jeudi 17 août 2017

Le bonheur d'un pays sans foi ni loi

Cela m'est venu tout d'un coup, assis à un terrasse de l'Est de Montréal, en dégustant un surf'n turf (merci, le Vieux Duluth): Le Québec est un pays paisible, différent du reste de l'Amérique du Nord — et probablement du reste de l'Occident -— pour la plus simple des raisons: parce qu'il est un pays littéralement sans foi ni loi. 
Sans foi parce que miraculeusement, quelque part dans les années 1960, nous avons jeté par-dessus les moulins la gourme de notre hypocrisie catholique pour accorder une confiance sans doute un peu exagérée à une morale personnelle dictée par nul crédo descendu du ciel, mais fondée sur la solidarité bien terrienne que nous avait imposée la colonisation d'un territoire hostile. Et non seulement cette expérience nous a divorcés de la «foi de nos père», elle nous a rendus profondément sceptiques à l'égard de toutes les autres. C'est d'ailleurs là, bien plus que dans de supposées xénophobie ou islamophobie, qu'il faut chercher surtout la cause de notre malaise face à la volonté de nos musulmans (et de nos juifs) de s'afficher publiquement comme tels.
Nous sommes sans loi parce que toutes nos lois pendant des siècles nous ont été imposées de l'extérieur, que ce soit de Versailles, de Londres, d'Ottawa ou d'une élite locale qui pactisait avec l'«Anglais», qu'il soit d'ici ou d'ailleurs; donc, notre respect pour les règles qui nous régissent est pour le moins conditionnel et sujet à révision. Et je suis convaincu que pour notre démocratie et notre capacité de vivre ensemble notre diversité, c'est tant mieux.
J'ajoute une précision que m'inspire une discussion sur le sujet avec ma soeur Marie. Notre méfiance envers la loi, curieusement, ne s'accompagne pas d'un rejet de l'État (comme celui de nombreux Américains, par exemple). Tout en refusant d'obéir aveuglément aux règles venues d'en haut, nous acceptons la pertinence et la nécessité d'une autorité qui incarne la collectivité et le bien commun. Laïque, frondeur mais solidaire me paraissent trois traits marquants du «modèle québécois» issu de la Révolution tranquille...

mercredi 2 août 2017

Un survol miraculeux

À 12 000 mètres d'altitude dans un Airbus, j'écoute Monk égrener les 10 minutes de «Functional» sur le disque Thelonious-Coltrane (1962?) et c'est magique, l'essence même de ce sortilège qu'est la musique. On entend presque Coltrane, silencieux et pourtant très présent dans le studio, mais bouche bée, qui pense «Mais comment je vais intervenir là-dedans?» et qui décide: «Pas touche. On écoute.» Deux génies à l'oeuvre avec pour fond de scène les noires montagnes et les côtes ciselées du Groënland, écharpées de glaciers éclatants, qui filent sous nos ailes.
Voyage de retour un peu échevelé grâce surtout à la grande pagaille de la SNCF, qui a démarré il y a trois jours à la Gare Montparnasse et qui au lieu de se corriger contamine maintenant tout le réseau, TGV compris. Pour faire court, notre trajet de train Montpellier-Charles-de-Gaulle 2 a pris plus de cinq heures, au lieu de moins de quatre, et le personnel d'assistance à la mobilité réduite, habituellement serviable et sympa, était sur les dents, grognon et inefficace.
À Montpellier il a fallu monter à bord avec nos bagages par nos propres moyens, à CDG le jeune homme qui nous attendait n'avait pas de fauteuil roulant, et le bureau d'aide auquel il nous a envoyés nous a refoulés d'un bref «Au moins 3/4 d'heure d'attente»... alors que notre avion décollait tout juste une heure plus tard! La préposée d'un autre bureau un peu plus loin a choisi de répondre en priorité à un type grossier qui a profité de ma lenteur pour me couper, et elle a eu le culot de m'engueuler parce que je protestais.
Le ton a monté, et un miracle s'est produit. Un jeune Guadeloupéen des services d'entretien m'a entendu et s'est approché: «Non, on ne traite pas les voyageurs comme ça». Il a pris les choses en main, abandonnant sa tâche pour dénicher à Azur un fauteuil roulant de première classe, et à moi un chariot à bagages, avant de nous entraîner au pas de course à travers les aérogares 2E, 2C et 2A.
«Ça ne sert à rien, a-t-il pourtant commenté; les enregistrements sont fermés une heure avant le départ, même si le personnel d'Air Canada est encore au comptoir, ils ne vont pas vous prendre.» Mais nous avons persisté, jusqu'à un second miracle: la directrice du comptoir était en train de fermer les ordis quand elle nous a vus arriver avec tout juste 25 minutes de jeu. «Désolée, c'est trop tard», a-t-elle d'abord dit, puis, consultant du regard la dernière préposée encore sur place, elle a changé d'idée: «Appelle l'avion et demande-leur.»
Cinq minutes plus tard, l'ordi rallumé et les bagages enregistrés en catastrophe, nous galopions de nouveau vers la police des frontières (expéditive) puis les barrières de sécurité, où le personnel averti au téléphone s'est montré d'une spectaculaire gentillesse. Nous sommes enfin montés à bord trois minutes exactement avant l'heure programmée du départ — non sans avoir entendu au moins trois fois les haut-parleurs tonitruer dans tout l'aéroport «Dernier appel! Dernier appel! Les passagers Azur et Leclerc doivent se présenter de toute urgence à la porte A38...»
Et c'est comme ça que, miraculeusement, j'ai pu écouter Thelonious me pianoter «Functional» au-dessus du paysage fantasque du Groënland.
Grand merci à la Guadeloupe et aux gens d'Air Canada... et au diable la SNCF!

jeudi 20 juillet 2017

Plus français que ça...

(Repris de vendredi dernier:) Je regarde sur France-2 le Tour de France s'égailler dans les lacets des Pyrénées, tout en buvant une Suze et grignotant un saucisson sec d'Auvergne. Les portes sont grandes ouvertes sur ma terrasse donnant au loin sur le Mont Saint-Clair, cher à Brassens, qui vibre sous un soleil de canicule heureusement tempéré par un souffle de mistral et traversé par la stridence des cigales... Que demander de plus?
Et ça me fait penser à Mauriac — pourtant pas un de mes poètes favoris, mais:
«Aux jours où la chaleur arrêtait toute vie,
Quand le soleil, sur les labours exténués,
Pressait contre son coeur le vignoble muet,
A l’heure où des faucheurs l’armée anéantie
Écrasait l’herbe sous des corps crucifiés, —
Seul debout, en ces jours de feu et de poussière,
En face du sommeil accablé de la terre,
Assourdi par le cri des cigales sans nombre,
Je cherchais votre coeur, comme je cherchais l’ombre.» 
Chanté par Gréco, c'est mieux encore.
(Ce matin:) Nous retrouvons graduellement le rythme de vie languedocien, une sorte de farniente actif: rien de spécial à faire, mais le train-train quotidien nous oblige à bouger pour aller au marché, manger à une terrasse, retrouver des copains pas vus depuis un an... La chaleur intense a posé problème pendant quelques jours, mais depuis le week-end la température est plus modérée même au grand soleil (300 jours par an ici).
La disparition de Max Gallo me fait un petit chagrin, sans plus. Il était sympathique et d'une scrupuleuse politesse lorsque nous nous étions croisés dans un Salon du Livre (Paris?), mais ses grosses briques historiques (j'ai son De Gaulle devant le nez) me laissaient un peu indifférent, tout comme le foisonnement de «la Baie des Anges» et son parcours politique m'énervait souvent. Par contre, le modeste — en apparence — «Que sont les siècles pour la mer» m'avait enchanté il y a bientôt 40 ans, avec son ample fresque méditerranéenne curieusement peuplée uniquement de petites gens. C'est le meilleur souvenir que je garde de lui.

mardi 11 juillet 2017

En grand deuil!

