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05 avril 2025

Bulles de mémoire...

 «J'ai mis par un beau soir d'hiver Mon patin à l'envers. 
Gauche-droite, comme à la guerre, Oui mais en mieux car on est deux
Gauche-droite, frisson de glace, Fine surface des amoureux...»

Ou alors: 
«Mets ton chapeau de rêve et de conquête
Et prends le bras de ton pire ennemi,
Mais n'oublie pas de ranger dans ta tête
Et tes projets et ta boîte à outils...»

Qui se souvient de ces rengaines aux mélodies faciles mais chantantes qui faisaient d'Hervé Brousseau l'idole des adolescents romantiques du Québec des années cinquante? 

Ou encore mieux de ses yeux bleus étonnés quand, main dans la main avec une délicieuse Louise Marleau de 15 ans, il débarquait de sa soucoupe volante dans un des paysages inquiétants mais jamais fatals des planètes fantaisistes de notre toute première série télévisée (à Radio-Canada, voyons!) de science-fiction, «Opération mystère»?

Tout ça m'est revenu à l'esprit hier soir dans un des rares «temples de la mémoire» qui subsistent à Montréal (hors des salons funéraires, merdre!), l'étroit et surchauffé mais irremplaçable «P'tit Bar» de la rue Saint-Denis, voisin de l'Institut d'Hôtellerie. Où on a la rare chance de rencontrer parfois d'authentiques incarnations de notre jeunesse. 

Cette fois, c'était une frêle madame grisonnante assise au comptoir qui, entre deux chansons d'un auteur-compositeur sûr de lui mais un peu néophyte, m'a interpellé, sans doute inspirée par ma tête et ma barbe blanches: «Je m'appelle Francine, et vous? Hervé Brousseau, ça vous dit quelque chose? J'étais sa dernière compagne...»

C'était la troisième et dernière de trois belles et nostalgiques mais différentes «bulles de mémoire» qui ont rythmé ma semaine, la première où je sortais enfin de deux mois de convalescence après un remplacement de la hanche.


D'abord dimanche dernier, un efficace co-voitureur haïtien m'a pris à l'angle Sainte-Catherine et Berri et déposé à Québec sous le crachin du campus de l'Université Laval, où m'ont ramassé Jean et ma soeur Marie pour rejoindre la veillée funèbre en l'honneur de ma chère et merveilleuse cousine Hélène Legendre de Koninck. C'était une archéologue savante et raffinée, fouilleuse des tréfonds des pyramides d'Égypte et des temples d'Angkor au Cambodge et une talentueuse poétesse, mais surtout, sous l'apparence trompeuse d'une très jolie bourgeoise frêle et délicate, une aventurière exploratrice qui ignorait la peur et faisait toujours preuve d'une chaleur humaine et d'une bonne humeur terriblement infectueuses; sa santé énergique, son sourire éclatant et sa brillante intelligence ont été  tragiquement détruits petit à petit par l'Alzheimer. 


Nous avons retrouvé là d'autres membres de la famille, en tout premier lieu son mari Rodolphe, géographe réputé et remarquable professeur (dont le frère aîné Thomas, qui fut aussi mon professeur de philosophie, est soupçonné d'avoir dans son enfance servi de modèle à Saint-Exupéry pour son « Petit Prince»). Il nous a notamment rappelé un épisode caractéristique du tempérament d'Hélène: quand elle l'a retrouvé après avoir échappé de peine et de misère aux terreurs des Khmers Rouges de Pol Pot en 1977, au lieu d'exprimer un soulagement compréhensible, elle s'est exclamée en riant «Tu ne peux pas savoir comme j'ai vécu une expérience extraordinaire!». Il y avait aussi sa fille Sophie – qui nous a rappelé que son indomptable maman lui avait, plutôt que la couture ou le tricot, enseigné la plongée sous-marine autour des récifs des côtes de la Malaysie quand elle était gamine – et sa petite-fille, en perpétuel mouvement et portrait craché blond aux yeux bleu clair de sa grand-mère au même âge. 


Jeudi matin, c'était au tour de mon ami Claude Normand, veuf de l'irremplaçable Sonia del Rio, Abitibienne devenue star mondiale du flamenco décorée par le roi d'Espagne, de me prendre en charge pour m'emmener (encore sous la pluie) avec un vieux mais énergique monsieur que je n'ai pas tout de suite reconnu, vers le magique manoir, niché au bout d'un chemin tortueux et valloneux de l'Ésterel, où nous accueillent à l'occasion le peintre Jacques Léveillé et sa charmante Marylin. En cours de route, je me suis rendu compte que notre compagnon n'était autre qu'un personnage quasi mythique du Montréal de la Révolution tranquille, sous sa double personnalité de joallier imaginatif et audacieux et de journaliste sportif, défenseur passionné et précurseur d'une discipline mondiale mais alors inconnue en Amérique du nord, le football ou «soccer» comme on l'appelle ici. Georges Schwarz, qui va vers ses cent ans, a encore bon pied, bon oeil, le regard et l'esprit vifs. Quel plaisir de se retrouver pour échanger de précieux souvenirs d'une jeunesse plus que dorée, bourrée d'optimisme et d'espoirs, et d'une brochette d'amis aux talents éclatants et originaux, peintres et artisans, musiciens et chanteurs, dramaturges et poètes, acteurs et danseurs...

En particulier, l'excellent dîner qui nous attendait (avec un trio d'autres invités intéressants et volubiles) nous a offert l'occasion de rendre hommage à une autre récente disparue, l'écrivaine, poétesse, dramaturge et féministe parfois dérangeante mais toujours inspirante Denise Boucher. Qui fut, à notre arrivée quasi simultanée à Montréal (moi de Québec, elle de Victoriaville), une de mes premières consoeurs à l'éphémère Nouveau Journal de Jean-Louis Gagnon et une amie complice, indispensable et fidèle pendant plus d'un demi-siècle ensuite...


Et pour clore le tout, il fallait hier soir que je tombe sur cette diminutive Francine qui, à son tour, a ressuscité pour moi toute une tribu improbable de sept frères et une soeur cadette, tous de taille modeste mais énergiques, originaux et différents: les Brousseau étaient originaires du quartier populo de Limoilou (comme leur presque voisin Sylvain Lelièvre); je les ai d'abord connus dans le bohème Quartier Latin du Québec des années 1950 pour les retrouver peu après dans la Métropole. L'aîné Jacques était peintre, le second Jean et la soeur Odette comédiens, Hervé auteur-compositeur, d'autres encore fleuriste ou recherchiste. 

C'est avec celui-ci, Camille et son frère Pierre, que j'ai partagé un temps un appartement sur Décarie, mais surtout une mémorable virée dans leur Morris minor toute neuve au long de l'été 1961 ou 62. Nous faisions le saut d'une à l'autre des alors toutes récentes boîtes à chansons qui squattaient des granges campagnardes le long de la route, de Drummondville jusqu'à la Piouke de Bonaventure et la Maison du Pêcheur de Lucien Gagnon à Percé, en passant par le Pirate de Raoul Roy à Saint-Fabien. Nous y retrouvions au hasard, ensemble ou séparément, des copines et copains qui s'appelaient Renée Claude, Monique Miville-Deschênes, Monique Leyrac, Jacques Blanchet et André Gagnon, Tex Lecor et Bill Wabo, Claude Gauthier, Robert Charlebois... Sans compter Pierre Calvé, surgi soudain d'Halifax sur un scooter poussiérieux! Tu parles d'une époque!

18 janvier 2025

Tournant d’année sur les chapeaux de roue

 Le lendemain du coup de vague à l’âme ressenti à la mort de ma vieille connaissance Jimmy Carter, ma sœur Marie et Jean sont venus m’apporter le réconfort d’un réveillon anticipé: délicieuses huîtres charnues sur un lit de glace qu’ils avaient apportées d’un bon poissonnier, suivies de somptueuses pâtes noires au homard que j’ai fait venir de Pizza Gusto, le tout avec un champagne millésimé et un excellent cava catalan. Pour finir avec de bons fromages et un fondant gâteau de mousse au chocolat, coiffés d’un espresso et d’une grappa Cleopatra. 

Le Jour de l’An a été plutôt calme, mais ponctué d’échanges chaleureux de voeux avec les parents et amis d’ici et d’ailleurs: France, Baléares, Roumanie, Belgique, Washington, Californie, Martinique, Colombie, Brésil… les heureuses séquelles de notre passé d’incorrigibles vagabonds!

Quelques jours plus tard, après une gourmande escapade moules-frites (sauce madagascar) à l’Académie d'Anjou, une bonne nouvelle côté santé: je serai enfin opéré à la hanche droite à la fin du mois! Coup sur coup, mon neveu Vincent m’avise de garder libre la soirée du samedi prochain, pour une surprise qu’il refuse de dévoiler. En milieu de semaine, un appel de l’équipe d’EDU («En Direct de l’Univers» à Radio-Canada) m’éclaire un peu. 

Samedi 11 janvier, l’ex-confrère Michel Lacombe m’appelle pour me convier à une conviviale après-midi de football américain chez lui le lendemain, que je suis bien obligé de refuser – je me doute bien que je ne serai pas en forme après la nuit qui vient. Une fois en route vers un studio de télé dans un coin perdu non loin de la Cité du Havre, je m’offre un caprice-souvenir du bon vieux temps: je me rappelle que le restaurant Devi de la rue Crescent, juste en face de la ruelle nommée pour notre vieux copain et complice Nick Auf Der Maur, offre un des meilleurs agneaux korma en ville, que je vais déguster à la va-vite avec une bonne bière indienne un peu amère.

