mercredi 17 novembre 2010

15 novembre 2010

Dimanche dernier, départ pour Paris sur TGV Thalys. Cavalcade à travers la gare et ses escaliers vétustes, bagages à la traîne -- Azur trouve un manutentionnaire secourable pour nous fournir un coup de main très bienvenu. Train très confortable, presque vide, mais repas froid et léger. Paysage ultra-plat : dunes hollandaises, plaine interminable belge et flamande, presque jusqu'aux portes de Paris.
Gare du Nord, la file d'attente pour les taxis est inexistante, en vingt minutes nous sommes au Trocadéro devant notre hôtel habituel. Brève sortie dans un troquet du coin pour une soupe à l'oignon.
Lundi, début d'une semaine de cocooning éhonté, encouragée par un temps froid et pluvieux presque sans interruption. Pendant qu'Azur va chez le coiffeur mardi, j'en profite pour une balade en métro et du lèche-vitrine informatique à Montgallet. On se retrouve au Bar à huîtres du boul. Beaumarchais pour une orgie de coquillages et de poisson.
Après discussion, nous décidons de ne pas nous rendre comme prévu en Martinique en fin de semaine, mais de rentrer directement à Montréal, pour cause surtout de lassitude physique et mentale. En contrepartie, nous resterons plusieurs jours de plus à flâner à Paris.
Vendredi, choucroute décevante aux Tramways de l'Est, face à la gare du même nom; le resto, un de nos vieux favoris, a changé de propriétaire. Ça nous apprendra.
Très bonnes pâtes à l'ail sous une montagne de parmesan dans un Italien du quartier Victor Hugo dimanche. Nous ne manquons pas grand-chose en ratant la finale de l'Open de tennis de Bercy, où Soderling bat facilement un Monfils épuisé par ses exploits de la semaine passée.
En soirée, la télé est entièrement monopolisée par un ballet de personnalités folkloriquement hexagonal: le remaniement ministériel attendu depuis au moins cinq mois. Pas de grande surprise, pourtant, Sarkozy reconduit à contre-coeur Fillon comme premier ministre. Il y a bien le départ grognon de M. Écologie, Jean-Louis Borloo qui, frustré de ne pas avoir la place d'honneur, s'est brusquement rappelé qu'il n'est pas de droite mais du centre. Et le retour annoncé de l'ancien premier ministre Juppé, qui était en pénitence pour avoir été pris les doigts dans le tiroir-caisse il y a quelques années. La fin de l'"ouverture à gauche" sarkozyste est confirmée... elle était prédite depuis au moins le début de l'année. On en revient à un régime de droite pure et dure.
Vivement Montréal, d'où vous parviendra sans doute la suite du blogue dans quelques semaines... ou quelques mois!

jeudi 11 novembre 2010

7 novembre 2010

Le Pulitzer Hotel est une curiosité amstellodamoise: le petit-fils de Joseph Pulitzer (journaliste américain créateur des prix du même nom), a regroupé il y a une quarantaine d'années quinze maisons datant de 1615-1650 à l'intersection de deux canaux, pour en faire une auberge grand confort dotée d'un bar renommé et d'un excellent restaurant. Tout le service et la qualité d'un palace mais sans la prétention... avec en prime l'impression de se trouver au cœur de la vie urbaine.

Nous avons hérité d'une belle chambre, pas très grande, à plancher de bois franc et poutres apparentes, juste sous les toits. Un cocon douillet qui ne pouvait mieux tomber, vu le froid et la pluie dehors.
Ça ne nous a pas empêchés d'endosser chandails et impers pour explorer le voisinage... et finir par revenir manger au "238", le resto de l'hôtel qui nous sert (entre autres) les meilleures grosses frites dorées presque brunes que j'aie dégustées depuis Bruges.
Le lendemain vendredi, nous suivons le conseil du Routard (et du concierge) sur la meilleure façon de voir Amsterdam et grimpons à bord d'un des trams blancs et bleus qui fourmillent dans le coin, pour zigzaguer dans les principaux quartiers, enjamber les multiples canaux et aboutir à la Station Centraal, l'immense gare de brique rouge à clochetons victoriens qui est le point de ralliement de tout ce qui circule en ville -- innombrables vélos inclus.
Après avoir acheté nos billets de TGV Thalys pour Paris, nous faisons un stock de journaux et revues en français et montons à l'étage bouffer de la grosse et savoureuse cuisine locale à
l'Eersteklas, brasserie qui occupe (comme son nom le laisse deviner) l'ancienne salle d'attente des premières classes et dont la vedette est un cacatoès blanc, bien installé au comptoir.
Re-balade en tram avec bien des détours jusqu'au Pulitzer, où nous tombons sur deux de nos ex-compagnons de croisière, avec lesquels nous décidons de partager une promenade en bateau-mouche sur les canaux à la tombée de la nuit.
Non seulement fait-il déjà noir lorsque nous nous glissons à bord de notre embarcation, une pétrolette
centenaire digne de figurer dans un musée, mais encore il pleut à décourager un canard. Mauvais plan? Pas du tout: d'abord, nous ne sommes que quatre à bord avec le skipper Jack, et nos compagnons san-franciscains sont charmants.
Et voir Amsterdam illuminée d'un point de vue au ras de l'eau, tout en louvoyant dans les plus petits canaux et sous les arches sombres des ponceaux, est une expérience à ne pas manquer. Une heure et demie d'un plaisir aussi raffiné qu'imprévu.
Le seul moment délicat survient au retour à l'appontement de l'hôtel, lorsqu'il faut se mettre à trois pour extraire Azur de la cabine à travers une écoutille vraiment pas faite pour des athlètes de notre âge!
Samedi, journée de musées. Hélas, le célèbre Rijksmuseum est en grande rénovation, seule une infime partie de ses fabuleuses collections est ouverte au public dans une seule aile... à la porte de laquelle une queue interminable se bouscule sous une pluie battante. "An-an", comme on dit en créole.
Heureusement, tout juste derrière se trouve le moderne Musée Van Gogh, bien moins assiégé et, dans les circonstances, presque aussi attrayant. Nous y passons une heure et demie de bonheur: en plus des grandes et petites œuvres du Pauvre Vincent, les quatre niveaux abritent une série de beaux tableaux des peintres qui l'ont inspiré, de ceux qui ont été ses amis et ses compagnons de route, notamment les impressionnistes et les symbolistes, et de ceux qu'il a influencés, comme les Fauves (notamment Vlaminck et Derain). Lunch typiquement amstellodamois, place du Spui, dans une modeste rôtisserie argentine fréquentée par une faune bigarrée et cosmopolite, suivi d'un autre parcours en tramway jusqu'à Waterlooplein, où nous tombons en plein milieu d'un immense marché populaire.
À travers les bulles de savon géantes lancées dans la foule par un trio de bateleurs, nous atteignons la Maison de Rembrandt, transformée en fascinant musée.
Il faut évidemment escalader les cinq escaliers en colimaçon qui mènent jusqu'aux combles, mais chaque étage est une découverte. Les deux premiers sont les pièces à vivre, tenues comme si le peintre allait se ramener d'un instant à l'autre: les lits sont faits la table est mise.
Plus haut, il y a l'atelier, au centre duquel trône le chevalet derrière lequel une jeune femme broie et mélange les couleurs à l'huile selon les méthodes de l'époque. Le dernier étage est réservé à la collection personnelle de Rembrandt -- quelques-unes de ses propres œuvres, mais surtout celles de ses contemporains qu'il appréciait.
Enfin, l'espace sous les toits est consacré à la gravure, aussi bien le matériel technique et les plaques que les épreuves du maître et de ses élèves.
Nous avions aussi prévu des visites à la maison d'Anne Frank, à la célèbre Vieille Bourse et à l'intrigant Musée des Syndicats, mais avec la pluie, le soir qui va tomber bientôt et les bagages à faire...

vendredi 5 novembre 2010

4 novembre 2010

Dimanche sur le Main encore, en descendant tout doucement vers le Rhin.
La croisière étant foncièrement américaine, on se prépare à célébrer l'Halloween, fête par excellence des grands enfants (plusieurs déguisés pour l'occasion).

