jeudi 31 août 2017

De préhistoire en gastronomie

Le fjord que nous avons parcouru hier matin, à la pointe sud-est du Groënland, avait quelque chose d'une plongée dans la préhistoire.
Je me suis éveillé peu après huit heures, et croyant que nous étions en haute mer (pas d'escale dans la journée), j'allais me renfoncer dans mon oreiller quand une soudaine variation dans la lumière filtrant à travers les rideaux de la cabine a piqué ma curiosité. J'ai ouvert la fenêtre sur ce qui était non pas un lointain horizon marin, mais la vue toute proche d'une gigantesque falaise de rochers en camaïeux de gris et ocres, sculptés par le vent, la neige et le ressac, avec ici et là des traces de végétation poussive. Une large fente dans la montagne laissait voir au loin des pics aigus partiellement couverts de neige, entre lesquels rampait un vaste glacier bleuâtre.
Fasciné, j'ai réveillé Azur qui, après avoir grogné pour le principe, s'est dressée pour jeter un coup d'oeil... et a prestement sauté en bas du lit.
Cinq minutes plus tard, malgré le temps frisquet, nous étions assis, emmitouflés en robe de chambre, sur le balcon à contempler un spectacle d'une splendeur unique. Contrairement aux fjords norvégiens bordés de bourgs et de cultures prospères et aux canaux de l'archipel de Patagonie parsemés d'épaves de navires, marqués de bouées et dont les ravines sont souvent occupées par des villages de pêcheurs, ici on ne voit aucune trace de passage humain, comme si nous nous trouvions sur une planète hostile et inhabitée.
Les échancrures profondes succèdent aux sombres caps abrupts, avec des échappées sur des chaînes mauves de montagnes crénelées tachetées de blanc éclatant, le tout baigné par une mer calme aux tons de lapis-lazuli. De plus en plus fréquemment, nous croisons des squelettes fantastiques d'icebergs au dernier stade de la fonte, dont les formes blanches et turquoise clair font songer à des oiseaux et animaux mythiques. Dès que le soleil frappe les rochers, les coulées de neige se transforment en cascades rutilantes qui gambadent et rebondissent dans des sillons creusés presque à la verticale dans la montagne pour faire briller les grosses roches luisantes de la rive qu'elles transforment en joyaux.
Soudain, incongru dans cet univers minéral, un détour du fjord nous dévoile un minuscule village sans doute inuit: une trentaine de maisonnettes de couleurs vives nichées dans un repli de la falaise qui les surplombe, menaçante. Dix minutes plus tard, cette seule trace de vie humaine disparaît derrière nous comme si elle n'avait jamais existé.
Des deux derniers mouillages, Paamiut et Qaqortok, pas grand chose à dire: deux villages de pêche d'environ 3000 habitants aux habitations multicolores; au premier, le temps était gris et la mer maussade, peu de passagers ont pris la peine de prendre les navettes qui devaient nous amener à terre. Au large du second, il faisait plus doux et plus ensoleillé, mais après une demi-heure à flâner dans les quelques rues pentues, la plupart d'entre nous sommes retournés à bord.
Pour nous consoler hier soir, voici le menu que nous offrait le restaurant principal:

Entrées:
Caviar sibérien
Tempura d'avocat avec aioli
Consommé célestine
Crème de champignons rôtis aux truffes
Jardinière de petits légumes verts, vinaigrette à la moutarde

Pâtes:
Capellini alla emilio (tomates, artichauts, mozzarella)
Risotto de homard au vin blanc persillé

Plats:
Cannelloni aux épinards et ricotta grattinés
Filet de perche rôti, spaghetti en bouillon aux noisettes
Boeuf wellington en feuilleté avec duxelles de champignons, sauce au shiraz, pommes fondantes
Poitrine de poulet en croûte de parmesan, farcie d'ail caramélisé sur capellini au coulis de tomates
Homard thermidor de Floride (langouste), riz au jasmin

