lundi 30 octobre 2017

WaterTrump?

Voyant ce qui se passe à Washington et les parallèles évidents avec le Watergate de Nixon en 1972-74 (que j’avais couvert étroitement, d’abord à distance, puis «en direct» dans le Beltway pendant sa phase finale), je ne puis m’empêcher de faire les réflexions suivantes:
A) Ce qu’on reproche à Trump et à son entourage est beaucoup plus grave que ce dont son prédécesseur s’était rendu coupable. L’un avait magouillé pour influencer à l’interne une élection qui était pratiquement gagnée d’avance; l’autre aurait fait appel à une puissance ennemie, la Russie de Poutine, pour subvertir la démocratie américaine afin de renverser en sa faveur le résultat d’une élection qu’il était pratiquement certain de perdre.
B) Nixon n’a jamais remis en cause la Justice des États-Unis ni tenté d’en fausser le déroulement; Trump s’en est pris systématiquement aux juges qui s’opposaient à lui et exploite tout le pouvoir de la Présidence pour empêcher le fonctionnement normal du système judiciaire.
C) Nixon a menti seulement pour se protéger et lorsqu’il était acculé dans des positions intenables; Trump ne cesse de dire des faussetés flagrantes — y compris à ses propres associés — alors même que rien ne l’y oblige, à tel point que ses intimes en viennent à douter quotidiennement de sa parole et vont chercher des confirmations même chez leurs adversaires et dans les médias qu’ils détestent.
D) Pendant toute l’enquête du Watergate, on a cru qu’il fallait trouver à tout prix le «smoking gun», le «pistolet fumant» démontrant sans le moindre doute la culpabilité du Président Nixon; dans la pratique, cela ne s’est pas produit, et Nixon a quand même été forcé de démissionner. On se pose la même question dans le cas de Trump, et à mon avis la réponse ultime sera la même: pas besoin de «smoking gun», l’accumulation des preuves circonstancielles et des témoignages concordants suffira.
E) Lorsque Nixon a congédié le procureur spécial Archibald Cox, il croyait étouffer l’enquête et le scandale, alors qu’en réalité cela n’a fait que relancer la curée contre lui. Il est de plus en plus clair que Trump envisage de suivre le même chemin face au procureur d’aujourd’hui Robert Mueller... avec probablement le même résultat.
F) La grande différence entre les deux scandales est que le système judiciaire et le Congrès de l’ère Nixon étaient beaucoup plus divisés et moins soumis à l’influence de la Présidence que ne le sont les trois majorités conservatrices actuelles au Sénat, à la Chambre et à la Cour suprême. Le danger que les contre-pouvoirs traditionnels se prêtent au jeu d’une perversion du système politique est nettement plus réel maintenant. C’est d’ailleurs ce que traduisent de nombreux appels angoissés récents à la défense du régime démocratique, des appels qui n’avaient aucun équivalent dans les années 1970.
G) En échange, la forte majorité des grands médias d’information contemporains et les organismes d’enquête sont beaucoup mieux équipés que leurs prédécesseurs d’il y a 45 ans pour rechercher la vérité des faits et la faire connaître... et ils semblent nettement plus résolus à le faire, à quelques exceptions près.
H) La naïveté coupable des Démocrates dépasse toutes les bornes. Non seulement ils ont refusé de voir à quel point leur propre candidate Hillary Clinton était peu crédible et vulnérable, non seulement ils n’ont pas admis que leurs électeurs (et une bonne partie des voteurs indépendants) étaient prêts à basculer à gauche pour Bernie Sanders — ou pour tout candidat opposé à l’establishment, mais encore ils ont sous-estimé autant la duplicité vicieuse de Donald Trump que le profond ras-le-bol d’une citoyenneté bien plus consciente que son élite de la détérioration de l’état social et économique du pays. Et rien n’indique qu’ils en sont plus conscients maintenant.
I) Enfin, connaissant le patriotisme étroit et le moralisme rigide des milieux conservateurs traditionnels américains, le fait que l’équipe de Trump se compose en bonne partie de personnages pour le moins douteux et n’ait aucun scrupule à faire appel à une puissance étrangère détestée pour parvenir à ses fins risque de jouer, à terme, contre le Président. Il suffira probablement que ce dernier trébuche une fois de trop dans ses efforts pour imposer les mesures sociales et économiques rêvées par ses partisans pour qu’il se produise dans leurs rangs déçus un retournement brusque et brutal qui pourrait le déboulonner.

