mardi 12 janvier 2010

10 janvier 2010

La fastueuse fête en l'honneur de Jean-Marie s'est tenue dans un cadre qui lui convenait tout à fait: la "Barrel Room" de la Sebastiani Winery, un beau grand espace rythmé par d'énormes barriques vernies estampillées de noms de cépages de la région (Sonoma et sa voisine Napa sont le coeur du territoire viticole américain). Cet incorrigible picoleur et amateur de bons crus qu'était Deschamps aurait apprécié aussi bien le décor que le bar ouvert bien garni… et bien achalandé.

Nous sommes arrivés parmi les premiers à 13 heures. Véronique et Bénédicte, la fille aînée de notre ami, avaient bien fait les choses, la première en charge de la partie cuisine (un buffet aussi abondant que savoureux)
, la seconde dirigeant le volet témoignages et mulimédias, avec un sérieux coup de main des enfants, Émilien et Alexandra.
Nous avons été surpris par le nombre et la diversité des copains et connaissances qui se sont déplacés. Nous étions bien 150, jeunes et moins jeunes, venus partager ce moment de célébration d'un personnage plus grand que nature, dont une vertu majeure était justement sa capacité de se faire des amis… et de les conserver au-delà des brouilles et querelles, à travers les océans et les décennies. Artistes, écrivains, commerçants, professionnels, amphytrions, globe-trotters et vagabonds de toutes espèces se mêlaient aux membres de la famille étendue (dont les quatre femmes successives Laurette, Laurel, Véronique et Monica) dans un joyeux charivari.
La litanie des témoignages aussi colorés que variés, d'abord des membres de la famille, puis d'une série de plus ou moins anciens camarades, entrecoupée d'images sur écran, était émouvante… quoique un peu formelle et longuette.
Comme l'a remarqué un des participants, "si notre Vieux Pirate avait été là, il aurait foutu du bordel là-dedans!"
Heureusement, pour respecter la tradition, la direction de la Winery a dû mettre à la porte deux bonnes douzaines des derniers fêtards trop sensibles aux vertus du "champagne" maison, pour pouvoir fermer boutique vers 18 heures! Deschamps, c'est probablement la dernière fois que toi et moi nous faisons jeter dehors d'un bar bien après le "last call"!
Avant de monter vers Sonoma, nous avions poursuivi notre flânerie à San Francisco jusqu'au lendemain des Rois, redécouvrant les vieux quartiers, dont certains ont bien évolué. Des expéditions en antiques tramways -- dont les conducteurs sont parfois aussi pittoresques que leurs véhicules --,
en trolleybus et en bateau nous ont entraînés à travers Haight-Ashbury, ancienne capitale mondiale des enfants des fleurs de '68 devenue plutôt BoBo aujourd'hui, puis le long des quais de l'Embarcadero jusqu'à Fisherman's Wharf, dans le quartier gai de Castro et sa voisine la vieille ville hispanique autour de Mission Dolores
(la petite église originelle du franciscain Junipero Serra, que je n'avais jamais visitée, a plein de charme),
et enfin les coins ethniques toujours reconnaissables de l'italien North Bay et du mythique Chinatown. Sans compter un tour de ferry plutôt embrumé dans la Baie, sous le Golden Gate Bridge et autour de l'Île d'Alcatraz, entièrement "touristisée" depuis notre dernier passage il y a trente ans.
Le tout ponctué (évidemment!) de quelques bonnes bouffes: française classique au Café Claude, un bistrot parisien plus vrai que vrai, qu'on dirait transporté des abords de la Place Clichy au coeur du Business District; familiale italienne chez Rose Pistola sur Columbia; de crabe Dungeness et autres fruits de mer chez Alioto, le long du port; et surtout chinoise hautement raffinée à l'Oriental Pearl, en plein coeur du Chinatown.
Les journées se terminaient le plus souvent par un verre au coin du feu, dans le bar cozy du Huntington, à écouter un pianiste jouer des "standards" légèrement jazzés à la façon de Charlie Kunz, ce prédécesseur d'Erroll Garner dont j'écoutais avec délices les émissions de la BBC quand j'étais enfant.
En partant de Frisco, jeudi matin, nous avons demandé au chauffeur (de fait une conductrice) qui nous amenait vers le nord d'éviter les autoroutes pour emprunter les chemins plus pittoresques de Marin County et du sud de Sonoma. Une bonne idée, encore aurait-il fallu que la météo collabore.
Dès que nous avons abordé le Parc du Presidio pour emprunter le Golden Gate Bridge, nous avons été engloutis dans une véritable purée de pois qui couvrait l'ensemble du paysage d'un gris éteint et qui nous a accompagnés pratiquement jusqu'à notre arrivée à destination. Même le chemin riverain de Sausalito, avec ses vieilles maisons et ses échappées sur la Baie, semblait terne et unidimensionnel.
Heureusement, le Mission Inn & Spa de Sonoma nous attendait chaleureusement. L'ancienne auberge au gigantesque lobby de style colonial espagnol s'est agrandie en un complexe dont les chambres et les services se répartissent en plusieurs bâtiments reliéé par des sentiers à travers un parc verdoyant, à la manière de la plupart des "resorts" des Antilles.
Pour se rendre dans notre suite junior confortable mais un peu chargée, il fallait donc contourner la piscine, franchir un petit pont, passer sous les frondaisons d'un gigantesque eucalyptus dont les lambeaux d'écorce parfumaient tous les alentours, et grimper deux escaliers sous les arches d'une loggia à la mexicaine.
Après un lunch très californien au resto de l'hôtel, cocooning en regardant à la télé un inégal et assez décevant match de championnat de football collégial qui avait lieu dans un Miami anormalement glacial.
Le lendemain, malgré le temps encore maussade et brumeux, nous sommes partis faire une virée des vallées viticoles de Sonoma et de Napa, entrecoupée d'un délicieux repas au "The Girl and the Fig", un des bons restaurants de la région qui en compte plusieurs. Au menu, escargots et un original ragoût de sanglier au goût à la foix sauvage et parfumé, servi sur une suave purée de céleri-rave. Avec un solide syrah 2003 d'un vignoble voisin que mon frérot Antoine aurait sans doute apprécié.
Hier soir, après la fête "officielle" en mémoire de Jean-Marie, la famille Deschamps et quelques amis se sont réunis pour une veillée plus intime chez Yannick et Ron, un couple de cinquantenaires franco-américains. Nous avons terminé les "doggie bags" de nourriture et de boisson restant du buffet de l'après-midi en échangeant une floppée de souvenirs.
Puis nous avons revu le film un peu brouillon, mais sympathique et évocateur, que Bénédicte avait consacré à son vagabond de père il y a une vingtaine d'années, "Sierra Leone Bonsoir!".
Nous avons bien ri en retrouvant les éclairs d'imagination, les écarts de langage, les lampées de ti-punch et les éruptions de tempérament de notre pirate de copain.
J'ai rencontré là avec plaisir Alain Simoun, un Français d'origine installé depuis longtemps en Californie, qui faisait partie de l'anarchique réseau des "Mousquetaires" que Deschamps animait sur Internet au moment des guerres d'Afghanistan et d'Irak, essentiellement pour critiquer les politiques agressives et les désinformations flagrantes du gouvernement Bush. Nous étions une bonne quinzaine à y participer, d'Afrique, d'Europe et d'Amérique, et de toutes les colorations politiques de gauche.
Avec le temps, la ferveur initiale a diminué, mais encore aujourd'hui, les événements suscitent parfois de nouvelles poussées de fièvre qui se traduisent en bordées de messages e-mail. Bien sûr, la mort de Jean-Marie a donné lieu à une de ces flambées, qui a même incité un de nous, le maghrébien Moncef Sassi, à lancer une invitation ouverte à tous de venir lui rendre visite en Tunisie. Samoun a bien l'intention d'y répondre, Azur et moi, nous nous tâtons…
Réveil un peu tout croche ce matin pour terminer nos bagages et reprendre la route qui nous ramènera à l'aéroport de San Francisco et à l'avion de Montréal, où nous attend le party de famille qu'est en train d'organiser de main de maître(sse?) ma soeur Marie.

