dimanche 27 avril 2014

Rhodes, sans Colosse ni Cousteau

Nous étions passés par ici il y a bientôt onze ans, à bord d'un paquebot beaucoup moins luxueux mais bien mieux nommé (le «Azur», bien sûr). Nous comptions parmi nos compagnons de route le médecin de bord (maintenant retraité) des expéditions du Commandant Cousteau, chaleureux méridional d'Aubagne plein de bonne humeur et d'anecdotes que ponctuait d'un rire claironnant sa compagne marseillaise. 
Nous nous voyions presque tous les jours, mangions et buvions ensemble et partagions bon nombre d'excursions à terre. Pas étonnant, dans ces conditions, que nous ayons été charmés par Rhodes, dont nos jambes plus jeunes avaient arpenté avec enthousiasme en leur compagnie la Vieille Ville crénelée et montueuse aux pavés inégaux. J'avais même écrit dans la lancée un poème évoquant le passé tumultueux de l'île et son célèbre colosse de bronze... sous la forme d'un sonnet classique, que j'ai égaré depuis.
Nous étions en conséquence un peu inquiets de retrouver Rhodes débarrassée des brumes flatteuses du souvenir et sans doute fortement touchée par la crise qui secoue la Grèce, particulièrement en ses régions les plus touristiques. Il n'y avait pas de quoi s'en faire. Rhodes «est toujours dans Rhodes» et n'a pas perdu un atome de son charme somnolent en cette magnifique journée juste tiède de la toute fin de son arrière-saison. 
Les vendeurs sont certes là, de bibelots peinturlurés par des Africains, de bronzes grecs antiques certifiés indonésiens, de nappes et napperons brodés à la machine, etc. mais elles et ils vous abordent avec une sorte de discrétion un peu paresseuse, quand ils ne vous laissent pas carrément venir. Il a fallu que je tâte une à une la moitié au moins des souples ou rêches éponges naturelles brunes et dorées d'un étal déserté de la promenade du port pour qu'un jeune femme en grande conversation avec une copine sur un banc voisin se lève et s'approche: «Ça vous intéresse? Les grandes sont à huit euros, les moyennes à deux... (elle jauge mon sac à dos un peu déglingué) euh, trois pour dix euros.» J'achète, évidemment.
En quittant le paquebot, nous avons été interpellés en français teinté de belge par un chauffeur de taxi. «Vous allez en ville?» Paul est effectivement né à Bruxelles d'un père grec qui a fini par ramener sa famille ici et qui vit toujours à près de 80 ans dans un village du sud de l'île, «pêchant chassant pis dansant» comme le Caillou-la-Pierre de Vigneault. Il allait nous promener jovialement pendant plus d'une heure dans la nouvelle (mais jolie) ville de Rhodes et sa périphérie — la Vieille Ville, piétonne et motocyclée, lui est interdite.
Après qu'il nous ait déposés, nous avons commencé par nous perdre non sans plaisir dans les ruelles souvent anonymes voisines de la Porte de Saladin. Mais désespérant de retrouver la taverne renommée de fruits de mer Romios, dont nous avions gardé si bonne mémoire, nous nous sommes bêtement rabattus sur le plus pimpant des restos rencontrés au coin d'une place. Erreur «touristique» par excellence. D'une terrasse aux trois-quarts vide, on nous a placés à la table sans doute la plus venteuse, on nous a servi des ouzos sur glaçon (au singulier) mesurés au microlitre et on nous a proposé une rondelette «cigala» (langouste grecque) de plus d'un kilo pour un prix que n'aurait pas dédaigné le plus chic des écaillers de Paris.
Comme nous hésitions, le garçon est revenu, l'air navré: «Je m'excuse, celle-là vient d'être vendue à une autre table. Mais j'en ai une autre un peu plus grosse... et un peu plus chère?» — «Combien?» — “Seulement 25 euros de plus...» Nous avons mangé du poisson grillé.
Si Azur a bientôt décidé de rentrer à bord digérer son coûteux mais assez correct repas, il en fallait plus pour me décourager. J'ai passé deux bonnes heures à tournicoter dans les dédales du pittoresque quartier juif, autour de la mosquée turque, près de l'église et des rues presque secrètes du voisinage arménien, tous ces vestiges remarquablement vivants d'un passé aussi long qu'hétéroclite et violent. 
Je suis revenu monter la rue «Ippotôn» que longent les sept médiévales auberges (une par pays d'origine) des antiques Chevaliers de Rhodes jusqu'à la place ensoleillée où se dresse la façade du magnifique Château des Grands-Maîtres de l'ordre, que j'avais jadis parcouru d'un bout à l'autre. Je suis repassé devant la venelle de bijoutiers où j'avais acheté pour Azur le premier vrai bijou que je lui offrais au lendemain de ma retraite, une élégante et minimale parure ciselée d'or et de platine — qu'elle n'a que bien rarement portée avant d'en casser récemment le collier.
Et comme la première fois, je suis remonté à bord en me disant qu'une seule journée ici, ça ne suffit pas, qu'il faut absolument que nous revenions un jour y passer au moins deux semaines de vacances.... Oui, mais quand?

samedi 26 avril 2014

Détour à Jérusalem

Pâques sur le Canal de Suez a été marqué par un repas qui est devenu une tradition à bord: le Galley Market, un luxueux buffet «de restes» proposant en principe tout ce que contient le garde-manger du navire à la veille de l'arrivée dans un point majeur de ravitaillement. Les entrées froides, amuse-gueule et desserts sont étalés à profusion sur de longues tables à travers la grande salle du restaurant principal, alors que tous les plats chauds sont offerts directement dans les cuisines derrière, où les passagers sont libres de circuler, assiette en main, se servant à même les casseroles, poêlons et marmites. L'atmosphère est festive et les choix beaucoup plus variés que sur les menus habituels. 
Ce dimanche-ci, par exemple, nous avons eu droit à des mezze de pois chiches, d'aubergines et d'herbes hachées en même temps qu'à une mousse de foie truffé, à un bon jabugo espagnol accompagné de cantaloupe juteuse et à un joli plateau de fruits de mer — moules, pinces de crabe, queues de langouste, petites coques, tronçons de pieuvre — suivis entre autres d'un porcelet rôti à la broche avec gratin dauphinois ou choucroute et surtout de délicieux crabes sans carapace en tempura avec nouilles transparentes ou grosses frites belges. Sans compter une trentaine au moins de desserts de toutes sortes et, ô merveille, un livarot bien mûr, coulant et puant à souhait («Ça sentait trop fort, on n'a pas osé le proposer au menu», avoue le chef) dont je me suis délecté en me fichant bien des regards torves aux tables voisines.
De quoi nous faire patienter à travers Port Saïd et l'extrémité orientale de la Méditerranée, en attendant l'arrivée à Ashdod mardi matin. De là, des cars bondés ont transporté la quasi-totalité des voyageurs vers Jérusalem. 
On a beau être prévenu par les photos et la littérature, la vue de la campagne israélienne verdoyante est un choc après les passages désertiques en Péninsule arabique et en Jordanie et le long des rives égyptiennes généralement dénudées. En même temps, on ne peut s'empêcher de remarquer le caractère superficiel de toute cette verdure. Les champs sont trop exactement carrés, les bosquets sont plantés selon un schème trop bien calculé, l'irrigation est omniprésente, la roche et le sable affleurent à la moindre occasion. On a l'impression qu'il suffirait d'un accident humain ou d'une modeste catastrophe naturelle pour mettre à mal cette savante écologie et permettre au désert de reprendre ses droits.
Ce sentiment est encore plus marqué quand on se trouve soudain devant le site spectaculaire de Jérusalem, dont les murailles patinées et les blocs de maisons et d'immeubles de pierre dorée caressés de soleil et encadrés d'arbres verts semblent prendre d'assaut un troupeau compact de collines plus ou moins escarpées, clairement issues d'un sol nu et aride. Et malgré ses prétentions sécuritaires, la laide cloison de béton surmontée de barbelés qui serpente capricieusement à travers le paysage pour diviser les secteurs juifs et arabes ne fait rien pour rassurer.
C'est mon voisin californien Alex qui a trouvé la meilleure formule pour ramasser ce que je ressens: «Jérusalem, et Israël en général, c'est un monument tragique à ce que la passion religieuse peut faire de plus extraordinaire... et de plus atroce.» D'un côté les sols pierreux transformés par un effort défiant la raison en jardins, forêts, vergers et pimpants villages fleuris; de l'autre la palpable paranoïa nourrie de haine et de méfiance sectaire qui, au hasard d'un changement de quartier et d'alphabet, d'un détail de costume ou de comportement, pourrit soudain l'atmosphère qui, un moment plus tôt, semblait paisible.
Ce porte-à-faux schizophrène, nous en sommes directement victimes aujourd'hui même: pendant que le rutilant car de tourisme nous balade à travers les splendeurs historiques ou modernes de la métropole des trois grandes religions monothéistes, notre chère amie Janine Euvrard, juive mais vigoureusement pro-palestinienne, vit une toute autre réalité de l'autre côté du «Mur de la Honte» chez sa copine Carole à Ramallah, pourtant distante de quelques kilomètres à peine. Et ni elle, arrivée directement de France en Palestine, ni nous, entrés par un port israélien, ne pourrons traverser la frontière (pourtant officieuse) pour nous retrouver! Il nous faudra attendre Paris dans un mois ou deux...
L'Israélienne grisonnante qui est notre guide fait un peu maîtresse d'école en nous récitant des chapelets de faits instructifs et positifs mais plutôt secs. Cependant, ici et là, son discours laisse percer une angoisse d'une tout autre nature. «Notre prospérité, dit-elle à un moment, est belle à voir, mais artificielle et fragile. Elle vient en bonne partie de l'étranger et n'est réelle que pour une partie de la population; le reste, surtout les jeunes, ont de la difficulté à vivre et sont bien conscients que ça ne pourra pas continuer éternellement comme ceci, toujours en bordure d'un précipice.» Et un peu plus tard, comme une voyageuse l'interroge sur les fameuses «colonies» implantées de force dans des zones qui devraient être palestiniennes: «C'est évident pour la majorité de la population qu'il faudra bien en venir à un accommodement vivable à long terme avec nos voisins arabes, que ce soit par deux États séparés ou autrement (mais comment?). Et que pour y arriver, il devra y avoir des concessions, donc ne pas créer des barrières et des obstacles irréversibles. En même temps, les gouvernants que cette même population persiste à réélire semblent vouloir tout faire pour figer la situation et empêcher le moindre rapprochement. Et je pense que ça doit être pareil dans l'autre camp...»
Un constat troublant, qui ne peut pourtant effacer l'admiration qu'on est contraint de ressentir devant le spectacle d'un pays qui ne cesse de se construire à la force du poignet. Paradoxalement, les chantiers et travaux qu'on voit partout, les grouillements de grues, de bulldozers, de camions chargés de matériaux, au lieu de l'enlaidir, confèrent au décor une vigueur opiniâtre qui est d'une étrange mais véritable beauté.
Somme toute, même bien trop court — nous ferons demain l'impasse sur Haïfa, trop épuisés par la longue tournée d'aujourd'hui—, ce passage imprévu en Israël «valait le détour».