J’arrive donc aux studios tout juste à temps pour prendre place à côté de ma soeur Marie sur une banquette inconfortable, face au plateau tournant où s’amène en boitillant mon neveu-vedette (qui vient d’être opéré, lui aussi de la hanche) pour une heure de charme absolu. C’est à la fois un impressionnant hommage de ses collègues à sa carrière de comédien –de Séraphin à Dumas–, un panorama d’une musique pop contemporaine dont je me rends compte que je la connais peu, et une surprenante et attachante fête de famille grâce à une série de numéros offerts par sa soeur Geneviève (ramenée en cachette d’Europe pour l’occasion), par sa compagne Mélanie («La Vie en rose» chantée avec une émotion à fleur de peau), par sa tante Marie à la guitare (le prenant «De la main gauche» qu’elle avait aussi interprété aux funérailles de ma belle-sœur Hélène), par mon frère Antoine qui, en vrai papa-gâteau, avait paraphrasé en son honneur la «Ballade des gens heureux» de Lenormand, enfin par un «feu de camp» réunissant ses copains d’adolescence du camp de vacances de Nominingue…

Le hic, c’est que malgré la gentillesse et la débrouillardise de l’animatrice France Beaudoin, la lourdeur complexe de l’appareil technique moderne d’une télédiffusion en direct non seulement rendait assez difficile de suivre ce qui se passait en scène, mais me rappelait vivement les raisons pour lesquelles j’avais jadis délaissé la télévision pour retourner à la presse écrite!

Mais ce n’était pas fini. Après un chaotique  mais sympathique cocktail en coulisses une fois les caméras éteintes, tout le monde ou presque a déménagé dans un bar irlandais branché de Verdun, le Trèfle, où la fête s’est prolongée aux petites heures. J’ai eu la plaisante surprise d’y croiser une de mes rares authentiques idoles, le chef d’orchestre Nézet-Séguin, une séduisante comédienne ancienne élève de mon amie Sonia del Rio, Tanya Henry, et un costaud comédien (dont j’oublie le nom) qui avait travaillé sur scène avec un autre brillant ami de la belle époque, Paul Hébert.

J’avais à peine eu le temps de récupérer (l’âge n’aidant pas du tout!) que je devais repartir de chez moi mercredi pour un de ces délicieux lunchs intimes qu’adore organiser (et cuisiner) mon ami Claude Normand, cette fois à la québécoise: fèves au lard et rôti de porc. Nous n’étions que cinq, mais les échanges avec le peintre Jacques Léveillé et sa charmante Marilyn sont toujours pétillants, d’autant plus que l’ajout d’une très vive et amusante Huguette-Isabelle (que je n’avais que croisée aux funérailles de Sonia il y a un an) y mettait une dose d’imprévu.

Pas besoin de dire que depuis, je ne fonctionne qu’au ralenti, attristé en plus par la disparition d’un autre «vieux de la vieille» qui avait fait partie de la bande de mes amis chansonniers avant de s’illustrer comme auteur-compositeur au service de grands interprètes, Stéphane Venne…

04 décembre 2024

Un Devoir de mémoire

En souvenir de l’amie de très longue date Sonia del Rio, née Boisvenu en Abitibi, justement célèbre en Espagne comme gran bailaora du flamenco et à Montréal comme patronne du charmant bar à musique et poésie La Chaconne dans le Quartier-Latin, qui est décédée volontairement au CHUM pour cause de grandes souffrances le 13 octobre 2023. 

Nous nous étions connus dans notre folle jeunesse au bar El Cortijo de Tex Lecor (rue Clarke), et nous sommes revus à diverses reprises avec toujours autant de plaisir au cours des décennies suivantes en Espagne, en France et au Québec. À la fin octobre 2022, octogénaire encore en grande forme, elle s’était jointe à moi avec son mari Claude Normand et mes neveux pour m’aider à fêter mon premier nostalgique anniversaire après le récent décès de ma chère Marie-José; nous avions assisté à la Place des Arts au spectacle de danse du brillant jeune gitan Farruquito… que Sonia et moi avions ensuite rencontré en coulisses, par faveur spéciale due à sa réputation et au fait qu’elle avait fait jadis partie avec son grand-père Farruco de la troupe de José Greco. Ils ont même esquissé ensemble des pas de flamenco!

Le 13 octobre dernier, Claude a tenu dans leur appartement sur les pentes du Mont-Royal un dîner-souvenir émouvant dont il m’a demandé de rappeler les détails… ce que jusqu’ici je n’avais pas eu l’énergie ni le temps de faire, coincé entre des problèmes personnels de santé et des trous de mémoire imprévus. J’essaie de me racheter, imparfaitement et tardivement.

Au menu, Claude avait lui-même concocté d’abord un beau gazpacho traditionnel froid avec ses garnitures hachées de poivron, oignon, tomates… suivi d’une classique paëlla valencienne abondante et goûteuse au poulet et fruits de mer, bien parfumée au safran et accompagnée de vins du rioja. Pure jouissance.

Nous n’étions que six – les proches de Sonia et nos amis Pomerleau ayant dû se décommander au dernier moment – avec le peintre Jacques Léveillé, sa pétillante Marylin et le couple Sylvie et Yvon Descormier; mais la qualité compensait le petit nombre, dans le décor chargé de souvenirs de Sonia et ouvert sur le panorama d’un bel après-midi d’automne sur le centre-ville. La conversation vagabondait agréablement entre les souvenirs que chacun  avait de la disparue, notre commune passion des voyages et des belles rencontres imprévues, nos découvertes en littérature et en musique, et des commentaires souvent ironiques sur l’actualité – notamment sur la fin de la campagne électorale américaine, où Léveillé a fait preuve d’un remarquable perspicacité. Le crépuscule commençait à pointer lorsque nous nous sommes quittés à regret.


29 novembre 2024

Générations, amitiés et «time travel»

Deux fois en à peine une semaine, je me suis retrouvé «décollé dans le temps». Un peu beaucoup comme le héros Billy Pilgrim du fabuleux roman «Slaughterhouse Five» d’une de mes idoles de jeunesse, Kurt Vonnegut: sa conscience sautait sans avertissement ni volonté expresse d’une époque de sa vie à une autre, du bombardement de Dresde par les Alliés pendant la 2e Guerre mondiale à une Amérique de 1968 sans aucun rapport sauf pour son enlisement dans une autre Guerre, celle du Viêtnam (si vous ne voyez pas la pertinence, lisez le bouquin, ça en vaut la peine!). Tout ça, c’est la faute d’un neveu heureusement revu et d’un vieux copain retrouvé.

Quand Vincent, fils de mon frère Antoine et comédien émérite, m’a appelé pour me proposer qu’on lunche ensemble ces jours-ci, je ne me suis pas méfié… J’aurais dû, mais rien à regretter! Il m’avait déjà procuré un remarquable voyage dans le temps il y a une dizaine d’années, lorsqu’il avait accédé à la gloire télégénique en incarnant le «méchant» Séraphin Poudrier des «Pays d’En-haut»… rôle légendaire jusque là monopolisé par le défunt Jean-Pierre Masson. Or Jean-Pierre avait été pour moi non seulement un ami et une sorte de mentor, mais mon Croquemitaine personnel, l’interprète du rôle-titre de la seule de mes pièces jamais jouées à la télé de Radio-Canada, un «Beau Dimanche» enchanté de juin 1961. Double coïncidence, quand c’est arrivé à Vincent, mes amis Sonia del Rio et son mari Claude Normand habitaient à Sainte-Adèle la maison du créateur de Séraphin, Claude-Henri Grignon – jadis patron de l’hebdo Le Petit Journal, qui me donna mon premier emploi à Montréal! Pas besoin de dire qu’en revivant dans les conversations aussi bien avec Vincent qu’avec Sonia mes souvenirs de cette époque, je flottais littéralement pendant des heures entre passé et présent, entre les espoirs naïfs et grandioses d’alors et les pièges imprévus de maintenant.

Et voilà qu’à peine assis à notre table du Molière sur Saint-Denis ce mardi, Vincent me précipite dans un nouveau saut spatio-temporel en cinq mots: «Parle-moi de Gérald Godin». Gérald, c’est pour moi une autre porte tournante vers un passé impossible à oublier. Nous nous sommes connus – et reconnus – peu après notre arrivée à Montréal, lui de Trois-Rivières et moi de Québec, comme journalistes néophytes du Nouveau Journal de Jean-Louis Gagnon. Tous les deux passionnés d’une Révolution tranquille à ses débuts, tous les deux avides d’écriture et de renouveau, tous les deux imbibés de chanson et partageant les mêmes amitiés (Denise Boucher, Gaston Miron, Gilles Vigneault, Claude Gauvreau, Langevin, Péloquin…), nous avons, presque en même temps, rencontré les femmes ex-Parisiennes de nos vies, Marie-José Azur dans mon cas, dans le sien Pauline Julien – avec laquelle j’avais depuis son retour de France un rapport méfiant et agressif, malgré notre commune amitié pour le génial ivrogne Lucien Gagnon (futur inventeur de la Francofête et précurseur des Franco-Folies) que nous hébergions tour-à-tour. Cela a donné quelques sorties pimentées à quatre Chez Clairette, au Press Club, au Théâtre-Club ou au Perchoir d’Haïti… Je n’ai qu’à fermer les yeux un instant pour me retrouver dans ces lieux sacrés d’une Révolution pas si tranquille!

Gérald, un peu à la façon de Sonia del Rio ou de Gilbert Langevin, était ce genre de vieux copain  qu’on aime mais qu’on ne revoit qu’épisodiquement et par hasard, à des années, parfois des décennies de distance. Après l’éphémère Nouveau Journal nous nous sommes croisés dans les couloirs de Radio-Canada et chez des amis chansonniers, dans les conférences de presse et rassemblements politiques, lui pour Parti-Pris et Québec-Presse, moi pour La Presse, ensuite sur le terrain quand j’ai couvert des campagnes électorales et qu’il était devenu politicien, un peu plus tard dans son bureau de Ministre de l’Immigration rue McGill (où il me convoquait pour un café ou une bière quand la paperasse administrative lui puait trop au nez), enfin dans ses dernières années grugées par le cancer, au hasard de déambulations sur Rachel ou au Carré Saint-Louis…

Nous avions bien des divergences, mais elles n’en rendaient les échanges que plus fructueux, pour tous les deux je suppose, puisqu’il en redemandait parfois. Sa passion politique était plus viscérale que la mienne, qui était endiguée par un effort d’objectivité teinté de neutralité que je croyais nécessaire à notre métier, mais un commun sens de l’humour critique et du ridicule nous mettait souvent d’accord; j’aimais le côté provocateur, parfois volontairement mal dégrossi de sa poésie alors qu’il se moquait gentiment du côté un peu savant et moins direct de la mienne; enfin nous étions quasiment jumeaux en partageant des confidences sur les éclats de nos femmes-tempêtes… 

Le vieux copain responsable de mon autre «time travel», c’est Irwin Block, vétéran journaliste de The Gazette avec qui je viens de renouer sur Internet puis en personne devant un verre et une assiette de frites au Café Cherrier (qui prenait dans ma tête, vous verrez pourquoi, des allures de parloir de la Prison Parthenais d’il y a 50 ans!). Il est un peu plus jeune que moi, mais après les trois-quarts de siècle, ça ne veut plus rien dire. Nous nous étions d’abord croisés à l’Expo-67, que nous couvrions pour nos journaux respectifs et qui nous a laissé de splendides souvenirs communs. Mais c’est la quasi-intimité partagée lors des audiences de la Commission Cliche de 1974 sur la pègre dans l’industrie de la construction qui constitue le solide fondement d’une amitié revigorée.