Serge Legagneur. Un puissant rayon de soleil haïtien qui depuis 1965 ouvrait la littérature et la pensée québécoise de la Révolution tranquille au reste d'un monde francophone et bigarré. 
Un discret omniprésent et extraverti, un imperturbable ultra-sensible et ultra-chaleureux qui a enchanté nos nuits du Perchoir d'Haïti et de l'Assoç Espanola de sa poésie un peu mystérieuse, en même temps sévère et charmeuse, un éternel ami trop rarement revu — nous nous étions pourtant juré au téléphone, en début d'année, des retrouvailles fastueuses cet automne à notre retour. 
"Si l'un d'entre eux manquait à bord, (...) Jamais son trou dans l'eau ne se refermait", disait Brassens. Le trou que laisse Serge dans le sillage du Bum chromé où nous voguions au large de la Martinique pendant que le cancer l'emportait à Montréal est immense. Et je pleure.
Cette nouvelle, relayée avec un peu de retard par ma soeur Marie à partir d'un bel article du Devoir, a assombri un retour plaisant mais  un peu difficile des Antilles à Montpellier, où nous attendait un appartement chaudement ensoleillé et propret, grâce aux soins de la chère Ingrid Segura.
La phlébite dont Azur se croyait débarrassée à Montréal a semblé refaire des siennes sous le climat tropical à la fois humide et torride du début de la saison des tempêtes; sa jambe gauche se remet à enfler et manque de force. Heureusement, nous retrouvons près de notre second chez-nous Manuel, le sympathique médecin montpelliérain de l'amie Denise Boucher, qui saura bien trouver le remède approprié.
La fin du séjour en Martinique s'est plutôt bien passée, les cousins et amis Raphaëlle et Charles Larcher sont d'abord venus déguster à bord du Bum Chromé, dans la Petite Anse d'Arlet, le court-bouillon final du quasi monstrueux barracuda pêché deux jours plus tôt; puis, l'avant-veille du départ, ils nous ont emmenés au Diamant, le village natal d'Azur, qui tient toujours à passer au cimetière où sont enterrés sa grand-mère Cécé et une bonne partie de sa parenté. Visite couronnée par un dîner antillais (féroce de hareng, petits pâtés et colombo de poisson) concocté par Raphaëlle et épicé d'un vif débat politique avec leurs copains Marlène et Yves, sur leur délicieuse terrasse qui surplombe toute la plage diamantinoise.
Le vol de nuit du Lamentin à Paris sur Air Caraïbes (bon menu conçu par notre ami Jean-Charles Brédas) s'est très bien déroulé, grâce notamment à un exemplaire service d'assistance à l'embarquement/débarquement, mais c'est au matin à Orly que ça s'est gâté: pas d'accès à un salle d'attente, seulement un buffet médiocre surachalandé de familles en bruyant et remuant départ de vacances... et par surcroît la navette pour Montpellier avait pas mal de retard. Cela a étiré à six longues heures un hiatus que nous trouvions déjà interminable entre les deux vols, jusqu'à la grimpette des hautes marches de l'escalier depuis le tarmac vers un Bombardier étroit et congestionné.
Pas un bon plan, ce tout-en-avion. La prochaine fois, on revient finir le trajet en confortable et presque toujours ponctuel TGV.

vendredi 30 juin 2017

Barracuda en barbecue

Il fait un temps idéal pour une balade en mer au large de la Martinique, sans doute, mais à moteur! Pour la voile, «pétole» comme disent les marins d'ici: pas un souffle de vent dans un ciel où flânent quelques touffes d'ouate, sur une mer d'huile à peine ondulée d'une houle que la météo mesure généreusement à 20-40 cm; le gennaker habituellement fier et bombé pendait tout flasque au grand mât, il a fallu l'enrouler. Nos deux diesels Volvo neufs ronronnent, pépères, à six noeuds de vitesse, en arrière-plan du nouveau disque de Michel Robidoux dont j'ai écrit une des chansons.
Tout à coup, en tournant péniblement la pointe du Carbet pour mettre le cap vers un Saint-Pierre écrasé de soleil malgré les éternelles nuées qui panachent la Montagne Pelée, un brusque sifflement trahit le raidissement de la ligne de pêche qui traîne loin derrière le Bum Chromé. «Poisson!» hurlent en coeur nos deux équipiers. Comme tout bon marin antillais, le capitaine Marco et son second Charles dit Twiggy lâchent tout ce qu'ils sont en train de faire et foncent sur la canne fixée au garde-fou arrière, laissant le bateau se débrouiller comme il le pourra. Entre la passion de la pêche et la sécurité en mer, on sait qui va gagner à tout coup. À leur décharge, ils savent que je suis là pour mettre la main sur la barre au besoin et zigzaguer entre les bouées quasi invisibles marquant les casiers de pêcheurs et celles, plus costaudes, qui coiffent quelques épaves coulées lors de la tragédie de 1902. Ce qui ne m'empêche pas de tourner souvent les yeux vers ce qui se passe sur la jupe tribord arrière.
Il est vite évident que notre visiteur et éventuelle prise est tout autre chose que les habituels thazard ou daurade plutôt résignés. Ce qui tend la ligne à sa limite plus de cent mètres derrière nous se débat avec une férocité qui le fait jailler par moments à près d'un mètre au-dessus de l'eau, la queue vigoureusement arquée dans un fouettement d'écume. Même Azur, peu portée sur la pêche, suit la bataille de près.
Il faut pas loin d'un quart d'heure pour fatiguer la bête, avec la peur constante de la voir casser la ligne et s'échapper, et pour l'amener à portée de la gaffe de Twiggy tandis que Marc active avec force le moulinet; une dizaine de solides coups de maillet suffisent à peine à l'étourdir une fois hâlée sur la jupe arrière puis sur le sol du cockpit.
Avec jubilation, nous contemplons le fruit de nos efforts, un superbe barracuda qui fait sans doute un mètre cinquante et une douzaine de kilos; il a une tête étroite mais plus longue et plus haute que ma main, trouée de deux yeux noirs de la taille d'une pièce d'un euro et fendue d'une vaste gueule portant une dizaine de crocs bien pointus.
Aussitôt, le programme que nous avions fixé pour le reste de la journée prend le bord et le plancher prend des airs d'étal de poissonnier, inondé de sang et semé d'écailles translucides et luisantes. Il est vite apparent que notre capture dépasse la capacité même des plus gargantuesques de nos appétits et qu'il faut penser à la partager en trois ou quatre repas. En combien de pièces la débiter, et de quelle épaisseur? On fait quoi de la tête et de la queue? Cuisson en blaff épicé, en court-bouillon classique ou barbecue sur charbon de bois avec sauce piquante?
Après un débat acharné, nous convenons qu'une chair si fraîche mérite les honneurs de la grillade la plus immédiate; d'autres formules culinaires suivront les prochains jours. Sitôt à quai, Twiggy et moi nous précipitons vers le marché voisin pour nous procurer les condiments et accompagnements appropriés — nous savons d'expérience que les maraîchers, fruitiers, épiciers et bouchers saint-pierrais ont tendance à ranger leurs étalages dès la grosse chaleur du midi arrivée. Nous survenons juste à temps: à peine avons-nous acquis les portions d'accras de morue, légumes créoles, oignons pays et piments requis, ils sont déjà en train de fermer boutique.
Pendant notre absence, le skipper a passé le plancher du cockpit à la grande eau et mis en marche l'allumage du barbecue au charbon de bois. C'est finalement peu après 14 heures que nous pouvons nous mettre à table devant le plus appétissant des menus: des accras arrosés de ti'punch ou de porto blanc, puis une montagne de darnes de barracuda dorées à point, accompagnées d'une sauce bien piquante, d'une purée parfumée à l'oignon vert, de lentilles et d'une salade laitue-tomates. Sans compter un petit rosé de Saint-Tropez venu échouer, qui sait par quel hasard, dans un marché de la Caraïbe.
C'est seulement huit jours après notre arrivée de Montréal au Marin que nous avons pris la mer, presque contraints et forcés: en fin de semaine dernière, le cadet des frères Jean-Joseph, patrons de la Marina, est venu nous avertir que plusieurs des pontons du port de plaisance, dont le nôtre, seraient bouclés pendant deux jours ce week-end à cause d'un grand concert (payant) des musiciens du mythique groupe Kassav. Il nous donnait le choix de partir nous balader ailleurs, ou de transférer temporairement notre résidence flottante vers un autre amarrage, plus éloigné et moins confortable.
Nous avons donc quitté le port mardi trois jours après la Saint-Jean, avec notre équipage habituel. Ne sachant pas trop comment notre santé allait répondre au changement assez brusque de régime de vie (Azur relevant d'une phlébite qui la laissait plutôt flageollante sur ses jambes et moi d'une opération de la cataracte sans compter de nouvelles douleurs d'arthrose au bas du dos), nous avons choisi de ne pas nous aventurer au grand large, malgré une grosse envie de revisiter les Grenadines au sud, mais de nous contenter de cinq jours d'un nonchalant cabotage en suivant la Côte Caraïbe de l'île.
Première étape agréable et sans histoire, la transversale tout au long de la façade sud de la Martinique, du cul-de-sac du Marin au Rocher du Diamant, par beau temps et vent arrière, puis la brève remontée jusqu'à la plus petite et la plus pittoresque des Anses d'Arlet. Quatre heures de plaisir facile, le temps de retrouver le pied marin et de renouer avec le rythme bien particulier de la vie sur un voilier — que nous avions quitté, il faut le rappeler, il y a presque un an et demi.
Là, comme nous n'arrivions pas à joindre les amis du Diamant qui devaient venir nous chercher au quai pour permettre à Azur son habituel pélerinage sur le tombeau familial du cimetière local, nous avons décidé de nous contenter d'une trempette dans l'eau vert pastel sur fond de sable blond de la plage puis de nous prélasser à bord, en nous contentant d'un repas (plutôt médiocre, hélas) que nous sommes allés chercher dans un restaurant du bourg voisin.
Doux et mélancolique souvenir, c'est sur cette même plage — qui n'a pas changé d'un iota — qu'il y a quarante ans nous avions terminé une soirée mémorable avec Gilles Vigneault et notre vieux copain un peu pirate, Jean-Marie Deschamps, aujourd'hui disparu. Ce dernier avait ouvert dans les collines derrière le village un bar-restaurant, le California Saloon, qui connaissait un vif succès. En allant l'y retrouver, j'ai croisé Claude Fleury, l'alors incontournable secrétaire de Vigneault: «Leclerc? Quoi qu'a fait là?» - «Et toi? Es-tu ici avec Gilles?» Il s'est avéré que oui: Vigneault était en vacances avec sa femme Alison et leurs jeunes enfants dans une villa louée aux Trois-Îlets voisins.
Illico, nous avons pris rendez-vous pour nous retrouver au souper chez Deschamps, où la maîtresse de maison Véronique (que nous avions présentée à son mari quelques années plus tôt à Montréal) nous a concocté un véritable banquet à la créole, somptueusement arrosé. Alison et les enfants étant rentrés se coucher, nous avons continué avec Vigneault une de ces longues conversations à bâtons rompus dans lesquelles il brille de tous ses feux et dont j'avais l'habitude depuis nos premières rencontres à Québec quand j'étais étudiant et lui, prof de collège. Inévitablement, ça s'est complété sous les étoiles passé minuit, tous assis à l'indienne sur le sable de la Petite Anse, la plupart du temps avec une bouteille de vieux rhum entre les jambes et une chanson québécoise aux lèvres...
Le lendemain mercredi, nous avons levé l'ancre un peu tard pour la courte étape jusqu'aux Trois-Îlets. L'idée était de flâner en route, explorant les jolies criques (Anse noire, Anse blanche) qui creusent la côte et le voisinage de l'Îlet Ramier, lieu fameux de plongée et rendez-vous des dauphins et des baleines. Mais le temps a refusé de coopérer, ne nous offrant qu'une série quasi ininterrompue d'averses parfois violentes, parfois plus calmes mais d'une densité bien tropicale. Pour «admirer» le paysage filtré par un rideau gris de pluie, pas d'autre choix qu'en maillot de bain, frissonnant sur le skybridge mal protégé, ou à l'abri du cockpit avec ses rideaux semi-transparents plastifiés.
La météo a aussi contribué à bloquer le reste du programme de la journée, qui consistait à nous délecter d'un repas gastronomique dans un des bons restos du quartier touristique, de préférence en compagnie du couple antillais-québécois Léna et Jean-Marie, qui habitent tout près à l'Anse-à-l'Âne. Pour le resto, il a fallu nous contenter du Bodlamer, table de l'hôtel Bambou qui a l'avantage d'être située à quelques pas du quai, mais dont la qualité a pâti depuis notre dernier passage il y a deux ou trois ans. De plus, Léna et Jean-Yves étaient au boulot dans la journée, et le soir hésitaient à braver le mauvais temps pour nous retrouver à bord, d'autant plus qu'ils en sont aux dernières étapes des préparatifs d'un prochain déménagement définitif de la Martinique au Québec. Rencontre donc remise.
Heureusement, jeudi matin s'est levé dans les roses et les oranges d'une aube radieuse, reflétés par une mer calme comme le proverbial miroir. Même sans vent, l'étape vers Saint-Pierre s'est déroulée dans la plus grande bonne humeur, pour atteindre son sommet dans la pêche au barracuda décrite ci-dessus...
En passant, nos inquiétudes sur la santé étaient vaines: les yeux ex-cataractés protégés par des lunettes de soleil adéquates se portent très bien et dans le jour, les plaisirs actifs de la voile tendent à me faire oublier le mal de dos; quant à Azur, l'air de la mer et le soleil-pays lui font retrouver une rassurante seconde jeunesse — même si dans ses moments de grogne, elle s'en défend, car elle adore qu'on la soigne aux petits oignons!

