lundi 14 février 2011

14 février 2011 (Saint-Valentin)

Je reprends le blogue, le temps d'une révolution… ou de plusieurs!
C'est une impression curieuse, d'être juchés au sommet de notre espèce de tour d'ivoire de rentiers montréalais, de regarder dehors la tempête de neige (voir photos), et de tourner
le regard vers l'écran de télé où, sous le soleil et dans la poussière, les Égyptiens fêtent le départ de Moubarak, où les Algériens lancent timidement un mouvement dont on ne sait où il pourra se rendre, et où les femmes italiennes prennent Berlusconi par surprise à un endroit (entre les jambes, pour ne pas le préciser) où il ne pouvait voir venir le coup.
Il y a bien sûr là-dedans un peu du "Quam dulce dum in alto" de Lucrèce: se sentir bien au chaud chez soi quand sur le monde souffle la tempête, c'est un plaisir pervers mais très humain. Mais il y a aussi l'inverse, la frustration de ne pas y être, de ne pas sentir sur sa peau la bourrasque de l'Histoire; me reviennent forcément des souvenirs presque physiques du Washington de Watergate en 1974, de l'Espagne aux derniers jours de Franco en 1975, de l'Algérie dangereusement bouillonnante de 1988-1993…
Je regarde mon ex-collègue Jean-François Lépine derrière son micro Place Tahrir, et je l'envie. D'autant que la dernière fois que nous nous étions parlé, c'était justement à son départ pour Alger dans les années 1990, quand il me demandait des suggestions et des trucs, à moi qui en arrivais.
Il était donc presque inévitable que ça me redonne envie d'écrire sur le sujet et surtout de reprendre le fil de la réflexion que je n'ai jamais complètement abandonnée après la publication de ma "Démocratie cul-de-sac", justement terminée dans une chambre d'hôtel surplombant le boulevard Franz Fanon et la Grande Poste d'Alger, en juillet 1993.
Forcément, j'avais eu une sérieuse baisse de régime après l'échec des enivrantes manifestations du début 2003, où nous avons marché parmi des millions d'autres contre la guerre en Irak. La retraite, les voyages, le bateau, le nid douillet de Montpellier m'ont détourné sur d'agréables chemins de traverse.
Mais quelque part, les idées politiques et sociales continuaient à se développer, à s'entrechoquer parfois, en particulier à l'occasion de la récente crise économique. J'ai renoué des conversations sur ce thème d'abord avec Azur, puis avec quelques vieux amis comme moi passionnés de la suite du monde (Janine Euvrard à Paris, Serge Legagneur et quelques autres à Montréal), à mesure que les choses bougeaient à Tunis, Le Caire, Téhéran et Sanaa. Ça s'est mis à déborder sur Facebook, en une série de courts mais revigorants échanges.
Finalement, dans la nuit d'hier, je n'ai pu y tenir et j'ai commencé pour moi-même d'abord un texte de réflexion un peu brouillon, que j'ai fini par expédier à une courte liste de parents et d'amis dont j'apprécie l'intelligence et la sensibilité. Et puis j'ai décidé d'élargir, en inscrivant ce texte (et un autre qui l'a immédiatement suivi) sur le blogue:
--- Sans carte ni boussole ---
La Tunisie aura été une charnière dans l'histoire "après l'Histoire" (revoir Fukuyama et rire un peu). C'est le point de départ, l'étincelle improbable d'une série de révolutions populaires sans idéologie définie, sans encadrement structuré qui pourrait s'étendre à toute la planète. Un mouvement rendu possible par les nouveaux outils des technologies de l'information: Internet et téléphonie cellulaire permettent la création rapide de communautés virtuelles sans base matérielle et l'échange instantané et pratiquement irrépressible de courts messages.
La vague révolutionnaire surgit donc de manière virale à partir d'initiateurs inconnus, sans passé politique, mais dont l'ingénuité technique leur permet d'assembler "sur le tas" des noyaux d'animateurs bénévoles. Ceux-ci font boule de neige en quelques jours à peine, en fusionnant à chaud les insatisfactions et les demandes de segments importants mais négligés des populations: diplômés sans emploi en Tunisie, réprimés politico-économiques en Égypte, dissidents laïcs en Iran, femmes moralistes en Italie...