Avec Louis-Gilles Francoeur du Devoir, Irwin et moi avons probablement été les plus assidus à toutes les séances tenues dans les fins-fonds du Centre Parthenais, du début à la fin de l’évènement. Sans compter les coulisses captivantes que constituaient les lunchs-discussions à bâtons rompus avec certains des commissaires et des procureurs-enquêteurs, les soirées parfois bien arrosées et assez frivoles dans les suites réservées à la Commission à l’Hôtel Reine-Élizabeth, enfin l’incroyable fête finale offerte à tous les participants par le juge Robert Cliche dans une cabane à sucre de sa Beauce natale (où Irwin avait improvisé une session de jazz)! Il faut aussi rappeler qu’outre le personnage exceptionnel qu’était Cliche lui-même, le groupe comportait deux futurs premiers ministres du Canada et du Québec, Brian Mulroney et Lucien Bouchard, que nous fréquentions quasi quotidiennement et qui sont restés sinon des amis, du moins de chaleureuses connaissances au long des décennies suivantes! 

Le rappel de tout ça ne pouvait évidemment que me plonger dans un autre voyage temporel, d’autant plus qu’Irwin a réveillé en moi tout un lot de détails savoureux que j’avais oubliés.

29 janvier 2024

Belle journée, beaux amis

Escapade quasi magique hier avec mon complice Claude Normand (époux de ma vieille et chère amie disparue Sonia del Rio) chez le peintre Jacques Léveillé et sa Marilyn, à l’Estérel derrière Ste-Adèle. Ils ont une magnifique maison de campagne dont la salle à dîner offre une triple vue sur un jardin actuellement bien enneigé en bordure de lac, au bout d’une petite rue perdue, dans un esprit voisin de la propriété de ma soeur Marie et de Jean dans le Bas-du-Fleuve, mais plus forestier que villageois. 

Tout le rez-de-chaussée est décoré des oeuvres que Jacques peint avec une patience de bénédictin dans son atelier au sous-sol. «Enfant d’après le Refus global», comme il se définit lui-même, il a opté pour une sorte de retour aux sources classiques: un réalisme lumineux et original teinté de surnaturel, quelque part entre Vermeer de Delft et Alex Colville, réalisé à partir d’une réflexion approfondie et une série d’études préliminaires, avec des huiles spéciales et par une accumulation de couches minces et de glacis qui peuvent prendre des éternités à sécher, si bien qu’il complète moins d’une dizaine de grandes toiles par an; il rétablit son équilibre mental en «barbouillant» (dit-il) des abstractions plus petites et plus spontanées. Son parti-pris du représentatif rigoureux ne l’empêche pas d’avoir une connaissance encyclopédique et une admiration explicite pour les grands peintres de l’ère moderne et contemporaine, depuis les impressionnistes jusqu’aux automatistes abstraits.

À nous quatre sont venu s’ajouter trois voisins intelligents, férus de culture et de voyage, ce qui a donné lieu à des échanges vifs et enrichissants depuis l’apéritif au champagne jusqu’au digestif (une douce grappa Cleopatra de Poli que j’avais apportée), en passant par des rillettes (concoctées par l’ami Claude), un velouté de légumes, un fondant boeuf bourguignon, des fromages et fruits sec et des  gâteaux aux fruits et à l’orange, le tout bien arrosé, notamment d’un étonnamment bien mûri hautes-côtes de  Beaune 2002 que j’avais ramené de la cave de l’appartement de Montpellier.

La conversation vagabondait agréablement, parfois brillamment, de la politique et de l’évolution sociale et technologique aux expéditions à l’étranger, aux beaux-arts, à la musique, au théâtre, à la danse. Avec pour pimenter l’ensemble d’assez fréquents souvenirs de jeunesse surtout fournis par Claude et moi… et flatteusement bien accueillis par les plus jeunes. J’ai notamment «pris le crachoir» un bon moment pour leur narrer l’extraordinaire pendaison de la crémaillère qu’Azur et moi avions tenue il y a 12 ans (déjà!) au dernier étage du LUX Gouverneur, avec guitare, chansons et récital de poésie par leurs auteurs!

Arrivés à l’Estérel vers midi, nous n’en sommes repartis qu’à la nuit bien tombée pour rentrer à Montréal, comblés aussi bien physiquement qu’intellectuellement. Quel plaisir d’avoir de nouveaux et bons amis!

20 décembre 2019

Un oeil aigu qui se ferme...

Je me sens aussi en deuil d'Antoine Desilets que sa propre famille... Pas seulement un merveilleux confrère de travail (au magazine hebdo, à la rubrique éducation puis politique de La Presse, à SPEC, dans notre chronique ensemble des années '70, ensuite quand il enseignait la photo au Sénégal, etc.), mais aussi un ami, un complice spirituel et amusant, un confident, un grand «discuteux» de la politique québécoise...
Notre première collaboration, sous la direction de Pierre Bourgault, fut un article du magazine de La Presse sur la pollution par le bruit à Montréal. Antoine avait trouvé le tour de fabriquer des images «bruyantes» en jouant sur les couleurs criardes, les juxtapositions anormales, les objets et les angles biscornus. Une véritable éducation visuelle pour moi... et pour les lecteurs.
Au cahier SPEC, il était mon complice de prédilection. Un jour, nous rencontrions une séduisante «miss quequ'chose» d'une abysmale bêtise, que je m'apprêtais à crucifier dans mon article; or Antoine, séduit par sa beauté, l'a transformée magiquement en une déesse digne de Botticelli par ses images – j'ai été obligé de repenser tout mon texte!
Mais c'est surtout dans notre série de «Personnages montréalais» de 73-74, où nous avions chacun la moitié d'une pleine page grand format, que j'ai pu apprécier son extraordinaire talent pour faire ressortir le caractère des gens, qu'il s'agisse d'un ex-ministre unioniste devenu président de Loto-Québec, du publicitaire Jacques Bouchard, de l'architecte de Mirabel Roger Dastous, d'un waiter d'une taverne emblématique de la «Main», de la couturière Marielle Fleury ou d'une marchande de jouets (d'une terrible laideur hélas!) de la rue Laurier.
Je l'avais revu quelques fois dans sa résidence du nord-est de la ville après que nous avions tous deux pris notre retraite, mais pas depuis deux ans; on se le promettait, et chaque fois quelque chose nous incitait à remettre ça. Quel regret!

