mercredi 9 décembre 2009

9 décembre2009

"La camargue qui ne (nous a pas) pardonné D'avoir semé des fleurs dans les trous de son nez (Nous) poursuit d'un zèle imbécile…", comme dit Brassens.

Après le cinéaste Gilles Carle la semaine dernière (et trop d'autres depuis quelques années), c'était au tour de Jean-Marie Deschamps, notre pirate californien préféré et le compagnon programmé de notre prochaine fête des Rois à Sonoma, de nous fausser compagnie aux petites heures hier matin. Son ex-compagne Véronique, que nous lui avions présentée il y a pas loin de 40 ans, nous a téléphoné en larmes dans la soirée pour nous donner la nouvelle. Merdre de merdre!
Deschamps, l'indomptable infirme avec sa patte folle et sa main recroquevillée, l'indécrottable globe-trotter encore plus vagabond que nous, l'irréductible anarchiste partisan de toutes les causes ingagnables (notamment celle des autochtones américains), s'est endormi lundi soir pour ne pas se réveiller, après une soirée passée à dicter à Véro et à sa dernière femme Monica le menu de la fête de Noël pour ses enfants et petits-enfants. Je me permets de citer le dernier message de Véro:
"Il m'a donné un bout de carton qui traînait par là, et il m'a dit: "Écris Véro":
Quelques pâtés, un petit foie gras
deux canards rôtis, pommes de terre sautées/champignons haricots verts
un dessert, une bûche de Noël
Du champagne
En famille avec ma tribu."
Véro encore:
"Chers amis son corp lapidé n'en pouvait plus, mais quel esprit l'habitait! Tenace et courageux il l'a été (…)
Il l'a fait avec courage et volonté, il a continuer à diriger son bateau à tribord et babord en se rattrapant des mauvaises manoeuvres ô combien de fois....
"Le corp médical, tous ses medecins (car il y en avait une palanquée, cardiologue, eurologistes,nefrologues, etc.) avaient tous une grande admiration pour lui, il ne leur faisait pas de quartier, les engueulait, et ils sont tous devenus ses copains.
"Je me souviens de son dernier séjour à l'hôpital au mois de juin dernier où il a failli passer l'arme à gauche, avec des tubes de partout, où l'"intensive care unit" était en effervescence car "it was touch and go", mais notre Jean-Marie s'en est sorti de justesse. Tous étaient intrigués par son personnage et son vif esprit, quel homme c'était, Jean-Marie Deschamps, pas ordinaire, oui; je sais, j'ai partagé sa vie pour 32 ans, et nous ne nous sommes pas lâchés quand bien même nous ne vivions plus ensemble. (…)
"Qui était Jean-Marie? Une entité rare, il occupait une grande place dans la vie de ceux qui l'aimaient, il n'était pas facile à prendre, mais on ne pouvait pas ne pas l'aimer."
On ne peut pas mieux l'exprimer.
Moi, qui disais toujours de lui, de son refus de se fixer : "Deschamps, il y a un seul endroit au monde où il se sent bien: ailleurs!", voici les images qui me reviennent et me gonflent un motton dans la gorge:
- le même 20-dollars qu'on se refilait tant de fois quand on était fauchés vers '62-63 au Bistrot ou à l'Assoç;
- ces insolubles débats politico-philosophiques avec Straram et cie, autour d'une caisse de bière hissée à force de bras depuis le seuil de l'épicerie Bernier jusqu'au balcon d'un 2ème de la rue Closse;
- la rencontre avec Véro organisée par Azur à la Nouvelle Casa (Crescent), d'où il avait entraîné sans hésitation sa nouvelle conquête à l'appart voisin de François de Lucy;
- un week-end avec Azur au Vivoir, la délicieuse et célèbre auberge-resto de ses parents sur les hauteurs de Sausalito;
- une visite à San Francisco dans leur espèce de caravansérail de la rue de Castro, étape décapante dans ma couverture (pour La Presse) de la campagne électorale de '76;
- une longue soirée de '78 en Martinique avec Gilles Vigneault, à se paqueter au rhum en chantant à tue-tête assis dans le sable de la plage des Trois-Ilets, près de son bar-resto;
- d'autres nuits blanches à caler des cruchons de rosé de Napa en rebâtissant le monde dans un quatre-pièces de Marin County en attendant de partir au Japon en '79-80;
- la première à Montréal, un peu plus tard, du joli film-témoignage-réconciliation que sa fille Bénédicte lui a consacré, "Sierra Leone, bonsoir", avec tous les vieux copains qui se sont ensuite rassemblés chez sa première femme Laurette;
- deux ou trois retrouvailles à Paris, dont cette mémorable soirée de vieux célibataires avec Euvrard vers 2005, qui s'était terminée à Pigalle, à l'heure de la "levée des compteurs" des filles et des marlous;
- la dernière visite à Montréal avec sa soeur il y a deux ans, où nous avions fait le tour de leurs lieux de mémoire avant de l'amener revoir François Piazza, Jean Antonin Billard, Arthur Lamothe, Vittorio Fiorucci
(lui aussi disparu il y a pas si longtemps - photo piquée à Time mag.)…
Bon. On va quand même faire ce voyage en Californie, et on sera à Sonoma aux alentours des Rois pour une fête en sa mémoire… où je ne doute pas qu'il viendra prendre un coup avec tout son monde, les vivants comme les fantômes!
Salud.

samedi 5 décembre 2009

5 décembre 2009

Faut que je réveille le blogue au moins le temps de vous parler de la soirée exceptionnelle d'hier. Vous allez me dire que ça n'a rien de bien original, pourtant: nous avons redécouvert Charlebois!
C'est Ingrid Saumart qui, pour fêter nos deux anniversaires avec un temps de retard, nous a invités avec la copine de toujours Nadia Fauteux (dont le Michel a disparu l'été dernier) à une sorte de "revival" rock de Robert au Théâtre des Variétés sur Papineau.
En route, nous nous sommes arrêtés boul. Saint-Laurent pour une courte visite au salon funéraire où était exposé un autre vieux de la vieille, le cinéaste Gilles Carle, mort en début de semaine. Curieusement, pas grand monde que nous connaissions, et pas grand-monde tout court: Paul Buissonneau, qui gesticule moins mais parle toujours autant, l'incontournable Francine Grimaldi, l'ex-danseuse de Flamenco Sonia del Rio, un ancien photographe de presse dont le nom m'échappe, une Renée Claude presque desséchée… et bien sûr Chloé Sainte-Marie, que nous avions vue la dernière fois que nous avions croisé Gilles sur la rue Sainte-Catherine, il y a quatre ou cinq ans. Funérailles nationales demain matin, on les regardera à la télé.
Rendus à Papineau-Mont-Royal, le Théâtre des Variétés n'a pratiquement pas changé depuis les jours de gloire de Gilles Latulippe. Nous nous retrouvons au premier rang du balcon, vue imprenable sur une collection impressionnante de guitares étalées par toute la scène en bas. Cékoiça?
Sous un seul spot, Charlebois vient s'asseoir et chante "Lindbergh" en s'accompagnant seul au piano, suivi de "Je reviendrai à Montréal". Bien joli, mais est-ce que c'est parti pour un récital intimiste et nostalgique de vieilles tounes?
Pas du tout. Trois musiciens complètement fous viennent l'entourer, il se lève, prend le micro… et miracle! Tout d'un coup, c'est le Charlebois iconoclaste, pétant d'énergie et de rythme des années 68-75 qui resurgit, aux acclamations d'une foule de vieux comme nous et de jeunes qui le découvrent avec stupeur. Azur, elle, est debout et danse sur place. NOTE: La photo, prise du balcon avec un iPhone, est pas géniale, mais bon!
"Garou" (l'original, pas la copie récente) est vraiment en pleine forme. D'abord, depuis que nous l'avions revu brièvement, grognon et bouffi, au lancement du show Calvé-Létourneau-Gauthier sur les boîtes à chansons au printemps, il a littéralement fondu: d'au moins 15 kilos, retrouvant presque sa taille de jeune homme. Ce qui lui permet de retrouver aussi les gestes et les contorsions de jadis, qui appellent en retour l'ancienne voix costaude, syncopée, un peu râpeuse.
Suit un mélange de nouvelles chansons (certaines chargées d'une énergie recouvrée, comme celle sur l'avènement de ses 65 ans!) et des vieux tubes dont la plupart n'ont pas pris une seule ride: "Egg Generation" de Marcel Sabourin, "Vivre en ce pays" de Calvé, le "Tout écartillé" du premier show parisien à l'Olympia, "les Ailes d'un ange" (repris en choeur par la salle), "Dolorès", "Chus d'dans", "Ent'deux joints" et j'en passe.
Après l'ovation debout, méritée, il revient en douceur avec le "Marie-Noël" écrit avec Gauthier, l'inévitable "Ordinaire" de Mouffe, et une nouveauté sur la mort et le couple, à partir d'un texte de… Saint-Augustin. Sacré Robert, et sacrée soirée!
La vie depuis notre retour à Montréal a été plutôt calme, marquée surtout par une géniale "mycolade" à Saint-Roch de l'Achigan que nous ont offerte Marie et Jean, et à laquelle est venu se joindre in extremis le neveu Mathieu.
C'est ma soeur qui a découvert ces "Jardins Sauvages" entourant une vieille maison transformée en auberge, le long d'une rivière traversée par un pont suspendu qui oscille vertigineusement au moindre pas. Coup de chance, nous y arrivons par un dimanche ensoleillé du début novembre, en plein été indien (très) tardif. Table face à une fenêtre ouverte sur le jardin et la rivière, service un peu amateur mais chaleureux, rencontre sympa avec la patron François Brouillard et la chef Nancy Wilson, toute petite et vive.
Suit un menu somptueux, digne d'un temple gastronomique et entièrement basé sur les champignons, depuis la marinade en hors-d'oeuvre, en passant par une fabuleuse soupe crémeuse, des ravioles fondantes, pintade ou chevreuil aux chanterelles, etc. Jean avait choisi judicieusement une collection de belles bouteilles (c'est un "apportez-votre-vin"), dont un surprenant riesling canadien du Niagara et un magnifique châteauneuf-du-pape, auquel j'ai ajouté au dessert un tokay hongrois '94 6-puttyonos aux arômes de prune sèche, de fleurs d'automne et de vieux caramel, qui m'avait été recommandé par l'ex-premier ministre Jacques Parizeau en personne et que je gardais précieusement pour une telle occasion. Pas gourmands pour un sou, les Leclerc.
Il faut dire que nous avons eu un mois de novembre quasi magique. L'été indien sur lequel nous comptions en octobre s'est bien laissé désirer, mais il s'est enfin pointé à la Toussaint et s'est prolongé jusqu'au beau milieu du mois. Pas aussi chaud que d'habitude mais qui va cracher sur des 12-15 degrés sous un soleil doux et filtré, mais omniprésent, quand normalement nous aurions dû geler?
Nous en avons profité pour quelques promenades et deux spectacles bien agréables. Je devais aller voir une de mes vieilles idoles, le bluesman anglais John Mayall, avec Piazza, mais la santé capricieuse de son Andrée lui a fait déclarer forfait. C'est donc Azur qui m'a accompagné par défaut, un peu à son corps défendant, mais à sa propre surprise elle a bien aimé le mix de vieux tubes classiques des années 60 et de blues "dirty" plus récents.
Mais c'est Geneviève Jodoin, la choriste de l'émission Belle et Bum, qui nous en a mis plein la vue lors de son premier récital en solo à l'occasion du lancement de son disque "G". La salle intimiste de l'Astral, face au trou laissé par le défunt Spectrum, était surtout occupée par des parents et des copains de l'artiste (nous partagions une table avec sa cousine). Cette fille a une voix remarquable, mélange de puissance et d'émotion raffinée, et les chansons qu'elle écrit lui vont comme un gant. Ce qui ne l'empêche pas de chanter d'autres auteurs (normal, comme ex-choriste d'une grappe d'auteurs-compositeurs), le plus imprévu Plume Latraverse, qui lui a écrit une très jolie mélodie, aux antipodes de ce qu'il chante lui-même par le ton, mais fidèle par l'esprit.
Dmanche dernier, visite à une exposition collective des élèves du cours de peinture du quartier Rosemont, à laquelle participait une copine martiniquaise, Juliette Quantin, que nous avions accueillie quant elle avait débarqué des Antilles il y a bien 40 ans. Quelques maladresses mais pas mal de jolies choses, d'une variété étonnante dans les circonstances, ce qui en dit beaucoup sur le respect accordé au tempérament de chacun par un prof remarquable, Richard Morin.
Et pour couronner le tout, retour à la maison juste à temps pour voir la Coupe Grey, championnat du football canadien, et cet invraisemblable (et probablement immérité) triomphe de nos Alouettes sur de vaillants Rough Riders de la Saskatchewan APRES la fin du match! Pour ceux qui n'ont pas vu -- par exemple pour cause de vagabondage en Italie ou aux Antilles! -- je résume les circonstances:
À une seconde de la fin du match, alors que les Montréalais tirent de l'arrière par deux points, leur botteur tente un placement de trois points, qu'il rate. La Saskatchewan au complet envahit le terrain pour célébrer la victoire… mais l'arbitre les ramène à l'ordre. Leur équipe avait trop de joueurs sur le terrain (13 au lieu de 12), et il faut reprendre le jeu, alors que le temps est bien épuisé au chronomètre officiel depuis plusieurs secondes. Et cette fois, le ballon passe entre les poteaux et Montréal l'emporte 28-27. On aura tout vu.
Ah! oui, j'oubliais. Des nouvelles du Bum chromé, qui a finalement retrouvé son petit bout de mer du cul-de-sac du Marin et son amarrage au ponton N°6 après un mois et demi hors de l'eau. C'est le temps qu'il aura fallu, à travers les mutiples averses qui empêchaient de travailler, les petits défauts découverts sur la coque et dans certaines pièces d'accastillage, et les atermoiements de toutes sortes, typiquement martiniquais, pour gratter, recouvrir de gel-coat puis revêtir d'une jolie couche de cuivre poli (en principe garantie contre les algues et les coquillages) nos deux coques.
Ouf. Le pire c'est qu'on ne verra sans doute pas le résultat avant quelques mois, puisque nous allons d'abord faire un tour à San Francisco et Sonoma pour le début de l'année (avec un détour à Noël par Washington), suivi une halte à Montpellier au temps des mimosas et enfin un retour aux Antilles vers la mi-mars. Sauf accident.

