mercredi 24 février 2016

Qui perd gagne?

«Nous interrompons momentanément ce récit de voyage pour... non pas une publicité, mais une brève réflexion politique» que je ne puis m'empêcher d'intercaler entre Buenos Aires et Saõ Paulo.
Une chose me frappe dans la bizarre campagne électorale américaine. C'est la parfaite symétrie dans les contraires qui pousse les deux grands partis à choisir celui de leurs candidats qui a le moins de chance de gagner la présidentielle en novembre.
Chez les Républicains, il y a une course échevelée et parfois brutalement agressive entre un vaste peloton de prétendants; chez les Démocrates, une lutte à deux plutôt prévisible et essentiellement courtoise. 
Chez les Républicains, le favori est d'une extrême-droite primaire et sectaire et fait face à une violente opposition de la direction du parti; chez les Démocrates, la favorite est d'un centre-gauche modéré au point d'en être indétectable et possède l'appui total de son establishment. 
L'un et l'autre peuvent compter sur l'adhésion de la masse des militants de leur camp, mais font des scores désastreux parmi l'électorat indépendant — qui est clairement celui qui va déterminer le résultat final. 
Les candidats qui font le mieux à cet égard sont, pour les Républicains, un modéré de centre-droit aux idées changeantes et imprécises, pour les Démocrates un extrémiste de gauche aux opinions tranchées. Mais aucun des deux, à moins d'un revirement pour l'instant imprévisible, n'a de chance sérieuse d'obtenir l'investiture de son parti (alors qu'ils seraient les mieux placés pour l'emporter à l'élection même), l'un par la faute des militants, l'autre par celle de l'appareil.
Ce paradoxe quasi suicidaire devrait être un sujet de réflexion pour ceux qui, notamment en Europe, voient le système américain comme un modèle de ce que devrait être la démocratie, en particulier l'institution des primaires qui, de fait, est largement responsable de la situation.

lundi 22 février 2016

Au pays de Mafalda et des trois papes

C'est dangereux de se faire une idée d'un lieu sur la base de ses lectures. Mais quand c'est tout ce qu'on a? Et surtout quand ça vous donne une irrésistible envie d'y aller?
Pour moi, Buenos Aires jusqu'à samedi, c'était le monde absurde et envoûtant de Jose Luis Borges, l'humour vitriolique de Quino (Institutrice: "L'Argentine produit surtout?" — Mafalda: "Des déprimés?"), le mélange d'interlope et de gastronomie du Pepe Carvalho de Vasquez Montalban (le quintette de Buenos Aires) et récemment la canaillerie de haut vol de Perez Revelte (le Tango de la vieille garde).
L'accostage au port hyperactif, bourdonnant, emmuré d'un empilage apparemment infini de conteneurs multicolores de Hamburg-Süd, Hapag-Lloyd, China Trans, Prague-Exp etc., ne donne pourtant pas le goût d'y débarquer.
Heureusement, dimanche matin, une fois la barrière portuaire franchie et rendus au Terminus maritime Quinquela Martin juste en face, nous tombons entre les mains de deux charmants et efficaces porteños authentiques, le chauffeur Enrique et la guide-traductrice Agustina. «Je ne suis pas une vraie guide, précise celle-ci; je suis traductrice mais la directrice d'Accueil BA m'a demandé de vous prendre en charge pour la journée.» Et quelle journée! Nous n'aurons vraiment rien à en regretter.
Ça commence par une rapide tournée du centre-ville historique et monumental. Buenos Aires est une métropole géante qui a voulu être le «Paris de l'Amérique» mais qui a plutôt fini en improbable mais étrangement attirant amalgame des beaux quartiers (7e, 16e, Neuilly) de la Ville Lumière, de Washington DC autour du Mall, du Raval de Barcelone et des vertigineux secteurs financiers de New-York ou Hong-Kong, le tout en plus vert et plus fleuri.
Chaque secteur a sa personnalité et son style bien marqué, même s'ils ont tendance à s'interpénétrer. On passe insensiblement de la bohême populaire de San Telmo aux attrape-touristes flagrants mais colorés et rigolos de La Boca... mais une fois la transition faite, on ne peut pas s'y tromper: au bout de deux heures à peine, je n'ai même plus besoin de consulter la carte pour savoir dans quel coin nous sommes!