Surprise très sympa, ça prend la forme d'une soirée d'amateurs qui fait la part belle aux talents de l'équipage et du personnel de bord. Saynètes humoristiques sur la vie à bord, pantomime, démonstration d'instruments de bambou par trois garçons javanais, chorégraphie hip-hop rigolote... Et pour finir, les employés invitent à danser leurs passagères et passagers préférés.
Lundi de la Toussaint, nous laissons à tribord sans même ralentir Frankfurt am Main, grande capitale régionale moderne, puis à babord Mainz (Mayence) qui marque l'embouchure du Main et notre entrée dans le beaucoup plus vaste Rhin. Ça nous paraît un peu idiot de rater ainsi deux villes importantes et dynamiques, mais tant pis.
Nous ne faisons escale qu'à la nuit tombante dans le centre par excellence du vignoble du riesling rhénan, Rudesheim, gros bourg pittoresque hyper-touristique. À voir le foisonnement des restos, bars à vin, hôtels, pensions, galeries, caves, celliers et boutiques, on se demande s'il reste place pour quelques authentiques habitants. Pour ne pas déparer l'atmosphère, c'est un petit train sur pneumatiques, frère jumeau de ceux de la Place d'Armes à Québec ou du Vieux-Port de Marseille, qui nous emmène après moult détours au Musikkabinett, un assez original musée consacré aux automates musicaux anciens. Il y a là de tout, depuis la classique cage à serins-boîte à musique du 18e jusqu'à un complexe et ingénieux orchestre mécanique dont les rouleaux contrôlent une quinzaine d'instruments tonitruants, en passant par une jolie collection d'orgues de barbarie à manivelle. Sans oublier une copie quasi conforme du piano mécanique à pédales qui ornait le salon de notre jeunesse. Nostalgie...
Et pour finir, un souper communautaire au riesling (forcément) mettant en vedette le fleuron de la gastronomie locale, le sauerbraten: une sorte de daube de bœuf mariné. Avec accompagnement d'un orchestre on ne peut plus "oum pa-pah" jouant valses et polkas dans un vacarme à vous fendre la tête. Comment le peuple qui se goinfre d'une musique populaire aussi épaisse a pu engendrer également Bach, Haydn et Beethoven est une chose qui me dépasse.
Par une curieuse erreur de program- mation, il faut se réveiller presque en pleine nuit mardi matin pour avoir une chance d'apercevoir dans une pénombre embrumée ce qui aurait dû être un des clous, sinon LE clou de la croisière: la stupéfiante série, quasi ininterrompue, des archi-romantiques châteaux du Rhin, agrippés à leurs pitons et promontoires au-dessus de leurs pimpants villages au sud de Coblence.
Heureusement, lorsque nous arrivons à la courbe du fleuve qui contourne le Rocher de la Loreleï, le jour s'est enfin levé. J'en profite pour partager avec quelques autres courageux lève-tôt la Nuit rhénane d'Apollinaire, qui me paraît taillée sur mesures pour l'occasion:

"Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
"Écoutez la chanson lente d'un batelier
"Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
"Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds

"Debout, chantez plus fort en faisant une ronde
"Que je n'entende plus le chant du batelier
"Et mettez près de moi toutes ces filles blondes
"Au regard immobile, aux nattes repliées

"Le Rhin, le Rhin est ivre où les vignes se mirent
"Tout l'or des nuits vient en tremblant s'y refléter
"La voix chante toujours à en râle-mourir
"Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été

"Mon verre s'est brisé dans un éclat de rire."

Nous laissons tomber la visite de Coblence pour nous laisser tout doucement entraîner le long des nombreux détours du fleuve jusqu'à Cologne, notre dernière escale.
Éblouissement de la visite de l'immense et géniale cathédrale gothique, un peu gâté par une guide en retard sur son horaire qui nous fait tout parcourir au pas de course et par la lumière défaillante d'un entre-chien-et-loup pluvieux. Sans compter la frustration de ne rien voir d'autre de ce qui nous paraît une fort belle ville.
Mercredi se lève sur les méandreux bancs de sable surmontés de vastes prairies plates parsemées de moutons qui marquent l'arrivée du Rhin aux Pays-Bas. Encore une ou deux écluses (les 67e et 68e du voyage, pour ceux que ça pourrait intéres- ser), et le Swiss Sapphire vient s'amarrer pour de bon au quai des croisières, quelques encablures à l'ouest de la Gare centrale, cœur de la vieille cité marine d'Amsterdam.
Emballage des bagages, coquetel et souper d'adieu, échange d'adresses Internet (bientôt oubliées?) avec les plus sympathiques de nos co-passagers... Une dernière nuit un peu nerveuse dans la cabine qui était presque devenue "chez nous".
Demain, c'est un autre monde.