30 juillet 2019

Entre deux continents

Un mois de juillet actif, sinon mouvementé, la moitié en Martinique l'autre à Montpellier.
Au retour de la petite navigation sur la Côte Caraïbe, nous avons croisé nos anciens voisins du ponton 6, Michel et Florence (lui Suisse, elle Montpelliéraine et leur monocoque, par un heureux hasard, la «Marie-Joseph»), ce qui a donné lieu d'abord à quelques libations dans un bar voisin puis sur le Bum Chromé – j'ai toujours une bouteille de bon pastis de côté à l'intention de notre méridionale copine – puis un souper d'adieu gastronomique au Zanzibar.
Il y a aussi eu une nécessaire mais désappointante re-visite au Diamant; Azur a bien salué la tombe familiale, mais ni les cousins Larcher ni le vieux vagabond Pancho (qui s'est mis au vert à la Dizac) n'étaient chez eux. Le chauffeur de taxi, un nouveau, nous a redéposés tout drette chez Marin Mouillage, où Lucille et Gaston nous ont fait la fête pour nous consoler. Et je n'ai même pas pu joindre ni Philippe Ursulet, le charmant chabin jazzomaniaque, ni l'ex-ex-ex (années 60) d'Azur Alex Cressan, dont il paraît que la santé n'est pas au mieux. En compensation, Daniel a déniché LA bouteille de Depaz cuvée 2002 que j'avais vainement cherchée à Saint-Pierre, et il y a rajouté un étonnant rhum vieux cubain rapporté d'une excursion là-bas. Je ne serai pas en manque...
Le jeudi 11, nous sommes repartis pour Paris après un dernier lunch antillais et un ti'punch au cocon-salon de l'aéroport. Le confort à bord des vols d'Air Caraïbes s'est encore amélioré, la cuisine et la gentillesse du service conservent leur très bon niveau – et le prix de la classe Madras (affaires) est à peine plus élevé que celui de la classe touristes d'Air France. Heureusement que nous avons passé une bonne nuit en vol, car on nous a débarqués non pas dans un couloir de l'aéroport d'Orly, mais sur le tarmac au bout du monde. Heureusement, deux acolytes antillais charmeurs ont aidé Azur à descendre les trois volées de marche jusqu'à terre, puis à monter dans le minibus jusqu'à l'aérogare.
Malgré ça, nous étions en avance sur les prévisions; le taxi d'Orly nous a déposés avec des soins attentionnés à la Gare de Lyon à 10h à peine, longtemps avant notre TGV de 14h07. Impossible de changer de train (tout était bondé, c'était le début du week-end de l'exode national du 14 juillet), il a fallu nous résigner à aller faire bombance au Train Bleu, probablement le plus spectaculaire resto de gare au monde, qui a pris un bain de jouvence sous la gouverne du chef étoilé Michel Rostang.
Service plus qu'attentionné: on nous a pris en charge au pied de l'ascenseur (bien caché) qui monte de la gare vers la salle à dîner, et pendant qu'un personnel bourdonnant s'activait à la mise en place – il n'était pas encore 11h – , une hôtesse nous a installés à une bonne table donnant sur les baies vitrées qui surplombent les quais et nous a munis d'un odorant muscat de Baumes-de-Venise et d'un bon scotch en attendant que la cuisine soit ouverte. Après des entrées légères, nous nous sommes attelés au plat phare de la maison, un énorme filet de turbot au beurre blanc à partager. Rien d'original ni d'imprévu, seulement la rare réussite qui vous fait dire: «Ha! C'est exactement comme ça qu'un turbot devrait toujours goûter!» Le temps d'un dessert pour Azur et d'un café pour moi, on nous a raccompagnés avec la même galanterie jusqu'à la salle d'attente pour les voyageurs ayant besoin d'assistance.
Arrivée sans histoire à la gare Saint-Roch vers 18h et taxi (pas très prévenant) jusqu'à la Résidence Les Palmiers, où heureusement un vieux voisin, surpris de nous voir, nous a donné un coup de main avec les bagages. Comme toujours l'appartement était dans un état impeccable, le frigo et le bar garnis et la clim en marche.
Le lendemain, le voisin du dessous André Chantefort nous a entendus par la fenêtre et s'est pointé pour le pot de bienvenue, avec une tige de laurier-rose flamboyante (coupée sans doute dans le parterre en bas) pour Azur. Pour le reste, nous avons vivoté jusqu'à l'arrivée de notre femme de confiance Ingrid avec son fils Christian mardi midi. En défaisant les bagages, je me suis aperçu que j'avais oublié au Marin les timbres de morphine qui rendent supportable les douleurs d'arthrose à la hanche et au dos. Ayoye! Le succédané trouvé dans une pharmacie locale n'est pas vraiment à la hauteur, mais bon.
Depuis, pas grand-chose à signaler. Hélas, Azur est retombée dans ses mauvaises habitudes de somnolence tardive et n'a en deux semaines mis le nez hors de l'appartement qu'une seule fois, malgré mes ruses de Sioux pour l'aguicher. Beaucoup d'heures passées devant la télé. D'abord à nous régaler de la somptueuse finale de Wimbledon en cinq sets lourds de revirements entre Djokovic et Federer (qui aurait dû gagner, à mon avis); ensuite à regarder les péripéties du Tour de France 2019, qui en valait vraiment la peine. Cette année, pas de super-vedette donnée gagnante d'avance, mais de brutales étapes de montagne aux résultats imprévus dans les Pyrénées et les Alpes, couronnées par deux épopées de quasi-inconnus: le Français Julian Alaphilippe, qui à l'ébahissement de tous les commentateurs a conservé le maillot jaune pendant deux semaines avant de l'abandonner (avec soulagement? on le dirait presque) deux jours avant la fin; ce qui a permis le triomphe modeste mais mérité d'un tout jeune Colombien, Egan Bernal, dont la joie étonnée, partagée avec toute sa famille dans un entrain très latino, faisait plaisir à voir. Même une canicule féroce la dernière semaine (Paris et plusieurs autres villes ont battu des records de chaleur) n'a pas réussi à gâter le spectacle.
J'ai au moins une fois respiré l'odeur de la Méditerranée, de la terrasse d'une des multiples «paillotes» qui bordent les immenses dunes de sable entre la mer et les étangs du côté de Carnon; au menu, de délicieux couteaux, ces espèces d'huîtres longilignes qu'on ne trouve que pendant quelques semaines au milieu de l'été. Vendredi dernier, profitant d'un retour à la fraicheur, je me suis hasardé (seul, hélas!) à aller célébrer les Estivales sur l'Esplanade au bout de la Place de la Comédie. Comme toujours, la moitié de la ville tourbillonnait autour des étals de bijoux, châles et écharpes, chandelles et parfums, livres et dessins, s'attablant ici et là pour quelques bouchées et un verre ou deux de vins locaux. 
Pour une vingtaine d'euros, j'ai eu droit à une abondante brasucade de moules et un demi-magret de canard grillé à l'aligot, arrosés d'un joli rosé et d'un rouge corsé. En prime, j'ai ramené à la maison une douzaine de churros aussi appétissants que ceux de Mazagon ou de Barcelone, pour tremper dans mon café du lendemain. Et pour la moitié du prix, j'ai rapporté à Azur un plateau d'une demi-douzaine d'huitres de Bouzigues, autant de bulots et quatre belles crevettes. Qui dit mieux?

03 juillet 2019

Ballet pêcheur aérien

Lever du jour lundi dans le mouillage calme de la Petite Anse d'Arlets. Je me joins au capitaine Ignace sur le skybrige et nous nous délectons du spectacle d'une dizaine de pélicans aux silhouettes préhistoriques qui plongent avec une symétrie soigneusement calculée dans un banc de poissons qui longe le rivage près duquel il est sans doute maintenu par un barrage involontaire de voiliers à l'ancre sous la falaise. Quelques minutes plus tard accourent se joindre au festin des arabesques de gracieuses hirondelles de mer, puis un tourbillon de mouettes blanches à tête noire aux performances acrobatiques.
Les petits poissons parviennent à se faufiler entre les voiliers et le ballet aérien les suit de près: pendant quelques minutes, les pélicans, dont un patriarche à tête blanche, nagent impudemment à quelques mètres de notre proue, piquant brusquement leurs immenses becs dans l'eau frissonnante, pour en ressortir un éclat d'argent frétillant au bout.
La dernière semaine a été marquée par un fabuleux regain de vigueur d'Azur, qui rechigne de moins en moins à l'idée de sortir manger dans le bourg ou sur la marina. D’abord un midi avec le cousin Charles Larcher au chic Zanzibar (authentiques et savoureux crabes de terre farcis, ragoût de lambis, carré d'agneau), puis tout seuls chez les amis de Marin Mouillage trois jours plus tard, où le mari de la patronne Gaston Talba et la caissière-gérante Lucille nous font la fête autour d'une toujours géniale fricassée de chatrou (pieuvre pimentée avec riz et pois rouges). Et même un soir de spectacle devant les grillades sur pierre chaude de l'Annexe.
Si bien que lorsque je risque la suggestion d'une sortie en mer de quelques jours vers le Diamant et Saint-Pierre, la résistance que je craignais fait place à une acceptation enthousiaste. Donc, samedi, le lendemain du jour heureux où j'ai enfin récupéré le téléphone cellulaire oublié trois semaines plus tôt à Montréal, Twiggy et le skipper Ignace (originaire du Diamant) arrivent à bord vers les huit heures; pendant que le jeune Raymond remplace une manette défectueuse du moteur tribord, ils préparent le bateau au départ: plein d'eau, petites provisions, arrimage et verrouillage de tout ce qui peut tomber ou se briser -- entre autres l'écran de télévision --, équipement de navigation, moteur de l'annexe...
Peu avant dix heures, après un solide petit déjeûner (le meilleur remède préventif contre le mal de mer), nous démarrons du ponton et nous faufilons dans le dédale de bouées et de bancs de sable du Cul-de-Sac du Marin, pour virer à tribord à la Pointe Borgnesse vers le Rocher du Diamant à peine visible à l'ouest à travers une «brume de sable» opaque.
Un splendide vent arrière (30 noeuds avec des poussées à 35) nous propulse en direction du Morne Larcher et de la Côte Caraïbe, entourés de nuées de petits poissons volants dont les ailes irisées nous renvoient des éclats de soleil. Il n’est pas encore midi que nous effectuons un crochet vers le quai battu de hautes vagues du Diamant pour donner un coup de fil à Charles Larcher, qui viendra nous attendre au ponton face à l’église de la Petite Anse d’Arlets. La belle brise se maintient même sous le vent des mornes, de sorte que dès 12h45, laissant le capitaine Ignace en charge du Bum Chromé, nous embarquons Azur et son fauteuil roulant dans la spacieuse Ford de Charles, en direction de Fonds Placide, le domaine privé où pratiquement tous les membres de la famille Larcher ont niché leurs confortables villas.
Raphaëlle nous attend avec un contagieux sourire sur sa grande véranda surplombant une vue magique de la Baie du Diamant. Elle a déjà mis la table dehors: rhum blanc et vieux, citrons verts, sucre et miel pour le ti’punch, flanqués de plateaux de boudin créole pimenté mais fondant (le meilleur de toutes les Antilles), d’acras de morue et de petits pâtés. En plat principal, un poisson frais du jour légèrement pané accompagne d’un gratin de fruit à pain et arrosé au choix d’un rosé de Provence ou d’un blanc de la Loire. Ce n'est pas pour rien que la cuisine de notre cousine est renommée!
La conversation se renoue, malgré la longue séparation, comme si nous nous étions vus la veille: échange de souvenirs partagés, d’évocations de nos voyages respectifs, commentaires plutôt mordants sur les péripéties récentes de la politique française ou américaine, nouvelles d’amis communs. Au dessert, nous nous joignons sur sa terrasse voisine à leur fils Raphaël, également un de nos vieux complices lors de séjours précédents et d’escales en Guadeloupe où il a vécu quelques années.
L’après-midi est bien entamée lorsque nous en finissons avec le digestif; Azur se sent trop fatiguée pour entreprendre son habituel pèlerinage sur le caveau familial dans le cimetière voisin de la Dizac ou pour risquer un autre coup de rhum (ou deux, ou trois) chez le trop hospitalier copain Pancho, maintenant retraité de son commerce du Marin-Pêcheur. Raphaëlle nous ramène donc aux Anses d’Arlets, où après une bonne baignade sur la plage animée du samedi au crépuscule, nous partons mouiller pour la nuit sous la falaise protectrice au sud du bourg.
Dimanche matin, vigoureuse navigation vers le nord, profitant de la même brise qui nous vient maintenant au grand largue tribord; avec le seul génois et une aide occasionnelle des moteurs Volvo, nous franchissons en à peine une heure la vaste embouchure de la Baie de Fort-de-France et nous retrouvons au large de Schoelcher. Il est tout juste onze heures quand nous accostons au quai de Saint-Pierre, où nous attend une petite déconvenue.
Si le bon restaurant du Moulin à Cannes est ouvert dans la Plantation Depaz derrière la ville, la boutique attenante où je comptais renouveler mes stocks de rhum hors d’âge (Depaz vient de mettre en vente une extraordinaire cuvée millésimée 2002), est fermée en ce dimanche de la saison morte. Tant pis. Plutôt que de gravir la côte tortueuse vers la distillerie, nous nous contenterons d’un lunch à bord avec les provisions et petits plats chauds que Twiggy a dénichés au marché près de la plage.
En soirée, nous décidons aller essayer un des nouveaux restaurants bien cotés du Carbet voisin; hélas, après un accostage acrobatique au ponton communal, nous découvrons que la plupart sont fermés. Il faut nous rabattre sur ce qui est plutôt un cabaret offrant une soirée de jazz dynamique mais un peu trop bruyant pour nos appétits - d’autant plus que, le spectacle ayant attiré une foule imprévue, les choix du menu sont réduits à leur plus simple expression: il ne reste pas même d’acras, seulement trois ou quatre plats (plutôt bons), et comble de misère, pas une bière Lorraine à l’horizon.
En nous éloignant du quai après souper, nous constatons que le bruit du concert se propage largement vers le large; ne sachant à quelle heure il va se terminer, nous décidons qu’au lieu de mouiller non loin de ce vacarme, il est probablement plus prudent de redescendre dormir vers les Trois-Îlets ou les Anses d’Arlets. Ce n’est pas un grand sacrifice, car comme nous, Ignace aime bien la navigation de nuit; nous nous installons tous quatre sur le skybridge pour regarder défiler sur notre gauche les lumières des divers bourgs et villages de la Côte Caraïbe, jusqu’à retrouver, vers une heure du matin, notre paisible mouillage de la veille. Seule rencontre imprévue, une belle tortue de mer, sans doute attirée par nos feux de route.
Lundi matin, nous reprenons le cap du retour assez tôt, avec l’idée d’arriver au Marin à temps pour le lunch. Mais une fois devant la grande plage de Sainte-Anne qui jouxte le Club Med des Boucaniers, changement de projet: retenus par le vent doux, le beau soleil et l’eau teintée de turquoise par le fond de sable blanc, on va mettre l’ancre face au village, et Twiggy ira à terre nous chercher de bons repas chez Paille Coco, resto voisin du quai de la Dunette. Mélange d’acras, de beignes de crevettes et de balarous frits, suivis de fort bon poisson grillé et d’une grillade de lambis un peu caoutchouteuse à mon goût. Ce n’est donc qu’en fin d’après-midi que nous retrouvons enfin notre place au ponton H de la Marina du Marin après trois jours d’une expédition un peu inégale, mais quand même satisfaisante.

