mercredi 27 avril 2011

22 avril 2011

Malgré un vrai temps de Vendredi Saint (gris, froid et pluvieux), je laisse Azur à son cocooning et pars me balader en ville, profitant du calme relatif: tout, mais absolument tout est fermé ce matin, sauf une pharmacie et un café par-ci, par-là.
À l'étage supérieur du bus "turistic", je me retrouve seul sous l'averse, à côté de deux pin-ups Italiennes solidement maquillées mais court-vêtues qui causent et rigolent sans arrêt tout en grelottant. Elles me jettent un regard spéculatif puis m'oublient le reste du trajet.
Le long du front de mer (entièrement et plaisamment refait à l'occasion des Olympiques de '92), de puissantes vagues grises viennent s'écraser avec fracas sur les plages qui, il y a trois jours, étaient couvertes de baigneurs et de bronzeuses. On se croirait en Gaspésie aux grandes marées d'automne.
Remontant l'Avinguda Diagonal, je me sens perdu: le vieux Poble Nou ex-industriel de béton en débâcle et de tôle rouillée que je connaissais est devenu un quartier commercial à la mode, où de jolis parcs semés de sculptures fantaisistes séparent de grands centres d'achats cossus aux boutiques dernier cri de pâtés résidentiels chics. Pepe Carvalho lui-même ne s'y reconnaîtrait pas. Même si tout le monde nous affirme que Barcelone est durement touchée par la crise économique espagnole, rien ici ne le laisse paraître.
Je m'étais promis une visite plus détaillée de la Sagrada Familia que celle, en coup de vent, de l'an dernier; l'interminable queue de parapluies dégoulinants devant le kiosque d'entrée me fait changer d'idée. Je me contente d'un rapide coup d'oeil sur les tours et la façade à travers les arbres du parc voisin, avant de rentrer à l'hôtel après un détour à travers Gracia et l'Eixample.
Après un lunch dans le quartier, comme le temps s'est amélioré, nous prenons une voiture avec chauffeur (africain) francophone pour nous promener dans des coins moins primairement touristiques. La traversée de Pedralbes pour visiter le fameux Monestir (bizarrement fermé le Vendredi Saint) nous fait côtoyer les somptueuses (et somptueusement gardées) résidences des familles Ben Ali et -- paraît-il mais c'est moins sûr -- Moubarak, sans compter le modeste palais du Prince Abdallah d'Arabie Saoudite.
Une interminable montée en lacets sur les flancs du Tibidabo nous amène au sanctuaire de Sacré-Coeur, d'un rococo plutôt sympathique avec un intérieur aux mosaïques frappantes, sans compter un panorama qui, n'était la bruine et le brouillard, serait sans doute saisissant. À quelques centaines de mètres, discrètement isolé sur un piton, l'hôtel de grand luxe appartenant à un des fils Kadhafi. Ces gens-là n'ont pas de morale, mais faut avouer qu'ils ont du goût!
Un crochet dans les quartiers plus populo de l'ouest (ouf!) nous permet de jeter un coup d'oeil sur ce temple du football mondial qu'est le Camp Nou. Je suis depuis toujours fasciné par l'histoire de ce stade et ce club qui sont la propriété exclusive de quelque 200 000 fans, dont la moitié à peine peuvent assister à chaque match. Le Barça, comme le nomment affectueusement toute la ville et la région, peut même se payer le luxe d'être la seule grande équipe au monde à n'avoir aucun commanditaire; au contraire, il paie chaque année un petit paquet de millions d'euros pour le droit d'afficher sur son maillot le logo... de l'UNICEF!
Au moment où le chauffeur Moustapha veut nous ramener à l'hôtel, nous buttons sur une barricade policière à l'entrée de la Plaça de Catalunya. Les Ramblas, explique un agent, sont fermées pour cause de procession.
Nous descendons donc à pied à travers la foule qui se presse sur le flanc ouest de la grande avenue. Par-dessus les têtes, nous apercevons les hautes cagoules noires des premiers pénitents du Vendredi Saint, dont la marche lente est ponctuée de roulements de tambour. La masse des spectateurs devenant vraiment trop dense, nous montons à notre chambre du Méridien qui, par chance, donne sur la Rambla.
C'est de là que nous pouvons suivre le reste de la procession à travers les branches peu feuillues des platanes. Il y a d'abord un Christ tout noir portant une croix noire aussi, juché sur un char hyper-doré (porte-t-il sa croix pour Haïti?). Le suivent une dizaine d'autres cagoulés de noir, traînant chacun sa croix, puis un groupe de femmes en tenue de veuves castillanes (mantille de dentelle noire tombant depuis un haut peigne piqué dans la chevelure relevée). Enfin une dernière file de cagoules "de luxe" en velours vert sombre surmontant des tuniques crème bardées de médailles rutilantes, ce qui fait un étrange contraste avec le ton lugubre du reste.

