mercredi 6 mai 2015

Du toit du monde

(Ėcrit le 3 mai) Non, je ne parle pas du Népal et de sa catastrophe. Je n'en sais rien qui n'ait été répété à satiété par toutes les télés du monde, et même si je suis toujours touché par le malheur des gens, je n'aurai jamais la prétention béhachellienne d'y mettre à chaque fois mon grain de sel, même et surtout quand je n'y peux rien faire d'utile. 
Simplement, je suis assis à la terrasse au sixième étage du Splendid Hotel de Venise et je me rends compte qu'il faut bien peu d'altitude pour changer la perception du lieu où on se trouve. À Paris, je verrais d'ici les fenêtres et les mansardes des immeubles d'en face. À Montréal, peut-être le sommet du Mont-Royal et le pâle élancement de la Place Ville-Marie au-dessus d'une mer un peu chaotique de toits plats ennuyeux. À New-York, tout juste les basses ombres des plus proches gratte-ciels. 
Ici, une très modeste élévation (associée au fait que Venise, sur ses pilotis, est une des villes les plus horizontales au monde et à l'heureux effet sur mon entendement de deux ou trois camparis-spritz) me donne littéralement l'impression de me situer au sommet du monde. 
Dans le creux d'une modeste trouée de murs ocre et vieil argent ouverte au coeur d'une mer harmonieuse de toits en pente qu'on dirait les longues vagues d'une houle de tuiles rousses, surgissent exactement sur ma ligne d'horizon, comme d'improbables et mythiques cetacés, trois des somptueux dômes gris jaunis par le sel de la Basilique Saint-Marc, surmontés de leurs clochetons byzantins à girouettes. 
 En me penchant au-dessus de la clôture de fer forgé à ma droite, j'ai la parfaite vue plongeante sur deux gondoles noires rutilantes qui se croisent aux abords d'un pont en dos d'âne de pierre blanche, pour l'instant désert. Sous ma gauche, les nappes à carreaux d'un restaurant qui squatte un coin du campiello voisin attirent les têtes et les épaules de quelques grappes de dîneurs hâtifs. En relevant les yeux, je balaie des murs de briques inégales rongées par le temps et percées de fenêtres aux volets sombres, surplombées d'encorbellements parfois fantaisistes et de cheminées plus ou moins verticales aux multiples pots. 
Au-dessus, au-delà des clochers et campaniles des basiliques, je devine même le miroitement argenté de la lagune qui me sépare du Lido et de la mer Adriatique. Seul obstacle à ma complète domination de ce microcosme vénitien, une maison en face dont j'admirais le toit-jardin coiffé d'une tonnelle où commence à percer le vert tendre des feuilles de vigne a eu l'audace de se surmonter d'un septième étage d'affreux béton gris cendré. 
Et là, sur une terrasse sise un bon deux mètres plus haut que moi, un monsieur aux cheveux gris, assis, est en train de tapoter sur un iPad... exactement comme je le fais!