mercredi 30 mars 2016

Un prolongement à la «Démocratie citoyenne»

Dans la foulée d'une série d'intéressants échanges, parfois assez «musclés», avec des interlocuteurs de Syriza et de Podemos France et plus récemment du mouvement DiEM25 lancé par l'économiste et ancien ministre grec Yanis Varoufakis (auquel je me suis inscrit en tant que citoyen européen de nationalité française), je suis amené à élargir et à préciser la réflexion de base qui a inspiré mon projet de Démocratie citoyenne.
Je crois toujours fermement que toute réforme sérieuse de l'économie doit être précédée d'une réforme en profondeur du système politique «démocratique» inventé et imposé par l'Occident. Cependant, je sens le besoin d'expliquer dans quel contexte d'ensemble se situe ma proposition d'un nouveau régime de gouvernement, pour qu'on comprenne mieux non seulement le mécanisme lui-même, mais les objectifs à long terme qu'il doit poursuivre.
Dans le monde actuel, il y a trois grandes idéologies, trois visions «totalitaires» (en ce sens qu'elles affectent tous les aspects de la vie en société) offertes aux peuples: celle du libéralisme-individualisme née au Siècle des Lumières en France, en Angleterre et en Écosse, celle du socialisme-communisme élaborée dans l'Allemagne et la France du 19e siècle, celle de l'islamisme intégriste qu'ont ressuscitée les groupes musulmans radicaux au 20e siècle (les autres grandes religions ne prétendent pas à une emprise totale sur la société, à l'exception du judaïsme sioniste qui ne cherche pas à s'étendre hors de ses frontières, donc ne sont pas en cause). La première idéologie est encore dominante, mais en perte de vitesse suite à une série de crises et de scandales; la seconde a probablement reçu un coup mortel avec l'écroulement de l'empire soviétique; la troisième, même si elle est tournée vers le passé plutôt que l'avenir, gagne du terrain dans de nombreuses régions du monde, sans doute dû surtout aux carences des deux autres. 
Ce que je suggère, comme le font un nombre croissant d'activistes des mouvements citoyens contestataires, est qu'il est indispensable et urgent d'imaginer une quatrième option idéologique, un quatrième «mythe» ou récit original et distinct à présenter avec force aux populations de la planète. En effet, face aux multiples injustices et inéquités du monde où nous vivons, la contestation est nécessaire mais ne peut demeurer strictement négative; à moins d'avoir un verso positif, inspirant, elle demeurera stérile et finira par mourir. 
Mais cette nouvelle vision ne surgira pas par miracle de la masse du peuple, comme veulent le croire et l'espérer certains activistes. Il faut des intellectuels, des philosophes, des économistes, des politologues, sociologues et historiens pour lui donner une forme solide, de la structure, de la cohérence. Pensez à ce que serait aujourd'hui le libéralisme s'il n'y avait pas eu Locke, Montesquieu, Adam Smith, Jefferson, Constant, Stuart Mill; à un socialisme sans les apports de Proudhon, Karl Marx, Engels, Jaurès, Lénine; à un islamisme militant sans ben Abdelwahhab, Sayyid Qtab et les théoriciens des Frères musulmans. 
Hélas, presque tous les penseurs sur lesquels nous devrions pouvoir compter pour la prochaine étape sont prisonniers des ornières mentales du libéralisme d'une part, du socialisme de l'autre et donc incapables de voir la réalité de notre monde changeant, où la plupart des vieilles «vérités» qu'ils acceptent aveuglément sont rendues obsolètes par les forces opposées mais convergentes (et parfois combinées) des technologies et de l'écologie et par l'émergence d'une classe citoyenne instruite et lucide qui ne tolère plus qu'une supposée «élite» de politiciens et de financiers la mène par le bout du nez.