vendredi 25 avril 2014

Revivre Petra

«Revenir d'exil comporte des risques Comme remettre une aiguille dans un vieux disque», chantait Richard Desjardins... et c'est exactement l'état d'esprit dans lequel nous étions à la veille d'un retour très attendu, et un peu craint, à Petra. 
Tout avait pourtant bien commencé à l'entrée de la Mer Rouge. Nous avons doublé la pointe d'Aden et traversé le détroit de Bab El Mandeb juste au coucher d'un soleil splendidement rouge à l'ouest sur une mer toute calme. Et comme je me tournais pour redescendre du pont du 10e à notre cabine, j'ai aperçu à l'Orient juste en face, sur la côte tout juste perceptible du Yémen, un spectacle encore plus glorieux: un lever de la pleine lune immense, parfaitement ronde et orangée qui se détachait tout doucement des collines violettes au-dessus de dunes jaunes sombres tachetées de végétation olive. Je n'ai pu m'empêcher de coller aussitôt la photo sur un message Facebook, en même temps que j'en faisais un croquis rapide en vue d'un tableau à venir.
Après deux longues journées à remonter la Mer Rouge au milieu d'un flux ininterrompu de cargos et navires de toutes tailles et de toutes provenances, nous sommes arrivés au port d'Aqaba, seul débouché maritime de la Jordanie, au fond du golfe du même nom. Sitôt débarqués, un car climatisé nous a emmenés pendant deux heures sur la longue et spectaculaire Route du désert, qui serpente dans un grandiose panorama de montagnes déchiquetées rouges et noires, entre lesquelles se glissent des langues de sable caillouteux ocre.
L'ancien village de Wadi Moussa, porte d'entrée vers le site archéologique de Petra, s'est transformé depuis notre premier passage il y a neuf ans en une ville-champignon touristique qui a bien du mal à préserver un peu de son charme somnolent. 
Nous rappelant le long et difficile chemin en pente qui descend au défilé du Sib, nous avons attendu patiemment qu'on nous trouve une carriole plutôt inconfortable, qui nous a brinquebalés au rythme d'un canasson lymphatique jusqu'à l'antique cité troglodyte en cahotant sur des pavés inégaux, entre les murailles tourmentées du long et étroit défilé aux teintes délirantes, du jaune vif au violet en passant par tous les orange et rouges imaginables.
En débouchant sur la place du Khasnah, nous nous sommes trouvés non pas dans l'impressionnant espace lumineux de notre souvenir, mais au milieu d'un véritable bazar où les étals de camelote plus ou moins artisanale se juxtaposaient aux chameaux accroupis et aux troupeaux d'ânes sellés attendant les promeneurs, dans un brouhaha de milliers de touristes bigarrés se prenant les uns les autres en photo dans des poses figées et répétitives.
Azur, découragée (et secouée par la demi-heure en carriole), s'est assise sur un banc voisin, refusant d'aller plus loin. J'ai décidé de poursuivre tout de même, malgré le vacarme et la chaleur, parcourant à pied la dénivellation assez raide au moins jusqu'au théâtre romain et aux tombeaux royaux un kilomètre en contrebas.
En cours de route, s'est produite dans mon esprit une espèce de transmutation, où j'ai soudain perçu touristes et brocanteurs non pas comme des intrus agaçants, mais comme une réincarnation des Nabatéens, les habitants originaux de la cité. Au lieu d'une ruine bien conservée, celle-ci est redevenue pour moi une ville vivante, parcourue et animée par la foule de commerçants et de chalands volubiles qui devaient constituer sa population il y a deux mille ans! Je les voyais entrer et sortir des temples et habitations creusés dans les rochers aux couleurs fantasques, dans une joyeuse bousculade rendue d'autant plus sympathique que je les habillais (sans doute bien à tort) des pittoresques djellabas et burnous rayés dont affublait ses personnages le dessinateur et peintre écossais de l'ère victorienne David Roberts, de qui je venais d'acheter un recueil de gravures dans le souk à l'entrée. 
Une illusion qui m'a tout à coup rendu la visite non plus pénible, mais enchantée, entièrement différente de notre première expérience il y a bientôt dix ans. Même d'occasionnelles rencontres avec d'autres passagers ou membres d'équipage du Sojourn n'ont pas vraiment troublé ce surprenant rêve éveillé, qui s'est poursuivi pendant une bonne heure, notamment tout au long du marchandage d'un poignard damascène au manche incrusté d'os de chameau, jusqu'à ma remontée vers la place du Khasnah (le merveilleux Trésor aux élégantes colonnes et frontispices rose orangé), oú m'attendait patiemment Azur.
En revenant sur Aqaba en autocar après un lunch banal au chic Mövenpick Hotel du village, nous nous sommes arrêtés à un belvédère-cum-boutique de souvenirs où l'on nous a servi champagne et caviar; heureusement, il suffisait de tourner le dos aux étalages pour contempler la stupéfiante plongée dans une vaste vallée désertique et ombreuse qui s'étendait jusqu'à un cirque de montagnes à l'horizon.
Le lendemain, nous avons repris la navigation sur la Mer rouge pour pénétrer enfin dans le Canal de Suez, en route vers la Méditerranée et la dernière étape majeure de notre périple. À notre grand étonnement, nous nous sommes retrouvés charmés, comme si c'était la première fois, par le décor d'interminables dunes scintillantes de soleil, parsemées de petits ports animés, dont nous n'avions pas gardé le souvenir. Ici et là des postes de garde aux sentinelles armées et des amas de ferraille noircie tordue en des formes fantastiques rappelaient que ce Désert du Sinaï avait été, il n'y a pas si longtemps, un immense et sanglant champ de bataille entre Israéliens et Égyptiens. Derrière nous, de minuscules barques de pêche aux flancs criards semblaient s'amuser à danser sur les vagues produites par les sillages entrecroisés des nombreux navires qui montaient et descendaient le canal à la queue leu-leu.
Petite déception... et consolation certaine: contrairement à ce qui était prévu au départ, nous ne ferons pas escale en Égypte, où la situation politique est jugée trop explosive pour notre sécurité, mais effectuerons plutôt un détour vers Israël. Ce qui veut dire des escales à Ashdod (le port de Jérusalem) et Haïfa, que nous ne connaissions pas.

