vendredi 28 février 2014

Adieu, les autruches!

Cette fois, elles n'étaient pas dans un parc zoologique manicuré, mais bien dans leur environnement naturel... et c'est nous qui étions le spectacle. Du bord de la route écrasée de soleil qui nous menait d'Exmouth à l'embarcadère vers le récif coralien de Ningaloo, trois belles grandes autruches tendaient le cou pour voir passer notre minibus.
Et quelques kilomètres plus loin, une poignée de kangourous, de grands fauves et de petits gris, ne prenaient même pas la peine de lever le nez pour nous regarder, occupés qu'ils étaient à s'abreuver dans un lunaire étang turquoise tout en demeurant à l'ombre de quelques buissons aux feuilles gris-vert particulièrement costaudes.
Le village perdu d'Exmouth, à l'extrême coin nord-ouest du continent, aura été hier notre dernier point de chûte en Australie, et certainement un des plus authentiques, sinon des plus spectaculaires. Car, comme nous en a honnêtement prévenu dès le départ la sympathique mais un peu brusque Vicky, notre chauffeure, «d'ici au bateau vous pourrez vous reposer, car il n'y aura à voir qu'un grand bout de rien-du-tout»!
C'était sans doute la meilleure façon de nous préparer au premier véritable passage dans ce qui constitue les trois-quarts du territoire national, le désert, l’«outback» chauffé à blanc, peint de rouge, de jaune rouillé et de vert poussière. Pendant plus d'une heure au total, nous avons roulé à fond de train sur une étroite route d'un gris miroitant, entre les dunes blanches verdies de noir du côté mer et les terres ocre embroussaillées d'olive luisant du côté des collines lointaines, sous un ciel lourd d'outremer profond. Avec ici et là des espèces de Bouddhas assis faits de terre sang-de-boeuf qui sont, en fait, des fourmilières gigantesques. Monotone et poignant.
Alek, la petite trentaine châtaine et barbue, nu-pieds en T-shirt et short bleu denim, nous attendait sur le quai à l'autre bout, à la proue de son Reefviewer qu'il nous présentait avec une fierté justifiėe. Un grand bac en aluminium accueillant une vingtaine de passagers autour d'un fond plat de verre lumineux. Sous un toit indispensable, vu la force du soleil.
«Ma passion, c'est le récif et sa vie marine, a-t'il expliqué dès l'embarquement. Moi et ma copine, on en vit assez bien, mais tout ce qu'on gagne en trop va à des organismes de protection de la faune avec lesquels nous sommes en contact direct et constant.» À force de l'écouter, nous avons fini par le croire...
Pendant une heure et demie, il nous a promenés d'une plaque de rocher à l'autre du long récif de corail dont les sommets glissaient à quelques centimètres à peine sous le fond du bateau. À chaque étape, il pouvait nous détailler avec humour et précision les multiples et multicolores variétés de polypes que nous «survolions», leur âge (depuis «ça, c'est éclos l'an dernier» jusqu'à «ce massif date de 800 ans environ»), ainsi que leurs habitants: poissons de toutes couleurs et de toutes formes, crabes, anémones de mer, étoiles de mer — dont une immense jaune et bleue suspendue à la verticale d'un surplomb, etc.
Même s'il n'y avait pas de quoi pousser de grandes exclamations, nous en sommes revenus plus que satisfaits, presque comblés. Après l'ennuyeuse déception de l'escale précédente à Geralton l'avant-veille, la simple authenticité de l'expérience faisait tout un contraste. À défaut de la Grande Barrière de Corail, nous en aurons au moins eu la Petite Haie!
Fremantle-Perth, il y a quatre jours, avait aussi été une surprise agréable, notre dernier contact avec deux volets contrastants de l'Australie urbaine. Fremantle, petite, vieillote et toute tournée vers la mer, dégageait une personnalité particulière bien loin du morne style «ranch» contemporain de sa quasi-voisine Bunbury. Un centre-ville presque bicentenaire, en grande partie construit en pierre et en brique par des bagnards pour servir de siège à un gouvernement régional militaire, et des excroissances résidentielles en bois peint au charme un peu désuet, le long d'une côte de dunes aux plages féériques.
Perth, grande ville plus à l'intérieur, lui offre un contraste saisissant de modernité dynamique tout en conservant une taille et un caractère humains, avec ses parcs foisonnants (dont un formidable jardin botanique), ses espaces verts et ses mails. Il faut dire que nous avons sans doute été favorablement influencés par la faconde jubilatoire de notre guide, une dame grisonnante et rondelette avec un remarquable talent de conteuse.
Et voilà pour l'Australie que bien sincèrement, nous ne sommes pas trop fâchés de délaisser. Une grosse dizaine d'escales en trois semaines, dont près de la moitié n'en valaient pas la peine... alors que nous ne verrons rien du Japon ni de la Corée, de la Chine que Hong Kong et Macao, de l'immense Inde que trois villes.
Ce matin, nous nous sommes de nouveaux réveillés en pleine mer, face à deux jours complets de navigation qui vont nous déposer dimanche à notre porte d'entrée sur l'Asie, Bali.