À mon avis, une nouvelle «carte du monde» proposant des débouchés positifs à la contestation de l'ordre courant devrait se développer selon quatre axes de réflexion, tous orientés vers le futur: (a) la préservation de l'environnement et de la santé de la planète, (b) le bon usage et l'intégration sociale et culturelle des nouvelles technologies, en particulier de l'information, (c) le transfert du pouvoir politique direct des mains des élites traditionnelles vers l'ensemble des citoyens instruits et informés, et (d) la redéfinition du rôle et des limites des «communautés» comme intermédiaires entre l'individu isolé et les entités publiques et privées trop vastes et trop puissantes qui dominent nos sociétés. 
Alors que les trois premiers thèmes tombent sous le sens et peuvent aisément faire consensus, le dernier, plus sujet à controverse, mérite un supplément de justification. Depuis plus de deux siècles, notre crédo individualiste a bien joué son rôle dans la définition et la réalisation des Droits de la personne humaine. Mais un respect trop strict de ce dogme devient aujourd'hui un obstacle à l'évolution saine de nos sociétés. Des communautés, soit «naturelles» (selon le genre et la préférence sexuelle, l'âge, la race, etc.) ou optionelles (par adhésion volontaire, tels les religions, les groupes d'intérêts politiques, sociaux ou économiques, les ONG...) reprennent de l'importance, non pas par nostalgie passéiste, mais en tant que nécessaires médiateurs entre des individus devenus impuissants et des institutions: administrations d'État, système judiciaire, organismes publics internationaux ou corporations et conglomérats privés, ayant acquis une taille et des pouvoirs inhumains, surtout dans les grands pays et les agglomérations géantes (São Paulo et ses banlieues à eux seuls ont 40 millions d'habitants) dont les populations sont de moins en moins harmonieuses et de plus en plus agitées de conflits soit entre elles, soit avec les autorités. Ces communautés nombreuses et variées sont devenues à bon droit des composantes majeures de la «société civile». 
Or pratiquement toutes nos lois et nos règles de fonctionnement jurdique et social se fondent sur les droits et les obligations de la personne individuelle, sans permettre une définition — incluant d'indispensables limitations —, inspirée par une vision plus «collective», du rôle des multiples types de communautés dont pourtant nous sommes tous membres. Toute tentative pour penser autrement est stigmatisée du terme devenu insultant de «communautarisme». Pourtant, je suis convaincu qu'une sorte de «Charte des droits et obligations des communautés» devrait s'ajouter à la «Charte des droits de la personne» dans une nouvelle idéologie de référence qui donne effectivement, et non sur une base purement théorique comme c'est maintenant le cas, le pouvoir aux citoyens.
Voilà en raccourci le cadre général de la réflexion qui m'a guidé dans l'élaboration du mécanisme politique inédit que j'expose dans «Démocratie citoyenne» (pour lequel, en passant, je cherche toujours un éditeur). Si je me suis concentré sur le troisième de mes axes de pensée, celui du régime politique, c'est seulement parce que je crois impossible de mener à bien les transformations exigées par les trois autres si on ne rompt pas d'abord l'embacle qui freine tout changement significatif en arrachant le pouvoir à des élites qui ont tout intérêt à ce que rien ne change. 
Mais il est clair que la rédaction d'une nouvelle idéologie, d'un nouveau «récit» global ou mythe unificateur capable d'affronter et, idéalement, de détrôner les trois idéologies existantes, ne peut se contenter de proposer une réforme politique mais doit comprendre et structurer l'ensemble des quatre axes dans un édifice intellectuel cohérent exprimé par un discours simple et convaincant.