mardi 19 avril 2011

19 avril 2011

Ça vous arrive, de faire une petite bêtise qui finit par s'avérer un gros plaisir? Hier midi, déambulant pour la première fois cette année sur Las Ramblas, j'ai ramassé dans un kiosque à journaux un petit 'Guia de restaurants 2011' format de poche. Juste ce qu'il faut pour un court séjour à Barcelone, pensais-je.
Ce qu'on peut se tromper. D'abord, c'est en catalan pur et dur. Deuxièmement, c'est fait strictement pour des gens du cru, qui savent au moins à quoi correspond une adresse comme "Mallorca, 202" sans indication de quartier. Cinq euros gaspillés, donc. Mais à force de feuilleter, je suis tombé sur le paragraphe presque lisible suivant:
"Casa Agusti, Bergara, 5.
"La cuina tradicional de Casa Agusti, amb uns canelons excel-lents o una cua de bou superlativa, es un balsam de velles époques en ple marasme turistic. Al costat de Plaça de Catalunya, enmig del bullici de la ciutat, és com un oasi que ens permetra tastar una cuina de primer nivell, molt ben servida, sense tenir la sensació que estem en un restaurant de tanta categoria." Compris?
J'ai cependant beau chercher sur la carte, la rue Bergara est introuvable... jusqu'à ce qu'il me vienne à l'esprit que pour Espagnols et Catalans, B et V c'est du pareil au même. Avec en plus l'indication "a costat de Plaça de Catalunya", je situe bientôt la rue Vergara juste au sommet des Ramblas, donc à cinq minutes de chez nous. Astucieux, non? On y va!
Au rez-de chaussée d'un immeuble fermé pour rénovations, il faut deviner que Casa Agusti est encore ouvert. La patronne, toute menue en tailleur crème et cheveux cendrés, nous reçoit dans un français délicieusement accentué et nous installe sur une banquette du bar à l'entrée: manzanilla ultra-seco pour moi, chinchon plus doux pour Azur, tranches de saucisson sec et de saucisse locale à l'ail entre les deux. Notre table sera prête dans une petite demi-heure.
Un garçon tiré à quatre épingles et à la barbiche géométrique nous fait alors pénétrer dans un autre siècle. Si les murs ont été quelque peu rafraîchis, les colonnes de fonte, le plafond de plâtre moulé, le plancher de marbre et les chaises cannées ne semblent pas avoir bougé d'un iota depuis que Franco a débarqué du Maroc au moment de l'ouverture en 1936. Il n'y a pas que la cuisine ici qui soit "tradicional".
Pourtant, le mot tradition doit bien avoir plus d'un sens, car rien, mais rien de ce qu'on nous a servi ensuite ne ressemblait à quoi que ce soit que nous connaissions. Comme amuse-gueules, de petites demi-pommes de terre avec la peau, passées au four couvertes de minces tranches d'ail. Un délice n'a pas besoin d'être savant ni compliqué.
L'entrée de Marie-José est une belle platée de poireaux arrosés d'huile d'olive avec une originale garniture de crevettes à l'ail. La mienne, une improbable et énorme salade de frisée avec anchois, morue juste dessalée et jambon en lanières, nappée de sauce aux tomates et poivrons. C'est avec un regret bien justifié que nous devons laisser le serveur repartir avec nos assiettes à moitié pleines.
Pendant que nous nous rinçons la bouche avec une gorgée d'un onctueux priorat 2006 presque noir, voici qu'arrivent nos plats. De mon côté, ressemblant de loin à un vol-au-vent, un petit jarret de porc désossé farci d'un hachis de fruits de mer et de petits légumes qu'imprègne la graisse aromatique du jarret. Seule consigne, se lécher les babines sans penser au cholestérol. Du côté d'Azur, un "millefeuilles" de lapin tendre bien désossé entre deux épaisseurs de peau croquante caramélisée, reposant sur une mousseline de patate douce.
Et pour finir, le bouquet: des figues fraîches confites dans l'alcool, sur un lit de crème fraîche bien épaisse saupoudrée de cannelle. Qui dit mieux? Et surtout, qui dit que la cuisine ibérique manque de finesse et de variété?
Pour ceux qui n'auraient pas eu l'oreille et l'oeil conditionnés aux caprices des langues d'oc par six ans de vie montpelliéraine, une traduction approximative de la description du guide: "La cuisine traditionnelle de Casa Agusti, avec des cannelloni excellents (aux fonds d'artichauts, notamment) ou une queue de boeuf superlative, est un baume du bon vieux temps sur le marasme touristique actuel. À côté de la Place de Catalogne, au milieu du bouillonnement urbain, c'est comme une oasis qui permet de goûter une cuisine de premier plan, très bien servie, sans la sensation (étouffante?) d'être dans un restaurant d'un tel niveau."
Amen.

18 avril 2011

Finie, la croisière! À l'aube ce matin, le Nieuw Amsterdam est venu accoster au Terminal de Cruzeiras de l'immense et besogneux port de Barcelone.