dimanche 23 février 2014

Les kangourous, enfin...

Kangaroo Island, nous ne l'avons vue que du large — Azur ressentant le ressac de ses expéditions récentes et la houle qui faisait tressauter les navettes qui nous emmenaient à terre ayant un effet dissuasif. De toute façon, il semble que les marsupiaux dont l'île porte le nom en sont presque disparus.
Adelaide, le lendemain, a été plutôt sympathique, avec pour nous un défaut: le paquebot était resté accosté au port extérieur, à une trentaine de km du centre-ville (40 minutes d'autobus et de banlieue autoroutière, ou 30 de taxi et d'autoroute pure laine).
Nous y sommes quand même allés passer une demi-journée, qui nous a réservé une agréable surprise. Dans le centre piétonnier et intensément commercial, c'était le début du mois du Fringe Festival, le grand évènement culturel de l'année, qui attire tout ce que l'Australie abrite d'artistes «alternatifs» à divers degrés. À tous les coins de rue et dans le moindre café et bar le long de Rundle Mall officiaient chanteurs folk, prestidigitateurs, harpistes celtiques, sitharistes presque indiens...
Une rue plus haut, sur North Terrace, je me suis attardé à causer avec «l'homme aux pigeons», un personnage barbu qui trouve plaisir à se faire recouvrir tous les après-midis d'une épaisse couche d'oiseaux qu'il nourrit de popcorn et de croustilles. Azur, pendant ce temps, avait lié connaissance avec un gentil couple de retraités Avignonnais venus rendre visite à leur fils, résident de Melbourne, et qui en profitaient pour faire le tour du pays en camping-car.
Je l'ai laissée en leur compagnie pendant que j'allais parcourir l'extraordinaire collection d'objets et d'oeuvres d'art aborigènes que présente le South Australia Museum. On reste baba devant l'ingéniosité dont ce très ancien peuple (sans doute le seul au monde à avoir occupé le même territoire pendant 40 000 ans et plus) a fait preuve pour vivre en parfaite harmonie avec une terre hostile et désertique. Deux étages de pur plaisir.
Sans compter une dimension artistique remarquable, dont le clou est une série d'humbles portes d'école en bois datant des années 80, magnifiquement peintes de sables de couleur et d'acryliques pour représenter le «monde des rêves» qui, dans la croyance aborigène, constitue la seule authentique réalité.
Azur m'ayant retrouvé dans le hall du Musée, nous sommes passés à la boutique acquérir un très joliment décoré boomerang — tourisme oblige!
Une déception au départ d'Adelaide le lendemain: j'ai reçu un courrier de Yestin, l'ancien copain de ma nièce Geneviève, à qui ma soeur Marie venait d'écrire que nous étions de passage dans son pays. Il nous invitait chaleureusement à lui rendre visite... à Geelong, qu'il habite et où nous avions fait escale quatre jours plus tôt. Ironie du sort, il se trouvait au Yacht Club local au moment même où nous y débarquions: nous nous sommes sans doute ratés de quelques mètres à peine!
Ce qui me fait penser qu'il nous faut contacter Marine, la fille de nos amis Savonet, qui passe six mois en stage de peinture au Vietnam. Elle se trouve complètement dans le nord, à Sa Pa, mais on devrait bien trouver le moyen de se voir quand nous passerons du côté de Haiphong dans trois semaines...
C'est finalement hier à Bunbury qu'Azur (moi aussi, d'ailleurs) a fini par voir et toucher les kangourous dont elle me rabattait les oreilles depuis deux semaines. Nous avons fait leur connaissance, avec celle des autruches et des perroquets, dans un parc animalier bien aménagé pour permettre aux visiteurs d'approcher les animaux. À l'entrée, on nous fournissait un sachet de graines à leur donner à manger — ce qui nous évitait la tentation de les gaver de cacahuètes, chips ou popcorn pas très appropriés à leur régime alimentaire.
Azur a eu droit à un baiser d'une jolie perruche verte et bleue qui l'avait prise en amitié, et à une solide poignée de main d'un kangourou particulièrement gourmet, dont elle a eu un peu de mal à se défaire.
Pour le reste, Bunbury est sans doute typique de ce que l'Australie offre de pire et de meilleur. Imaginez, le long d'un interminable chapelet de dunes en bordure d'océan, une petite ville côtière floridienne qu'on aurait soigneusement récurée avec une brosse à dents et un aspirateur à main, après lui avoir injecté une bonne dose de civisme et de services publics. Tout en préservant précieusement son pesant ennui.
Nous y avons tourné en rond en autocar pendant deux heures, en écoutant la gentille et prolixe Vicky essayer en vain de nous convaincre (et probablement de se convaincre elle-même) que ce qui défilait devant nous était d'un quelconque intérêt. Si bien que lorsqu'elle nous a proposé de nous déposer une demi-heure au centre-ville pour y flâner ou magasiner, le vote a été quasi unanime: «On rentre à bord du bateau!»

