samedi 18 juillet 2015

Impossible de réformer l'Union européenne?

Cette réflexion est provoquée par un intéressant article dans l'hebdo Marianne, «L'échec de Syriza, c'est l'échec de l'idée d'une réforme de l'UE de l'intérieur» (17/07/2015).
J'avais encore des réserves là-dessus jusqu'à la tragédie de lundi, mais je dois admettre que Syriza en a fait la démonstration convaincante. À ses frais et à ceux du peuple grec, hélas. On peut dire que la preuve était là depuis l'échec en 2005 de la tentative maladroite (et malhonnête) pour associer les peuples à l'évolution des structures de l'Union — qui a donné le non-respect des référendums en France et en Hollande sur la Constitution de Giscard et en Irlande sur le Traité de Lisbonne. Mais le caractère bigarré des oppositions d'alors, associant eurosceptiques et vrais réformateurs pro-européens, laissait planer un doute que la crise grecque a levé.
Par contre, je trouve que l'article de Marianne néglige un pan majeur de la question en limitant la problématique à la position des «gauches radicales»... et à l'Union européenne. Syriza, comme Podemos en Espagne et, dans une certaine mesure, Die Linke en Allemagne, ne sont pas des partis de gauche radicale classique, dogmatiques, exclusifs et reposant sur un appareil. Il est vrai que Syriza a son point de départ dans la «gauche de la gauche», mais sa composition actuelle est beaucoup plus variée; d’ailleurs, la volonté affichée aujourd’hui par toutes ses composantes de maintenir l’unité du parti malgré les divergences de pensée est à l’opposé de la tendance fatale au fractionnement des partis d’extrême-gauche. Die Linke est né d'une scission du parti socialiste allemand, qui était loin d'être extrémiste. Podemos est issu directement de la rencontre d'activistes de gauche tiers-mondistes avec les protestataires de toutes origines des Indignados. Cinque Stelle, en Italie, est essentiellement anti-idéologique, groupé autour de l'idée du «tous pourris».
Tous s'inscrivent dans une nouvelle démarche, celle des mouvements «citoyens» inclusifs qui offrent une plate-forme fondée non sur l'adhésion idéologique et l’obéissance à des consignes venues d’en haut mais sur des revendications spécifiques venues d’en bas et sur des possibilités d'action commune non seulement aux activistes de gauche, mais à tous les contestataires de bonne foi, y compris du centre et même de centre-droit, qui veulent changer les choses dans un sens favorable aux classes défavorisées — qui comprennent de plus en plus les classes moyennes. Cela crée une dynamique différente, qui pose de nouveaux problèmes mais ouvre aussi des espoirs inédits.
Par ailleurs la cible «changer l'UE de l'intérieur» est à la fois trop large et trop étroite. Une partie de la problématique, notamment dans le cas grec, est spécifiquement liée à la Zone euro et à son fonctionnement, qui est nettement plus dictatorial et moins formellement légitime que celui de l'Union dans son ensemble. C'est à ce niveau que la démonstration faite sans le vouloir par Syriza est le plus convaincante, même si elle est aussi largement valide pour toute la structure.
Mais le «déficit démocratique» maintes fois souligné au sujet de l'Europe à 27 réfère en réalité à une question beaucoup plus large, celle de la légitimité de la «démocratie représentative» (à laquelle je m'attaque dans mon manuscrit «Démocratie citoyenne!») qui touche la grande majorité des pays du monde. En d'autres termes, même si on réformait les institutions européennes pour faire plus de place aux représentants des peuples, on ne ferait disparaître que l'apparence de l'arbitraire, tout en ne modifiant pas sérieusement l'orientation de ce qui demeurerait une «Europe des notables» plus sensible aux volontés de la finance qu'à celles des populations.
Et ce problème n'est pas propre aux Européens, il confronte tous les contestataires à travers le monde, «Printemps arabe», «Indignés» de tous les continents, «Wall Street Occupiers», etc. qui n'ont pas pour l'instant de véritable alternative à opposer à un régime politique qui soutient activement et unanimement un système économique injuste et désuet.