mercredi 11 octobre 2017

Bye, les Açores

Exquise Saõ Miguel, feuillue, moussue, envoûtée d'allées de grands arbres aux troncs lisses, bordée de bosquets fournis aux racines tordues comme des bronzes de Giacometti, explosant d'énormes boules d'hydrangées blanches, mauves, bleues, rose saumon...
Après une courte ballade à pied et en taxi il y a trois jours à Madère, nous allions faire l'impasse sur l'escale suivante de Ponta Delgada hier (après tout, une île est un peu comme une autre, non?), quand un compagnon de voyage montréalais nous a convaincus de notre erreur. «Nous, ça fait trois fois que nous venons ici, disait-il, et nous ne nous en lassons pas. Les Açores, et celle-ci en particulier, sont vraiment un monde à part. Au minimum, prenez un taxi et allez voir les Sete Cidades par les petits chemins de campagne.»
Bon, je lui devais au moins de me renseigner auprès de l'agent de tourisme qui siégeait à la réception du paquebot. La dame quinquagénaire qui m'a accueillie, entendant mon nom, s'est immédiatement adressée à moi en un excellent français et m'a offert de nous organiser une excursion privée à travers l'île pour l'après-midi. «Donnez-moi une demi-heure, je vous appelle à votre cabine.»
Si bien qu'à midi et demi, traînant presque Azur qui grognait en poussant sa marchette, je sors du Terminal maritime... et prends la mauvaise direction pour chercher en vain le chauffeur qui devait nous attendre «tout près» avec sa 4X4. Après dix minutes de marche le long des quais, il est devenu évident que nous nous étions fourvoyés. Retour sur nos pas, pour apercevoir juste à côté de l'AUTRE sortie du terminal une Toyota gris fer style jeep, vers laquelle un jeune homme à l'air dépité fonçait tête baissée. C'était bien notre guide, qui, nous ayant ratés à la première sortie, croyait que nous lui avions fait défaut et se préparait à filer.
Il était donc près de treize heures quand nous sommes sortis de la petite ville de Ponta Delgada pour grimper le long des chemins biscornus, souvent mal pavés et criblés de trous, qui serpentent à travers une des campagnes les plus luxuriantes que nous ayons jamais vues. Des champs soignés comme des pelouses de tous les tons de vert sont découpés par des murets de pierre brunâtre envahis de végétation. Ici poussent du maïs, des betteraves et autres légumes, là se dressent orangers et citronniers, et partout paissent de grasses vaches blanches et noires, autour de curieux édicules de tôle bleu clair.
«Ce sont les trayeuses, explique le guide. Le lait, la crème et le fromage sont une grosse industrie ici, et le climat doux et égal fait que les bestiaux passent leur vie au grand air, tout comme la machinerie de ferme. Quand le fermier vient matin et soir démarrer la génératrice qui alimente les machines, les vaches s'approchent et se mettent d'elles-mêmes en rang pour se faire traire, c'en est même rigolo!»
Après trois quarts d'heure de route sinueuse, tout en montées et redescentes souvent sous une voûte de verdure impénétrable, nous surplombons notre principale destination, le minuscule village de Sete Cidades, niché au creux d'une immense caldeira elle-même hérissée de sept plus petits cônes volcaniques, certains arides et d'autres abritant de ronds étangs sombres. Au centre, la curiosité majeure du lieu, deux jolis lacs séparés par un vieux pont de pierre... mais dont l'un est tout bleu, tandis que la surface de l'autre est d'un bel émeraude. Pourtant, tous deux partagent les mêmes eaux. L'explication légendaire est qu'elles proviennent des pleurs d'un couple d'amants séparés, elle aux yeux bleus, lui aux yeux verts. La réalité plus prosaïque est qu'un lac, peu profond, est tapissé d'algues vertes et entouré de collines abruptes à la végétation verdoyante qui s'y reflète, alors que l'autre, beaucoup plus creux, ne renvoie que la couleur du ciel.