mercredi 3 novembre 2010

30 octobre 2010

L'allemande Regensburg, notre étape de mercredi, c'est Ratisbonne en français. Par une inversion inattendue, les langues germaniques et nordiques ont retenu la racine du nom latin de cette très vieille cité (Regina), les langues latines le nom celtique (Ratas).
Sous une appellation ou l'autre, ce "Patrimoine de l'humanité" selon l'UNESCO mérite la visite. Pas tant pour un monument en particulier -- quoique certains, dont la cathédrale et le très vieux (1017) pont de pierre sur le Danube, sont remarquables --, mais pour le cadre et l'atmosphère très spéciale d'une grande ville médiévale presque intacte et encore habitée. Il y a des scories touristiques, certes, mais la plupart des gens qu'on croise dans les petites rues tordues et inégalement pavées sont du "vrai monde" qui travaillent, boivent, s'amusent, se courtisent là tout naturellement, sans s'occuper de nous.
La ville est aussi truffée d'exemples réjouissants d'humour moyen-âgeux: l'enseigne de fer forgé peint de l'auberge "Jonas et la baleine", la fontaine du curé prêchant aux oies, le gigantesque Goliath peint défiant David, le coude nonchalamment appuyés sur une vraie fenêtre à double arceau sur le mur du Goliathaus.
Lunch mémorable à l'Historische Ect, resto d'une sobriété toute moderne au rez-de chaussée de cette bâtisse semi-millénaire, près de la cathédrale: soupe à la queue de bœuf, daurade royale, poularde au vin rouge, tartelette aux pommes caramélisées, rouge de Bavière spätlese 2005.
Bonne conférence le lendemain matin sur l'histoire du canal Main-Danube et le rêve plus que millénaire de pouvoir naviguer sans interruption d'une rive à l'autre de l'Europe. Cela couvrait depuis la "Fossa Carolina" imaginée et commandée en 793 par Charlemagne -- dont personne ne sait si elle a jamais été complétée -- jusqu'au canal actuel réalisé entre 1971 et 1992.
Il fait 171 km de long et 16 écluses sur plus de 200 mètres de dénivellation et, topologiquement, transforme l'Europe de l'Ouest en île.
Lunch léger de très bonnes pâtes au pesto "al dente", et départ pour Nuremberg en autocar (le bateau est amarré sur le canal, assez loin de la ville). Les passagers se divisent en deux groupes, l'un intéressé à l'histoire plus récente de la guerre 1939-45 et des procès nazis, l'autre (dont nous) par la dimension artistique et historique plus ancienne.
Traversée d'une banlieue industrielle et ouvrière sans intérêt jusqu'aux murs, en grande partie reconstruits à l'originale, de la cité médiévale détruite par les Alliés au début de 1945. Le château-fort est assez spectaculaire, mais pas autant que celui de Carcassonne.
En revanche, la résidence-musée d'Albrecht Dürer à elle seule vaut presque le voyage: une belle maison de pierre et de colombages-torchis perchée sur le coin d'une charmante place moyen-âgeuse, directement sous les murailles. Les pièces: salon, chambre, cuisine, atelier, ont été replacées dans leur état originel, décorées de quelques oeuvres (et pas mal de reproductions) du maître. On y accède par des escaliers de bois sombres et escarpés, durs-durs pour les vieilles jambes mais bah! Ça en vaut la peine.
Une descente en pente douce le long de rues pittoresques nous amène à la place principale, envahie déjà par le Marché de Noël où je déniche, parmi les multiples étalages de pain d'épices, un comptoir de jouets en bois, autre grande spécialité locale. J'en ressors avec quelques souvenirs, notamment un "combat de coqs" articulé qui me rappelle les joujoux primitifs de notre enfance.
Azur, pendant ce temps, m'attendait au Bratwurst Röslein, grande brasserie typiquement franconienne où les deux troupeaux de la croisière Tauck doivent se regrouper pour le souper. Celui-ci, bouillon aux dumplings et petites saucisses grillées locales accompagnées de choucroute et de moutarde douce, manque un peu de caractère, mais la bière brune (Tücher Dunkel) est excellente. Mon voisin de table, qui a la tête d'un Groucho Marx interprété par Dürer, en avale sans hésiter cinq chopines -- je me contente de trois. Il y a aussi un accordéoniste dont la présence ici s'explique sans doute par le fait qu'il n'y a pas dans le vieux quartier de station de métro où il puisse exercer son "art".
Retour à bord en autocar via la grand-place, ornée d'une étincelante fontaine polychrome. Dodo fourbu mais paisible.
Pendant ce temps, nous sortons du canal et commençons à descendre le Main, affluent majeur du Rhin -- nous avons donc franchi quelque part pendant la nuit dernière la "ligne de partage des eaux" entre le bassin de la Mer Noire et celui de la Mer du Nord.
Coïncidence? Toujours est-il que le temps se met au beau et le thermomètre à la hausse. En revanche, notre route est semée d'une multitude d'écluses étroites dans lesquelles le Swiss Sapphire doit s'insérer aussi délicatement qu'un pied de femme dans un escarpin. Et de ponts et viaducs très bas qui obligent le capitaine à condamner le pont-promenade et à abaisser la passerelle de pilotage qui, à notre grande surprise, se replie sur elle-même en trois sections comme un télescope. À l'occasion, nous apercevons la tête de l'officier de quart qui jaillit d'une trappe dans le toit comme un polichinelle d'une boîte à surprises!
Haßfurt, en Franconie, est une minuscule ville paisible dont on fait le tour (cinq rues, quatre églises) en vingt minutes. Elle n'a rien de particulier, nous ne nous y arrêtons, après de savants manœuvres d'arrimage et d'ajustement de la passerelle d'embarquement, que pour récupérer un groupe d'excursionnistes partis ce matin visiter une autre forteresse dans l'arrière-pays. J'en profite pour acheter au marché deux fromages et un brandy locaux, en cas de petite fringale dans la cabine. Sait-on jamais...
Samedi, à Wurzburg, il faut se lever tôt pour entreprendre une assez longue balade à travers la campagne franconienne, toute de basses collines, de cultures maraîchères et de vignes. Pour aboutir à ce qui restera sans doute un des joyaux de la partie germanique de la croisière, Rothenburg.
Nous empruntons d'abord une potence sous les impressionnantes murailles (qui rappellent Aigues-Mortes) ceinturant la vieille cité et parcourons la grande place du marché, où les préparatifs d'une foire régionale vont bon train, pour atteindre la plus petite mais bien plus pittoresque Place de l'Hôtel de ville, toute en pente et en pavés capricieux. La belle cathédrale gothique voisine se distingue surtout par ses fabuleuses sculptures sur bois des 14e et 15e siècles.
Retour sur la place pour un délicieux chocolat chaud et la contemplation de l'original jacquemart de l'horloge: sur le coup de midi, tous les jours depuis quelques siècles, le général conquérant sort d'une fenêtre pour surveiller, bâton de commandement en main, le bourgmestre buvant d'un seul trait dans la fenêtre voisine un gigantesque hanap de vin blanc local, condition imposée pour surseoir à l'incendie de la ville. L'histoire ne dit pas la taille du "hangover" enduré le lendemain par le brave homme, seulement que Rothenburg fut sauvée.
Le restaurant d'hôtel que nous a indiqué le patron du café est non seulement agréable, calme et spacieux, il fait spécialité de gibier. Azur a donc droit à un succulent canard sauvage au four, moi à un goûteux ragoût genre goulasch de cerf, sanglier et bécasse arrosé d'un rouge local atypique, presque noir et très corsé. Nos compagnons de table californiens, Sheldon et Theresa, s'en tiennent à des plats plus standards... Ils le regretteront.
Retour à Wurzburg en fin d'après-midi pour une visite de la tape-à-l'oeil Résidence du prince-évêque, un Versailles (ou du moins Schönbrunn) en miniature. La pièce de résistance en est le démesuré escalier d'honneur coiffé d'une immense et superbe fresque bombée, pour laquelle Monseigneur avait fait venir spécialement de Venise Jean-Baptiste Tiepolo, le grand-maître incontesté du plafond rococo. Photos interdites.
La (trop longue mais) satisfaisante journée s'achève par une périlleuse descente au fond de l'interminable cellier de la Résidence, vaguement illuminé de chandelles, où l'on nous offre une dégustation de trois vins locaux dont seul le dernier, un riesling, mérite mention.
Heureusement, la journée d'aujourd'hui n'a consisté qu'à nous laisser descendre le long du Main, d'une petite écluse à l'autre, en admirant distraitement les bourgs et hameaux riverains, proprets et pimpants, d'une rigueur toute allemande.

dimanche 31 octobre 2010

26 octobre 2010

Au lever samedi, le temps s'est de nouveau gâté et nous avons passé une partie de la journée à voir depuis le bar de proue défiler les rives hongroises du Danube.