Après un petit déj vite expédié dans le brouhaha des départs par tranches ("Nous appelons maintenant ceux dont les bagages portent des étiquettes jaunes numéro 3 et grises numéro 1 et 2 à se présenter à la passerelle au niveau 2, passeport en main…"), nous profitons d'un hiatus dans la longue queue des 2000 partants pour nous glisser dehors où un porteur, heureusement costaud, récupère nos deux valises (étiquettes roses numéro 1) bien lestées et vient les déposer dans la voiture que l'hôtel avait envoyée à notre rencontre.
Un chauffeur quinquagénaire qui éprouve visiblement plaisir à retrouver son français, plutôt fluide, nous entraîne dans
un pittoresque discours à travers la lourde circulation du lundi matin et nous dépose à l'angle des Ramblas, à la porte du Méridien Barcelona. Mission accomplie.
Mais revenons au départ de Cadix, que nous avons quittée en pleine nuit jeudi puisque le trajet jusqu'à la prochaine escale était d'une soixantaine de milles à peine. En se traînant les pieds à treize noeuds, le grand paquebot a slalomé dans la grisaille du tout petit matin à travers les centaines d'autres navires attendant de franchir le détroit de Gibraltar pour s'amarrer tôt vendredi au centre du port de la vieille colonie militaire anglaise.
De l'excursion archi-touristique très "Yankee-oriented" à travers la ville et sur les flancs du célébrissime rocher, pas grand-chose à dire. Sans doute nos attentes étaient-elles trop grandes pour ce que l'endroit pouvait livrer? Le seul moment amusant a été le très British "three o'clock tea" pris à l'hôtel Caleta, repaire typique au point d'en être caricatural de vieilles anglaises riches venues se dorer au soleil méditerranéen sans quitter vraiment leur île.
Il faut dire que le thé, les scones et les mini-sandwichs qui allaient avec étaient excellents, le service impeccable. La couleur locale était assurée par trois singes qui cabriolaient complaisamment entre les arbres et les voitures du stationnement.
Samedi, par contraste, Carthagène nous a ménagé une belle surprise. C'est une ville moyenne dont nous avions à peine entendu parler, qui s'étale derrière son beau port affairé et bien protégé par une pointe et un grand môle. Elle gît aux pied d'un splendide "castillo" perché sur une hauteur vertigineuse, qu'un bizarre ascenseur cylindrique haut d'une douzaine d'étages au moins permet de gravir sans fatigue, mais non sans vertige, pour profiter d'un panorama exceptionnel.
Le château, sévère mais serti dans un beau jardin fleuri où se promènent des paons exhibitionnistes, avait été initié par les fondateurs carthaginois, agrandi par leurs vainqueurs romains puis adapté par leurs successeurs wisigoths, arabes et castillans.
En cours de route, les Maures ont d'ailleurs construit une autre forteresse tout aussi imposante sur une colline en face, et quelques seigneurs indépendants ont truffé de donjons toutes les autres éminences du coin, et il y en a! Sans compter de fort belles ruines romaines dans les zones moins accidentées.
(Paragraphes interdits de lecture pour ma nièce et quelques autres:) Sur le conseil de la dame de l'Office de tourisme portuaire, le chauffeur de taxi pur hispanophone qui nous a fait visiter la ville nous a déposés en fin de parcours à "La Marina", pimpant restaurant bleu et blanc du port de pêche, réputé pour la variété de ses façons d'apprêter la pieuvre.
Hélas, pas de "pulpo" dans la récolte du jour; il a fallu nous rabattre sur de tendres cigalas (grandes écrevisses de mer) et de charnus calamars "a la plancha", tous fort bons. Mais le clou du repas était dans l'entrée, une platée fumante d'incroyablement savoureuses petites coques nageant dans un bouillon où baignaient une abondance de tranches de gousses d'ail. À notre courte honte, nous devons avouer que nous en avons repris deux fois. Il n'aurait pas fallu que nous tombions sur un vampire après ça!
Détail rigolo, le restaurant élégant partage sa cuisine et une partie de son personnel avec la "Bodega Paco" voisine, brasserie populo qui, au milieu du vacarme des machines à sous et des relents de tabac (illégal mais toléré), sert les mêmes plats sur des nappes en papier à des tarifs nettement plus abordables.
Un co-voyageur, économiste canadien d'Ottawa (mais pas d'obédience thatcher-harpérienne, Dieu merci), nous a fortement déconseillé de prendre une des excursions "en coup de vent" qui, le lendemain, prétendaient nous faire voir Valence en un seul dimanche: "C'est une très grande et très belle ville que je connais bien et qui mérite mieux que ça", a-t-il prêché, nous recommandant de simplement prendre un taxi jusqu'à un des multiples bons restaurants offrant l'incontournable spécialité locale (la paëlla, oui oui oui, vous avez gagné une patte de crabe!).
Nous nous sommes donc pointés vers 13h30 dans l'impressionnante salle de Les Graelles, temple consacré à l'"arroz", comme on dit ici. Pas un chat à cette heure, sauf trois membres du personnel plongés dans un discussion si passionnante qu'ils ont pris un bon cinq minutes à nous apercevoir.
Comprenant enfin que nous étions des clients aussi affamés que sérieux, ils ont fini par nous installer à une belle grande table et nous servir deux xérès très pâles et plutôt secs. En entrée, nous avons sucé avec gourmandise des "pulpitos", minuscules pieuvres baignant dans une sauce assez épicée, qui s'avalent d'une seule bouchée. Puis vient le moment de vérité: l'"arroz con bogavante" ou riz au homard (le nom paëlla, nous a expliqué le maître d'hôtel, est réservé par les puristes à la "vraie" recette valencienne comportant une variété de fruits de mer, des pois verts et des morceaux de poulet ou d'agneau).
Ô surprise, la grande casserole noircie contient, au lieu de l'amoncellement varié auquel nous sommes habitués, seulement une couche assez mince de riz presque rouge à force d'être jaune et deux moitiés de homard, que le garçon décortique devant nous d'un geste expert. Devant notre air un peu dépité, il lève un doigt professoral: "Attendez d'avoir goûté." Et comme il a raison! Nous avions bien entendu dire que "la paëlla, c'est le riz qui la fait", sans avoir la moindre idée de ce que ça signifie. Maintenant, nous savons.
C'est presque comme si chaque grain de riz court, presque sphérique, avait été roulé dans le safran, cuit et sélectionné individuellement pour mettre en évidence la chair fine du homard. Jamais nous n'avions goûté pareille merveille (pardon à mon beau-frère Jean, qui fait pourtant une paëlla plus que respectable -- tiens, il faut l'emmener à Les Graelles un de ces jours, il va se délecter).
Et ce n'est pas tout. Une fois nos plats presque vides (et Azur ayant affirmé "J'en peux plus" avec un regret dans la voix), le maître d'hôtel surgit pour l'étape finale: avec une spatule, il gratte méticuleusement le fond de la casserole pour faire de petits tas du riz qui a collé au fond, qu'il dépose à l'écart du reste dans nos assiettes. Cela donne une sorte de pâte grumeleuse caramélisée d'un arôme et d'une saveur indescriptibles. Nous devons avoir l'air ridicule à pourchasser dans nos larges assiettes le moindre grain de ce délice des dieux!
Les cognacs espagnols pourtant de haut niveau (un Lepanto XO sec et un Carlos I Reserva plus fruité) qui mettent fin au festin sont presque un anti-climax. Au moment où nous nous levons de table, la salle commence à se remplir à l'heure plus "respectable" de quinze heures.