dimanche 18 octobre 2009

16 octobre 2009

Un dur choc nous attend à l'arrivée à Montréal, sous la forme d'une courte lettre de Shirley Belaye de Sainte-Lucie. Elle nous annonce le décès subit de son ex-mari, notre vieil et cher ami Robert Belaye, victime d'une crise cardiaque à la Guadeloupe alors que nous voguions vers les Grenadines au début septembre.

Robert était de ces amis qu'on ne croise qu'une fois tous les deux ou trois ou cinq ans, sans que ces intervalles, ni les malentendus ni les querelles occasionnels, entament en rien le profond sentiment qui nous unissait. À chaque rencontre, la relation reprenait comme si nous nous étions quittés la semaine précédente, et dans les meilleurs termes.
Il avait débarqué ici à l'époque de l'Expo '67, membre de ce contingent d'Antillais cultivés et brillants qui ont tant apporté au Montréal de la Révolution tranquille: les Martiniquais Sansann Bertrand (peintre) et Marius Cultier (pianiste), les Guyanais André Salvador (musicien) et Doudou Boicel (animateur de jazz), les Haïtiens Carlo d'Orléans Just (tenancier de bars à poètes), Serge Legagneur, Anthony Phelps et Roland Morisseau (poètes), Dany Laferrière (romancier)...
Robert était journaliste et animateur culturel, brouillon mais foisonnant d'idées et de projets. Il a d'abord ouvert avec son complice de toujours Georges Brival un café-terrasse au Pavillon français de l'Expo, puis, ayant décidé de s'installer au Québec, est entré comme réalisateur-reporter à Radio-Canada International. Il y est demeuré une dizaine d'années, animant entre autres avec Marie-Hélène Poirier une émission radio sur ondes courtes appelée "Spécial-Jeunes".
Mais Guadeloupéen avant tout, férocement nationaliste, il a fini par choisir de rentrer dans son île avec Shirley et leur bébé Anthony. Marie-José l'avait alors supplié de prendre la nationalité canadienne avant de partir "au cas où" (il y avait bien droit), mais en vain.
À Pointe-à-Pitre, il a d'abord connu des succès, notamment en créant la première station créolophone, Radio Caraïbes. Mais à la longue, son indépendantisme virulent marqué au coin de francophobie, son intransigeante honnêteté et sa santé fragile ont joué contre lui et l'ont isolé dans une position inconfortable. À l'exception d'une dernière réussite éclatante à la fin des années 1990, la réorganisation des transports publics guadeloupéens dont il a été le principal artisan même si d'autres en ont retiré la gloire et les profits, il végétait.
Nous l'avons visité à quelques reprises ces derniers dix ans, dans le petit appartement du quartier de l'Assainissement qu'il partageait avec son fils, devenu un colosse doux et souriant.
La dernière fois que nous nous sommes vus, c'était en Martinique à bord du Bum chromé, où il était venu passer deux ou trois jours avec nous à la fin de 2007. Robert, tu vas nous manquer...
Mais je reviens à notre départ de la Martinique, qui s'est fait en douceur puisque du Bakoua, il fallait à peine un quart d'heure pour se rendre à l'aéroport Aimé-Césaire, d'où un vol d'Air France nous a déposés à Orly mardi matin dernier.
La Ville-Lumière étant encombrée de visiteurs, autant touristes que professionnels, la plupart des hôtels étaient pleins et nous avons dû nous rabattre sur un Concorde très "business-minded" derrière la gare Montparnasse. Chambre un peu étroite mais très confortable, excellent service... mais pas un atome de charme ni de personnalité.
Notre fenêtre (scellée) donnait sur la Place de Catalogne, qui avait un air de déjà-vu. Normal, elle fait partie du quartier entièrement redessiné par l'architecte catalan Ricardo Bofill, le même qui a réalisé le nouveau quartier Antigone de Montpellier, et dans un style très voisin -- mais avec moins de bonheur à mon avis: on n'y trouve pas l'heureux mélange de familier et de monumental, de commerces et de résidences, de fontaines et de bancs publics qui donne une toute autre atmosphère à Antigone.
Heureusement, quelques pas de l'autre côté de la place nous font déboucher sur le vieux quartier Pernety-Plaisance, tout de vieilles maisons, de petits commerces, de bistrots et de petits restos, qui continue de vivoter en se renouvellant tout doucement, entre l'avenue du Maine et Alésia.
Nous en avons profité pour faire une débauche de petites bouffes bien parisiennes "au coude-à-coude" chez des Italiens (pâtes), des Portugais (poisson), des Marocains (couscous méchoui-merguez) et des Parigots pure-laine (rognons à la moutarde, escalope de veau à la crème).
Après avoir récupéré d'un pas trop pénible décalage horaire, nous avons flâné au hasard des avenues et des boulevards, profitant d'un beau et doux temps atypique pour la saison.
Jouant aux touristes, malgré les protestations d'Azur que "Je suis Parisienne, moi!", nous avons entre autres grimpé sur la Butte à bord d'un Montmartrebus bondé, pour nous mêler à la foule polyglottte et rigolarde du week-end de la "Fête des Vendanges" et redescendre vers Pigalle par le funiculaire.
Dimanche soir dernier, nous avons longuement zigzagué dans un autre bus à travers tout l'est parisien, pour finalement passer une très belle soirée dans un coin perdu de Pantin, à l'atelier de peintre de Marine Karbowski, la fille de Jacqueline Dolonne et belle-fille de Bernard Savonet.
La famille éclatée y était, pour une fois réunie en toute bonne entente, autour d'un pot de vin rouge et au milieu d'un étalage de tableaux d'un réalisme onirique; nous en avons acheté un superbe pour Montpellier, intitulé "Les oiseaux préfèrent marcher".
Pendant que nous étions là, j'ai reçu un retour d'appel d'un vieux copain ex-montréalais d'origine franco-russe, Hervé Fuyet. Ce dernier des Mohicans communistes, traducteur de son métier, est maintenant installé avec sa fille Peggy à Montrourge-Malakoff, d'où il dirige les destinées des éditions virtuelles anglaise et russe du quotidien "l'Humanité".
Nous nous sommes retrouvés le lendemain midi autour de splendides plats de poisson d'un beau restaurant de l'Avenue du Maine, où Peggy, maintenant une belle grande métisse athlétique, est venue nous rejoindre après sa pratique de judo (elle fait partie de l'élite française de ce sport).
L'autre événement du séjour a été la visite à l'extraordinaire exposition "Renoir au XXe siècle" au Grand Palais. À travers une quinzaine de salles, on y retrouve la quasi-totalité
des chefs d'oeuvre du peintre, dans une organisation thématique qui éclaire intelligemment sa démarche et sa progression, de l'impressionisme des débuts au jaillissement de couleurs des années 1910.
Je suis en particulier impressionné par la sûreté et l'économie de sa technique. Lorsqu'on voit ses oeuvres en reproduction, la richesse des tons donne l'impression d'une matière dense, intensément manipulée. Alors qu'en réalité, c'est le contraire: Renoir travaillait en couches très minces, presque diaphanes d'une peinture liquide qui laisse transparaître presque partout le grain de la toile! Deux heures d'immense plaisir.
Amusante coïncidence, dans le bus que nous prenons à la sortie de l'exposition, nous font face deux gamines Parisiennes qui pourraient être les petites filles des modèles de Renoir pour sa célèbre "leçon de piano"! La ressemblance était assez frappante pour mériter une photo...
La veille de notre départ, nous avons rejoint Gisèle, la très ancienne amie de Marie-José, qui vient de perdre sa fille unique Dominique, et qui se trouve encore sous le choc. En soirée, je suis passé chez les Euvrard, Michel et Janine, qui à mon grand soulagement vont beaucoup mieux que lorsque nous les avions vus au début de l'année. Ils revenaient tout rayonnants d'une belle excursion de deux semaines à Gênes et sur la Côte Ligure (les Cinqueterre), dont leur description me donne une envie irrésistible d'y emmener Azur dans les plus brefs délais. On verra.
Comme notre avion ne partait qu'en début de soirée jeudi, nous avons eu le temps d'un dernier lunch "bistrotier" dans un délicieux boui-boui du Faubourg Poissonnière, près de la Gare de l'Est, le Granvillais (à noter dans vos carnets, les gourmands): oeuf mayo et confit de canard-pommes sarladaises, céleri rémoulade et omelette aux champignons-frites, on ne fait pas plus classique ni plus savoureux, surtout aux mains d'une serveuse-maîtresse d'école pressée mais chaleureuse, comme on n'en trouve que dans des endroits du genre.

