dimanche 15 décembre 2013

Sur les pas de l'oncle Ben

Je devais avoir cinq ou six ans. Nous habitions à Québec un modeste rez-de-chaussée rue des Franciscains, entre le Chemin Sainte-Foy et la falaise qui dévalait sur le quartier Saint-Sauveur.
Je revois la scène aussi clairement que si c'était hier. Un dimanche après-midi d'hiver, le grand-oncle Benjamin Michaud a débarqué dans notre salon, portant d'un côté un projecteur de cinéma et de l'autre quelques bobines de film dans leurs boîtes plates de fer-blanc. En grand brouhaha, avec l'aide de papa, il a monté et branché son équipement à un bout de la pièce, tandis que maman tendait un drap blanc sur le mur opposé. Le temps de fermer les rideaux et de nous installer confortablement, et la magie a débuté.
L'oncle Ben était le parrain de ma mère et l'oncle du futur cardinal Maurice Roy. C'était un original, un de ces personnages hors-normes qui émergeaient parfois de la médiocrité dorée de la bourgeoisie québécoise de la haute-ville. Dans la cinquantaine avancée, il s'était mis en tête non seulement de faire le tour du monde (en paquebot, bien sûr), mais de filmer en 16 mm noir et blanc son aventure — à une époque où le cinéma d'amateurs existait à peine. Et c'est le résultat de cette folle entreprise qu'il venait partager avec nous.
Deux courtes scènes me restent vives en mémoire d'une projection qui a pu durer une heure à peine. La première est un travelling cahoteux mais d'une beauté époustouflante le long des Alyscamps d'Arles. La seconde, un dramatique bûcher funéraire en Inde où l'on voyait en silhouette deux ou trois hommes se saisir d'une femme, la veuve du défunt sans doute, et la jeter dans les flammes. Je pense que ces images sont une des sources majeures de ma fascination pour le monde et de mes propensions vagabondes.
Elles sont certainement la cause de ce que dès mon premier séjour en France, il m'a fallu me rendre à Arles et refaire avec Marie-José le trajet de l'oncle Ben dans l'antique cimetière romain. Et voici qu'avec bientôt trois générations de retard, je me prépare à effectuer le reste de son périple.
C'est notre façon de marquer nos cinquante ans de vie commune, dont nous avons fixé un peu arbitrairement le début au premier avril 1964, la première nuit qu'Azur est venue passer dans mon bordélique mais délicieux appartement de la rue Lincoln, derrière le vieux Forum de Montréal.
Donc, après avoir célébré à San Francisco le Jour de l'An 2014 avec le beau-frère Jean et ma «petite» soeur Marie (qui fête en même temps ou presque ses 60 ans), nous filons trois jours plus tard à Los Angeles nous embarquer sur le Seabourn Sojourn, un mini-paquebot de luxe qui nous déposera le premier mai à Venise après avoir parcouru le Pacifique, l'Océan Indien, le Golfe Persique, la Mer Rouge, le Canal de Suez et l'Adriatique. Avec des escale dans une cinquantaine de ports de plus de vingt pays...
Si le destin le veut, bien sûr. Mais pratiquement tous les détails sont réglés: nos médecins respectifs nous donnent le feu vert, les réservations sont faites, les nouveaux bagages achetés — y compris un joli chevalet de peintre de campagne en bois clair que le service de livraison de Seabourn n'a accepté de prendre en charge qu'après une belle bataille. Les valises d'Azur sont en fibre au motif écossais jaune et rouge, les miennes en semi-rigide gris argent et violet presque fluo; fi de l'élégance discrète, comme ça nous n'aurons aucune difficulté à les repérer parmi les zillions de sacs d'un noir ultra-chic qui encombreront les carrousels d'aéroport!
Le dernier obstacle à franchir est l'obtention in extremis d'un visa pour l'Inde, une procédure tarabiscotée encore plus compliquée pour devoir être gérée à distance à Ottawa, à travers deux intermédiaires. Bof. On finira bien par trouver des photos qui leur conviendront (ils en ont déjà refusé deux jeux, dont le second était parfaitement approprié).
Je vous épargne les détails du parcours, vous en prendrez bien connaissance en suivant l'évolution du blogue quand nous serons rendus à bord!

samedi 23 novembre 2013

Temps de rentrer!

Il est vraiment temps de rentrer à Montréal.
Nous sommes assis ce soir dans le cockpit obscur du Bum chromé, sirotant notre dernier digestif avant le départ demain midi. Entendant le buzz quasi subliminal d'un moustique, je tends la main vers le briquet à barbecue... et au lieu d'allumer le lampion à la citronelle à ma gauche, je plonge l'étincelle dans le verre de rhum vieux (Depaz XO) à ma droite, qui se pare aussitôt d'une jolie corolle de flammèches bleues.
Azur éclate de rire... et quelques secondes plus tard se trompe de main et de récipient, s'empare du lampion anti-moustiques que j'ai fini par allumer... et le porte à ses lèvres!
Vraiment temps de rentrer...

mercredi 20 novembre 2013

Tour de l'île (sans Yôles et sans Félix)

Un autre séjour en Martinique prend bientôt fin, dans l'habituel mélange de nostalgie (Dis, quand reviendrons-nous?) et d'anticipation complaisante de retrouver notre cocon montréalais... et même le froid et la neige, au fond.
Nous en avons profité pour faire une solide réserve de soleil, de chaleur et d'air marin, pour mettre de l'ordre et réparer quelques déficiences à bord du Bum Chromé, pour renouer avec voisins de ponton, amis et parents, pour qu'Azur effectue son incontournable pélerinage sur la tombe de sa grand-mère au Diamant...
Le clou de ce passage reste notre semaine de balade en mer qui, cette fois, n'aura pas mis le cap sur les autres Antilles, mais se sera contentée de faire le tour de "notre" île (salut Félix) au rythme le plus nonchalant possible. Nous avions déjà fait ce périple (même à deux reprises), mais à la cadence trépidante du Tour des Yôles, au milieu d'une flotille carnavalesque de centaines de bateaux de toutes tailles et de toutes sortes, surchargés de passagers-spectateurs aussi fêtards qu'enthousiastes.
Cette fois, nous avons pris le large presque en catimini par un calme mardi matin, avec le précieux Twiggy comme homme à tout faire et le taciturne Moris Dogué comme skipper. En contournant la Pointe des Salines vers la Table du Diable, nous nous sommes rendu compte qu'il y avait à peine dix noeuds de vent de nord-est, assez pour sortir les voiles mais pas pour couper les moteurs. Et juste la houle qu'il fallait pour nous bercer agréablement.

En milieu d'après-midi, nous sommes entrés dans la Baie du François et avons constaté avec une stupéfaction ravie que nous étions tout fins seuls sur le fabuleux mouillage des Fonds blancs. Nous avons donc choisi le meilleur ancrage imaginable, face à l'ovale turquoise éclatante de la "Baignoire de Joséphine", à l'abri de la falaise de l'îlet voisin. Plongée de la jupe tribord juste avant le coucher du soleil, puis re-baignade le lendemain dans la matinée, l'eau chaude et transparente à mi-poitrine et le verre de ti'punch à la main, comme le veut la tradition.
Il était bien près de midi quand nous avons repris la route vers le nord, entre la pointe du Robert et cette quintessence de l'île déserte (trois cocotiers bien détachés piqués sur un banc de sable d'or blanc scintillant!) qu'est le Loup-garou. Même petite brise de trois-quarts avant par tribord que la veille, jusqu'à la presqu'île de la Caravelle, derrière laquelle se niche Tartane. À quinze heures, nous jetions l'ancre face à l'École de pêche, au fond d'une baie bien abritée. Un tour à terre dans le joli bourg riverain de Trinité pour acheter de quoi manger jusqu'au lendemain, puis une soirée de farniente à bord sous les étoiles.
Jeudi, comme rien ne pressait et qu'il n'y avait toujours pas de vent, nous avons décidé de passer une autre nuit sur place. À côté du débarcadère, nous sommes tombés sur le même chauffeur de taxi qui, il y a cinq ou six ans, nous avait emmenés au Manoir Saint-Aubin avant de revenir nous prendre pour visiter le Nord de l'île. Eric, toujours tiré à quatre épingles et féru de jazz antillais, s'est fait un plaisir de nous piloter jusqu'à ce qui est sans doute le meilleur resto traditionnel de la région.