vendredi 15 avril 2011

14 avril 2011

Du jour au lendemain, d'un extrême à l'autre.
Après une journée en mer, nous (on devrait appeler ça un "nous" de majesté, peut-être? Azur dormait encore sur ses deux oreilles) nous sommes réveillés hier matin en plein milieu de la vieille cité de Cadix, au fond du port commercial. La dernière fois en 2006 sur le Bum chromé, nous nous étions retrouvés à l'autre bout du port, dans la marina qui se love au creux du brise-lames, avec deux bons kilomètres à marcher sur les remparts pour entrer en ville! Mais dans le temps, nous avions de meilleures jambes, donc...
Deux jours à passer ici cette fois, sans doute le temps que le navire refasse ses provisions. Nos co-passagers rechignent, pas nous: ceci est de longtemps une de nos destinations favorites, depuis que la copine Mariz, rencontrée à Barbate il y a trente ans, nous avait pratiquement forcés à aimer sa ville natale. Car Cadix, qui poursuit cahin-caha son chemin dans l'histoire depuis plus de trois mille ans, petit monde clos au bout de sa longue jetée saline, ne s'offre pas spontanément: il faut prendre le temps et faire l'effort de l'apprivoiser. Elle en vaut la peine.
Au sortir du port, ça m'a demandé une bonne dose de discussion (dans mon castillan tout rouillé, en plus!) et de persuasion avec les trois chauffeurs de la station de taxi la plus proche pour qu'ils en dénichent un qui parle à peu près français (accent sur le "peu"). Mais à l'usage, le jeune et grassouillet Tonio s'est avéré une heureuse découverte. Son bilinguisme relatif se compensait par une connaissance et un amour contagieux de sa cité, et par une inextinguible bonne humeur.
Pendant près de deux heures, il nous a fait redécouvrir les hauts-lieux que nous avions aimés... et souvent oubliés: la cathédrale avec ses curieux murs incurvés cernés de cafés aux chaises multicolores, la belle et animée place de San Francisco en pleins préparatifs des processions de la semaine pascale, la triangulaire Plaza de Las Flores et ses tavernes où déguster les délicieuses "freiduras" (fritures de petits poissons variés) qui sont la gloire de la gastronomie locale, le port de pêche de La Caleta encadré de ses deux forteresses, le Parque Genovès avec ses extravagants ifs sculptés, hélas un peu décrépits,la petite place en face
aux deux gigantesques arbres multicentenaires devant lesquels Azur a tenu à poser...
À l'heure de l'"almuerzo", tardif comme partout en Espagne, Tonio nous a persuadés d'abandonner notre réservation au célèbre El Faro pour un bistrot de ses amis. Nous nous sommes donc retrouvés à l'extrême extrémité du "muelle" du port, face à l'entrée de la marina, sous un auvent venteux quii abritait à peine un comptoir bétonné vaguement blanchi, accoté de deux toilettes sans fenêtre ni lumière. Un patron moitié chauve en bras de chemise nous a installé une table et trois chaises plus ou moins à l'écart du soleil et de la brise de mer, sous le regard narquois de trois mouettes qui ricanaient en faisant du rase-mottes sur nos têtes.
Une tournée de xérès fino accompagné de larges tranches de chorizo et d'olives croquantes nous a fait patienter pendant que le cuisinier (moitié chauve en bras de chemise, tiens!) faisait griller deux énormes darnes de requin et frire une dizaine d'"acerias" -- les succulentes soles grandes comme la main pêchées dans la baie voisine -- comme plat principal avec une salade poivrons-oignons-tomates, arrosés au choix de bière pression ou de gros rouge... pas question ici de demander la carte des vins, hein!
C'est donc le ventre bien rempli que nous nous sommes rembarqués pour une balade vers Jerez de la Frontera, sensuel grand bourg assoupi qui est la capitale mondiale des célèbres vins apéritifs portant plus ou moins son nom (xérès en français, sherry en anglais). Petit détour à travers les vignes vers La Ina, où nous allions récupérer la rondelette fiancée de Tonio, Maria, qui devait être notre guide pour la prochaine étape. Un peu décevante, il faut l'admettre.
À part un bel alcazar (mais pas très original) et une somptueuse cathédrale close pour réparations, Jerez ne possède que sa fameuse école d'équitation et ses multiples bodegas ou caves à vin... mais hors saison, en milieu d'heure de la siesta, tout ça était fermé à double tour, bien sûr. Heureusement, la belle route bordée de pins parasols et de jolies ventas et l'agréable compagnie de nos copains andalous ont quelque peu compensé. Une fois rentrés à bord, un conhac portugais embarqué en fraude avant-hier à Madère a bien clôturé la journée.
Aurions-nous voulu que notre repas d'aujourd'hui offre le plus grand contraste possible avec celui d'hier, nous n'aurions pas pu mieux choisir. Après une grasse matinée bien méritée, j'ai convaincu Azur de se priver des délices routinières du buffet du bord pour parcourir les cinq cents mètres qui nous séparent de l'Avenida Alameda Apocada et du restaurant Balandro, réputé l'un des meilleurs de Cadix. À bon droit, on va le voir.
Une charmante maître(sse?) d'hôtel nous installe avec cérémonie dans des fauteuils d'osier, devant une table ronde qui fait face aux flots pure turquoise de la baie. Ça démarre plutôt bien.
Comme par magie surgissent deux verres de xérès amontillado plus sec que prévu mais insidieusement parfumé, avec un amuse-gueule si simple que sa description ne saurait même en suggérer le goût délicieux: des pommes de terre légèrement sautées, froides, couvertes de persil frais et assaisonnées d'un hachis de thon à l'huile, d'oignon cru et d'oeuf dur. Nous avons dû nous retenir d'en redemander.
L'entrée (à partager) est l'inévitable jambon "bellotta" fondant, tranché mince au point d'être translucide et accompagné au choix de melon blanc ou de pain-beurre. Le gigantesque plateau qu'on nous sert occupe une bonne moitié de la table, amplement suffisant même pour des appétits comme les nôtres.
Azur hérite ensuite d'une montagne de poitrine de poulet tendre, farcie de jambon haché et nappée de fromage manchego bien mûr, dont elle devra laisser près de la moitié. Moi, je dois affronter un magret de canard caramélisé tranché mince, accompagné de trois gelées (pommettes, groseilles et menthe?) et de patates légèrement sautées à l'huile d'olive. La serveuse nous a choisi un vin de pays (Moncloa 2006, inconnu jusqu'ici) souple et savoureux.
Patatras pour Azur! Pas de chocolat à la carte des desserts. Plus audacieux, je me risque sur une glace au nougat local arrosée d'un caramel de vin pedro ximenès et truffée de grains secs du même raisin. Azur prend une petite cuillerée dans mon assiette, ouvre les yeux tout grands et fait un frénétique sémaphore à la serveuse: "Mi tambien!" Un délice sans nom...
C'est sur un petit nuage que nous parcourons les quatre ou cinq coins de rue qui nous séparent de l'embarcadère, même lestés comme nous le sommes de deux fioles de xérès et autant de coñac acquises dans une cueva voisine -- on n'est jamais trop prudent!
(Note à ma nièce: ce chapitre est dédié spécifiquement à ceux qui pensent que le blogue est trop gourmand.)

