dimanche 18 octobre 2009

16 octobre 2009

Un dur choc nous attend à l'arrivée à Montréal, sous la forme d'une courte lettre de Shirley Belaye de Sainte-Lucie. Elle nous annonce le décès subit de son ex-mari, notre vieil et cher ami Robert Belaye, victime d'une crise cardiaque à la Guadeloupe alors que nous voguions vers les Grenadines au début septembre.

Robert était de ces amis qu'on ne croise qu'une fois tous les deux ou trois ou cinq ans, sans que ces intervalles, ni les malentendus ni les querelles occasionnels, entament en rien le profond sentiment qui nous unissait. À chaque rencontre, la relation reprenait comme si nous nous étions quittés la semaine précédente, et dans les meilleurs termes.
Il avait débarqué ici à l'époque de l'Expo '67, membre de ce contingent d'Antillais cultivés et brillants qui ont tant apporté au Montréal de la Révolution tranquille: les Martiniquais Sansann Bertrand (peintre) et Marius Cultier (pianiste), les Guyanais André Salvador (musicien) et Doudou Boicel (animateur de jazz), les Haïtiens Carlo d'Orléans Just (tenancier de bars à poètes), Serge Legagneur, Anthony Phelps et Roland Morisseau (poètes), Dany Laferrière (romancier)...
Robert était journaliste et animateur culturel, brouillon mais foisonnant d'idées et de projets. Il a d'abord ouvert avec son complice de toujours Georges Brival un café-terrasse au Pavillon français de l'Expo, puis, ayant décidé de s'installer au Québec, est entré comme réalisateur-reporter à Radio-Canada International. Il y est demeuré une dizaine d'années, animant entre autres avec Marie-Hélène Poirier une émission radio sur ondes courtes appelée "Spécial-Jeunes".
Mais Guadeloupéen avant tout, férocement nationaliste, il a fini par choisir de rentrer dans son île avec Shirley et leur bébé Anthony. Marie-José l'avait alors supplié de prendre la nationalité canadienne avant de partir "au cas où" (il y avait bien droit), mais en vain.
À Pointe-à-Pitre, il a d'abord connu des succès, notamment en créant la première station créolophone, Radio Caraïbes. Mais à la longue, son indépendantisme virulent marqué au coin de francophobie, son intransigeante honnêteté et sa santé fragile ont joué contre lui et l'ont isolé dans une position inconfortable. À l'exception d'une dernière réussite éclatante à la fin des années 1990, la réorganisation des transports publics guadeloupéens dont il a été le principal artisan même si d'autres en ont retiré la gloire et les profits, il végétait.
Nous l'avons visité à quelques reprises ces derniers dix ans, dans le petit appartement du quartier de l'Assainissement qu'il partageait avec son fils, devenu un colosse doux et souriant.
La dernière fois que nous nous sommes vus, c'était en Martinique à bord du Bum chromé, où il était venu passer deux ou trois jours avec nous à la fin de 2007. Robert, tu vas nous manquer...
Mais je reviens à notre départ de la Martinique, qui s'est fait en douceur puisque du Bakoua, il fallait à peine un quart d'heure pour se rendre à l'aéroport Aimé-Césaire, d'où un vol d'Air France nous a déposés à Orly mardi matin dernier.
La Ville-Lumière étant encombrée de visiteurs, autant touristes que professionnels, la plupart des hôtels étaient pleins et nous avons dû nous rabattre sur un Concorde très "business-minded" derrière la gare Montparnasse. Chambre un peu étroite mais très confortable, excellent service... mais pas un atome de charme ni de personnalité.
Notre fenêtre (scellée) donnait sur la Place de Catalogne, qui avait un air de déjà-vu. Normal, elle fait partie du quartier entièrement redessiné par l'architecte catalan Ricardo Bofill, le même qui a réalisé le nouveau quartier Antigone de Montpellier, et dans un style très voisin -- mais avec moins de bonheur à mon avis: on n'y trouve pas l'heureux mélange de familier et de monumental, de commerces et de résidences, de fontaines et de bancs publics qui donne une toute autre atmosphère à Antigone.
Heureusement, quelques pas de l'autre côté de la place nous font déboucher sur le vieux quartier Pernety-Plaisance, tout de vieilles maisons, de petits commerces, de bistrots et de petits restos, qui continue de vivoter en se renouvellant tout doucement, entre l'avenue du Maine et Alésia.