lundi 13 juillet 2015

Tragédie grecque... avec un choeur d'aveugles

Disons d'abord que rendus à ce point, Alexis Tsipras et son cabinet de Syriza n'ont plus rien à perdre. La preuve est faite que leurs vis-à-vis de la Zone euro n'ont pas la moindre intention d'agir de bonne foi et que leur objectif est de punir et d'humilier la Grèce, non de l'aider. En conséquence, je propose presque sérieusement qu'ils devraient faire à la Zone euro la proposition suivante:
 1. Ils présentent au Parlement grec dans les 48 heures le «compromis» humiliant et inefficace que leur imposent l'Eurogroupe et le Conseil.
 2. Ils appellent un vote libre des députés sur le sujet, sans se prononcer publiquement ni pour ni contre.
 3. Pour favoriser quand même l'adoption de l'accord, ils invitent deux ou plusieurs des représentants suivants de l'Union à venir le défendre en personne face aux parlementaires de la Vouli: Mme Merkel, M. Hollande, M. Juncker, M. Dissjelbloem, M. Schultz. Ils leur demandent en particulier de s'expliquer sur les éléments suivants:
a- Pourquoi il est préférable de prêter à la Grèce des dizaines de milliards avec intérêts pour rembourser d'autres prêts que de suspendre simplement les paiements le temps que l'économie se refasse une santé, comme cela avait été consenti à l'Allemagne en 1953.
b- Pourquoi la Grèce doit fournir maintenant des «garanties de sérieux», alors que le gouvernement de Syriza s'est clairement comporté depuis son élection de façon nettement plus responsable et plus démocratique que les deux qui l'avaient précédé, à qui l'UE avait fait une confiance non méritée.
c- Pourquoi le fait d'appauvrir le peuple et de spolier les biens de l'État par des hausses de TVA (qui ne pourront sans doute pas être perçues), un chambardement brouillon et trop abrupt du régime de retraites et des privatisations en catastrophe offre une meilleure garantie de sérieux que l'adoption accélérée de véritables réformes structurelles.
d- Pourquoi il est si important de faire primer des règles administratives jamais votées par les peuples de l'Union et appliquées par des fonctionnaires non élus sur une volonté démocratique exprimée deux fois (par élection et par référendum) dans les derniers six mois.
 4. Une fois ces explications clairement données, l'accord accepté par le Parlement et les négociations subséquentes complétées sur le plan de refinancement et de relance, le résultat final est soumis au peuple grec par référendum.