La «Republica de la Boca» est l'ancien quartier mal famé voisin du  port fluvial, qui a été désaffecté et transformé en promenade longeant une boucle du Rio de la Plata presque complètement tapissée des herbes coupées charriées par les flots limoneux du fleuve. Le voisinage a été envahi et peinturluré avec une joyeuse extravagance par une alliance (typique ici) de commerçants de toutes trempes et de jeunes artistes plus ou moins contestataires. Les premiers ont phagocyté les rez-de-chaussée, les seconds squatté les arrière-cours et les étages avec un résultat détonnant! 



Contournant deux papes François (l'original est un Argentin bon teint, s'il faut le rappeler) — un en statue vivante et l'autre en trompe-l'oeil à un balcon en face, nous saluons bien bas un ersatz de Diego-la-main-de-Dieu, en tricot rayé No. 10 («Prenez votre photo avec Maradona», dit l'affichette) et une sirupeuse danseuse de tango en jupette noire fendue et bas résille à la recherche de partenaire(s), pour nous attabler devant une bonne bière au second de la douzaine de cafés dont les tables bancales et les parasols verts, jaunes et rouges occupent sans la moindre gêne toute la rue piétonne devant nous.
L'atmosphère est tout autre un quart d'heure plus tard à l'angle de Perú et Estados Unidos, où nous plongeons dans la cohue beaucoup plus locale du marché aux puces dominical de San Telmo. 
Première escale, une échoppe d'antiquaire façade genre 1920 dont le contenu évoque irrésistiblement Borges: un bolide de Fangio rouge vif à pédales format bambin voisine avec un Boeing 707 chromé sur pied de bois noir verni devant un miroir vénitien terni et sous un formidable lustre de cristal. Je demande poliment «Photo, SVP?» — «Na!» réplique un sosie du papa de Manolito, affalé dans un fauteuil en osier dont il ne risque pas de se soulever pour aussi peu que l'entrée de deux clients.
Dix pas plus loin, un métis sombre aux yeux bridés propose tout un étalage de «matés», ces calebasses décorées dans lesquelles on sert le breuvage national du même nom, qui se boit au moyen de la bombilla, un chalumeau métallique servant de filtre. Je pointe vers un modèle plutôt sobre: «¿Cuanto?» — «Ciento.» — «Olá! Momento!», proteste Agustina, qui connaît les prix. Nous finissons par nous entendre, mais au sourire du vendeur, je vois que je me suis quand même fait avoir. Et pis après?
Quelques rues plus loin, calle de la Defensa, nous pénétrons dans l'univers unique de la Pulperia Quilapan, plus vieille épicerie-boucherie de la ville devenue restaurant branché. Azur ne voulant pas entendre parler de manger au soleil dans la cour briquée, on nous improvise un mini-salon de trois chaises de bistrot autour d'une table de zinc appuyée à l'antique comptoir des épices et conserves.
Les entrées de cerf et sanglier en escabèche sont alléchantes... mais en ce milieu d'été, il n'y a ni l'un ni l'autre gibier. Nous nous contenterons donc d'un plat unique: pour moi, bife de Chorizo saignant respectable entouré d'incroyables papas croquantes (pommes de terre au four, coupées en cubes et rissolés dans une huile pimentée); pour Azur, le rôti d'agneau annoncé est en réalité une épaule complète qui doit bien faire plus d'un kilo et dont la peau craquante recouvre une chair d'une tendreté presque crémeuse! Avec, il va sans dire, un malbec local au-dessus de tout reproche. Et des «flans» au dulce de leche à faire cailler d'envie les meilleures crèmes renversées européennes. C'est Pepe Carvalho qui aurait apprécié.
Peu après, je rencontre mon troisième Pape François, qui nous reçoit sous la forme d'une affiche géante à l'entrée de la belle mais pas exceptionnelle cathédrale dont il fut le curé et l'archévêque avant d'être appelé à Rome. Déjà, on lui pardonnerait d'être le dernier-venu dans le quatuor éclectique et plutôt marrant de divinités du panthéon populaire local (avec Fangio, Maradona et Mafalda). Mais comme de plus son côté terre-à-terre et assez anti-establishment le distingue de ses prédécesseurs (condamnation de la peine de mort, charge à fond de train contre le projet de muraille-anti immigrants de Donald Trump aux USA et, encore plus surprenant, acceptation de la contraception comme arme contre le Zika), même un vieux croûton anti-clérical comme moi doit avouer un penchant favorable.
Nous continuons la journée par un bref coup d'oeil au Cabildo, superbe ancienne mairie de style colonial espagnol transformée en musée municipal, et un arrêt au MALBA, le Musée d'art moderne qui contient quelques trésors de l'art sud-américain du 20e siècle, notamment de Frida Kahlo, que j'aime beaucoup.
Et pour finir, retour à San Telmo, où les successeurs de cet ultra-capitaliste de Manolito commencent à ranger leurs étalages sous les yeux attristés de ce dernier et le sourire goguenard de la reine du quartier, Mafalda, assise sur son modeste banc au coin de la Defensa, où ses admirateurs (dont nous sommes bien sûr) font la queue pour le privilège de poser à ses côtés.
Agustina et Enrique nous ramènent à travers une circulation dense mais civilisée côtoyant une promenade bigarrée de flâneurs du dimanche soir, le long de la plus large avenue de la planète, Avenida del 9 de Julio (140 mètres d'un trottoir à l'autre), jusqu'à la gare maritime où nous nous disons adieu juste avant le crépuscule.
Hasta luego, amigos porteños...