jeudi 8 octobre 2009

4 octobre 2009

Dans un ciel noir liquide, piqué d'étoiles toutes proches, la pleine lune trace à larges et lents pinceaux d'aquarelle des nuages bleu clair aux formes fantasques et harmonieuses. Sur fond sonore de vaguelettes et d'une grenouille syncopée, je me laisse bercer par les musiques raffinées, parsemées de silences à la Satie, du "Pas du chat noir" d'Anouar Braheim.
Ce disque étonnant est un cadeau de ma soeur Marie que je n'avais jamais trouvé la bonne ambiance pour écouter. C'est ici que je la découvre par pur hasard, sur cette plage blonde de l'Anse Mitan, face au scintillement du front de mer de Fort-de-France. Panorama rayé de quelques mats de voiliers au mouillage et occasionnellement égayé par le clignotement tricolore d'un avion long courrier qui descend se poser à l'aéroport du Lamentin. Et dire que demain, nous repartons vers Paris et Montréal!
Depuis le retour des Grenadines, il y a deux semaines, pas grand-chose d'intéressant à raconter. Le climat est plutôt sec pour la saison, à peine ponctué de courtes averses imprévues. Une bonne part de nos journées ont été consacrées à la mise en ordre du Bum chromé, en prévision de sa sortie de l'eau au Carénage pour nettoyage des coques, antifouling et réparations diverses, inévitables après plus de trois ans d'utilisation.
Après consultation et longues discussions animées par les avis divergents d'experts et d'autres plaisanciers, nous avons décidé d'adopter la nouvelle technique du revêtement de cuivre OceoProtec, dont l'inventeur Michel Desbois, un métro sympathique et bon vendeur rencontré au Mango Bay, prétend qu'il est pratiquement indestructible et efficace pendant au moins dix ans. On verra bien.
Parallèlement, il fallait trouver un remplaçant à Jean-Sébastien, notre sorcier charlevoisien de l'entretien, empêché de continuer par des problèmes de santé. Nous en avons profité pour redéfinir les rôles de tous les membres de l'équipe: le skipper Marc, les cousins Daniel et Charles et surtout le grand copain Raymond Marie, qui a désormais la charge principale. Il a fallu refaire un feuillet publicitaire, reviser le contrat de charter, rédiger un inventaire d'avant-après location, etc. Un tas de pensums incontournables dont je me serais bien passé.
Heureusement, il y a eu des moments plus agréables, surtout ces débuts de soirées où nous nous étendions paresseusement sur la trampoline avant, pour voir le soleil descendre sur les collines de Rivière-Pilote et la lune enfler graduellement au-dessus de Sainte-Anne, occultant de plus en plus les myriades d'étoiles.
Mardi soir dernier, à l'invitation du copain Philippe de la Marina, nous sommes partis à Fort-de-France assister à un concert du fameux pianiste jazzman antillais Alain Jean-Marie. Comme la circulation était fluide sur l'autoroute du Lamentin, nous sommes arrivés en ville bien avant l'heure, ce qui nous a permis d'aller flâner du côté de la Savane.
Comme dans le bon vieux temps, nous nous sommes arrêtés pour prendre un verre face au parc, au bar de l'Hôtel Impératrice, qui vient d'être rénové mais en préservant son style "colonial" d'antan: fer forgé, marqueterie et fauteuils de rotin...
L'Impératrice, c'était l'incontournable point de retrouvailles de la belle époque, où nous tombions à tout coup sur les copains martiniquais Berly Glaudon (le fils du proprio), Alex Cressant, le chanteur Francisco, "Câlin", le peintre Sansann Bertrand, ou les Québécois Yves Gélinas (fils de Gratien, marin au long cours installé ici pendant un bout de temps), Diane Bonneau ou Jean-François Guité...
Cette fois encore, ça n'a pas raté: à peine mettions-nous le pied sur le trottoir que l'actuelle patronne, soeur de Berly, nous tombait dans les bras, me reconnaissant instantanément après bientôt trente ans! Échange de nouvelles et de coordonnées, promesses de se revoir bientôt, bisous, et en route pour le concert.
La petite salle de l'Atrium était pratiquement bondée lorsque Alain Jean-Marie s'est présenté seul en scène. J'ai ressenti un curieux sentiment de déjà vu tandis qu'il s'installait au piano pour jouer de sa magie, alternant temps forts et finesse de dentelle, sur une collection de classiques de son idole Ellington, "Bird" Parker, Coltrane, Thelonious Monk (Evidence), etc.
En seconde partie, son copain percussionniste Charly est venu se joindre à lui pour une magnifique excursion à travers la musique de la Caraïbe et de l'Amérique latine, de Cuba à l'Argentine en passant par Haïti, le gwo ka guadeloupéen et la biguine martiniquaise, bien sûr. Une soirée de trop court enchantement.
C'est seulement le lendemain, lorsque Philippe est arrivé à bord avec un collection complète des disques de Jean-Marie, que je me suis rendu compte de la raison pour laquelle il me paraissait étrangement familier: en voyant une de ses photos d'il y a 40 as, j'ai reconnu un jeune musicien que nous fréquentions à Montréal pendant et après l'Expo, chez notre presque voisin Marius Cultier ou dans les boîtes avec Francisco.
Comme nous n'arrivions pas à savoir à quel moment le bateau serait hissé hors de l'eau pour les travaux, nous avons décidé par prudence de passer notre dernière nuit antillaise dans le luxe du Bakoua, à la Pointe du Bout. Et comme l'hôtel est presque vide, la directrice nous a offert pour le prix d'une chambre une mini-suite donnant directement sur la plage. Belle façon de faire nos adieux (temporaires) à la Martinique!