dimanche 20 mars 2016

Le Diable ne veut pas de nous

Notre dernière escale vraiment sud-américaine devait être avant-hier midi au bagne de l'Île du Diable, face à Kourou en Guyane française. 
Or, le Mariner a eu beau manoeuvrer pendant trois-quarts d'heure pour se positionner dans le creux plus ou moins protégé entre l'Île Royale et l'Île Saint-Joseph, une mer démontée fouettée par une brise de près de 40 noeuds faisait jiguer les navettes face à la plate-forme d'embarquement, à tel point que la capitaine Serena, à regret, a annulé la visite à terre. Le Diable ne voulait manifestement pas de nous!
Dommage, car la célèbre prison abritée par les trois minuscules Îles du Salut, vue du pont supérieur du paquebot, semblait bien correspondre en tous points à la description lapidaire du journaliste Albert Londres: «Un enfer au Paradis». Un belle plage blonde frangée d'écume éclatante par-dessous et de coquets cocotiers baignés de soleil par-dessus prenaient en sandwich des bâtiments pénitentiaires aux mines aussi patibulaires que leurs anciens détenus. Seule la Maison du Bagne — ancienne résidence du Gouverneur devenue musée — y mettait une note rose et blanche incongrue.
Pour nous, la déception était double, car nous devions y retrouver la cousine antillaise Colette, résidente de la Guyane depuis des décennies, que nous n'avions pas vue depuis un dîner en mémoire de sa maman défunte en Martinique, il y a plusieurs années. On se reprendra sans doute, mais quand? À notre âge, on commence à sentir que de tels renvois à plus tard deviennent aléatoires...
La sortie de l'immense embouchure de l'Amazonie s'était faite tout en douceur. Un dernier arrêt au port de Macapa au lever du jour jeudi n'avait qu'une valeur technique et douanière, pour le départ du dernier pilote fluvial et la sortie officielle du territoire brésilien où nous naviguions depuis plus de deux semaines.
La taille du fleuve et la puissance de son courant ont cependant continué de se manifester bien au-delà: nous étions depus plusieurs heures déjà hors de vue des côtes (et donc officiellement dans l'Océan Atlantique), que les eaux autour du vaisseau continuaient de charrier le limon ocre caractéristique du lit amazonien... malgré des vagues bien océaniques de près de deux mètres! Ce n'est que dans l'après-midi qu'elles ont graduellement pris leur vert naturel.
Ce matin, nous faisons une assez courte escale à la Barbade. C'est la plus excentrée des îles des Antilles, directement à l'est de la Martinique et de Sainte-Lucie. C'est aussi une des moins fréquentée par les navigateurs, car les vents prévalents des Alizés soufflent presque toujours est-ouest, ce qui signifie que pour y venir à la voile de la Caraïbe, il faut se taper un vent debout qui oblige soit à de longues bordées, soit à du cabotage à moteur.
Cela explique que c'est la seule île de la région que nous n'avons jamais visitée sur le Bum chromé. Notre seul passage, dont nous avons gardé un fort bon souvenir, s'est fait sur un navire de croisière qui nous ramenait de la Martinique vers l'Europe.
Le reste du voyage, moins d'une semaine, se passera presque entièrement en terrain connu: Antigua (au moins trois fois, avec plaisir), Porto Rico (deux fois), Nassau (jamais, mais ça ne nous manque pas) et Miami (trop souvent!) puis l’avion pour Montréal... et la fin de l'hiver, dont nous n'avions vécu qu'une seule journée. Celle de notre départ pour Fort-de-France lors de la première bordée de neige, trois jours après Noël.