Après avoir fait une partie du tour du cratère géant sur un étroit chemin bordé de deux précipices vertigineux qui donnent la frousse à Marie-José, nous descendons au rustique bistrot du village où, pour cinq euros tout compris, nous avons droit à une eau minérale, deux cafés, deux verres de porto et un bon brandy portugais. Tu parles d'un attrape-touristes! À Paris, New-York ou Londres, la seule bouteille d'eau aurait coûté ce prix-là.
Pendant la conversation entre le guide et le patron du café, j'apprends un petit bout de la mathématique des croisières. Pour une demi-journée d'excursion comme la nôtre, le service-client du navire charge à un couple 500 dollars US ou 450 euros. Il verse 200 euros à l'agence qui fournit la voiture, laquelle paie son chauffeur 80 euros. Si bien qu'en rémunérant notre guide 100 euros (la dame du tourisme local l'a contacté personnellement, sans passer par l'agence), il gagne en fait 20 euros de plus que si nous l'avions engagé par le bateau! Mais chut! Faut pas le dire...
L'autre beau côté de la chose est que, pour la première fois en deux semaines, je retrouve mon Azur de jadis avant sa chûte, la femme toujours de bonne humeur, curieuse et dynamique malgré une certaine fatigue. Et dire que la croisière s'achève...
Nous rentrons en ville, cette fois par la route principale, qui rejoint une autoroute achalandée en arrivant au bord de mer. Arrêt, qui devait être bref, dans un centre commercial pour acquérir quelques souvenirs. Je trouve sans peine le supermarché, en cinq minutes le rayon des vins et portos et celui des fromages (faut quand même tester les spécialités locales) et me présente à la caisse, derrière trois dames aux paniers peu garnis. La chance!
Tu parles! La première n'a pas trouvé exactement un produit qu'elle cherchait, il faut envoyer un commis l'échanger, et... non, c'est pas encore ça, retournez-y. Après trois aller-retours, elle découvre que son coupon-rabais n'est plus valable cette semaine, elle ne le prendra pas... et puis après tout oui. La seconde a une carte de crédit qui ne passe pas, elle doit farfouiller longuement dans son sac encombré pour trouver deux billets froissés et quelques pièces. La troisième paie par chèque, la banque refuse d'avaliser, on fait venir le gérant qui rappelle le banquier qui finit par céder après un pourparler prolongé et strident... Je sors de là épuisé et furieux après 43 minutes bien comptées à faire le pied-de-grue devant la caisse.
Sur un coup d'oeil à ma compagne, j'enjoins à regret le guide de passer outre à la visite de Ponta Delgada que nous nous étions promise. La ville en vaut pourtant la peine, avec son architecture à la portugaise de proprettes maisons souvent couvertes de tuiles vernies (toutes de gris et blanc,sans les couleurs vives de Lisbonne ou Portimao) et aux rues étroites et enchevêtrées pavées de pierres et de tuiles aux motifs géométriques frappants.
Mais tout compte fait, pour cette seule demi-journée, les Açores vont demeurer un des beaux souvenirs du voyage...