mardi 16 mai 2017

Plein emploi, piège à c...

La Révolution de l'information et le dérèglement de l'environnement sont deux phénomènes récents dont les implications économiques sont évidentes, mais qui étaient totalement inconnus et imprévisibles de la fin du 18e siècle au début du 20e, à l'époque où s'est développée la théorie «classique» qui est la pierre d'assise du capitalisme contemporain. 
La première a un impact important sur la production et la distribution des biens et donc sur l'emploi, le second pose dans des conditions nouvelles et urgentes la question de l'exploitation des ressources naturelles et de la croissance industrielle continue. 
Parmi plusieurs effets malsains de notre mauvaise gestion publique (partiellement due à l'ignorance) de ces deux domaines, je porte à votre attention ce paradoxe jamais mentionné bien qu'il soit absolument évident: bien qu'alliés en principe et en fait, la classe politique et les gens d'affaires poursuivent des objectifs diamétralement opposés dans la gestion de la main d'oeuvre. 
Alors que nos élus même les plus libéraux et les plus favorables à l'entreprise s'acharnent à atteindre le plein emploi et clament sa nécessité, leurs amis dans le secteur privé ne sont vraiment heureux que quand ils peuvent congédier à pleins bords au nom de l'efficacité économique; à peu près le seul cas où ils se réjouissent d'embaucher est lorsque cela s'accompagne de subventions publiques ou d'allègements fiscaux. 
Bien que ça me coûte de l'admettre, il est clair que là-dessus, ce sont les employeurs qui ont raison: se débarrasser d'un tas de boulots salissants, souvent mal payés et socialement avilissants ne peut être qu'une bonne chose. Nos grands politiques feraient mieux d'oublier le mirage du chômage à 3%, de réorienter nos économies pour faire plus avec moins de travailleurs… et de convaincre leurs associés du privé de réinvestir une partie de leurs bénéfices ainsi accrus dans des formules permettant aux heureux affranchis de l'esclavage du travail de vivre convenablement... et de consommer.

mardi 25 avril 2017

Contre qui ou quoi voter?

Emmanuel Macron affirme haut et fort qu'il veut qu'on vote «pour lui et pour son projet», non contre Marine Le Pen. Je respecterai rigoureusement son voeu, je ne voterai pas contre Marine Le Pen, je voterai sur la base d'un projet. Mais je ne voterai pas pour le projet d'Emmanuel Macron, dans lequel je ne me reconnais en rien. 
Dans mon cas, et dans le cas de millions de gens qui souhaitent un vrai changement, non un retour encore plus agressif vers un libéralisme qu'il présente en France comme une innovation mais qui est plutôt une vieille recette des années 1980 en fin de course dans la plus grande partie du monde, il n'en est pas question. 
Dans mon cas et dans celui de millions de gens qui croient que l'avenir de la planète et de ses habitants est plus important que celui des banques et des grandes entreprises prédatrices et qu'il y a une différence fondamentale entre les deux, il n'en est pas question. 
Dans mon cas et dans celui de millions de gens qui comprennent que face au double défi de l'écologie et de l'automatisation du travail, le plein emploi n'est qu'un dangereux miroir aux alouettes et qu'il faut s'attaquer en priorité à la tâche colossale de faire vivre dignement une forte minorité ou même une majorité de chômeurs permanents, il n'en est pas question. 
Dans mon cas et dans celui de millions de gens qui croient que le citoyen d'aujourd'hui, instruit et informé, est capable de choisir son propre destin sans qu'il lui soit dicté par les «consignes de vote» d'une élite prétentieuse et anachronique, il n'en est pas question. 
Dans mon cas et dans celui de millions de gens qui croient que l'Europe dictatoriale et fonctionnarisée telle que la conçoivent Emmanuel Macron et Angela Merkel court à sa perte, il n'en est pas question.
Je voterai blanc et je soupçonne que nous serons des millions à le faire.