lundi 21 septembre 2009

21 septembre 2009

Nous sommes rentrés au Marin tout doucement hier à la nuit tombante. Les voisins de ponton maîtres de la Marie-Joseph, Florence et Michel, étaient là pour nous aider à amarrer le Bum chromé à son emplacement habituel, toujours disponible, et pour nous faire part des dernières nouvelles de la Martinique, rien de bien excitant. La plus triste nous est venue de Paris, où la grande amie Gisèle Maia de Marie-José vient de perdre sa fille Dominique, victime d'un terrible cancer.
Mais je reprends où je vous avais laissés. Après l'anniversaire d'Azur célébré de si belle façon à Mayreau il y a douze jours, pas question de reprendre la mer le même soir. C'est donc seulement le matin suivant que nous avons levé l'ancre pour Union, un saut de puce rendu nécessaire par les exigences un peu folkloriques des frontières grenadines: les îles de l'archipel se partageant entre deux pays, Saint-Vincent et Grenada, on passe son temps à visiter les douaniers et à hisser de nouveaux pavillons de courtoisie pour peu qu'on ait envie ou besoin d'aller d'un village à l'autre. Et comme toutes les localités n'ont pas des postes de douane, ça impose des parcours parfois fantaisistes qui sont un des rares désagréments de ce coin de paradis.
De toute façon, cette courte escale m'a permis de contenter une vieille envie, celle de visiter ce qui est sans doute le bar-restaurant le plus "les pieds dans l'eau" de l'hémisphère. Happy Island est une île minuscule, en grande partie artificielle, construite à l'abri du récif coralien, au beau milieu de la rade de Clifton à partir de coquilles de lambi, de sable et d'un peu de béton par un rasta unionien imaginatif, Janti, qui y habite en permanence.
La seule façon de s'y rendre est évidemment en bateau (annexe de voilier ou "water-taxi" disponible dans la rade). On accoste au pied de trois marches menant à une terrasse meublée de quelques tables et d'un douzaine de chaises dépareillées, devant une originale bicoque coiffée de feuilles de cocotier et de panneaux solaires qui alimentent deux frigos et un gigantesque système de son.
Le sympathique patron, toujours en train de travailler avec un acolyte pour agrandir et améliorer son domaine, vous accueille avec une bière ou un excellent punch aux fruits avec ou sans rhum, et s'asseoit avec vous pour faire un brin de conversation. Il a récemment fini d'aménager son intérieur en un original mélange de pièce à vivre, discothèque et snack-bar où, dès que la phase actuelle de leur projet (un "pit" à barbecue qui s'ajoute à leur vivier de langoustes) sera terminée, il pourra faire des soirées de poulet et homard grillés aux accents de reggae, beau temps-mauvais temps.
Le lendemain, nous nous sommes arrêtés à Carriacou, la première des îles appartenant à Grenada (donc re-douane), d'où nous sommes repartis presque aussitôt pour l'île principale. Contrairement à notre attente, la traversée a été ponctuée d'un grain rageur marqué de rafales de 25 noeuds et plus, accompagné d'une pluie diluvienne contre laquelle il a fallu déployer tous les coupe-vent et blousons inutilisés depuis la traversée de l'Atlantique.
C'est donc avec un certain soulagement que nous nous sommes pointés en toute fin de journée dans la paisible rade de St. George, la capitale de Grenada, pour accoster à la nouvelle marina de grand luxe de Port-Louis, propriété de Camper & Nicholson, une société spécialisée dans la vente et la location de super-yachts.
Les larges pontons s'étendent dans un lagon très calme à l'entrée étroite, presque au milieu de la ville. Les installations sont impressionnantes et les services variés et courtois, malgré quelques anicroches visiblement causées par le manque de rodage des équipements et le peu d'expérience d'une bonne partie du personnel. Il y a aussi le caractère très "américain" de l'ensemble: pas d'approvisionnement en alcools, charcuteries et fromages de qualité, menu du midi entièrement composé de hamburgers, sandwiches et salades, carte des vins inexistante, etc.
En revanche, une superbe piscine entourée de transats et ombrée de parasols accueille les marins visiteurs, juste à côté d'un bar sympa, offrant un beau panorama sur le lagon et la ville. Et comme ledit bar est équipé d'un grand écran plat de télévision dernier cri et que ce week-end était précisément celui de la fin du U.S. Open de tennis, pas besoin de dire que nous y avons passé pas mal d'heures -- d'autant plus que, le mauvais temps à New-York aidant, le tournoi a débordé sur la semaine suivante.
Nous avons donc eu droit aux demi-finales femmes (notamment à la crise de colère qui a coûté le match à Serena Williams) et hommes, et à des bouts des finales. En effet, la pauvreté du menu nous a chassés vers un resto plus intéressant au milieu du match des femmes, et le lendemain soir, c'est un black-out total de la marina qui nous a privés des deux derniers sets de la finale Federer-del Potro. Tant pis.
Dans l'intervalle, nous avons pris une journée pour refaire connaissance avec l'intérieur de l'île. Un grand taxi presque confortable nous a d'abord amenés tout au sud, au Phare Bleu, un centre hôtelier doublé d'une petite marina bien cachés au fond d'une anse protégée par un îlot. Les bureaux de la marina partagent avec un élégant restaurant le pont d'un ancien bateau-phare amarré à la jetée. À terre, un second bar-restaurant ouvert sur la baie nous a permis de rencontrer un Québécois, Michel Gagnon, qui navigue dans la région sur son monocoque, le Graffiti.
Nous avons ensuite remonté la côte atlantique, aux reliefs spectaculaires, jusqu'à la petite ville de Grenville, que nos avions beaucoup aimée lors d'un précédent passage. Le lunch, pris dans un joli boui-boui simplement intitulé "Good Food", a consisté en un plat unique de cuisine locale: une énorme platée de légumes et de riz relevés de piment et surmontés au choix d'une portion de poisson, de poulet ou de porc. Après nous être baladés dans le pittoresque et mouvementé marché du samedi, nous sommes rentrés en coupant par le centre de Grenada, traversant le parc national Grand Etang, aux montagnes et vallées à couper le souffle.
En conséquence, c'est seulement mardi avant midi que nous nous somms remis en route vers le nord, le long d'une côte grenadienne quand même assez venteuse pour nous permettre de progresser à un bon rythme. Une fois à la pointe nord, nous avons dévié de notre route pour aller longer le petit archipel peu fréquenté qui entoure l'Île Ronde, du côté Atlantique. Une navigation assez sportive entre des rochers entourés de remous, dans laquelle Marc et moi nous sommes délectés mais qu'Azur a un peu moins appréciée. Surtout que le vent soufflait de l'est-nord-est en rafales atteignant les 25 noeuds, du bon air pour faire du près... mais aussi pas mal de brassage.
Les mêmes conditions ont continué de régner pendant une grande partie de la remontée, jusqu'à l'arrivée à Blue Lagoon, jolie marina à l'extrême-sud de Saint-Vincent dans la soirée de vendredi. Le skipper était seulement un peu frustré de n'avoir jamais l'occasion de déployer le vaste gennaker du Bum, que nous avions hissé pour la première fois: ou bien les vents étaient trop forts, ou ils soufflaient dans la mauvaise direction
Samedi soir, mouillage sans histoire dans l'anse entre les Deux Pitons, un de nos coins favoris de Sainte-Lucie. Presque personne sur les bouées et mer tranquille, à un endroit où le vent souffle parfois sérieusement. Hier, enfin, toute la remontée jusqu'à la Martinique s'est faite au moteur, avec le secours bien épisodique de la grand'voile.
Voyant que de toute façon nous arriverions assez tard, nous sommes arrêtés à Rodney Bay pour douane, baignade et un buffet-lunch étonnamment bon dans un resto d'hôtel directement sur la plage. Une fois rentrés au Marin, nous nous sommes rendu compte que nous avions assez fait de bateau pour le moment; pendant quelques mois, nos prochains projets et voyages se passeront "sur le plancher des vaches", comme dit Azur.

dimanche 13 septembre 2009

8 septembre 2009

Azur a eu droit à une très jolie surprise ce matin. Nous étions encore couchés dans notre douillette cabine du Bum chromé lorsqu'une belle voix mâle s'est mise à chanter directement sous notre hublot: "Joyeux anniversaire, Joyeux anniversaire Marie-José!"
Pas très étonnant ni très original en soi... sauf que nous étions au mouillage dans la baie de Mayreau, au beau milieu des Grenadines (pour savoir comment nous étions arrivés là, voir plus loin), et que personne de nos connaissances ne devait se trouver à moins de cent milles marins du bateau. Le temps d'ouvrir le rideau pour jeter un coup d'oeil dehors, le mystérieux chanteur avait disparu.

Deux heures plus tard, à la fin du petit déjeuner, nous avons eu le fin mot de l'histoire. Philippe, membre émérite du personnel de la Marina du Marin et fanatique érudit de jazz et de musique créole, se trouvait en vacances sur un cata loué par des amis, et il nous avait aperçus la veille au soir en entrant par hasard dans la même baie.
Au lieu de venir nous trouver, se rappelant que ce huit septembre était le jour de naissance d'Azur, il a attendu le matin... et s'est pointé en annexe avec une des plus belles voix de la Martinique, Ralph Thamar (le chanteur du groupe Malavoy) pour lui pousser cette matinale sérénade!
Philippe, Ralph et le capitaine du bateau, un sympathique traiteur de Ducos, ont donc rappliqué à bord du Bum vers les 9h30 (l'apéro peut commencer tôt sous les Tropiques) pour un ti'punch - ou deux - ou trois, enfin, vous me comprenez.
Il va sans dire qu'une fête si bien commencée ne pouvait mal finir. Il s'en est donc suivi une baignade prolongée dans les eaux calmes et parfaitement turquoise de la baie, puis un barbecue de langoustes soutenu par un gentil riesling alsacien, des mangues bien mûres et un rhum vieux pour clore le tout.
Nous étions arrivés aux Antilles il y a une douzaine de jours, au milieu de la semaine suivant notre week-end cévenol chez les Chantefort. Dès notre installation à bord du Bum, il était entendu qu'à la première occasion, nous prenions le large. Nous avons donc fait une tournée abrégée de quelques copains, téléphoné aux autres, mis fin au bail du mini-appartement qui devait nous servir d'entrepôt (mais ne l'avait jamais fait), rencontré notre virtuose charlevoisien de l'entretien Jean-Sébastien et notre skipper Marc, lequel nous a confirmé qu'il était disponible pour nous aussi longtemps que nous en aurions besoin.
C'était précisément ce que nous avions envie d'entendre. Dès lundi dernier, nous avons foncé chez Annette (le supermarché Champion du coin) faire les provisions, avec la ferme intention d'appareiller le lendemain matin. Mais l'aube de mardi s'est levée toute grise et détrempée, victime d'une vilaine onde tropicale. De plus, l'annonce de la formation d'un futur ouragan Fred pointant dans notre direction nous obligeait à reviser notre projet de monter vers le nord (Guadeloupe, Antigua etc.).
Nous avons donc attendu la mi-journée pour aller mouiller au large de Sainte-Anne, où Marc estimait qu'il devait s'arrêter quelques heures pour gratter des coques infestées d'algues et de quelques coquillages intempestifs. Le mauvais temps aidant, ce qui devait être un mini-nettoyage s'est prolongé jusqu'au lendemain matin.
Par chance, le temps s'est remis au beau mercredi matin et c'est sous un ciel à peine nuageux et par bon vent que nous avons pu mettre le cap sur Sainte-Lucie.
Le reste du voyage jusqu'à ce matin a été pratiquement sans histoire, seulement émaillé de ces petits incidents qui ponctuent tout délicatement les jours heureux: deux nuits paisibles dans le confort inattendu de la nouvelle marina de Rodney Bay, presque déserte à cette saison sauf pour l'Unicorn, le "bateau pirate" qui a servi au tournage des "Pirates de la Caraïbe" et que nous avions comme voisin de ponton, des conversations amusantes et paresseuses autour d'une bière ou d'un punch, un poisson (sûrement un gros?) qui s'est échappé en cassant notre ligne, la découverte d'une très bonne marque de "beurre de pinottes" des Antilles anglaises, le petit regret que notre repaire sainte-lucien préféré, Dasheen's, soit fermé pour cause de rénovations, une rapide et confortable descente directement sur Bequia grâce à des vents atypiques frôlant les 25 noeuds alors que la météo prédisait presque calme plat; 

une bagarre épique entre mouettes et poissons-coffres des Tobago Cays autour des miettes de pain que leur jetait Azur; et ainsi de suite.
Un moment, ce sont des voiliers de poissons volants argentés qui lèvent sous la proue pour aller replonger cinquante ou soixante mètres plus loin. Souvent surveillés d'un oeil intéressé par les goélands et fous de bassan qui nous tiennent compagnie presque constamment. Ou alors de belles grandes tortues de mer dont les carapaces marron clair émergent entre deux vagues, suivies brièvement d'une tête au regard inquisiteur.
Ou (plus rarement cette fois-ci) de petites bandes de dauphins gris-bruns qui viennent longer les coques, apparemment attirés par les musiques qui sortent des haut-parleurs du skybridge, en particulier les binious de Soldat Louis et les Chants de la marine à voile de Raoul Roy.
De toute façon, après les festivités d'aujourd'hui, nous nous contenterons d'une nonchalante excursion aux Tobago Cays avant de rentrer à Mayreau pour une longue sieste et une seconde nuit au mouillage.

mardi 18 août 2009

18 août 2009

La France est un pays laïque. Vous me le dites, je veux vous croire... encore faudrait-il qu'elle le prouve! Nous en avons fait de nouveau l'expérience samedi matin, au moment de partir pour Millau rejoindre nos voisins et amis Chantefort.