jeudi 17 mars 2016

Adieu, l'Amazone

Nous faisons nos adieux à l'Amazone après toute une semaine de vagabondage le long de ses méandres multiples et compliqués (la capitaine vient de mentionner — pour ceux qui n'avaient jamais traversé l'équateur — que nous l'avons franchi dans un sens ou dans l'autre pas moins de sept fois en autant de jours). Adieu aux eaux tantôt transparentes et sombres, tantôt d'un ocre opaque et doré. Les deux couleurs se côtoient parfois, comme ce fut le cas juste avant Manaus dans une aube incertaine et comme ce l'était encore, de manière plus frappante, hier midi au départ de Santarem.
Après une matinée pluvieuse, anormale et frustrante sur la ville qui détient le record d'ensoleillement de la région, le beau temps est revenu juste comme nous quittions le port. En aval devant nous, il éclairait superbement l'immense lit du fleuve, partagé selon une ligne qu'on aurait crue tracée au cordeau entre le flux principal jaunâtre descendu de Manaus et l'apport bleu marine miroitant du Rio Tapajos qui finissait par s'y fondre quelques milles plus bas. 
En soirée, l'Amazone nous a offert son dernier double feu d'artifice. Dans un premier temps, une déchirure horizontale dans un ciel d'acier violet lourd de menaces sous lequel ondulaient des rideaux sombres de pluie soutenue laissait exploser juste sur l'horizon un coucher de soleil dont l'astre orange était à peine perceptible sur un fond du rouge sang le plus profond que j'aie jamais vu. Si j'en affichais l'image, vous croiriez à un délire engendré par PhotoShop!
À peine une heure plus tard, une fois la nuit équatoriale brusquement tombée, un crépitement électrique nous a alertés au second acte du spectacle. Au moins une fois par minute pendant un long moment, de longs et capricieux éclairs tapissaient le ciel d'un blanc-bleu de néon sculpté de nuages aux formes étranges, tandis que l'eau du fleuve prenait la teinte et la translucidité sirupeuse d'une coulée de miel. Le tout évidemment accompagné des longs roulements de tambour d'un tonnerre sourd mais omniprésent.
Décidément, le grand fleuve sait faire les choses... et se faire regretter, malgré sa chaleur moite intense, ses moustiques, ses maladies et ses caprices.