Le Point de vue étale sa belle grande terrasse face à l'océan bleu profond, sous la falaise assez raide qui sépare les villages de Sainte-Marie et Le Marigot. Au menu, Planteur et assiette créole, suivis d'une savoureuse ficassée de cabrit (chevreau) et de glaces artisanales. Une cuisine entièrement réalisée et servie (une rareté aux Antilles) par une équipe de femmes aussi accueillantes que talentueuses...
Vendredi matin, nous avons déjeûné peu aprè le lever du soleil, l'étape du jour étant la plus longue de tout le périple: de Trinité sur la Côte atlantique à Saint-Pierre sur le Versant caraïbe, après avoir doublé l'extrémité nord de la Martinique. Chose peu fréquente, la mer était presque au calme plat quand nous avons atteint le petit port de pêche isolé de Grand-Rivière, habituellement assailli de fortes houles et festonné de gerbes d'écume spectaculaires. Nous avons même pu nous payer le luxe de flâner à l'entrée du havre, défendu par un sévère brise-lames de rochers cyclopéens.
Avant de mouiller pour la nuit au large de la plage de Saint-Pierre, nous avons accosté au débarcadère jouxtant le marché et sommes partis à la distillerie Depaz, sur les pentes de la Montagne Pelée. Coup de chance, le restaurant était encore ouvert et nous a servi une casserolle de lambis au gingembre avec gratin d'ignames dont nos amis gastronomes (lesquels ne le sont pas?) n'ont pas fini d'entendre parler! Il nous restait tout juste l'énergie de faire dans la boutique attenante les petites courses indispensables: deux rhums paille 50 degrés, un punch coco et un schrubb (liqueur à l'écorce d'orange brûlée), un bocal de miel de fleurs de la montagne, un sachet de cannelle fraîche moulue, enfin deux rhums vieux, une cuvée XO vieillie de 23 ans et une "cuvée du géreur" à l'âge encore plus vénérable et à l'arrière-goût de "bagasse" irrésistible.
Samedi matin, la relativement courte descente à moteur vers la Baie de Fort-de-France s'est faite en douceur. Marie-José a pu admirer à sassiété les charmants villages de la Côte caraïbe, Le Carbet, Bellefontaine, Case-Pilote et Schoelcher, qu'elle ne se rappelait pas avoir vus du large depuis des décennies. Nous en avons même profité, en arrivant sur le front de mer de la capitale, pour longer le rivage de la Levée — où accostaient jadis les paquebots — et les murailles du Fort Saint-Louis, antique défense du port, avant de piquer au large avec cette fois une bonne brise arrière jusqu'à la Pointe du Bout, de l'autre côté de la baie.
Impossible de toucher les amis Léna et Jean-Yves, qui habitent une maison haut-perchée au-dessus de l'Anse-à-l'Âne voisine (de toute façon, nous les avions vus la semaine précédente), si bien que le repas prévu avec eux s'est réduit à un casse-croûte à quatre dans le cockpit.
Après une splendide saucette dimanche matin sur la plage de sable doré de la Pointe, nous avons doucettement levé l'ancre pour ce qui s'annonçait une étape sans histoire jusqu'au Diamant. Tu parles!
Dès que nous avons dépassé Petite-Anse, juste avant la pointe du Morne Larcher, nous avons été assaillis par des bourrasques franc-est de 25 à 30 noeuds, soit directement face à notre cap prévu vers le bourg du Diamant et le mouillage de la Chéry. Et comme si ça ne suffisait pas, s'y ajoutait une forte houle croisée venue du sud, qui nous faisait rouler et taper violemment dans la vague plus courte du vent d'est, aspergeant le poste de pilotage surélevé de copieux embruns parfois mêlés de rafales de pluie.
Azur, généralement à l'épreuve des éléments, est descendue se réfugier dans le cockpit, tandis que Moris essayait bravement, mais en vain, d'accoster au nouveau quai face à l'église. C'est seulement quand une solide aussière a pété comme une vulgaire ficelle, cinglant bruyamment la coque babord, qu'il a renoncé et repris le large vers l'anse plus hospitalière de la Chéry, deux milles plus loin.
Là nous attendait le cousin Charles Larcher, qui avait assisté de la rive à notre tentative d'accostage au village. Nous nous sommes entassés tant bien que mal dans sa camionnette jusqu'à Diamant-les-Bains, l'hôtel de charme du bourg, où nous avons retrouvé sa femme Raphaëlle pour un très bon dîner de famille dominical.
Après qu'Azur a sacrifié à la tradition d'allumer deux bougies sur la tombe de sa grand-maman dans le cimetière tout blanc de la Dizac, nous sommes rentrés à la Chéry, où nous avons eu droit à une nuit quelque peu secouée, mais moins désagréable que nous ne le craignions: le reste du vent de la veille, quoique filtré par la végétation de la rive, maintenait le Bum Chromé dans une orientation est-ouest, tandis que la houle persistante du sud parvenait à se frayer un chemin jusqu'au fond de l'anse, faisant rouler le bateau bord sur bord... Un mouvement inhabituel et plutôt inconfortable pour un catamaran.
Les mêmes conditions ont persisté le lendemain, rendant assez chaotique notre dernière et courte étape vers le Marin, marquée en plus par des grains brefs mais violents qui nous ont trempés jusqu'aux os. Une consolation: avant de revenir à quai, nous avons mouillé une petite mais délicieuse heure à la réserve marine de la Pointe Borgnesse, où la baignade sur fond de sable blanc était agrémentée d'un ballet multicolore d'étoiles de mer, crabes saccadés et poissons chatoyants.
Je temine ceci dans le petit matin de la Marina du Marin, face à un lever du soleil qui inonde le skybridge, assaisonné d'un léger souffle d'alizé. À moins d'imprévu, la suite vous parviendra du climat fort différent de la fin d'automne à Montréal.

vendredi 15 novembre 2013

Veille de la Toussaint (31 octobre)

Demain la Toussaint, Jour des Morts en Martinique. Tout le monde se retrouvera  au cimetière, décorant de fleurs et illuminant de lampions colorés des tombeaux familiaux ayant souvent des airs de gâteaux de fête montés en graine. Nous devrions partir tôt le matin avec le cousin Daniel pour le Diamant, où le champ des morts longe une immense plage bordée de déferlantes dont les crêtes d'un blanc explosif tranchent sur un ressac turquoise...
C'est la deuxième fois que nous venons ici à cette saison. Il y a cinq ou six ans, Azur et moi avions célébré ça avec la belle-soeur Évelyne, plaçant des bougies sur les tombes de sa mère Elya juste derrière la vieille église du Marin, et de leur père à toutes deux, René Manuel, dans le cimetière à demi écroulé en bord de falaise du bourg voisin de Sainte-Anne.
Le surlendemain était venu nous retrouver à bord du Bum chromé notre ami guadeloupéen Robert Belaye, dont nous ignorions que c'était hélas la dernière fois que nous le verrions.
Ça va faire une semaine que nous sommes arrivés de Paris, où le séjour d'une semaine a pris une tournure vigoureusement gourmande. Il y a eu pour commencer une onctueuse blanquette de veau à l'ancienne dans l'intimité du tout petit Restaurant Saint-Didier, presque en face de notre hôtel, et pour conclure avec nos amis Hervé Fuyet et Janine Euvrard un extraordinaire exercice de style autour des coquilles saint-jacques (potage, feuilleté ou ravioles, poêlée au risotto) dans le cérémonial immuable et les immenses espaces chargés d'histoire de la Coupole, à Montparnasse.
Entre les deux, une monstrueuse mais succulente sole meunière précédée d'huîtres et de bulots à la brasserie La Lorraine de la place des Ternes, plus l'inévitable et tout aussi plantureuse choucroute classique au riesling du Terminus Nord.
Enfin, tel que promis, Marie-José m'a offert mon repas d'anniversaire sous les deux étoiles du Relais Louis XIII, dans une extraordinaire maison du XVIe siècle perdue entre la Place de Buci et les quais. Le toujours remarquable caneton de Challans "en deux façons" (magret pour la poitrine, confit pour la cuisse), que Manuel Martinez a amené avec lui de sa précédente cuisine à la Tour d'Argent, était cependant éclipsé par une quasi-miraculeuse pâtisserie de lièvre en entrée.
Et comme l'homme ne vit pas que de gibier — même frais chassé — , je me suis payé un second cadeau de fête: une longue exploration éblouie du Musée Guimet d'art oriental, Place d'Iéna. Il y avait bien sûr l'exposition thématique sur la découverte et la reconstitution des temples d'Angkor, que nous tenions à voir comme prélude à la visite que nous ferons du site lui-même dans quelques mois.
Mais j'ai été encore plus fasciné par les salles d'expo permanente sur la Chine ancienne (bronzes, poteries, bijoux, calligraphies), sur la Corée — masques et sculptures de bois peint, une vraie découverte pour moi — et sur l'Asie centrale, notamment l'Afghanistan. Je me promets d'y retourner.
Enfin, et même si Azur clame haut et fort qu'"à Paris je ne suis pas touriste", comment résister aux séductions d'un atypique, ensoleillé et doux après-midi de fin d'octobre qui nous a poussés au bas des escaliers usés du Pont-Neuf vers une délicieuse balade... (oserai-je même le dire?) sur la Seine en bateau-mouche!
Outre Fuyet et les Euvrard (Michel ne pouvait sortir avec nous, fortement contusionné d'une collision avec une bicyclette) nous n'avons vu aucun des autres copains parisiens — sauf, trop brièvement, Gisèle Maïa à qui je tenais à remettre un petit tableau du Port du Somail au crépuscule, que j'avais peint à son intention au lendemain de notre semaine de péniche sur le Canal du Midi.
Quelques heures plus tard, nous débarquions en Martinique après un vol confortable et sans histoire sur Air Caraïbes. Le Bum chromé nous attendait, toujours amarré au bout du ponton #6 de la Marina du Marin. Nous avons retrouvé avec plaisir les voisins helvético-montpelliérains Michel et Florence, la copine Lucille du Marin-Mouillage et surtout l'inébranlable Raymond Marie, qui continue à veiller férocement sur le bateau. Manque à l'appel Frédo, la "dame à la pipe", rentrée dans sa Bretagne natale après le décès de son conjoint.
Ça faisait presque deux ans que nous n'avions pas mis le pied à bord, et le cata a été loué à deux ou trois reprises dans l'intervalle, si bien qu'il a fallu un moment et quelques efforts pour retrouver nos repères, nos habitudes et certains de nos effets. Rien qui ne pouvait se corriger par quelques coups de téléphone et un ti'punch... ou deux: aprés tout, on dit bien ici qu'"on ne part pas sur un seul pied"!


mardi 8 octobre 2013

Nice... sans salade!