jeudi 5 octobre 2017

Mauvais temps beau temps


Entre le drame de la chute douloureuse de Marie-José avant-hier et le plaisir presque coupable d'un festin portugais en banlieue de Porto ce midi, je ne sais plus quoi ressentir.
Mardi, 19h10. Je pianote sur mon iPad des échanges avec mes copains, surtout sur les suites du référendum catalan et les stupides réactions madrilènes, quand j'entends un bruit de choc et un cri «Yves!!!». Je me précipite et vois ma compagne étendue de tout son long dans le couloir qui mène à la salle de bains, le visage entièrement couvert de sang. Perte d'équilibre, suivie d'une chute incontrôlée. J'ouvre la porte de la cabine et lance un «Au secours!» à la femme de chambre Aletha, qui échappe du coup la pile de draps qu'elle porte. Elle accourt avec son adjointe, et lance un signal d'urgence sur son téléphone.
Deux minutes plus tard, arrive le médecin de bord filipino, Francisco, avec son infirmière et un des préposés aux passagers. Après un examen préliminaire un peu rassurant, nous relevons Marie-José et l'installons sur une chaise roulante qui est apparue comme par magie, pour la descendre à la petite infirmerie du pont No 4. Là, examen plus détaillé accompagné d'un épongeage prolongé de l'hémorrhagie — si vous ne le savez pas, aucune blessure ne saigne autant qu'un coup à la tête.
Suivent une douzaine de points de suture ponctués de cris (elle déteste se faire piquer), prise de sa pression, d'un échantillon sanguin, pansements un peu partout, prescriptions. Retour à la cabine et nuit plutôt mouvementée et inconfortable, tandis que le 7-Seas Navigator poursuit sa route houleuse vers l'Espagne.
Mercredi à midi pile, sitôt accostés, un taxi adapté nous amène au bel hôpital moderne perché au-dessus du port de Gijon, en Asturies. Après une assez courte attente, une dame médecin rondelette vient pour l'examiner... mais bloque tout net en voyant les papiers que je lui transmets de l'infirmerie de bord: «Où est la liste des médicaments qu'elle prend? Sans ça, je ne puis rien faire.» Du moins, c'est ce que mon espagnol rudimentaire déduit de son volubile discours, car personne sur place ne parle ni anglais ni français.
Après cinq minutes de discussion très peu polyglotte qui ne mènent clairement à rien, je tourne les talons et fonce sur la réception: «LLamame un taxi, por favor!» Par bonheur, la réceptionniste a compris et un quart d'heure plus tard, je suis de retour à l'urgence avec la précieuse liste. Il faut encore une heure pour les divers tests, scan crânien et auscultations qui, heureusement, montrent qu'il n'y a rien de grave — la pire crainte était d'un caillot dans le cerveau, comme elle en avait subi un il y a trois ans à Tahiti, qui avait résulté en une embolie pulmonaire presque mortelle un an plus tard.
La bonne nouvelle, c'est qu'elle va pouvoir poursuivre la croisière jusqu'au bout, à moins d'un retournement de situation peu probable. La mauvaise, c'est qu'elle a la tête d'un adversaire malheureux de Mohammed Ali après quinze rondes... et, vu sa coquetterie naturelle, elle n'a pas la moindre envie d'affronter ainsi déguisée nos co-voyageurs pendant les prochains jours. Cela vient encore renforcer sa récente sauvagerie instinctive, et me prive d'arguments pour m'y opposer.
Cela fait qu'hier, à Ferrol (Galice), nous passons le gros de la journée sur notre véranda à contempler une ville étonnamment pimpante sous un soleil presque printanier, au lieu d'aller tout près du port nous régaler d'une cuisine régionale renommée dans un quartier ancien d'un charme imprévu; Ferrol a la triste réputation, exacte mais bien involontaire, d'avoir donné naissance au Caudillo, le dictateur fasciste Francisco Franco.
Par chance, je me rattrappe aujourd'hui à l'escale suivante, Leixões, port de commerce de Porto — dans la marina duquel nous avions passé trois jours idylliques il y a dix ans sur le Bum Chromé, en compagnie de ma soeur Marie et de son compagnon Jean et du cousin Charles Larcher. Cette banlieue portuaire anonyme n'a rien de réjouissant, mais quelques pas hors de la gare maritime me mènent à la porte d'un trésor imprévu.
Au bord d'une ruelle du port, un bloc tout blanc flanqué d'une terrasse vitrée porte le titre «O Bem Arranjadinho» (le bel arrangement?) au-dessus d'un menu affiché assez appétissant. J'entre dans une salle presque vide, propre mais peu décorée, avec un beau vieux bar au fond (j'ai toujours eu un faible pour les bars, hein?) et une espèce de gnôme qui me rappelle de près notre copain restaurateur Mistouf de Montpellier m'interpelle en quatre langues.
Hésitant, je me laisse conduire à une table ronde nappée de blanc près de la fenêtre. La carte est assez attirante, avec une version française par surcroît. À peine assis, je fais face à une planche soutenant quatre petits bols: minuscules olives noires, salade de thon, uvas (oeufs de poisson) et pois chiches, suivie d'une corbeille de pains aussi variés que succulents. C'est l'entrée, qu'on le veuille ou non.
Parmi les plats, une morue à la crème me fait de l'oeil, que je commande sans doute à tort. Derrière moi, la salle se remplit: pas un seul touriste, mais trois ou quatre couples, deux petites familles et un groupe d'une douzaine de personnes clairement en mode «party»... et tout le monde commande la même chose — qui n'est même pas au menu. «Le spécial du jour, m'explique le gnôme, un plat régional typique.» Cela consiste en une desserte à roulette portant une gigantesque marmite remplie à plat bord d'un odorant riz aux fruits de mer, accompagnée... d'un porcelet rôti à la broche. Peu banal comme assemblage, mais tout le monde se régale visiblement. Si j'avions su. La prochaine fois...
Pas que j'aie à me plaindre. Non seulement la morue est onctueuse et pleine de saveur, mais la terrine contient de quoi nourrir une petite armée. À ma grande surprise, je me ressers deux fois, enfournant par-dessus une salade croquante à l'oignon cru et deux ou trois verres d'un vinho verde que le garçon me verse en cascade d'un mètre de haut, pour prouver que ses fines bulles ne sont pas du chiqué.
Un bon dessert de meringue au citron est suivi d'un de ces cafés à la fois lourds et fins dont les Portugais ont le secret... et surtout d'un couronnement merveilleusement étonnant: le gnôme me sort un ballon d'aguardiente de vin de porto de 30 ans d'âge, à côté duquel il place une coupelle de marrons grillés sur charbon de bois! Après un instant d'hésitation, j'en pèle un que je croque accompagné d'une lampée de conhac... et c'est l'extase totale! Le tout pour moins de 40 euros.
Je rentre à bord sur un petit nuage, retrouver Azur... qui merci au ciel se porte toujours bien.