vendredi 8 janvier 2010

2 janvier 2010

L'année commence calme, tiède et ensoleillée (à travers une couche de brume, nous sommes à San Francisco, quoi), après un réveillon succulent mais plutôt sage.
Quittant Montréal pour Washington deux jours avant Noël, nous avons échappé de justesse à deux tempêtes carabinées: celle qui a complètement paralysé l'Est américain les 19-20 décembre, et celle qui s'est abattue sur le Québec quatre ou cinq jours plus tard. La première si spectaculaire que nous sommes venus à un cheveu d'annuler le départ.
En débarquant à Reagan Airport (le long du Potomac, juste en face du Mall et du Monument Washington), nous sommes entourés d'atypiques collines de neige sale, pas encore fondue malgré le temps assez doux. Le chauffeur qui devait nous attendre est invisible -- le policier de service devant le débarcadère nous explique que les voitures n'ont pas le droit de stationner là plus de trois minutes; il faut appeler la société de location à Toronto (ah! les merveilles de la mondialisation) pour qu'elle le retrace sur son cellulaire et l'envoie nous récupérer une bonne demi-heure plus tard.
Grâce à quoi nous quittons le Beltway en pleine heure de pointe, par des routes encore imparfaitement déblayées et totalement congestionnées par la circulation. Presque trois heures pour s'escargoter -- cherchez pas dans le Robert, c'est un néologisme -- le long des 50 milles qui nous séparent de Fredericksburg. Et ça, c'est parce que le chauffeur connaissait les raccourcis!
The Inn at the Olde Silk Mill est moins une vraie auberge qu'un bed'N breakfast glorifié,
qui a allongé sa modeste partie centenaire de deux ailes modernes meublées dans le style de l'époque: lits (king-size) à baldaquin ou à colonnes, gigantesques commodes victoriennes, cheminées fonctionnelles et chauffages et téléphones qui ne le sont pas. Ajoutez l'obligation de passer par dehors pour aller au petit-dej, car ils affirment n'avoir pas le droit de percer des portes dans les murs "historiques" datant de mille-neuf-cent-quelque.
La nièce Jessica et sa fille Naomi nous rejoignent le lendemain, et sont logées dans une "suite familiale" de la bâtisse originale: deux chambres encadrant une salle de bain, chauffage et téléphone qui marchent. Et deux pas à faire pour le petit-dej. L'envie est un vilain défaut.
Le Réveillon de Noël typiquement américain au Olde Towne Steak and Seafood Grill (dont la gentille patronne, comme le nom le laisse deviner, est coréenne) commence par une session au bar, où Naomi découvre les délices du Mai Tai (sans alcool), sous l'oeil amusé d'un barman sympa. La suite se déroule autour d'un fabuleux homard à la carapace bourrée de chair bien gratinée. Azur accepte d'affronter son allergie au champagne au profit d'un (ou deux) très bon Veuve Cliquot. Sans effets nocifs, heureusement.
Comme il n'est pas encore 23h, pendant que nous les vieux rentrons à l'hôtel nous remettre de ces agapes, Naomi, souffrant du "cabin fever" typique de son âge, entraîne sa mère au cinéma voir "Avatar", dont elles nous diront le plus grand bien.
Le jour de Noël et le lendemain, balades dans le vieux quartier historique de Fredericksburg, petite ville frontière entre le Nord et le Sud pendant la Guerre de Sécession, et donc bien encadrée par les champs de quatre batailles furieusement meurtrières. Architecture hybride, moitié planteurs sudistes à colonnades, moitié bourgeois yankees aux façades sévèrement harmonieuses, comme on en trouve au Vermont ou dans le nord du Maine.
Juste en face, de l'autre côté de la rivière, le Chatham Manor étale son charme fin 18ième dans des jardins désolés et saupoudrés de neige en cette saison, mais magnifiquement dessinés -- y compris une terrasse hérissée de canons pointant sur la ville.
L'extérieur est en fin de compte plus intéressant que le prévisible et redondant musée "Esclavage+Guerre civile" de l'intérieur.
Une petite demi-heure de route nous amène sur le site de la bataille de Chancellorsville, où grâce à une série de manoeuvres aussi géniales qu'imprévisibles, le sudiste Robert E. Lee a foutu une belle raclée à une armée nordiste deux fois plus nombreuse et bien mieux armée, mais en perdant son second et génie de la cavalerie, "Stonewall" Jackson. Comme nous le savons depuis notre enfance face aux Plaines d'Abraham de Québec, un champ de bataille, c'est un champ de bataille… donc pas grand-chose à voir, mais le musée qui borde celui-ci est fort intéressant, parce que centré sur le sort et la vie des soldats des deux camps, plutôt que sur les péripéties des trois jours du combat.
Le lendemain, Bill, le papa de Naomi, vient se joindre à nous depuis Washington pour un savoureux mais très classique dîner d'après-Noël dans le seul resto français de la région, "la Petite Auberge". Je vous laisse deviner comment les Virginiens prononcent ça.