Escapade en solitaire sur un coup de tête. Azur voulait faire du cocooning, j'en avais assez de traîner à la maison. Donc brosse à dents, désodorisant et un caleçon de rechange, puis direction la gare. Ma première idée, c'était Bruxelles, mais le seul train direct depuis Montpellier était plein. Il y en avait un autre, un quart d'heure plus tard, vers Marseille, Toulon, Cannes et Nice. 

Pourquoi pas Nice? Nous n'y étions pas retournés depuis une virée sur la Côte d'Azur il y a bientôt 40 ans. Elle a bien eu le temps de changer. Et avec un peu de chance, j'y retrouverais mon ancien voisin et collègue Jean-Guy Martin, qui y a pris sa retraite du Journal de Montréal il y a quelques années.
Mon train n'était pas un TGV, mais un Corail Intercités, plus lent mais confortable avec ses sièges de cuir et ses vastes fenêtres en première. Pas de bar, mais un chariot-snack qui parcourt les wagons, offrant sandwiches, amuse-gueule, boissons. Heureusement, car il y a quatre heures et demie de route, en partie dans l'obscurité.
Il était près de 20h quand j'ai débarqué dans une gare en grands travaux. La plupart des bons hôtels étaient surchargés, un gros congrès se terminait le lendemain. Avec l'aide d'un couple de jeunes routards et de l'Internet, j'ai fini par dénicher une chambre "triple" (trois lits simples et une seule chaise droite!) dans un trois-étoiles juste potable, le Nicéa, à dix minutes à pied. Son seul attrait est un antique ascenseur de fer forgé, aussi ancien que l'immeuble. Je n'allais certainement pas y rester plus d'une nuit.
Sitôt installé, je suis ressorti, affamé — le sandwich du train déjà loin. Mes souvenirs de Nice n'étant pas précisément gastronomiques, je suis entré dès la rue voisine dans le premier resto ouvert, un Indien aux odeurs appétissantes. L'Achiana ne m'a pas déçu: dans un décor très bollywoodien, pour un prix d'aubaine, j'ai eu droit à une cuisse de poulet tandoori, un pain nan, un agneau chai korma tendre et aromatique avec riz basmati, un quart de rosé et un thé-citron.
Le bruit proche du tramway m'a attiré; en dix minutes je me suis retrouvé en plein coeur de l'action du Vieux Nice, dans le dédale des petites rues entre la Place Masséna (sérieusement relookée) et le début de la Promenade des Anglais. Devant la plupart de la douzaine de bars et discos ouverts, des bandes de jeunes souvent bien mieux sapés qu'à Montpellier faisaient la queue (un jeudi!) ou fumaient un verre à la main. Des duos et trios de filles en mini-jupe et maquillage de combat reluquaient d'un air critique tous les mâles qui passaient…
Mes jambes étant ce qu'elles sont, j'ai fini par grimper dans un cyclopousse vétuste aux engrenages problématiques, mais dont le pilote à l'entrain inaltérable m'a quand même promené tout autour des quartiers anciens, zigzaguant avec abandon à travers la foule dense qui circulait Cours Saleya et escaladant les rues pentues qui fourmillent autour de la colline du Château. Pour me ramener vers minuit à la porte de mon hôtel.
Au matin, j'ai vite déménagé dans le plus proche hôtel Mercure, faisant en même temps quelques emplettes (chaussettes, sous-vêtements, polos…). Après un repas marocain correct sans plus, grande balade en tramway et bus à travers la ville, dont j'avais oublié le caractère encore profondément italien: statues et monuments rococo, maisons au crépi de couleurs vives — rose, orange, canari, vert irlandais, bleu ciel —, arcades autour des places. Après qu'Azur, jointe au téléphone, a décidé de ne pas venir me retrouver, je suis monté finir la journée au bar sur le toit et dans la jolie piscine attenante, avec leur vue splendide sur l'ensemble de la ville.
Samedi midi, je me suis offert un des temples de la cuisine classique niçoise, la Brasserie de l'Union, rue Michelet non loin de l'Université: derrière une façade de bistrot on ne peut plus conventionnelle, deux salles sombres donnent sur un jardin-terrasse au charme imprévu. Au menu, pastis et tapenade noire, plantureuse terrine à la confiture d'oignon et ce fleuron de la gastronomie locale, la daube de boeuf aux raviolis farcies, excellente mais bien trop copieuse. Contre le crozes-hermitage que j'avais choisi, le garçon, à ma surprise, m'a conseillé un bien plus modeste côtes-du-rhone Domaine de Belle-feuille 2010. Dont je me suis délecté. A suivi l'inévitable flânerie sur le Quai des États-Unis et la Promenade des Anglais (dont la plage était encore étonnamment peuplée de baigneurs) et en soirée, un verre au bar du Negresco (tradition oblige) et courte visite au Casino Ruhl, célèbre autant pour son décor tarabiscoté que pour les scandales à parfum mafieux qui ont pimenté son histoire…
Dimanche matin sombre et ciel menaçant. Ça ne m'a pas empêché de descendre faire une petite tournée des musées: le Chagall, charmant et plein de vie, et le Musée d'art moderne, plus vaste et bien garni, mais qui ne m'a pas autant plu. J'ai fait à regret l'impasse sur le Matisse, plutôt excentré en quasi-banlieue et dont ce que j'en ai lu me disait qu'il ne valait probablement pas la grande salle qui lui est consacrée à l'Hermitage de Saint-Pétersbourg, avec sa concentration de purs chefs d'oeuvre.
Il tombait des gouttes quand j'ai mis le pied peu après midi à l'Âne rouge, fameux et élégant resto de fruits de mer qui fait directement face au Vieux-Port dont les rares pêcheurs encore actifs l'approvisionnent. Bien inspiré, j'ai pris une table à l'intérieur… une demi-heure plus tard, toute la clientèle de la terrasse se faisait doucher par une violente averse et devait se précipiter en-dedans cul par-dessus tête. C'est en contemplant un véritable déluge que paisiblement j'ai dégusté un excellent blanc régional, deux sardines farcies de chair de palourdes, puis le plus moelleux saint-pierre poché dont j'ai souvenance, surtout garni d'un fin risotto aux girolles orangées. C'est maman, fana des champignons sauvages, qui en aurait bavé. Tout ça coûtait le triple du repas de la veille à la Brasserie de l'Union, mais la réputation, le décor luxueux, la vue imprenable (y compris sur l'orage) et le service très grande maison...
La journée s'est encore terminée au bar sur le toit du Mercure, à coups de ti-punchs antillais dont je venais d'enseigner la recette au barman, qui en échange m'en alimentait à répétition. Si bien que c'est un peu dans le vague que j'ai terminé la lecture d'"Avion Sans Elle" de Michel Bussi, un policier plus sympa pour le récit bien mené et les personnages attachants (même le méchant, tout compte fait) que pour la qualité de l'intrigue, tordue à souhait mais au dénouement plutôt prévisible.
Ne restait plus qu'à boucler la petite valise achetée vendredi près de la gare, pour lundi midi reprendre l'Intercités en sens inverse vers Montpellier. Sans avoir vu Jean-Guy Martin, dont le téléphone ne répond plus. Est-il disparu, ou simplement reparti au Québec? Faudra voir...