mercredi 23 avril 2014

Souvenirs quasi somaliens

Les cinq jours en mer se sont déroulés sans incidents, en bonne partie par calme plat. Nous avons longé le sud de la Péninsule arabique, contourné la pointe d'Aden puis remonté la Mer rouge le long de l'Égypte puis de la Jordanie. Nous étions accompagnés par quatre gardes armés à bord, convoyés une partie de la route par des vaisseaux de guerre et surveillés du haut du ciel par un ou deux hélicoptères de combat. Nous ne souhaitions certainement pas de mauvaises rencontres, mais après ce qui nous était arrivé la dernière fois que nous étions passés dans les parages, la question devait se poser.
Pour ceux qui ne nous suivaient pas à l'époque, j'entr'ouvre la page des souvenirs. C'était à l'aube du 5 novembre 2005. Nous dormions encore sur le Seabourn Spirit, qui naviguait au large du Yémen, en route vers Mombasa, Kenya. Soudain, à 5h45, le système de PA du bateau claironne un message en anglais qu'Azur, première éveillée, ne comprend évidemment pas. Elle me pousse du coude, se lève et tire les rideaux de notre hublot panoramique: «Leclerc, viens voir, il y a un drôle de petit bateau qui nous suit de près!»
Drôle, en effet. À pas plus de 200 mètres de notre flanc, c'est un canot de 7-8 mètres poussé par un puissant hors-bord et transportant cinq hommes en jeans, plusieurs le torse nu, le visage à découvert. Un qui pilote, un qui communique avec un talkie-walkie, un qui tient une kalashnikov sur sa hanche, un qui dresse une perche au bout de laquelle est attaché un grappin, et un dernier qui pointe sur nous ce qui ressemble fort à un lance-grenade chargé.
Je me dépêche de prendre une photo (ratée!) puis suggère: «Je pense qu'on ferait mieux de fermer les rideaux...», quelques secondes avant que nous entendions un «boom!» puissant et sentions la coque du navire vibrer juste au-dessus de nous. Une grenade, sans doute.
Le haut-parleur de bord s'active de nouveau: «Ici votre capitaine, nous sommes serrés de près par trois embarcations inconnues qui semblent avoir des intentions hostiles. Tous les passagers doivent se préparer à quitter leurs cabines, les membres d'équipage doivent suivre les consignes de sécurité d'urgence.»
En moins d'une dizaine de minutes, les quelque 180 passagers à moitié endormis sont convoyés vers la grande salle à dîner du 3e et invités à s'asseoir sur le sol, loin des fenêtres, tandis qu'à l'extérieur on entend des crépitements intermittents de mitraille. Des membres d'équipage, courbés en deux, distribuent du thé et du café et s'efforcent de calmer les rares crises de panique qui se manifestent.
Toutes les dix minutes environ, le capitaine (un quinquagénaire norvégien barbu et flegmatique) reprend le micro pour nous informer calmement et précisément du déroulement des événements, contribuant fortement à réduire la tension et à prévenir toute hystérie. Nous apprendrons plus tard qu'il a vécu tout l'épisode nu-pieds, en pyjamas, et que pendant qu'il parlait, la passerelle où il se trouvait était la cible de tirs nourris — heureusement mal ajustés — de fusils-mitrailleurs.
Comme il n'y a aucune arme à bord, les officiers se servent des lances d'incendie et de l'assourdissante corne de brume pour décourager les pirates de nous aborder, tandis que le capitaine fait zigzaguer le paquebot en piquant droit au large, créant une forte houle qui déstabilise les petites embarcations. Son calcul, astucieux, est que les hors-bord sont plus rapides que nous, mais n'ont qu'une réserve limitée de carburant. Quant à leur base d'opérations, un vieux cargo, il est nettement plus lent. Donc, s'il peut les tenir à l'écart tout en s'éloignant de la côte, ils devront bien finir par lâcher prise sous peine de tomber en panne sèche.
C'est ce qui se produit après un peu plus d'une heure, les assaillants rebroussent chemin et nous pouvons remonter à nos cabines tandis que le Spirit poursuit sa route non plus vers Mombasa (où nous n'irons jamais), mais vers les Seychelles où nous passerons une semaine de farniente éhonté à attendre que le navire soit réparé.
Il y avait dans la coque trois ou quatre trous de la grosseur d'un poing, dont un dans le mur d'une cabine (heureusement inoccupée) au-dessus de la nôtre, et l'Observation Bar vitré du dernier étage était totalement saccagé par des salves de mitraillette — les tireurs l'avaient sans doute pris pour le poste de pilotage, situé juste au-dessous...
La nouvelle a fait la «une» de tous les journaux et télévisions du monde: c'était la première fois dans l'ère moderne que des pirates tentaient de prendre à l'abordage un navire de passagers. Dès le lendemain, nous étions inondés d'appels et de courriels de parents et de copains, tous voulant savoir comment nous étions, et bon nombre nous suppliant de rentrer illico au bercail. Mais il n'en était pas question, les fatalistes que nous sommes n'ayant pas été plus affectés que ça par l'aventure — et la suite voisine de celle jadis occupée par son idole Ava Gardner attendait Azur pour une semaine de luxe et volupté au justement célèbre Raffles Hotel de Singapour à la fin de la croisière. Y'a pas un pirate, somalien ou autre, qui allait l'empêcher de vivre ça!