samedi 30 septembre 2017

Frustration flamande

(Écrit lundi) Pas de chance cette semaine: je me suis étiré ou déchiré un muscle du mollet gauche en promenade à Rotterdam, le médecin me condamne à trois jours et plus de repos sans excursion. Du haut du bar Galileo, après avoir annulé in extremis la virée prévue à Bruxelles, j'ai été forcé de contempler avec dépit le superbe vieux centre-ville d'Anvers. Il y a le beffroi, la bourse, la cathédrale, les belles maisons à pignon comme dans un tableau de Vermeer... et surtout la façade presque à portée de la main du «Maritime», reconnu comme le divin temple anversois de la moule-frite-bière, où je m'étais juré d'aller faire mes dévotions ce midi. Il va falloir nous contenter de l'ordinaire de bord, avec de l'autre côté du hublot toutes ces jouissances. Merdre!
(Ajouté aujourd'hui) Même frustration le lendemain à Douvres, où nous n'aurons admiré les fameuses falaises de craie que du pont-promenade, à travers un brouillard diffus qui les a rendues encore plus blanches que nature. Moi qui m'étais juré d'aller visiter le puissant château-fort et le Prieuré en haut du cap, des merveilles que je n'avais jamais vues qu'en passant, lors de traversées de Paris à Londres en train.
Heureusement, nous nous sommes repris ensuite à Honfleur où, bravant les ordres du toubib, j'ai franchi en boitillant les 200 mètres qui séparaient notre échelle de coupée de la gare maritime. Là, un agent d'immigration (pourtant français et fonctionnaire!) dont la  barbichette frivole soulignait une gentillesse pleine d'humour a poussé la marchette d'Azur à bon port (aller-retour) jusqu'au stand de taxi voisin, où il nous a fait venir un chauffeur jovial et sa luxueuse Lexus.
Apprenant que c'était ma première visite en Normandie, celui-ci nous a pointés vers l'Absinthe, excellent restaurant en terrasse face au port; Azur s'y est délectée de délicieux rognons en crème aux fèves vertes et champignons (un genre de cuisine qu'on ne trouve jamais à bord, où les abats semblent tabous) et moi d'une somptueuse sole... de Douvres, bien sûr, mais dans une cuisson meunière raffinée dont les Anglais d'en face sont bien incapables. Ont suivi un soufflé au Grand Marnier aux airs de chapeau haut-de-forme et une petite assiette de bleu d'Auvergne, époisses, deauville et reblochon sans peur et sans reproche. Et comme je faisais remarquer au patron qu'il avait oublié d'inscrire sur l'addition la jolie bouteille de gewurstraminer, il nous a remerciés par un chaleureux calva du coin. Dont je me suis par la suite procuré une bouteille chez le premier caviste rencontré.
Le chauffeur est venu nous reprendre à la minute près, pour nous balader au tour d'un bourg de Honfleur grand comme un mouchoir de poche, mais dont le vieux port de pêche incrusté dans la ville et les petites rues tortueuses sont d'un charme fou, avec leurs façades ici de brique, là de bois plein ou de bardeaux (notamment le rustique clocher de l'église Sainte-Catherine), plus loin encore de pierre surmontée de torchis à colombages apparents et aux toits hérissés de pignons fantaisistes.