"Autobus à 8h45 du lundi au samedi - à 11h05 les dimanches et jours fériés...", dit l'horaire d'Hérault Transport. Nous étions donc à la gare routière bien avant 8h30 ce samedi 15 août, à attendre patiemment avec une bonne demi-douzaine d'autres voyageurs. À notre arrivée, pas un bus en vue.
Un quart d'heure se passe, il en pointe enfin un... ouf! Il décharge ses voyageurs, remplace son panneau "MONTPELLIER" par un disant "GARAGE" et se prépare à repartir. - "Vous n'allez pas à Millau?" - "Vous voyez pas, c'est écrit GARAGE." - "Alors où il est, le bus de Millau?" - "J'en sais rien, c'est pas mon boulot."
À 9h00, un autre bus arrive de Clermont-L'Hérault, dont le chauffeur est plus coopératif. Il ne va pas à Millau, mais il nous donne le No du bureau d'Hérault Transport. Qui aboutit à un message enregistré: "Bonjour, nos bureaux sont ouverts du lundi au vendredi, de 8h30 à 12h30 et de 14h30 à 18h..." Ça nous fait une belle jambe! Le chauffeur, décidément dans le club des gentils, fouille sur son portable et nous déniche le numéro du garage des bus de l'Hérault.
Par miracle, ça répond. Cependant, le type qui j'ai au bout du fil n'est au courant de rien; il promet de se renseigner et de me rappeler immédiatement. Contre toute attente, il tient parole... mais voyez l'entourloupe: "Désolé, il n'y a pas de bus ce matin. Je vous explique. Du lundi au samedi, c'est valable à condition que le jour ne soit pas férié; or, aujourd'hui, c'est samedi, mais c'est aussi l'Assomption de la Sainte-Vierge, donc jour férié, donc horaire du dimanche!" CQFD. Si j'étais la Sainte-Vierge, je serais tellement gêné que j'en endosserais la burqa.
Heureusement, face à la gare, il y a un stand où flâne un des taxis que nous connaissons. Par chance, en ce beau samedi matin, il a envie d'aller se balader dans la nature au lieu de faire le poireau en tête de ligne, si bien que nous négocions un prix correct pour l'assez long trajet (une heure et quart) jusqu'à Millau, où nous arrivons juste à temps pour que la copine Michelle vienne nous cueillir. Bien nous a pris de venir quand même, car elle et André nous ont concocté un week-end délicieux dans ce qui s'avère leur région de prédilection, et son coin natal à elle.
Ça commence par la contemplation obligée du Viaduc, qui est à la fois une prouesse technique et à mon goût une réussite architecturale: on dirait une collection d'éventails blancs déployés, flottant presque en apesanteur sur la vallée où se niche la ville. Loin d'enlaidir ou de dénaturer le décor, il faut avouer que ça y ajoute un élément d'élégance et de légèreté (je n'ai pas résisté à l'envie de piquer une superbe photo sur le Net).
Millau même, dont Michelle nous dit qu'elle a longtemps été un gros bourg à moitié endormi, en a clairement profité: beaucoup de constructions du vieux quartier ont été restaurées agréablement, les activités y sont en plein boum, le tourisme est ostensiblement florissant et le renommé marché du samedi, où nous nous arrêtons, montre autant de variété et de qualité dans les produits que de vitalité dans l'achalandage. J'y trouve un intrigant "pâté paysan aux trompettes de la mort" que je dédierai à ma soeur Marie, la plus mycologue de la famille.
Nous prenons ensuite la route grimpante et sinueuse du Causse Noir et du village de Lanuéjols, où se trouve la maison de campagne de nos amis. C'est un tout petit bourg (un peu plus 300 habitants) typique des hameaux semi-montagnards plus ou moins désertés de la région, dont cependant une bonne partie des maisons ont été joliment retapées et transformées en résidences secondaires par des citadins des villes les plus proches.
Celle des Chantefort est adossée à la propriété familiale des parents de Michelle, maintenant occupée par sa soeur. Le rez-de-chaussée sert de cave et d'entrepôt, le premier étage abrite la cuisine et la chambre principale, le second deux autres chambres (dont la nôtre), plus une salle de bain au plafond bien pentu et un bureau ouvrant sur un joli patio couvert, taillé dans la colline à l'arrière, qui joue le rôle de salle à dîner par beau temps. Le tout rénové grand confort, tout en respectant l'antique rudesse des murs. Le temps de nous installer, notre hôtesse a préparé un élastique et savoureux aligot pour accompagner trois sortes de saucisses grillées, dont nous nous régalons. La sieste vient tout naturellement après ça.
Au réveil, nous trouvons André rivé au petit écran qui diffuse la première corrida de la Fiesta de Bilbao. Notre copain, aficionado affirmé et sans complexes, a trouvé le tour de s'abonner à la télé espagnole par satellite, pour être sûr de ne rien rater des activités taurines d'outre-Pyrénées.
Une fois la dernière mise à mort exécutée et la dernière carcasse traînée hors de l'arène par le classique attelage de trois chevaux blancs, nous redescendons sur la place du village où, derrière une belle vieille fontaine, se déroule une partie de pétanque acharnée (si un jeu aussi civilisé peut être ainsi qualifié?).
Un court trajet nous dépose à l'entrée du Château d'Ayres, un ancien prieuré aux murs couverts de lierre tout naturellement transformé en hôtel de charme. Le patron Jean-François Demontjou tombe dans les bras de nos hôtes, visiblement des habitués, et nous accueille avec chaleur. Il nous fait rapidement visiter les lieux (c'est l'heure du "coup de feu") puis nous installe à une table toute rose dressée dehors sous d'immenses chênes et sequoias. Après avoir mangé (légèrement, because l'aligot du midi) et bu un fitou très parfumé, nous causons un moment avec notre amphitryon, maintenant plus libre de son temps, et complétons la visite d'une série de salons magnifiquement tapissés et meublés et d'une salle à dîner intérieure qui me fait irrésistiblement penser à celle de la Belle et la Bête de Cocteau!
Dimanche avant-midi, Michelle nous entraîne sur les petites routes du voisinage, visiter d'abord un très beau hameau voisin fait de bergeries anciennes coiffées de lauzes (toits de pierres plates), où se déroule une fête en l'honneur de la restauration du four à pain traditionnel. Une nouvelle série de côtes en lacets plonge dans la vallée voisine puis remonte sur l'autre flanc à travers la forêt de l'Aigoual, jusqu'à la montagne du même nom.
Sur le sommet pelé, parsemé de bruyère et exposé à tous les vents, se dresse une curieuse construction à tourelle qui est, de fait, une station météo. Il y a foule, moins pour le petit musée scientifique que pour le panorama spectaculaire embrassant les quatre points cardinaux (et, par temps clair, des paysages de treize départements). Malgré le brouillard de chaleur qui trouble un peu la vision, nous identifions facilement le Pic-Saint- Loup dans la direction de Montpellier au sud, les crêtes des Cévennes au nord, les ondulations du plateau du Larzac et même les vagues silhouettes neigeuses des Alpes à l'est.
La forêt que nous traversons en redescendant, en grande partie de conifères, nous fait fortement penser à certains paysages des Laurentides -- il n'y manque qu'un lac ou deux. Le temps de revenir à Lanuéjols, André a fait griller des côtes de mouton tout en causant avec son ami et complice tauromane Bernard, venu se joindre à lui pour les prochains jours.
Re-sieste un peu plus courte, et re-corrida à laquelle nous assistons cette fois presque en entier: le satellite nous a quand même lâchés temporairement au milieu du spectacle, déboussolé par une ondée aussi soudaine que vive. Commentaires assez acidulés de nos deux experts sur la qualité inégale des taureaux et celle, encore plus modeste à leur avis, des toreros.
À la demande d'Azur, changement de chaîne pour attraper la fin de l'Open de tennis de Montréal qui, ô surprise, oppose l'Argentin Del Potro à l'Écossais Murray, alors que tout le monde salivait dans l'attente de la première confrontation Nadal-Federer depuis Madrid. J'avoue que cela enlève pas mal de piment à l'affaire, qui fournit pourtant un assez bon match jusqu'au milieu de la troisième manche, où brusquement l'Argentin craque et s'effondre.
Hier midi, avant notre départ, Azur a invité tout le monde à l'hôtel voisin, dont André et Michelle nous vantaient avec raison les prouesses en matière d'omelette aux cèpes. Après un fort bon déjeuner consommé en toute lenteur (disons que le rythme du service était bien méridional), nous avons laissé nos deux aficionados assumer en célibataires leur passion tauromachique, tandis que Michelle nous ramenait à Montpellier en empruntant le chemin des écoliers qui conduisait à travers les paysages à couper le souffle des causses (hauts plateaux du Massif central) au Cirque de Navacelles.
C'est un immense canyon, "le plus grand d'Europe" se vante le guide touristique, qui forme un amphithéâtre descendant en pentes abruptes sur trois cents mètres de hauteur jusqu'au petit village de Navacelles et à la cascade de la rivière Vis, tout au fond. Quel paysage! Nous nous arrêtons longuement pour le contempler, d'abord en arpentant le belvédère qui en longe un flanc, puis en sirotant un rafraîchissement dans un café qui le surplombe. Assez curieusement, la seule oeuvre littéraire qui y soit liée (à ma connaissance du moins) est un poème du Québécois Jean-Guy Pilon que j'avais lu dans un des premiers numéros de Liberté, quand j'étais encore étudiant. Souvenirs de jeunesse...
Nous rentrons finalement à Montpellier en longeant les belles Gorges de l'Hérault, au moment où le soleil tombe sur une journée de vraie canicule (37° à l'ombre) qui, par chance, nous a épargnés en grande partie sur nos routes de montagne. Et puis tiens! Les multiples plaisirs du week-end nous ont même fait oublier les péripéties autobuso-religieuses d'avant-hier...