lundi 14 avril 2014

Aux confins de l'Arabie

Faire escale à Oman, c'est effleurer un monde particulier, quasi lunaire, où les réalités quotidiennes n'ont que bien peu en commun avec les nôtres. Celui de la Péninsule arabique dont il constitue la rive méridionale, au-delà de l'immense et quasi infranchissable «Quartier vide» désertique qu'il partage avec ses voisins saoudiens et yéménites.
Le quai de béton sans trace de vie où nous accostons à Salalah, deuxième ville et premier port du pays, est d'une blancheur aveuglante sous un soleil matinal déjà brûlant et éclatant, et parcouru de tourbillons de poussière à mi-chemin entre tornade saharienne et poudrerie hivernale québécoise. Arrivent peu à peu, pour saisir et fixer nos amarres, des ouvriers en combinaisons orange d'une seule pièce qui ont des airs de scaphandres spatiaux, d'autant que plusieurs d'entre eux ont le visage voilé d'un foulard sombre et les yeux couverts de lunettes noires.
Une caravane bigarrée d'autocars hauts sur pattes surgit pour nous attendre à quelques pas de l'échelle de coupée, avec un guide en burnous clair et bonnet cylindrique plat à l'attention devant chaque véhicule. Le nôtre, qui doit avoir la cinquantaine, se présente: Rachid, ancien travailleur du désert recyclé dans le tourisme, heureux époux en secondes noces d'une quadragénaire Russe convertie à l'Islam... et rencontrée sur l'Internet!
Nous traversons rapidement la périphérie de la ville portuaire plate et blanche pour suivre une autoroute peu fréquentée qui serpente entre des collines brûlées en route vers, apparemment, nulle part. Ici et là quelques bâtiments isolés puis, immanquablement, l'exclamation jaillit un peu partout dans le car: «Regardez! Des chameaux!» tandis que s'arment les appareils-photo. Rachid se met à rire: «Ne vous en faites pas, si vous ratez ceux-là, vous en verrez bien d'autres.»
La route se termine effectivement nulle part: sur un rond-point devant le promontoire ocre qui barre le bout d'une interminable et large plage de sable doré où viennent mourir de longues vagues d'un bleu-vert photogénique aux crêtes immaculées. À notre droite, des dizaines de petits pavillons de tissu plastique luisant, visiblement inoccupés. À gauche, sur la rive même, un café aux airs de blockhaus dont la vaste terrasse n'abrite que quatre ou cinq clients. Sur semaine, explique le guide, il n'y a généralement personne ici, sauf en juillet et août, quand les Arabes des pays voisins viennent y chercher un relatif refuge contre les chaleurs infernales (50 degrés, parfois plus) de l'intérieur.
La plupart de nos compagnons de voyage grimpent la rampe qui ceinture la falaise jusqu'à des «trous de souffleur» dont la marée montante fait jaillir des panaches d'écume. Quelques-uns d'entre nous, qui avons vu ce spectacle ailleurs (aux Antilles, à Hawaii, en Australie...), nous contentons d'un thé à la menthe à la terrasse.
Après l'inévitable pause-photo, nous repartons en serpentant dans les creux des collines, qui deviennent bientôt des monts escarpés et dénudés, entre lesquels s'enfoncent des ravins souvent désertiques sous un ciel d'un bleu implacable. Pour plusieurs, c'est le premier contact avec la dure et prenante majesté du désert. Pour moi, c'est une heureuse replongée dans les souvenirs de la route des oasis marocaines et du Grand Sud algérien de Tamanrasset.
Au bout de trois-quarts d'heure de montée, nous arrivons à notre seconde étape: la montagne de plus de 800 mètres que couronne le Tombeau de Job, millénaire pélerinage fréquenté aussi bien par les Juifs (sauf les Israéliens, interdits d'entrée en Oman) et les Chrétiens que par les Musulmans. Derrière une sobre petite mosquée, le site est d'une belle simplicité. Un édicule cubique couvert de tuiles bleutées mais sans ornements, flanqué d'une petite cour, protège une dalle enfoncée dans le sol et recouverte d'un tapis vert brodé d'or. À l'entrée s'alignent les douzaines de paires de chaussures des visiteurs.
Dans le jardin de la mosquée et le stationnement attenant, flânent une demi-douzaine de chameaux minces et élégants, qui viennent curieusement mais amicalement renifler les touristes en train de rembarquer.
Tandis que nous redescendons vers Salalah, Rachid nous instruit sur l'étrange sort des chameaux omanis — qui sont en fait des dromadaires. Il en existe trois espèces, les roux les plus communs que nous croisons partout, les «chameaux de course» d'un prix stratosphérique qui sont élevés spécialement à grands frais pour leur vitesse, et les noirs, plus grands et plus endurants mais en voie de disparition, qui étaient les montures traditionnelles des guerriers des tribus du désert.
«Les chameaux, poursuit-il, ne sont pas des animaux sauvages mais appartiennent tous à un propriétaire spécifique, comme les chevaux. Chaque famille en a au moins un, souvent plusieurs. Ce sont des bêtes extraordinaires, d'une résistance et d'une frugalité légendaires, qui ont été pendant des siècles et des siècles un élément essentiel de la vie des Arabes surtout nomades. Ils étaient montures, bêtes de trait, bêtes de charge, guides dans le désert. Leur chair nous nourrit, leur lait nous abreuve et nous réconforte. Même leurs excréments peuvent servir de combustible.
«Le drame, c'est qu'ils ont de moins en moins place dans nos existences modernes, sédentaires, équipées de résidences urbaines, d'automobiles et de camions, alimentées de supermarchés et d'importations. Nous n'avons plus d'espace où les garder... et les jeunes générations ne veulent rien savoir de les élever, de les nourrir, de les brosser et de les entretenir. Si bien que nous sommes obligés de les abattre par milliers...»
Entre-temps, le car est arrivé à notre prochaine destination, le souk à l'encens. Celui-ci, secrété par des arbustes poussant à l'état sauvage dans les collines du voisinage, a longtemps été à l'origine de la légendaire prospérité d'Oman. Il était vendu littéralement à prix d'or pendant des millénaires à des acheteurs d'Égypte, de Mésopotamie, d'Israël (la Reine de Saba chérie par Salomon était prétendûment de la région), puis d'Inde, de Chine, de Grèce, de Rome et de Byzance. À la fois parfum, cosmétique et médicament, il jouait un rôle important dans les cérémonies de maintes religions — dont l'Église catholique de notre enfance.
Maintenant produit dans plusieurs régions du monde et supplanté ici par d'autres industries (gaz naturel, pétrole...), il continue de faire vivre quelques centaines de commerçants installés entre le centre-ville et le port dans un souk modernisé, mais dont la tradition veut qu'il soit toujours à l'endroit même où se déroulait le même négoce il y a trois mille ans!
Pendant que nous revenons à travers la circulation beaucoup plus dense vers notre navire, Rachid complète son topo sur l'Oman d'hier et d'aujourd'hui. C'est un royaume héréditaire relativement paternaliste et prospère, où la présence d'un Parlement élu et d'un système de sécurité assez généreux semble assurer une paix sociale plutôt stable: éducation gratuite jusqu'à l'université, régime de santé universel, retraite à 60 ans pour tous ceux qui ont travaillé au moins quinze ans... mais pas d'assurance-chômage et une justice sévère et expéditive.
Les femmes ont plus de droits que dans la plupart des pays voisins (notamment ceux de conduire une voiture et de sortir seules), mais les traditions et les règles religieuses maintiennent dans les structures familiales et sociales un tribalisme anachronique et patriarcal. Les familles étendues partagent un même toit (ce dont témoigne la taille considérable des habitations, même chez les gens modestes), les fils adultes étant pratiquement forcés de demeurer chez leurs parents même une fois mariés et pères à leur tour, tandis que les filles, à leur mariage, échangent leur famille pour celle de leur mari.
C'est presque avec soulagement que nous quittons cet univers particulier et assez rigide pour le confort et le laisser-aller américains du Seabourn Sojourn. Nous y passerons les cinq prochains jours en haute mer jusqu'au fond de la Mer Rouge et du Golfe d'Aqaba, où nous comptons bien revoir les antiques merveilles de Petra.


vendredi 11 avril 2014

Les Mystères de l'Inde...