Yves Leclerc

lundi 24 avril 2017

Le bébé avec l'eau du bain?

Une chose m'inquiète dans cette folle frénésie du tout-sauf-Marine universel et bien pensant. C'est très joli de charger Mme Le Pen de tous les péchés d'Israël (sans compter Attila, Hitler, Daech et quelques autres), mais on ne va pas me faire croire que l'électorat FN est entièrement composé de 7 millions et plus de racistes xénophobes anti-européens bouchés par les deux bouts. Holà. 
On est en train d'évacuer presto les préoccupations, les peurs, les inquiétudes souvent compréhensibles et justifiées d'une masse importante de gens qui, même s'ils font fausse route, sont des citoyens français et européens parfaitement légitimes et, par la même occasion, on jette par-dessus bord tout effort pour les comprendre et tenter d'y répondre. 
Les solutions des frontistes ne tiennent pas la route c'est vrai; mais de l'autre côté, tout le programme de Macron est construit pour plaire aux banquiers et aux boursicoteurs tout en somniférisant les classes moyennes et en séduisant les intellectuels par ses tours de passe-passe idéologiques et son vocabulaire à saveur techno pseudo-innovant. 
Rien là-dedans pour les ouvriers, les retraités pauvres, les intérimaires, les chômeurs de longue durée – sauf la dangereuse illusion d'un retour du plein emploi. Rien sur la collision imminente entre écologie et technologies et leur effet probablement dramatique sur la main d'oeuvre, rien sur le cul-de-sac où s'enfonce l'Europe de l'après-brexit. Rien que des certitudes arrogantes vêtues en habit de soirée; pas le moindre questionnement, la moindre incertitude, rien que la prétentieuse assurance que la seule solution est une dose encore plus forte et indigeste de ce qui n'a pas marché depuis dix ans, une sorte d'hyper-hollandisme pimenté d'un peu de sarkozysme servi «à la moderne». 
Et on voudrait que je m'en réjouisse et que je me joigne au choeur de louanges? Non merci.

vendredi 31 mars 2017

Populisme?

Une réaction à chaud à ce qui se passe un peu partout dans le monde. 
Il faut que la gauche cesse de réagir négativement contre le populisme — ce qui revient à laisser le champ libre à l'extrême-droite dans les classes populaires — et le prenne à bras-le-corps. C'est de ce côté que résident les vrais instincts des «gens ordinaires», la vraie perception des difficultés qui ruinent leurs vies, la vraie et puissante source de transformation qu'est leur colère profonde et justifiée. 
Oublions nos débats, si intelligents soient-ils, de bien-pensants et notre savante recherche dans les vieux textes gauchistes pour de vieilles réponses à leurs problèmes nouveaux et urgents. Il ne faut pas leur proposer des sauveurs charismatiques ni perdre du temps à dénigrer ceux qui les égarent. Il ne faut pas leur prêcher des solutions miraculeuses venues d'en haut. 
Il faut inciter TOUS les protestataires (y compris ceux qu'on juge «répugnants», même racistes, même xénophobes, même sexistes, ce sont sans doute ceux qui en ont le plus besoin et, qui sait, ceux qui auront les apports les plus utiles) à créer eux-mêmes des solutions nouvelles, appropriées, aussi satisfaisantes émotivement qu'intellectuellement. Le rôle vraiment efficace des militants progressistes est de leur offrir en toute humilité toute l'aide possible pour y arriver et d'accepter d'avance qu'il y aura forcément des erreurs et des dérives parfois douloureuses à corriger. 
Dans notre monde en pleine crise, en pleine mutation, c'est la seule démarche qui aujourd'hui me paraisse authentiquement «de gauche».
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Pour ce qui est de la France, je pense que la démonstration est faite que malgré la bonne impression qu'il faisait au début (y compris à moi), le programme d'Emmanuel Macron n'a rien de nouveau ni de «réaliste»: au pire c'est un assemblage hétéroclite de demi-mesures contradictoires pour faire plaisir à tout le monde — surtout aux banquiers rétro, au mieux la poursuite de la «stratégie du pédalo» de Hollande, dont le dernier quinquennat nous a démontré la valeur. Ce qui est confirmé par la bande de vieux schnocks qui y adhèrent goulûment. 
Par contre, Hamon, qui avait de loin la stratégie la plus innovante et audacieuse, a complètement raté le coche. À regret, j'en conclus que la seule façon de récupérer quelque chose de positif de cette bizarre campagne est que Hamon se rallie à Mélenchon, puisque son rêve de réunir une vraie gauche progressiste et non-sectaire sous le parapluie socialiste s'est avéré un cauchemar. 
Il pourrait obtenir en échange un statut de dauphin (ce qui ne veut rien dire mais conforterait son égo) et l'intégration à la plate-forme «insoumise» de ses meilleures idées, notamment le revenu universel, la prise en compte de la fin du plein emploi d'ici une génération, une 6e République dessinée par les électeurs et une sérieuse rénovation démocratique de l'Union européenne – dont l'orientation ultime (plus ou moins d'Europe) sera définie non par les chefs ou les élites, mais par les citoyens. 
Ce ne sera pas assez pour gagner la présidentielle, mais permettra de former aux législatives un groupe parlementaire significatif et cohérent. Mieux que rien.

dimanche 12 mars 2017

Avertissement solennel

 à: Gérard Collomb, Bertrand Delanoé, Daniel Cohn-Bendit, Robert Hue, Eric Jalton, François de Rugy, Jean-Louis Touraine, Philippe Saurel, Bernard Kouchner... et tous les autres qui se prétendent de gauche et qui s'allient à Emmanuel Macron

Mesdames et messieurs,
* Considérant que la gauche a un candidat qu'elle a élu, Benoit Hamon, et un autre auto-proclamé, Jean-Luc Mélenchon;
* Considérant que ces deux candidats ont fait la preuve, sur plusieurs décennies et chacun à sa façon, de leur engagement à gauche et de leur volonté de promouvoir le bien du peuple;
* Considérant que ces deux candidats ont des programmes clairement de gauche possédant bon nombre de points communs;
* Considérant que le candidat Emmanuel Macron est un transfuge du parti et du gouvernement socialiste et qu'il se proclame ouvertement «ni de gauche ni de droite»;
* Considérant que le candidat Macron n'a jamais démontré son attachement au bien du peuple, mais a toujours défendu les avantages et privilèges des entreprises et du patronat;
* Considérant que le «programme Macron» est un ensemble flou de propositions «libérales» qui ne constituent en rien un programme de gauche:

Sachez que le fait de déserter les deux candidats progressistes légitimes pour appuyer Emmanuel Macron ne peut être qu'une TRAHISON ENVERS LA GAUCHE et UN REFUS DE LA DÉMOCRATIE.
Rien ne vous justifie de rejeter le choix démocratique de deux millions d'électeurs du peuple de gauche, effectué dans une primaire dont la plupart d'entre vous s'étaient engagés à respecter le résultat.
Rien ne vous justifie de considérer le choix politique comme une simple excursion de shopping dans un vague BHV des idées neuves pour y piger librement celles qui vous plaisent personnellement. La gauche est un engagement envers le peuple, non un caprice individuel.
Rien ne vous justifie de prétendre que votre jugement personnel, souvent influencé par des considérations d'ambition et de vanité, prime sur l'opinion éclairée de plus d'un million de militants de gauche désintéressés.
Rien ne vous autorise à renier vos engagements et votre parole et à souiller votre honneur et le nôtre par opportunisme et par prétention de savoir mieux que le peuple ce qui est bon pour le peuple.
Tenter de mettre sur le même pied les désaccords de MM. Mélenchon et Hamon avec le parti socialiste, l'un de l'extérieur, l'autre à l'interne et tous deux comportant des sacrifices importants dictés par des questions de principes, avec le départ d'Emmanuel Macron de ce parti et de son gouvernement pour des raisons d'égocentrisme et de pure ambition électoraliste, est une honte et un mensonge.
Vous imaginer qu'un Emmanuel Macron, transfuge sans expérience, sans parti, sans véritable organisation, sans programme articulé, financé principalement par le patronat de droite, est une solution «de gauche» pour empêcher une victoire d'une Marine Le Pen aguerrie et appuyée par une solide organisation relève de l'hallucination, non du réalisme politique. Au contraire, tout authentique candidat de la gauche unie qui parviendra au second tour a de sérieuses chances de l'emporter contre tout candidat de droite et particulièrement contre l'extrême-droite.
Votre trahison met en danger la possibilité imprévue qu'a la gauche de reprendre véritablement le pouvoir en France après un intermède malheureusement entaché d'un excès de social-démocratie sans doute sincère mais d'inspiration de centre-droit. Elle est un obstacle majeur à un véritable rapprochement de l'ensemble des forces de gauche pour parvenir à un regroupement à l'élection présidentielle.
Votre trahison a pour effet que les électeurs de gauche ne pourront plus jamais se fier à votre parole et à vos engagements, en particulier lorsque viendra le temps de leur demander d'appuyer vos efforts pour vous faire élire ou réélire. Réfléchissez-y: même sur le plan de vos ambitions personnelles, cette faute majeure de jugement compromet votre avenir et vos espoirs de carrière publique. N'espérez pas que vos électeurs vont l'oublier ou vous le pardonner. D'autres se chargeront, à bon droit, de le leur rappeler. Et votre crédibilité pour vous défendre se retrouvera à zéro.
Pensez que le temps presse pour racheter votre erreur. Vous pouvez encore faire amende honorable, abjurer un engagement néfaste dans un projet qui ne peut d'aucune façon être considéré de gauche, et rallier le camp de ceux qui défendent réellement le bien du peuple et l'avenir du pays. Vous pouvez encore accepter que l'opinion du peuple de gauche a plus de poids et de valeur que votre vanité personnelle. Vous pouvez, vous DEVEZ vous associer à l'ensemble de ceux qui luttent pour un véritable regroupement de la gauche où enfin Jean-Luc Mélenchon, Benoit Hamon et leurs partisans pourront travailler ensemble à la victoire.
Chaque jour qui passe où vous vous obstinez à ne pas voir la vérité en face met encore plus en danger l'avenir de la gauche, l'avenir du pays... et vos propres projets. On ne gagne jamais rien à trahir.
Pensez-y.