vendredi 14 février 2014

Un Clin d'oeil de Geelong

Pourquoi est-on déçu d'un lieu en somme très bien, et agréablement surpris d'un autre que des gens pas plus bêtes que nous trouvent nul? C'est souvent une question de détails, de circonstances, de l'instant subjectif présent.
Nous sommes arrivés à Melbourne dans la nuit d'hier crevés, plutôt malheureux d'une insignifiante escale en Tasmanie (Burnie) dont j'attendais bien mieux. Le jour s'est levé sur un port industriel couvert d'un voile de pollution couleur moutarde qui ne laissait voir par nos hublots que le flanc d'un autre paquebot de croisière (Crystal Symphony) accosté parallèlement au nôtre. Rien de commun avec le pur délice du lever de soleil sur la Baie de Sydney, il y a six jours.
Au lieu d'un guide francophone charmant amoureux de sa ville, nous n'avons ensuite eu droit qu'à des chauffeurs de taxi asiatiques à l'anglais incertain, qui se fichaient bien des charmes de Melbourne et ne pensaient qu'à nous charrier d'un point à un autre dans le temps le plus court, à travers une circulation tonitruante et bloquée de toutes parts.
Pour être honnête, il faut avouer que la ville fait preuve d'un dynamisme impressionnant, qu'une fois traversée une banlieue portuaire d'une niaiserie toute américaine, son centre autour de Federation Square a une personnalité bien marquée, soulignée par une architecture audacieuse mais un peu cacophonique.
Nous avons trouvé un vrai plaisir à faire du magasinage dans un immense centre commercial dont l'animation fourmille plaisamment sous un dôme de verre vertigineux. Et les marchands et leurs commis faisaient preuve d'un empressement courtois qui n'avait rien d'américain.
En revenant à bord, nous avons côtoyé un parc magnifique, traversé de jolis quartiers où de belles résidences victoriennes se mêlaient dans une surprenante harmonie à de superbes maisons modernes, enfin longé un bord de mer où s'empressent villas et townhouses d'un style qui rappelle le meilleur du Vieux Miami.
Mais rien de tout ça n'arrivait à effacer la désagréable première impression... d'autant plus que celle-ci s'est trouvée renforcée par le vacarme d'un concert impromptu qui a clos la soirée sous nos fenêtres. Il pouvait tout aussi bien parvenir du paquebot voisin que des quais... mais dans notre esprit, il demeurait la faute à Melbourne!
Pourquoi, le lendemain, faire escale à Geelong juste en face sur la même baie, dont le Petit Fûté dit qu'il n'a d'intérêt que comme porte de sortie vers la Péninsule voisine de Bellarine et la Great West Ocean Road? Nous nous le sommes demandé... jusqu'à ce que, en sortant sur mon balcon peu après l'arrivée au mouillage, je découvre à mes pieds un ballet féérique: des centaines de méduses aux chevelures blanches et aux coroles translucides de couleurs pastel, certaines devant bien faire un mètre de large, se balançaient et s'entrecroisaient juste sous la surface d'une eau calme et transparente. Azur est aussitôt arrivée pour contempler avec moi cette merveille.
Après le petit déjeûner, par pur désoeuvrement mâtiné de curiosité, nous avons pris la navette qui nous a amenés à terre. Le débarquement se faisait sur un ponton flottant au coeur de la marina du Royal Yacht Club local, à vingt pas d'un Lagoon 440 qui ressemblait comme un jumeau à notre Bum Chromé. Déjà, nous avions presque le sentiment de nous retrouver chez nous. Et un comité d'accueil de membres du club et du bureau de tourisme nous a pris en charge avec une bonhommie d'autant plus efficace qu'elle ne faisait rien pour nous vendre les charmes de l'endroit.
A suivi une courte balade sur le front de mer, joliment aménagé. Il a surtout comme qualité d'être animé avec un gros clin d'oeil par une collection de «bollards», des poteaux d'amarrage sculptés et peints de couleurs vives pour caricaturer une variété de personnages locaux, depuis le petit pêcheur jusqu'à la dame patronesse en passant par un marin négociant avec une fille du port, un groupe de pompiers, des baigneurs et baigneuses de toutes les époques, des clubs sportifs (cricket, rugby, football), des soldats en uniforme de parade... Une centaine en tout, d'une même drôlerie quasi enfantine.
Un taxi nous a emmenés au Musée d'art local, où j'ai été frappé par une puissante collection d'acryliques sur le thème des «Bad Dances» d'un artiste local nommé Webb et par d'élégantes gravures en noir et blanc représentant des falaises imaginaires, puis étrangement ému par un pan de mur consacré aux peintres abstraits «hard edge» australiens dont les oeuvres des années soixante étaient étroitement cousines de celles de mes amis plasticiens montréalais de la même époque, les Mousseau, Tousignant, Lemoyne, Goguen, Marcelle Ferron, Rita Letendre...
Après une rapide tournée des (quelques) monuments notables de la ville, retour au Yacht Club dont le bar m'a servi une bière locale et un fish'N chips si délicieux qu'Azur, toute prévenue qu'elle est contre ce genre de cuisine, a immédiatement signalé à la blonde serveuse: «Moi aussi, moi aussi!».
C'est donc avec un réel regret que nous avons repris la navette... à bord de laquelle un des passagers français s'est exclamé en nous voyant: «Mais voulez-vous bien me dire ce que nous sommes venus foutre ici?»