Si Hong-Kong et Ho Chi Minh Ville nous ont impressionnés, comment qualifier le choc qu'a été une seule journée d'immersion dans le gigantesque maelstrom humain qu'est Mumbaï-Bombay? 
À la fois Paradis, Purgatoire et Enfer dantesques et artificiels, entassant ses 22 millions d'habitants sur une presqu'île tout en longueur, plus petite que Montréal et formée d'un semis d'anciennes îles si bien accolées que personne ne semble plus savoir où étaient leurs limites. Presque entièrement construite par les Anglais en partie pour eux-mêmes, mais principalement pour une population «indigène» importée autant du lointain Iran que des royaumes indiens limitrophes et de la Chine voisine-ennemie, dans un style qui mélange inextricablement (et avec une improbable harmonie) Occident et Orient.
À côté de luxuriants Jardins suspendus d'où l'oeil se perd sur un océan d'immeubles ultramodernes se dressent dans un isolement sacré les cinq «Tours du Silence» où, aujourd'hui encore, les Parsis zoroastriens déposent leurs morts pour que viennent les dévorer les dizaines de bruns vautours qui tournoient sans arrêt au-dessus des riches résidences du quartier riverain.
Ailleurs, au bout d'une ruelle si étroite que n'y passent que vélos et mobylettes, on est transporté de quelques siècles et de trois continents vers des pâtés de maisonnettes vivement colorées aux pignons ornés et aux escaliers extérieurs fantaisistes, tout droit sorties d'un bourg portugais du temps de Vasco de Gama ou de Camoëns. Au-dessus de leurs toits jaillissent sans discontinuité des bouquets de gratte-ciels étincelants.
Toute la journée, notre guide Dilshad, délicieuse et diserte musulmane en sari jaune et orange, nous a promenés d'un tel paradoxe à l'autre comme si tout ça était parfaitement naturel et obéissait à une logique interne ésotérique dont seuls les habitants de la mégapole indienne peuvent avoir la clef.
Devant le port se dresse la très rococo Porte de l'Inde, par où passaient jadis tous les voyageurs débarquant des voiliers puis des paquebots venus de tous les horizons. Juste en face, l'entrée de l'immense, élégant et luxueux Hôtel Taj Mahal est assiégée par un cortège de Rolls, Mercédès et autres Jaguars aux vitres desquelles toquent sans arrêt de petites mendiantes aux yeux noirs immenses, avec chacune un poupon d'un an ou deux solidement arrimé à l'épaule. 
Ce fut il y a quelques années le théâtre d'une spectaculaire et prolongée prise d'otages... au cours de laquelle, nous raconte Dilshad, les habitués du quartier continuaient leurs petits traffics sous les murs mêmes de l'hôtel quand ils n'entraient pas casser la croûte dans un des restaurants renommés, pendant que le reste du monde retenait son souffle devant les images dramatiques des manoeuvres de troupes d'élite pour libérer les touristes otages et neutraliser les terroristes qui les détenaient quelques étages au-dessus de leurs têtes!
Trois kilomètres plus loin, du haut d'un pont routier encombré, nos regards plongent sur l'impossible étendue d'un lavoir en plein air. Ici, tout le quartier vient jour après jour porter ses vêtements aux quelque 5000 lavandières qui se partagent les 1700 vasques de pierre — sans électricité — où, comme le faisaient il y a plus de cent ans les ancêtres qui leur ont légué ce métier et ce «privilège» héréditaires entre tous, elles battent sur la roche plate draps et chemises avant de les étendre par-dessus leurs têtes pour sécher au soleil et au vent.
Je pourrais continuer à l'infini, sautant du Palais de Justice dont les arcades néo-gothiques semblent danser dans un jardin tropical et des temples financiers bardés de marbre et de bronze aux marchés complètement anarchiques qui empiètent sur des rues déjà engorgées, au-dessus desquelles penchent dangereusement de hautes maisons de bois délabrées qui semblent ne tenir que par le miracle de périlleux échaufadages de perches de bambou attachées les une aux autres par des bouts de corde. En passant par la blanche majesté du mausolée de Hadji Ali, saint musulman dont le temple (fréquenté par les croyants de toutes les religions, précise Dilshad) n'est accessible qu'à marée basse car il est construit au large d'une rive entièrement occupée par des centaines de commerces hyper-achalandés par l'afflux des pélerins.
Le seul dénominateur commun de toutes ces invraisemblances est la vitalité irrépressible qu'on sent partout et chez tous. «Vous voyez ce vieux qui traîne dans la cohue automobile une charrette à bras chargée de sacs de riz et de légumes? demande Dilshad. Je le connais, il vient tous les jours faire ses livraisons des limites de la banlieue, à vingt kilomètres d'ici. Mais avant de le plaindre, il faut savoir qu'un de ses fils a déjà une camionnette vieille mais fonctionnelle, achetée avec l'argent de cette activité. Et je ne serais pas surprise que bientôt son petit-fils soit propriétaire d'une flotte de camions réfrigérés...»
Pour nous permettre de souffler un peu à mi-journée sans nous sortir du bain de magie de Mumbaï, elle nous avait emmenés luncher chez Trishna, qu'elle nous a décrit (sans vraiment exagérer) comme le meilleur restaurant de fruits de mer de la ville. Je soupçonne qu'elle avait préparé son coup: malgré l'afflux de gourmands qui se présentaient en même temps que nous à la porte de la salle élégante et plutôt intime dans une étroite rue proche du centre financier, nous nous sommes trouvés sans attendre assis à une table confortable, non loin des fourneaux. 
Je ne vais pas m'étendre (encore une fois? diront certains lecteurs de ma famille) sur les charmes et les surprises de la cuisine mangaloréenne pratiquée ici, mais de la soupe épaisse de fruits de mer en passant par des poissons au tandoori et deux variétés de crabe désossé (moyennement et plus épicé) enroulées dans du pain mince ou des galettes de riz vaporeuses, jusqu'à la glace au lait aux multiples parfums, tout était délicieux... et abondant. Comme la plupart des autres convives, Dilshad ne s'est pas gênée pour faire empiler nos savoureux restes dans l'équivalent local d'un «doggy bag» à l'intention de sa — nombreuse — famille.
Quand elle nous a enfin déposés à la gare maritime juste avant le coucher du soleil, nous étions épuisés mais ravis des images multiples et contradictoires qui nous tournaient dans la tête.
Cochin, notre première escale indienne trois jours plus tôt, c'était une tout autre histoire. Nous y étions passés il y a bientôt dix ans, alors que ce n'était qu'une petite ville somnolente apparemment entièrement concentrée sur les profits à tirer des paquebots de croisière. Ceux-ci venaient nombreux s'y amarrer, pour une raison qui nous paraissait inconnue et inconnaissable... à moins que ce ne fût pour offrir à leurs passagers un échantillon de ce qu'on a méchamment mais justement appelé le «tourisme de la misère». 
Je me souviens en particulier d'une visite au marché, où à travers une nuée de gamins aux mains tendues, nous avions été littéralement pourchassés pendant un solide quart d'heure par un pêcheur en guenilles qui tentait piteusement de nous fourguer à prix minime un gigantesque thon (au moins vingt livres) qu'il portait sur l'épaule. Et Marie-José avait été plus choquée encore par la vue d'une septuagénaire (au moins) en joli sari mauve qui balayait la rue poussiéreuse tandis que sa petite-fille (probablement) rançonnait les voyageurs émus par le tableau.
Autant dire que nous n'avions pas très envie d'y redébarquer. C'est donc du haut des ponts-promenades du Sojourn que nous avons pu constater que, si le centre «historique» avec ses deux ou trois monuments de l'ère portugaise n'avait pas changé, les alentours présentaient tous les signes du développement touristique à tout va. Routes et jetées en construction, hôtels-resorts tentaculaires, condos vacanciers poussant en hauteur comme des champignons sans souci du paysage... Raison de plus pour ne pas y remettre le nez.
Goa, deux jours plus tard par contre, nous a fait une tout autre impression. Mais c'est probablement parce que nous l'avons abordé et vu d'un autre oeil. Le Sojourn a accosté assez loin de la ville principale de Panjim (ou Panaji, selon la langue locale adoptée) qui est la troisième capitale successive de ce petit État de moins d'un million et demi d'habitants, autrefois le coeur de l'empire portugais des Indes orientales.
Au lieu de nous rendre en ville, ou dans une des nombreuses stations balnéaires qui envahissent graduellement les magnifiques plages de la côte, nous avons choisi de ne visiter que le site du Vieux Goa, la principale ville de l'ère portugaise qui avait succédé à Goa Velha, la forteresse précédément tenue par les occupants arabes du 15e siècle.
Un taxi assez petit mais confortable, dont le jeune chauffeur affichait son catholicisme par un chapelet bleu clair accroché au rétroviseur, nous a donc pris à la sortie du port de Vasco de Gama. Il nous a menés, d'abord sur une grand-route large et pavée puis sur d'étroits chemins poussiéreux, à travers un intérieur des terres sans la moindre prétention touristique. 
Après le premier choc d'une évidente pauvreté et d'équipements rudimentaires, nous nous sommes laissés charmer par une nature assez extraordinaire, luxuriante au-dessus de nos têtes (cocotiers, palmiers, arbres à pain, manguiers, figuiers...) et toute de terre rouge dénudée à nos pieds. Dans laquelle s'enchâssaient une multitude d'habitations pauvres ou riches, dont la caractéristique commune était d'être clairement habitées par des familles étendues. En effet, presque toutes comportaient un corps principal, souvent sur deux étages, sur les flancs ou autour duquel se greffaient deux, trois et jusqu'à une demi-douzaine de petits bâtiments annexes, parfois encore en cours de construction.
Après trois-quarts d'heure de ce qui aura été notre seul passage — insuffisant, mais fascinant tout de même — dans l'Inde rurale, nous avons débouché sur l'emplacement d'«Old Goa», un site du Patrimoine mondial de l'UNESCO qui le mérite amplement. À cause de la chaleur intense et par manque de temps, nous n'avons visité réellement que la superbe basilique rouge et brune du Bom Jesus avec ses spectaculaires plafonds de bois et son majestueux autel de bois doré. Pour le reste, nous nous sommes contentés d'admirer de l'extérieur la blanche cathédrale à la tour écroulée et son évêché et le couvent de Sao Cajetan, avec son église rappelant Saint-Pierre de Rome.
Mais le plus remarquable dans le Vieux Goa n'est pas ce qui s'y trouve, mais ce qui n'y est pas. À voir ces quelques ruines, magnifiques il est vrai, se dressant au milieu de terrains vagues bordés de loin par une petite bourgade consistant pour une bonne part en boutiques de souvenirs et bondieuseries, il est impossible d'admettre qu'on se trouve au centre de ce qui a été une des grandes cités coloniales du 16e au 18e siècles, rivalisant avec Lisbonne même et surpassant Rio de Janeiro!
Et le plus étonnant, c'est que Goa a pratiquement disparu sans jamais avoir été victime d'un séisme, incendie ou autre cataclysme. Elle a été, tout simplement, abandonnée graduellement et volontairement entre 1750 et 1850 par son presque quart de million d'habitants, écoeurés d'être décimés par les malarias, syphilis et autres choléras dus surtout à un environnement insalubre et à des habitudes sanitaires douteuses!
Voilà pour l'Inde, dont nous sommes bien conscients d'avoir à peine effleuré l'infinie et riche complexité. Nous sommes seulement un peu frustrés d'avoir raté le Taj Mahal. Mais l'excursion qui s'y rendait demandait trois jours, quatre vols en avion, deux changements d'hôtels et de multiples trajets en autocar à des heures impossibles. Il fallait de plus faire l'impasse sur Goa et nous contenter d'une demi-journée à Mumbaï. Après avoir longuement hésité, nous y avons renoncé.
La seule autre nouvelle digne de mention est que l'Inde représentait la dernière escale majeure de notre quasi-tour du monde. Cela fait qu'encore une fois, nous avons perdu près de la moitié de nos compagnons de route, qui ont été remplacés par un nombre comparable de nouveaux-venus. Dans notre petit «quartier» du cinquième pont avant, le changement n'est pas énorme, puisque près de la moitié de nos voisins font comme nous le trajet au complet, et que deux autres couples, montés à bord en Australie et à Hong-Kong, vont également jusqu'à Venise, où nous débarquerons tous dans trois semaines...