Yves Leclerc, simple citoyen de Montpellier

jeudi 16 février 2017

Accomodements dangereux?

Beaucoup a été dit sur le sujet de la laïcité, mais peut-être aussi beaucoup de ce qui a été dit a-t-il été oublié... bien à tort. Le texte très pondéré du Devoir rrepris ce matin sur Facebook, auquel je souscrirais volontiers, a l'avantage de rappeler certaines évidences essentielles à la santé de notre vivre-ensemble. Je voudrais en souligner quelques autres.
a) La conception québécoise de la laïcité est née avec la Révolution tranquille non pas en réaction à des pratiques religieuses minoritaires, mais au contraire pour casser la chappe rigoriste et discriminatoire que faisaient peser sur notre société (et sur ses minorités) l'omniprésence et l'omnipotence du culte catholique très majoritaire et de son clergé. Elle avait en particulier pour effet de libérer les consciences et les pratiques des autres cultes — y compris des non-pratiquants et des non-croyants, de plus en plus nombreux. Ce facteur historique, bien distinct de ce qui s'est produit ailleurs au Canada, ne doit pas être négligé dans la compréhension de la question.
b) Il faut reconnaître à la hiérarchie religieuse de l'époque que malgré quelques combats d'arrière-garde, elle s'est graduellement adaptée de manière assez libérale (dans le bon sens du terme) à cette évolution: cession de la mainmise sur les institutions de santé et d'enseignement, abandon généralisé des costumes cléricaux et de bon nombre de signes ostentatoires catholiques. Une attitude dont certaines autres communautés à tendance intégriste — non seulement musulmanes mais juives — pourraient aujourd'hui prendre note.
c) En contre-partie, les citoyens et l'État n'ont eu aucun réflexe important d'anticléricalisme agressif contre les signes restants: calvaires et statues sur les chemins et les places publiques, croix sur les écoles, processions traditionnelles, etc. ont survécu, contrairement à ce qui s'était produit notamment en France un demi-siècle plus tôt. Cette mentalité n'a jamais eu besoin jusqu'à récemment de se cristalliser dans des règles formelles, se satisfaisant du flou d'un certain laisser-vivre mutuel pourvu qu'il soit partagé par les diverses collectivités religieuses.
d) C'est principalement l'émergence récente d'un militantisme exclusivement musulman dont les objectifs sont manifestement bien plus politiques que religieux, combinée à la thèse canadienne d'un «multiculturalisme» imposé de l'extérieur et mal vécu par le Québec (p.e. l'affaire du niqab), qui a suscité la relance d'un débat sur la laïcité et sur les «accomodements raisonnables» que l'on croyait résolu depuis longtemps. Que cela soit en bonne partie la faute d'une petite minorité de croyants intégristes dont se trouvent victimes la majorité de ceux qui s'accomodent fort bien de vivre parmi nous sans placarder aggressivement leur différence est regrettable, mais ne change rien à la réalité des choses.
e) Ce n'est pas à une majorité qui vivait depuis des décennies en relative bonne entente avec ses minorités religieuses mais qui a fini par répondre avec énervement à de fréquentes provocations qu'il faut imputer la totalité des tensions actuelles, au contraire. Ceux des musulmans qui sont à l'origine de ces provocations et qui tiennent en otages leurs coreligionnaires pacifiques sont encore plus à blâmer. Et il est essentiel que cela soit dénoncé au nom de la paix sociale et de la sécurité publique. Le blâme doit provenir non seulement de l'État, mais également et surtout des représentants de la majorité musulmane et des autres hiérarchies religieuses (catholique, protestante, juive), afin d'éviter tout amalgame dangereux.
f) La notion souvent évoquée de «respect» des confessions religieuses est elle-même suspecte, en ce sens qu'elle est forcément porteuse d'hypocrisie. Les religions en général, et les grandes confessions monothéistes en particulier, ont comme principe que leur version de la divinité est la seule bonne, et donc qu'aucune autre ne mérite vraiment d'être respectée. De même, il est inutile de demander aux athées et aux agnostiques de s'incliner devant ce qu'ils considèrent comme de pures fabulations. En revanche, une large tolérance pour les croyances (ou l'absence de croyance) des autres, même si on les voit comme des superstitions ou des lacunes blâmables, est indispensable au vivre-ensemble dans nos sociétés de plus en plus hétérogènes. La proclamation explicite d'une telle attitude devrait être exigée de toute personne vivant ici et prétendant parler au nom d'un groupe religieux... et devrait faire partie de l'engagement pris par tout nouvel aspirant à la résidence ou à la citoyenneté sur notre territoire, peu importe son origine. Elle est encore plus nécessaire de la part de fidèles ou de ministres d'un culte enclin à un prosélytisme actif.
g) La décision de légiférer directement sur le sujet doit être prise avec une grande circonspection et uniquement sur la base d'un assez large consensus dans l'ensemble de la population. Elle devrait probablement se limiter à un ensemble de principes clairs mais s'abstenant de spécifications trop précises sur ce qui est interdit ou pas, par exemple ce qui constitue un signe religieux trop ostensible, ou une «discrimination vestimentaire», ou un ornement affiché à tort par les représentants de l'autorité, ou une manifestation publique exagérée, etc. L'idée de base ne doit pas être de définir strictement ce qui est permis ou défendu à chacun individuellement, mais de décrire un «code de conduite» collectif favorisant la tolérance mutuelle et excluant les attitudes et apparences menant à des incidents fâcheux, voire à des tragédies comme celle de la mosquée de Québec. En particulier, il faut laisser une certaine latitude à l'application de la loi, par exemple en exigeant qu'il existe soit une provocation caractérisée ou une plainte provenant d'un groupe significatif de citoyens pour justifier une intervention de l'autorité publique, perpétuant ainsi la tradition québécoise du laisser-vivre qui nous a plutôt bien servis jusqu'à récemment.