 Plus sérieusement, non seulement les mesures réclamées n'ont aucun sens et ne démontrent en rien le sérieux du régime grec (seulement son asservissement), mais encore elles risquent fort de déstabiliser la seule équipe de gouvernement qui avait des chances de mener à bien de véritables réformes structurelles: refonte de la fonction publique, de la fiscalité (fin des exemptions aux armateurs et à l'église) et de la collecte des taxes et impôts, de la gestion des biens publics, des services de statistique et de contrôle du budget, élimination du paternalisme politique et du clientélisme éhonté des partis traditionnels, rationalisation sans coupures mortifères des services sociaux, etc.
Un bon point qu'il faut accorder à Mme Merkel. Elle admet que «la question de confiance n'est pas entièrement résolue». Sauf qu'elle le comprend à l'envers. On ne voit pas, en effet, comment la Grèce peut continuer à faire confiance à cette bande d'olibrius de la Zone euro, qui changent sans cesse les règles du jeu et augmentent stupidement des exigences déjà irréalistes, strictement pour satisfaire leurs préjugés locaux et leurs intérêts électoralistes. La logique des «grexitomanes» est impeccable: «Nous n'avons pas confiance dans le gouvernement grec. Regardez comme il nous a trompés en 2009 et 2011!» Et la minute d'après: «Il faut que ce radical de Tsipras démissionne et que le pouvoir revienne aux anciens partis modérés.» Qui sont, bien sûr, ceux qui étaient en poste en 2009 et 2011!
On a eu beau dire «Ouf!» ce matin, il faut par ailleurs être conscient des prochaines péripéties inquiétantes qui guettent l'Europe:
 • l'élection espagnole en fin d'année, où le sort de Podemos est à double tranchant: ou bien le mouvement citoyen sort affaibli de la crise grecque et les espoirs d'un virage vers une Europe plus  démocratique en prennent un sacré coup, l'Eurogroupe se sent libre d'appliquer le «remède grec» non seulement à l'Espagne, mais au Portugal, à l'Irlande, à l'Italie, pourquoi pas à la France tandis que se renforcent partout les europhobes de droite genre Front national et Aube dorée; ou bien les Espagnols serrent les poings et élisent un pouvoir populaire plus robuste que Syriza dans un pays aussi en crise, mais d'un poids économique sans commune mesure... et le psychodrame des dernières semaines recommence, mais à une tout autre échelle avec, notamment l'émergence tardive d'un axe Paris-Rome-Madrid face à une Allemagne d'autant plus dangereuse qu'elle se sentira poussée au pied du mur;
 • le référendum anglais sur la sortie de l'Union européenne dans deux ans, où ce qui vient de se passer rend infiniment plus difficile la tâche de Cameron de garder son pays dans l'Europe... sans compter qu'il faut oublier définitivement l'idée d'une adhésion à l'euro, dont les Britanniques auront pu constater qu'elle est synonyme d'une abdication de leur souveraineté;
 • un nouvel épisode de la crise grecque au plus tard dans trois ans, et encore, je suis optimiste, au vu du niveau insoutenable d'austérité qui est imposée à Athènes; cette fois la «solution» pourrait ressembler à ceci: sortie de la Grèce de l'euro puis de l'UE, répudiation totale de la dette, obtention de Moscou d'approvisionnements en pétrole et en nourriture contre des bases militaires russes autour de la Mer Égée et de l'Adriatique... On serait bien avancés avec un trou de 250 milliards et plus, une Grèce désendettée et russophile qui dans les cinq ans se trouverait mieux qu'aujourd'hui, Poutine mort de rire et les Américains furax.

mardi 7 juillet 2015

La planche de salut de la Grèce... et de l'Europe?

Il faut dire les choses comme elles sont: Alexis Tsipras et son équipe de Syriza sont les seuls à pouvoir résoudre la crise grecque sans dommage majeur non seulement pour leur pays, mais aussi pour l'Eurozone et l'Union européenne dans son ensemble. Toute tentative pour les écarter ou les marginaliser est contraire aux intérêts de tous, y compris l'Allemagne. Je m'explique: 

1. Singularité et cohésion 

Il n'y a pas d'autre interlocuteur valide en Grèce. Syriza, élu minoritairement il y a six mois, occupe maintenant tout le terrain. Les anciens partis de gouvernement se sont disqualifiés: la Nouvelle Démocratie de droite se retrouve sans chef ni programme ni crédibilité interne ou externe, et probablement sans base populaire solide; le Pasok socialiste est réduit à un moignon sans pouvoir, ni influence, ni capacité de remonter la pente dans un avenir prévisible. Aube dorée est non seulement un groupe quasi nazi obstinément anti-européen, donc inacceptable comme négociateur, mais sa popularité semble avoir plafonné. Tous les autres, y compris les communistes de KKE, ne sont que des groupuscules sans importance ni futur. Par contre, Tsipras et Syriza ont réussi à travers une période pénible, chaotique et divisive, non seulement à maintenir la cohésion d'une alliance fragile, presque contre nature avec leur partenaire de droite nationaliste ANEL, mais encore à obtenir l'adhésion graduelle de nombreux partisans de leurs rivaux aussi bien de droite que de gauche. Le résultat du référendum de dimanche l'a clairement démontré. L'accord conclu hier avec la quasi-totalité des dirigeants politiques a complété la transformation de ce qu'on appelle toujours à tort un «parti de gauche radicale» en un mouvement citoyen et nationaliste qui s'est constitué une plate-forme inclusive de gauche modérée rejoignant les préoccupations d'une très large majorité des Grecs. Il y aurait une élection demain, ce serait sans doute un raz-de-marée! Mme Merkel et ses acolytes doivent cesser de rêver d'un gouvernement grec de technocrates à leur botte ou d'une «union nationale» prête à toutes les concessions, formée de leurs anciens amis magouilleurs.