La conversation prend des détours et un ton fort amusants, Bill retrouvant peu à peu le français acquis lorsqu'il était directeur de la sécurité à l'Ambassade U.S.A. de Paris il y a une douzaine d'années. La dernière fois que nous nous étions vus, Azur et moi passions la nuit du Premier de l'An 2000 chez eux à Fairfax, Virginie; Bill était de garde au State Department, chargé de s'assurer que le "Bogue du Millénaire" n'allait pas mettre à mal une des centaines de missions diplomatiques américaines à travers la planète… et de trouver des correctifs si cela se produisait.
Et comme bien sûr rien ne se passait, il s'ennuyait à mort et nous téléphonait toutes les demi-heures pour nous faire part dans un style emphatique des dernières non-péripéties qui déferlaient au rythme du passage du millénaire depuis Mombasa, Kenya jusqu'à Wellington, Nouvelle-Zélande et Séoul, Corée du Sud. Il a fini par venir nous rejoindre pour terminer le réveillon (et le champagne) au petit matin. Quelle nuit et quels souvenirs!
C'est finalement le lundi matin que nous avons quitté Fredericksburg à bord d'un grand taxi conduit par une Noire opulente, jusqu'à l'autre aéroport de Washington, Dulles, d'où partent les vols directs pour la Côte Ouest. Le nôtre, sur United Airlines, était confortable sans plus, le choix de repas entre un faux croque-monsieur et une vraie Caesar's Salad nous ramenant aux beaux jours du tout-à-l'infrarouge avant la quasi-gastronomie aérienne sous vide de la dernière décennie. L'homme ne vit pas que de pain, heureusement… surtout aux U.S.A.
Cette fois, le chauffeur programmé nous attendait face au carrousel des bagages de San Francisco International, un rondelet à barbiche tout prêt à donner un coup de main agrémenté de conseils assez judicieux sur notre séjour. Après quelques zigzags, notamment dans le nouveau quartier Soma surgi du sol après le tremblement de terre et l'incendie de 1989, il nous dépose au sommet de Nob Hill (à vous de traduire), devant le vieux Huntington Hotel dont la façade de brique rouge aux ornements de pierre blanche n'a pas changé d'un poil depuis mon dernier passage vers 1985, lorsque nous tournions "le Défi mondial" avec Daniel Bertolino et Peter Ustinov, d'après le toujours prétentieux et souvent peu perspicace best-seller de Servan-Schreiber.
Par bonheur, l'intérieur, lui, a été entièrement refait mais en respectant l'esprit néo-baroque de l'époque. En particulier le lounge et le resto, très 1920.
Notre chambre, comme je l'espérais, est immense (elles le sont toutes, plus que celles du chic Mark Hopkins voisin) avec une vue superbe sur Chinatown, l'Embarcadero et un coin de la Baie.
L'autre atout non négligeable du Huntington, c'est le Nob Hill Spa, avec sa panoplie abondante et variée de massages et autres traitements balnéo et sa piscine tiède et confortable flanquée d'un chaud jaccuzzi, face à un mur de verre donnant sur un des plus jolis panoramas de Frisco. Je ne puis m'empêcher d'aller y piquer une tête dès les bagages défaits, et j'y retournerai presque tous les jours jusqu'au départ. Ça ne vaut pas la plage de Sainte-Anne, direz-vous, mais…
Le lendemain, visite obligée à Union Square pour quelques courses et un lunch raffiné (et cher) au Campton Place, avant un détour vers le "Club de la presse", un bar-resto à l'entrée du Chinatown qui est le seul vrai marchand de publications en français ici. Avec une semaine ou deux de décalage, mais bon…
La veille du réveillon, nous prenons un taxi pour nous balader à travers la ville et retrouver nos repères (Marie-José n'a pas mis les pieds ici depuis 30 ans, moi depuis bientôt 20). Hélas, le chauffeur, compétent et serviable, est une machine à paroles intarissable… et d'une banalité à faire pleurer. Nous finissons par trouver une excuse pour écourter le trajet et nous faire déposer à la porte du Boulevard, temple intemporel du "softshell crab". Hélas, nous sommes hors-saison pour cette spécialité locale dont nous gardions un souvenir ému, et il faut nous rabattre sur d'autres fruits de mer, délicieux quand même.
Retour par Market Street, où nous faisons la queue pour acquérir les indispensables sésames donnant accès pendant une semaine au toujours bon système de transport public de Frisco, y compris les "cable cars", ces tramways à crémaillère qui sont la marque de commerce de la ville depuis plus d'un siècle.
C'est d'ailleurs l'un d'eux (bondé à craquer comme d'habitude) qui nous dépose près de l'hôtel après une vertigineuse et brinquebalante grimpette le long de Powell.
Impossible d'avoir une réservation pour le New Year's Eve Party au restaurant Big Four du Huntington, toutes les places sont prises. Le concierge nous propose en alternative une soirée de la Saint-Sylvestre à la plutôt huppée "Jardinière"… mais l'idée de traverser la moitié de la ville pour une fête "à la française" nous enchante assez peu. Nous trouvons un bon compromis en faisant venir à la chambre par le "room service" le même (très bon) menu servi au resto, agrémenté d'un Moët et Chandon correct acquis à l'épicerie du coin. D'autant que si nous avons envie de célébrer la minuit du 1er janvier, nous sommes invités à descendre le faire au bar de l'hôtel.
Bonne et heureuse année!