mercredi 12 août 2009

10 août 2009

Pour une fois, nous avions délaissé notre repaire parisien habituel de l'avenue Kléber pour un hôtel de charme rue Monsieur-le-Prince, à trois pas de l'Odéon et du Luxembourg. Chambre coquette (un peu petite) sous les toits, petit déj dans une cour intérieure de vieilles pierres et de fer forgé adoucis par des giclées de plantes vertes, personnel qui vous traite comme de vieux amis...
L'atmosphère en ville était celle, particulière, du Paris touristique de la fin juillet, un peu moins achalandé que de coutume (sans doute un effet de la crise). Moins de Parisiens, de restaurants ouverts, de pollution, d'encombrements de circulation; plus d'étrangers un peu perdus, de files de grands cars, de queues devant les monuments. Nous en avons profité pour nous balader sur les quais, flâner sur les berges de Paris-Plages qui débutait, écumer les bouquinistes et les revendeurs de disques. Aussi pour explorer un ou deux coins que nous connaissions moins, notamment le Parc André-Citroën,

dans le 15e juste à côté du Pont Mirabeau chanté par Apollinaire et Ferré, en vue de la version originale de la Statue of Liberty de Bartholdi qui, comme tout le monde le sait, réside sur une île au milieu de la Seine.
Le Routard nous a pilotés vers trois bons choix de restaurants à prix moyen: l'Auberge Etchégorry pas loin de la Place d'Italie dans le 13e, cuisine basque et accueil chaleureux; le Progrès, bistro archi-parisien (cuisine idoine et serveuse-maîtresse-d'école rigolote) au début de la rue de Bretagne dans le Marais; et I Golosi, un italien comme on les aime avec pour patronne une mamma comme on n'en fait plus, rue de la Grange-Batelière pas loin des Grands Boulevards dans le 9e. Nous en avons retrouvé un quatrième, d'un charme fou: le Dôme du Marais, rue des Francs-Bourgeois près de la rue Vieille-du-Temple. Tous fortement recommandés.
Nous nous étions promis d'aller voir au moins deux ou trois spectacles, mais même la lecture exhaustive de Pariscope et de l'Officiel des Spectacles n'a rien déniché de vraiment intéressant: des reprises éculées et des boulevards sans élan au théâtre, des chanteurs peu connus dans les cabarets, des musiciens de 3e ordre dans les boîtes de jazz.
À défaut de mieux, l'événement central de notre séjour a donc été l'arrivée du Tour de France sur les Champs-Élysées, le dernier dimanche. Nous avions eu l'heureuse idée d'aller bruncher à la terrasse du Drugstore Publicis, à trois pas de l'Étoile. L'assiette n'avait rien de pharamineux (les prix non plus, heureusement), mais comme position stratégique, alors pardon!
Le personnel a vite compris que nous étions là pour le point de vue et que nous n'avions pas l'intention de lâcher notre table aux toutes premières loges tant que la dernière boucle ne serait pas courue. Plutôt que de s'en offusquer, ils s'en amusaient et se sont ingéniés à nous faciliter la vie, m'offrant même une chaise sur laquelle grimper pour faire des photos au passage des coureurs! Il faut dire qu'Azur, avec son flair habituel, avait déniché une Réunionnaise parmi les serveuses, et en un tour de main s'était fait des complices de tout le personnel féminin. Et comme un des garçons, passionné de voile, a compris que nous avions un joli cata aux Antilles...
Ceci dit, rien de bien spectaculaire à raconter sur la course même: longtemps avant l'arrivée à Paris, la messe était dite et tout le monde savait que l'Espagnol Contador gagnait et que le "revenant" américain Armstrong le suivait de près. Il restait à admirer le spectacle, bien plus dans la foule que sur la piste, et à se tordre le cou pour tenter d'apercevoir le sprint final qui se déroulait en fait à l'autre bout de l'avenue. Nous en avons rapporté un joli parasol jaune dont l'inscription "Tour de France 09" prouve au moins que nous y étions.
Beaucoup plus consistant a été l'autre sommet du séjour parisien (bon, vous allez encore dire que je ne parle que de bouffe, mais tant pis), un somptueux déjeuner au Relais Louis XIII, rue des Grands-Augustins, deux étoiles depuis toujours dans le Michelin et un décor historique fabuleux. Au menu, une quenelle de brochet fondante comme ça se peut pas, après laquelle nous avons partagé un croustillant caneton challandais dont la poitrine était rôtie et la cuisse confite.
Rien de surprenant à cela, le chef Manuel Martinez a fait ses classes à la Tour d'Argent, fameuse pour ses canards numérotés. Apprenant cela lorsqu'il est venu nous saluer au milieu du repas, Azur s'est mise à échanger avec lui des anecdotes plus ou moins olé! sur son ancien patron Claude Terrail, avec qui elle copinait dans les années 50-60. Résultat, nous qui étions entrés comme de vagues clients-touristes sommes sortis deux grosses heures plus tard traités comme des enfants de la maison, après un dessert à se damner et quelques digestifs d'un âge vénérable.
Retour par le TGV à Montpellier, puis une semaine complète pratiquement sans bouger un orteil pour récupérer de ce mois de vagabondage. C'est tout juste si nous avons défait les bagages le troisième jour!
Heureusement, les Chantefort du dessous ont sonné la cloche du réveil en montant prendre l'apéro pour nous inviter chez eux à Millau, le week-end prochain. Au programme, visite du fameux viaduc et du célèbre marché de produits gourmands régionaux; ça se refuse pas!
Dans l'intervalle, Jean-Pierre Dréan a aussi rappliqué pour nous intimer l'ordre exprès de l'accompagner samedi soir dernier aux Arènes de Palavas, où se tenait une grande Fiesta Gitana en l'honneur de Manitas de Plata.
Nous nous sommes donc retrouvés dans une pizzeria semi-sympa (le semi, c'était pour la patronne un peu grincheuse) avec une joyeuse équipe composée à parts égales de Français et de Québécois. Il y avait notamment le fils d'Yves Corbeil et sa copine bordelaise, ainsi que le cancérologue qui avait soigné Dréan à Montréal et sa femme, en vacances dans le Midi.
Après une pizza à la brandade de morue (si-si-si, c'est très bon), nous nous sommes dirigés vers les arènes sous un ciel noir zébré d'éclairs. Dréan nous a fait entrer par la porte des artistes (bien sûr, il connaissait tous les organisateurs), puis nous nous sommes faufilés par l'escalier des W.C. pour trouver une bonne place plus haut dans des estrades quelque peu dégarnies. Pas surprenant, il tombait des gouttes à toutes les dix minutes et le tonnerre roulait presque sans arrêt, à tel point qu'on s'est demandé pendant près d'une heure si le spectacle allait avoir lieu.
Ce que nous ignorions, heureusement, c'est qu'au même moment les dunes qui forment le bord de mer de Palavas étaient assaillies par un véritable ouragan pimenté par la foudre, qui a saccagé paillottes et campings et donné une sacrée frousse aux estivants. Mais assez curieusement, le mauvais temps a entièrement épargné la zone des arènes, si bien qu'avec près d'une heure de retard, la Fiesta a pu se mettre en branle.
Le projet, à première vue une bonne idée, était d'illustrer par la musique et la danse le long voyage qui a mené les gitans de leur lieu d'origine dans le nord de l'Inde à travers l'Asie, l'Europe et le Proche-Orient jusqu'aux Balkans d'un côté, au Maroc et à l'Espagne de l'autre. Le tout devant se dérouler sur une scène dressée sur le sable des arènes, devant un attroupement représentant un campement de gitans avec feux de camp, femmes qui dansent, enfants qui jouent et animaux qui errent en liberté.
Malheureusement, la combinaison d'une nervosité évidente causée par le mauvais temps et les retards et d'un manque flagrant de préparation et d'entente entre les groupes participants a complètement saboté le rythme et les enchaînements, surtout en première partie. Musiciens indiens, gypsies hongrois et guitaristes-chanteurs andalous étiraient leurs pièces à n'en plus finir, avec en plus d'interminables interruptions muettes pour ajuster les équipements et le dispositif, tandis que les figurants du campement communiquaient leur palpable ennui au reste du public.
Il devait bien être minuit quand, grâce surtout à un (excellent) ensemble de flamenco qui a eu le coup de génie de faire enfin le pont entre la scène en haut et le campement gitan en bas, le spectacle est retombé sur ses pattes... mais entre-temps, une bonne moitié des spectateurs avaient pris le large.
Ceux-là ont cependant raté une finale qui rachetait tout le reste: Manitas, qui avait célébré la veille ses 88 ans, faisant le tour de l'arène tout de blanc vêtu dans une décapotable turquoise des années '60, avant de monter sur scène guitare en main jouer quelques-uns de ses airs les plus aimés (ses "mains d'argent" ont encore les doigts extraordinairement agiles). Puis l'ensemble des participants sont venus se joindre à lui sur l'estrade pour compléter une fiesta qui se poursuivait encore à notre départ, passé deux heures du matin.