mardi 11 février 2014

Gourmandises australes

Commençons par la fin. Pourquoi pas?
Comme nous n'avions pas faim ce midi, Azur pour avoir trop dormi, moi veillé trop tard hier avec entre autres (comme disait ce bon vivant de Willy Lamothe) les copains Rémy et Martin, nous nous sommes contentés elle d'une mini-salade au poulet fumé, moi d'une soupe «hot'N sour» à la széchouanaise. Si bien que vers les sept heures du soir nos estomacs ont commencé à nous signaler que «Euh, hé, ben, bon...»
L'ennui est que cette soirée sur le Sojourn est sous le signe du «formal» all-dressed. En rentrant de la piscine, nous ne croisons que tuxedos et robes du soir... Et on n'a pas trop envie de se «crêter» pour sortir souper. Pa ni pwoblèm, on appelle le «room service», généralement impeccable — et gratuit comme tout le reste.
Or, il paraît que le menu aussi s'est mis en tenue de soirée pour l'occasion. Le résultat est qu'à huit heures, juste comme le soleil descend tout rouge sur le Détroit de Tasmanie, le garçon installe sur notre table de terrasse, garnie d'une jolie nappe blanche (a) un seau à glace avec bouteille de champagne, (b) une cuillerée de caviar ossète sur blinis et salade russe à l'oeuf dur pour madame, une tranchette de foie gras juste grillé avec gelée de mangue sur gaufre chaude pour monsieur, (c) deux queues de langouste néo-zélandaise grillées, sauce newburg, sur risotto au citron truffé avec petites asperges vertes et (d) un «thé gourmand» (crème brûlée, mousse au chocolat noir et tiramisu) et un cheesecake aux fraises fraîches. «Tu penses pas qu'on a fumé un trop gros joint?», demande Azur.
Vous me direz que ça vaut pas un «spécial famille» de St-Hubert BBQ, mais bon. Quand on est loin de la maison (aux antipodes même), on fait comme on peut, non? Ne reste qu'à essayer de digérer tout ça.
En fin de semaine dernière, nous avons fait une autre belle découverte: Sydney. Moins surprenante qu'Auckland, mais seulement parce que nos attentes étaient plus grandes.
Après une dernière escale néo-zélandaise (Nelson Tasman, sur l'Île du Sud) sans histoire, nous nous sommes fait secouer assez sérieusement pendant les trois jours de la remontée vers l'Australie. Coups de vent, temps gris, averses. Ça a fini par se calmer la dernière nuit, comme nous approchions des côtes.
Avant le lever du soleil, je me suis retrouvé avec une soixantaine d'autres lève-tôt sur la terrasse du bar-observatoire du 10e, pour assister à notre entrée dans ce qui se vante (non sans raison) d'être «le plus beau port du monde». Ça commence par un joli collier de lumières qui s'étale des deux côtés de la baie et se reflète dans une eau presque parfaitement calme.
Puis le ciel s'éclaire et détache en silhouettes les forêts de gratte-ciel qui bordent les deux rives. Passé la pointe ronde qui défend l'embouchure du port proprement dit, apparaît une des deux structures-signatures de la métropole australe, le Harbour Bridge, familièrement appelé «le cintre» (Coathanger) pour sa forme particulière.
Le Sojourn vire lentement à babord vers son quai d'amarrage et c'est l'icône absolue: les admirables courbes du toit du Sydney Opera House sur fond de soleil levant. Depuis cinquante ans que j'en rêvais, mes attentes étaient pourtant immenses... mais elles ne pouvaient pas être déçues.