Nous en avons profité pour faire une débauche de petites bouffes bien parisiennes "au coude-à-coude" chez des Italiens (pâtes), des Portugais (poisson), des Marocains (couscous méchoui-merguez) et des Parigots pure-laine (rognons à la moutarde, escalope de veau à la crème).
Après avoir récupéré d'un pas trop pénible décalage horaire, nous avons flâné au hasard des avenues et des boulevards, profitant d'un beau et doux temps atypique pour la saison.
Jouant aux touristes, malgré les protestations d'Azur que "Je suis Parisienne, moi!", nous avons entre autres grimpé sur la Butte à bord d'un Montmartrebus bondé, pour nous mêler à la foule polyglottte et rigolarde du week-end de la "Fête des Vendanges" et redescendre vers Pigalle par le funiculaire.
Dimanche soir dernier, nous avons longuement zigzagué dans un autre bus à travers tout l'est parisien, pour finalement passer une très belle soirée dans un coin perdu de Pantin, à l'atelier de peintre de Marine Karbowski, la fille de Jacqueline Dolonne et belle-fille de Bernard Savonet.
La famille éclatée y était, pour une fois réunie en toute bonne entente, autour d'un pot de vin rouge et au milieu d'un étalage de tableaux d'un réalisme onirique; nous en avons acheté un superbe pour Montpellier, intitulé "Les oiseaux préfèrent marcher".
Pendant que nous étions là, j'ai reçu un retour d'appel d'un vieux copain ex-montréalais d'origine franco-russe, Hervé Fuyet. Ce dernier des Mohicans communistes, traducteur de son métier, est maintenant installé avec sa fille Peggy à Montrourge-Malakoff, d'où il dirige les destinées des éditions virtuelles anglaise et russe du quotidien "l'Humanité".
Nous nous sommes retrouvés le lendemain midi autour de splendides plats de poisson d'un beau restaurant de l'Avenue du Maine, où Peggy, maintenant une belle grande métisse athlétique, est venue nous rejoindre après sa pratique de judo (elle fait partie de l'élite française de ce sport).
L'autre événement du séjour a été la visite à l'extraordinaire exposition "Renoir au XXe siècle" au Grand Palais. À travers une quinzaine de salles, on y retrouve la quasi-totalité
des chefs d'oeuvre du peintre, dans une organisation thématique qui éclaire intelligemment sa démarche et sa progression, de l'impressionisme des débuts au jaillissement de couleurs des années 1910.
Je suis en particulier impressionné par la sûreté et l'économie de sa technique. Lorsqu'on voit ses oeuvres en reproduction, la richesse des tons donne l'impression d'une matière dense, intensément manipulée. Alors qu'en réalité, c'est le contraire: Renoir travaillait en couches très minces, presque diaphanes d'une peinture liquide qui laisse transparaître presque partout le grain de la toile! Deux heures d'immense plaisir.
Amusante coïncidence, dans le bus que nous prenons à la sortie de l'exposition, nous font face deux gamines Parisiennes qui pourraient être les petites filles des modèles de Renoir pour sa célèbre "leçon de piano"! La ressemblance était assez frappante pour mériter une photo...
La veille de notre départ, nous avons rejoint Gisèle, la très ancienne amie de Marie-José, qui vient de perdre sa fille unique Dominique, et qui se trouve encore sous le choc. En soirée, je suis passé chez les Euvrard, Michel et Janine, qui à mon grand soulagement vont beaucoup mieux que lorsque nous les avions vus au début de l'année. Ils revenaient tout rayonnants d'une belle excursion de deux semaines à Gênes et sur la Côte Ligure (les Cinqueterre), dont leur description me donne une envie irrésistible d'y emmener Azur dans les plus brefs délais. On verra.
Comme notre avion ne partait qu'en début de soirée jeudi, nous avons eu le temps d'un dernier lunch "bistrotier" dans un délicieux boui-boui du Faubourg Poissonnière, près de la Gare de l'Est, le Granvillais (à noter dans vos carnets, les gourmands): oeuf mayo et confit de canard-pommes sarladaises, céleri rémoulade et omelette aux champignons-frites, on ne fait pas plus classique ni plus savoureux, surtout aux mains d'une serveuse-maîtresse d'école pressée mais chaleureuse, comme on n'en trouve que dans des endroits du genre.