samedi 1 août 2009

20 juillet 2009

Nous avions l'intention de passer au moins deux jours dans l'intérieur du pays, mais les charmes de l'Apex Hotel et la lassitude de changer de gîte tous les deux jours nous incitent à changer notre projet. Nous resterons centrés sur Édimbourg, mais ferons une grande journée de tournée dans les highlands, possiblement jusqu'au fameux Loch Ness.
Duncan, le chauffeur trentenaire déniché par l'hôtel, vient donc nous prendre un matin à mi-séjour pour nous emmener d'abord au typique village de Dunkeld, dont le charme a curieusement résisté à l'inévitable touristisation galopante.
Flânerie dans les rues (et une ou deux boutiques), et surtout une heure toute paisible passée dans le parc et les ruines de l'abbaye dont la nef sert encore d'église paroissiale.
Nous nous attardons avec délectation sous les arbres immenses et sur les pelouses qui descendent en pente douce vers une paresseuse rivière où les gens du pays, assis sur des tabourets pliants, pêchent la truite sans même nous accorder une seconde d'attention.
Pénétrant dans les terres hautes, au gré de vallées se faufilant le long de vifs ruisseaux enserrés entre des collines de plus en plus abruptes, nous débouchons sur le spectacle étonnant de Blair Castle,
vaste château moyen-âgeux hérissé de tourelles et de créneaux... mais entièrement peint en blanc sous ses toits d'ardoise sombre.
Courte promenade du côté de son parc aux cerfs, où une nombreuse famille (mâle, une dizaine de femelles et trois ou quatre bambis tachetés presque trop gracieux pour être vrais) broute tranquillement à l'écart des touristes, ne s'approchant que lorsque le gardien leur apporte à manger.
Après un détour vers le "Jardin d'Hercule", un parc à l'italienne entourant un bel étang aux nénuphars en fleurs, nous reprenons la route vers le nord et la distillerie de Dalwhinnie (en Écosse, tous les villages ont l'air d'avoir des noms de scotchs single-malt... ou vice-versa).
Le quinquagénaire alerte -- faut nous voir galoper derrière lui dans les escaliers -- qui nous fait visiter est passionné par son sujet, qu'il connaît clairement de première main. Il nous fait passer par toutes les étapes, du maltage de l'orge qui s'effectue traditionnellement sur le plancher même de la distillerie, jusqu'à la double ou triple distillation puis au coupage (à l'eau pure) et au vieillissement dans une cave sombre où sont entreposés cinq mille fûts qui ne sont manipulés qu'à la main, toute machine (susceptible de faire des étincelles dans une atmosphère fortement imbibée d'alcool) y étant interdite.
Après l'inévitable achat d'une ou deux bouteilles dans la boutique attenante, nous reprenons la voiture pour chercher un endroit où manger. Mais il est déjà 14h30, et tous les restos et hôtels où nous tentons notre chance ont déjà fermé leur cuisine. Nous finissons par nous rabattre, nonobstant les réserves de Duncan, sur un modeste routier dont le stationnement est encombré de poids lourds -- un bon signe à notre avis.
Plus routier que ça, tu meurs: il y a même dans les W.C., à côté de l'urinoir, une cabine de douche pour permettre aux chauffeurs de camions de se rafraîchir! La cuisine est à l'avenant, sans chichis mais bien faite et plantureuse. Azur hérite d'une énorme salade et d'un poisson frit, je décide qu'il est temps de goûter au plat national, le "haggis", dont la description (un hachis de tripes et abats de mouton) me faisait hésiter jusqu'ici. Bien m'en prend, car avec une bière, servi en entrée avec des boulettes de patates écrasées et arrosé d'une sauce piquante, c'est excellent. Surtout suivi d'un tendre et juteux steak de gibier. L'addition pour trois s'élève tout juste à ce que nous auraient coûté un apéro et des amuse-gueule dans un restaurant montpelliérain moyennement huppé!
Vers quatre heures, bien rassasiés, nous reprenons la route pour déboucher à Fort Williams, sur les bords d'un immense fjord aboutissant éventuellement sur la Mer d'Irlande (tant pis pour le Loch Ness, c'était vraiment trop loin et de toute façon, chacun sait que le monstre est parti en vacances à l'Île de Ré). Après un bout de chemin le long de la côte, nous nous enfonçons de nouveau dans les montagnes et le parc du Loch Leven.
La route tortueuse suit surtout le fond des vallées et le rivage des nombreux lochs qui y nichent, longeant et croisant à l'occasion une spectaculaire ligne de chemin de fer à l'existence bien éphémère: d'après Duncan, à peine une dizaine de trains l'avaient empruntée avant qu'une gigantesque avalanche n'en emporte un tronçon -- sans faire de victimes, heureusement. Face à l'énormité et à la difficulté de la tâche de déblaiement et de reconstruction, les autorités ont tout simplement baissé les bras et laissé les choses en l'état.
Duncan est un type sympathique mais un peu taciturne, qui a pris un bout de temps à se dégeler et à sortir de son laïus de guide (fort compétent, soit dit en passant) pour converser d'autres sujets. Nous avons fini par apprendre qu'il a roulé sa bosse dans le Pacifique, vivant quelques années en Nouvelle-Zélande puis en Australie, où il est ensuite retourné avec sa copine américaine faire, en trois mois, le tour de la Tasmanie en vélo et en camping.
La copine (ici, ils disent plutôt "my partner", il nous a fallu un moment avant de distinguer s'il s'agissait d'un garçon ou d'une fille) est actuellement aux USA dans sa famille, attendant la réponse à une demande de visa permanent pour le Royaume-Uni. Et elle trouve qu'il ne n'appelle pas assez souvent, ce qui a incité Azur à ordonner à Duncan de stopper la voiture pour lui passer immédiatement un coup de fil!
Pour compléter la journée, notre chauffeur-guide nous a amenés voir sa merveille éco-technologique préférée, la Falkirk Wheel. Qui n'a d'ailleurs rien d'une roue, mais ressemble plutôt à un accessoire géant de robot culinaire. Il s'agit en réalité d'un ascenseur unique au monde permettant de connecter deux canaux qui relient Édimbourg à Glasgow, mais qui sont décalés de quelque 25 de mètres de hauteur.
Tournant autour d'un axe horizontal à mi-hauteur, deux immenses sas d'écluse suspendus dans des berceaux symétriques à la forme bizarroïde accueillent barges et bateaux de plaisance pour les soulever ou les abaisser, sans utiliser d'autre énergie que celle fournie par les eaux du canal supérieur! Fabuleux.
La veille de notre départ, nous sommes partis à pied nous balader dans la vieille ville, le long de ce qu'on appelle le "Royal Mile", formé de quatre rues et places qui s'étendent de l'antique château médiéval (devenu musée) au victorien palais de Holyrood, résidence officielle de la Reine lorsqu'elle est en Écosse -- autrement qu'en vacances en son château "personnel" de Balmoral.
C'est au cours de cette balade que j'ai enfin trouvé le souvenir que je cherchais pour ma soeur Marie, une authentique cornemuse en format réduit. Bien hâte de voir comment elle va se débrouiller avec.
Même s'il n'était recommandé par aucun guide et fréquenté par aucun touriste à notre connaissance, le Wee Windaes, posté en diagonale de l'archi-connue maison du réformateur protestant John Knox, nous a servi une très bonne cuisine locale: haggis pour moi (décidément c'est un goût qui s'acquiert) et succulentes saucisses de bécasse au poivre vert pour Azur.
Une chance d'ailleurs que nous avons bien mangé samedi après-midi, car dimanche matin c'est une autre histoire.
Cela faisait deux jours que j'essayais vainement de réserver des billets d'avion Édimbourg-Paris sur le site Web d'Air France. Sans succès, mais je ne m'en faisais pas trop car avant de me placarder un vilain "Sorry, service unavailable" au moment de confirmer la réservation, le système indiquait qu'il y avait amplement de la place sur le vol direct de 9h10 que nous voulions prendre.
Oh yeah? Lorsque, découragé après sept tentatives infructueuses, je me suis résigné à subir les affres du système de réservation téléphonique samedi après-midi, la demoiselle que j'ai fini par toucher après un bon vingt minutes de musak m'a gaiement révélé que (1) il ne restait plus que trois places à bord, dont deux en classe affaires et que (2) pour nous garantir la réservation jusqu'au lendemain, il fallait que nous lui fournissions une adresse et un No de carte de crédit "british" bon teint, sinon elle ne répondait de rien.
Mémémémé! Un, j'ai des cartes françaises et canadiennes en parfait ordre de marche; deux, vous êtes une ligne française et non britannique, que je sache? "Sorry, sir, mais la loâ c'est la loâ, rien à faire." Rien? "Yes, vous pouvez aller acheter directement vos billets à l'aéroport. Mais comme on est samedi, le guichet ferme à five P.M. et vous n'aurez sans doute pas le temps." C'est gai, oui?
Sachant que nos réservations étaient valables jusqu'à minuit, nous sommes quand même partis tôt dimanche matin pour arriver à l'aéroport vers 7h45, amplement à temps pour "notre" avion. Il est quand même peu probable qu'un loustic ait la curieuse idée de racheter nos billet dans le milieu de la nuit. Penses-tu!
Au guichet d'Air France, on nous apprend (dans la langue de Shakespeare, of course) que les billets ont bel et bien été vendus, et qu'il ne reste plus une seule place. "Vous pouvez toujours prendre le vol suivant qui décolle à midi 10, je vous réserve des.... oups! Complet, celui-là aussi." Le suivant? À 17h30. Il reste des places en classe affaires.
Faute de mieux, que voulez-vous? OK. On nous propose quand même de nous mettre en liste d'attente sur le 12h10, si jamais des passagers ne se présentaient pas? On dit oui, bien sûr, et qu'on reviendra au guichet sans coup férir à 10h45 pour prendre des nouvelles. En passant, sur le comptoir trône une gentille affichette disant que le guichet-billets est ouvert tous les jours jusqu'à 19h30. Si on aurait su!
Comme on est dimanche et que de toute façon l'aéroport n'a pas de resto, seulement un café genre Starbucks à chaque bout, le menu du petit déj consiste en café, brioche et eau minérale (pas même de jus frais). On n'est plus à l'Apex, il s'en faut de beaucoup.
Retour au guichet, pour une autre mauvaise nouvelle: on ne saura pas avant 11h30 s'il y a des places à bord du 12h10. Pouvons-nous au moins enregistrer d'avance nos bagages, comme ça on pourra franchir le barrage de sécurité et attendre dans un confort relatif au Salon d'Air France, auquel nos billets hors de prix nous donnent droit? Nyet. Pas d'enregistrement avant la confirmation, et au max deux heures avant le départ.
Finalement, à 11h40, la préposée aux ventes nous envoie presto au comptoir d'embarquement, il y a de la place à bord. Sauf que. À la pesée, une de nos valises fait cinq kilos de trop (la limite est désormais de 32 kilos, règle internationale). La gérante qui s'occupe des retardataires décide qu'elle ne nous laisse pas passer, ça va prendre trop de temps. Trois minutes après, les bagages sont rééquilibrés et repesés, mais rien n'y fait. Elle a pris sa décision et refuse de se déjuger.
Elle nous enjoint de nous représenter au comptoir à 15h30 pour l'enregistrement, pas une minute plus tôt. Re-Starbucks, cette fois pour des sandwiches (oeufs durs, fromage jaune, jambon pâlot) et encore de l'eau. Lecture des journaux d'avant-hier et Sudoku, y'a même pas de télé et le stand à journaux n'a que de l'engliche.
Vers 14h45, me dégourdissant les jambes, j'aperçois de loin une file de gens qui semblent attendre devant le comptoir d'enregistrement d'Air France. Et c'est le cas. Retour en quatrième vitesse au Starbucks récupérer le chariot et Azur (pas forcément dans cet ordre) pour enfin nous approcher du Graal. Notre charmante gérante, encore elle, ne s'excuse en rien (c'est nous qui avons dû mal comprendre, et puis elle sait qu'on est des clients, mais elle a d'autres chats à fouetter! Allez ouste, en ligne!).
Au bout d'un moment, je me rends compte qu'elle nous a pointés sur la queue "économie", alors que l'allée menant au comptoir "affaires" est vide. Changement de cap, qu'elle observe en fronçant les sourcils mais sans finalement dire quoi que ce soit.
Dernière péripétie: après une heure et demie d'attente (au salon, enfin, où il y a de la bibine et des sandwiches de meilleure qualité), nous finissons par gagner nos places à bord... pour apprendre qu'il n'y aura pas de repas chaud pour nous, ils ont été décommandés "parce qu'apparemment vous avez changé de vol au dernier moment", nous explique le steward. Lorsque nous lui expliquons la situation, il me tend un formulaire de plainte en précisant que si je le remplis tout de suite, il va lui-même le contresigner. Gentil, mais en attendant, re-sandwiches avec, heureusement, un bon bordeaux.
Si vous saviez comme les brochettes poulet-et-boeuf du modeste sushi à côté de notre hôtel parisien, rue Monsieur-le-Prince, goûtaient bon même à onze heures le soir, en arrivant de Charles-de-Gaulle!