Desserts:
Fromages: manchego, bleu danois, camembert, gruyère, provolone
Sorbet: champagne et cointreau, yogourt glacé au citron
Glaces: coco, dulce de leche, vanille, chocolat, fraise, mangue
Bombe alaska glacée, sauce à la framboise
Volcan de chocolat de Papouasie, lave de fruit de la passion
Tartelette au citron, crème de pistaches

Ça se passe de commentaires...

mardi 29 août 2017

C'est reparti

(Écrit dimanche matin) J'ai attendu quelques jours que la croisière se mette vraiment en marche pour en parler. Je profite donc du temps frais et gris ce matin au large de Paamiut, Groënland, pour me reprendre.
Nous avions raté le départ «officiel» à Montréal le 18 août pour un petit problème de santé. Heureusement, les effort combinés d'Évelyne, le médecin d'Azur, du pharmacien du rez-de-chaussée et surtout de notre agente de voyage Antonella, nous ont sauvé la mise, au prix d'une galopade assez épuisante.
En effet, il a fallu aller courir après notre paquebot, le 7-Seas Navigator de Regent Cruise Lines, pour le rattraper cinq jours plus tard au port de Saint-Jean, Terre-Neuve. Heureusement, le trajet en avion s'est bien passé, malgré la quantité de bagages à charrier (nous partions pour deux mois), et le temps à Terre-Neuve mercredi soir était étonnamment beau et doux.
Une fois installés au Newfoundland Sheraton — qui n'a rien à voir avec son homonyme édouardien que j'avais fréquenté dans les années 70-80 —, nous sommes ressortis sur Duckworth, une des deux rues qui longent le spectaculaire port de pêche, prendre un succulent souper de fruits de mer au Saltwater, un nouveau restaurant de qualité mais sans prétention, à la clientèle aussi jeune et animée que le personnel. Hélas, la fatigue et le manque d'appétit nous ont empêchés de faire honneur à des portions aussi gargantuesques que savoureuses de moules, de salade de crabe et de plateaux de coquillages variés. Pas de homard, malheureusement, la courte saison étant déjà terminée.
Au lever jeudi peu après 10 heures, notre fenêtre du 6e étage ouvrait sur un brillant soleil éclairant les activités du port où j'apercevais tout juste le nez blanc de notre navire. Un sympathique chauffeur de taxi marocain nous a baladés pendant une bonne demi-heure à travers le petit centre-ville coloré et sur les rives du havre tout en longueur, bordé de collines abruptes et protégé de la houle atlantique par un sévère goulot d'entrée serré entre deux caps.
J'ai depuis longtemps une attirance particulière pour le port de Saint-Jean, toujours grouillant de cargos et de chalutiers venus de tous les coins du monde, et ceinturé de bars et de bistrots bourrés de marins et de pêcheurs costauds parlant toutes les langues imaginables.
Pour finir, le taxi a grimpé Signal Hill et traversé le quartier typique de Battery, accroché au flanc d'un des promontoires qui gardent la sortie du port, pour s'arrêter à côté de la Tour Marconi, d'où en saison (juin et début juillet) on peut voir défiler à quelques kilomètres au large des troupeaux d'icebergs scintillants de toutes les tailles et de toutes les formes. C'est aussi de là que l'inventeur Marconi avait échangé les premiers signaux de radio sans fil avec l'Europe il y a une centaine d'années, inaugurant l'ère des communications modernes.
En début d'après-midi, nous nous sommes finalement embarqués sans trop de problèmes, et avons pu nous installer dans la mini-suite à balcon qui sera notre résidence jusqu'à la mi-octobre. Le Navigator est un petit paquebot qui prend moins de 500 passagers, mais dans un luxe impressionnant. Quatre restaurants, une demi-douzaine de bars dont un grand cabaret à spectacle, piscine, mini-casino, spa, boutiques...
Nous avons raté les premières escales, Québec, Saguenay, Charlottetown, sans trop de regret, sauf pour les îles françaises caillouteuses de Saint-Pierre et Miquelon, qu'Azur n'a jamais vues et où je n'ai pas remis les pieds depuis plus de 50 ans — et dont je ne garde pratiquement aucun souvenir, pour cause: j'étais avec deux copains chansonniers, aussi bohèmes que moi, et au premier bistrot que nous avons rencontré, nous avons découvert qu'un cognac pris au comptoir coûtait à peine la moitié du prix d'un café! Je vous laisse imaginer le reste du séjour.
Au coucher de soleil, le Navigator a appareillé, se glissant entre les deux lèvres escarpées et rocailleuses qui ferment le port pour mettre cap au nord, sur une mer grise et plutôt agitée qui allait nous secouer pendant deux jours et trois nuits.
C'est donc avec une plaisante surprise que dimanche matin, ouvrant les rideaux de la cabine, j'ai pu admirer la vue de Nuuk, «capitale» du Groënland, sous un clair soleil qui faisait miroiter une mer d'un calme plat, à peine égratignée par les sillages entrecroisés des nombreux speedboats et bateaux de pêche en goguette qui zigzaguaient au large de la côte.
Nuuk, avec ses 16 000 habitants, est à peine plus qu'un gros village de pêche dont les deux quartiers de petites maisons traditionnelles de toutes les couleurs sont bizarrement séparés par une douzaine de blocs d'habitation de béton gris reliés par des passerelles, qui font vaguement penser au style de Le Corbusier à son plus utilitairement austère. Derrière se dressent d'abord des collines dénudées, et un peu plus loin de spectaculaires pics tachetés de neiges éternelles.
Le passage probablement inhabituel d'un paquebot de luxe attise visiblement l'intérêt des habitants, un mélange de danois blonds et d'inuits sombres aux yeux bridés; la plupart des embarcations qui nous croisent ou nous longent ralentissent brusquement et leurs occupants nous fixent avec une curiosité marquée. Les plus insistants sont un groupe de kayakeurs (sans doute membres d'un club) qui passent un bon quart d'heure à tourner autour de nous, faisant ici et là quelques acrobaties pour attirer notre attention. Le tout dans un climat hospitalier et bon enfant.