jeudi 9 février 2017

Un peu d'arithmétique électorale

Après la surprise Hamon et la tempête Fillon, les choses commencent à se tasser en France. Sans qu'on puisse parler de tendance stable (la campagne présidentielle est encore jeune), les positions dans le peloton semblent se préciser, du moins pour le premier tour, si on se fie aux deux ou trois sondages concordants publiés cette semaine. Amusons-nous un moment à jongler avec les chiffres qui en ressortent.
Marine Le Pen est assez solidement en tête, entre 24 et 27%, mais son potentiel de croissance est pratiquement zéro à moins que les appuis à la droite «dure» de François Fillon ne s'écroulent, ce qui ne paraît pas devoir être le cas: malgré ses déboires, il est fermement installé au 3e rang avec entre 17 et 19%.
Emmanuel Macron, 2e autour de 21%, a l'air de tenir bon mais il est clair que sa progression a cessé; la «grande migration» qu'il espérait de la droite du PS et de la gauche de LR ne s'est pas produite et elle est de moins en moins probable, tandis que sa force d'attraction auprès de la clientèle du FN est négligeable. 
Les 4e et 5e positions aussi sont plus ou moins gelées: Benoit Hamon autour de 15% et Jean-Luc Mélenchon à 11-12%. L'hémorragie au PS est clairement stoppée, à gauche comme à droite, et le programme nettement progressiste mais plus audacieux et plus «moderne» de Hamon peut rebuter les élëphants, mais il capte les jeunes et tente visiblement la gauche de la gauche, en particulier les communistes qui n'ont pas de «vrai» candidat et dont l'adhésion à Mélenchon est plutôt réticente.
Dans ce paysage, spécialement depuis que Fillon est parvenu à scotcher la droite classique à ses basques pour le meilleur et (surtout) pour le pire, on a l'impression que presque rien ne peut bouger. Mais ce «presque» est important: le seul mouvement significatif envisageable, une alliance des deux principales fractions de la gauche, se ferait pratiquement sans perte de voix: on voit difficilement les partisans de Mélenchon aller ailleurs que chez Hamon et vice-versa, même si les sondages indiquent que ces deux électorats sont relativement fluides. La même chose est vraie de la portion congrue (2-3%) qu'il reste aux Verts. Alors qu'il n'existe pas de «vases communicants» de ce genre à droite.
Par ailleurs, un facteur dont je constate que la plupart des analystes ne tiennent pas compte, c'est que la progression de Hamon n'est pas seulement un effet d'«après-primaire», elle est réelle car fondée non sur des consignes venues d'en haut et des ralliements de l'appareil (après tout, il s'agit d'un dissident et d'un trouble-fête), mais sur un mouvement spontané de la base. Associé à la clientèle assez militante de France Insoumise, cela donnerait donc une gauche réunie et dynamisée faisant au moins jeu égal avec Marine Le Pen, avec 26 à 30% au premier tour, face à une droite divisée avec peu de chaces de se rabibocher dans les deux mois qui viennent et à un centre plutôt mou.
Dans de telles cironstances, le second tour devrait être nettement à l'avantage d'un candidat unique de la gauche, qui profiterait au moins minimalement d'un «front républicain» anti-Le Pen auquel seraient contraints les chefs des LR sous peine d'un véritable suicide politique — je conjecture avec une quasi-certitude que toute autre stratégie aurait pour effet de sabrer dans leur majorité à l'Assemblée et au Sénat et dans leur contrôle des régions, après avoir déjà perdu l'Élysée. Alors qu'en appuyant la larme à l'oeil et la main sur le coeur un Président de gauche, ils auraient une bonne chance de conserver ces contre-pouvoirs.
La grande question est donc: la gauche sera-t-elle assez mature et assez réaliste pour saisir une occasion dont elle ne rêvait même pas il y a deux mois? C'est hélas moins évident qu'on pourrait le croire, tant les rancunes internes, les vanités personnelles et les désaccords idéologiques (souvent sans réelle signification, d'ailleurs) y nuisent à la lucidité. Et il faut faire relativement vite, sinon les appuis à Emmanuel Macron pourraient en se solidifiant lui donner des allures de vainqueur ultime, un argument bien plus fort que son nébuleux programme et son sourire enjôleur pour toute une mouvance de centre-gauche et de centre-droit avide de pouvoir à tout prix.

dimanche 5 février 2017

Le «constitutionnalisme» subversif de M. Trump

Une des grandes ironies de l'élection de Donald Trump est que, hissé au pouvoir grâce à l'appui du parti qui se prétend le défendeur par excellence de la tradition et de la Constitution américaine, le nouveau Président s'est immédiatement mis à l'oeuvre pour pervertir cette tradition et pour miner cette Constitution.
En considérant au jour le jour ses attaques apparemment désordonnées sur les pouvoirs du Congrès (où il possède déjà un avantage démesuré par le contrôle républicain des deux Chambres), sur l'indépendance du judiciaire, sur l'objectivité et la liberté de la presse, et tout dernièrement sur la neutralité religieuse de l'État, nous risquons de perdre de vue l'essentiel: il ne s'agit pas là de volées dispersées et quelque peu paranoïaques dictées par les caprices d'un autocrate. Ce à quoi nous assistons est très probablement le démarrage en trombe d'un assaut systématique et réfléchi sur les piliers du système politique «démocratique» des États-Unis. 
Pour le comprendre, il faut se rappeler que celui-ci repose sur une Constitution et un ensemble de traditions et de règles dont l'objet est explicitement d'empêcher que quelque individu ou quelque groupe que ce soit puisse s'emparer d'un pouvoir excessif sur la Nation et l'État.
Les États-Unis ont été le premier pays à adopter formellement le concept, imaginé par John Locke et articulé plus précisément par Montesquieu, de la séparation des pouvoirs. Cela a pris la forme d'une structure constitutionnelle comprenant un exécutif dirigé par un Président élu, un Congrès législatif de deux assemblées dont une, le Sénat, représente les États membres de la Fédération et l'autre, la Chambre des Représentants, représente directement les citoyens, et finalement un système judiciaire dont la majorité des magistrats sont élus et dont les juges de haut niveau sont nommés par l'exécutif, mais avec l'accord du législatif. Un quatrième pouvoir, celui de l'opinion publique, est représenté par les médias qui sont reconnus et protégés indirectement par le Premier amendement de la Constitution sur la Liberté d'expression. 
Cette structure est expressément conçue pour fonctionner comme un mécanisme de «freins et contrepoids» (checks and balances) selon lequel aucun des quatre pouvoirs ne peut dominer les trois autres, empêchant en principe toute prise de contrôle tyrannique ou oligarchique sur le pays. Le Premier Amendement sur les libertés civiques établit aussi la liberté de culte, mais définit en même temps une séparation entre l'État et la religion qui devait empêcher cette dernière d'acquérir un pouvoir politique excessif, une nécessité dans ce qui était à l'époque de sa fondation un des rares pays sans religion d'État.
Je sais que ce qui précède est le B-A-BA du constitutionnalisme américain, archiconnu de tous ceux qui ont le moindrement étudié le système. Mais j'ai voulu le rappeler pour qu'on voie à quel point les premières actions de Donald Trump ont eu pour objet de s'en prendre à chacun des éléments de la structure; il me paraît impossible que cela soit une coïncidence.
En adoptant dès les premiers jours une masse inédite de décrets autoritaires, sous prétexte de montrer sa volonté d'agir rapidement pour résoudre des problèmes urgents, le Président se trouve de fait à placer le Congrès (pourtant majoritairement aux mains de son propre parti) face à un faisceau de faits accomplis auxquels il n'a guère d'autre choix que d'acquiescer, sous peine d'entrer en guerre ouverte contre la tête nouvellement élue de son propre camp. Si ce coup de force réussit, il va créer une situation où l'ascendant de l'exécutif sur le législatif sera de plus en plus pris pour acquis, à tel point que même un renversement de situation à mi-mandat redonnant au parti adverse le contrôle d'une, ou beaucoup moins vraisemblablement des deux chambres, n'altérerait pas tellement l'équilibre des pouvoirs. L'étude des thèmes de ces décrets montre bien le but réel de l'exercice: ils ont été choisis non pour leur urgence, mais pour leur caractère conflictuel, en particulier pour imposer des mesures chères au Parti républicain mais controversées, ou même impopulaires, dans la masse de l'électorat.
Avec la nomination du juge Gorsuch à la Cour Suprême, M. Trump vient de faire un pas important vers le contrôle au moins idéologique du judiciaire; il  pourra compléter cette mainmise avec au moins une autre nomination ultra-conservatrice au plus haut tribunal dans les prochaines années. Parallèlement, en provoquant avec les instances inférieures un conflit prévisible sur la constitutionnalité et la légalité de certains de ses décrets (en particulier celui sur les restrictions à l'immigration imposées sur une base religieuse), il veut clairement briser les reins de l'ensemble de la magistrature et l'amener à se reconnaître incapable de lutter contrre la volonté du pouvoir présidentiel. Enfin, il peut compter sur l'influence des gouverneurs et des parlements des États, en majorité contrôlés par les Républicains, pour étendre cet état d'esprit jusque dans les instances régionales et locales.
Celui des pouvoirs sur lequel Donald Trump a le moins de contrôle est le «4e pouvoir», celui des médias, et comme par hasard c'est celui auquel il s'en prend avec le plus de virulence, profitant aussi du fait que c'est celui qui est le plus faiblement défendu par la Constitution (au moyen du seul Premier Amendement, dont l'interprétation est loin d'être toujours claire). Il va s'y attaquer sur trois fronts bien distincts: le déconsidérer dans l'opinion publique, gruger son indépendance devant les tribunaux (par exemple la protection des sources et les lois sur le libelle) et en faire déplacer la propriété privée vers des financiers qui lui sont favorables, tout en coupant les vivres aux (rares) médias publics. 
La dernière salve annoncée hier, celle qui consiste à éliminer l'interdiction pour les organisations religieuses d'intervenir dans le financement électoral, marque très certainement le début de la campagne de M. Trump contre le dernier bastion des «checks and balances», la séparation de l'église et de l'État. Étant donné le respect exagéré que la population américaine accorde aux questions de foi, il est vraisemblable que ce volet de la bataille présidentielle contre les protections constitutionnelles sera le premier à réussir.