mercredi 9 décembre 2009

9 décembre2009

"La camargue qui ne (nous a pas) pardonné D'avoir semé des fleurs dans les trous de son nez (Nous) poursuit d'un zèle imbécile…", comme dit Brassens.

Après le cinéaste Gilles Carle la semaine dernière (et trop d'autres depuis quelques années), c'était au tour de Jean-Marie Deschamps, notre pirate californien préféré et le compagnon programmé de notre prochaine fête des Rois à Sonoma, de nous fausser compagnie aux petites heures hier matin. Son ex-compagne Véronique, que nous lui avions présentée il y a pas loin de 40 ans, nous a téléphoné en larmes dans la soirée pour nous donner la nouvelle. Merdre de merdre!
Deschamps, l'indomptable infirme avec sa patte folle et sa main recroquevillée, l'indécrottable globe-trotter encore plus vagabond que nous, l'irréductible anarchiste partisan de toutes les causes ingagnables (notamment celle des autochtones américains), s'est endormi lundi soir pour ne pas se réveiller, après une soirée passée à dicter à Véro et à sa dernière femme Monica le menu de la fête de Noël pour ses enfants et petits-enfants. Je me permets de citer le dernier message de Véro:
"Il m'a donné un bout de carton qui traînait par là, et il m'a dit: "Écris Véro":
Quelques pâtés, un petit foie gras
deux canards rôtis, pommes de terre sautées/champignons haricots verts
un dessert, une bûche de Noël
Du champagne
En famille avec ma tribu."
Véro encore:
"Chers amis son corp lapidé n'en pouvait plus, mais quel esprit l'habitait! Tenace et courageux il l'a été (…)
Il l'a fait avec courage et volonté, il a continuer à diriger son bateau à tribord et babord en se rattrapant des mauvaises manoeuvres ô combien de fois....
"Le corp médical, tous ses medecins (car il y en avait une palanquée, cardiologue, eurologistes,nefrologues, etc.) avaient tous une grande admiration pour lui, il ne leur faisait pas de quartier, les engueulait, et ils sont tous devenus ses copains.
"Je me souviens de son dernier séjour à l'hôpital au mois de juin dernier où il a failli passer l'arme à gauche, avec des tubes de partout, où l'"intensive care unit" était en effervescence car "it was touch and go", mais notre Jean-Marie s'en est sorti de justesse. Tous étaient intrigués par son personnage et son vif esprit, quel homme c'était, Jean-Marie Deschamps, pas ordinaire, oui; je sais, j'ai partagé sa vie pour 32 ans, et nous ne nous sommes pas lâchés quand bien même nous ne vivions plus ensemble. (…)
"Qui était Jean-Marie? Une entité rare, il occupait une grande place dans la vie de ceux qui l'aimaient, il n'était pas facile à prendre, mais on ne pouvait pas ne pas l'aimer."
On ne peut pas mieux l'exprimer.
Moi, qui disais toujours de lui, de son refus de se fixer : "Deschamps, il y a un seul endroit au monde où il se sent bien: ailleurs!", voici les images qui me reviennent et me gonflent un motton dans la gorge:
- le même 20-dollars qu'on se refilait tant de fois quand on était fauchés vers '62-63 au Bistrot ou à l'Assoç;
- ces insolubles débats politico-philosophiques avec Straram et cie, autour d'une caisse de bière hissée à force de bras depuis le seuil de l'épicerie Bernier jusqu'au balcon d'un 2ème de la rue Closse;
- la rencontre avec Véro organisée par Azur à la Nouvelle Casa (Crescent), d'où il avait entraîné sans hésitation sa nouvelle conquête à l'appart voisin de François de Lucy;
- un week-end avec Azur au Vivoir, la délicieuse et célèbre auberge-resto de ses parents sur les hauteurs de Sausalito;
- une visite à San Francisco dans leur espèce de caravansérail de la rue de Castro, étape décapante dans ma couverture (pour La Presse) de la campagne électorale de '76;
- une longue soirée de '78 en Martinique avec Gilles Vigneault, à se paqueter au rhum en chantant à tue-tête assis dans le sable de la plage des Trois-Ilets, près de son bar-resto;
- d'autres nuits blanches à caler des cruchons de rosé de Napa en rebâtissant le monde dans un quatre-pièces de Marin County en attendant de partir au Japon en '79-80;
- la première à Montréal, un peu plus tard, du joli film-témoignage-réconciliation que sa fille Bénédicte lui a consacré, "Sierra Leone, bonsoir", avec tous les vieux copains qui se sont ensuite rassemblés chez sa première femme Laurette;
- deux ou trois retrouvailles à Paris, dont cette mémorable soirée de vieux célibataires avec Euvrard vers 2005, qui s'était terminée à Pigalle, à l'heure de la "levée des compteurs" des filles et des marlous;
- la dernière visite à Montréal avec sa soeur il y a deux ans, où nous avions fait le tour de leurs lieux de mémoire avant de l'amener revoir François Piazza, Jean Antonin Billard, Arthur Lamothe, Vittorio Fiorucci
(lui aussi disparu il y a pas si longtemps - photo piquée à Time mag.)…
Bon. On va quand même faire ce voyage en Californie, et on sera à Sonoma aux alentours des Rois pour une fête en sa mémoire… où je ne doute pas qu'il viendra prendre un coup avec tout son monde, les vivants comme les fantômes!
Salud.