Soudain, surprenant, apparaît un canoë manœuvré par deux vigoureux pagayeurs qui nous saluent de la main. Ils sont suivis de deux, puis quatre, puis une dizaine d'autres qui s'escriment contre courant, bruine et vent glacé. Des courageux.
Bratislava, en Slovaquie, est une ville moyenne, un peu plus grande que Québec ou Ottawa, qui paraît encore éberluée d'avoir été propulsée de son statut de gentille métropole régionale à celui de capitale d'un nouveau pays. Sa grande "Place de l'Opéra" est sympathique mais sans grande personnalité, s'étirant en une longue allée ombragée qui ne mène nulle part. C'est seulement quand on s'enfonce deux ou trois coins de rue plus loin dans le quartier le plus ancien pour atteindre la charmante mais résolument provinciale Place de l'Hôtel de ville qu'elle prend vie et dévoile son caractère attachant.
En soirée, un groupe folklorique local (quatre musiciens, deux danseurs) vient nous offrir un spectacle très professionnel, mais manquant un peu d'âme, surtout comparé à celui des truculents Bulgares il y a quelques jours. Même la finale tzigane a quelque chose de conventionnel.
Dimanche au réveil, nous nous retrouvons amarrés près de l'embouchure du Canal du Danube, en plein Vienne. D'où nous sommes, la ville a bien changé (nous aussi!) depuis notre premier et seul passage, à l'été 1972.
Le matin, par un temps maussade, tournée classique du Ring et des grands monuments -- je pourrai ajouter l'Opéra de Vienne et la puissante flèche du Stephansdom à ma collection déjà bien fournie de célèbres édifices enveloppés pour rénovation!
Heureusement, Sacha, chauffeur de taxi russe et artiste peintre quand il le peut, nous balade pendant une petite heure dans des coins pittoresques mais moins fréquentés, notamment le Stadtpark (jardin municipal) populo avec ses cafés relax, le très curieux HLM "Hundertwasser"
aux murs asymétriques de couleurs vives percés de fenêtres de toutes les tailles et de toutes les formes et le quartier bohème aux façades ornées de fresques Art Nouveau tout à fait réjouissantes. Si on pouvait comprendre trois mots à ses explications données dans un anglais approximatif mâtiné d'allemand à la sauce moscovite, ce serait encore mieux.
Malgré la tentation des multiples cafés et brasseries, nous rentrons à bord pour le lunch et une bonne sieste, en prévision d'une soirée hors de l'ordinaire. À la brunante, un défilé de limousines nous emmène vers la porte cochère du Palais Pallavicini (emballé pour rénovation lui aussi), où nous attend une soirée viennoise à la Tauck.
Cela commence par l'escalade des trois premières volées d'un grand escalier monumental, au sommet duquel une escouade de laquais en tenue de soirée nous tendent flûtes de champagne ou de bellini, un coquetel des années folles composé de purée de pêche, de marasquin et de mousseux que j'avais goûté une seule fois, jadis, à Venise.
Dans une salle de réception aux multiples glaces et dorures rococo, un trio nous joue du Mozart et du Schubert, en attendant que le maître d'hôtel ne nous guide vers la grande salle à dîner où sont dressées une dizaine de tables dans le grand style sous un plafond d'au moins six mètres de haut d'où pendent des lustres de cristal.
La cuisine, il faut l'admettre, est à la hauteur du décor. Amuse-gueule au caviar et au foie gras, consommé célestine au xérès, délicieux veau rôti en sauce au vin... Les serveurs circulent, discrets mais omniprésents, bouteilles à la main, remplissant les verres avant même qu'ils ne soient à moitié vides.
Le trio classique, renforcé d'une section cuivres et bois, continue sa sérénade appuyé par moments par un couple de danseurs de ballet, un ténor d'opéra et une comédienne-chanteuse d'opérette (viennoise forcément) en fourreau rouge fendu jusqu'à la cuisse, à la Marlène Dietrich, qui fait également fonction d'animatrice. Nos co-passagers masculins sont émoustillés, les dames flottent sur un petit nuage -- Azur comprise.
Même le retour au bateau, en partie à pied à travers le quartier archi-romantique du Palais Hofburg et de l'Albertina, contribue à prolonger l'enchantement.
Il pleut sans discontinuer sur le Danube le lendemain. Quelques braves vont bien visiter le village médiéval de Durnstein, mais nous restons à bord bien au chaud en attendant la célèbre abbaye de Melk, notre dernière escale autrichienne. L'averse et les multiples marches à gravir et à dévaler découragent Marie-José, mais je décide d'y aller quand même: depuis mes lointaines études de philo que j'en entends parler (plusieurs des philosophes scolastiques y sont passés), sans compter la curiosité de voir la fameuse bibliothèque qui a servi de modèle à Umberto Eco pour celle du "Nom de la rose".
Pour être honnête, je suis un peu déçu. L'ensemble a beaucoup de gueule vu de loin, mais la plus grande partie de l'édifice originel a été détruite dans un incendie et reconstruite en style baroque. De plus, la première moitié de la visite consiste en la traversée commentée d'un musée bien fait, mais moderne, qui relate en beaucoup trop de détail un historique qui ne correspond plus à rien.
Restent la bibliothèque, miraculeusement préservée avec ses 1800 manuscrits et 100.000 livres anciens, quelques très beaux tableaux du Moyen-âge et de la Renaissance, un immense balcon offrant une vue superbe sur toute la région, et l'église abbatiale, impressionnante par ses décorations.
Sans compter tous ces maudits escaliers et la pluie froide qui martèle mon parapluie...
Mardi, arrêt prolongé à Passau, au confluent du Danube, de l'Inn et de l'Ilz (eaux brune, verte et noire). Jolie petite ville un peu endormie, hantée par la menace de fréquentes et parfois catastrophiques inondations du Danube qui ont plusieurs fois saccagé son bas-quartier. Ce qui, combiné à quelques incendies et invasions, fait que les édifices vraiment anciens y sont rares; le "Vieux Quartier" date surtout des années 1660-1680 et fait un peu penser au Vieux-Québec, son contemporain.

mercredi 27 octobre 2010

23 octobre 2010

Non seulement Budapest est à la hauteur de toutes nos attentes, mais encore l'escale coïncide avec la seule vraie percée de soleil depuis notre départ… et le restaurant choisi pour mon anniversaire est une trouvaille de premier ordre!
Le Swiss Sapphire accoste en plein centre- ville du côté Pest, avec une vue imprenable sur la falaise spectaculaire de Buda en face et le Pont de Chaînes un peu plus loin, et deux minutes de marche pour accéder au quartier le plus vivant.
Il faut nous lever avec les poules pour entreprendre la visite guidée des deux parties de la capitale, mais même Azur ne s'en plaindra pas. Ce ne sont pas tellement les monuments eux-mêmes qui nous charment, mais la grâce étonnamment détendue (surtout connaissant le nombre d'invasions et de bombardements subis depuis des siècles) de l'ensemble, contrastant avec le goût évident des Hongrois pour le panache guerrier et les morceaux de bravoure baroques.

Une image concrétise pour nous cette dualité unique: la bande de superbes chefs (et sans doute brigands) magyars du 9e siècle statufiés au centre de la "Place des Héros"… et juste derrière eux un délicieux parc abritant le Musée de l'Agriculture, un étang à gondoles et une patinoire pour enfants!
Autre exemple: ce malicieux lutin de bronze perché sur la rambarde qui fait face au solennel (et fortifié) Palais Royal de l'autre côté du Danube. La grande et très belle avenue Andrassy pimente sa succession de façades hausmanniennes de délicieux édifices Art Nouveau parés de nymphes, de fleurs et de plantes fantasques.
Pour ne rien gâcher, la visite fait une pause-déjeûner au raffiné Café Gerbeau… où, nous dit-on, ont été complotées au moins la moitié des révolutions qui ont secoué le pays depuis un siècle et demi.
L'après-midi, la visite guidée du Palais Royal nous paraît un peu répétitive: dorures, colonnes, glaces… en fin de compte rien ne ressemble plus à un palais qu'un autre palais, si somptueux soient-ils! Nous nous glissons hors du groupe pour une pâtisserie dans un café-glacier sur la place voisine. J'accompagne mon espresso d'une "Marzipan Likör" qui ressemble à un Bailey's, mais avec un arrière-goût d'alcool de cerises. Autour de nous, les accents totalement incompréhensibles de la langue magyare ajoutent à un agréable dépaysement. J'ai fini par deviner que "Etterem" veut dire "Restaurant", que "Sorhaz" égale "Brasserie…" - "'Kustenem' beaucoup pour la leçon de langues", me coupe Azur.
Vendredi, pour mon anniversaire, nous nous rendons au parc municipal (qui fait un peu penser au Retiro de Madrid), où se trouve le plus célèbre et probablement le meilleur restaurant de Hongrie, Gundel's.
Coup de chance, c'est la saison de la chasse, le menu abonde donc en gibier, spécialité de la maison. Azur a droit à un jambon de cerf suivi d'un ragoût de sanglier, moi à un foie de canard sauvage, puis un rôti de chevreuil au chou braisé. Avec un beau rouge corsé du nord du pays, et un précieux tokay 6-puttyonos 1983 d'une éclatante couleur orangée avec le dessert au chocolat. Le cognac pris au retour à bord en est presque un anti-climax.
Le Swiss Sapphire reprend le large à la tombée de la nuit, tout le monde est sur le pont-promenade pour un dernier coup d'oeil sur le lumineux panorama de Budapest illuminée des deux côtés du Danube. Nous la regardons disparaître dans notre sillage avec un pincement au coeur.

samedi 23 octobre 2010

20 octobre 2010

Le temps à Ruse est si froid et si maussade que nous faisons l'impasse sur l'excursion prévue: pas loin de deux heures de route (et quelle route!) dans chaque sens pour une courte visite de l'ancienne capitale bulgare Veliko Tarnovo et un repas chez l'habitant au pittoresque mais archi-touristique village d'Arbanasi. Ceux qui s'y sont risqués nous avouent au retour que nous n'avons pas manqué grand-chose.