mardi 31 janvier 2017

Tolérance et superstition

Regretter profondément et sincèrement le crime commis à la mosquée de Québec dimanche soir ne nous dispense pas de réfléchir sérieusement, sévèrement même, sur les réalités qu'il dévoile. 
La vérité première et fondamentale, celle sans laquelle nous ne pourrons jamais vivre en paix ensemble, est que la foi de l'un est la superstition de l'autre. Pour le Musulman, quiconque ne croit pas qu'«Allah est Allah et Muhammad est son prophète» est un mécréant qui ne mérite aucun respect. Pour le catholique traditionnaliste, quiconque rejette l'autorité de Rome est soit un hérétique, soit un incroyant condamnable sans rémission et promis à l'enfer. Pour l'athée que je suis, l'un et l'autre sont des partisans de superstitions obscurantistes gravement nuisibles. Ces attitudes sont clairement irréconciliables comme telles.
Si je suivais la logique de l'un ou de l'autre, ma réaction devrait être  que lorsqu'il leur arrive ce qui s'est passé à Québec, ils n'ont que ce qu'ils cherchaient. Mais je me refuse à cette attitude. Par contre, d'aucune manière je ne pourrais «respecter» des croyances que je trouve illogiques et dangereuses pour la société où je vis. 
Alors, on fait quoi? On laisse tomber l'hypocrisie mortifère qui nous fait d'une part mépriser l'autre et, lorsqu'il est victime d'un traitement ignoble, proclamer la bouche en coeur notre «respect» pour sa croyance. On admet l'existence et l'impossibilité d'éradiquer ce qui pour nous est SA superstition... et on exige de sa part la même attitude envers la nôtre. Le Musulman doit affirmer clairement qu'il peut moralement et intellectuellement déplorer mon athéisme, mais qu'il accepte de vivre à ses côtés sans préjudice. Et en échange, je dois être d'accord pour tolérer des rites (qu'ils soient chrétiens, musulmans ou autres) que je trouve d'une absurdité ridicule en plaçant ma relation avec leurs pratiquants sur le plan de l'acceptation de notre commune humanité, le seul où un vrai respect mutuel est réalisable.
La paix et la sécurité de nos vies sont à ce prix, et à ce prix uniquement.
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(en réponse à mon ex-collègue Christiane Berthiaume, selon qui «la religion n'a rien à y voir») Tu as en partie raison, bien sûr. L'homme semble être le seul animal qui manifeste génétiquement une telle férocité pour les membres de sa propre espèce. Mais cela hélas a tout à voir avec la religion, qui est le véhicule privilégié que nous avons inventé pour justifier cette auto-détestation. Il faut lire Amin Maalouf (les Identités meurtrières) quand il explique cela en disant qu'on peut parler plusieurs langues, partager plusieurs cultures, avoir plusieurs nationalités, être un mélange de plusieurs races... mais on n'a qu'une seule religion (particulièrement dans le cas des monothéismes). C'est elle qui nous enseigne l'exclusivité et l'exclusion, le fait que les fidèles des autres dieux ont toujours tort et doivent être châtiés. Même lorsqu'elle est en apparence fondée sur l'amour (christianisme), la tolérance (bouddhisme), l'inclusivité (polythéismes), elle finit toujours par se refermer sur elle-même et par faire croire à ses pratiquants qu'ils sont supérieurs au reste de l'humanité. Celles qui ont graduellement échappé à ce vice inné, à l'époque moderne, ne l'ont pas fait d'elles-mêmes, mais sous la pression d'une idéologie qui était extra-religieuse et souvent anticléricale, celle du Siècle des Lumières de Diderot, Voltaire, Montesquieu... Triste, mais vrai.
Mon intention n'était pas de critiquer les religions, je voulais simplement réfuter l'affirmation que cela n'a «rien à voir avec la religion». La clé de mon argument n'est pas là, elle est dans la simple phrase: «La foi de l'un est la superstition de l'autre», y compris la mienne, bien sûr. Et pour moi, il ne fait aucun doute que le refus de cette évidence est un des éléments importants du climat qui rend possibles de telles barbaries. Pour en sortir, il faut que chacun de nous, au nom de notre humanité commune, accepte de tolérer les superstitions de tous les autres, même s'il continue à les considérer comme telles. De là à les «respecter», il y a une énorme marge que je ne demande à personne de franchir, n'étant pas sûr que moi-même je pourrais. Le racisme et l'anti-islamiste sont de fausses pistes ou des manifestations partielles de l'intolérance globale qui est le vrai coupable. Les Juifs hier, les Musulmans aujourd'hui, ailleurs les Chrétiens ou d'autres en sont parfois les victimes, parfois les responsables. C'est vrai que c'est difficile et délicat à dire, mais je pense que c'est dans de telles circonstances tragiques qu'il faut avoir le courage de le faire... non pas d'attendre que ça se calme et que tout le monde ait envie de penser à tout autre chose.

lundi 30 janvier 2017

Une primaire surprise en France‬

‪Je suis sans doute naïf, mais il me semble que la France sentait le besoin de retrouver une «vraie» gauche avec un projet cohérent et moderne. Ce que Mélenchon n'avait pas réussi à lui donner et que Hamon est parvenu à incarner dans la surprise. 
Le vainqueur d'hier a bâti son projet sur des idées qui venaient sans doute de plusieurs sources, dont la France Insoumise et les Verts, mais en les articulant d'une façon originale et frappante qui a clairement ému bien des socialistes jusque là amorphes. La proche ressemblance des programmes de gauche offre maintenant une base solide à des alliances, à la condition de se placer au-dessus des chocs d'ambitions individuelles. Or, Hamon lui-même a donné un bon exemple en prenant le risque énorme de miser sa campagne sur son programme, non sa personne; il affirme aussi qu'il ne croit pas à l'adhésion à un "sauveur" charismatique, mais à l'action collective... et contrairement à ses prédécesseurs, il ne semble poser pour l'instant aucune pré-condition à des efforts de rapprochement avec les autres gauches. 
Ce serait à mon avis une énorme erreur pour celles-ci de ne pas au moins explorer sans préjugés cette avenue vers sinon la victoire en mai, du moins une présence forte et véritablement progressiste au second tour. Surtout au moment où Fillon est dans l'eau chaude jusqu'au cou et Le Pen est embarrassée dans ses propres casseroles. ‬Et avant que la peu plausible aventure Macronienne, fondée sur une série de malentendus et de flous, n'ait réussi à trop brouiller les cartes pour un centre-gauche visiblement déboussolé, mais dont l'apport est indispensable à toute réussite électorale.
‪Les trois prochains mois seront intéressants... et sûrement frustrants par moments.‬