samedi 5 décembre 2009

5 décembre 2009

Faut que je réveille le blogue au moins le temps de vous parler de la soirée exceptionnelle d'hier. Vous allez me dire que ça n'a rien de bien original, pourtant: nous avons redécouvert Charlebois!
C'est Ingrid Saumart qui, pour fêter nos deux anniversaires avec un temps de retard, nous a invités avec la copine de toujours Nadia Fauteux (dont le Michel a disparu l'été dernier) à une sorte de "revival" rock de Robert au Théâtre des Variétés sur Papineau.
En route, nous nous sommes arrêtés boul. Saint-Laurent pour une courte visite au salon funéraire où était exposé un autre vieux de la vieille, le cinéaste Gilles Carle, mort en début de semaine. Curieusement, pas grand monde que nous connaissions, et pas grand-monde tout court: Paul Buissonneau, qui gesticule moins mais parle toujours autant, l'incontournable Francine Grimaldi, l'ex-danseuse de Flamenco Sonia del Rio, un ancien photographe de presse dont le nom m'échappe, une Renée Claude presque desséchée… et bien sûr Chloé Sainte-Marie, que nous avions vue la dernière fois que nous avions croisé Gilles sur la rue Sainte-Catherine, il y a quatre ou cinq ans. Funérailles nationales demain matin, on les regardera à la télé.
Rendus à Papineau-Mont-Royal, le Théâtre des Variétés n'a pratiquement pas changé depuis les jours de gloire de Gilles Latulippe. Nous nous retrouvons au premier rang du balcon, vue imprenable sur une collection impressionnante de guitares étalées par toute la scène en bas. Cékoiça?
Sous un seul spot, Charlebois vient s'asseoir et chante "Lindbergh" en s'accompagnant seul au piano, suivi de "Je reviendrai à Montréal". Bien joli, mais est-ce que c'est parti pour un récital intimiste et nostalgique de vieilles tounes?
Pas du tout. Trois musiciens complètement fous viennent l'entourer, il se lève, prend le micro… et miracle! Tout d'un coup, c'est le Charlebois iconoclaste, pétant d'énergie et de rythme des années 68-75 qui resurgit, aux acclamations d'une foule de vieux comme nous et de jeunes qui le découvrent avec stupeur. Azur, elle, est debout et danse sur place. NOTE: La photo, prise du balcon avec un iPhone, est pas géniale, mais bon!
"Garou" (l'original, pas la copie récente) est vraiment en pleine forme. D'abord, depuis que nous l'avions revu brièvement, grognon et bouffi, au lancement du show Calvé-Létourneau-Gauthier sur les boîtes à chansons au printemps, il a littéralement fondu: d'au moins 15 kilos, retrouvant presque sa taille de jeune homme. Ce qui lui permet de retrouver aussi les gestes et les contorsions de jadis, qui appellent en retour l'ancienne voix costaude, syncopée, un peu râpeuse.
Suit un mélange de nouvelles chansons (certaines chargées d'une énergie recouvrée, comme celle sur l'avènement de ses 65 ans!) et des vieux tubes dont la plupart n'ont pas pris une seule ride: "Egg Generation" de Marcel Sabourin, "Vivre en ce pays" de Calvé, le "Tout écartillé" du premier show parisien à l'Olympia, "les Ailes d'un ange" (repris en choeur par la salle), "Dolorès", "Chus d'dans", "Ent'deux joints" et j'en passe.
Après l'ovation debout, méritée, il revient en douceur avec le "Marie-Noël" écrit avec Gauthier, l'inévitable "Ordinaire" de Mouffe, et une nouveauté sur la mort et le couple, à partir d'un texte de… Saint-Augustin. Sacré Robert, et sacrée soirée!
La vie depuis notre retour à Montréal a été plutôt calme, marquée surtout par une géniale "mycolade" à Saint-Roch de l'Achigan que nous ont offerte Marie et Jean, et à laquelle est venu se joindre in extremis le neveu Mathieu.
C'est ma soeur qui a découvert ces "Jardins Sauvages" entourant une vieille maison transformée en auberge, le long d'une rivière traversée par un pont suspendu qui oscille vertigineusement au moindre pas. Coup de chance, nous y arrivons par un dimanche ensoleillé du début novembre, en plein été indien (très) tardif. Table face à une fenêtre ouverte sur le jardin et la rivière, service un peu amateur mais chaleureux, rencontre sympa avec la patron François Brouillard et la chef Nancy Wilson, toute petite et vive.
Suit un menu somptueux, digne d'un temple gastronomique et entièrement basé sur les champignons, depuis la marinade en hors-d'oeuvre, en passant par une fabuleuse soupe crémeuse, des ravioles fondantes, pintade ou chevreuil aux chanterelles, etc. Jean avait choisi judicieusement une collection de belles bouteilles (c'est un "apportez-votre-vin"), dont un surprenant riesling canadien du Niagara et un magnifique châteauneuf-du-pape, auquel j'ai ajouté au dessert un tokay hongrois '94 6-puttyonos aux arômes de prune sèche, de fleurs d'automne et de vieux caramel, qui m'avait été recommandé par l'ex-premier ministre Jacques Parizeau en personne et que je gardais précieusement pour une telle occasion. Pas gourmands pour un sou, les Leclerc.
Il faut dire que nous avons eu un mois de novembre quasi magique. L'été indien sur lequel nous comptions en octobre s'est bien laissé désirer, mais il s'est enfin pointé à la Toussaint et s'est prolongé jusqu'au beau milieu du mois. Pas aussi chaud que d'habitude mais qui va cracher sur des 12-15 degrés sous un soleil doux et filtré, mais omniprésent, quand normalement nous aurions dû geler?
Nous en avons profité pour quelques promenades et deux spectacles bien agréables. Je devais aller voir une de mes vieilles idoles, le bluesman anglais John Mayall, avec Piazza, mais la santé capricieuse de son Andrée lui a fait déclarer forfait. C'est donc Azur qui m'a accompagné par défaut, un peu à son corps défendant, mais à sa propre surprise elle a bien aimé le mix de vieux tubes classiques des années 60 et de blues "dirty" plus récents.
Mais c'est Geneviève Jodoin, la choriste de l'émission Belle et Bum, qui nous en a mis plein la vue lors de son premier récital en solo à l'occasion du lancement de son disque "G". La salle intimiste de l'Astral, face au trou laissé par le défunt Spectrum, était surtout occupée par des parents et des copains de l'artiste (nous partagions une table avec sa cousine). Cette fille a une voix remarquable, mélange de puissance et d'émotion raffinée, et les chansons qu'elle écrit lui vont comme un gant. Ce qui ne l'empêche pas de chanter d'autres auteurs (normal, comme ex-choriste d'une grappe d'auteurs-compositeurs), le plus imprévu Plume Latraverse, qui lui a écrit une très jolie mélodie, aux antipodes de ce qu'il chante lui-même par le ton, mais fidèle par l'esprit.
Dmanche dernier, visite à une exposition collective des élèves du cours de peinture du quartier Rosemont, à laquelle participait une copine martiniquaise, Juliette Quantin, que nous avions accueillie quant elle avait débarqué des Antilles il y a bien 40 ans. Quelques maladresses mais pas mal de jolies choses, d'une variété étonnante dans les circonstances, ce qui en dit beaucoup sur le respect accordé au tempérament de chacun par un prof remarquable, Richard Morin.
Et pour couronner le tout, retour à la maison juste à temps pour voir la Coupe Grey, championnat du football canadien, et cet invraisemblable (et probablement immérité) triomphe de nos Alouettes sur de vaillants Rough Riders de la Saskatchewan APRES la fin du match! Pour ceux qui n'ont pas vu -- par exemple pour cause de vagabondage en Italie ou aux Antilles! -- je résume les circonstances:
À une seconde de la fin du match, alors que les Montréalais tirent de l'arrière par deux points, leur botteur tente un placement de trois points, qu'il rate. La Saskatchewan au complet envahit le terrain pour célébrer la victoire… mais l'arbitre les ramène à l'ordre. Leur équipe avait trop de joueurs sur le terrain (13 au lieu de 12), et il faut reprendre le jeu, alors que le temps est bien épuisé au chronomètre officiel depuis plusieurs secondes. Et cette fois, le ballon passe entre les poteaux et Montréal l'emporte 28-27. On aura tout vu.
Ah! oui, j'oubliais. Des nouvelles du Bum chromé, qui a finalement retrouvé son petit bout de mer du cul-de-sac du Marin et son amarrage au ponton N°6 après un mois et demi hors de l'eau. C'est le temps qu'il aura fallu, à travers les mutiples averses qui empêchaient de travailler, les petits défauts découverts sur la coque et dans certaines pièces d'accastillage, et les atermoiements de toutes sortes, typiquement martiniquais, pour gratter, recouvrir de gel-coat puis revêtir d'une jolie couche de cuivre poli (en principe garantie contre les algues et les coquillages) nos deux coques.
Ouf. Le pire c'est qu'on ne verra sans doute pas le résultat avant quelques mois, puisque nous allons d'abord faire un tour à San Francisco et Sonoma pour le début de l'année (avec un détour à Noël par Washington), suivi une halte à Montpellier au temps des mimosas et enfin un retour aux Antilles vers la mi-mars. Sauf accident.

dimanche 18 octobre 2009

16 octobre 2009

Un dur choc nous attend à l'arrivée à Montréal, sous la forme d'une courte lettre de Shirley Belaye de Sainte-Lucie. Elle nous annonce le décès subit de son ex-mari, notre vieil et cher ami Robert Belaye, victime d'une crise cardiaque à la Guadeloupe alors que nous voguions vers les Grenadines au début septembre.