17 juin 2019

La vie à bord du Bum chromé...

Une seconde semaine à bord beaucoup plus dynamique. Dimanche soir, un des restos du front de mer offrait un spectacle «live» d’un couple chanteuse-guitariste mélangeant vieux favoris (Piaf, Nicoletta, Dassin) et blues plus récent (Tom Watts), nous avons grimpé sur le skybridge pour y assister à distance.
Lundi, nous avions planifié divers magasinages... oubliant qu'en territoire français «laïque», le lundi de la Pentecôte est férocement férié. Donc, repos forcé.
Mardi, branle-bas de combat à bord, deux techniciens ont débarqué dans la matinée pour rafistoler le système électrique un peu défaillant. Midi venu, Twiggy et moi avons réussi à convaincre Azur de l'attrait gastronomique des «pierrades» de l'Annexe voisine; nous avons sorti le fauteuil roulant (loué à la pharmacie du coin) et sommes allés déguster des aiguillettes de canard et de la cuisse d’agneau grillées sur des pierres chaudes, une (bonne) idée sans doute inspirée de la cuisine coréenne. Ensuite, Azur, qui n’avait quasiment pas voulu bouger du bateau pendant huit jours, a décidé qu’elle en avait assez «d’être enfermée à bord» et le taxi Rodolphe est venu nous prendre sur la marina pour une balade le long de la Côte Atlantique.
Une fois rendus au Vauclin, nous avons pensé qu’il n’y avait pas si loin jusqu’au lotissement près du bourg du François où habite le cousin Daniel. Nous sommes donc allés le surprendre dans sa jolie maison pratiquement rétablie des affres de l’inondation qui, au début de l’année dernière, avait dévasté le jardin fruitier et potager, défoncé le solarium vitré et projeté la voiture vers les rochers du bord de mer.
La cousine Edmée, convalescente d’un AVC récent, dormait, mais Daniel était tout heureux de nous accueillir, il a sitôt sorti le rhum (un bon LaMauny vieux) qu’il garde strictement pour «la visite», ni lui ni sa femme ne consommant d’alcool. Sortant de chez lui, nous nous sommes arrêtés au plus proche grand magasin Carrefour pour effectuer les courses prévues la veille avant de rentrer au Marin dans une heure de pointe somme toute civilisée.
Mercredi, Raymond Marie devait m’emmener avec Twiggy au Nouveau Centre commercial de Ducos où se trouve la seule boutique martiniquaise vendant des produits Apple; au moment de partir, Azur se pointe: «Je vais avec vous»… mais la deux-portes sportive de Raymond est incapable d’accommoder quatre adultes plus un fauteuil roulant. C’est donc encore une fois Rodolphe qui vient nous chercher, disant que «de toute façon, on trouvera bien à manger à Ducos, au Centre commercial». Penses-tu! Y’a que des salades, pizzas et autres hamburgers dignes d’un shopping center USA!
Heureusement nous dénichons in extremis – il est bientôt 15h – un charmant et délicieux poly-asiatique (chinois, thaï, viet et nippon), le Nagoya, dont exceptionnellement toutes les cuisines sont bonnes: nos choix combinent avec bonheur nems, crevettes tempura, pieuvre au sel de mer et boeuf en ragoût d’aubergines.
La météo de la semaine s’annonçant capricieuse, nous reportons à plus tard la sortie en mer envisagée et nous contentons de flâner à bord et sur les pontons voisins jusqu’au week-end. Heureusement, j’ai trouvé à Ducos un chargeur pour mon Apple Watch et un «hub» USB3 pour le MacBook Air dont le manque de connectique me fait rager. De plus, Mme Labelle du LUX Gouverneur me confirme qu’elle m’a expédié (à prix d’or plus) mes iPhones (canadien et français) oubliés sur ma table de travail montréalaise au départ dimanche dernier. En attendant, notre seul moyen de communication est le vieux portable rachitique et pratiquement illisible que nous avons retrouvé au fond de la valise d’Azur, mais sur lequel le répertoire téléphonique est vierge! Ah! La technologie…
Samedi soir, re-spectacle (mélange souk-rock’n roll cette fois) contemplé du haut du skybridge, d’où il nous faut dégringoler en catastrophe quand survient une de ces courtes mais brutales averses typiques de la saison. Nuit bercée par quelques coups de vent et tambourinages de pluie sur le pont de la coque tribord au-dessus de nos têtes.
Hier dimanche, dans l’éclaircie qui survient en fin d’après-midi, nous repartons sur les pontons pour un apéritif suivi de tapas au «Numéro 20», le bar chic et confortable que le copain Bernard du Ti-Toques a installé à l’étage de la nouvelle marina, face à la Capitainerie. Très bon planteur, Campari correct (on finit par «se tanner» du rhum si bon soit-il, hein!) et une superbe assiette de dégustation fort variée: foie gras sur toast, accras de morue, nems, cassolette de fruits de mer, chorizo, tartiflette, samosas, etc. dont nous ne viendrons même pas bout.
Retour à bord paisible dans le début d’une nuit tropicale baignée de clarté lunaire…

08 juin 2019

Les Bums chromés sont repartis!

Après de longues hésitations et quelques péripéties médicales, nous nous sommes rembarqués dimanche matin pour un de nos habituels périples triangulaires d'au moins deux mois: Montréal-Le Marin-Montpellier-Montréal.
Aux (toutes) petits heures pluvieuses et frisquettes, un sympathique taxi est venu nous prendre au LUX Gouverneur pour nous déposer à l'aéroport de Dorval à peine le jour levé. Assistance impeccable à l'embarquement: deux préposés nous attendaient avec un fauteuil roulant pour Azur et un coup de main pour les bagages; passage prioritaire à l'enregistrement, puis à la sécurité, et moins d'une heure d'attente pour prendre un confortable vol d'Air Canada jusqu'au Lamentin, où nous avons tout de suite été pris en charge par notre chauffeur préféré, le Marinois Rodolphe Bongo, secondé par l'incontournable Twiggy.
Grand soleil sur le ponton H (après trois jours de pluie, dit-on) où nous attend le vieil ami et homme de confiance Raymond Marie, et un Bum chromé en bon état où Henrietta avait impeccablement rangé nos affaires -- vêtements, toilette, cuisine... Même la télé fonctionne (onze chaînes numériques seulement, mais pour la vie à bord, c'est bien suffisant). Les deux frigos sont assez bien garnis (oups! il manque le citron vert pour le traditionnel ti-punch d'arrivée, mais bof!). Fin de journée au ralenti, souper léger au son de la musique syncopée provenant d'un des restaurants sur la rive voisine. La nuit est chaude, malgré un coup de clim' pour rafraîchir la cabine, et il faut nous réhabituer au double matelas de mousse bien différent du lit d'eau montréalais.
Lundi, Azur se prélasse presque toute la journée au lit sauf pour un apéro, une bouchée de poisson grillé et une douche rapide; elle subit le contre-coup de la fatigue du voyage d'hier. Le skipper Ignace, du Diamant, passe en coup de vent pour enfiler trois rhums vite-fait et nous donner ses disponibilités si nous voulons partir en mer (pas avant une dizaine de jours, sans doute).
Mardi débarque Henrietta avec un complément de vêtements, des produits d'entretien, des nouvelles de nos amis... et quelques conseils qu'Azur avale d'abord de travers avant d'en admettre le bon sens. Au menu, accras, thazard frais et gambas flambées au rhum vieux, avec un rosé corse en cubilitre (vinier) fort agréable. Le nouveau technicien à l'entretien, Raymond, vient résoudre deux ou trois petits problèmes: écoulement défectueux de la douche, ampoule brûlée dans notre cabine, un loquet cassé d'une des écoutilles au plafond du carré.
Mercredi, Twiggy prend le relais, alors que Raymond et le cousin Daniel viennent faire le point sur l'état du bateau et des comptes de banque. En soirée, belle surprise: la copine de longue date Véronique Deschamps (née Balaire), veuve de notre vieux pirate d'ami Jean-Marie, se pointe au coucher du soleil, resplendissante de santé et d'énergie malgré ses 70 ans passés. Elle est revenue de Californie vivre (définitivement?) en Martinique, surtout pour se rapprocher de sa fille Alexandra, qui enseigne ici et a épousé un Martiniquais. Alex a fait une difficile fausse-couche et est de nouveau enceinte, sa maman joue les mère-poule et on la comprend.
C'est enfin jeudi et vendredi qu'Azur renoue vraiment avec le rythme de vie antillais: se coucher tôt et se mettre debout peu après le lever du soleil, pour profiter au maximum de l'air (relativement) frais du matin, puis faire la sieste dans le coup de chaleur de l'après-midi. Le comptoir de la cuisine déborde de fruits frais apportés par tous les copains: bananes naines, mangues bien mûres, un joli melon, des maracudjas odorants...
Nous nous délectons des superbes crêpes au saumon fumé du comptoir de l'Annexe, accompagnées par une copieuse salade niçoise et re-rosé corse, le tout couronné de crèmes glacées rhum-raisin. Et dire que ça va être comme ça pendant un mois (soupir...)!