mardi 15 mars 2016

La surprise de Manaus

Manaus est un choc. Je m'attendais à une ville plus ou moins endormie, plus ou moins décrépite, étouffée par la jungle, telle que mes vieilles lectures et mes souvenirs de sa quasi-voisine péruvienne Iquitos il y a une quarantaine d'années me la faisaient imaginer.
Et voilà que nous acostons dans une métropole brouillonne mais bourdonnante d'activité et d'énergie qui, loin d'être dominée par la jungle, la pénètre et se l'approprie de toutes les façons: source d'aliments, de matières premières, d'inspiration culturelle, de loisirs et de tourisme. Et gigantesque «poumon vert» malgré la chaleur lourde et moite.
Deux millions d'habitants, la plupart indigènes ou métissés, souvent pauvres mais joviaux et débrouillards, sans fracture raciale apparente. Un mélange d'architecture ultramoderne vitrée et nickelée qui commence timidement à s'élever en hauteur au-dessus des constructions hâtives et désordonnées d'une ville-champignon, avec dans le centre des îlots d'édifices centenaires parfois délabrés mais élégants et le plus souvent en cours de rénovation et de transformation dans un style orné et vivement coloré qui rappelle les villes portugaises de province.
Les anciens palaces abandonnés des magnats du caoutchouc de la Belle Époque deviennent des boutiques chics et achalandées, des cafés folkloriques ou cosmopolites, des galeries d'art, des centres culturels, des bibliothèques ou des clubs sportifs. Un incroyable exploit, si l'on tient compte qu'à part le bois de la jungle et la boue du fleuve, il n'existe ici aucun matériau de construction: tout ce qui est pierre, béton, verre, métal a été et est encore importé par bateau, le plus souvent d'Europe. Financé par de nouvelles industries techniques ou traditionnelles, résidentes imprévues mais bienvenues d'une «Zona Franca» pourtant éloignée de tout marché majeur!
Le bord du fleuve est à l'image du reste. Vers l'amont, des quais de bois vermoulu, un fatras de barques de toutes tailles plus ou moins en état accostées ou simplement tirées sur la rive, où vit une population qui subsiste au jour le jour. Et juste à côté, un port moderne en pleine action, où cargos, paquebots de croisière (à près de mille km de la mer, comme à Montréal!) et pimpants bateaux de tourisme fluvial se pressent autour de deux immenses quais qui sont, en réalité, de monstrueux pontons flottants reliés à la terre par des passerelles articulées. Ce «porto flutuante» est une solution imaginative et nécessaire dans un environnement où les crues et décrues de l'Amazone font varier le niveau de l'eau d'une bonne douzaine de mètres selon les saisons.
La croisière, encore une fois, n'a pas pu nous trouver une voiture avec un guide francophone. Elle n'a sûrement pas fait de grands efforts, car un appel au secours au bureau local de l'Alliance française nous a déniché en moins d'une demi-heure (et pour le tiers du prix - voir l'agence Heliconia ) la charmante et blonde Ivanise, brésilienne mais qui a vécu à Paris et qui s'est empressée de nous faire partager sa voiture et sa passion pour sa ville d'adoption.
À tout seigneur, tout honneur. Nous avons commencé par le mythique et peu vraisemblable «Opéra de la jungle», l'ocre roux et blanc Teatro Amazonas, entièrement importé ici de 1884 à 1896, depuis les structures en acier anglais jusqu'au dôme de tuiles alsaciennes aux couleurs flamboyantes du drapeau brésilien, en passant par le fer forgé parisien des balcons et les colonnes de marbre italien. 
Une sympathique guide indienne aux yeux aussi noirs que ses tresses nous en a relaté l'histoire dans un anglais impeccable, tout en nous entraînant du parterre à la salle de bal aux coulisses et aux loges d'artistes le long d'interminables escaliers et corridors. Inauguré par Caruso, sa renaissance après un demi-siècle d'éclipse dans les années 1970 a été soulignée par Luciano Pavarotti. Depuis lors, des concerts et spectacles de très haut niveau s'y succèdent deux ou trois fois par semaine et forment le pivot d'une vie culturelle éclectique au centre-ville.