Robert était de ces amis qu'on ne croise qu'une fois tous les deux ou trois ou cinq ans, sans que ces intervalles, ni les malentendus ni les querelles occasionnels, entament en rien le profond sentiment qui nous unissait. À chaque rencontre, la relation reprenait comme si nous nous étions quittés la semaine précédente, et dans les meilleurs termes.
Il avait débarqué ici à l'époque de l'Expo '67, membre de ce contingent d'Antillais cultivés et brillants qui ont tant apporté au Montréal de la Révolution tranquille: les Martiniquais Sansann Bertrand (peintre) et Marius Cultier (pianiste), les Guyanais André Salvador (musicien) et Doudou Boicel (animateur de jazz), les Haïtiens Carlo d'Orléans Just (tenancier de bars à poètes), Serge Legagneur, Anthony Phelps et Roland Morisseau (poètes), Dany Laferrière (romancier)...
Robert était journaliste et animateur culturel, brouillon mais foisonnant d'idées et de projets. Il a d'abord ouvert avec son complice de toujours Georges Brival un café-terrasse au Pavillon français de l'Expo, puis, ayant décidé de s'installer au Québec, est entré comme réalisateur-reporter à Radio-Canada International. Il y est demeuré une dizaine d'années, animant entre autres avec Marie-Hélène Poirier une émission radio sur ondes courtes appelée "Spécial-Jeunes".
Mais Guadeloupéen avant tout, férocement nationaliste, il a fini par choisir de rentrer dans son île avec Shirley et leur bébé Anthony. Marie-José l'avait alors supplié de prendre la nationalité canadienne avant de partir "au cas où" (il y avait bien droit), mais en vain.
À Pointe-à-Pitre, il a d'abord connu des succès, notamment en créant la première station créolophone, Radio Caraïbes. Mais à la longue, son indépendantisme virulent marqué au coin de francophobie, son intransigeante honnêteté et sa santé fragile ont joué contre lui et l'ont isolé dans une position inconfortable. À l'exception d'une dernière réussite éclatante à la fin des années 1990, la réorganisation des transports publics guadeloupéens dont il a été le principal artisan même si d'autres en ont retiré la gloire et les profits, il végétait.
Nous l'avons visité à quelques reprises ces derniers dix ans, dans le petit appartement du quartier de l'Assainissement qu'il partageait avec son fils, devenu un colosse doux et souriant.
La dernière fois que nous nous sommes vus, c'était en Martinique à bord du Bum chromé, où il était venu passer deux ou trois jours avec nous à la fin de 2007. Robert, tu vas nous manquer...
Mais je reviens à notre départ de la Martinique, qui s'est fait en douceur puisque du Bakoua, il fallait à peine un quart d'heure pour se rendre à l'aéroport Aimé-Césaire, d'où un vol d'Air France nous a déposés à Orly mardi matin dernier.
La Ville-Lumière étant encombrée de visiteurs, autant touristes que professionnels, la plupart des hôtels étaient pleins et nous avons dû nous rabattre sur un Concorde très "business-minded" derrière la gare Montparnasse. Chambre un peu étroite mais très confortable, excellent service... mais pas un atome de charme ni de personnalité.
Notre fenêtre (scellée) donnait sur la Place de Catalogne, qui avait un air de déjà-vu. Normal, elle fait partie du quartier entièrement redessiné par l'architecte catalan Ricardo Bofill, le même qui a réalisé le nouveau quartier Antigone de Montpellier, et dans un style très voisin -- mais avec moins de bonheur à mon avis: on n'y trouve pas l'heureux mélange de familier et de monumental, de commerces et de résidences, de fontaines et de bancs publics qui donne une toute autre atmosphère à Antigone.
Heureusement, quelques pas de l'autre côté de la place nous font déboucher sur le vieux quartier Pernety-Plaisance, tout de vieilles maisons, de petits commerces, de bistrots et de petits restos, qui continue de vivoter en se renouvellant tout doucement, entre l'avenue du Maine et Alésia.
Nous en avons profité pour faire une débauche de petites bouffes bien parisiennes "au coude-à-coude" chez des Italiens (pâtes), des Portugais (poisson), des Marocains (couscous méchoui-merguez) et des Parigots pure-laine (rognons à la moutarde, escalope de veau à la crème).
Après avoir récupéré d'un pas trop pénible décalage horaire, nous avons flâné au hasard des avenues et des boulevards, profitant d'un beau et doux temps atypique pour la saison.
Jouant aux touristes, malgré les protestations d'Azur que "Je suis Parisienne, moi!", nous avons entre autres grimpé sur la Butte à bord d'un Montmartrebus bondé, pour nous mêler à la foule polyglottte et rigolarde du week-end de la "Fête des Vendanges" et redescendre vers Pigalle par le funiculaire.
Dimanche soir dernier, nous avons longuement zigzagué dans un autre bus à travers tout l'est parisien, pour finalement passer une très belle soirée dans un coin perdu de Pantin, à l'atelier de peintre de Marine Karbowski, la fille de Jacqueline Dolonne et belle-fille de Bernard Savonet.
La famille éclatée y était, pour une fois réunie en toute bonne entente, autour d'un pot de vin rouge et au milieu d'un étalage de tableaux d'un réalisme onirique; nous en avons acheté un superbe pour Montpellier, intitulé "Les oiseaux préfèrent marcher".
Pendant que nous étions là, j'ai reçu un retour d'appel d'un vieux copain ex-montréalais d'origine franco-russe, Hervé Fuyet. Ce dernier des Mohicans communistes, traducteur de son métier, est maintenant installé avec sa fille Peggy à Montrourge-Malakoff, d'où il dirige les destinées des éditions virtuelles anglaise et russe du quotidien "l'Humanité".
Nous nous sommes retrouvés le lendemain midi autour de splendides plats de poisson d'un beau restaurant de l'Avenue du Maine, où Peggy, maintenant une belle grande métisse athlétique, est venue nous rejoindre après sa pratique de judo (elle fait partie de l'élite française de ce sport).
L'autre événement du séjour a été la visite à l'extraordinaire exposition "Renoir au XXe siècle" au Grand Palais. À travers une quinzaine de salles, on y retrouve la quasi-totalité
des chefs d'oeuvre du peintre, dans une organisation thématique qui éclaire intelligemment sa démarche et sa progression, de l'impressionisme des débuts au jaillissement de couleurs des années 1910.
Je suis en particulier impressionné par la sûreté et l'économie de sa technique. Lorsqu'on voit ses oeuvres en reproduction, la richesse des tons donne l'impression d'une matière dense, intensément manipulée. Alors qu'en réalité, c'est le contraire: Renoir travaillait en couches très minces, presque diaphanes d'une peinture liquide qui laisse transparaître presque partout le grain de la toile! Deux heures d'immense plaisir.
Amusante coïncidence, dans le bus que nous prenons à la sortie de l'exposition, nous font face deux gamines Parisiennes qui pourraient être les petites filles des modèles de Renoir pour sa célèbre "leçon de piano"! La ressemblance était assez frappante pour mériter une photo...
La veille de notre départ, nous avons rejoint Gisèle, la très ancienne amie de Marie-José, qui vient de perdre sa fille unique Dominique, et qui se trouve encore sous le choc. En soirée, je suis passé chez les Euvrard, Michel et Janine, qui à mon grand soulagement vont beaucoup mieux que lorsque nous les avions vus au début de l'année. Ils revenaient tout rayonnants d'une belle excursion de deux semaines à Gênes et sur la Côte Ligure (les Cinqueterre), dont leur description me donne une envie irrésistible d'y emmener Azur dans les plus brefs délais. On verra.
Comme notre avion ne partait qu'en début de soirée jeudi, nous avons eu le temps d'un dernier lunch "bistrotier" dans un délicieux boui-boui du Faubourg Poissonnière, près de la Gare de l'Est, le Granvillais (à noter dans vos carnets, les gourmands): oeuf mayo et confit de canard-pommes sarladaises, céleri rémoulade et omelette aux champignons-frites, on ne fait pas plus classique ni plus savoureux, surtout aux mains d'une serveuse-maîtresse d'école pressée mais chaleureuse, comme on n'en trouve que dans des endroits du genre.