Le lendemain samedi, à la ville-frontière de Vidin, même temps pluvieux et frisquet. Mais ragaillardi par un excellent lunch à bord -- dont un divin velouté de choux-fleurs à la crème sûre, j'en ai redemandé -- je
m'aventure dans un centre-ville pratiquement déserté et le long d'une promenade riveraine menant à la forteresse médiévale qui doit être magnifique quand il fait plus beau. Ça aura été notre seule prise de contact direct avec la Bulgarie.
Le canard rôti au chou rouge du souper me rappelle irrésistiblement les restos hongrois du Montréal des années 60, où c'était un de mes plats favoris!
Toute la journée à bord dimanche, nous remontons la partie la plus étroite et la plus encaissée du Danube, la Porte de Fer. Ça commence par l'écluse de Djerdap, qui côtoie un imposant barrage hydro-électrique commun aux Serbes et aux Roumains.
En deux étapes, le capitaine Josef fait grimper le bateau de 32 mètres sous les yeux ébahis de nos compagnons de voyage, dont la plupart n'avaient sans doute jamais vu une écluse.
Traversée du réservoir du barrage, qui a englouti cinq villages et quelques monuments. Le plus ancien a été sauvé des eaux en le surélevant d'une quinzaine de mètres: la "Tablette de Trajan" avait été posée là en l'an 110 pour célébrer la construction d'une route romaine le long du fleuve.
Le paysage de montagnes écharpées de nuages et tombant abruptement dans l'eau, parfois fendues d'une gorge de petite rivière abritant un village de pêcheurs-agriculteurs, fait beaucoup penser aux fjords norvégiens. S'il faisait un peu soleil, ce serait superbe.
À la sortie de la longue gorge à la tombée du jour, nous admirons sans réserve l'énorme château-fort médiéval de Golubac, dont les neuf tours sont plutôt bien conservées.
Malgré le temps encore maussade lundi, Belgrade est une agréable surprise. Les traces du bombardement de l'OTAN il y a une dizaine d'années sont encore bien visibles, surtout sur les édifices officiels, mais ce qui a été épargné ou restauré est élégant. Et la ville est vivante et animée.
Nous avons comme guide un historien local, serbo-croate par ses parents mais résolument patriote, qui défend avec vigueur et habileté la version serbe de l'histoire récente (y compris l'ère Tito), à l'énervement palpable de nos voisins américains. "Je pense que quand on aura fait la part des choses, conclut-il, Tito apparaîtra comme un des grands politiques du 20e siècle... dictateur ou pas."
Après une balade en bus à travers la ville et la visite de la spectaculaire forteresse médiévo-turco-vaubanesque (!) de Kalemegdan -- qui abrite aujourd'hui des tennis, des terrains de basket et une galerie d'art, en plus d'une impressionnante collection de chars et de canons --, quartier libre pour le lunch.
Nous dénichons un pittoresque restaurant non loin du centre, qui nous sert en apéritif un rakia (alcool local demi-sec), puis de délicieuses soupes au potiron et asperges-bœuf. Je dévore un plantureux agneau rôti à la broche avec patates brunes fondantes, Azur se contente d'une inattendue mais savoureuse escalope de veau épaisse, sandwichée de fromage à la crème et de jambon de montagne. Le dessert, une "tarte aux noix sèches", est en fait un des meilleurs baklavas que j'ai jamais goûtés.
En soirée, comme d'habitude, nous nous installons au bar à l'avant, où le pianiste indonésien, Asmi, joue des "standards" jazzés pour un auditoire dispersé.
Contraste flagrant: la Croatie où nous accostons le lendemain était encore hier l'ennemie féroce (éventuellement la victime) de la Serbie, après avoir été pendant quarante ans sa partenaire majeure dans l'ancienne Yougoslavie.
La petite ville de Vukovar où nous nous retrouvons a été détruite aux trois-quarts (les Croates disent à 90%) par des bombardements, et une partie seulement est imparfaitement reconstruite. Sous la pluie froide de ce matin, le spectacle est d'une terrible désolation. Le car qui nous emmène dans l'arrière-pays montre des maisons de ferme en grande partie rebâties dans un style anonyme, au milieu de champs où des piquets indiquent encore "DANGER - mines anti-personnel".
Cela n'empêche pas le couple de villageois chez qui nous nous arrêtons, Valeriya et David, de nous recevoir chaleureusement et de répondre avec une objectivité imprévue à des questions pourtant brûlantes. David, d'origine magyare (hongroise), sous-officier retraité de l'armée croate, raconte qu'il avait deux voisins serbes. Le premier est bizarrement parti "en vacances" à l'étranger avec toute sa famille quelques jours avant l'invasion serbe de 1991; quand il est revenu après la guerre en 1998, personne ne voulait plus lui parler. Le second, il l'a retrouvé face à lui sur la ligne de feu, le fusil à la main, deux semaines après le début du conflit. Il ne l'a jamais revu depuis, quelqu'un d'autre habite sa maison.
Comment deux voisins, deux copains élevés pratiquement ensemble ont-ils pu en venir, pratiquement du jour au lendemain, à se tirer dessus? Un silence pensif, suivi de: "Honnêtement, je n'en sais rien. Encore maintenant, je me pose la question et je n'ai pas la réponse. Comme s'il y avait eu un tourbillon aveuglant, une sorte d'engrenage presque mécanique qui nous jetait les uns contre les autres. Et c'était sciemment nourri par des politiciens hurlants, des médias exacerbés, sur un fond de vieilles haines qu'on pensait enterrées mais qui nous remontaient à la gorge et nous brouillaient la vue..."
Puis presque sur le même ton calme et réfléchi, il nous parle des difficultés de leur vie actuelle (en partie basée sur le troc, tant l'argent est rare), de ses espoirs pour leurs trois garçons de 9, 13 et 15 ans, de la passion familiale pour les danses folkloriques...
Et la conclusion énoncée par Valeriya est la même que celle des Serbes de Belgrade hier: "Au fond nous regrettons tous la dictature de Tito!"
Pendant le retour dans l'autocar, nos amis américains sont en grande partie silencieux, ruminant ce qu'ils ont entendu, qui correspond bien peu à l'image unidimensionnelle qu'on leur avait présentée du conflit et de la "poudrière des Balkans".
Après une fascinante visite à la passerelle ultra-moderne du Swiss Sapphire, parée de tous les équipements de navigation imaginables, journée de repos pour l'entrée en Hongrie. Le temps toujours maussade ne nous encourage pas à prendre l'excursion du jour, dont l'attraction majeure est un élevage de chevaux et une démonstration d'équitation. Mieux vaut conserver nos énergies pour Budapest, demain matin.

vendredi 22 octobre 2010

15 octobre 2010

Nous avons terminé le séjour à Montpellier par un solide couscous avec les Chantefort chez le gentil Marocain installé du côté d'Odysseum. Le beau temps s'est prolongé jusqu'à la veille de notre départ, seulement interrompu par une bordée de sérieux orages le dernier week-end.

