trois jours du combat.
Le lendemain, Bill, le papa de Naomi, vient se joindre à nous depuis Washington pour un savoureux mais très classique dîner d'après-Noël dans le seul resto français de la région, "la Petite Auberge". Je vous laisse deviner comment les Virginiens prononcent ça.
La conversation prend des détours et un ton fort amusants, Bill retrouvant peu à peu le français acquis lorsqu'il était directeur de la sécurité à l'Ambassade U.S.A. de Paris il y a une douzaine d'années. La dernière fois que nous nous étions vus, Azur et moi passions la nuit du Premier de l'An 2000 chez eux à Fairfax, Virginie; Bill était de garde au State Department, chargé de s'assurer que le "Bogue du Millénaire" n'allait pas mettre à mal une des centaines de missions diplomatiques américaines à travers la planète… et de trouver des correctifs si cela se produisait.
Et comme bien sûr rien ne se passait, il s'ennuyait à mort et nous téléphonait toutes les demi-heures pour nous faire part dans un style emphatique des dernières non-péripéties qui déferlaient au rythme du passage du millénaire depuis Mombasa, Kenya jusqu'à Wellington, Nouvelle-Zélande et Séoul, Corée du Sud. Il a fini par venir nous rejoindre pour terminer le réveillon (et le champagne) au petit matin. Quelle nuit et quels souvenirs!
C'est finalement le lundi matin que nous avons quitté Fredericksburg à bord d'un grand taxi conduit par une Noire opulente, jusqu'à l'autre aéroport de Washington, Dulles, d'où partent les vols directs pour la Côte Ouest. Le nôtre, sur United Airlines, était confortable sans plus, le choix de repas entre un faux croque-monsieur et une vraie Caesar's Salad nous ramenant aux beaux jours du tout-à-l'infrarouge avant la quasi-gastronomie aérienne sous vide de la dernière décennie. L'homme ne vit pas que de pain, heureusement… surtout aux U.S.A.
Cette fois, le chauffeur programmé nous attendait face au carrousel des bagages de San Francisco International, un rondelet à barbiche tout prêt à donner un coup de main agrémenté de conseils assez judicieux sur notre séjour. Après quelques zigzags, notamment dans le nouveau quartier Soma surgi du sol après le tremblement de terre et l'incendie de 1989, il nous dépose au sommet de Nob Hill (à vous de traduire), devant le vieux Huntington Hotel dont la façade de brique rouge aux ornements de pierre blanche n'a pas changé d'un poil depuis mon dernier passage vers 1985, lorsque nous tournions "le Défi mondial" avec Daniel Bertolino et Peter Ustinov, d'après le toujours prétentieux et souvent peu perspicace best-seller de Servan-Schreiber.
Par bonheur, l'intérieur, lui, a été entièrement refait mais en respectant l'esprit néo-baroque de l'époque. En particulier le lounge et le resto, très 1920.
Notre chambre, comme je l'espérais, est immense (elles le sont toutes, plus que celles du chic Mark Hopkins voisin) avec une vue superbe sur Chinatown, l'Embarcadero et un coin de la Baie.
L'autre atout non négligeable du Huntington, c'est le Nob Hill Spa, avec sa panoplie abondante et variée de massages et autres traitements balnéo et sa piscine tiède et confortable flanquée d'un chaud jaccuzzi, face à un mur de verre donnant sur un des plus jolis panoramas de Frisco. Je ne puis m'empêcher d'aller y piquer une tête dès les bagages défaits, et j'y retournerai presque tous les jours jusqu'au départ. Ça ne vaut pas la plage de Sainte-Anne, direz-vous, mais…
Le lendemain, visite obligée à Union Square pour quelques courses et un lunch raffiné (et cher) au Campton Place, avant un détour vers le "Club de la presse", un bar-resto à l'entrée du Chinatown qui est le seul vrai marchand de publications en français ici. Avec une semaine ou deux de décalage, mais bon…
La veille du réveillon, nous prenons un taxi pour nous balader à travers la ville et retrouver nos repères (Marie-José n'a pas mis les pieds ici depuis 30 ans, moi depuis bientôt 20). Hélas, le chauffeur, compétent et serviable, est une machine à paroles intarissable… et d'une banalité à faire pleurer. Nous finissons par trouver une excuse pour écourter le trajet et nous faire déposer à la porte du Boulevard, temple intemporel du "softshell crab". Hélas, nous sommes hors-saison pour cette spécialité locale dont nous gardions un souvenir ému, et il faut nous rabattre sur d'autres fruits de mer, délicieux quand même.
Retour par Market Street, où nous faisons la queue pour acquérir les indispensables sésames donnant accès pendant une semaine au toujours bon système de transport public de Frisco, y compris les "cable cars", ces tramways à crémaillère qui sont la marque de commerce de la ville depuis plus d'un siècle.
C'est d'ailleurs l'un d'eux (bondé à craquer comme d'habitude) qui nous dépose près de l'hôtel après une vertigineuse et brinquebalante grimpette le long de Powell.
Impossible d'avoir une réservation pour le New Year's Eve Party au restaurant Big Four du Huntington, toutes les places sont prises. Le concierge nous propose en alternative une soirée de la Saint-Sylvestre à la plutôt huppée "Jardinière"… mais l'idée de traverser la moitié de la ville pour une fête "à la française" nous enchante assez peu. Nous trouvons un bon compromis en faisant venir à la chambre par le "room service" le même (très bon) menu servi au resto, agrémenté d'un Moët et Chandon correct acquis à l'épicerie du coin. D'autant que si nous avons envie de célébrer la minuit du 1er janvier, nous sommes invités à descendre le faire au bar de l'hôtel.
Bonne et heureuse année!