jeudi 8 octobre 2009

4 octobre 2009

Dans un ciel noir liquide, piqué d'étoiles toutes proches, la pleine lune trace à larges et lents pinceaux d'aquarelle des nuages bleu clair aux formes fantasques et harmonieuses. Sur fond sonore de vaguelettes et d'une grenouille syncopée, je me laisse bercer par les musiques raffinées, parsemées de silences à la Satie, du "Pas du chat noir" d'Anouar Braheim.
Ce disque étonnant est un cadeau de ma soeur Marie que je n'avais jamais trouvé la bonne ambiance pour écouter. C'est ici que je la découvre par pur hasard, sur cette plage blonde de l'Anse Mitan, face au scintillement du front de mer de Fort-de-France. Panorama rayé de quelques mats de voiliers au mouillage et occasionnellement égayé par le clignotement tricolore d'un avion long courrier qui descend se poser à l'aéroport du Lamentin. Et dire que demain, nous repartons vers Paris et Montréal!
Depuis le retour des Grenadines, il y a deux semaines, pas grand-chose d'intéressant à raconter. Le climat est plutôt sec pour la saison, à peine ponctué de courtes averses imprévues. Une bonne part de nos journées ont été consacrées à la mise en ordre du Bum chromé, en prévision de sa sortie de l'eau au Carénage pour nettoyage des coques, antifouling et réparations diverses, inévitables après plus de trois ans d'utilisation.
Après consultation et longues discussions animées par les avis divergents d'experts et d'autres plaisanciers, nous avons décidé d'adopter la nouvelle technique du revêtement de cuivre OceoProtec, dont l'inventeur Michel Desbois, un métro sympathique et bon vendeur rencontré au Mango Bay, prétend qu'il est pratiquement indestructible et efficace pendant au moins dix ans. On verra bien.
Parallèlement, il fallait trouver un remplaçant à Jean-Sébastien, notre sorcier charlevoisien de l'entretien, empêché de continuer par des problèmes de santé. Nous en avons profité pour redéfinir les rôles de tous les membres de l'équipe: le skipper Marc, les cousins Daniel et Charles et surtout le grand copain Raymond Marie, qui a désormais la charge principale. Il a fallu refaire un feuillet publicitaire, reviser le contrat de charter, rédiger un inventaire d'avant-après location, etc. Un tas de pensums incontournables dont je me serais bien passé.
Heureusement, il y a eu des moments plus agréables, surtout ces débuts de soirées où nous nous étendions paresseusement sur la trampoline avant, pour voir le soleil descendre sur les collines de Rivière-Pilote et la lune enfler graduellement au-dessus de Sainte-Anne, occultant de plus en plus les myriades d'étoiles.
Mardi soir dernier, à l'invitation du copain Philippe de la Marina, nous sommes partis à Fort-de-France assister à un concert du fameux pianiste jazzman antillais Alain Jean-Marie. Comme la circulation était fluide sur l'autoroute du Lamentin, nous sommes arrivés en ville bien avant l'heure, ce qui nous a permis d'aller flâner du côté de la Savane.
Comme dans le bon vieux temps, nous nous sommes arrêtés pour prendre un verre face au parc, au bar de l'Hôtel Impératrice, qui vient d'être rénové mais en préservant son style "colonial" d'antan: fer forgé, marqueterie et fauteuils de rotin...
L'Impératrice, c'était l'incontournable point de retrouvailles de la belle époque, où nous tombions à tout coup sur les copains martiniquais Berly Glaudon (le fils du proprio), Alex Cressant, le chanteur Francisco, "Câlin", le peintre Sansann Bertrand, ou les Québécois Yves Gélinas (fils de Gratien, marin au long cours installé ici pendant un bout de temps), Diane Bonneau ou Jean-François Guité...
Cette fois encore, ça n'a pas raté: à peine mettions-nous le pied sur le trottoir que l'actuelle patronne, soeur de Berly, nous tombait dans les bras, me reconnaissant instantanément après bientôt trente ans! Échange de nouvelles et de coordonnées, promesses de se revoir bientôt, bisous, et en route pour le concert.
La petite salle de l'Atrium était pratiquement bondée lorsque Alain Jean-Marie s'est présenté seul en scène. J'ai ressenti un curieux sentiment de déjà vu tandis qu'il s'installait au piano pour jouer de sa magie, alternant temps forts et finesse de dentelle, sur une collection de classiques de son idole Ellington, "Bird" Parker, Coltrane, Thelonious Monk (Evidence), etc.
En seconde partie, son copain percussionniste Charly est venu se joindre à lui pour une magnifique excursion à travers la musique de la Caraïbe et de l'Amérique latine, de Cuba à l'Argentine en passant par Haïti, le gwo ka guadeloupéen et la biguine martiniquaise, bien sûr. Une soirée de trop court enchantement.
C'est seulement le lendemain, lorsque Philippe est arrivé à bord avec un collection complète des disques de Jean-Marie, que je me suis rendu compte de la raison pour laquelle il me paraissait étrangement familier: en voyant une de ses photos d'il y a 40 as, j'ai reconnu un jeune musicien que nous fréquentions à Montréal pendant et après l'Expo, chez notre presque voisin Marius Cultier ou dans les boîtes avec Francisco.
Comme nous n'arrivions pas à savoir à quel moment le bateau serait hissé hors de l'eau pour les travaux, nous avons décidé par prudence de passer notre dernière nuit antillaise dans le luxe du Bakoua, à la Pointe du Bout. Et comme l'hôtel est presque vide, la directrice nous a offert pour le prix d'une chambre une mini-suite donnant directement sur la plage. Belle façon de faire nos adieux (temporaires) à la Martinique!