On ne peut pas en dire autant du climat social, qui se gâte sérieusement en France, à cause en particulier du projet Sarkozy de loi sur les retraites. Pas une semaine sans une ou plusieurs grèves, plutôt bien suivies par les syndiqués, avec l'appui tacite d'une majorité croissante de la population.
C'est d'ailleurs ce qui nous a obligés à avancer d'une journée notre départ pour Bucarest, le mardi 12 octobre étant jour de grève, notamment dans les transports. Nous nous sommes donc mis en route le 11, ce qui a occasionné quelques désagréments.
En premier lieu, je n'avais pas remarqué qu'en modifiant notre date de départ, nous nous retrouvions pour la première étape sur un avion Montpellier-Orly, alors que le Paris-Budapest, lui, partait de Charles-de-Gaulle. Nous avons donc dû récupérer les valises, sauter dans un taxi pour Roissy, où il a fallu refaire l'enregistrement, la traversée des barrières de sécurité, la vérification des passeports, etc. Un lunch rapide mais fort bon à la nouvelle succursale de la Brasserie Flo à CDG-2 nous a en partie consolés.
Arrivés à l'aéroport de Bucarest à la tombée de la nuit, nous avons vainement attendu la voiture qui devait nous amener à l'hôtel. Un cafouillage dans les réservations: la voiture était prévue pour le lendemain, alors qu'on avait bien corrigé la date d'arrivée pour la chambre d'hôtel. Résultat, une heure et demie à faire le pied de grue à Henri Coana, qui n'est pas l'aérogare la plus hospitalière au monde, il s'en faut.
Heureusement, le Marriott Grand de Bucarest est un vrai palace, sans doute récupéré par la chaîne américaine d'un ancien hôtel d'État destiné aux dignitaires étrangers. Chambre immense, service impeccable et personnel non seulement stylé et compétent, mais étonnamment chaleureux.
Le lendemain, le concierge du Marriott nous a envoyés luncher dans une extraordinaire auberge du 18e transformée en un restaurant un peu touriste, mais d'une grande élégance, au pied d'un des nombreux monastères qui parsèment la ville. Repas marqué par une extraordinaire bouteille de rouge roumain millésimé 1998 dont, hélas, je n'ai pas retenu le nom.
Deux des directrices de croisière de Tauck (la société avec laquelle nous nous embarquons) parlent français, au grand plaisir d'Azur. L'une d'elle, l'américano-roumaine Lidia, nous a déniché une guide-chauffeure pour nous emmener visiter Bucarest le jour suivant.
Nicoleta est une jeune femme charmante et érudite, mais sa Dacia rouge s'avère un peu "étrète" pour nos corpulences. Voyant cela, elle conscrit son conjoint Georg, qui vient nous cueillir tous les trois dans sa beaucoup plus spacieuse Volks gris fer.
Nous passons donc toute la journée avec ce couple sympathique, à vagabonder sans plan défini dans une ville bien plus attirante que nous ne nous y attendions. Hauts-lieux de la tournée: la "Colline du Patriarche", le minuscule mais splendide monastère Stavropoleos, les centaines de bijoux d'or du Trésor des Daces au Musée d'Histoire, et surtout l'incroyable "Musée du Village", où un ethnologue fou (ou génial) a fait transplanter, dans les années 1930, trois cents maisons, églises, moulins et granges (certains bicentenaires) typiques de toutes les régions de la Roumanie. Le tout égrené sur un site aux allures de jardin campagnard, le long d'un lac bordé de roseaux dans un des immenses parcs municipaux de cette capitale très "verte".
Promenade interrompue par un excellent repas que nous partageons avec Nicoleta et Georg dans la brasserie la plus spectaculaire qu'il m'ait été donné de fréquenter, Caru cu Bere (la charrette à bière), en plein coeur du quartier moyen-âgeux de Bucarest. Le clou de l'événement a été de voir Marie-José se colleter avec la spécialité de la maison, un monstrueux jarret de porc au four qui devait peser son kilo et plus. Sans compter le chou bouilli et la montagne de succulente polenta qui venaient avec. Même si Georg lui a donné un coup de main vers la fin, il en restait assez pour faire découper le reste en trois "doggy-bags" de bonne taille, que Nicoleta a eu la bonne
pensée d'offrir à une famille de SDF rencontrés quelques minutes plus tard sur l'avenue.
Hier matin, trop tôt pour
cette lève-tard d'Azur, nous sommes montés dans un car qui nous a fait faire un rapide tour de la ville, avec un arrêt à l'Atheneum (salle de concert) et un second au
Palais Parlementaire, gigantesque gâteau de noces élevé à la gloire des Ceaucescu dans les années 1980. Les quelque 200 marches à gravir et redescendre pour visiter quelques-uns des 2000 salles et salons de ce dernier ont eu sur nous un effet dissuasif. Heureusement, il y a au rez-de-chaussée un joli Musée du costume qui nous a permis de passer le temps en attendant nos co-voyageurs plus énergiques.
Encore un lunch dans un restaurant typique, Jaristea, décoration splendide fourmillant de curieuses antiquités, notamment une collection d'horloges anciennes et un gramophone RCA à pavillon et manivelle, mais menu de groupe plutôt décevant.
Rien à dire du trajet vers le delta du Danube, que nous avons hélas traversé sur une autoroute anonyme qui en évitait tous les accidents intéressants. Champs en friche et postes d'essence. Embarquement sans histoire à Cernacova sur notre bateau de croisière, le Swiss Sapphire, une sorte de péniche géante construite et aménagée spécialement pour la navigation fluviale.
La décoration et les aménagements sont luxueux, avec un immense bar à l'avant, une grande salle à dîner au-dessous, un autre bar-bistrot à l'arrière et un gigantesque pont-promenade avec jaccuzzi et transats par-dessus tout ça. Notre cabine est grande (30 mètres carrés) et confortable, mais manque un peu d'espaces de rangement. Bof, on se débrouillera.
À notre surprise, la quasi-totalité des 90 passagers sont américains, près de la moitié californiens, et en grande majorité âgés. Un couple d'Espagnols (lui ressemble à Juan Carlos en plus jeune) et nous sommes les seuls "étrangers" à bord… à part le personnel et l'équipage, composés en grande partie d'Européens centraux.
Le capitaine Josef, viennois, nous accueille dans un anglais à l'accent allemand pratiquement incompréhensible, mais avec une bonne humeur communicative. Heureusement, ses explications techniques sont immédiatement reprises en long et en large par Steve, le jeune "tour director" canadien.
À peine la réception de bienvenue terminée et le troupeau des passagers descendu à la salle à dîner, le navire appareille sans bruit et sans secousses pour sa première escale, Ruse (ou Roussé), en Bulgarie.