vendredi 20 janvier 2017

Public et privé

Il me semble évident que discuter de temps de travail et d'abolition de postes dans le secteur public est parler pour ne rien dire si on n'aborde pas sérieusement deux questions qui sont bien plus significatives: celle de la productivité des heures travaillées, et celle du partage des tâches entre secteur public et secteur privé.
Pour le premier point, le problème est très complexe. D'une part, mesurer la productivité dans le secteur public est extrêmement difficile, bien plus que dans le privé où il existe des critères objectifs. D'autre part, le public, à la différence du privé, assume des activités qui impliquent une nécessaire redondance dans l'emploi: il est clair que forces armées, police, pompiers, gardes forestiers, douaniers et bien d'autres comprennent des milliers de postes qui sont là pour parer à des urgences et à des situations exceptionnelles qui, dans le privé, seraient donc jugés inutiles. 
La même chose est vraie à un niveau moindre dans la santé et l'éducation, où l'obligation de fournir à tous les citoyens la même qualité de services malgré l'éloignement et la dispersion de la population impose un certain degré d'inefficacité dans l'utilisation du personnel. Raisonner autrement serait appliquer la même «logique» que de dire que puisque pêcheurs et agriculteurs ne travaillent que huit mois par an, on pourrait faire des économies en réduisant du tiers le nombre de pratiquants de ces métiers, ce qui est évidemment absurde.
Le second point est tout aussi important. Avant de décider de réduire les effectifs du public, il faut analyser à quel point cela permettrait de maintenir le niveau et l'universalité des services publics et, si ce n'est pas le cas, quel serait le coût réel pour les consommateurs du transfert de ces services au secteur privé. De plus, la prétention que l'efficacité du secteur privé est automatiquement supérieure à celle du public est strictement idéologique et dans de nombreux domaines, est battue en brèche par des faits vérifiables. La santé en est le meilleur exemple, où l'expérience de dizaines de pays à travers le monde, sous des gouvernements de toutes idéologies, a démontré que le rapport coût/bénéfice est nettement à l'avantage des systèmes de santé publics. La même chose est en grande partie vraie pour l'éducation, où les institutions privées ne sont viables que soit soutenues par de grasses subventions publiques, soit au prix de frais de scolarité qui les mettent hors de portée de la grande majorité des populations. Il en est de même de la recherche scientifique et technique. Et on oublie que dans le domaine militaire, les armées de mercenaires ont toujours été bien plus coûteuses que les forces nationales faites de conscrits ou de bénévoles.
Cela ne veut pas dire que le privé est inférieur au public, seulement qu'avant de couper une branche, c'est toujours une bonne idée de vérifier si elle est toujours vivante et capable de porter des fruits. Donc, d'analyser sans parti-pris idéologique les coûts et rendements comparés des deux secteurs dans chaque domaine spécifique d'activité. À cela s'ajoute l'indispensable exercice de voir comment il est possible de tirer avantage de meilleures pratiques de travail et, en particulier, de la progression rapide et constante des outils fournis par les technologies d'information et de communication pour maintenir ou même améliorer les services publics tout en en diminuant les coûts en personnel.
Ce n'est qu'après avoir répondu à ces deux grandes questions qu'on peut aborder de façon réaliste le problème de comparer les heures de travail et de réduire ou non le nombre de fonctionnaires. 
Et même là se pose une troisième difficulté, dont on ne parle jamais. L'évolution de l'économie privée depuis près de quatre décennies s'accompagne d'une grande instabilité dans le niveau d'emploi, qui se traduit par des troubles importants aussi bien dans la paix sociale que dans la consommation. Le secteur public, au contraire, se voit largement épargné par ces variations dans le taux d'emploi, et constitue une sorte de réservoir de stabilité sociale et économique non négligeable. Avant de détruire ce contrepoids institutionnel à la volatilité du chômage privé, il faudrait quand même y réfléchir un peu...

jeudi 19 janvier 2017

Nostalgie anticipée

Ayant suivi pendant un bon demi-siècle la politique américaine, deux choses me surprennent sur la fin de règne de Barack Obama.
La première est l'espèce de «nostalgie anticipée» inédite et pratiquement unanime qui marque, dans la population et encore plus dans les médias, les derniers jours du Président et de sa famille à la Maison Blanche. Je ne me rappelle pas avoir jamais constaté un sentiment comparable, même au départ de leaders très populaires comme Eisenhower, Reagan ou Bill Clinton. C'est comme si ses adversaires eux-mêmes admettaient que ce qui va suivre leur fera inévitablement regretter cette période. Et c'est d'autant plus frappant que le parti d'Obama a subi, il y a à peine deux mois, une défaite majeure, battu aussi bien dans l'élection à la Présidence que dans les deux Chambres du Congrès et dans la plupart des scrutins pour les gouverneurs et les législatures des États.
La deuxième chose est que plus les Républicains vainqueurs se préparent avec une jouissance indécente à démolir pièce par pièce l'héritage du Président sortant, plus la popularité de celui-ci continue de  croître chez les citoyens, comme s'il existait un processus paradoxal de vases communicants entre les deux phénomènes.
L'explication que j'en donne est un peu compliquée. Je crois que l'électorat US s'est trouvé en novembre aux prises avec un double dilemme. D'une part, il avait le choix entre deux partis dont aucun ne répondait à ses besoins: les Démocrates dominés par un establishment prétentieux qui non seulement refusait d'entendre sa clientèle, mais la méprisait et prenait contre elle le parti de Wall Street et de la haute finance, les Républicains phagocytés par des mouvances d'extrême droite (droite religieuse, Tea Party, NRA) et vérolé d'influences de lobbies d'affaires rapaces. D'autre part, on lui offrait deux candidats peu ragoûtants, à gauche une représentante de la vieille garde aux alliances suspectes, à droite un populiste colérique aux idées imprécises avec de forts relents de racisme et de sexisme. Ajoutez à cela la propagande russe (maintenant bien avérée) qui venait fausser le jeu, le citoyen moyen ne savait plus à quel saint se vouer — d'ailleurs le faible taux de participation le montre — et il a fait de mauvais choix, ce qui arrive souvent dans ce genre de situation (je pense aux derniers scrutins en France ou au Canada). La popularité croissante du Président sortant marque donc aussi bien le rejet des orientations prises par les deux grands partis que le désir de revenir à un moment (2008) où les choix proposés étaient plus appétissants: aussi bien Obama que McCain, malgré leurs défauts, étaient d'une autre classe que Clinton et Trump.

vendredi 13 janvier 2017

L'héritage Obama

On peut reprocher à Barack Obama d'avoir manqué d'audace comme Président (je le pense moi-même), mais si on compare les résultats de ses deux mandats et son entourage à la personnalité et à l'équipe de Donald Trump et à son agenda, la réponse est évidente: on va le regretter, et pas qu'un peu. 
En premier lieu, on peut lui en vouloir de n'en avoir pas fait assez, mais rien ce de qu'il a fait ne peut être objectivement blâmé: sa réforme de la santé est imparfaite et trop timide, mais non seulement c'est un progrès énorme sur ce qui existait, mais encore cela ouvre la voie à d'autres améiorations qui pourraient amener un jour les USA au niveau de la plupart des pays civilisés. Comme il le reconnaît d'ailleurs lui-même avec une louable humilité. Le sauvetage de l'économie dans la crise de 2007-2010 a indubitablement laissé la part trop belle aux spéculateurs et aux banquiers, mais il se compare très favorablement à ce qu'ont réalisé les autres nations industrialisées face à la même situation. Ajoutons les mesures en faveur des minorités sexuelles, les tentatives hélas ratées (par la faute des Républicains) de régler les problèmes des immigrants sans papiers et de la libre circulation des armes à feu...
Face à cela, Trump n'offre que des propositions négatives (rappel de l'Obamacare sans véritable solution de remplacement, baisse des impôts pour les riches, croissance massive du déficit, expulsion des immigrants, blocage des Musulmans...) ou des effets d'annonce sans fondement concret (agressivité contre la Chine, élimination rapide de l'État islamique, meilleures relations avec la Russie, 25 millions d'emplois nouveaux...).
La quasi-totalité des membres de l'équipe qu'il veut mettre en place n'ont aucune expérience politique réelle ou se distinguent par un conservatisme borné, beaucoup se trouvant (comme Trump lui-même) en situation flagrante de conflit d'intérêts et d'une éthique personnelle pour le moins douteuse. Le président-élu, roublard et prétentieux, est même vulnérable à un chantage grossier de la part du Kremlin.
En contre-partie, Obama se montre d'une correction et d'une modestie frappantes. Après huit ans à la tête d'une puissance planétaire, il demeure un "gars ben ordinaire" d'une étonnante simplicité, capable de faire un clin d'œil en public à sa femme, de rire de lui-même, d'accepter ses propres imperfections, de s'arrêter poliment pour écouter ce qu'une simple citoyenne dans la foule lui dit. J'ai particulièrement aimé le thème majeur de son discours d'adieu: "Ce qui s'est fait pendant ma Présidence, ce n'est pas moi qui l'ai fait, c'est nous tous." Une phrase pareille dans la bouche d'un Trump ou même d'un Bill Clinton — en-dehors d'une campagne électorale —, c'est inimaginable. Son équipe dirigeante était marquée par son professionnalisme, son caractère idéologiquement modéré (trop, peut-être?), et sa probité personnelle. Il est notable qu'aucun de ses membres n'a été, en huit ans, accusé ni même sérieusement soupçonné de prêter flanc au scandale.
À une exception près, hélas: Hillary Clinton.