dimanche 14 février 2016

La légende du castor errant...

...Ou comment l'emblème national de l'un peut devenir l'ennemi national de l'autre.
L'histoire est trop belle et trop invraisemblable pour ne pas être vraie. Il y a quelques décennies, un couple canadien entreprenant eut l'idée géniale d'utiliser les gigantesques espaces forestiers de la Terre de Feu pour élever du castor et en revendre les peaux sur le marché de la fourrure de l'hémisphère nord.
Ils importèrent donc une cinquantaine de castors dans la région d'Ushuaïa et les installèrent dans une concession obtenue de l'État, séduit par cette formule inédite de développement dans un pareil coin perdu. Hélas, au bout de quelques années, ils ont découvert que (sans doute faute d'un hiver assez rigoureux), la fourrure du castor immigré n'est pas assez riche et épaisse pour intéresser les fourreurs de New-York, Paris ou Londres. Dépités, ils ont relâché leurs captifs dans la nature sub-australe et sont disparus du tableau.
Mais les castors, eux, ont pris goût à leur nouveau pays. D'une part, ils n'y trouvent aucun de leurs prédateurs habituels: ni ours, ni lynx, ni loups, ni renards gris, et donc peuvent se reproduire et s'occuper sans risque à construire autant de barrages et de huttes qu'ils en ont envie. D'autre part, ils ont appris à se délecter d'un arbre local particulièrement répandu et savoureux, qui remplace avantageusement les saules et peupliers du Nord canadien, aussi bien comme nourriture que comme matériau de construction.
Résultat, il existe aujourd'hui en Terre de Feu une population estimée à près d'un quart de million d'expats canadiens à queue plate sans la moindre valeur marchande mais gros et gras (30-40 kilos) que leurs ruses d'Iroquois héritées d'ancêtres nord-américains rendent quasi impossibles à chasser et à détruire... et qui continuent à trouer les forêts de l'extrême-sud de marécages hérissés d'arbres morts... lesquels, étant donné la lenteur de reproduction des espèces végétales du coin, prennent pas loin d'un siècle à se repeupler. Il suffit de se balader quelques heures dans le Parc national de la Terre de Feu pour en voir partout les traces.
Pas besoin de dire que le castor canadien n'est pas en odeur de sainteté chez nos amis argentins et chiliens voisins du Pôle Sud...
Cela dit, la dernière semaine dans le sud du Chili et la Terre de Feu nous a transportés dans un autre et fantastique univers d'une beauté sauvage.
Au nord de l'archipel, à partir de Puerto Montt (sans intérêt sauf comme point de départ pour les hauteurs à l'intérieur du pays que nous ne verrons pas), des vents de trente noeuds et des houles frangées de blanc de trois à quatre mètres ont contrarié la navigation et rendu acrobatique la circulation à bord.
À Iquique, comme nous allions débarquer au moyen d'une navette, l'escale a été suspendue moins de deux heures après le mouillage, les quelques dizaines de passagers déjà rendus à terre ont été réembarqués tant bien que mal et nous avons levé l'ancre avant l'heure.
L'étape suivante, Coquimbo, a été carrément escamotée: comme nous avons pu le constater en passant au large, de superbes crêtes de cinq mètres enjambaient le brise-lames qui devait protéger le port et se fracassaient dans le bassin intérieur, déclaré inutilisable pendant deux jours par les autorités maritimes. À bord du Mariner, la piscine du 11e étage, qu'on avait négligé de vider, était agitée de vagues assez fortes pour déborder et venir éclabousser le pont... et les quelques hardis passagers qui osaient s'y aventurer.