lundi 21 août 2017

Le vent tourne?

Hier matin, je zappais entre les revues de la semaine politique du dimanche sur les chaînes américaines, et pour la première fois, j'ai senti émerger une prise de conscience collective que l'élection de Trump était une erreur monstrueuse — l'homme n'a pas l'étoffe d'un Président. Et ça, même dans les commentaires de ses propres partisans.
C'est encore hésitant, mais je le comprends: l'admettre implique pour eux le pas suivant qui est dur à franchir: «Quoi faire pour corriger ça?»

jeudi 17 août 2017

Le bonheur d'un pays sans foi ni loi

Cela m'est venu tout d'un coup, assis à un terrasse de l'Est de Montréal, en dégustant un surf'n turf (merci, le Vieux Duluth): Le Québec est un pays paisible, différent du reste de l'Amérique du Nord — et probablement du reste de l'Occident -— pour la plus simple des raisons: parce qu'il est un pays littéralement sans foi ni loi. 
Sans foi parce que miraculeusement, quelque part dans les années 1960, nous avons jeté par-dessus les moulins la gourme de notre hypocrisie catholique pour accorder une confiance sans doute un peu exagérée à une morale personnelle dictée par nul crédo descendu du ciel, mais fondée sur la solidarité bien terrienne que nous avait imposée la colonisation d'un territoire hostile. Et non seulement cette expérience nous a divorcés de la «foi de nos père», elle nous a rendus profondément sceptiques à l'égard de toutes les autres. C'est d'ailleurs là, bien plus que dans de supposées xénophobie ou islamophobie, qu'il faut chercher surtout la cause de notre malaise face à la volonté de nos musulmans (et de nos juifs) de s'afficher publiquement comme tels.
Nous sommes sans loi parce que toutes nos lois pendant des siècles nous ont été imposées de l'extérieur, que ce soit de Versailles, de Londres, d'Ottawa ou d'une élite locale qui pactisait avec l'«Anglais», qu'il soit d'ici ou d'ailleurs; donc, notre respect pour les règles qui nous régissent est pour le moins conditionnel et sujet à révision. Et je suis convaincu que pour notre démocratie et notre capacité de vivre ensemble notre diversité, c'est tant mieux.
J'ajoute une précision que m'inspire une discussion sur le sujet avec ma soeur Marie. Notre méfiance envers la loi, curieusement, ne s'accompagne pas d'un rejet de l'État (comme celui de nombreux Américains, par exemple). Tout en refusant d'obéir aveuglément aux règles venues d'en haut, nous acceptons la pertinence et la nécessité d'une autorité qui incarne la collectivité et le bien commun. Laïque, frondeur mais solidaire me paraissent trois traits marquants du «modèle québécois» issu de la Révolution tranquille...