Pause gourmandise à la terrasse du voisin Tambaqui de Banda, dont le plat quasiment unique est (on s'en doute) le tambaqui, gros poisson purement amazonien à la chair blanche, servi découpé en deux flancs (les «bandas») et grillé, accompagné d'une sauce piquante et d'un mélange de riz et de haricots blancs. Délicieux et abondant: un demi-tambaqui est amplement suffisant pour nous trois, après l'inévitable et savoureuse caipirinha — ayant pesté contre l'absence de porto, Azur a tout de même bu la sienne jusqu'àla dernière goutte sans même s'en rendre compte. Et pour finir, un de ces onctueux flans au caramel, ici appelé «puddin'», comme seuls les lusophones en ont encore le secret — depuis que les Français se sont égarés dans le cul-de-sac des crèmes brûlées, qu'ils auraient dû laisser à leurs inventeurs catalans.
Ivanise nous trimballe au gré de sa fantaisie et de ses préférences à travers la ville, percée de grandes avenues croisant une grille de petites rues étroites aux façades disparates et multicolores. Deux étapes marquantes: la première est le marché municipal dont la façade portugaise est prolongée par une halle de fer et de verre rappelant à la fois les anciennes Halles parisiennes et la Boqueria de Barcelone, mais en réalité importée d'Écosse; le second est un très joli parc face au bord de mer, dont le vaste fronton de fer forgé donne sur un canal où circule tout en bas un bras mineur de l'Amazone, sous le regard sévère de quelques statues officielles que démentent des allées de sable aux méandres paresseux. Celles-ci sont, dit Ivanise, un des rendez-vous favoris des habitants de la ville, avec les étranges pavés d'ondes noires et jaunes de la Place du Théâtre, qui sont censées représenter la rencontre des eaux des deux fleuves Rio Negro (noir) et Solimões (ocre clair) juste en aval de Manaus pour former l'Amazone proprement dite.
Fascinante, mais épuisante visite — c'est pour une fois avec soulagement que nous regagnons la climatisation excessive du Mariner, après six heures passées tout habillés dans un véritable bain turc... dont notre guide nous assure pourtant qu'il s'agit d'une journée tempérée, accueillie avec soulagement par la population après une vague de «vraie» chaleur. Pfiou!
Les jours précédents, nous avons fait l'impasse d'abord à regret sur Recife, dernière escale atlantique au Brésil, ayant besoin de récupérer de nos petites folies de Rio et São Paulo, puis sans état d'âme sur Alter do Chao, dont la fameuse plage interminable sur l'Amazone ne nous passionnait pas vraiment.
Par contre, nous avons pris la navette pour une courte escapade sur les sentiers de terre jaune de Boca de Valeria, seul «village indigène» au programme sur tout le parcours du grand fleuve. Je le dis entre guillemets, car le site a clairement été apprêté et aseptisé «ad usum touristi», avec une population largement composée de beaux enfants aux grands yeux noirs habitués à s'agglutiner en grappes souriantes autour des sans doute fréquents visiteurs. 
Néanmoins, c'était notre unique chance de toucher un peu du doigt la réalité locale, faite de maisons de bois peint sur pilotis qu'on n’atteint qu'en grimpant un raide escalier... flanqué ici et là d'une borne électrique qui alimente une gigantesque soucoupe de télé par satellite! Les seules constructions en dur, également surélevées (sans doute en prévision des crues du fleuve) sont la coquette église peuplée de saints naïvement sculptés et colorés, l'école primaire à classe unique et le poste de police.
Un petit café-terrasse en haut de ses huit marches abruptes nous offre, pour deux dollars tout compris, une fort bonne bière et un thé glacé parfumé d'un fruit inconnu mais odorant, sur fond de musique tonitruante d'origine indéterminée. En contrebas, la galerie d'artisanat réussit à me tenter à l'achat d'une canne de bois tordu à tête d'oiseau et d'une sarbacane emplumée à la fonctionnalité plus que douteuse. On est touriste ou on ne l'est pas!