Je reviens sur la Scandinavie, la Baltique et Saint-Pétersbourg, de manière un peu paresseuse. Ce sont des pays où nous étions passés précédemment avec grand plaisir, mais où nous avions de telles attentes que la déception était sans doute inévitable. J'avais déjà arpenté à satiété les quelques rues d'Alesund à la saveur quasi-victorienne, et même si par exception la célèbre pluie de Bergen s'est fait attendre jusqu'en fin de journée, je m'y suis contenté d'une courte trotte du côté du marché aux poissons, face aux sévères façades des vieilles maisons de bois, vestiges du passé hanséatique de la ville. Ni concert de Grieg, ni téléférique cette fois-ci, et Azur est restée à bord. À Oslo, je rêvais de retourner voir le Parc Vigeland et ses centaines de nus de granit et de bronze, un de mes émerveillements de notre premier passage il y a une dizaine d'années, mais les deux heures de marche (au minimum) que cela demandait m'en ont découragé.
Des trois jours à Saint-Pétersbourg, ne ressortent qu'une très agréable promenade en bateau-mouche à travers les paisibles canaux et les bras de rivière fourmillant d'activité et une bizarrerie reconstatée: Ce n'est pas n'importe où qu'on peut prendre son petit-déjeuner face-à-face avec un sous-marin. Saint-Pétersbourg est sans doute une des seules villes au monde à offrir ce plaisir. Comme je savourais  mon café au miel et mes oeufs au miroir, juste de l'autre côté du hublot de la salle à manger du 7-Seas Navigator, un submersible noir à tourelle allongée, très style «guerre froide 1970», se prélassait au flanc d'un petit navire de guerre rouillé. Et pour ne pas être en reste, un autre sous-marin tout gris, beaucoup plus grand mais d'un genre plus ancien (tourelle à hublots et canon de pont) était amarré au bout du quai flottant où nous étions  accostés, en pleine ville! Lors de notre premier passage ici, je croyais que les sous-marins de Saint-Pétersbourg (j'en avais compté au moins cinq) étaient une bizarrerie temporaire, mais dix ans plus tard, ils y sont toujours... et je soupçonne même que certains sont les mêmes que jadis..
Riga, capitale de la Lithuanie, aura été une des belles surprises du voyage. Ne sachant comment faire venir un taxi au port de croisières, nous avons joué d'astuce en allant prendre un verre à bord d'un restaurant flottant voisin, dont le barman polyglotte et fanatique de jazz classique nous a ensuite fait venir un sympathique jeune chauffeur qui parlait un anglais fort acceptable. Paavel nous a trimballés pendant près de deux heures dans tous les coins d'une ville de taille moyenne animée et chaleureuse, à l'architecture variée (mélange étonnant de slave médiéval, de germanique de la Hanse, d'art nouveau élégant du tournant du 20e siècle, de soviétique stalinien et d'ultra-moderne), des deux côtés de la large rivière que franchissent trois ponts. Tout cela pour moins de trente euros au compteur — plus un pourboire bien mérité!
Nous avons à regret fait l'impasse sur Szczecin la Polonaise pour cause de mauvais temps et de fatigue intermittente, nous sommes contentés d'un tour de taxi dans l'allemande Bremerhaven, et nous sommes risqués dans une excursion officielle du bateau à Rotterdam. Laquelle est surtout remarquable comme exemple d'une reconstruction à peu près totale après sa destruction à 95% d'abord par les Allemands puis par les Alliés entre 1940 et 1945. Ville presque toute contemporaine, donc, où ne surgissent ici et là que quelques pâtés de maisons et quais de pêcheurs «oubliés» par les multiples bombardements. C'est justement dans un coin du pittoresque vieux port que je me suis bousillé le mollet gauche. Je me demande si ça en valait vraiment la peine!

jeudi 14 septembre 2017

L'attrait des plaisirs gratuits?