Il faut dire que l'Opera de Sydney a été conçu juste au moment où je terminais mon collège... et en compagnie d'une autre icône, millénaire celle-là (la mezquita-cathédrale de Cordoue), il a joué un rôle majeur dans ma décision initiale de devenir architecte. J'ai eu beau dévier vers le journalisme en cours de route, ces deux structures, la forêt de colonnes mozarabes et l'emballement de voiles blanches de céramique, ont gardé une place toute spéciale dans mon coeur. Elles plaçaient une sorte de barre très haute à ce que l'esprit humain pouvait réaliser de plus beau. Et contrairement à tant d'autres rêves de jeunesse, les voir de mes yeux — nous sommes allés à Cordoue en 2006 — n'aura rien changé à ma perception.
Après cette magistrale entrée en matière, les deux jours de l'escale à Sydney ne pouvaient être qu'un plaisir... que par bonheur, Azur a pleinement partagé puisque c'était la première fois depuis son accident d'avant Tahiti qu'elle retrouvait assez d'autonomie pour en profiter.
Je ne vous raconterai pas la ville en détail, même si nous l'avons bien parcourue, avec un excellent guide francophone le premier jour, par nos propres moyens le second. Suffit de dire que pour une métropole de quatre millions et demi d'habitants qui s'étire et se répand sur 1500 km carrés, de combiner la trépidation d'une prospérité clairement en plein boum avec le civisme et la convivialité partout en évidence est un remarquable exploit. Les gens de Sydney sont gais, en forme, hospitaliers. Ils aiment travailler, c'est visible (tout ici tourne comme sur des roulettes), mais aussi bien manger, faire la fête, faire du sport, pique-niquer. Pourtant, pas un papier ni un mégot qui traîne dans les rues, dans les nombreux parcs, sur les jolies plages qui se découvrent abondamment peuplées même au coeur des quartiers d'affaires... 
Le week-end, des rues entières du centre-ville sont bloquées pour faire place à de sympathiques marchés artisanaux, et dans les parcs, des barbecues au gaz (gratuits) sont à la disposition des familles... qui en prennent un soin jaloux! Des complexes nouveaux aux formes audacieuses surgissent dans tous les coins... en même temps qu'on restaure avec amour les moindres bicoques (pas très) anciennes.
Quant à l'Opéra — je ne puis m'empêcher d'y revenir —, il n'a pas pris une ride en bientôt cinquante ans, au contraire: on est en train de restituer le plus méticuleusement possible le concept initial de Joern Utzon, dont on avait un peu dévié. Et ce n'est pas qu'un monument: la colonne qui affiche la liste des concerts, spectacles et évènements à venir est à faire rêver.
Un bémol à ce plaisir, nous perdons ici un bon tiers de nos compagnons de route, qui ne s'étaient embarqués que pour le premier mois du périple. Dont plusieurs qui étaient en voie de devenir des amis. On verra si, parmi les nouveaux-venus qui les remplacent...
Un effet secondaire de ce changement, Sydney marque la fin des ateliers de peinture animés par la gentille et compétente Julie, qui retourne au Kentucky gérer sa galerie d'art. Et donc le démembrement de l'espèce de colonie artistique flottante qui s'était formée autour d'elle. L'exposition de nos «oeuvres» (dont plusieurs assez étonnantes) le dernier jour au Seabourn Square a donné lieu a des adieux parfois émouvants...


mardi 4 février 2014

Les jours se suivent...