30 avril 2019

Yves Préfontaine

J'ai attendu plusieurs jours pour en parler. Le deuil peut avoir besoin de silence.
Yves Préfontaine était bien plus qu'un vigoureux poète, un activiste politique, un fanatique du même jazz que j'aime, un érudit à la conversation scintillante; il était pour moi le précieux ami d'enfance avec qui, de la rive de notre village ancestral de Trois-Pistoles, je partais en verchères à rames pour aller sur les Îlets voisins cueillir des bleuets gonflés de soleil et des groseilles pourpres délicieusement sûrettes dont nos mamans faisaient de somptueuses confitures.
Malgré bien des divergences de vie et de carrière, malgré nos cinq ans de différence d'âge, on aurait dit que notre commun prénom nous rapprochait, si bien que nous ne nous sommes jamais longtemps perdus de vue: deux collégiens passionnés de politique lui à Montréal, moi à Québec; actifs à Radio-Canada, lui comme animateur de jazz à la radio, moi comme jeune journaliste; présents dans les milieux littéraires foisonnants de la Révolution tranquille, l'un en poésie, l'autre en théâtre; des deux côtés de la barrière politique, lui comme chef de cabinet de Camille Laurin, moi comme reporter politique à La Presse; dans des champs bien éloignés de la culture, lui anthropologue professeur universitaire, moi chroniqueur et vulgarisateur des technologies de pointe... Même notre passion commune pour la navigation à voile nous faisait faire le grand écart, entre son sloop du côté du Lac Champlain et mon catamaran ancré à la Martinique sur lequel nous nous étions pourtant promis de nous retrouver un jour.
Les deux dernières grandes rencontres, l'une chez lui dans Côte-des-Neiges pour la célébration d'un de ses anniversaires en compagnie du peintre Edmund Alleyn et du poète Paul Chamberland; l'autre près du Stade olympique, à ma dernière pendaison de la crémaillère qu'il a émaillée d'une lecture de poèmes (avec Denise Boucher et Serge Legagneur) sur un fond ciselé par la guitare de Michel Robidoux.
Je ne risque pas d'oublier.

21 janvier 2019

Mme Duceppe

Nous sommes très touchés par la mort de la maman de Gilles Duceppe. C'était la femme du comédien Jean Duceppe, j'ai plusieurs fois été invité à manger chez eux quand j'étais jeune célibataire bohème à mon arrivée à Montréal; plus tard, Azur a joué avec lui au TNM. Des gens merveilleux. Dire qu'elle habitait la tour voisine de la nôtre, sans qu'on soit au courant... et mourir de froid dans un appartement de luxe, quelle atroce ironie! (note: en réalité, elle est morte parce qu'elle est sortie dans le jardin derrière la maison en chemise de nuit en plein hiver, sans que personne ne s'en rende compte) Je ne parviens pas à comprendre ce qui s'est passé. C'est sans doute arrivé pendant que nous faisions le pied de grue dans la bibliothèque du rez de chaussée de la résidence LUX, dans la nuit de dimanche: il y avait une panne du chauffage qui a répandu du monoxyde de carbone dans notre immeuble, nous obligeant à le quitter sur l'ordre des pompiers entre 4 et 9 heures du matin!

14 janvier 2018

Bon vent, René

Je suis profondément affecté par le décès d’un ami «Internet» que pourtant je n’ai vu qu’une demi-douzaine de fois dans ma vie, il y a dix ans et plus. René Servais était, avec sa femme Jeannine, le genre de fou heureux avec qui Azur et moi avons immédiatement des atomes crochus. 
Ce couple de retraités belges avait acheté en 2006 un joli voilier monocoque d’une trentaine de pieds au nom prédestiné de «Mañana», eux qui n’avaient jamais navigué. Armés d’une table des marées, de quelques cartes et de «La Voile pour les nuls», ils ont vogué sans accident (mais non sans péripéties drôlatiques) des dunes de la Mer du Nord jusqu’au soleil de l’Algarve espagnole. Ils ont traversé les doigts dans le nez le «rail» hyper-encombré de la Manche, les côtes déchirées de la Bretagne, les colères du Golfe de Gascogne, le flanc nord peu accueillant de l’Espagne et l’Ouest venteux et capricieux du Portugal jusqu’au port de plaisance de Mazagon, où nous les avons trouvés comme voisins de ponton quand nous préparions notre Bum Chromé pour la traversée de l’Atlantique vers la Martinique à l’automne de cette année-là. 
Entre les longues conversations oisives, les ti’punchs, les manzanillas, les paëllas du midi et les churros avec chocolat chaud du petit matin, s’est nouée une amitié indéfectible: les dernières personnes que nous avons aperçues en Europe à notre départ le 20 novembre sont Jeannine et René agitant vigoureusement des mouchoirs, la larme à l’oeil, au pied du phare qui marque la sortie du havre de Mazagon.
Ils ont ensuite pris racine en Andalousie, d’abord à quai sur le Mañana, puis dans un appartement du bourg voisin. Malgré tous nos efforts, nous ne sommes jamais arrivés à nous revoir en chair et en os, mais les contacts virtuels sont demeurés fréquents et chaleureux, d’abord par e-mail et téléphone, puis ces dernières années par FaceBook, Skype et Messenger.
Bonne route là où tu t’en vas, ami René, nous n’allons pas cesser de penser à toi. Et Jeannine, compte sur nous pour, cette fois, une vraie revoyure!

13 décembre 2017

Facebook forever?

Je ne sais pas si c’est le cocon ouaté de la tempête qui m’inspire? Je me prends à penser que tous nos copains bien intentionnés qui critiquent férocement Facebook et les autres réseaux sociaux ne doivent jamais vivre de ces moments de convivialité spontanée, blagueuse qui renouent et renforcent nos amitiés d’un continent à l’autre. Avec Léna et Jean-Yves revenus de Martinique, Yves le Parisien maintenant de Lanaudière, Jean-Michel et Bernard de France, Luisa de Sicile vivant à Paris, Paolo l’Italien d’Espagne, Rosemary l’Américaine de Grèce, Michel le Suisse d’Alicante, Yvonne l’Anglaise des Baléares...
Rien dans l’histoire n’a jamais ouvert de tels potentiels aux échanges informels et chaleureux entre êtres humains à travers le temps et l’espace. Il serait stupide d’y renoncer sous prétexte qu’il y a des dangers et un risque réel d’exploitation. Pour moi, les «plus» l’emportent nettement sur les «moins»... et méritent qu’on y trouve des solutions.

11 juillet 2017

En grand deuil!

Serge Legagneur. Un puissant rayon de soleil haïtien qui depuis 1965 ouvrait la littérature et la pensée québécoise de la Révolution tranquille au reste d'un monde francophone et bigarré. 
Un discret omniprésent et extraverti, un imperturbable ultra-sensible et ultra-chaleureux qui a enchanté nos nuits du Perchoir d'Haïti et de l'Assoç Espanola de sa poésie un peu mystérieuse, en même temps sévère et charmeuse, un éternel ami trop rarement revu — nous nous étions pourtant juré au téléphone, en début d'année, des retrouvailles fastueuses cet automne à notre retour. 
"Si l'un d'entre eux manquait à bord, (...) Jamais son trou dans l'eau ne se refermait", disait Brassens. Le trou que laisse Serge dans le sillage du Bum chromé où nous voguions au large de la Martinique pendant que le cancer l'emportait à Montréal est immense. Et je pleure.
Cette nouvelle, relayée avec un peu de retard par ma soeur Marie à partir d'un bel article du Devoir, a assombri un retour plaisant mais  un peu difficile des Antilles à Montpellier, où nous attendait un appartement chaudement ensoleillé et propret, grâce aux soins de la chère Ingrid Segura.
La phlébite dont Azur se croyait débarrassée à Montréal a semblé refaire des siennes sous le climat tropical à la fois humide et torride du début de la saison des tempêtes; sa jambe gauche se remet à enfler et manque de force. Heureusement, nous retrouvons près de notre second chez-nous Manuel, le sympathique médecin montpelliérain de l'amie Denise Boucher, qui saura bien trouver le remède approprié.
La fin du séjour en Martinique s'est plutôt bien passée, les cousins et amis Raphaëlle et Charles Larcher sont d'abord venus déguster à bord du Bum Chromé, dans la Petite Anse d'Arlet, le court-bouillon final du quasi monstrueux barracuda pêché deux jours plus tôt; puis, l'avant-veille du départ, ils nous ont emmenés au Diamant, le village natal d'Azur, qui tient toujours à passer au cimetière où sont enterrés sa grand-mère Cécé et une bonne partie de sa parenté. Visite couronnée par un dîner antillais (féroce de hareng, petits pâtés et colombo de poisson) concocté par Raphaëlle et épicé d'un vif débat politique avec leurs copains Marlène et Yves, sur leur délicieuse terrasse qui surplombe toute la plage diamantinoise.
Le vol de nuit du Lamentin à Paris sur Air Caraïbes (bon menu conçu par notre ami Jean-Charles Brédas) s'est très bien déroulé, grâce notamment à un exemplaire service d'assistance à l'embarquement/débarquement, mais c'est au matin à Orly que ça s'est gâté: pas d'accès à un salle d'attente, seulement un buffet médiocre surachalandé de familles en bruyant et remuant départ de vacances... et par surcroît la navette pour Montpellier avait pas mal de retard. Cela a étiré à six longues heures un hiatus que nous trouvions déjà interminable entre les deux vols, jusqu'à la grimpette des hautes marches de l'escalier depuis le tarmac vers un Bombardier étroit et congestionné.
Pas un bon plan, ce tout-en-avion. La prochaine fois, on revient finir le trajet en confortable et presque toujours ponctuel TGV.