lundi 21 septembre 2009

21 septembre 2009

Nous sommes rentrés au Marin tout doucement hier à la nuit tombante. Les voisins de ponton maîtres de la Marie-Joseph, Florence et Michel, étaient là pour nous aider à amarrer le Bum chromé à son emplacement habituel, toujours disponible, et pour nous faire part des dernières nouvelles de la Martinique, rien de bien excitant. La plus triste nous est venue de Paris, où la grande amie Gisèle Maia de Marie-José vient de perdre sa fille Dominique, victime d'un terrible cancer.
Mais je reprends où je vous avais laissés. Après l'anniversaire d'Azur célébré de si belle façon à Mayreau il y a douze jours, pas question de reprendre la mer le même soir. C'est donc seulement le matin suivant que nous avons levé l'ancre pour Union, un saut de puce rendu nécessaire par les exigences un peu folkloriques des frontières grenadines: les îles de l'archipel se partageant entre deux pays, Saint-Vincent et Grenada, on passe son temps à visiter les douaniers et à hisser de nouveaux pavillons de courtoisie pour peu qu'on ait envie ou besoin d'aller d'un village à l'autre. Et comme toutes les localités n'ont pas des postes de douane, ça impose des parcours parfois fantaisistes qui sont un des rares désagréments de ce coin de paradis.
De toute façon, cette courte escale m'a permis de contenter une vieille envie, celle de visiter ce qui est sans doute le bar-restaurant le plus "les pieds dans l'eau" de l'hémisphère. Happy Island est une île minuscule, en grande partie artificielle, construite à l'abri du récif coralien, au beau milieu de la rade de Clifton à partir de coquilles de lambi, de sable et d'un peu de béton par un rasta unionien imaginatif, Janti, qui y habite en permanence.
La seule façon de s'y rendre est évidemment en bateau (annexe de voilier ou "water-taxi" disponible dans la rade). On accoste au pied de trois marches menant à une terrasse meublée de quelques tables et d'un douzaine de chaises dépareillées, devant une originale bicoque coiffée de feuilles de cocotier et de panneaux solaires qui alimentent deux frigos et un gigantesque système de son.
Le sympathique patron, toujours en train de travailler avec un acolyte pour agrandir et améliorer son domaine, vous accueille avec une bière ou un excellent punch aux fruits avec ou sans rhum, et s'asseoit avec vous pour faire un brin de conversation. Il a récemment fini d'aménager son intérieur en un original mélange de pièce à vivre, discothèque et snack-bar où, dès que la phase actuelle de leur projet (un "pit" à barbecue qui s'ajoute à leur vivier de langoustes) sera terminée, il pourra faire des soirées de poulet et homard grillés aux accents de reggae, beau temps-mauvais temps.
Le lendemain, nous nous sommes arrêtés à Carriacou, la première des îles appartenant à Grenada (donc re-douane), d'où nous sommes repartis presque aussitôt pour l'île principale. Contrairement à notre attente, la traversée a été ponctuée d'un grain rageur marqué de rafales de 25 noeuds et plus, accompagné d'une pluie diluvienne contre laquelle il a fallu déployer tous les coupe-vent et blousons inutilisés depuis la traversée de l'Atlantique.
C'est donc avec un certain soulagement que nous nous sommes pointés en toute fin de journée dans la paisible rade de St. George, la capitale de Grenada, pour accoster à la nouvelle marina de grand luxe de Port-Louis, propriété de Camper & Nicholson, une société spécialisée dans la vente et la location de super-yachts.
Les larges pontons s'étendent dans un lagon très calme à l'entrée étroite, presque au milieu de la ville. Les installations sont impressionnantes et les services variés et courtois, malgré quelques anicroches visiblement causées par le manque de rodage des équipements et le peu d'expérience d'une bonne partie du personnel. Il y a aussi le caractère très "américain" de l'ensemble: pas d'approvisionnement en alcools, charcuteries et fromages de qualité, menu du midi entièrement composé de hamburgers, sandwiches et salades, carte des vins inexistante, etc.
En revanche, une superbe piscine entourée de transats et ombrée de parasols accueille les marins visiteurs, juste à côté d'un bar sympa, offrant un beau panorama sur le lagon et la ville. Et comme ledit bar est équipé d'un grand écran plat de télévision dernier cri et que ce week-end était précisément celui de la fin du U.S. Open de tennis, pas besoin de dire que nous y avons passé pas mal d'heures -- d'autant plus que, le mauvais temps à New-York aidant, le tournoi a débordé sur la semaine suivante.
Nous avons donc eu droit aux demi-finales femmes (notamment à la crise de colère qui a coûté le match à Serena Williams) et hommes, et à des bouts des finales. En effet, la pauvreté du menu nous a chassés vers un resto plus intéressant au milieu du match des femmes, et le lendemain soir, c'est un black-out total de la marina qui nous a privés des deux derniers sets de la finale Federer-del Potro. Tant pis.
Dans l'intervalle, nous avons pris une journée pour refaire connaissance avec l'intérieur de l'île. Un grand taxi presque confortable nous a d'abord amenés tout au sud, au Phare Bleu, un centre hôtelier doublé d'une petite marina bien cachés au fond d'une anse protégée par un îlot. Les bureaux de la marina partagent avec un élégant restaurant le pont d'un ancien bateau-phare amarré à la jetée. À terre, un second bar-restaurant ouvert sur la baie nous a permis de rencontrer un Québécois, Michel Gagnon, qui navigue dans la région sur son monocoque, le Graffiti.
Nous avons ensuite remonté la côte atlantique, aux reliefs spectaculaires, jusqu'à la petite ville de Grenville, que nos avions beaucoup aimée lors d'un précédent passage. Le lunch, pris dans un joli boui-boui simplement intitulé "Good Food", a consisté en un plat unique de cuisine locale: une énorme platée de légumes et de riz relevés de piment et surmontés au choix d'une portion de poisson, de poulet ou de porc. Après nous être baladés dans le pittoresque et mouvementé marché du samedi, nous sommes rentrés en coupant par le centre de Grenada, traversant le parc national Grand Etang, aux montagnes et vallées à couper le souffle.
En conséquence, c'est seulement mardi avant midi que nous nous somms remis en route vers le nord, le long d'une côte grenadienne quand même assez venteuse pour nous permettre de progresser à un bon rythme. Une fois à la pointe nord, nous avons dévié de notre route pour aller longer le petit archipel peu fréquenté qui entoure l'Île Ronde, du côté Atlantique. Une navigation assez sportive entre des rochers entourés de remous, dans laquelle Marc et moi nous sommes délectés mais qu'Azur a un peu moins appréciée. Surtout que le vent soufflait de l'est-nord-est en rafales atteignant les 25 noeuds, du bon air pour faire du près... mais aussi pas mal de brassage.
Les mêmes conditions ont continué de régner pendant une grande partie de la remontée, jusqu'à l'arrivée à Blue Lagoon, jolie marina à l'extrême-sud de Saint-Vincent dans la soirée de vendredi. Le skipper était seulement un peu frustré de n'avoir jamais l'occasion de déployer le vaste gennaker du Bum, que nous avions hissé pour la première fois: ou bien les vents étaient trop forts, ou ils soufflaient dans la mauvaise direction
Samedi soir, mouillage sans histoire dans l'anse entre les Deux Pitons, un de nos coins favoris de Sainte-Lucie. Presque personne sur les bouées et mer tranquille, à un endroit où le vent souffle parfois sérieusement. Hier, enfin, toute la remontée jusqu'à la Martinique s'est faite au moteur, avec le secours bien épisodique de la grand'voile.
Voyant que de toute façon nous arriverions assez tard, nous sommes arrêtés à Rodney Bay pour douane, baignade et un buffet-lunch étonnamment bon dans un resto d'hôtel directement sur la plage. Une fois rentrés au Marin, nous nous sommes rendu compte que nous avions assez fait de bateau pour le moment; pendant quelques mois, nos prochains projets et voyages se passeront "sur le plancher des vaches", comme dit Azur.