Heureusement, ça s'est un peu calmé à Chacabuco, petit port moderne de la Patagonie bien abrité dans le creux du fjord d'Aysen. Paysage spectaculaire à l'embouchure rappelant la Norvège et le Saguenay, puis à terre un curieux monde pastoral de pêcheurs, d'éleveurs de boeufs et de moutons encadré de montagnes aux pentes raides dont la verte végétation — c'est le milieu de l'été par ici — est crevée ici et là d'éperons rocheux gris et ocre.
La région vit en quasi-autarcie, sans route directe qui la relie au reste du Chili. Il faut soit faire un long détour en voiture ou en bus par l'Argentine voisine, soit prendre l'avion ou un ferry assez coûteux pour atteindre le nord plus clément du pays — ce qui fait que pratiquement tout ce qui n'est pas produit sur place est hors de prix, alors que les revenus sont très modestes.
Les maisons souvent de bois aux couleurs plutôt sobres, les champs et paturages coupés par des bosquets de résineux ou des rideaux imprévus de peupliers de lombardie secoués par le vent, rappellent à la fois le far-west américain d'antan et notre Abitibi et Côte-nord du Saint-Laurent.
La vie est simple et dure, les gens ont une mentalité de colons déterminés, costauds et travailleurs, bien loin du stéréotype du latin nonchalant. Bon nombre ne sont pas d'origine espagnole mais sont venus ici depuis deux générations de divers pays d'Europe centrale et du nord. Notre guide elle-même est une jeune Américaine du Colorado, arrivée pour une mission écologique... puis demeurée là conquise par le pays et le mode de vie chaleureux et solidaire, malgré les difficultés.
Les deux jours suivants nous ont plongés dans l'univers encore plus déroutant de l'Archipel du grand sud chilien, où les sommets enneigés des Andes viennent se jeter directement dans le Pacifique, qui y a grugé un extraordinaire et capricieux labyrinthe d'îles rocailleuses de toutes tailles et de toutes formes.
Ici et là s'enfonce un fjord aux parois abruptes partiellement tapissées d'une végétation sombre et effilochées de nuages fouettés par de fortes brises marines. Ailleurs, c'est une cascade bondissante qui dévale capricieusement des falaises sculptées par le vent, ou encore un glacier dont les surfaces grises empruntent une vallée sinueuse pour venir se fondre dans la mer.
Et comme pour ponctuer ce panorama parfois traîtreusement doux, parfois âpre et en rappeler les dangers, sur plusieurs pointes dentelées et récifs déchiquetés sont demeurées accrochées les épaves rouillées, parfois éventrées, de cargos naufragés dont le capitaine du Mariner, au passage, nous récite les noms.
Après ça, l'arrivée à Punta Arenas, le principal port du Détroit de Magellan et la métropole la plus au sud de la planète, est une totale surprise. Ce que j'avais vu il y a bientôt cinquante ans comme une petite ville très provinciale de peut-être vingt mille âmes recroquevillée sur sa rive sableuse, battue de bourrasques enneigées atteignant souvent les cent km/heure, est maintenant un «boom town» de 120 à 150 mille habitants, riche de ses traditionnels élevages de moutons mais encore plus d'une nouvelle industrie d'hydrocarbures et de produits chimiques.
Les nouveaux quartiers, parfois de petites barraques de bois et de taule bâties à la va-vite, parfois d'élégantes résidences sentant la récente prospérité, parfois d'édifices commerciaux un peu tape-à-l'oeil, grugent sur l'ancien centre-ville aux façades cossues mais vieillottes des familles d'éleveurs de moutons, puis en divergent dans toutes les directions, sans le moindre plan directeur, jusqu'aux centres commerciaux périphériques criards et à l'amoncellement de boutiques et d'entrepôts de la Zona Franca qui fait face à l'extrémité est du port.