lundi 27 septembre 2010

27 septembre 2010

Un petit bout de blogue après deux mois et demi de silence: les gens heureux n'ont pas d'histoire… ou ils sont trop béats pour la raconter!
Le long séjour à Montréal s'est bien terminé. Le nouvel appartement a pris forme peu à peu, on s'y sent de plus en plus chez nous.
Autant pour le plaisir de la vue sur la ville et de la luminosité que pour le confort et la bonne organisation des lieux. Maintenant que les rideaux (luxueux, je dirais presque luxurieux) sont installés et les tapis de Perse déroulés, ça ressemble à un vrai chez-soi. Ça aurait même un petit air cossu, n'était ma foutue bibliothèque, encore empilée dans une grosse douzaine de caisses au milieu de la place, que je n'ai pas eu le coeur de ranger.
En revanche, je profite au maximum de la piscine-jacuzzi-sauna pour me remettre en forme, un peu moins de la salle d'exercices avec toutes ses machines qui m'intimident. J'ai par ailleurs eu droit à un spectacle unique: un formidable orage électrique aux multiples éclairs et roulements de tonnerre, contemplé à travers le plafond vitré de la piscine où je faisais la planche. Magique.
Azur, elle, fait surtout de la marche dans le (joli) jardin derrière. Mais la présence d'un dépanneur, d'une pharmacie et d'un coiffeur sur place, sans parler du bar qui fait bistrot le midi et de la bibliothèque assez bien garnie, incite à la paresse. Il faudrait aussi essayer les ressources ludiques du sous-sol, où ce qui m'attire le plus est l'atelier de beaux-arts et photo.
À la mi-août, une belle fête à la campagne pour les 80 ans de Jean-Antonin Billard, un vieux de la vieille qui était l'inséparable de Patrick Straram tout au long des années 1960. J'avais pour lui un cadeau unique:
l'immense copie du "Dos de Mayo" de Goya qui trônait jadis face au bar de l'Asociacion espanola de Pedro, que Lucia m'avait donnée à son intention. Plus une bouteille de chinchon seco, venue de Barcelone.
Y avons retrouvé plein de vieilles connaissances, notamment le cinéaste Arthur Lamothe, diminué physiquement mais pas du tout mentalement, la graveure et éditrice Monique Dussault, en pleine forme, l'ancien ministre du Travail et animateur radio Jean Cournoyer (échange de souvenirs sur la grève de la Presse de 71-72, où il avait agi comme médiateur) et deux des "Trois Métèques" de la vieille Casa, Duke et George, accompagnés de la toujours belle Pauline Aubut, ex-égérie de Vittorio. Sans compter un tas d'autres qui nous sont tombés dans les bras, dont nous reconnaissions les têtes, mais dont nous n'avons jamais pu retrouver les noms. Et vous ne les verrez même pas, j'avais oublié d'apporter un bon appareil-photo.
Quelques jours plus tard, Billard est venu prendre un verre à la maison avec l'ex-Montréalais redevenu Parisien Michel Euvrard, de passage ici comme tous les deux ans. Le même soir, une piquante pieuvre grillée et un somptueux homard
à la grecque chez Milos, avenue du Parc, avec notre presque-voisin languedocien Jean-Pierre Dréan et son copain Bruno, tous deux baba -- ils ne pouvaient pas croire qu'un restaurant grec puisse être aussi bon!
Pour nous rendre la politesse, Dréan nous a entraînés hier sous les murs de Carcassonne (je saute le voyage Montréal-Montpellier, sans histoire) où nous avons dégusté, dans l'antique salle du Château Saint-Martin, ce que notre copain -- pas très porté sur la modestie, il faut l'avouer -- nous vantait comme le meilleur cassoulet au monde… et après coup, nous ne sommes pas loin de le croire. Accueil hyper-gentil du chef Jean-Claude Rodriguez, de Jacqueline, de leur fils Emmanuel… et du reste de la famille, qui mettent
tous la main à la pâte.
Dans un décor d'un charme fou environné d'un foisonnant jardin, ce qui ne gâte rien.
Ah! un détail, mais important. Pendant l'escale à Charles-de-Gaulle, avant de reprendre le TGV pour Montpellier, nous avons mangé une petite mais bonne sole normande avec Gisèle Maia au resto du Sheraton incrusté dans l'aéroport. Elle va mieux, mais demeure profondément en deuil de sa fille Dominique, disparue l'an dernier. Espérons que ça finira par lui passer.
De retour à la Résidence des Palmiers, toujours un peu étouffée par les multiples chantiers de la nouvelle Mairie et de la troisième ligne de tramway, nous avons eu la surprise de constater que l'appart nous paraissait soudain plus exigu et plus vieillot que les dernières fois. Sans doute un effet du changement de logis à Montréal.
Peu importe, grâce à la gentillesse d'Ingrid, qui avait tout remis en ordre et approvisionné le frigo, nous nous sommes peu à peu réacclimatés et avons repris le rythme montpelliérain. Avec un coup de main des voisins du dessous: les Chantefort, à leur habitude, nous ont invités à un pot de bienvenue qui s'est prolongé en soirée par de joyeuses discussions.
Et j'oubliais le plus beau! J'ai découvert au dernier moment que le coup d'envoi des Internationales de la Guitare, vendredi dernier, était donné par Paco de Lucia. Par chance, il restait de bons billets, et nous nous sommes précipités à la FNAC pour mettre la patte dessus. L'ambiance "plastique-rock" du Zenith Sud n'était certes pas taillée sur mesure pour ça, mais le maître de la guitare flamenco et sa bande (Duquende à la voix, un extraordinaire harmoniciste dont je n'ai pas saisi le nom et surtout Farruco à la danse) nous ont vite fait oublier l'environnement pour deux heures de pur enchantement.
C'était d'autant plus fascinant que nous n'avions vu Paco qu'une fois, dans sa prime jeunesse à la Noche Flamenca de Cadix en '79; ce qui nous permettait de confronter nos souvenirs du jeune guitariste tout feu tout flammes d'alors avec le virtuose beaucoup plus serein (mais un peu pelé) qu'il est devenu... sans rien trahir! Quelle soirée!
Pour le moment, nous sommes surtout braqués sur les préparatifs de la prochaine aventure: une mythique croisière de trois semaines qui, à partir du 12 octobre, nous mènera d'un bord à l'autre de l'Europe centrale en remontant le Danube depuis Constantia sur la Mer Noire, puis en descendant le Main et le Rhin jusqu'à Amsterdam sur la Mer du Nord. Roumanie, Bulgarie, Serbie, Croatie, Hongrie, Slovaquie, Autriche, Allemagne et Pays-Bas, autant de contrées que nous ne connaissons pas, ou à peine. Et tout ça sans avoir à refaire et défaire nos valises, à partir du confort d'une spacieuse cabine sur une péniche géante!
Rendez-vous au prochain chapitre pour le compte-rendu…