2. Perspicacité et vision 

Tout au long de ses six mois au pouvoir, le gouvernement Syriza a manifesté dans l'ensemble une vision lucide et terre-à-terre de la situation du pays, bien éloignée de la perspective simpliste et rigide de ses interlocuteurs bruxellois, autant que du «romantisme» dont on l'a accusé. Entouré d'un état-major d'une indéniable compétence, le ministre des Finances Yanis Varoufakis, spécialiste de la théorie des jeux, était aussi largement reconnu dans les cercles internationaux comme un des plus grands, sinon le plus grand expert sur l'économie grecque... ce qui a sans doute contribué à lui mériter l'inimitié de ses vis-à-vis de Bruxelles, à qui il ne se privait pas de mettre sous le nez leurs propres lacunes à cet égard, sans doute avec la morgue assez fréquente chez un intellectuel du plus haut niveau à l'égard de praticiens médiocres. 
La décision qu'on a tant reprochée à Alexis Tsipras de donner dès le départ priorité à des mesures allégeant les difficultés et les privations du peuple plutôt que de s'empresser de fournir à la troïka, à coups de coupes-sombres et de sacrifices imposés aux plus pauvres, des gages de sa soumission à leur vision des choses était aussi raisonnable que conforme au mandat qui lui avait été confié en janvier. L'évolution de ses positions à la table des négociations a été d'un remarquable réalisme, alors même que Mmes Merkel et Lagarde, campées sur leurs positions aveuglément néolibérales, la traitaient de «non adulte». Enfin et surtout, la manoeuvre ultime du déclenchement d'un référendum au moment crucial et sur la question qui montrait le plus clairement l'arrogance, le manque de compassion humaine et de perspective de ses adversaires, loin d'être le «coup de poker» dénoncé par la majorité des soi-disant experts, était un choix, risqué peut-être, mais basé sur une froide lecture de la situation et du rapport de forces dont le résultat a montré la justesse. 

3. Efficacité et adaptation 

On ne cesse de rappeler les erreurs commises par Tsipras et Syriza au lendemain de leur élection. Ces erreurs sont réelles, elles étaient sans doute inévitables vu que personne ou presque dans le nouveau régime n'avait l'expérience du gouvernement. Pour les remettre en perspective, on peut les comparer à celles commises en France en 2007 par Sarkozy, puis en 2012 par Hollande, en Espagne par Rajoy, aux USA par Obama, etc. dont la majorité n'avaient même pas cette excuse de l'inexpérience du pouvoir. On verra que dans la plupart des cas, les gaffes grecques prêtaient moins à conséquences et surtout qu'elles ont duré beaucoup moins longtemps: Syriza a fait preuve d'une remarquable rapidité d'apprentissage des rouages administratifs et d'une redoutable efficacité dans son fonctionnement, aussi bien dans la gouvernance que dans le jeu politique interne et dans la négociation extrêmement difficile et périlleuse avec une troïka et un Eurogroupe qui faisaient tout pour lui semer des peaux de bananes sous les pieds. Cela est encore plus frappant si on compare sa performance sur chacun de ces trois plans avec celles des deux régimes qui l'ont précédée à Athènes, la gauche du Pasok et la droite de Nea Demokratia. 