Après une visite rapide de la ville même, un car d'excursion nous emmène vers une vision sans doute aseptisée mais instructive du «monde des pionniers» magallaniques, l'Estancia Rio de los Ciervos, jadis le noyau d'un grand élevage ovin aux pâturages presque sans limites.
Un premier hangar agricole est devenu un mini-cinéma où tourne en boucle un documentaire étonnamment bien fait et commenté dans un langage assez poétique sur l'histoire et l'avenir de la région, à la suite duquel nous circulons le long d'une serie de vitrines abritant des diaporamas qui en reprennent avec réalisme diverses scènes.
L'entrepôt principal voisin a été transformé en une salle de réception pour groupes de touristes qui ne rappelle rien tant qu'une des grandes «cabanes à sucre» commerciales des Laurentides ou de la Beauce québécoise. Assis à de grandes tables de bois peint, on nous sert le pisco sour accompagné de bouchées de fromage de brebis et de (délicieuses) petites empanadas à la viande et au fromage fondu.
La maison de maîtres cossue est un bizarre hybride d'hacienda sud-américaine et d'hôtel particulier européen, meublée entièrement à l'allemande ou à la scandinave et décorée d'une riche collection de fusils, pistolets et casques à pointe du début du 20e siècle.
En début de soirée, il fait encore un temps splendide, inhabituel dans ce climat humide et maussade, quand le Mariner pique droit au sud entre les belles îles montagneuses aux sommets piqués d'une glace qui étincelle au soleil qui nous séparent de la longue côte découpée et semée de taches de lumière de la Terre de Feu. Et comme l'été austral prolonge la journée jusque passé les 22 heures, nous passons le gros du soir qui tombe à prendre je ne sais plus combien d'«avant-derniers verres» en contemplant un spectacle que nous ne reverrons sans doute plus jamais. Inoubliable.
Au matin, nous assistons à l'accostage au nouveau «môle des croisières» d'Ushuaïa, petit village de pêcheurs Yamana devenu colonie pénitentiaire argentine puis la presque-grande ville la plus australe du monde et un symbole international de l'écologie en action.
L'agglomération est beaucoup plus ordonnée et plus pimpante que sa rivale chilienne deux fois plus grande, Punta Arenas, et tout aussi dynamique. Elle déroule plutôt harmonieusement ses nouveaux quartiers formés en minorité de jolies maisons et de condos chics, en majorité de HLM proprets couverts de tôle ondulée de couleurs vives sur la rive du Canal du Beagle, dernière voie navigable d'un océan à l'autre avant le mythique Cap Horn et le continent antarctique.
Nous traversons rapidement en autocar le centre-ville, concentré hétéroclite de filiales d'entreprises technologiques de pointe et de commerces fortement orientés vers le tourisme jeune (anoraks et bottes fourrées, kayak, randonnée pédestre, escalade...) pour emprunter les derniers kilomètres poussiéreux et caillouteux de la route nationale No. 3 en cours de finition, qui va se terminer en cul-de-sac au coeur du Parc national de la Terre de Feu. Dans un style rustique bordé de résineux  qui me fait irrésistiblement penser à la route de Trois-Pistoles à Squateck dans le Bas-du-Fleuve de mon enfance.
Notre car nous promène lentement en cahotant d'un site grandiose (Baie d'Ensenada, avec son bureau de poste sur pilotis, le plus au sud du continent, faisant face à une haute muraille de pics enneigés) à un autre plus charmant (Lago Roca où évoluent majestueusement d'étranges cygnes blancs au cou noir) à une rivière aux eaux sombres (La Pataya) dont les ruisseaux affluents sont partout ponctués de marigots un peu macabres au bout desquels on entrevoit les restes... de barrages de branchages vermoulus érigés là, sans aucun doute, par des castors canadiens! 