jeudi 10 avril 2014

Parenthèse Québec

Ce n'est pas que j'en aie très envie, mais les tristes nouvelles électorales québécoises semblent avoir suspendu mes ardeurs pour le récit de voyage — j'ai l'impression que tant que je n'y aurai pas réagi, ma plume restera paralysée pour aborder les intéressantes péripéties des escales indiennes des tout derniers jours.
Disons d'abord que le résultat catastrophique était hélas prévisible. Une petite crête pas très explicable dans les sondages, sans véritable projet ni nécessité perçue, n'est jamais une bonne base pour déclencher un scrutin — mes souvenirs de vieux journaliste politique m'en fournissent trop d'exemples. Mme Marois aurait mieux fait de s'en tenir à son principe d'élection à date fixe.
Ajoutez à cela que le prétexte choisi, une «charte des valeurs québécoises» qui prêtait fortement à controverse, si bonnes qu'aient pu en être les intentions, était pour le moins risqué. Et Pauline Marois, pas mauvaise du tout comme première ministre, a démontré de si piètres qualités comme «campaigner» que la fois précédente, elle avait failli transformer en défaite serrée ce qui réunissait toutes les conditions d'une ample victoire.
Que le résultat soit catastrophique pour le Parti québécois va de soi, et pas seulement en termes de nombres. Son projet est de plus en plus embrouillé et s'avère de moins en moins convaincant, du moins tel que présenté, pour les nouvelles générations et les nouveaux venus.
Sa clientèle se trouve réduite à un dernier carré central qui lui offre peu de potentiel de croissance, sa droite ayant été avalée par la CAQ et sa gauche étant grugée petit à petit par Québec Solidaire... probablement sans espoir de retour. Elle est, de plus, vieillissante — alors que le parti avait jusqu'ici représenté la jeunesse et l'avenir —, son personnel dirigeant de même. La nature même de sa «cause» réclame un leader naturel et enthousiasmant, et si le PQ croit l'avoir trouvé en l'homme d'affaires Pierre-Karl Péladeau, ma conviction est qu'il s'enfoncera dans un cul-de-sac, peu importent les qualités (et les défauts) de l'homme.
Mais ce n'est pas le sort d'un parti qui m'attriste le plus. C'est le constat que les idées progressistes qui devraient convaincre et enflammer la masse populaire à qui elles profiteraient ne font plus recette. Est-ce dû à leur nature même (comme partout au monde ou presque, les débats politiques au Québec ont perdu tout contenu idéologique dans le bon sens du terme) ou au langage souvent académique et «codé» dans un vieux vocabulaire de gauche de ceux qui les défendent, en l'occurence les porte-drapeaux pourtant admirables sous d'autres aspects de Québec solidaire? Le fait que plus de gens déçus du PQ se soient laissé séduire par la rhétorique vide et simpliste mais prétendûment «moderne» d'un François Legault totalement anachronique parle de soi.
Je regrette aussi, bien sûr, le dur coup porté au projet de pays. Personne ne semble vouloir refaire la démonstration, pourtant relativement facile et plus nécessaire que jamais, que le seul avenir positif pour le Québec repose dans l'indépendance la plus complète possible face à l'alarmante dérive vers la droite passéiste néo-américaine du Canada de Stephen Harper.
De fait, je persiste à croire que, comme je l'écrivais il y a plus de vingt ans dans «Le Simple bon sens» et comme Amir Kadir a semblé le dire en campagne (sans être compris, bien sûr), la souveraineté du Québec et les inévitables tractations qui s'en suivraient avec le reste du pays sont ce qui pourrait arriver de mieux au Canada même: quelle qu'en soit l'issue, c'est la seule façon efficace de briser le carcan constitutionnel vétuste que nous a légué Pierre Elliot-Trudeau.
Face à ces désolants constats, y a-t-il un peu de positif à tirer de ce qui s'est passé ces jours-ci chez nous (et dans l'autre chez nous qu'est la France, au lendemain d'élections locales qui pourraient donner lieu à une analyse similaire où la relation France-Europe remplacerait celle de province-pays)? La réponse, curieusement, est que oui.
Comme le notait avec acuité sur Facebook l'ami Jean Carette, il se peut que ces tristes scrutins soient l'indice d'une nouvelle méfiance justifiée des électorats envers nos vieux schèmes politiques bourgeois élitistes. On peut alors les apparenter à l'avertissement un peu cryptique qu'avait été, il y a trois ans au Québec, le brutal remplacement d'un Bloc québécois désuet par un NPD entièrement imprévu. Et aux soudaines alternances droite-gauche et vice versa qu'on constate presque à chaque coup, dans l'ensemble des pays occidentaux, depuis la catastrophe économico-politique de 2007-2009.
Ces résultats ne sont pas, quoique veuillent le prétendre les commentateurs établis, «accidentels». Ils ont comme élément commun frappant que les renversements d'allégeance sont brusques et dépassent de loin, statistiquement, ceux qu'on constatait dans tous les mêmes électorats depuis des décennies. Comme si les masses de citoyens sentaient instinctivement qu'aucune des cliques politiques en présence n'avait ni perception claire ni solution appropriée pour les crises que nous traversons. Mais puisqu'on ne leur offre aucun mécanisme alternatif pour y faire face, ils doivent se rabattre sur de simples changements de personnel dont ils devinent confusément qu'ils ne changeront rien au fond.
Si c'est le cas, on peut espérer (ou craindre?) dans le moyen et long terme que ces mouvements de portes tournantes ou de chaises musicales ne soient que le prélude à des bouleversements politiques autrement plus profonds, comparables à ceux de l'ère des Révolutions de la fin du 18e siècle au début du 20e. Avec l'émergence d'un nouveau mode de fonctionnement entre le peuple et le pouvoir dont nous n'avons même pas encore l'intuition.
Vous pourrez bien m'accuser de jouer les Cassandre... et vous n'aurez pas tout à fait tort. Mais ma défense est que, comme Cassandre, je ne fais pas exprès pour prévoir sinon le pire, du moins le plus dramatique: en vieillissant, on dirait que ma vision s'aiguise sur le long terme. Et n'oubliez pas que les prévisions de Cassandre avaient la fâcheuse habitude de se réaliser.
Malheureusement ou pas, je ne m'attends pas à vivre assez longtemps pour savoir si moi aussi, j'avais raison...