jeudi 8 octobre 2009

4 octobre 2009

Dans un ciel noir liquide, piqué d'étoiles toutes proches, la pleine lune trace à larges et lents pinceaux d'aquarelle des nuages bleu clair aux formes fantasques et harmonieuses. Sur fond sonore de vaguelettes et d'une grenouille syncopée, je me laisse bercer par les musiques raffinées, parsemées de silences à la Satie, du "Pas du chat noir" d'Anouar Braheim.
Ce disque étonnant est un cadeau de ma soeur Marie que je n'avais jamais trouvé la bonne ambiance pour écouter. C'est ici que je la découvre par pur hasard, sur cette plage blonde de l'Anse Mitan, face au scintillement du front de mer de Fort-de-France. Panorama rayé de quelques mats de voiliers au mouillage et occasionnellement égayé par le clignotement tricolore d'un avion long courrier qui descend se poser à l'aéroport du Lamentin. Et dire que demain, nous repartons vers Paris et Montréal!
Depuis le retour des Grenadines, il y a deux semaines, pas grand-chose d'intéressant à raconter. Le climat est plutôt sec pour la saison, à peine ponctué de courtes averses imprévues. Une bonne part de nos journées ont été consacrées à la mise en ordre du Bum chromé, en prévision de sa sortie de l'eau au Carénage pour nettoyage des coques, antifouling et réparations diverses, inévitables après plus de trois ans d'utilisation.
Après consultation et longues discussions animées par les avis divergents d'experts et d'autres plaisanciers, nous avons décidé d'adopter la nouvelle technique du revêtement de cuivre OceoProtec, dont l'inventeur Michel Desbois, un métro sympathique et bon vendeur rencontré au Mango Bay, prétend qu'il est pratiquement indestructible et efficace pendant au moins dix ans. On verra bien.
Parallèlement, il fallait trouver un remplaçant à Jean-Sébastien, notre sorcier charlevoisien de l'entretien, empêché de continuer par des problèmes de santé. Nous en avons profité pour redéfinir les rôles de tous les membres de l'équipe: le skipper Marc, les cousins Daniel et Charles et surtout le grand copain Raymond Marie, qui a désormais la charge principale. Il a fallu refaire un feuillet publicitaire, reviser le contrat de charter, rédiger un inventaire d'avant-après location, etc. Un tas de pensums incontournables dont je me serais bien passé.
Heureusement, il y a eu des moments plus agréables, surtout ces débuts de soirées où nous nous étendions paresseusement sur la trampoline avant, pour voir le soleil descendre sur les collines de Rivière-Pilote et la lune enfler graduellement au-dessus de Sainte-Anne, occultant de plus en plus les myriades d'étoiles.
Mardi soir dernier, à l'invitation du copain Philippe de la Marina, nous sommes partis à Fort-de-France assister à un concert du fameux pianiste jazzman antillais Alain Jean-Marie. Comme la circulation était fluide sur l'autoroute du Lamentin, nous sommes arrivés en ville bien avant l'heure, ce qui nous a permis d'aller flâner du côté de la Savane.
Comme dans le bon vieux temps, nous nous sommes arrêtés pour prendre un verre face au parc, au bar de l'Hôtel Impératrice, qui vient d'être rénové mais en préservant son style "colonial" d'antan: fer forgé, marqueterie et fauteuils de rotin...
L'Impératrice, c'était l'incontournable point de retrouvailles de la belle époque, où nous tombions à tout coup sur les copains martiniquais Berly Glaudon (le fils du proprio), Alex Cressant, le chanteur Francisco, "Câlin", le peintre Sansann Bertrand, ou les Québécois Yves Gélinas (fils de Gratien, marin au long cours installé ici pendant un bout de temps), Diane Bonneau ou Jean-François Guité...
Cette fois encore, ça n'a pas raté: à peine mettions-nous le pied sur le trottoir que l'actuelle patronne, soeur de Berly, nous tombait dans les bras, me reconnaissant instantanément après bientôt trente ans! Échange de nouvelles et de coordonnées, promesses de se revoir bientôt, bisous, et en route pour le concert.
La petite salle de l'Atrium était pratiquement bondée lorsque Alain Jean-Marie s'est présenté seul en scène. J'ai ressenti un curieux sentiment de déjà vu tandis qu'il s'installait au piano pour jouer de sa magie, alternant temps forts et finesse de dentelle, sur une collection de classiques de son idole Ellington, "Bird" Parker, Coltrane, Thelonious Monk (Evidence), etc.
En seconde partie, son copain percussionniste Charly est venu se joindre à lui pour une magnifique excursion à travers la musique de la Caraïbe et de l'Amérique latine, de Cuba à l'Argentine en passant par Haïti, le gwo ka guadeloupéen et la biguine martiniquaise, bien sûr. Une soirée de trop court enchantement.
C'est seulement le lendemain, lorsque Philippe est arrivé à bord avec un collection complète des disques de Jean-Marie, que je me suis rendu compte de la raison pour laquelle il me paraissait étrangement familier: en voyant une de ses photos d'il y a 40 as, j'ai reconnu un jeune musicien que nous fréquentions à Montréal pendant et après l'Expo, chez notre presque voisin Marius Cultier ou dans les boîtes avec Francisco.
Comme nous n'arrivions pas à savoir à quel moment le bateau serait hissé hors de l'eau pour les travaux, nous avons décidé par prudence de passer notre dernière nuit antillaise dans le luxe du Bakoua, à la Pointe du Bout. Et comme l'hôtel est presque vide, la directrice nous a offert pour le prix d'une chambre une mini-suite donnant directement sur la plage. Belle façon de faire nos adieux (temporaires) à la Martinique!