4. Honnêteté et indépendance 

C'est peut-être le facteur majeur en faveur de Syriza... et vu le barrage de propagande anti-grec que nous servent la majorité des médias, il est presque normal que ce soit celui qui est le moins mentionné. Or, Bruxelles et la troïka ne cessent d'insister, avec raison, sur l'importance pour l'avenir de la Grèce dans l'Europe d'une réforme fondamentale de l'État grec et de son administration. Sans paraître se rendre compte de la schizophrénie de leur attitude, puisque dans le même temps ils font l'impossible pour disqualifier ou faire tomber la seule équipe qui a toutes qualifications pour réaliser cette réforme.
Nous avons déjà mentionné ci-dessus sa perspicacité et sa compétence. Plus important encore est le fait que le gouvernement actuel n'est en rien mouillé dans les magouilles, les tricheries et les trafics d'influence qui ont marqué tous les régimes précédents, de gauche comme de droite. Et non seulement il arrive au pouvoir les mains nettes, mais il a aussi les mains libres: comme il n'est pas issu des élites traditionnelles profondément compromises et qu'il n'a reçu d'elles aucune aide financière, médiatique ou autre pour se faire élire, il n'a aucun intérêt à les favoriser, et tout avantage à épouser systématiquement contre elles la cause du peuple, des retraités, des chômeurs et des travailleurs ordinaires. Lesquels n'auront aucune objection, au contraire, à ce qu'il mette fin à des pratiques douteuses qui ont jusqu'ici largement profité aux riches plutôt qu'aux pauvres. 

5. Autorité et crédibilité 

On objectera, non sans raison, que certaines des mesures nécessaires de cette réforme seront impopulaires. La méfiance des Grecs à l'égard de l'administration est proverbiale et date de l'ère de l'occupation ottomane, l'évasion fiscale est un sport national, les régimes de retraite sont truffés de combines et de passe-droits qui avantagent indûment plusieurs catégories de travailleurs, en particulier de fonctionnaires. Mais contrairement à une illusion trop répandue, ces irrégularités sont loin de bénéficier à la majorité, dont je soupçonne qu'elle ne les a même jamais réclamées: il est bien plus vraisemblable qu'elles sont dues à des cadeaux ou à des promesses électorales à des clientèles spécifiques que les partis traditionnels voulaient s'attacher. Syriza a donc la possibilité d'y mettre fin en s'appuyant sur la masse moins favorisée... à la condition de pouvoir démontrer que ce qu'on enlève aux privilégiés ira en grande partie dans les poches des plus démunis, non des banquiers et autres créanciers internes ou externes, une évidence que les eurocrates refusent de voir. 
Pour cette opération certainement douloureuse, l'outil crucial dont seuls disposent Tsipras et son équipe est l'indéniable autorité qu'ils ont acquise — et méritée — par leur gestion de la crise ces derniers mois. C'est cette autorité, renforcée par une réputation d'honnêteté et un préjugé favorable pour les classes populaires, qui leur permettra de faire avaler à ces dernières d'amères prescriptions en démontrant d'une part qu'elles sont inévitables et d'autre part qu'elles ne dureront pas plus que le temps minimum nécessaire. Parallèlement, ils pourront faire comprendre aux classes bourgeoises (celles qui ont massivement voté oui au référendum) que si elles veulent continuer à jouir des avantages de l'euro et du marché européen dont elles sont les principales bénéficiaires, elles n'auront pas d'autre option que de consentir des sacrifices plus lourds que ceux du petit peuple... contrairement à ce que tente, contre toute logique et contre son propre intérêt bien compris, d'imposer l'Eurogroupe (Allemagne en tête). 