lundi 8 février 2016

Valparaiso, vire au guindeau! Goodbye fare you well...

Le nom seul résonne avec des accents de légende, évoquant les exploits des cap-horniers des siècles passés, les chants de marins dans toutes les langues, le balancement des grands trois-mâts rangés à quai face aux bouges voyous du port...
Valparaiso, jadis un des pôles mondiaux du trafic maritime avec Southampton, New-York, Rotterdam et Singapour, ruinée il y a un siècle par l'ouverture du Canal de Panama puis renée de ses cendres comme coeur intellectuel du Chili, dix fois dévastée par les incendies et les catastrophes naturelles et chaque fois reconstruite, n'a rien perdu de ses attraits.
Même sous un ciel lourd et un soupçon de crachin, la vue est spectaculaire du pont de notre paquebot qui roule encore, même solidement amarré au Muelle Pratt. Au-dessus des silhouettes grises des vaisseaux de guerre, des forêts de mâts et de grues, des barrages de conteneurs et des gratte-ciels modernes du port et du centre-ville, 
les troupeaux désordonnés de maisons multicolores grimpent à l'assaut des collines en amphithéâtre, comme dans un poème de Neruda!
Quoique nous ayons échoué dans toutes nos tentatives pour trouver un guide francophone, nous n'allons pas nous priver d'une visite dont nous rêvions depuis des décennies. Par pure chance, à un comptoir du VTP (gare des paquebots), nous tombons sur une dame cinquantenaire amoureuse de Paris et des chansons d'Édith Piaf, qu'elle entonne avec Azur dans un enthousiasme flagrant mais un unisson défaillant, au grand ébahissement de ses collègues préposés au change et à l'info-visiteurs.
Elle a tôt fait de nous trouver une voiture confortable et un gentil chauffeur grisonnant, Ivan, qui parle un anglais très compréhensible. Il a bien le défaut de vouloir à tout prix mettre de l'avant le chic rebâti à coups de dollars touristiques du bord de mer et de la banlieue balnéaire clinquante de Viña del Mar, mais nous finissons par lui faire comprendre que plage et shopping ne sont pas ici nos priorités.
Il nous ramène alors dans l'atmosphère très 18-19e siècle de la Plaza Sotomayor, ancien noyau de la vie portuaire, et à travers le vieux quartier d'affaires voisin, dont les temples bancaires et financiers un peu délabrés mais décorés de portiques, colonnes et volutes ne sont pas sans ressemblance avec le Vieux-Montréal avant sa boboïsation.
Une première grimpette modérée nous hisse devant le Musée marin et maritime et surtout le Paseo 21 de Mayo, pittoresque promenade ornée d'un kiosque en fer forgé et de l'accès à l'Ascensor Artilleria, un des quinze funiculaires centenaires qui desservent les principales collines. «Au début, c'était hydraulique, explique Ivan. Puis il y a eu des chaudières à vapeur chauffées au charbon, et aujourd'hui les câbles sont mûs à l'électricité... mais les rails en pente raide et les cabines vitrées sont toujours les mêmes.»
Re-plongée sur le centre-ville et remontée vertigineuse vers le Cerro Alegre le long de routes en lacets aux tournants abrupts où le moindre croisement avec un cheval de bât anachronique ou une autre voiture (ou pire, un camion vieillot et surchargé) est un périlleux exploit.