mercredi 11 septembre 2013

Grève du cassoulet

C'est une lubie qui nous a pris brusquement lundi, à l'issue d'une chaude discussion... et juste au mauvais moment. "Puisque tu ne veux pas bouger de la maison, ai-je dit, moi j'ai faim, je m'en vais à Toulouse m'offrir un vrai bon cassoulet."
Le temps de rafler en passant ma brosse à dents, un dentifrice, un déodorisant et l'iPad, je me retrouve devant l'ascenseur. La porte n'est pas encore ouverte qu'Azur me rejoint: "Je viens avec toi!" – "Non!" – "Oui!" – "Non." – "Oui.", etc. Vingt minutes plus tard, nous voilà à la Gare Saint-Roch, où l'on annonce un TER (express régional) pour Toulouse dans un quart d'heure, plus un "AVIS À TOUS LES VOYAGEURS..." que nous ignorons superbement — et bien à tort!
Peu avant 16h30, nous sommes en route, assis dans un compartiment à quatre avec une dame verbeuse de Sète et un jeune sportif souriant mais taciturne qui va descendre à Béziers. Le train est bondé et bruyant, mais file à bonne allure.
Comme je contemple sur l'affichage électronique la liste des arrêts, il me vient une autre idée. Et si au lieu de Toulouse, nous nous arrêtions à Castelnaudary, trois-quarts d'heure plus tôt, qui est quand même la capitale reconnue et le lieu de naissance du cassoulet? C'est plus petit, on ne connaît pas, et ça fera moins loin pour rentrer à Montpellier demain. Entendu. Le nouvel occupant du siège d'en face lève le nez des mots croisés dans lesquels il s'absorbe depuis une bonne heure et me fait une grimace cryptique. Je comprendrai bientôt pourquoi.
Il est un peu plus de six heures du soir quand nous descendons du TER à la minuscule gare de Castelnaudary, piquée juste au pourtour de la petite ville. Avant d'appeler un taxi pour l'hôtel et restaurant le plus agréable (sinon le plus proche), je vais voir le guichetier: "À quelle heure les trains pour Montpellier demain?" – "Y'en a pas." – "Pardon?" – "Demain, y'a grève, vous n'avez pas entendu les avis en montant à bord?" Non, mais ça me revient tout à coup des informations parcourues plus tôt sur Internet: demain mardi et jusqu'à mercredi midi, arrêt de travail des services publics dans toute la France pour protester contre le nouveau régime des pensions... Oh merde!
Tant pis, une fois rendus aussi bien en profiter le mieux possible. Nous débarquons donc à l'Hôtel-Restaurant du Centre et Lauraguais, à vingt pas du Canal du Midi, suivant les conseils souvent avisés du "Petit Fûté". Une dame dont la corpulence pourrait servir de réclame pour son produit-vedette nous accueille: "Une table pour le dîner et une chambre? Certainement... mais vous nous laissez finir de manger d'abord, hein?" Une réception un peu brusque mais aussi prometteuse; voilà quelqu'un qui a ses priorités bien en place!
Après un premier apéro au Grand Caffé (sic) en face, nous revenons nous attabler devant des "blacassis" (kir royal à la blanquette de limoux) et de délicieuses bouchées aux rillettes. Jolie table nappée et serviettée de blanc, vaisselle et verrerie à l'avenant, menu appétissant. Sachant que le plat de résistance sera copieux, nous débuterons modestement par un tartare d'avocat aux crevettes, suivi dans mon cas par le cassoulet aux deux confits (quoi d'autre?) et pour Azur (par esprit de contradiction, forcément) par des rognons à la moutarde. Avec un corbières rouge La Voulte-Casparets d'excellente tenue. Et pour finir un beau roquefort assez crémeux et une tarte rhubarbe et framboise. Au moins, nous ne sommes pas venus pour rien.
Le cassoulet est des plus traditionnels, servi gratiné dans une cassole bien chaude; les haricots sont fondants mais fermes sous la dent, le jus liquide aux arômes de thym, les viandes ont contribué leur goût à la saveur de l'ensemble tout en conservant chacune sa personnalité: confit d'oie, canard, saucisse de Toulouse, échine, lard. Un délice dès la première bouchée... j'allais dire jusqu'à la dernière sauf que c'est le type même du plat dont le meilleur appétit ne vient jamais à bout! Disons que j'en ai laissé à peine un tiers, tandis qu'Azur nettoyait le fond de son assiette de rognons de veau tendres et parfumés, servis sur un beau risotto aux herbes.
La chambre est ce qu'on peut attendre d'un hôtel campagnard de bonne tenue. Pas très grande, mais confortable sans le luxe des maisons plus étoilées dont nous avons pris l'habitude en vieillissant. Toilettes et douches refaites à neuf, des rideaux qui masquent mal la lumière crue des réverbères de la rue toute proche. Si notre nuit n'est pas de tout repos, ce n'est pas vraiment la faute des lieux, mais celle de notre gourmandise...
Au matin, qui se découvre frais, gris et pluvieux, se pose le problème du retour. Vaine visite à la gare pour confirmer l'absence totale de trains. Il faudrait prendre une navette jusqu'à Carcassonne, puis un car vers Narbonne, et là, Inch Allah pour espérer une arrivée chez nous en milieu de soirée. C'est donc un sympathique chauffeur de taxi (avec lequel nous avons bien négocié le coup) qui nous a ramenés à Montpellier en deux heures tout juste, le temps d'attraper un repas — bien plus modeste — au resto du coin.

mardi 27 août 2013

Petit train du retour

En quittant l'Alegria vendredi, nous avons laissé sur le Livre d'or le mot suivant:
"Charlotte Amandine, c'est un délicieux dessert de gentillesse et de charme, les deux fées qui d'un jour à l'autre ont embelli chaque aspect de notre séjour à bord. Olivier indestructible comme l'arbre du même nom, toujours souriant et solide à la barre. Et les deux génies épisodiques, le triton du canal Mikaël, surgissant mince et barbu sur sa moto bleue chaque fois qu'on en a besoin au détour d'un accostage ou aux portes d'une écluse, Aurore la joviale Muse du terroir qui nous balade d'une surprise à l'autre sur les routes sinueuses de sa belle région qu'elle aime et connaît à fond. Tous ensemble, vous nous avez fait passer une semaine magique qui donne envie d'y revenir... Un grand merci."
Olivier nous a déposés vers 11h à la gare de Béziers — étonnamment encombrée, pour un matin de semaine, d'une foule de voyageurs chargés de bagages. Gisèle est immédiatement partie en chasse du journal du weekend qui publie ses chers mots croisés. Il n'a pas été facile de nous caser avec toutes nos possessions dans un wagon du TER Perpignan-Avignon plein comme un oeuf. Heureusement que nous n'avions que trois-quarts d'heure de route.
Nous avons déposé notre Parisienne à son hôtel (le Marriott sur le parvis de la Mairie, à trois pas de chez nous) et sommes rentrés à la maison en poussant un grand ouf! de soulagement. Petite déception, la fidèle Ingrid nous a fait défaut, elle n'avait pas fait les courses comme prévu et n'était pas là pour nous accueillir. Une heure plus tard, nous ressortions pour luncher à la BDHV (Brasserie de l'Hôtel-de-Ville) voisine, où les prestations de nos copains ont impressionné notre gourmande amie.
En début de soirée, nous avons entraîné Gisèle dans le tram bleu pour une visite en coup de vent de Montpellier, jusqu'au stade de la Mosson. Au retour, étape obligée à la Place de la Comédie, ou nous avons flâné dans les allées des Estivales (une mini-foire sympathique qui remplit l'Allée du Corum de boutiques et étals divers chaque vendredi soir de l'été). Je n'ai pu résister à une fort bonne barquette de saucisse des Cévennes à l'aligot.
Samedi, cap sur Palavas-les-Flots, que notre invitée avait très envie de voir. Très bon repas de fruits de mer et de sardines grillées au Galion face à la plage — relativement dépeuplée, vu le vent et le temps gris, puis flânerie le long des quais. Retour à la maison (où nous avons croisé l'ami et voisin André Chantefort) pour un digestif. Après avoir appelé sa famille pour leur confirmer qu'elle était sortie indemne des terribles périls du Canal du Midi et du Languedoc, Gisèle nous a quittés tôt, car elle voulait terminer ses bagages pour prendre son TGV vers Paris presque au lever du jour.

samedi 24 août 2013

Chasse-mouches

Dès dimanche matin, la semaine a pris une saveur quasi guerrière. Quelques mouches se sont invitées au petit-déjeûner, au grand dam de mes deux compagnes, qui se sont découvert une commune phobie pour tout ce qui est bestiole ailée (sauf papillons et coccinelles? À vérifier...). En cinq minutes, le conflit était engagé, qui a pris une acuité accrue lorsque deux guêpes effrontées se sont jointes aux agapes, à la grande inquiétude de Gisèle.
Et ça devait se poursuivre presque jusqu'au départ, avec une panoplie d'armes variées: chapeaux de paille, serviettes de table (Azur les manie avec une adresse assassine), bombes anti-moustiques, tortillon de fumée et même une raquette électrocutrice dénichée par le capitaine. Les victoires ont été plus nombreuses du côté humain, mais l'autre camp avait la force du nombre. Quant à l'opiniâtreté, je dirais: "Décision partagée".
Une fois le premier engagement terminé (match nul), la charmante Aurore est venue nous prendre pour une virée à Carcassonne. Azur et moi avions déjà visité (avec ma soeur Marie il y a cinq ans), mais le ravissement de la découverte par Gisèle a ravivé notre plaisir, surtout que l'enthousiasme de notre guide était communicatif.
Nous avons pacouru les petites rues montantes et inégalement pavées jusqu'au portail du palais comtal puis sommes redescendus vers la curieuse cathédrale mi-romane, mi-gothique dont le soleil matinal faisait exploser de couleurs les immenses vitraux du choeur.