Les prédictions «sérieuses», généralement faites par des experts financiers et industriels, sur les avancées des technologies et notamment de l'intelligence artificielle me paraissent constamment faussées par un défaut de vision bien plus important qu'on ne le reconnaît: celui de ne considérer comme facteurs incitatifs à l'innovation que les avantages économiques.
Ma propre expérience, et celle d'un nombre considérables de mes connaissances, y compris Steve Jobs et quelques autres innovateurs de tout premier ordre en informatique et en télématique, est qu'on sous-estime constamment l'influence du simple plaisir de créer de nouveaux mécanismes matériels ou logiciels, de défricher des territoires peu connus aux difficultés provocantes, de trouver des solutions à des problèmes d'intérêt personnel, peu importe leur faible potentiel de profit et de rendement.
Pourtant, les exemples dans ce domaine ne manquent pas. Le micro-ordinateur individuel lui-même en est un. Apple, Commodore, TRS-80, Atari, Sinclair sont apparus longtemps avant qu'on ne perçoive leur intérêt dans le monde des affaires, essentiellement à cause de la passion de leurs créateurs et alors qu'on ne leur prédisait qu'un marché marginal à titre de jouets et d'accessoires un peu exotiques. IBM elle-même, avant de se résigner à inventer le PC individuel à tout faire, avait fait de gros (et souvent vains) efforts pour utiliser cette technologie dans des machines spécialisées «rentables» comme les traitements de texte ou les caisses enregistreuses. Et elle a laissé Microsoft, Lotus, Word Perfect et cie s'emparer du marché du logiciel micro et les Dell et autres Compaq la déborder dans le domaine des matériels compatibles, croyant que ce ne serait là qu'un secteur secondaire face aux «vrais» ordinateurs.
Parallèlement, alors qu'on se lamentait du peu de progrès des applications «utiles» de l'IA (en robotique, reconnaissance des formes et de la parole, traduction automatique...), un nombre démesuré des meilleurs spécialistes internationaux du domaine planchaient nuit et jour... sur les logiciels de jeux d'échecs! Sans que ça rapporte un sou, évidemment.
Lorsque l'Internet est sorti des placards soigneusement protégés (et gouvernementaux) du complexe militaire américain pour tomber dans le domaine public, la grande majorité du développement explosif qui a suivi a été le fait de bénévoles et d'amateurs, le plus souvent issus du monde universitaire ou des mouvements sociaux et contestataires. Mes propres premiers efforts (et ceux de bien d'autres de mes amis) pour développer des marchés rentables dans l'espace virtuel ont rencontré le plus souvent le scepticisme, sinon une condescendance ironique dans les milieux d'affaires...
Fin des années 1990, le buzz dans tous les salons informatiques aux USA et en Europe était le «push», les réseaux sociaux et outils de communications interpersonnels n'étant vus que comme des curiosités à ranger pour le mieux au rayon des jeux vidéo. Les créateurs de Facebook, Google, Twitter, YouTube etc. ne crachaient certainement pas sur l'idée de réaliser des bénéfices, mais ils étaient au moins autant motivés par l'idée d'épater leurs copains et de se fabriquer les communautés virtuelles les plus gigantesques possible — peu importe que ce soit rentable ou pas.
Lorsque Steve Jobs est revenu à la charge dans le secteur des ultra-portables avec l'iPad, son objectif avoué était moins d'en faire un énorme succès commercial que de prouver qu'il avait bien eu raison une génération plus tôt avec son concept du Newton, mais que ni la technologie ni le public n'y étaient alors préparés.
Loin de moi l'idée de prétendre que l'attrait du profit ne joue aucun rôle dans les progrès techniques... mais je trouve que ces quelques exemples démontrent clairement qu'en ne se fiant que sur ce critère et négligeant le simple plaisir d'innover pour innover, on risque encore et encore de rater des occasions pourtant évidentes.