Les rues aux allures d'escaliers sont bordées de petites maisons qui rivalisent de couleurs vives et contrastantes, du rouge sang au vert irlandais en passant par le bleu ciel, le jaune vif, toutes les nuances du mauve clair au violet profond et du vieil or, de l'ocre et du brun roux. Ici et là un trou dans les façades, comme une dent arrachée d'une gencive, est presque toujours dû à un effondrement causé par un fréquent tremblement de terre. «La légende urbaine, précise notre intarrissable guide, dit que les teintes des maisons sont la conséquence des arrivages et des variations du coût des peintures qui nous provenaient d'Europe. Avec le temps, la coutume s'est imposée et chaque résident qui se faisait construire avait à coeur de stupéfier ses voisins par une façade encore plus voyante et originale.» Qu'on en balaie une vue d'ensemble d'en bas le long du port, ou qu'on soit plongé dedans au hasard du dédale d'un des dizaines de cerros (collines) de la ville haute, le résultat est unique.
L'étape suivante est le pélerinage à La Sebastiana, la fameuse maison perchée que Pablo Neruda, immense poète et alors sénateur communiste, s'était fait construire à la pointe extrême d'une des falaises les plus escarpées du Cerro Bellavista, avec une vue panoramique sur la ville et le port. Transformée en original musée,  elle accueille dans un climat bon enfant, fidèle à la mentalité de son créateur, des centaines de visiteurs quotidiens, qui ont tout loisir de circuler à volonté dans ses quatre étages, culminant dans un nid-de-pie aux vastes baies qui était le cabinet de travail de l'auteur du Canto General.
Pour terminer, Ivan nous emmène le long d'une corniche étroite et tordue vers le centre du Cerro Concepcion, sans doute le plus folklorique de tous avec son carrefour «des six coins» où se croisent autant de rues aux tracés improbables. Il nous dépose vers 14h30 devant La Colombina, sanctuaire valparaisien de la cuisine de fruits de mer.
La salle spartiate et haut perchée est éclairée d'amples fenêtres ouvertes sur trois côtés, qui offrent aussi bien une perspective à travers un profond ravin sur le cerro d'en face aux hautes maisons rouillées et décolorées et aux toits abîmés, visiblement victimes d'un récent séisme mais toujours habitées, qu'une jolie vue sur le port et la mer houleuse au loin. Elle est presque vide à notre arrivée, mais se  remplira rapidement de familles et de groupes animés.
Deux serveuses en longues robes noires tombant sur des baskets colorés nous servent d'abord l'incontournable et délicieux pisco sour, puis un ceviche et un tartare d'avocat aux crevettes et à la truite, enfin deux énormes portions d'un tendre colin juste poêlé, poivré et arrosé de citron vert, reposant sur un lit de petites pommes de terre crémeuses et presque sucrées, écrasées à la fourchette. Avec un blanc du pays (Viña de las Croces) sec mais peu acide, une savoureuse façon de faire nos adieux à une ville unique et chaleureuse qui aura de plus la bonne idée, au moment où notre paquebot quitte le port, de se couvrir d'un manteau de soleil éclatant. 