Revenus au pont-levis, nous avons grimpé dans une calèche tirée par deux énormes percherons bais curieusement coiffés de bonnets blancs à oreillettes, qui nous ont emmenés dans une tournée des lices, cette large et cahoteuse allée nichée entre les murailles extérieures et intérieures et faisant presque le tour complet de la vieille ville. Le cocher nous déclamait d'une voix de stentor, avec un bel accent du pays, toutes les particularités architecturales et les péripéties historiques des diverses fortifications — que je vous épargnerai ici.

Après un détour vers le beau village de Lagrasse et son marché des potiers — non, nous n'avons rien acheté mais ce n'est pas l'envie qui manquait, retour à bord vers 13h30. Pour le lunch, Amandine nous avait ménagé une agréable inversion dans l'ordre des plats: entrée de foie de veau de lait aux câpres, suivie d'un plat de grandes crevettes au riz noir. Pendant que nous mangions sur la terrasse extérieure, Mikaël est arrivé sur sa moto pétaradante, et la péniche libérée de ses amarres s'est mise à descendre tout doucement au fil du courant, croisant occasionnellement des pénichettes et des bateaux-maison et s'arrêtant brièvement pour attendre son tour à la tête des multiples écluses.
Lundi, rien de spécial à signaler: deux courtes navigations, avant et après midi, et le farniente à bord. J'en ai profité pour faire l'essai de la mini-piscine. C'était juste assez grand pour que je me laisse flotter de temps à autre en battant des jambes, avant de me rasseoir sur une banquette le long du bord. L'eau presque fraîche (23-24 degrés) me soulageait agréablement du soleil caniculaire, surtout un verre de jus glacé à la main. Mes compagnes, qui avaient négligé d'apporter des maillots, lançaient des remarques pernicieuses dictées par l'envie.
Je m'étais promis de sortir mon chevalet de peintre, et lundi aurait été la journée idéale pour le faire, mais chaleur et paresse m'en ont dissuadé. À la fin du compte, je me contenterai de prendre des photos et quelques croquis annotés dont je m'inspirerai une fois revenu à mon atelier habituel — la terrasse de l'appartement de Montpellier.
C'était une bonne idée de ménager nos énergies, car en soirée, pour varier le menu, Olivier nous a emmenés souper à la belle auberge de La Selette, à Bize. Accueil chaleureux, apéritif maison exceptionnel (une variante du bellini vénitien à base de pêches fraîches et de blanquette de limoux), cuisine savoureuse — avec un seul petit regret: nous nous attendions à une carte plus typiquement régionale comprenant par exemple des cochonnailles, un cassoulet, du canard confit, du lièvre plutôt qu'un gaspacho, un fish & chips et des côtelettes d'agneau… Tant pis.
Tôt mardi matin, Aurore (la bien-nommée, a commenté cette lève-tard de Marie-José) est venue nous prendre pour aller voir le superbe village médiéval de La Minerve, jadis refuge des Cathares et capitale de la région viticole réputée du Minervois.

Vue spectaculaire des gorges, grottes et tunnels que les eaux des deux rivières voisines ont creusées autour du promontoire coiffé des ruines d'un château. Nous devions aller parcourir le village à pied, mais la pente raide et le soleil déjà lourd nous en ont découragés.
Nous sommes plutôt redescendus vers l'actuel centre économique de la région, le gros bourg d'Olonzac, où c'était jour de marché. Nous avons pris un verre dans un beau vieux café, puis flâné sur la place principale et dans les rues fort animées, achetant ici et là quelques babioles et grignotant des spécialités locales.

Puis nous avons fait un détour (fascinant) jusqu'à une coopérative de production d'huile d'olive, l'Oulivo, avant de rentrer sagement à bord pour une savoureuse bourride de lotte. Re-piscine dans l'après-midi et chasse-mouches endiablé au crépuscule. Clair avantage à Azur, qui a aligné sur le pont six cadavres de guêpes.
L'escale du soir est au coeur d'un des plus beaux ports fluviaux du Canal, le village du Somail, dont les rives peuplées de vieilles maisons souvent transformées en auberges et de guinguettes pimpantes sont prises d'assaut par des dizaines de bateaux en quête d'amarrage. Il y a même une pittoresque "péniche-épicerie" verte et jaune à l'entrée de laquelle pendent bouquets de plantes aromatiques et pots de fleurs multicolores.
Mercredi avant-midi, départ pour Narbonne, où nous incitons notre amie Aurore à faire dévier la tournée prévue vers la maison natale de Charles Trenet, que nous n'avions pas vue lors de précédents passages.

Donnant sur un mini-jardin où trône une photogénique statue du Fou chantant, c'est en pleine ville une résidence bourgeoise haute et étroite, qui me rappelle beaucoup celle d'une vieille cousine, rue Sainte-Ursule à Québec.
Vestibule, salon cossu et cuisine en longueur au rez-de-chaussée, accès au premier par un escalier raide et tournant à balustrade en fer forgé. En haut, une succession de petites pièces plutôt sombres tapissées de motifs à fleurs et meublées dans un esprit très victorien. Je me sentais comme replongé dans mon enfance...
Un bref tour de ville nous a menés à la cathédrale (superbe petit cloître au sommet d'un escalier impossible!) puis, le long du canal joliment réaménagé, à l'élégant restaurant L'Estagnol ("petit étang" en occitan) dont la prestation plus qu'honorable a été en partie déraillée par les tonitruants essais acoustiques de la scène extérieure où devait se produire en soirée Charles Aznavour, tête d'affiche d'un Festival marquant le centenaire de la naissance de Trenet
...
Au retour à bord, la navigation prend un tour différent des autres jours. Le Canal du Midi se fait tout plat, sans la moindre écluse, mais il zigzague sans arrêt pour éviter le moindre accident de terrain. Il y a même des sections où d'importants remblais le situent une bonne dizaine de mètres au-dessus des villages qu'il rencontre... et dont nous surplombons les toits de tuile rougeâtre percés de lucarnes et de cheminées de pierre grise.
Nous franchissons même quelques "ponts-canal" sous lesquels passent des cours d'eau où s'ébattent des familles insouciantes. Les branches dénudées d'une bonne partie des platanes qui bordent les deux rives contribuent à l'impression d'étrangeté que cela nous inspire.
L'équipage nous explique ces incongruïtés. D'une part, l'impossibilité d'approvisionner en eau le cours du Canal sur une cinquantaine de kilomètres a obligé ses constructeurs à des prodiges d'ingéniosité pour en maintenir le cours le plus horizontal possible (les écluses, naturellement, consomment une quantité d'eau importante pour leur fonctionnement). D'autre part, une grave maladie végétale, apparemment venue d'Amérique du Nord et propagée par les embarcations touristiques, est un train de tuer des milliers des arbres aux écorces claires tachetées et aux abondantes feuilles dentelées qui donnent le meilleur de sa saveur au paysage environnant.
Le long du chemin, nous voyons une multitude de troncs marqués pour la coupe, qui a déjà commencé dans certaines sections. "Vous avez bien fait de venir maintenant, nous précise un interlocuteur de rencontre, car d'ici deux ans, le Canal du Midi va se retrouver déplumé... et il faudra sans doute deux ou trois générations pour qu'il retrouve son charme ombragé actuel!" Mikaël a quand même déniché une section agréablement fournie de feuillage pour notre amarrage de nuit, dans un secteur quasi désert un peu en aval de La Croisade.
Jeudi matin, la navigation se poursuit dans le même décor, jusqu'à ce que nous nous atteignions notre destination finale, le village de Poilhes, port d'attache principal de l'Alegria.

 En cours de route, moi et Gisèle envahissons à tour de rôle la passerelle à l'arrière, où Olivier nous donne un bref cours de pilotage fluvial. Je prends la barre quelques instants, pour constater qu'elle est beaucoup moins vive et plus facile à manoeuvrer que celle du Bum Chromé... mais que le temps de réaction d'une lourde et longue barge d'acier est bien plus long et plus difficile à évaluer que celui d'un léger cata de fibre de verre!
Pour le dernier repas important à bord, Amandine s'est surpassée, avec un foie gras absolument fondant et goûteux accompagné d'une confiture maison de fraises sauvages et framboises, suivi d'un très délicat magret de canard au sang, servi avec des pâtes fraîches auxquelles nous sommes invités à mélanger les lardons grillés du même volatile. Un vrai péché, qu'aggravent encore un banyuls rouge capiteux, doux comme un écho de la confiture aux petits fruits, puis un coteaux-du-languedoc sec mais velouté.
À peine avons-nous le temps d'un thé vert ou d'un café qu'Aurore vient nous prendre pour la visite de sa ville natale de Béziers, que nous connaissions déjà (elle est à moins d'une heure de route de Montpellier).