samedi 5 avril 2014

Piano, piano, Colombo

Les mondanités et la célébration de nos cinquante ans de vie ensemble se sont poursuivies (et terminées?) hier soir par un dîner assez romantique au Restaurant chic du quatrième. Depuis plusieurs jours, j'avais comploté avec le maître d' français Barthélémy pour qu'il nous concocte un menu autour d'un plat que Marie-José adore, le foie de veau rosé au vinaigre de framboises. Curieusement, aucune des tables du bord ne sert jamais d'abats. Ni tripoux ni andouillette ni boudin noir bien sûr, mais pas même un rognon-moutarde ou un foie poêlé (avec du bacon, à la limite).
J'ai eu enfin gain de cause hier, et comme le style vestimentaire du jour était «elegant casual», nous nous sommes quelque peu déguisés: pantalon de velours noir et chemisier vaporeux à paillettes (acquis à Honolulu) d'une part, complet tropical écru (taillé sur mesures lors du passage à Hong-Kong) et chemise sport crêpée noire (achetée le jour même au Sri Lanka) de l'autre. Ça faisait contraste avec le négligé «fifties» de la veille.
Nous avons d'abord souligné au kir royal avec un peu de nostalgie, du haut de l'Observation Bar du 10e, le départ de Colombo dans un coucher de soleil rouge sang et gris fer. En nous offrant ses félicitations, le vieux Tom a blagué que «de toute façon, c'est le deuxième cinquantenaire qui est le meilleur!». On verra bien. Puis nous sommes descendus au Club du 5e pour un intermède musical du sympathique duo MoJo. Azur a eu droit à «la Mer» de Trenet en demande spéciale... en anglais, of course! De là au restaurant, où le pianiste Dimitri devait venir nous rejoindre — il ne s'est jamais montré, ce qui ne nous a pas chagrinés outre mesure dans les circonstances.
Après un consommé de queue de boeuf et une microscopique mais délicieuse poitrine de caille sautée au vin liquoreux, est venu le plat principal, arrosé d'un assez subtil sangiovese toscan. Le chef avait ajouté quelques framboises fraîches à la sauce au vinaigre, et accompagné le foie un rien trop cuit d'un gratin dauphinois et de haricots verts on ne peut plus classiques. Bon résultat, mais pas le meilleur en toute honnêteté: le foie de veau épais poêlé sur purée à l'ail à la Parisienne de Vagenende, boul. Saint-Germain près de l'Odéon, demeure dans une classe à part.
La veille au soir, j'étais allé seul voir un des bons concerts du voyage, celui de la pianiste vietnamienne Van Anh. Elle jouait d'abord en solo la Grande polonaise et un des nocturnes moins connus de Chopin, puis du Tchaikovsky et du Rachmaninoff. Ensuite, avec le concours du mini-orchestre de bord, quelques pièces plus récentes, dont une de ses compositions et une variation de je ne sais qui sur, assez bizarrement, «Sous le ciel de Paris». Cette jeune femme a une belle sensibilité et surtout des mains incroyables, longues et puissantes dans leur élégante souplesse. Un écran géant à côté de la scène les montrait constamment en gros plan, fascinant.
Le concert terminé, j'ai retrouvé par hasard Van Anh, simple, vive et amusante, se détendant avec le groupe des musiciens au bar du 5e, que nous avons fermé vers les une heure et quelque du matin. Après avoir causé de tout et de rien, de son Saïgon ancestral qu'elle chérit (même si elle est née et a grandi en Australie), de Venise qu'elle adore, de ses projets d'un mini-orchestre de chambre et, bien sûr, de la musique sous toutes ses coutures. Une excellente fin de soirée.
Cela ne m'a pas empêché hier matin de me lever assez tôt pour voir l'arrivée à Colombo, Sri Lanka, une ville dont j'avais toujours rêvé — et qui ne m'a pas déçu.
Nous avons pris un bus d'excursion qui nous a promenés pendant plus de deux heures dans divers coins d'une métropole de taille moyenne (3/4 de million d'habitants, 2,3 millions avec la périphérie) mais animée et chaleureuse. Avant d'aborder les beaux quartiers historiques et gouvernementaux, le guide Dilib a eu la bonne idée de nous faire faire le tour du voisinage du port, populaire et grouillant, puis de l'immense marché en plein air aux odeurs, couleurs et bruits variés et puissants.
Le contraste avec le bord de mer aux vertes pelouses et les grandes avenues monumentales tracées par les colonisateurs anglais n'en a été que plus frappant. La longue guerre civile avec la minorité tamile n'a laissé que peu de traces physiques; la dernière, un haut mur qui entourait la plus grande partie du magnifique parc central, a été abattue récemment, un symbole de la paix et de la liberté de mouvement retrouvées que, d'après notre guide, même les Tamouls très nombreux dans la ville ont accueilli avec soulagement.
Le régime socialiste assez bienveillant mais fortement népotiste (des cliques familiales s'y succèdent au pouvoir sans interruption depuis six décennies) a préservé les temples et stupas traditionnels du bouddhisme dominant aussi bien que les élégants immeubles publics de style colonial victorien laissés par les Britanniques. Il y a ajouté sa bonne part de grands blocs administratifs, parfois inspirés d'un plat soviétisme, mais avec ici et là une note gracieuse fournie par une décoration sculptée de plantes et d'animaux mythiques.
Il s'attache maintenant à récupérer, avec l'aide d'entrepreneurs privés, les vestiges plus rares et plus anciens des occupants portugais et hollandais des 16e au 18e siècles, notamment un bel hôpital à colonnes de brique brune aux toits de tuile rouge qui renaîtra comme galerie de boutiques à la mode.
Il a surtout laissé vivre de beaux et vastes espaces verts qui trouent agréablement un tissu urbain assez dense, aidé en cela par une multitude de plans d'eau, de rivières et de canaux. Un nouveau quartier commercial d'immeubles largement vitrés où percent quelques gratte-ciel d'une hauteur raisonnable ajoute une touche de modernité qui, pour l'instant, est plutôt la bienvenue.
La circulation est assez dense, même s'il y a peu d'automobiles et bien moins de motos que, par exemple, à Bangkok et surtout Ho Chi Minh Ville. Ici, ce sont les camions, les autobus vieillissants et surtout les myriades de taxis tuks-tuks à deux places qui créent l'encombrement. À travers cela, dans une lourde et humide chaleur, foncent allégrement des piétons de tous les âges et des deux sexes en costumes bien colorés. Les femmes y sont aussi nombreuses, et aussi entreprenantes, que les hommes — l'héritage des visionnaires lois sur l'égalité adoptées dès les années cinquante par la première ministre Bandaranaike est encore vivace.
«Aïwa bo'wan», nous remercie en joignant courtoisement les mains en fin de trajet le souriant Dilib. Mais c'est certainement à nous de le remercier. Je ne sais si c'est le tempérament local ou sa personnalité propre, mais le mélange d'érudition teintée d'humour parfois critique, de disponibilité (il parcourait régulièrement l'allée centrale du bus pour répondre aux questions individuelles) et, plus rare encore, de discrétion (il avait le merveilleux talent de se taire quand il n'avait rien à dire) en fait un des tout meilleurs guides rencontrés — et trop souvent subis — au long de la croisière.
«Aïwa bo'wan, Dilib.»
Petit p.s. martiniquais: «Colombo» est aussi le nom d'un plat antillais traditionnel, un cari assez épicé (de porc, de mouton ou de cabrit — chevreau) dans lequel intervient délicieusement la mangue verte. Devinez d'où vient le nom? Assez improbablement d'ici même, amené par les «koulies», les travailleurs cinghalais et tamouls importés par les planteurs martiniquais pour remplacer dans les champs de canne les noirs libérés de l'esclavage après 1848.