 À cette analyse, j'ajoute d'autres réactions «à chaud» que m'ont inspirées sur Facebook les évènements de la dernière semaine: 
Mercredi dernier — La dette... allemande! 
Mme Merkel connaît-elle l'expression «Londoner Schuldenabkommen»? C'est le titre allemand de l'accord réduisant la dette publique de l'Allemagne, signé par 27 pays — dont la Grèce et l'Espagne — à Londres en 1953. Le plus intéressant n'est pas le fait archi-connu que la dette de plus de 30 milliards de marks, dont 16 milliards datant de la 1ère Guerre mondiale, a alors été réduite de moitié. Ce sont les conditions de cette réduction et du remboursement du reste qu'il faut connaître. 
En premier lieu, la réduction s'appliquait également à tous les créanciers, publics comme privés et même individuels, sans échappatoire. Deuxièmement, l'Allemagne n'était tenue de rembourser qu'à la hauteur de ses excédents commerciaux et jusqu'à un plafond de 3% par année, sur 30 ans. Donc, pour être remboursés, les pays créanciers devaient acheter des produits allemands et ainsi favoriser activement la croissance du pays. Enfin, aucune condition n'était imposée quant à la gestion interne du pays... lequel, une quinzaine d'années plus tôt, mettait l'Europe à feu et à sang. 
Ça ne vous donne pas des idées quant à la solution à la crise grecque, Mme Merkel? 
Jeudi dernier — Un OUI catastrophique? 
J'écoute les débats échevelés sur la crise grecque et ça me pose la question que personne ne veut soulever: Et si les Grecs votent OUI aux conditions de l'Europe dimanche? Qu'arrive-t-il à la Grèce? à l'euro? à l'Europe? La réponse qui me paraît le plus vraisemblable tient en un mot: catastrophe!
Catastrophe pour la Grèce, économique d'abord. La soumission aux exigences de la troïka signifie un approfondissement de la crise, un gonflement continu de la dette, un appauvrissement des retraités, une montée continue du chômage, etc. Rien ne permet de croire que les mêmes causes ne continueront pas à produire les mêmes effets constatés depuis cinq ans, surtout qu'il n'y aura plus à Athènes d'interlocuteur crédible pour amener les eurotechnocrates à limiter les dégâts. 
Catastrophe politique ensuite. Évidemment le gouvernement de Syriza va sauter, le seul qui depuis quinze ans s'est vraiment appliqué à corriger les dysfonctionnements de l'État, le seul qui n'ait pas partie liée avec les profiteurs responsables majeurs de la situation, le seul qui ait offert une solution alternative réaliste pour sortir du bourbier. Pour être remplacé par quoi? Soit par le chaos, soit par les combinards qui l'ont précédé, champions du favoritisme, protecteurs de l'évasion fiscale, rois de la manipulation frauduleuse des budgets, soit par une extrême-droite anti-européenne et anti-démocratique à saveur nazie. 
Catastrophe pour l'euro, qui après un sursaut momentané va presque inévitablement subir une dégelée sur les marchés maintenant plus conscients de sa fragilité innée, tandis que les taux d'intérêt des emprunts de bon nombre des pays membres vont se remettre à grimper. En même temps, la Zone euro n'aura pas d'autre choix que de faire subsister sous perfusion quasi éternelle un État chargé d'une dette impossible à rembourser et sans le moindre espoir d'une vraie reprise économique. 
Quant à l'Europe, elle aura démontré à la fois son incapacité fondamentale à résoudre ses propres crises, son absence de solidarité entre ses États et ses peuples, son caractère foncièrement antidémocratique et sa soumission aux diktats économiques internes (notamment allemands) et externes. Le plus vraisemblable est qu'elle va commencer tout doucement à se «détricoter»... 
Et il se trouve tout un lot de politiciens soi-disant démocratiques et prétendument adultes pour inciter les Grecs à voter OUI à tout cela? Hé ben, mon vieux... 
(NOTE: Bien sûr, le pire décrit ci-dessus ne s'est pas produit, mais je crois que mon analyse demeure pertinente pour la suite des choses, si l'Allemagne et ses alliés persistent dans leur stratégie actuelle.)