Le seul épisode digne de mention est l'arrêt à l'"escalier d'eau" de Fonséranes, dont les neuf écluses (sept sont fonctionnelles) s'enchaînent pour faire franchir aux barges et péniches une dénivellation de 25 mètres sur une distance d'à peine 315 mètres en un peu plus de vingt minutes à la descente, une demi-heure à la montée.
Retour au bercail pour un souper "léger"… qui consiste en une crémeuse vichyssoise semée de ciboulette et bordée de fines tranches de saucisson sec, suivie d'un pied-de-porc en gelée nappé d'une délicieuse sauce à la moutarde. Honnêtement, aucun de nous trois n'a faim, mais gourmandise et politesse (pas question de faire de peine à la cuisinière en rejetant son ultime et méritoire effort) aidant, nous nous faisons une douce violence.
Un dernier digestif siroté sur le pont éclairé d'une spectaculaire pleine lune, puis il faut à contre-coeur descendre faire les bagages pour le dur retour à la réalité du vendredi matin, qui nous ramènera à Montpellier à bord d'un inconfortable train régional bondé d'autres vacanciers.

vendredi 23 août 2013

Alegria

Charlotte Amandine, ça pourrait (devrait?) être le nom d'un dessert à se damner. En réalité, ce sont les prénoms des deux jolies fées qui font notre bonheur sur le Canal du Midi depuis bientôt une semaine. Charlotte de Manchester, avec son français intermittent et son joli accent, veille à tous les aspects matériels de notre confort, fait les cabines le matin, sert les déjeûners (et les autres repas), concocte les apéros, tourne les draps pour la nuit, les serviettes pour la baignade, etc. Amandine, cuisinière inspirée d'un village perdu de l'Aude, imagine d'incroyables gazpachos et de surprenantes et savoureuses variantes sur les recettes locales du Languedoc.

Il y a un mois, Azur a décidé d'inviter son amie de jeunesse Gisèle Maïa à passer une ou deux semaines avec nous à Montpellier. "Pourquoi pas sur le Canal du Midi?" ai-je aussitôt demandé, me rappelant les descriptions dithyrambiques faites à leur retour d'une semaine de pénichette dans ce coin-là par nos amis Savonet il y a quelques années. "Oui oui oui, dit ma phlegmatique (???) compagne, mais pas question de piloter ou de cuisiner nous-mêmes."
Bon. Ça voulait dire qu'on allait chercher dans la catégorie "péniche-hôtels" pour dénicher la perle rare. Il fallait deux cabines assez confortables pour les p'tits vieux que nous sommes, disponibles en août ou début septembre, avec des voisins pas trop emmerdants. Rien d'évident, surtout à la dernière minute. Au troisième essai, Olivier Baudry m'offre pour un prix presque raisonnable la totalité de son "Alegria" — ben oui, comme le Cirque du Soleil dont il est friand — du 17 au 23 août. Départ de Terbes près de Carcassonne, arrivée à Poilhes près de Béziers.
Donc samedi midi dernier, sous un ciel menaçant, nous rejoignons Gisèle à bord du TGV qui l'a amenée de Paris pour continuer jusqu'à Narbonne. Rien n'est jamais simple: elle est dans la "mauvaise" rame du train, celle qui s'arrête à Montpellier. Il faut récupérer en catastrophe ses bagages et les traîner à l'autre bout du quai vers le "bon" wagon, sous les cris des employé(e)s de la SNCF qui, au lieu de nous donner un coup de main, nous houspillent mains dans les poches parce que nous les empêchons de fermer les portes et de démarrer!
Le train est bondé, pas d'espace dans le compartiment à bagages, deux valises restent dans l'entrée, les autres encombrent le couloir. Et il faut descendre en toute hâte à Béziers les déplacer, pour permettre à un jeune homme en chaise roulante de sortir. Merdre.
Heureusement, à Narbonne, tout se calme. Le beau temps est revenu, un garçon sympathique nous aide à débarquer tout le barda, nous n'avons qu'à traverser la petite gare pour attendre cinq minutes sur le parvis l'arrivée de notre capitaine.
Olivier a la cinquantaine souriante, élégante et argentée du banquier qu'il a longtemps été avant de céder définitivement à la passion des canaux et des péniches. Il en a d'abord habité une sur la Seine près de Paris, en a transformé une autre en bateau-mouche de grand luxe pour voyageurs d'affaires, et depuis cinq ans promène celle-ci entre Carcassonne et la Méditerranée pour le plaisir nonchalant de quelques passagers, presque tous américains ou australiens.

Alegria est la péniche classique du Canal du Midi, trente mètres de long, cinq de large, fond plat et profil bas — exactement ajustée aux dimensions des écluses et des ponts tricentenaires du parcours. À l'avant, nos deux belles grandes cabines avec salle de bain complète, lit king-size et immenses hublots de vitre à sens unique. Au centre, un confortable salon-salle à dîner avec écran de cinéma et chaîne hi-fi voisine avec une cuisine bien équipée qui nous sépare des quartiers de l'équipage.
Trois escaliers, le principal au centre, donnent accès au pont supérieur. Devant, des vélos à disposition des voyageurs, puis une petite piscine en forme de haricot qui paraît absurde au premier abord... mais pas du tout dès que la canicule nous incite à nous y réfugier. Pour nager, c'est un peu exigu, mais pour se dégourdir les jambes plongé dans l'eau claire et fraîche jusqu'au cou, quel délice!
Suit la salle à dîner extérieure, protégée contre le soleil du Midi par des parasols nécessairement amovibles (les arches des ponts sont très basses, il faut souvent s'asseoir et parfois baisser la tête pour passer dessous). De l'autre côté du double escalier central, un grand pont légèrement bombé peuplé de transats et de tables de cocktail, et enfin tout à l'arrière, le cockpit et poste de pilotage surélevé.
Voilà ce qui allait être notre plutôt luxueux habitat pendant près d'une semaine.
À l'équipage quasi-permanent s'ajoutent une joviale guide, Aurore, qui vient pratiquement tous les jours de Narbonne nous entraîner dans des excursions bien documentées aux alentours de nos diverses escales, et le matelot mince et barbu Mikaël qui surgit en moto de sa campagne voisine pour veiller aux accostages, démarrages et surtout au passage délicat et fréquent des écluses.
Un verre de blanquette de limoux nous a accueillis à l'arrivée à bord samedi après-midi du côté de Terbes. Le temps de déposer nos bagages dans les cabines et de nous rafraîchir, Olivier nous a donné un bref aperçu de la navigation sur le Canal en remontant deux écluses, puis en virant bout-pour-bout: manoeuvre pas évidente puisque la largeur de la voie d'eau est exactement la longueur du bateau, si bien que ce dernier doit appuyer sa poupe sur la rive d'un côté et attendre que le courant descendant d'une écluse en amont veuille bien pousser la proue vers l'aval.
Une fois l'Alegria amarrée quelques encablures plus bas, nous avons eu droit à l'apéro (re-blanquette bien sûr) et à notre premier repas à bord — mise-en-bouche de puces de mer sautées, huîtres gratinées aux poireaux accompagnées de gambas, brochettes de boeuf aux petits légumes, soupe de fraises et sorbet de citron vert en dessert. Avec un joli blanc de la région et un somptueux rouge de Lézignan-Corbières, millésime 2001. Et nous avions faim, n'ayant rien pris de consistant depuis le matin. Puis, comme dit la Bible, "il y eut un soir, il y eut un matin"...
(à suivre)


samedi 20 juillet 2013

Dure(s) semaines(s)

«Enfin samedi!», aurions-nous envie de dire. Les derniers 15 jours, et surtout la dernière semaine, n'ont pas été faciles. Nous nous y attendions bien un peu, mais ça n'a pas rendu les choses moins pénibles.