Le phénomène prend au dépourvu non seulement les régimes autoritaires sclérosés, mais l'ensemble des élites traditionnelles, y compris les oppositions laïques et religieuses. Cela, d'autant plus qu'il survient dans un vide incommensurable de la pensée et des orientations politico-économiques. Le socialisme s'est déconsidéré en ne parvenant pas à se renouveler au lendemain de la chute du soviétisme, entraînant au contraire les "partis des travailleurs" dans d'indignes luttes de chapelles et d'ambitions personnelles. Le capitalisme a montré ses lacunes dans les crises financières et économiques de 2000-2001 et 2007-2009; sa "compagne de route" la démocratie bourgeoise à l'Occidentale a révélé sa vraie nature d'esclave des possédants en prenant parti contre les citoyens et pour les banquiers et les agioteurs à cette occasion. Les mouvements verts et altermondialistes ont des visions sympathiques, mais trop parcellaires et trop "anti" pour prétendre prendre le relais.
Où allons-nous mantenant? La question était intéressante mais théorique jusqu'en décembre dernier. Elle devient d'une urgence cruciale devant ces révolutions bien réelles et dramatiquement justifiées qui vont vite s'avérer en manque d'orientation et d'armature intellectuelle.
Les idées mènent le monde? Si c'est le cas, face à tous les espoirs que suscite le mouvement actuel, il faut avouer que notre monde se retrouve sans leader, sans carte ni boussole!
-- Sans carte ni boussole bis --
J'ai reçu un message détaillé de François Piazza qui m'a inspiré en retour une série de précisions et d'additions à ma réflexion précédente:
a) C'est vrai que ce sont des révolutions urbaines, mais ne le sont-elles pas toutes? La Bastille n'était pas à Bécon-les-Bruyères que je sache, ni le Potemkine ancré dans un port de pêche de la Mer Noire! De fait, le Caire, Alexandrie et Suez avec leurs banlieues représentent plus du tiers de la population égyptienne, bien plus que les villes américaines en 1776, les françaises en 1789 ou les russes en 1917. En revanche, je ne connais pas une jacquerie paysanne qui ait renversé un État bien établi.
b) Si je me fie à mes souvenirs du Sénégal et à ce que Kada Hechchad me dit de l'Algérie d'aujourd'hui, le cellulaire est loin d'être un phénomène purement bourgeois. Au Sénégal, au moins un gamin dépenaillé sur deux en avait un… qu'il finançait en vendant des puces ou du temps d'antenne! Et Kada me dit qu'en Algérie, tous les étudiants ont leur portable… et beaucoup de ménages urbains et presque toutes les fermes le leur, puisque c'est plus facile à obtenir qu'une ligne fixe. Quant à l'Internet, j'ai été abasourdi il y a deux ans de constater dans le Saloum que des villages de 2-3000 habitants (sans un seul bourgeois à cinquante km à la ronde) avaient leur Cybercafé… qui était une des seules baraques électrifiées du coin!
c) Tout pays qui bloque le Net et le cellulaire plus que quelques jours se condamne à une stagnation économique insupportable à très court terme, sans compter les pressions internationales pour que ça cesse. Par exemple, si le Maroc coupe le Net à Essaouira (Mogador), le marché du port ferme le jour même et le poisson pourrit sur place! Quant au filtrage sélectif, un État techniquement avancé comme la Chine semble pouvoir le faire... mais ce n'est pas le cas de tous, il s'en faut.
d) Contrairement aux révolutions nationalistes et socialistes du passé, qui proposaient somme toute un modèle unique qui s'est souvent avéré un lit de Procuste pour des pays très différents, celles-ci sont des actions "sur-mesures" à géométrie variable, ce qui est un avantage gigantesque en termes de mobilisation sur le coup… et un danger tout aussi considérable quant aux suites prévisibles, comme la Tunisie est hélas en train de le démontrer. Est-il possible à un soulèvement de tirer avantage de cette flexibilité sans en être ensuite victime?
Ce dernier élément, auquel j'avais fait brièvement allusion dans ma première analyse, mérite clairement qu'on s'y intéresse plus en profondeur… en tenant compte notamment des diversités extérieures et intérieures des sociétés. Au fond, "la Syrie" vue comme un bloc, c'est probablement tout aussi trompeur que "le monde Arabe" ou "l'Occident" (je pense notamment au simplisme du "Choc des civilisations" d'Huntingdon). Je compte poursuivre cette réflexion, et si quiconque a des idées à offrir sur le sujet, je ne demande pas mieux!