mardi 12 avril 2011

12 avril 2011

Une conversation de bar l'autre soir m'a fait voir une chose que je ressentais sans l'identifier: un paquebot géant a beau flotter, il vous isole de la mer.

Mon interlocuteur était un Canadien qui travaille une partie de l'année sur les voiliers de croisière de WindStar. "Moi, disait-il, je vais sur les voiliers parce que j'aime sentir la vague, le sifflement du vent, la gîte du pont. Ceci n'a rien à voir avec naviguer; ce n'est au fond qu'un hôtel de luxe juxtaposé sur une coque ultra-stabilisée…"
Le fait d'avoir fait de la voile il y a quelques jours à peine sur le Bum chromé accentue encore pour nous la différence. Sur le cata, l'océan est omniprésent par l'odeur, le bruit, la fraîcheur des embruns, le rythme de la vague, les mouvements qu'il imprime au bateau. Il est toujours près du centre de nos préoccupations, influencé par la météo, la couleur des nuages, la direction de la houle et du vent, le sens des courants.
En croisière sur les super-yachts de Seabourn, la mer n'était déjà plus qu'un environnement vague, une cadence lointaine dont on ressentait à peine les effets. Mais à bord du Nieuw Amsterdam, ce n'est même plus cela, tout juste un décor à contempler du haut de notre véranda du sixième étage, ou pire encore, à travers les fenêtres panoramiques du bar du onzième.
C'est sans doute pourquoi la surprise a été si grande hier matin, lorsque après huit jours de navigation sans interruption, le paquebot a mis l'ancre au large de Madère: il a fallu monter à bord de navettes pour se faire transporter à terre. Brusquement, les mouvements relatifs du ponton d'embarquement et de la vedette, pourtant bien modérés, ont montré à tous que nous nous étions bien sujets aux caprices de la houle et du ressac.
Vingt minutes plus tard, nous accostions au quai des transatlantiques de Funchal, capitale de l'île. La ville elle-même est assez spectaculaire vue de loin, une collection d'immeubles bas et de maisons blanches à toits de tuile rouge tapissant un abrupt amphithéâtre d'un vert intense, couronné par une crête de montagnes bien découpées. Toute l'île, d'ailleurs, est hérissée de montagnes dont une demi-douzaine au moins dépassent les 1500 mètres.
Nous avons débarqué au milieu du bazar habituel de l'accueil touristique: kiosques vendeurs d'excursions, comptoirs de souvenirs et d'artisanat, bars et restaurants portuaires, taxis jaunes et bleus… Heureusement, trois minutes plus loin nous attendaient notre guide Manuela et son chauffeur, qui nous ont aussitôt emballés dans une confortable Mercédès noire et emmenés hors de la ville le long d'une route tout en courbes et en lacets.
Première étape, le port de pêche de Câmara dos Lobos ("chambre des loups-marins"), qui devrait être archi-touristique mais qui, par miracle, l'est à peine. En effet, les quelques dizaines d'étrangers qui circulent dans les rues étroites et souvent pentues aux maisons de couleurs vives sont noyés dans la foule des pêcheurs locaux, attablés à tous les bistrots où ils jouent bruyamment aux cartes et aux dominos.
"Le poisson-sabre qu'ils pêchent habituellement vit dans les profondeurs et se prend surtout la nuit, explique Manuela. Si bien que les pêcheurs d'ici passent une bonne partie de la journée au café, ce qui donne cette atmosphère particulière au village.
"De fait, la matinée est tellement une affaire d'hommes que nous, les femmes, n'osons même pas mettre le nez dans un bistrot ou un restaurant jusqu'au milieu de l'après-midi!"
Le port est un goulot étroit entre une falaise et un brise-lames, au fond duquel les barques sont simplement tirées sur une plage de galets. Entre elles, suspendus comme sur des cordes à linge, d'autres produits de la pêche locale ajoutent une note originale au décor: les "poissons-chats", petits cousins du requin, sont écartelés et mis à sécher un peu comme chez nous les morues.
À la sortie du petit bourg, l'église dissimule une placette ornée d'un kiosque à musique, d'où l'on a une excellente vue sur la spectaculaire falaise à pic du Cabo Giraõ, dont les presque 600 mètres en font la plus haute d'Europe. Quelques minutes plus tard, d'ailleurs, nous nous retrouvons sur un belvédère au sommet du promontoire, où la vue magnifique est quelque peu gâchée par une foule de vendeurs de bonbons, de disques et de souvenirs.
Je prends la photo obligée d'une réplique de caravelle aux voiles blanches à croix rouges qui promène des groupes d'excursionnistes juste en contrebas, et achète pour Azur un sachet de (très bons) bonbons artisanaux à l'eucalyptus.