Nous étions venus de Montréal à Montpellier plutôt qu'en Martinique, à la fin juin, parce que notre voisine du dessous et dynamique amie Michèle Chantefort souffrait d'un cancer à la hanche incurable et, d'après ses médecins, n'en avait plus que pour quelques mois. L'amitié nous dictait d'être auprès d'elle et d'André aussitôt que mes genoux me permettraient de voyager.
Nous avons bien fait, car nous avons à peine eu le temps de lui rendre une visite à l'hôpital dix jours après notre arrivée. Sa fille Caroline nous a accueillis: elle était venue de Californie sitôt qu'elle avait appris la mauvaise nouvelle et s'était fait installer un lit de camp dans la chambre de sa mère à Saint-Éloi pour lui tenir compagnie nuit et jour pendant deux mois. Émouvant.
Michèle était éveillée et consciente, mais incapable de parler ni même de bouger, sauf pour nous signaler qu'elle nous reconnaissait et nous entendait par des clignements des yeux et de légères pressions de la main. Elle qui, en décembre dernier quand nous avons été dîner ensemble à la Grande-Motte, était si vive, pleine d'activités et de projets!
Nous devions retourner la voir au début de la semaine dernière, mais le lundi midi, André frappe à notre porte, catastrophé: «Mes amis, c'est fini. Elle est partie ce matin...» Je l'ai revue une dernière fois le surlendemain dans son cercueil; Azur n'en a pas eu le courage, elle préférait en garder le souvenir de la femme riante et animée d'il y a si peu.
Selon sa volonté, ce mardi nous nous sommes embarqués avec la famille (dont ses deux enfants et quatre de ses petits-enfants) au port de Palavas-les-Flots, la villégiature préférée des Montpelliérains, où elle avait passé ses étés d'enfance. Une fois au large, au milieu des hors-bord, voiliers et planches à voile des vacanciers nouvellement arrivés, Caroline a jeté l'urne contenant ses cendres dans la Méditerranée, accompagnée d'une pluie de fleurs qu'on nous avait distribuées. Un adieu presque festif sous un grand ciel bleu, dans la vague et le vent, qui nous a paru correspondre exactement à la personnalité ensoleillée de notre amie. M'a traversé l'esprit ce vers final de la «Supplique» de Brassens: «... l'éternel estivant(e) qui passe sa mort en vacances».
Par ailleurs, puisque les mauvaises nouvelles, comme disait je ne sais plus qui, «arrivent toujours en compagnie», dans l'intervalle m'est tombé dessus un courriel de mon frère Antoine, de sa lointaine Gaspésie. Arthrose avancée dans les deux hanches, opérations imminentes, la première en juillet, la seconde au début de l'automne. En principe, nous serons de retour au Québec pour la convalescence. Sa copine Lucie va bien, sa fille Geneviève est rentrée de près de quatre semaines de séjour de travail en Europe, son fils Vincent se prépare à une tournée théâtrale en Asie quelque part en novembre.
Nous nous sommes parlé un bout de temps avant-hier, il avait le sourire aux lèvres et garde quand même le moral. Il faut dire que, même si j'étais plutôt sceptique sur l'intérêt de la chose, le mode vidéophonie de Skype est un vrai plaisir quand il permet de retrouver la tête et l'expression d'un parent ou ami éloigné qu'on n'a pas vu depuis un bout de temps.
Nous projetions d'aller la semaine prochaine visiter les Euvrard, Janine et Michel, dans leurs quartiers d'été de l'Ardèche, pas loin de Montélimar (Tiens! voilà du nougat!). On les appelle pour fixer les détails, et tragédie! Leur nièce de Bruxelles était arrivée en visite avec son gamin et son conjoint la veille... et le midi suivant, le conjoint est victime d'un arrêt cardiaque. À 53 ans, c'est pas beaucoup. Pendant que les parents tentaient de consoler la nièce, leur fils Philippe (jazzman de qualité) prenait le TGV pour la Belgique avec le cercueil de son très bon ami, exactement au milieu du week-end de la grande migration française vers le soleil et les vacances. Inutile de dire que la visite à Alba-la-Romaine est remise à des jours plus propices.
Pour le reste, train-train et petits travaux. Nous sommes sortis un soir et Azur a trouvé le tour d'oublier sa clef engagée dans la serrure de sûreté par l'intérieur. Impossible de rentrer chez nous. Il a fallu ameuter les voisins, faire venir le serrurier qui a peiné pendant plus d'une heure pour finalement tout arracher à la perceuse, au ciseau et au marteau dans un vacarme infernal. Évidemment, ça voulait dire une serrure neuve... avec un loquet à l'intérieur cette fois, juste au cas où.
Nous nous sommes enfin résolus à installer un chauffage moderne avec thermostat pour remplacer les vieux radiateurs. En réalitė il s'agit d'une climatisation réversible (Mitsubishi 4.5 Kwh) avec unité extérieure sur la terrasse et souffleuse intérieure discrète et quasi silencieuse. Un charme — et pas un luxe, avec des températures frôlant les 35 celsius à l'ombre ces jours-ci. Pourquoi avoir tant attendu? Mystère! Ajoutez à ça un volet électrique dans la chambre et la découverte d'un truc pour empêcher iTunes de s'éteindre tout seul pendant que nous écoutions béatement Vivaldi sur Apple TV, et voilà pour les travaux.
Sur un registre plus léger, quelques balades en ville en tramway, agrémentées d'apéros au Café des Trois-Grâces sur la Comédie, souvent avec l'ami guitariste attitré de la Place, Fethi. Et, pour ne pas totalement oublier la gourmandise, redécouverte (deux fois, mon père) de La Diligence, bonne table raffinée et surtout, lieu à classer facilement parmi les plus beaux restaurants de France, avec ses velours, ses voûtes de pierre dorée du XIVe et sa terrasse fleurie engoncée entre les murs et les arches soigneusement ravalés de trois immeubles moyen-âgeux donnant sur une petite place piétonne.
La cuisine tient parfaitement le cap même si elle a changé de patrons il y a quatre ou cinq ans, le précédent étant décédé d'une crise cardiaque en plein service — fallait-il vraiment que je termine aussi sur une note macabre? Mes plus plates excuses...

dimanche 30 juin 2013

Crédo

Depuis l'opération aux genoux et quelques autres petits ennuis de santé, je me suis mis à cogiter sur ce que je crois vraiment. À l'arrivée à Montpellier la semaine dernière, cette réflexion s'est cristallisée en quelques axes dont je me suis imposé qu'ils tiennent chacun en deux ou trois courtes phrases et n'occupent pas plus d'une page au total.
Il faut bien voir qu'il s'agit ici non pas d'une démarche logique et raisonnée, mais de son exact contraire: la réduction à leur essentiel des actes de foi pure qui guident, souvent inconsciemment sans doute, ma pensée et le gros de mon existence.
Voici donc que je me jette à l'eau en vous livrant ce qui constitue en quelque sorte mon «credo», ramené à sa plus simple expression.

Je crois qu'il n'y a de dieux que ceux créés par les humains. Mais la question est sans importance: que chacun professe la foi qu'il veut pourvu que cela ne fasse de tort à personne.
Je crois que l'individu est sacré mais ne peut survivre et se réaliser qu'en communauté. L'instinct de propriété et d'acquisition est naturel et productif. Il doit cependant être soumis aux exigences du bien commun et de la survie de la planète.
Je crois que la liberté n'est pas un droit individuel mais collectif. Aucun homme n'est libre si tous ne le sont pas. La liberté n'a de sens que fondée sur des garanties de survie matėrielle et de dignité pour tous.
Je crois que la planète peut nourrir tous les humains. C'est à l'Humanité de voir à ce qu'elle le fasse équitablement et puisse continuer à le faire. La manière importe peu.
Je crois que le travail est une pénible nécessité, non une vertu. J'entrevois le jour où l'Humanité pourra s'en affranchir. Ce sera un grand jour. 
Je crois au progrès dans le sens du «toujours mieux», non du «toujours plus».
Je crois que l'égalité des individus ne peut avoir qu'un sens relatif. Ceux qui sont mieux nantis matériellement ou intellectuellement doivent apporter plus que les autres au bien-être de tous. Ceux qui ont moins ont droit à des compensations de la part de tous. C'est à cette condition que l'Humanité peut survivre et prospérer.
Je crois que chacun peut disposer de sa propre vie et de sa propre mort dans le respect du bien commun.
Amen.

dimanche 19 mai 2013

Dans le bain!