vendredi 11 mars 2016

Si tu vas à Rio (air connu)

Évidemment, que je n'ai pas oublié de «monter là-haut», en deux sauts de vertigineux téléférique, pour contempler du sommet du Pain de Sucre le fabuleux panorama des plages d'Ipanema et de Copacabana et les tapis grouillants des favelas plaquées comme de vieilles couvertures rapiécées sur les collines derrière. 
Évidemment, que nous nous sommes retrouvés sous les immenses bras ouverts et protecteurs du Christ du Corcovado — en fredonnant, tout aussi évidemment, «Quiet nights and quiet stars, Quiet songs for my guitar...» avec en tête la voix de velours d'Astrud Gilberto caressée par le soyeux saxo de Stan Getz. 
Évidemment, que nous avons arpenté les larges trottoirs chics de l'Avenida Atlantica et ceux, plus encombrés et plus peuple, de sa parallèle Copacabana en suivant à la trace les pas songeurs et désenchantés de l'inspecteur Espinosa dans «Le Silence de la pluie». Deux semaines plutôt, c'eussent été ceux d'Orphée et d'Eurydice dans la cohue du Carnaval assassin d'«Orfeu Negro»...
Malgré des écharpes d'averse entre lesquelles se glissaient des lambeaux de chaud soleil de fin d'été, le charme de Rio de Janeiro, fait de glamour chargé d'énergie mais tempéré par une nonchalance calculée, opérait à plein régime lors de ces deux jours d'escale, à la hauteur de toutes nos attentes. 
C'est un ami de rencontre à bord du Mariner, carioca d'adoption lui-même et lapidaire huppé, qui nous a magnifiquement sauvé la mise, en nous fournissant les chauffeurs et le guide francophone que le bureau de la croisière et les agences locales contactées n'avaient pas réussi à dénicher.
Nous avions croisé Ronnie Hazan aux tables de casino, avions poursuivi la relation dans un des bars du sixième pont en échangeant nos impressions de São Paulo (voir plus loin) et l'avions définitivement scellée lors d'un dîner gastronomique à Signatures, le resto chic du paquebot, en apprenant qu'il était quasi contemporain et compatriote de Georges Moustaki, comme lui juif d'Alexandrie devenu francophone et éternel exilé.  
Comme le paquebot était amarré au port des croisières à l'extrémité nord de la ville, chaque balade dans celle-ci commençait et se terminait par une longue traversée de la circulation éternellement congestionnée du centre des affaires, hérissé de gratte-ciels entre lesquels se nichent les quelques survivants du passé colonial et impérial de l'ancienne capitale brésilienne. 
En-dehors des pélerinages obligés au Pain de Sucre, au Corcovado et au foisonnant jardin botanique voisin du beau et vaste lac de Freitas, nous nous sommes surtout contentés de vagabonder au gré des préférences de notre guide très décontracté et de nos propres fantaisies. C'était pour un café ici, ailleurs un délicieux lunch de fruits de mer au coude-à-coude avec une foule de cariocas gourmands et gourmets, puis un arrêt dans une librairie-papeterie achalandée, un coup d'oeil au point de vue enchanteur révélé au tournant d'une rue sinueuse escaladant un des «morros», enfin un regard admiratif aux exploits des joueurs de volley-ball de plage  qui bondissent et se détendent comme des ressorts bronzés de part  et d'autre des filets rouge vif dressés sur le sable doré tout le long des trottoirs du bord de mer...
Sans compter deux passages obligés mais charmants à l'élégante boutique de Gaby, le fils bijoutier de notre ami Ronnie, en plein coeur du quartier des grands hôtels mythiques de Copacabana. Est-ce l'effet du charme du vendeur grisonnant ou celui de caipirinhas savamment dosées, toujours est-il que nous en sommes ressortis avec deux jolies bagues (moi qui n'en ai jamais porté!) que nous nous sommes mutuellement offertes. Bye-bye, Rio!
Il est sans doute heureux que nous ayons visité São Paulo quelques jours plus tôt, ce qui nous a permis de l'apprécier sans la tentation des immanquables comparaisons avec sa rivale infiniment plus sexy.
Les souvenirs que nous en gardons ont visiblement pâti du contraste, mais impossible d'oublier l'impression d'intense vitalité et d'ambition sans relâche qui animent la gigantesque métropole industrielle et financière de près de vingt millions d'habitants (40 millions avec la région environnante) qui ne cesse de s'étendre sur son plateau assez accidenté à 400 mètres d'altitude et à une heure de route de la mer et de son port archi-affairé — et pas très appétissant — Santos.
Notre guide Franciella, au français délicieusement chantant et au franc sourire de grande fille sportive, a tout fait pour nous faire partager son amour pour sa ville, par exemple en nous amenant dès l'arrivée dans le savoureux quartier japonais, devenu très cosmopolite, avec son petit marché aux étals chargés de curiosités et de gourmandises et aux vendeurs volubiles. Elle nous a ensuite promenés entre le centre historique bien restauré, le magnifique et immense parc Ibirafuera truffé de pièces d'eau, de monuments, de musées d'art ancien et moderne, enfin les beaux quartiers résidentiels fleuris des Jardins aux résidences somptueuses et souvent extravagantes, pour aboutir à un succulent repas de viande rouge et tendre dans une grande «charrusqueria» animée, recouverte par les branches monstrueuses d'un arbre gigantesque.
Somme toute une bonne journée et une ville qui méritait bien le détour... quoique, à côté des délices décadents de sa plus petite rivale Rio...