Nous poursuivons notre route par monts, vaux et tunnels à travers d'autres villages, tous étroitement encastrés à l'embouchure d'étroites et courtes vallées au fond desquelles coulent des torrents d'eau fraîche des montagnes et aux flancs desquelles s'agrippent des cultures en terrasses -- bananes, légumes, vignes. Petit arrêt pour admirer les curieuses sculptures d'argile qui ornent chaque coin du toit des maisons traditionnelles.
Manuela nous pointe quelques tronçons de "levadas", ces innombrables aqueducs (il y en a près de 1400 km sur une île qui fait tout juste 740 km carrés) qui amènent l'eau du nord montagneux et rocheux vers le sud aride mais au sol plus fertile.
Nous rebroussons chemin peu après midi et grimpons à travers une bonne dizaine de tunnels jusqu'à l'observatoire de l'Eira do Serrado (1100 m), où nous dégustons un excellent poisson-sabre (quoi d'autre?) en contemplant à nos pieds le Curral das Freiras (défilé des nonnes), un joli village traditionnel situé 500 mètres plus bas.
Tout en mangeant, Manuela nous explique qu'elle a appris son excellent français sur son île, sans jamais mettre les pieds dans un pays francophone -- elle rêve de Paris, bien sûr. Tout juste quadragénaire, elle a un fils de huit ans et travaille pour une agence de voyages: "Le travail au bureau est censé être plus prestigieux, mais la paperasse et le clavier d'ordinateur, très peu pour moi. Avec le français et l'anglais, j'ai l'occasion de sortir le plus souvent possible guider des gens comme vous, et c'est de loin ce que je préfère."
L'après-midi se passe à flâner en voiture et à pied dans la petite mais délicieuse ville de Funchal, un coin de Portugal dont la végétation quasi-tropicale lui donne une saveur exotique et une langueur qui lui sont propres.
Arrêts à l'église des Jésuites, très ornée, où se déroule une messe chantée (Pâques approche et les Madérins sont très catholiques), puis dans une bodega voisine pour l'acquisition incontournable de deux bouteilles de bon madère, au marché populaire (pour la couleur locale) et enfin dans un stand à journaux où Azur déniche un Paris-Match et un Canard enchaîné de cette semaine. Ô bonheur!
Vous l'aurez compris, nous avons beaucoup apprécié le charme paisible mais très spécial de Madère, au point d'avoir envie d'y revenir à la première occasion. C'est le coeur tout content que nous reprenons au port la navette qui nous ramène à bord à travers une houle qui, entretemps, s'est encore creusée.

samedi 9 avril 2011

8 avril 2011

Dimanche le 3, lever tôt (7h30) à Miami, c'est le jour de l'embarquement pour la croisière transatlantique. Bagages faits sans difficultés, Azur a mal au coeur mais ça ne dure pas. Petit déj copieux (croiriez-vous des oeufs Benedict à l'alligator?) pour moi, frugal (fruits frais et yogourt) pour elle. Attente près de la piscine, où je rencontre de deux jeunes Gaspésiens de Matane,lui technicien, elle infirmière, qui partent sur une autre croisière -- pas surprenant, d'après l'hôtel, au moins huit paquebots prennent aujourd'hui la mer pour les Antilles, l'Amérique centrale ou l'Europe.

Je remonte à la chambre pour permettre au personnel de descendre les valises, puis traverse au Walgreen's en face: aspirines, chapeau style panama, crème solaire, etc.
Peu après midi, une navette du Renaissance nous emporte vers le port de croisière, qui est tout près. L'embarquement se fait en douceur, mais la cabine n'est pas prête. Lunch, léger pour moi, plus complet pour Azur, à la cafétéria du bord, le Lido au 9e pont. Flânerie au bar extérieur arrière près d'une piscine, nous sommes un peu désorientés par la taille et la complexité du Nieuw Amsterdam: onze ponts, plus de mille cabines, sept restaurants et une dizaine de bars, un casino et trois salles de spectacle, cinq séries d'ascenseurs dont deux extérieures, deux piscines et quatre jaccuzzis, etc. On est loin de l'intimité des "super-yachts" de Seabourn auxquels nous nous étions habitués, encore plus de la péniche de luxe de Tauck et de ses cinquante cabines l'automne dernier.
Vers 15h30, nous avons enfin accès à notre "verandah suite deluxe" qui est en réalité une très grande cabine avec un lit king size enseveli sous une montagne d'oreillers moelleux, plus un coin salon et une terrasse de bonne taille: transats en osier, table avec quatre chaises. Et, jouissance pour moi, la salle de bain comporte une grande baignoire avec jets tourbillon!
À 17h, nous grimpons au sommet du navire pour assister au départ. Un orchestre joue une version jazzée d'"Adieu foulard, adieu madras" sur laquelle Azur fait son numéro de danse.
Puis nous passons au bar avant pour assister à un spectacle plutôt rigolo: nous sommes le cinquième d'une série de mastodontes hauts comme des tours d'appartements (deux "Princess", un Costa et deux Holland-America) qui sortent à la queue leu-leu du canal Intercostal pour gagner la haute mer, zigzaguant dans le sillage l'un de l'autre! On dirait un troupeau d'éléphants blancs.