Ce n'est pas que les peuples (ou les gens) heureux n'ont pas d'histoires, mais que leurs histoires n'intéressent personne. Il suffit de regarder le défilé des guerres, manifs et catastrophes au Téléjournal n'importe quel soir pour s'en convaincre.
C'est la perpétuelle controverse que le vieux journaliste un peu cynique que je suis entretient depuis toujours avec la fana d'informations qu'est devenue Marie-José. "Mais il ne se passe donc jamais de bonnes choses dans le monde!", se plaint-elle après chaque bulletin. "Sans doute, réponds-je, mais la grande majorité des gens ne veulent pas en entendre parler." 
Il y a bien quelques rares exceptions, mais elles prennent presque toujours la forme de ce que j'appellerais des rétro-catastrophes, où la tragédie appréhendée, attendue, presque souhaitée, se transforme en heureux dénouement par une miraculeuse pirouette: la semaine dernière, la jeune femme retrouvée vivante après 17 jours dans les décombres au Bangla Desh, l'autre année le sauvetage in extremis des mineurs sud-américains enterrés vivants, ou la députée américaine guérie et réélue après avoir reçu une balle dans la tête.
Rien de tel dans notre quotidien, bien sûr. "Pas d'histoires" dans notre cas doit se prendre au pied de la lettre ou presque: nos aventures actuelles sont si modestes qu'elles ne méritent même pas qu'on en fasse un blogue... Imaginez que le grand événement de notre vie récente (une fois l'épisode du genou à peu près clos) est la saga tragi-comique de la baignoire!
Ça avait commencé en douceur pas longtemps après notre emménagement au LUX Gouverneur. Comme c'était l'été, nous prenions toujours des douches, et d'avoir une cabine-douche distincte — quoique un peu exiguë pour ma taille — nous a paru d'un agréable raffinement. Mais de retour de Montpellier en fin d'automne, j'ai voulu prendre plutôt un bain... et j'ai découvert avec stupéfaction que la baignoire de notre luxueuse salle de bain était courte et peu profonde au point d'en être inutilisable. Impossible d'y mouiller en même temps une fesse, un genou et un gros orteil!
Pas de drame, ai-je pensé, on peut certainement la faire changer, quitte à y mettre le prix. Une première visite à l'administration m'a laissé plutôt optimiste: "Je comprends très bien le problème, on va voir ce qu'on peut faire", m'a répondu la rousse directrice. Et de me suggérer de lui proposer des modèles qui me conviendraient mieux, ce que je me suis hâté de faire (je suis très, mais très-très, amateur de bains, chauds et prolongés si possible). Une semaine plus tard, elle me rappelle: "J'en ai parlé à mon patron, et la réponse est NON." Comment, non? On peut discuter, peut-être? Hé ben non, même pas. Comme aurait dit Yvon Deschamps,"NAN c'est NAN!!!"
Quelques mois et un voyage plus tard, mes maux de genoux ayant rendu l'utilisation de la douche de plus en plus pénible, je fais une nouvelle tentative plus formelle, par une lettre bien argumentée et illustrée de solutions possibles. La réponse, encore verbale et sans la moindre justification, est toujours NON. 
Au milieu de l'année dernière — il y a plus d'un an que dure cette comédie —, la rousse directrice m'avise que la structure de direction ayant changé, je devrais faire une nouvelle tentative. Sans le moindre résultat.
Au début de cette année, à la veille d'être opéré aux deux genoux, je m'y remets en sortant les gros canons. En plus de la documentation habituelle, je joins à ma missive les avis de mes deux médecins (dont celui qui doit me faire passer sur le billard) conseillant fortement un changement de baignoire pour raisons d'hygiène et de santé. Et je réclame une réponse immédiate et par écrit. La réaction est simple et rapide: un refus verbal, et la promesse d'une réponse écrite un de ces jours, "quand le responsable rentrera de vacances".
Ah oui? Ces gens-là ne me connaissent pas. Malgré Azur qui me conseille de ne pas chercher l'affrontement, je contacte un avocat expert dans les relations propriétaire-locataire, parfaItement au courant des arcanes de la Régie du Logement et autres Offices de la Protection du consommateur. Après avoir fouillé un peu le dossier, il statue: "Bof, à mon avis il suffit d'une mise en demeure bien sentie à la direction, et les choses vont bouger. Sauf qu'on va en envoyer copie au grand patron, au siège social." Oh, yeah? Un peu optimiste, le plaideur, non?
Hé bien, croyez-le ou non, ça ne fait pas trois jours que la lettre est partie quand la rousse directrice et son récalcitrant patron me convoquent d'urgence "pour discuter les termes de l'installation de votre nouvelle baignoire".
Et aujourd'hui, un mois et quelques bruyants travaux plus tard, je puis enfin me faire tremper à la fois la fesse, le gros orteil et la prothèse qui me tient lieu de genou dans un joli bain flambant neuf.
Vous voyez maintenant pourquoi personne ne veut entendre les histoires des gens heureux?

dimanche 31 mars 2013

Un blogue du genou

Ceux qui me retrouvent de temps à autre sur Facebook auront sûrement compris pourquoi je n'ai rien ajouté au blogue depuis janvier. D'une part, pas plus que je n'aime entendre les autres me raconter en long et en large leurs petits ennuis de santé, je n'ai le goût d'étaler les miens devant vos yeux et vos oreilles. Et d'autre part, ces "petits ennuis" ont été assez gros cette fois pour monopoliser tout mon temps et mon attention, aux dépens de mes activités habituelles... et au point que je n'ai pratiquement rien d'autre à relater pour le dernier mois et demi. Mais bon, puisqu'il le faut (âmes sensibles s'abstenir, certains passages qui suivent sont plus ou moins ragoûtants)...
C'est une chose qui me pendait au nez depuis des mois, sinon des années: mes genoux, auxquels j'ai beaucoup demandé au cours des décennies, étaient en train de me lâcher, pour cause d'arthrose avancée. D'après les derniers rayons-X pris en France à l'automne, le droit n'avait plus du tout de cartilage dans l'articulation, les os frottant directement l'un sur l'autre. Et le gauche allait bientôt en arriver au même point. Douloureux et de plus en plus handicapant.
Les trois médecins consultés avaient le même diagnostic: pas d'autre solution que l'opération, l'unique choix qu'il me restait étant de me faire charcuter un côté après l'autre dans un délai d'un an, ou les deux en même temps — beaucoup plus pénible, m'a-t-on prévenu. Mais dans ce cas du moins, je serais débarrassé du problème une fois pour toutes.
Serrant les dents, je suis donc entré dans une clinique de Laval un dimanche soir de la mi-février... pour me retrouver le lendemain matin sur une civière en route vers la salle d'opération. On m'a proprement anesthésié le bas du tronc et les jambes... mais lorsque le temps est venu de m'envoyer également le reste dans les vaps, on s'est rendu compte que je souffrais d'une "apnée du sommeil" qui risquait de me faire cesser de respirer à tout moment. 
Donc, malgré une piqûre pour atténuer au moins l'acuité de mes perceptions, c'est conscient que j'ai dû subir mes trois heures et quelque sur le billard... avec pour bruits de fond estompés mais reconnaissables une scie électrique me débitant les os des deux jambes... puis les coups de maillet de l'insertion des prothèses. Heureusement, un voile pudiquement tendu à 50 cm de mon nez m'empêchait de voir tout ça en direct. Pas trop rigolo quand même, ça vient encore de temps à autre hanter mes rêves.
Je suis sorti de là une semaine plus tard avec de splendides cicatrices aux deux genoux: 32 agrafes métalliques de chaque côté offraient une étroite parenté visuelle avec ces gros zippers dont on ornait il y a quelques années les jeans à la mode. Et invisible mais bien présente dessous chaque zipper, une jolie charnière en acier chromé bordée de coussins de teflon (ou quelque chose y ressemblant). Ce n'est pas une blague, j'ai même droit à une carte plastifiée prévenant les préposés à la sécurité de tous les aéroports de la planète que si je déclenche les sonneries de leurs détecteurs de métal, ce n'est pas que je sois un dangeureux terroriste, seulement un miraculé de la science!
De retour à la maison, ne me restait plus qu'à réapprendre à me servir de mes jambes. Je me retrouvais à peu près dans l'état d'un bébé de huit mois s'efforçant de se tenir debout, cramponné aux doigts de papa-maman. Sauf que lui, au moins, peut se déplacer à quatre pattes, une gymnastique qui m'est strictement interdite.
Heureusement, une volubile et maternelle physiothérapeute du CLSC (clinique médico-sociale publique, pour les non-québécois) s'est pointée le lendemain pour s'assurer que l'appartement avait bien été préparé pour ma convalescence: tous les tapis (même les superbes persans du vivoir qu'Azur aime tant) roulés dans un coin, une "chaise d'aisance" coiffant le bol de toilettes et un banc de douche enjambant la baignoire. Sans compter l'indispensable marchette (ambulateur, pour les lecteurs hexagonaux). Et surtout pour me fournir un cahier d'exercices de rééducation à effectuer deux fois par jour – dont trois fois par semaine sous sa direction. Ben oui, il fallait tout réapprendre, en commençant par faire bouger les orteils jusqu'à monter et descendre les escaliers, en passant par les flexions, les extensions, les exercices d'équilibre et de résistance, se lever et s'asseoir du lit, d'un fauteuil, d'une chaise (dur-dur), enfin marcher dans le salon puis dans le couloir, avec et sans marchette.
Pour faire une longue histoire courte, disons que j'en suis à une phase avancée de la rééducation, pas loin d'une véritable autonomie de mouvement. Les inexistants genoux me font encore un peu mal, je ne peux me balader dans l'immeuble sans marchette et n'ai pas encore l'autorisation de mettre le nez dehors, mais je suis déjà loin des averses de déprime qui me tombaient dessus les deux premières semaines en constatant qu'il me fallait de l'aide pour accomplir les gestes les plus quotidiens — par exemple me lever du lit, enfiler une paire de chaussettes ou me faire un café!
Dans quelques jours, la chère Julie du CLSC va passer la main, me confiant à la kinésiologue de service dont le rôle sera de rebâtir ma résistance et mon tonus musculaire. En principe, j'aurai retrouvé tous mes moyens quelque part en mai, bon pour soit la Martinique, soit Montpellier.
Et Azur dans tout ça? Sauf pour de rares éruptions d'énervement, elle a été d'une patience indestructible, endurant mes crises de mauvaise humeur, offrant un soutien moral indéfectible, m'aidant partout où c'était possible et me poussant à me débrouiller quand ce ne l'était pas...
Mais je sens bien qu'autant et plus que moi, elle a hâte que se termine ce curieux – et somme toute pas très drôle – épisode de notre vie commune.