Après le charme d'Auckland, la suite de la Nouvelle-Zélande risquait de décevoir... et ça n'a pas raté. Mais c'est notre faute, non la sienne.
À notre arrivée il y a trois jour, Tauranga, qui fut le jardin-paradis des Maoris avant que les Anglais ne le transforment en énorme port de commerce et d'exportation, n'apparaît du bateau que comme un amoncellement de conteneurs rouges, gris et khaki déparant un bel écran de verdure. Il paraît que derrière ça se cache une jolie ville assez animée, marquée à parts égales par l'esprit des pionniers colonisateurs et celui des premiers occupants, mais nous ne le saurons jamais.
D'une part, pour descendre à terre, il fallait se taper un escalier d'une vingtaine de marches qu'Azur, encore ébranlée par sa chûte de la semaine dernière, hésitait à affronter. D'autre part, un paquebot mastodonte, le Celebrity Solstice, nous a précédé à quai et a dégorgé ses quelque 3000 touristes vers des structures d'accueil plutôt modestes.
Les premiers passagers du Sojourn qui se sont hasardés en ville son revenus nous avertir: tous les sites, monuments et musées étaient encombrés de groupes organisés bruyants et pressés de tout voir en deux ou trois heures. Dans les circonstances, la visite était encore moins tentante...
Bah, on se rattrapera à Wellington, la capitale!
Sauf que le trajet d'une journée (et deux nuits) pour s'y rendre est loin d'être de tout
repos. Dès le premier soir, sitôt que nous quittons la protection de la Baie de l'Abondance, nous sommes assaillis par un vent du sud froid et violent qui nous prend en pleine face et secoue le navire sans discontinuer.
Nous passons une nuit plutôt mouvementée et peu relaxante... pour découvrir en nous levant une forte pluie mêlée d'embruns qui fouette les flancs et les hublots du Sojourn (40 noeuds de brise, Beaufort force 8, disent les marins).  Regardant les vagues projeter leurs panaches d'écume à la hauteur de notre balcon, nous avons droit à un spectacle grandiose... mais plutôt éprouvant. La journée se passe donc en cocooning entre le Seabourn Square du 7e et notre cabine, avec une ou deux timides sorties sur le pont protégé du 9e. Ce n'est qu'au milieu de la seconde nuit que ça se calme brusquement et que nous pouvons récupérer un peu.
Si bien que lundi matin, une fois dans le port de la capitale, nous ne sommes pas trop d'attaque pour sortir, d'autant que le paysage depuis notre fenêtre est assez peu invitant: une autoroute achalandée intercalée entre un immense entrepôt de bois de construction et un non moins immense stade sportif.
De plus, c'est le jour du SuperBowl aux USA (ne pas oublier le décalage d'une journée avec l'Amérique et l'Europe depuis que nous avons franchi les 180 degrés de longitude) et j'ai un brusque retour de flamme pour le football américain — même si je ne sais pas quelles sont les équipes en lice cette année!
Nous nous retrouvons à midi et demi assis devant l'écran géant du Grand Salon, au milieu d'une foule dispersée mais enthousiaste et partisane de yankees pure race. En lieu de gastronomie, hot-dogs (assez bons) au chili con carne, hamburgers trop cuits, popcorn et budweiser...
Au bout d'une heure, il est clair que le match entre Seattle et Denver sera un désastre sans intérêt. Les Seahawks jouent fort bien un jeu défensif terne et étouffant, alors que leurs rivaux du Colorado, réputés pour leur brillante attaque, accumulent gaffe sur gaffe,  comme s'ils avaient à coeur de leur faciliter la tâche. Azur bâille, sort son iPad... et au milieu du second quart (le score est déjà 15-0 et ne peut qu'empirer), nous sortons en douceur.
Malheureusement, le temps de rentrer à la cabine nous rafraîchir, il est déjà 14h... et le départ étant prévu pour 17h, ça nous laisse à peine deux heures pour aller faire un tour en ville. «La course contre la montre, ça ne me dit rien aujourd'hui», décide ma compagne.
Nous faisons donc l'impasse sur Wellington, que nous ne verrons vraiment que de loin, du haut du pont du 10e, au moment du départ. Dommage, car la ville, très accidentée, paraît fort sympathique et la baie est magnifique. Pour ceux que ça intéresserait, le match s'est terminé 43-8 en faveur de Seattle, ennuyeux de bout en bout, nous ont dit les fanas qui l'ont regardé jusqu'à la fin. Ça m'apprendra.