mercredi 2 août 2017

Un survol miraculeux

À 12 000 mètres d'altitude dans un Airbus, j'écoute Monk égrener les 10 minutes de «Functional» sur le disque Thelonious-Coltrane (1962?) et c'est magique, l'essence même de ce sortilège qu'est la musique. On entend presque Coltrane, silencieux et pourtant très présent dans le studio, mais bouche bée, qui pense «Mais comment je vais intervenir là-dedans?» et qui décide: «Pas touche. On écoute.» Deux génies à l'oeuvre avec pour fond de scène les noires montagnes et les côtes ciselées du Groënland, écharpées de glaciers éclatants, qui filent sous nos ailes.
Voyage de retour un peu échevelé grâce surtout à la grande pagaille de la SNCF, qui a démarré il y a trois jours à la Gare Montparnasse et qui au lieu de se corriger contamine maintenant tout le réseau, TGV compris. Pour faire court, notre trajet de train Montpellier-Charles-de-Gaulle 2 a pris plus de cinq heures, au lieu de moins de quatre, et le personnel d'assistance à la mobilité réduite, habituellement serviable et sympa, était sur les dents, grognon et inefficace.
À Montpellier il a fallu monter à bord avec nos bagages par nos propres moyens, à CDG le jeune homme qui nous attendait n'avait pas de fauteuil roulant, et le bureau d'aide auquel il nous a envoyés nous a refoulés d'un bref «Au moins 3/4 d'heure d'attente»... alors que notre avion décollait tout juste une heure plus tard! La préposée d'un autre bureau un peu plus loin a choisi de répondre en priorité à un type grossier qui a profité de ma lenteur pour me couper, et elle a eu le culot de m'engueuler parce que je protestais.
Le ton a monté, et un miracle s'est produit. Un jeune Guadeloupéen des services d'entretien m'a entendu et s'est approché: «Non, on ne traite pas les voyageurs comme ça». Il a pris les choses en main, abandonnant sa tâche pour dénicher à Azur un fauteuil roulant de première classe, et à moi un chariot à bagages, avant de nous entraîner au pas de course à travers les aérogares 2E, 2C et 2A.
«Ça ne sert à rien, a-t-il pourtant commenté; les enregistrements sont fermés une heure avant le départ, même si le personnel d'Air Canada est encore au comptoir, ils ne vont pas vous prendre.» Mais nous avons persisté, jusqu'à un second miracle: la directrice du comptoir était en train de fermer les ordis quand elle nous a vus arriver avec tout juste 25 minutes de jeu. «Désolée, c'est trop tard», a-t-elle d'abord dit, puis, consultant du regard la dernière préposée encore sur place, elle a changé d'idée: «Appelle l'avion et demande-leur.»
Cinq minutes plus tard, l'ordi rallumé et les bagages enregistrés en catastrophe, nous galopions de nouveau vers la police des frontières (expéditive) puis les barrières de sécurité, où le personnel averti au téléphone s'est montré d'une spectaculaire gentillesse. Nous sommes enfin montés à bord trois minutes exactement avant l'heure programmée du départ — non sans avoir entendu au moins trois fois les haut-parleurs tonitruer dans tout l'aéroport «Dernier appel! Dernier appel! Les passagers Azur et Leclerc doivent se présenter de toute urgence à la porte A38...»
Et c'est comme ça que, miraculeusement, j'ai pu écouter Thelonious me pianoter «Functional» au-dessus du paysage fantasque du Groënland.
Grand merci à la Guadeloupe et aux gens d'Air Canada... et au diable la SNCF!