Lima redécouverte

J'étais venu à Lima une seule fois, en juin 1968. C'était alors une métropole latine de trois millions d'habitants, totalement chaotique... et d'un charme irrésistible. Des centaines de milliers de voitures cabossées y roulaient à tombeau ouvert et klaxon hurlant autant sur les grandes avenues rectilignes que dans les petites rues tortueuses, toutes vierges du moindre feu de circulation mais chargées de panneaux signalétiques illisibles ou contradictoires. 
La monnaie locale, le sol, se négociait au marché noir aux deux-tiers du tarif officiel pour des dollars américains ou canadiens — il suffisait de louer un taxi vétuste et pétaradant et de faire trois fois le trajet entre une banque du centre et un changeur interlope sur un marché miteux des bidonvilles (parfois eux-mêmes adossés aux remparts coiffés de barbelés des milliardaires de Miraflores) pour doubler son capital, qu'il fallait ensuite dépenser aussitôt pour échapper à un capricieux contrôle des changes... 
Quand nous y avons débarqué, dimanche il y a huit jours, je ne savais vraiment pas à quoi m'attendre après tout ce temps, mais j'étais résolu à partager avec Azur mes quelque peu inquiètes retrouvailles. Je m'en faisais à tort. Nous avons été étonnés, certes, mais surtout pas déçus. 
La capitale péruvienne, éternellement grise de ciel, mais toujours bigarrée de décor et remuante de populace, a maintenant neuf millions d'habitants, encore plus de bidonvilles qu'avant (beaucoup sans toit, car il n'y pleut pour ainsi dire jamais et n'y fait guère plus soleil), elle a acquis des bouquets de feux de circulation très décoratifs et des affichages plus explicites qui n'ont rien changé au style far-west de conduite de ses automobilistes. Elle a mis de l'ordre dans sa monnaie, mais n'a rien perdu de son plaisir de vivre et de ses spectaculaires contradictions. 
J'ai eu la chance de tomber au dernier moment (par Internet) sur Claudia, débrouillarde voyagiste de Peru-Excepcion, qui nous a trouvé comme par magie le chauffeur William, imperturbable et acrobatique, et la guide Sofia, menue, décidée et parlant un excellent français. Avec eux, nous avons passé une fameuse journée limeña... 
Cela a commencé par la surprise de retrouver, en débouchant sur la Plaza San Martin, mon logis de jadis, le monumental Gran Hotel Bolivar, rénové mais dans le scrupuleux respect de son style original des années 1920; à la suite d'un heureux malentendu, j'y avais occupé pendant quatre jours la Suite présidentielle du 2e étage, dotée non seulement d'un bar-salon privé — et bien approvisionné! — mais d'une immense salle de bain dont la porte-fenêtre s'ouvrait sur un balcon en fer forgé surplombant le coeur de la plaza! Mais revenons à nos llamas! 
Un savoureux lunch typiquement péruvien de «causuchis», de fruits de mer et de poulet en sauce à l'ail précédé de pisco sours puis arrosé d'une bière Cusqueña, dévoré à un terrasse voisine de la Plaza de Armas, a servi de prélude à la visite du remarquable Convento de Santo Domingo. Comme plusieurs anciens monastères sud-américains, c'est un véritable village monacal emmuré en plein milieu de la ville, avec sa grande église doublée de deux ou trois chapelles, ses quatres cloîtres (dont le principal aux arcades peintes de couleurs vives et décorées d'azulejos), son école à la superbe bibliothèque genre «Le Nom de la Rose», ses multiples locaux résidentiels, réfectoires, salles de travail, ateliers, entrepôts... 
Nous avons enchaîné sur une tournée dans un quartier populaire un peu déglingué truffé de grappes de petites échoppes couvertes de graffitis ludiques et vendant ici des instruments de musique, là de l'électronique, ailleurs des meubles faits main, des tissus ou de la quincaillerie. 
Puis une virée contrastante dans les quartiers huppés de Miraflores — devenu bien plus commercial nickelé et touristique que dans mes souvenirs — et de Barranco, demeuré résidentiel avec des relents bohèmes de bon ton dans ses cafés et ses parcs en bord de mer. Nous avons fait un arrêt presque obligé au très joli musée colonial Pedro de Osma, qui étale ses trouvailles parfois incongrues de l'ère espagnole puis du 19e siècle dans un bel hôtel particulier tout blanc niché dans un jardin fleuri. 
Après une balade sur le front de mer, nous finissons la journée en flânant sous la houlette de Sofia dans un merveilleux et pédagogique musée préhistorique, dont la succession de salles égrènent les outils, les bijoux et l'art des multiples cultures pré-incas qui ont peuplé en particulier les régions  côtières désertiques et les collines plus fertiles des contreforts des Andes. D'autant plus fascinant que ce volet de l'histoire péruvienne était encore inconnu lors de mon premier séjour — sa découverte et son exploration commençaient à peine à la fin des années 1960. Azur, prétextant l'âge et la fatigue, en profite pour se faire promener en fauteuil roulant. 
Le retour à bord s'effectue au crépuscule sans trop de peine, mais avec une lenteur parfois exaspérante au milieu d'une circulation infernale et désordonnée qui, elle, correspond exactement à la mémoire que j'en avais gardée.