samedi 5 mars 2016

Les aléas de la croisière

La croisière en paquebot est à la fois un mode de vie assez spécial et une façon très particulière, parfois frustrante, de voir le monde. C'est comme une tranche d'existence en communauté, avec des codes sociaux et vestimentaires, des parcours, des habitudes et des horaires aussi réglés en principe que dans n'importe quel monastère ou garnison, mais inscrits dans une durée très limitée et sans les objectifs ou les motivations bien définis qui animent moniales ou militaires. Sauf peut-être la bizarre passion de parcourir en bande, souvent au pas de gymnastique derrière un meneur de jeu agitant un fanion, placard ou parapluie numéroté, des lieux extraordinaires ou banals dans lesquels, sauf exception, on ne remettra jamais les pieds.
Et pourtant, une fois qu'on y a goûté, on y revient presque toujours. C'est notre cas, comme c'est celui de la grande majorité des quelque 600 autres passagers, la plupart d'âge mur, du Regent 7-Seas Mariner à bord duquel nous subissons, depuis un mois et demi et pour trois semaines encore, un périple complet et plutôt chargé d'accidents et d'incidents, autour de l'Amérique du Sud.
J'ai déjà mentionné les aléas de la météo et de la mer, dont les caprices nous ont forcés à faire l'impasse d'au moins trois escales — dont une seule, pour dire vrai, était réellement alléchante: les Îles Malouines.
À cela s'est s'ajoutée une série d'avaries, d'abord au système de propulsion ultra-sophistiqué composé de «pods» orientables suspendus sous la coque, puis au générateur électrique d'urgence. Le premier problème nous a ralentis et privés d'une bonne part de notre maniabilité à partir d'Ushuaia et jusqu'à Buenos Aires, compliquant les accostages et rendant nettement plus acrobatiques les débarquements et embarquements sur les navettes de transfert à terre, là où le navire devait mouiller au large du port.
La seconde difficulté nous a obligés à ronger notre frein en attendant un générateur neuf pendant trois jours, avec pour principale occupation la contemplation des amoncellements de conteneurs de Santos, grand et terne port commercial brésilien dont la seule qualité réelle (pour nous, en tout cas) est de donner accès à l'immense et fascinante agglomération de São Paulo, sur laquelle je reviendrai bientôt. Ce qui nous a empêchés d'effectuer trois autres escales... heureusement dans des villégiatures huppées ayant assez peu à offrir à part de belles plages hyper-encombrées de touristes uniformément bronzé(e)s et des bars snobs! Mais passons.
Un ennui qui nous est propre, en tant que Bums chromés habitués à la vie sous les tropiques à bord d'un catamaran sans climatisation, est l'omniprésence d'un air exagérément réfrigéré à l'américaine. La température à l'intérieur est maintenue entre 22 et 23 degrés celsius, même s'il fait 32 ou 35 à l'ombre dehors. Et le réglage manuel des cabines est calibré pour ne jamais dépasser 24. Il a fallu un bon mois de nez dégouttants, de sinusites douloureuses et d'un nombre incalculable de paquets de kleenex de poche, pour que je me décide à protester, avec succès. Depuis une dizaine de jours, le contrôle au moins de notre cabine a été débloqué, permettant d'atteindre un plus réaliste 27 degrés le jour, 25 la nuit.
Notre dernier malheur, également assez fréquent en croisière mais prenant ici des dimensions épiques, est une épidémie de déréglement gastro-intestinal, causée par un virus qui avait d'abord fait des siennes du côté de Lima puis qui a resurgi régulièrement pendant près d'un mois pour atteindre au total une soixantaine de passagers et de membres de l'équipage.
Nous avons personnellement été épargnés, mais plusieurs de nos voisins ont dû vivre une semaine de quarantaine dans leur cabine, d'autres ont été transportés à terre pour être soignés dans les hôpitaux locaux — et dans de rares cas graves, rapatriés chez eux par avion.
Dans le fonctionnement du navire, cela s'est traduit par des désinfections périodiques des espaces communs puis des cabines, par l'obligation de se nettoyer constamment les mains et par un service de restaurant et de bar perturbé et compliqué, assuré par un personnel ostensiblement énervé de devoir se coiffer de bonnets de plastique et se masquer de gaze, transformant des endroits habituellement conviviaux en simili-salles d'opération!
Bon, ça va faire pour la face cachée et moins plaisante de la croisière. Le prochain épisode, c'est promis, sera plus réjouissant...