Vendredi dernier — Le petit doigt 
Est-ce l’histoire légendaire qui se répète, du petit Hans Brinker de Spaarndam, bouchant de son doigt pendant toute une nuit un trou minuscule dans la digue néerlandaise, empêchant ainsi la Mer du Nord d’élargir l’orifice pour inonder des kilomètres de polders? 
Est-il possible que la volonté du peuple grec soit aujourd’hui le «petit doigt enfantin» qui seul bloque le raz-de-marée sur l’Europe d’un barbarisme économique déterminé, avec l’appui actif de la majorité des dirigeants politiques élus – et la complicité tacite des autres –, à chasser hors du continent toute velléité de démocratie et de respect pour les besoins et les décisions des citoyens? Si l’UE parvient à mettre au pas la Grèce, il est évident qu’elle en usera de même dans quelques mois ou quelques années avec l’Espagne, le Portugal, l’Irlande, l’Italie, pourquoi pas la France? Jusqu’à ce qu’il ne reste plus de digue du tout… et plus d’Europe unie. 
Il faut se rappeler également que les dirigeants «sérieux» qui considèrent le référendum grec comme une «mauvaise chose» sont les mêmes qui ont balayé sous le tapis les résultats de leurs propres référendums en France, aux Pays-Bas et en Irlande, pour faire adopter une Constitution européenne ultra-libérale et technocratique dont il était clair qu’une bonne partie de leurs peuples ne voulaient pas… et dont on voit aujourd’hui les désastreux effets. 
La Grèce, petite, socialement troublée, économiquement exsangue, paraît un bien faible rempart contre les hordes économistes… mais il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir d’un petit doigt d’enfant. Pouvons-nous, devons-nous espérer malgré tout un nouveau «miracle grec»? 
Samedi dernier — Paraphrasé de l'économiste américain Paul Krugman, Prix Nobel: «Les technocrates européens sont comme les médecins de Molière, pour qui le seul remède est toujours de saigner le patient... et quand le patient va plus mal, de le saigner encore plus...» On ne saurait mieux décrire ce qui se passe dans la crise grecque. 
En réponse à Yves Loiseau qui demandait «Et si le OUI gagne, que font les partisans européens du NON le lendemain?» La réponse est simple: continuer de faire progresser le mouvement citoyen [Syriza, Podemos, Cinque stelle, Indignados, FDG, etc,) pour renverser les dėmocraties bourgeoises «représentatives» qui bloquent la construction d'une Europe des peuples. Ça prendra le temps qu'il faudra: en France, aux USA, en Angleterre, en Russie, il a fallu entre 3 et 5 générations pour passer de la monarchie à la démocratie bourgeoise... Les vraies révolutions s'étalent dans la durée. Mon regret, c'est que je ne verrai sans doute pas la fin de celle-ci... ça ne veut pas dire qu'elle n'est pas nécessaire. 
Lundi, au lendemain du référendum Fascinant. Toutes, mais TOUTES les réponses «européennes» au OXI grec sont des réactions typiques de notables prétentieux convaincus qu'ils savent mieux que tout peuple ce qui est bon pour lui... sans qu'aucun n'ait eu même le soupçon d'une tentation de consulter ses propres citoyens. Deux exceptions: Mélenchon du Front de Gauche et Iglesias de Podemos. 
«La balle est dans le camp grec», dit par ailleurs tout le monde. Sur quelle base? La Grèce a fait le 22 juin des propositions parfaitement spécifiques qui répondaient aux conditions de l'Eurogroupe. Ce dernier a répliqué le 25 juin en en rejetant la moitié et en accroissant ses exigences. Une contre-proposition que le peuple grec a refusée massivement hier. Donc, si l'on se fie aux règles habituelles de la négociation, ce sont les propositions d'Athènes qui sont toujours sur la table; ce devrait être à l'UE de revenir avec de nouvelles réponses. Non? 
Ce matin — Face à ce qui se passe dans l'Eurogroupe et la troïka, Tsipras devrait avertir charitablement ses vis-à-vis que désormais, toute entente conclue avec eux sera automatiquement soumise par référendum à l'électorat grec — probablement avec l'appui de l'ensemble des partis politiques du pays, qui se sont rangés hier derrière lui!