jeudi 3 avril 2014

La Fête à bord et à tribord

Trois jours de suite en pleine mer. Les premières fois que ça se produit, on dit «Ouf!» et on en profite pour récupérer. Mais après trois mois de cette routine (ou lorsqu'on est plein de jeunesse et d'énergie), ça finit par lasser et les équipages de paquebots doivent se creuser la tête pour tenir occupés leurs centaines, parfois leurs milliers, de passagers devenus turbulents. Ce qui me donne l'occasion de glisser un mot sur certains aspects du style de vie à bord.
Hier soir sur le Seabourn Sojourn, la Directrice de croisière Jan et ses adjointes Sophie et Heather avaient choisi, pour passer le temps, d'organiser une soirée sur le thème des «Rocking Fifties», d'Elvis Presley et Little Richard jusqu'à (en débordant un peu) les Supremes et les Beatles...
Le buffet de La Colonnade avait été transformé, par l'addition de rubans chromés et de papier-crêpe pourpre et vert virulent judicieusement positionnés, en un diner de l'après-guerre. Une soixantaine d'invités triés sur le volet y prenaient place devant des menus inscrits sur d'anciens albums vinyle réimprimés à leur nom. On débutait donc la soirée en dégustant des ice cream sodas aux fraises ou au chocolat accompagnés de cheesies, de pelures de patate gratinées et autres ailes de poulet frites, le tout servi par un personnel déguisé en jeans au bas replié et t-shirt (avec l'inévitable paquet de cigarettes troussé dans le haut de la manche). Suivaient soit des chili dogs ou des hamburgers michigan-frites, soit un pain de viande sauce brune «façon maman» ou des spare ribs dégoulinants de sucre caramélisé, pour terminer avec un banana split ou un sundae à la guimauve. Rien que de très bon pour l'embonpoint!
La «cream de la cream», dont nous étions (ben voyons!), sortait ensuite se mêler au bas peuple déjà attroupé autour de la piscine centrale dont un bout était transformé en scène de spectacle. Le mini-orchestre autour de notre copain pianiste Dimitri et de la corpulente et talentueuse saxophoniste avait déjà commencé à chauffer la salle sur des airs de Bill Haley et cie.
Un nombre étonnant de passagers s'étaient costumés pour l'occasion: tatouages sur les biceps, pedal-pushers, pantalons toréador et même deux ou trois crinolines. Assez, en tout cas, pour que la sauce se mette à prendre dès que la chanteuse Elise et ses congénères Roy, Leanne et autres ont pris le micro pour des «covers» assez réussis de «Heartbreak Hotel», «Let's Twist Again», «Johnnie Be Good», «Little Susie», «Blue Suede Shoes»...
En quelques secondes, négligeant les oscillations pourtant perceptibles que la vague imprimait au plancher de danse, les mémés enveloppées et les papys déplumés se sont mués en teenagers infatigables, virevoltant dans un jive retrouvé par miracle (ou réappris lors des cours donnés le matin par le capitaine Dexter en personne). Après un hoquet d'hésitation, les plus jeunes, quadras et quinquas, se sont pris au jeu et sont entrés dans la ronde, suivant le serpent ondulant mené autour de la piscine par la rousse grand-mère Sandy.
Azur elle-même a oublié instantanément sa canne et son équilibre précaire pour céder aux sollicitations du Don Juan de service à demi chauve Marv, puis au lieu de se rasseoir, est venue m'arracher à mon fauteuil (et, plus grave, à mon Remy Martin) pour un danser-collé sur «Love Me Tender» ou autre chef-d'oeuvre similaire du pop sirupeux. De là à enchaîner sur «La Bamba» puis «Don't Be Cruel», il n'y avait qu'une stépette, aisément franchie...
Il était minuit passé quand nous avons regagné tant bien que mal notre cabine. Et ce matin... disons qu'un lendemain de la vieille n'était pas totalement imprévisible — surtout que la soirée avait débuté au champagne, faisant double emploi comme célébration de nos Noces d'Or!

mardi 1 avril 2014

Aux trois-quarts du chemin...

Mine de rien, les trois-quarts du voyage sont accomplis... et sans le faire exprès, nous commençons à regarder derrière autant que devant. «La femme qui va débarquer à Venise n'est pas tout à fait la même qui s'est embarquée à Los Angeles», philosophait hier Azur, parlant pour nous deux.
Bien sûr, ce n'est pas fini, mais depuis Singapour samedi dernier, nous nous retrouvons plus ou moins en terrain connu. Les escales ne sont pas toutes les mêmes, mais nous avions déjà fait en gros la même route en sens inverse (Alexandrie à Singapour) il y a neuf ans, et la partie méditerranéenne (Turquie à Venise) deux ans plus tôt.
D'ailleurs, la journée à Singapour a bien marqué ce virage. Au lieu de tout découvrir, nous avions tendance à remarquer les seuls changements survenus: un audacieux téléférique vers l'île redéveloppée de Sendosa par-dessus le port, et surtout ces cinq immenses nouveaux gratte-ciels sur la rive, aux armatures visibles et aux corps déformés comme s'ils avaient été tordus par les jeux d'un géant espiègle.
Comme à Hong-Kong, la gare maritime est en réalité un immense centre commercial, peut-être un peu moins somptueux. Le manque de repères facilement visibles est sûrement voulu, pour inciter le touriste nouvellement arrivé à se perdre parmi les centaines de boutiques de Harbour Front One et de Vivo. Singapour demeure, et ne s'en cache pas, le «shopping mall» de l'Asie comme Hong-Kong en est le guichet bancaire.
Nous avons constaté, dans la matinée consacrée à l'activité locale par excellence, que les prix ont cependant grimpé et se rapprochent de plus en plus de ce qu'on paierait en Europe ou aux USA pour les mêmes produits. Les marchands, eux, demeurent à la fois beaucoup plus attentionnés et plus accrocheurs que leurs confrères occidentaux. Au lieu de chercher un restaurant typique en ville comme nous en avions l'intention, nous sommes rentrés manger à bord comme de sages petits passagers de croisière...
Dans l'après-midi, je suis reparti seul chercher quelques gadgets (dont ces foutues cartouches d'imprimante dont je découvre qu'elles n'existent qu'en Amérique du Nord!) et j'en ai profité pour me balader dans l'ancien quartier «colonial» autour de la blanche cathédrale anglicane et de notre ancien hôtel Raffles; l'ensemble conserve le même charme à la fois animé et détendu. L'incontournable Poste de pompiers principal ultra-victorien demeure aussi amusant, même si je me rends compte cette fois-ci qu'il ressemble comme un frère à ceux, récemment rénovés, du Vieux-Montréal.
Le fleuve qui serpente à travers le sud de la ville est toujours bordé à l'embouchure des mêmes monuments très «british», et plus haut du village de pêcheurs reconverti en quartier branché de bars, bistrots et terrasses. Les anciennes boutiques aux prix cassés ont pris du chic et de l'embonpoint... leurs prix de même.
Avant l'arrivée, nous étions déçus de ne rester ici qu'une journée (nous y avions jadis passé une semaine mémorable), mais quand est venue au crépuscule l'heure du départ, nous en avons été presque soulagés. C'est donc sans un soupçon de regret que nous avons pu jouir du spectacle unique d'un flamboyant coucher de soleil sur l'immense port.
Le seul regret, de fait, aura été de laisser à Singapour plus de la moitié de nos co-voyageurs... qui sont remplacés par presque autant de figures inconnues. Un autre signe de notre changement d'attitude est le fait qu'au lieu de chercher activement à faire de nouvelles connaissances, nous tendons à nous rabattre sur les «survivants» des escales précédentes, en particulier ceux qui, comme le vieux Tom, nos voisins les Norman et le couple suisse Esther et François, s'étaient embarqués avec nous en Californie.
Le lendemain soir, sympathique concert du baryton gallois Andrew Stewart-Lloyd, qui mélange habilement arias d'opéra, opérette, comédie musicale américaine et airs de son pays. Nous avions fait connaissance la semaine dernière dans la piscine, dont nous étions alors les seuls occupants. C'est une sorte de géant bon vivant à la Falstaff, qui me dépasse d'une bonne demi-tête... et d'au moins deux trous de ceinture!
Il a fait le gros de sa carrière dans le circuit classique traditionnel, mais depuis quelques mois il se reconvertit dans le créneau peut-être moins glorieux, mais moins contraignant, des spectacles de croisière. «Après des décennies d'ascèse et de perpétuelle tension, m'a-t-il expliqué, j'avais envie de vivre un peu pour moi... et de choisir ce que je chante, au lieu de subir les diktats de directeurs d'opéras et de chefs presque tous capricieux. La vie à bord me plaît. Et je découvre que j'ai un talent d'amuseur et de raconteur que j'ignorais et qui est fort utile dans ce nouveau rôle...»
De Phuket hier, rien à dire puisque nous sommes restés à bord soigner notre digestion mise à mal par une attaque légère de gastro — une épidémie qui sévit à bord, mais dont nous avons heureusement évité le pire: notre copain musicien Dimitri, lui, a passé trois jours au lit! 
De toute façon, il n'est pas évident que nous serions descendus rendre hommage à ce temple du tourisme semi-chic; l'île a 350 000 habitants... et accueille plus de cinquante millions de visiteurs par an. Elle pouvait sûrement se passer de notre apport. Notre Sojourn n'était d'ailleurs qu'un des cinq ou six paquebots de croisière (tous sauf un plus gros que nous) à y faire escale la même journée.
Cap sur le Sri Lanka et Colombo dans trois jours, après la célébration (modeste) demain de notre cinquantenaire de vie commune!