30 juin 2017

Barracuda en barbecue

Il fait un temps idéal pour une balade en mer au large de la Martinique, sans doute, mais à moteur! Pour la voile, «pétole» comme disent les marins d'ici: pas un souffle de vent dans un ciel où flânent quelques touffes d'ouate, sur une mer d'huile à peine ondulée d'une houle que la météo mesure généreusement à 20-40 cm; le gennaker habituellement fier et bombé pendait tout flasque au grand mât, il a fallu l'enrouler. Nos deux diesels Volvo neufs ronronnent, pépères, à six noeuds de vitesse, en arrière-plan du nouveau disque de Michel Robidoux dont j'ai écrit une des chansons.
Tout à coup, en tournant péniblement la pointe du Carbet pour mettre le cap vers un Saint-Pierre écrasé de soleil malgré les éternelles nuées qui panachent la Montagne Pelée, un brusque sifflement trahit le raidissement de la ligne de pêche qui traîne loin derrière le Bum Chromé. «Poisson!» hurlent en coeur nos deux équipiers. Comme tout bon marin antillais, le capitaine Marco et son second Charles dit Twiggy lâchent tout ce qu'ils sont en train de faire et foncent sur la canne fixée au garde-fou arrière, laissant le bateau se débrouiller comme il le pourra. Entre la passion de la pêche et la sécurité en mer, on sait qui va gagner à tout coup. À leur décharge, ils savent que je suis là pour mettre la main sur la barre au besoin et zigzaguer entre les bouées quasi invisibles marquant les casiers de pêcheurs et celles, plus costaudes, qui coiffent quelques épaves coulées lors de la tragédie de 1902. Ce qui ne m'empêche pas de tourner souvent les yeux vers ce qui se passe sur la jupe tribord arrière.
Il est vite évident que notre visiteur et éventuelle prise est tout autre chose que les habituels thazard ou daurade plutôt résignés. Ce qui tend la ligne à sa limite plus de cent mètres derrière nous se débat avec une férocité qui le fait jailler par moments à près d'un mètre au-dessus de l'eau, la queue vigoureusement arquée dans un fouettement d'écume. Même Azur, peu portée sur la pêche, suit la bataille de près.
Il faut pas loin d'un quart d'heure pour fatiguer la bête, avec la peur constante de la voir casser la ligne et s'échapper, et pour l'amener à portée de la gaffe de Twiggy tandis que Marc active avec force le moulinet; une dizaine de solides coups de maillet suffisent à peine à l'étourdir une fois hâlée sur la jupe arrière puis sur le sol du cockpit.
Avec jubilation, nous contemplons le fruit de nos efforts, un superbe barracuda qui fait sans doute un mètre cinquante et une douzaine de kilos; il a une tête étroite mais plus longue et plus haute que ma main, trouée de deux yeux noirs de la taille d'une pièce d'un euro et fendue d'une vaste gueule portant une dizaine de crocs bien pointus.
Aussitôt, le programme que nous avions fixé pour le reste de la journée prend le bord et le plancher prend des airs d'étal de poissonnier, inondé de sang et semé d'écailles translucides et luisantes. Il est vite apparent que notre capture dépasse la capacité même des plus gargantuesques de nos appétits et qu'il faut penser à la partager en trois ou quatre repas. En combien de pièces la débiter, et de quelle épaisseur? On fait quoi de la tête et de la queue? Cuisson en blaff épicé, en court-bouillon classique ou barbecue sur charbon de bois avec sauce piquante?
Après un débat acharné, nous convenons qu'une chair si fraîche mérite les honneurs de la grillade la plus immédiate; d'autres formules culinaires suivront les prochains jours. Sitôt à quai, Twiggy et moi nous précipitons vers le marché voisin pour nous procurer les condiments et accompagnements appropriés — nous savons d'expérience que les maraîchers, fruitiers, épiciers et bouchers saint-pierrais ont tendance à ranger leurs étalages dès la grosse chaleur du midi arrivée. Nous survenons juste à temps: à peine avons-nous acquis les portions d'accras de morue, légumes créoles, oignons pays et piments requis, ils sont déjà en train de fermer boutique.
Pendant notre absence, le skipper a passé le plancher du cockpit à la grande eau et mis en marche l'allumage du barbecue au charbon de bois. C'est finalement peu après 14 heures que nous pouvons nous mettre à table devant le plus appétissant des menus: des accras arrosés de ti'punch ou de porto blanc, puis une montagne de darnes de barracuda dorées à point, accompagnées d'une sauce bien piquante, d'une purée parfumée à l'oignon vert, de lentilles et d'une salade laitue-tomates. Sans compter un petit rosé de Saint-Tropez venu échouer, qui sait par quel hasard, dans un marché de la Caraïbe.
C'est seulement huit jours après notre arrivée de Montréal au Marin que nous avons pris la mer, presque contraints et forcés: en fin de semaine dernière, le cadet des frères Jean-Joseph, patrons de la Marina, est venu nous avertir que plusieurs des pontons du port de plaisance, dont le nôtre, seraient bouclés pendant deux jours ce week-end à cause d'un grand concert (payant) des musiciens du mythique groupe Kassav. Il nous donnait le choix de partir nous balader ailleurs, ou de transférer temporairement notre résidence flottante vers un autre amarrage, plus éloigné et moins confortable.
Nous avons donc quitté le port mardi trois jours après la Saint-Jean, avec notre équipage habituel. Ne sachant pas trop comment notre santé allait répondre au changement assez brusque de régime de vie (Azur relevant d'une phlébite qui la laissait plutôt flageollante sur ses jambes et moi d'une opération de la cataracte sans compter de nouvelles douleurs d'arthrose au bas du dos), nous avons choisi de ne pas nous aventurer au grand large, malgré une grosse envie de revisiter les Grenadines au sud, mais de nous contenter de cinq jours d'un nonchalant cabotage en suivant la Côte Caraïbe de l'île.
Première étape agréable et sans histoire, la transversale tout au long de la façade sud de la Martinique, du cul-de-sac du Marin au Rocher du Diamant, par beau temps et vent arrière, puis la brève remontée jusqu'à la plus petite et la plus pittoresque des Anses d'Arlet. Quatre heures de plaisir facile, le temps de retrouver le pied marin et de renouer avec le rythme bien particulier de la vie sur un voilier — que nous avions quitté, il faut le rappeler, il y a presque un an et demi.
Là, comme nous n'arrivions pas à joindre les amis du Diamant qui devaient venir nous chercher au quai pour permettre à Azur son habituel pélerinage sur le tombeau familial du cimetière local, nous avons décidé de nous contenter d'une trempette dans l'eau vert pastel sur fond de sable blond de la plage puis de nous prélasser à bord, en nous contentant d'un repas (plutôt médiocre, hélas) que nous sommes allés chercher dans un restaurant du bourg voisin.
Doux et mélancolique souvenir, c'est sur cette même plage — qui n'a pas changé d'un iota — qu'il y a quarante ans nous avions terminé une soirée mémorable avec Gilles Vigneault et notre vieux copain un peu pirate, Jean-Marie Deschamps, aujourd'hui disparu. Ce dernier avait ouvert dans les collines derrière le village un bar-restaurant, le California Saloon, qui connaissait un vif succès. En allant l'y retrouver, j'ai croisé Claude Fleury, l'alors incontournable secrétaire de Vigneault: «Leclerc? Quoi qu'a fait là?» - «Et toi? Es-tu ici avec Gilles?» Il s'est avéré que oui: Vigneault était en vacances avec sa femme Alison et leurs jeunes enfants dans une villa louée aux Trois-Îlets voisins.
Illico, nous avons pris rendez-vous pour nous retrouver au souper chez Deschamps, où la maîtresse de maison Véronique (que nous avions présentée à son mari quelques années plus tôt à Montréal) nous a concocté un véritable banquet à la créole, somptueusement arrosé. Alison et les enfants étant rentrés se coucher, nous avons continué avec Vigneault une de ces longues conversations à bâtons rompus dans lesquelles il brille de tous ses feux et dont j'avais l'habitude depuis nos premières rencontres à Québec quand j'étais étudiant et lui, prof de collège. Inévitablement, ça s'est complété sous les étoiles passé minuit, tous assis à l'indienne sur le sable de la Petite Anse, la plupart du temps avec une bouteille de vieux rhum entre les jambes et une chanson québécoise aux lèvres... Mais revenons au temps présent.
Le lendemain mercredi, nous avons levé l'ancre un peu tard pour la courte étape jusqu'aux Trois-Îlets. L'idée était de flâner en route, explorant les jolies criques (Anse noire, Anse blanche) qui creusent la côte et le voisinage de l'Îlet Ramier, lieu fameux de plongée et rendez-vous des dauphins et des baleines. Mais le temps a refusé de coopérer, ne nous offrant qu'une série quasi ininterrompue d'averses parfois violentes, parfois plus calmes mais d'une densité bien tropicale. Pour «admirer» le paysage filtré par un rideau gris de pluie, pas d'autre choix qu'en maillot de bain, frissonnant sur le skybridge mal protégé, ou à l'abri du cockpit avec ses rideaux semi-transparents plastifiés.
La météo a aussi contribué à bloquer le reste du programme de la journée, qui consistait à nous délecter d'un repas gastronomique dans un des bons restos du quartier touristique, de préférence en compagnie du couple antillais-québécois Léna et Jean-Marie, qui habitent tout près à l'Anse-à-l'Âne. Pour le resto, il a fallu nous contenter du Bodlamer, table de l'hôtel Bambou qui a l'avantage d'être située à quelques pas du quai, mais dont la qualité a pâti depuis notre dernier passage il y a deux ou trois ans. De plus, Léna et Jean-Yves étaient au boulot dans la journée, et le soir hésitaient à braver le mauvais temps pour nous retrouver à bord, d'autant plus qu'ils en sont aux dernières étapes des préparatifs d'un prochain déménagement définitif de la Martinique au Québec. Rencontre donc remise.
Heureusement, jeudi matin s'est levé dans les roses et les oranges d'une aube radieuse, reflétés par une mer calme comme le proverbial miroir. Même sans vent, l'étape vers Saint-Pierre s'est déroulée dans la plus grande bonne humeur, pour atteindre son sommet dans la pêche au barracuda décrite ci-dessus...
En passant, nos inquiétudes sur la santé étaient vaines: les yeux ex-cataractés protégés par des lunettes de soleil adéquates se portent très bien et dans le jour, les plaisirs actifs de la voile tendent à me faire oublier le mal de dos; quant à Azur, l'air de la mer et le soleil-pays lui font retrouver une rassurante seconde jeunesse — même si dans ses moments de grogne, elle s'en défend, car elle adore qu'on la soigne aux petits oignons!