Au bout d'une demi-heure, trois d'entre eux s'écartent vers le sud et les Antilles, l'autre navigue un bout de temps de concert avec nous vers l'Europe. Un coup d'oeil derrière permet d'en apercevoir un sixième qui nous suit, sur fond de scène d'un splendide coucher de soleil au-dessus d'une côte floridienne parsemée de gratte-ciels bleu violet qui s'enfoncent peu à peu dans une mer rose et orange parcourue de frissons indigo.
Lundi matin, je me lève asez tôt et sors m'installer sur la véranda… mais nous ne sommes plus en Floride: l'air marin est nettement plus frisquet et m'oblige à m'habiller un peu plus chaudement. Cela fait, c'est le bonheur total: la mer à perte de vue, avec une houle juste assez forte pour bercer légèrement l'énorme paquebot. Je fais un bout de lecture, jusqu'à temps qu'Azur se réveille pour que je puisse faire venir un copieux déjeûner.
Nous partons explorer notre nouveau domaine. Tout en haut, sous les balcons d'observation extérieurs, deux bars: le Crow's Nest à l'avant, avec sa bibliothèque et ses jeux de société, le Silk Den à l'arrière, avec ses confortables alcoves à divans et draperies, face au restaurant asiatique Tamarind.
Juste en-dessous, le dixième étage loge quelques cabines de luxe et la salle de gymnastique, prolongée par une longue promenade à l'air libre qui fait le tour du centre du navire et sert de piste de jogging.
En-dessous, le buffet-restaurant Lido, flanqué des deux piscines avec chacune leur bar extérieur, puis le salon de beauté-massage-thalasso. La passerelle de commandement se situe à l'avant du huitième, le reste étant occupé par des cabines, tout comme les quatre étages suivants (nous sommes au sixième, donc exactement au milieu).
Les trois étages inférieurs abritent le bureau principal, le comptoir des excursions, deux restaurants, le casino, une série de bars dont le piano-bar et la mini-salle de concert, un "salon culinaire", deux galeries d'exposition et la grande salle de spectacles à deux niveaux. Ouf!
Lunch bon et abondant dans l'immense salle à manger du second, puis dégustation de vins (un blanc italien, deux blancs et un rouge américain, un chilien) au salon culinaire. Décidément, le Crow's Nest est destiné à devenir notre lieu de prédilection, nous y remontons en fin d'après-midi sans même nous consulter, pour lire et jouer sur nos iPads.
Rien de spécial mardi, sauf un bon souper fin au Pinnacle Grill (bisque et queues de homard grillé beurre à l'ail pour moi, poisson pour Azur). Une visite au Neptune Lounge, réservé aux passagers des suites, nous révèle les mystères de l'accès Internet à bord (compliqué et assez lent)… et le fait que nous pouvons utiliser nos téléphones portables au tarif "itinérance" normal -- les appels du téléphone de chambre sont facturés 8$ la minute! Par contre, faute de bande passante satellite, les appels par Internet (e.g. Skype) ne passent pas.
Les trois jours suivants sont consacrés à une paresse éhontée, soit sur notre véranda (les transats sont confortables avec un plaid autour des jambes), soit à l'un des deux bars en haut. Nous rencontrons deux ou trois couples francophones, mais pas d'atomes crochus.
J'ai récupéré à la bibliothèque de bord un extraordinaire roman américain récent, "The Selected Works of T.S. Spivet", de Reif Larsen. C'est une sorte de croisement improbable entre "Catcher in the Rye" et "Zen and the Art of Motorcycle Maintenance", qui me fait sourire ou m'exclamer presque à chaque page… à l'agacement visible d'Azur, frustrée de ne pas lire l'anglais! Le héros du livre est un cartographe-prodige de douze ans habitant un ranch du Montana, qui décide de traverser les États-Unis en passager clandestin des chemins de fer pour aller recevoir un prix que lui a décerné le Smithsonian, sans doute la plus prestigieuse institution scientifique américaine. Le tout est illustré de ses "oeuvres", des cartographies aussi méticuleusement exécutées que délicieusement farfelues. À ne pas rater.