17 juillet 2009

L'Apex Hotel de Waterloo Place, une fois que nous réussissons à le trouver après plusieurs tentatives, est une très agréable surprise. Je l'avais déniché sur Internet en désespoir de cause, tous les "bons" hôtels recommandés par les guides étant complets. Et malgré sa cote "quatre étoiles", le prix plutôt "deux étoiles" me faisait craindre le pire.
Pas du tout. Derrière une façade élégante début XIXe juste à côté d'un petit pont à arches à trente pas du coeur de la ville, c'est un "boutique hotel" récemment ouvert au décor moderne mêlé d'un peu d'ancien, équipé d'un très bon bar et d'un restaurant plus qu'acceptable. Notre chambre, qui donne hélas en partie sur un immeuble en rénovation qui nous cache une bonne partie de la vieille ville, est grande, jolie et très confortable. À tel point que dès mardi matin, après avoir goûté le somptueux petit déj à l'anglaise offert avec la chambre, je fonce à la réception prolonger de trois jours notre réservation!
Pour faire connaissance avec Édimbourg, dont nous savons que c'est une ville très étendue, nous prenons le classique bus touristique à deux étages, qui a notre étonnement prend à peine deux heures pour faire le tour de ce qu'il estime valoir la peine d'être vue. Après réflexion, nous comprenons que (a) certains des sites intéressants, comme Queen's Ferry et la chapelle de Rosslyn (rendue encore plus célèbre par Da Vinci Code) sont trop excentrés pour justifier le trajet et que (b) plusieurs autres sont dans des zones piétonnes (notamment The Castle, spectaculaire) dont le bus ne peut s'approcher.
Les deux premiers jours, nous circulons surtout dans la "Nouvelle ville" qui est un peu l'équivalent du Paris haussmanien: belles grandes avenues se croisant à angles droits, places carrées dont les grilles ouvrées protègent de jolis parcs urbains, immeubles bourgeois du milieu du XIXe abritant aujourd'hui des bureaux et des commerces, dont toutes les boutiques de luxe de la ville. Aux deux extrémités, les deux grands hôtels victoriens cinq étoiles, le Caledonia de pierre rouge vif au spectaculaire pignon et à l'entrée décorée d'une colonnade,
et le gris sombre Balmoral, à la façade ultra-sculptée surmontée d'une tour d'horloge si haute qu'elle sert de point de repère presque partout en ville.
La première chose qui nous frappe en circulant dans les rues est le type physique des Écossais: au moins la moitié de ceux et celles que nous croisons ont des têtes rondes rousses ou brunes, bien enfoncées sur des épaules massives et des corps compacts. La seconde est leur informalité assez bon enfant, qui tranche nettement avec le tempérament plus sec et plus formaliste des Anglais. La troisième, que ce côté presque bonasse peut s'effacer instantanément sous des poussées de colère aussi féroces qu'imprévisibles.
Recommandation commune de Michelin et du Routard (ce n'est pas si fréquent), l'Oloroso est un resto très Philippe Starck, juché sur le toit d'une des belles maisons de Castle Street. Deux qualités lui font pardonner son aspect vraiment trop tendance pour notre goût: une cuisine de produits locaux haussée au niveau de la véritable gastronomie, et une vue imprenable, de sa terrasse, sur une bonne partie du vieux quartier et notamment sur le Castle.

13 juillet 2009

Malgré la différence de langue et de climat, nous nous sentons presque chez nous à York. Comme Montpellier, c'est une ville de taille moyenne, fortement marquée par son université et jouissant d'un centre piétonnier agréable. On peut faire facilement à pied le tour de ses principaux attraits, en particulier le Minster, sa cathédrale et ancienne abbaye aux vitraux exceptionnels.
Peu de très haute restauration, mais comme à Montpellier aussi, un bon nombre de petits restaurants de bonne qualité à prix doux, ajustés à la bourse des étudiants. Plus un musée exceptionnel, celui de l'histoire des chemins de fer, situé derrière la très belle gare victorienne et son hôtel d'époque (le Royal York, what else?).
Samedi matin, nous sommes partis explorer, et avons immédiatement débouché sur une course de bateaux-dragons (curieusement semblables à ceux de Singapour il y a quatre ans!) qui se déroulait près d'un pont enjambant l'Ouse tout près de l'hôtel. Nous avons continué la balade à travers le vieux quartier du marché, jusqu'à un sympathique restaurant de fruits de mer, le Loch Fyne (délicieux flétan et truite).
Au mur, une affiche claironne la grande semaine locale de courses de pur-sang, qui se termine justement cet après-midi. Tiens, pourquoi pas? Un taxi nous amène à l'hippodrome situé aux portes de la ville, à travers un embouteillage monstrueux: le Racing Week, c'est clairement tout un événement pour York et sa région.
À notre grande surprise, une bonne moitié des amateurs de courses ont sorti leur tenue des grands jours: les femmes en robe de couleurs vives (parfois) à crinollines et coiffées (souvent) d'invraisemblables chapeaux à fleurs grands comme des parasols, les messieurs en complet gris-cravate, incluant l'occasionnel haut-de-forme. Moi qui croyais que ce genre de déguisement était une licence poétique que s'était offerte le réalisateur de "My Fair Lady", j'ai presque l'impression d'être sur le site du tournage.
D'ailleurs, impossible de pénétrer sans une "tenue correcte" dans les zones huppées de l'hippodrome: avec nos jeans-sandales, nous n'avons droit qu'à la tribune populaire, quel que soit le prix que nous sommes prêts à y mettre. Et même là, le nombre de complets et de robes-coquetel est étonnant, autant que la foule: il doit bien y avoir 20-25 000 personnes assemblées dans les divers enclos et tribunes.
Pas besoin de dire que dans les circonstances, l'intérêt est bien plus au parterre et dans les estrades que sur la piste même. D'autant plus que la multitude de stands de bookmakers affichant qui sur une ardoise ou un carton griffonné, qui sur un tableau lumineux dernier cri les cotes les plus alléchantes, ajoute à la couleur (et au bruit) du spectacle.
Pour la course principale, un Grand Prix doté d'une bourse de 150 000£, je décide de tenter ma chance et fais du shopping pour les meilleurs "odds" sur le No 4 (pigé au hasard, je n'y connais rien ici), qui oscille entre 10 et 15 pour 1. Je me décide enfin pour SportingBet, qui offre du 14 mais semble mieux équipé et plus sérieux que la plupart de ses rivaux. Après avoir écouté la façon dont les "punters" énoncent leurs paris, je m'avance avec assurance: "Ten each way on the four." Un rouquin en costume olive me tend aussitôt un coupon de caisse qui est mon billet.
Nous dénichons une place assise dans les marches de la grande estrade, le dos à une rampe d'escalier, nous relevant seulement au départ de l'épreuve. La piste est immense, si bien que la course d'un mille et deux furlongs démarre tout à l'autre bout, les chevaux ne nous paraissant guère plus gros que des souris derrière la barrière. Heureusement, le tableau d'affichage au milieu du champ se transforme en écran géant, offrant en gros plan les premières phases de la compétition.
Dans l'intervalle, les cotes ont évolué, mon No 4 étant désormais estimé à 25/1; j'aurais dû attendre. Pour l'instant, il se comporte pas mal, se tenant parmi les cinq ou six premiers. C'est seulement après le virage final, lorsque la quinzaine de concurrents se présentent sur le dernier droit (qui doit bien faire un kilomètre), que nous pouvons regarder notre argent courir "en direct".
Un instant, je crois avoir touché le gros lot: à 2-300 mètres de l'arrivée, le 4 s'est hissé en tête et semble vouloir tenir le coup. Faux espoir, le 2, grand favori, vient le coiffer au fil d'arrivée suivi du 6. Bof, je n'ai pas tout perdu, le pari placé me rembourse ma mise, plus le prix d'entrée.
Toutes ces émotions nous ont donné soif, nous arrivons à capturer une table dans la brasserie derrière les estrades, que nous finirons par partager avec trois dames à chapeaux qui engoutissent des quantités impressionnantes de saucisses-purée et de rosbif-Yorkshire pudding, sans compter des pints de bière locale.
Après deux autres épreuves moins excitantes (pour pouliches sur courte distance et pour novices de 3-4 ans plus ou moins estropiés), nous décidons de nous défiler avant la fin pour éviter la galopade vers les stationnements et les taxis.
Dimanche, nous complétons notre tour de ville et suivons une recommandation du routard, le restaurant Melton's, champion de la cuisine locale... et des portions gargantuesques. Ma tourte au steak et à la bière est aussi énorme que savoureuse, Azur hérite d'un foie de veau-bacon de très bon niveau. Pause à la terrasse d'une taverne au bord de l'Ouse, pour contempler les ébats des cygnes, oies et canards en sirotant un digestif.
L'hôtel nous a déniché un chauffeur aussi discret que compétent pour la dernière étape de notre trajet vers le nord. Nous faisons un détour vers la superbe petite ville de Dunham, antique et coquette, à la sortie de laquelle nous nous arrêtons pour bouffer dans un resto de bord d'autoroute, une des rares vraies déceptions du voyage: décor prétentieux, barman revêche, service inexistant, nourriture standard sans saveur. Fallait bien que ça arrive au moins une fois, pour justifier tous ces préjugés contre la cuisine anglaise!
Pour entrer en Écosse, nous quittons l'autoroute et zigzaguons par monts et par vaux à travers le joli parc des Lothians. Le temps se couvre au moment où nous franchissons le Mur d'Hadrien (une ruine à peine perceptible sous un vallonnement de gazon qui se perd à l'horizon vers l'ouest) et atteignons une borne de pierre symbolique qui marque "The Border" entre l'Angleterre et sa voisine du nord.
Graduellement, le paysage devient plus sauvage et plus tumultueux, avant de s'apaiser à l'approche de la capitale. Édimbourg est sous une pluie fine quand nous y entrons en fin de journée, tout paraît gris et sévère.