02 novembre 2007

Un village nomade et la Toussaint

Le village autour de nous se dépeuple. Il y a une semaine, au moins trois des voisins proches nous ont quittés, après une fête d'adieu assez réussie sur le ponton. Et hier, c'était au tour de Mamayamba (l'ancien cata de Yannick Noah qui était amarré juste devant nous) de partir se mettre au mouillage à quelques milles d'ici, du côté de l'Anse Caritan.
Je dis village? Plus nous partageons la vie de la marina, plus elle nous fait penser en effet à un petit village, mais d'une espèce bien particulière.
D'abord, la population est très fluctuante: tous les jours ou presque, des voisins s'en vont et d'autres viennent prendre leur place, que ce soit sur notre rue (ponton), soit dans le proche voisinage. Parfois, cela se fait au compte-gouttes, parfois par de véritables migrations, comme c'est le cas ces jours-ci.
De plus, dans un village traditionnel, lorsqu'une famille s'en va, du moins sa maison reste là. Dans une marina, chaque famille disparaît (ou arrive) avec sa "maison", qui peut être bien différente de celle qui la suit ou la précède. Et il arrive fréquemment que l'espace ainsi libéré n'est pas rempli immédiatement, mais demeure vacant plusieurs jours, voire des semaines.
Enfin, presque tout ce qui se passe chez quelqu'un a lieu au vu et au su de tous les voisins, depuis la douche matinale jusqu'à la lessive et aux petits travaux (devoirs des enfants, lavage de vaisselle, réparations...). Comme la surface habitable des bateaux est généralement exiguë, beaucoup d'activités qui, dans une maison, auraient lieu à l'intérieur déménagent sur le pont ou même sur le ponton voisin.
Tout cela crée un climat bien particulier d'intimité forcée, où la tolérance et l'esprit d'entr'aide doivent compenser pour l'espace restreint, souvent aléatoire, qui reste à la vie privée. À la fin du compte, on s'y fait assez bien... après quelques ajustements pas toujours évidents.
Finalement, au lendemain de notre retour de Trinité, le technicien de CanalSat est venu réaligner notre antenne télé sur le satellite, et nous pouvons de nouveau jouir d'une image stable... et d'un tas de chaînes dont nous ne regardons en fait que quelques-unes. Au moins, il y a les nouvelles internationales (LCI, EuroNews, TV5) qui nous manquaient.
Un peu plus tard, les anciens voisins de l'Escampette sont venus faire un tour, pour faire visiter leur bateau (à vendre) à des acheteurs potentiels. À notre grand plaisir, ils ont amené les enfants, à qui nous avons donné les cadeaux rapportés pour eux de la croisière dans la Baltique: une "matriochka", collection de poupes emboîtées, pour Lila, et "Magnus le Viking" pour Nino, un livre d'images norvégien fort bien fait racontant l'amitié entre le premier petit Viking installé à Terre-Neuve et un enfant autochtone. Tous deux sont venus passer une bonne heure à bord, à regarder la télé (il n'y en a pas chez eux au Diamant) et à jouer des jeux d'ordinateur.
Le lendemain matin, est arrivé un émissaire d'une Française de Guadeloupe qui veut louer le Bum pour la période de Noël. Il a examiné le cata sous toutes ses coutures. Son rapport a dû être favorable, car dès le lendemain sa patronne (elle dirige les activités d'une grosse société pharmaceutique dans la zone Caraïbes) nous a appelés pour confirmer la réservation, d'abord de vive voix, ensuite par écrit. Un peu plus tard s'est pointé un couple qui a commencé par parler de location, puis a fini par demander à Marie-José si nous leur vendrions le bateau. Pas question, du moins pour l'avenir prévisible.
En fin de semaine, Gérard est disparu pour quatre ou cinq jours, il devait aller à Saint-Vincent régler des affaires personnelles. Bien entendu, dès le lendemain de son départ, de petits problèmes techniques ont commencé à surgir. Il y a eu d'abord la drisse de grand-voile qui s'est mise à battre le tambour sur le grand-mat, faisant à l'intérieur du carré un bruit infernal. En souquant ici et larguant par là sur les diverses manoeuvres, j'ai réussi à la tendre pour qu'elle se calme. Moins évidente est la solution à une pompe automatique de cale qui a commencé à faire du vacarme juste sous notre cabine, difficulté que nous avons d'abord résolue en la soulevant hors de l'eau. Mais deux jours plus tard, comme l'eau montait dans le fond de la coque suite à des pluies diluviennes, nous l'avons replongée dans la flotte... où elle a résolument refusé de pomper. Un autre achat probable à ajouter à la lampe de mat qui nous est tombée sur la tête la semaine dernière.
Mardi, nous sommes allés passer la journée à Fort-de-France-en-ville, où nous avions à peine mis les pieds depuis plusieurs années, malgré plusieurs séjours en Martinique. Nous avons flâné autour du marché central, fait du lèche-vitrine dans les bazars des traditionnels marchands syriens et chinois du quartier, acheté des noix et des bonbons aux vendeuses sur le trottoir de la rue Antoine-Siger, pris un jus au Bar de l'Impératrice face à la Place de la Savane (en grands travaux, suite notamment aux ravages perpétrés par l'Ouragan Dean) et mangé dans un repaire de marins bretons le long de la Jetée, en face de la gare des taxis-pays. La ville a beaucoup évolué, sous l'impusion du nouveau maire Serge Letchimy, urbaniste et successeur d'Aimé Césaire. Mais par-ci, par-là, au détour d'une rue, nous découvrons tout-à-coup un paysage urbain typique du vieux Fort-de-France que nous avions connu dans les années 1960, avec ses petites bicoques en bois de couleurs vives et ses magasins étroits mais chaleureux (photo).
La journée a cependant été assombrie quand nous avons appris, à la Pharmacie de l'Impératrice, le décès l'an dernier de notre ancien copain (et joyeux compagnon de virées) Berly Glaudon. Nous avions pourtant eu de bonnes nouvelles de lui en janvier 2006, et nous nous étions alors promis d'aller lui rendre visite aux Trois-Îlets à notre prochain passage. Hé bien, c'est raté pour de bon.
Pour ne pas changer de sujet, aujourd'hui, jour de la Toussaint, est la "fête des morts" pour les Martiniquais, qui font alors la tournée des cimetières pour saluer leurs disparus et couvrir leurs tombes, des croix les plus modestes piquées sur un tas de sable (photo) jusqu'aux caveaux tuilés les plus grandiloquents, de fleurs et de lampions. Comme c'est la première fois depuis nombre d'années qu'Azur est ici à cette date, elle a décidé de sacrifier à la tradition.
Nous sommes donc partis ce matin avec Gérard (revenu hier soir) pour passer d'abord à Sainte-Anne, où nous avons retrouvé sans trop de difficulté le tombeau du papa de Marie-José, René Manuel. Le cimetière était assez achalandé, mais plutôt calme. Même chose une heure plus tard au Diamant, devant le caveau (fermé et cadenassé) de la grand-mère.
C'est finalement à Rivière-Pilote, où est enterrée la belle-mère Yaya Lagrandcourt, que j'ai compris le sens réel de l'expression "Fête des Morts". De chaque côté de l'entrée du cimetière s'étalaient, dans une atmosphère de kermesse villageoise, une demi-douzaine de boutiques vendant qui des fleurs naturelles ou artificielles, qui des lampions, qui même des eaux gazeuses, des noix ou des bonbons.
À l'intérieur, on avait dressé une sorte de pavillon ouvert où une équipe en T-shirts aux armes de la commune accueillait et dirigeait les visiteurs. Malgré une série d'averses diluviennes, ceux-ci circulaient entre les tombeaux (souvent de grande taille et abondamment décorés) en causant à haute voix et échangeant des salutations et des souvenirs -- qui donnaient parfois lieu à de bruyants éclats de rire -- avec des parents ou des connaissances croisés au hasard des allées. Le tout se terminant, aussi souvent qu'autrement, au bistrot en face qui faisait clairement des affaires d'or. Les morts, en Martinique, ne risquent vraiment pas de s'ennuyer!