3 avril 2011

Nous avons quitté la Martinique mercredi midi à bord du Bum chromé, en compagnie du skipper Will, du cuisinier-homme à tout faire Twiggy et du technicien-réparateur Xavier, qui s'est ajouté à l'équipe en dernière minute, pour examiner le comportement du bateau en mer en cas de défauts ou lacunes imperceptibles à quai.
Lunch à la pizza dans le cockpit, tandis que nous effectuons un trajet sans histoire avec un bon vent de côté jusqu'à Sainte-Lucie, où nous reprenons presque exactement la même place au ponton qu'au dernier passage.
Le bon plan est de venir ici prendre un avion direct pour Miami, après quoi le skipper ramènera le bateau en Martinique. Ça paraît loufoque, mais il y a à cela plusieurs raisons: un, ça nous offre une dernière balade en mer; deux, le voyage "direct" Martinique-Miami demandait deux escales avec changement d'avion et huit heures de temps, tandis que depuis Sainte-Lucie c'est un seul vol en 3h30 (et pour moins de la moitié du prix); trois, c'est l'occasion de voir nos deux copains sainte-luciens, Shirley Belaye et Jean-Marie Vatinelle, ratés la dernière fois.
Shirley, la veuve de notre vieil ami guadeloupéen Robert Belaye, habite tout près de la Marina de Rodney Bay; je la reconnais à peine quand elle arrive à pied, paradoxalement parce qu'elle a à peine changé depuis notre dernière rencontre il y a une douzaine d'années -- je m'attendais à ce qu'elle paraisse plus âgée! Elle s'est convertie aux Témoins de Jéhovah (son côté mystique a toujours agacé Robert), mais ça semble lui apporter une sérénité étonnante.
Vati, lui, a perceptiblement vieilli depuis que nous avions pris un verre avec lui au Mango Bay du Marin il y a trois ans. Il a blanchi et marche avec un peu de difficulté. Et il a clairement été affecté par le décès de son meilleur ami (et un des nôtres) Jean-Marie Deschamps il y a un peu plus d'un an.
Nous passons un calme et très agréable soirée avec eux, attablés dans le cockpit, en grande partie à échanger des souvenirs communs de Montréal, de Guadeloupe et de Californie. Nos trois équipiers sont partis baguenauder dans la marina et le village voisin, pour nous accoder ce moment d'intimité.
Jeudi matin, nous fermons les bagages et les chargeons dans un immense taxi à la sortie du ponton. Pour nous rendre à l'aéroport de Henawarra, près de Vieux-Fort, il faut parcourir l'île de bout en bout, y compris une traversée à pas de tortue de la pittoresque capitale Castries, encombrée par son bruyant marché.
Nous arrêtons prendre du carburant en entrant en ville. Azur aperçoit un clochard assis au coin du poste d'essence et lui offre quelques morceaux d'un gâteau-coco maison que lui avait offert un copain au départ de la Martinique. Il faut voir comment le bonhomme se délecte de ce petit plaisir inattendu, roulant les yeux et nous adressant des signes de tête ravis en savourant lentement chaque bouchée...
Une fois sortis de l'embouteillage, nous reprenons une jolie route qui s'insinue à travers les multiples collines et montagnes, contournant par l'arrière (côté Atlantique) le volcan actif de la Soufrière, que nous avions visité -- en taxi!! -- au moins deux fois par le passé.
L'aéroport modeste mais moderne comporte un salon VIP minuscule mais joli et confortable. Le barman style grand-papa, voyant que nous parlons créole comme lui, nous prend à la bonne et nous approvisionne constamment de mini-sandwiches et de cubes de fromage arrosés de gin-tonic et d'americanos… si bien qu'au moment de monter à bord, la tête nous tourne un peu.
Bien fait, car en presque quatre heures de vol, tout ce qu'American Airlines trouve à nous offrir est de l'eau plate et du jus de pommes ou d'orange reconstitué. Même pas une cacahuète à l'horizon.
Il faut près d'une heure pour retrouver dans la cohue du Miami International Airport le chauffeur que l'hôtel Renaissance a envoyé nous prendre. Ceci fait, une autre heure ou presque est perdue à parcourir l'autoroute désolante et toujours encombrée, même à neuf heures du soir, entre Miami et Fort Lauderdale.
Arrivés à l'hôtel (confortable, heureusement), tout ce que nous trouvons à déguster est un gigantesque hamburger trop cuit et un verre de lait. Nous nous écrasons dans l'immense lit king-size sans demander notre reste. De fait, je m'étais promis un trempage prolongé dans la baignoire après un mois de douches sur le Bum, mais le bain est minuscule, presque aussi ridicule que celui de notre appartement montréalais.
Vendredi, repos et quelques courses dans le voisinage, puis séance-lézard à la piscine de l'hôtel, grande et agréable, bordée d'espèces de nids géants abrités sous des auvents.
Samedi matin, à peine sommes-nous réveillés que le téléphone sonne. Ce sont les Larcher du Diamant, Charles et Raphaëlle, juste débarqués d'une croisière à Panama, qui arrivent dans le hall de notre hôtel avec une copine martiniquaise. Nous les rejoignons pour le petit déjeûner, et je donne un coup de main à Charles, dont l'anglais est plus qu'approximatif, pour ses prochaines réservations d'hôtel. Car le trio ne rentre pas directement aux Antilles, profitant plutôt de l'occasion pour se balader quelques jours sur la côte sud-est des U.S.A., jusqu'en Virginie. Cela réglé, nous nous donnons rendez-vous pour le lunch.
Après des achats de dernière heure dans le gigantesque centre commercial Galleria, nous les retrouvons au Bimini Boatyard, sans doute l'épitome du restaurant floridien de fruits de mer: décor nautique (sans effort, la terrasse donne sur une marina voisine), personnel déguisé, portions gigantesques d'une cuisine un peu prétentieuse, pas très raffinée mais à base de produits frais d'excellente qualité.
Nous décidons de célébrer dignement cette rencontre impromptue avec un kir royal à base de champagne californien; le garçon, sentant que l'atmosphère est à la fête, nous traite aux petits oignons et parade même ses quelques mots de français, plus ou moins à propos -- mais le coeur y est.
Évidemment, les occupants des tables voisines nous examinent comme des spécimens rares: du champagne et du vin à gogo à l'heure du lunch, c'est clairement pas dans les coutumes locales. Et pis après? Ça ne nous empêchera pas de nous amuser franchement et quelque peu bruyamment.