mardi 13 juillet 2010

12 juillet 2010

Au bout du compte, l'interruption de cette page aura été beaucoup plus longue que prévu. Il a fallu la combinaison d'un déménagement épique et d'une finale du Mondial sud-africain satisfaisante, sinon grandiose, pour que je reblogue après plus de deux mois.
Il faut dire que notre passage en France pour l'Omnium de tennis n'a pas vraiment tenu ses promesses. Nous avons débarqué à Montpellier dans un printemps maussade et froid, qui faisait un frissonnant contraste avec la chaleur antillaise et qui s'est prolongé pendant tout le coeur du mois de mai.
C'est seulement à la veille du départ pour Paris que le temps est soudain passé au beau et chaud. Nous avons même eu droit à une pleine semaine de Ville-Lumière ensoleillée! Pas très courant, même en cette saison.
De notre hôtel préféré près du Trocadéro à Roland-Garros, il y avait un bus (presque) direct: parvenus à Porte de Saint-Cloud ou Porte d'Auteuil, nous prenions une navette plutôt confortable qui nous déposait à l'une des entrées du Stade.
Là, une procédure complexe et tarabiscotée validait nos billets électroniques acquis sur Internet. On nous a expliqué que ceci était nécessaire pour contrer les resquilleurs et "scalpers" -- qui venaient quand même avec une belle persistance nous "achaler" partout dans le voisinage des stations de métro les plus proches.
Le Stade lui-même est immense, comprenant quatre courts principaux avec tribunes et une vingtaine de terrains secondaires, plus des buvettes, des snacks, un restaurant assez correct, un musée-galerie d'art et une section VIP soigneusement cordonnée à l'écart du reste.
Mais Azur elle-même, toute franco-française qu'elle soit, doit admettre que ça n'a pas le charme quasi-champêtre de Wimbledon. Ni son confort. Pas d'ascenseurs, seulement d'interminables escaliers externes pour grimper au haut des gradins, à des sièges étroits avec un espace minimal pour les jambes; j'imagine que c'est dû au fait que le Gaulois moyen est statistiquement plus petit et plus mince que le Britiche… ce qui est de moins en moins évident.
Contrairement aux promesses de la billetterie Web, nos places pour les demi-finales, qui auraient dû être à mi-hauteur du court (principal) Philippe-Chantrier, étaient juchées tout en haut, sous la batterie de haut-parleurs du système de P.A. qui diffusait un rock assourdissant -- en anglais bien sûr -- entre les matches et même entre les sets.
Azur avait eu la curieuse idée d'apporter un parapluie par un temps sans nuages. Bien nous en a pris, car il a fait office de parasol sous le soleil plombant. À chaque changement de côté, on le déployait pour prendre une petite minute d'ombre… ou la partager avec nos voisins reconnaissants!
Et le tennis? Décevant aussi, à une exception près. Federer avait été éliminé sans gloire en quart de finale par Soderling, tandis que Nadal écrasait au rouleau compresseur tout ce qui se présentait devant lui, avec un triste minimum de beau jeu.
Du côté féminin, les soeurs Williams et Justine Henin (ma favorite) avaient déjà disparu du tableau avant les semi-finales. Ces dernières ont été expéditives, l'australienne Samantha Stosur réglant le cas de la serbe Jankovic en deux sets, ne concédant que trois jeux, tandis que la favorite restante, la russe Dementieva, déclarait forfait après avoir perdu un premier bris d'égalité à l'étonnante italienne Francesca Schiavone.
C'est d'ailleurs cette dernière qui a sauvé "notre" Roland-Garros par sa prenante et spectaculaire victoire contre Stosur en finale. À près de trente ans, elle se comportait comme un lutin bondissant partout sur le terrain, multipliant les coups rocambolesques dans un style attaquant à la volée qu'on n'avait pas vu depuis les beaux jours de Navratilova. On la devinait portée par une passion et une joie de jouer communicatives qui ont tôt fait de retourner en sa faveur un public d'abord favorable à l'Australienne.
Longtemps avant le point final du tie-break du deuxième set, tout le monde avait vu qu'il se passait là quelque chose d'exceptionnel: Schiavone, en état de grâce, jouait le match de sa vie et ne pouvait pas perdre. Après le dernier coup de raquette, elle s'est jetée à genoux pour embrasser le terrain puis, le bas du visage tout rouge de poussière de brique, a grimpé dans les gradins comme un petit singe pour sauter au cou de sa famille et de son équipe.
L'autre image inoubliable qu'il m'en reste est celle, prise un instant plus tard par un caméraman inspiré, de Schiavone s'arrêtant dans l'escalier du vestiaire des joueuses pour se marteler le front de coups de poings incrédules: "J'ai gagné Roland-Garros. Moi! Moi!"
À côté de ça, les semi-finales masculines nous ont paru plutôt ternes, Soderling se débarrassant de Berdych (éventuel finaliste surprise de Wimbledon) en quatre sans le moindre suspense, et Nadal écrabouillant l'autrichien Melzer en trois. Il devait d'ailleurs faire subir le même sort au Suédois deux jours plus tard, une finale que nous avons regardée à la télé du bar de notre hôtel, sans le moindre regret de n'avoir pas pu la voir sur place.
Un effet collatéral assez imprévu du tournoi est que la passion d'Azur pour son "Vamos" majorquin s'est brusquement éteinte en indifférence. Autant voir jouer Federer en direct à Wimbledon l'an dernier a été pour elle une découverte qui l'a obligée à reviser son opinion assez méprisante du Suisse, autant la vision de Nadal écrasant sans pitié un adversaire puis l'autre en les obligeant à déjouer l'a fait brusquement déchanter. Verdict sans appel: "Pour moi, c'est pas du tennis."
De mon côté, j'en suis sorti convaincu que Federer est en bout de course -- ce que Wimbledon devait confirmer trois semaines plus tard. Non qu'il n'ait plus le talent ni la forme physique, mais je pense qu'à 28 ans, marié et père de famille, ce garçon trop intelligent a perdu le feu sacré, la rage de gagner qui lui faisait supporter la vie nomade et les entraînements durs et interminables qui étaient son lot sans interruption depuis une douzaine d'années. Il avait déjà annoncé sa retraite à trente ans, je ne serais pas surpris qu'il devance cette échéance.
Le reste du séjour à Paris s'est passé plutôt agréablement mais sans histoire, à profiter du beau temps pour flâner à Saint-Germain, à tenter de joindre les vieux copains (en vain la plupart du temps, sauf pour Gisèle Maia que nous sommes allés trouver chez elle derrière les Batignolles), à errer dans la Foire des Antiquaires place Saint-Sulpice, à bouffer des repas assez moyens dans des bistrots choisis au hasard. Deux exceptions notables:
- Un restaurant familial comme il ne s'en fait plus, Chez Géraud, succulente cuisine bourgeoise et spécialités de gibier en saison, dans une petite rue du côté de La Muette.
- Un repaire italien de fanas du tennis avenue Kléber (à dix pas de notre hôtel), Fra Diavolo, dont le patron non seulement nous a servi des pizzas exemplaires, des osso bucco fondants et des foies de veau tendres et parfumés, mais encore nous a offert un délicieux marsala aux amandes pour célébrer la victoire de sa compatriote Schiavone. Grazie!
Le retour à Montréal le 10 juin s'est fait sans douleur, American Express ayant même envoyé une voiture avec chauffeur nous cueillir à Dorval pour nous amener rue Wilderton. Ce que c'est que d'être des clients dépensiers!
Mais dès le décalage horaire un peu résorbé, il a fallu accélérer le rythme, car il restait moins de trois semaines pour régler tous les détails de notre premier déménagement depuis 18 ans.
Après réflexion, nous quittons Wilderton et nous installons dans un ensemble locatif grand confort "pour retraités actifs". C'est juste en face du Village Olympique, en diagonale de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, donc assez loin dans l'Est; nous aurons un 4 1/2 au 9e avec terrasse et vue sur la ville (sud-ouest). Un peu plus petit (90 m2) que notre logement actuel, mais mieux divisé: cuisine avec comptoir-dînette donnant sur le grand salon double, coin bureau entre les deux chambres. Appareils ménagers fournis, y compris lave-vaisselle et mini-salle de lavage équipée. Sécurité blindée lorsque nous partirons en voyage.
Pourquoi maintenant? L'immeuble de Wilderton était de moins en moins bien entretenu et ils refusaient de faire les travaux de rafraîchissement qui s'imposaient même si nous partagions les frais. La côte était de plus en plus difficile à monter et à descendre en hiver, surtout pour Azur. Enfin, c'est mieux d'agir pendant que nous sommes relativement en forme, que d'attendre d'y être obligés par des problèmes de santé. Qui sait comment nous nous sentirons dans un, deux ou cinq ans?
Là, nous aurons tout sous la main dans l'immeuble même: piscine intérieure-extérieure, jacuzzi-sauna-fitness, massage et coiffeur, pharmacie, dépanneur, bar-salon, même un restaurant potable qui peut livrer aux appartements. Plus des salons privés pour recevoir les copains, une salle de cinéma "apportez-vos-DVD", une bonne bibliothèque gérée par les résidents, un atelier de beaux-arts et photo avec moniteurs et (riez pas!) une zone de loisirs de groupe abritant un "golf range" virtuel et deux allées de quilles!
Ajoutez à ça un assez beau jardin dehors, une infirmière sept jours/semaine (aide-infirmière la nuit) qu'on peut appeler en appuyant sur un bouton, la visite hebdomadaire d'un médecin spécialisé en gériatrie et médecine préventive, une navette pour aller faire les courses au centre d'achats (avec livraison).
Nous avons fait appel à un déménageur "all-dressed" qui est venu emballer les caisses avant le déplacement et est revenu les déballer à destination. En principe, on ne touchait à rien. On n'allait pas pour autant pouvoir se tourner les pouces: il fallait choisir ce qu'on apporte et ce qu'on laisse dans le fatras accumulé depuis 30 ans et plus; acheter ce qui manque (rideaux, stores, tapis, éclairage, quelques meubles); planifier où tout va aller; disposer du trop-plein (cuisinière, frigo 2-portes, plafonniers-ventilateurs, vieux tapis et meubles, etc.); faire le changement d'adresse pour les services (télé, Internet, téléphone, courrier, banque) et les amis...
De surcroît, puisque nous avons engagé le déménageur à la dernière minute, il lui était impossible d'effectuer toute l'opération en même temps. Une équipe est donc venue emballer nos effets quatre jours avant le temps, une autre les déballer trois jours après. Si bien que nous avons dû camper au milieu de montagnes de carton pendant une semaine, ne conservant que le minimum nécessaire pour survivre! Un peu dur surtout par cette canicule, mais ça ne s'est pas si mal passé, d'autant plus que le neveu Vincent (fils de mon frère Antoine et bon comédien) est venu nous prêter une main secourable.
Enfin, les meubles commandés arrivent au compte-gouttes, les fournisseurs et livreurs étant eux aussi débordés en cette saison de renouvellement des bails. D'abord les lits (un nouveau lit d'eau "dernière génération" pour moi, un matelas de "mousse-mémoire" pour Azur), puis les tapis (d'Iran, magnifiques mais pas encore déroulés), une première bordée de fauteuils, de lampes et de bureaux suivie d'une seconde de chaises, tabourets et re-bureaux une semaine plus tard.
Quinze jours bien comptés après notre arrivée, la nouvelle maison est devenue presque habitable; le grand salon-salle à dîner est agencé à notre goût, la télé et la chaîne audio fonctionnant correctement, la cuisine assez bien rangée, le coin bureau (un peu exigu mais on s'y fera) peuplé d'ordinateurs en état de marche. Il reste les fenêtres vierges de rideaux et stores -- une douillette suspendue à des anneaux de douche en tient lieu dans la chambre d'Azur en attendant que le tout soit livré dans un mois -- et surtout ma chambre, qui offre un aspect original mi-caravansérail, mi-entrepôt, car nous y avons entassé un tas de cartons demi-vidés plus un vrai mur de boîtes contenant la moitié de la bibliothèque, dans laquelle je ne m'étais pas résolu à faire le tri avant le départ de Wilderton.
En plein milieu de tout ce branle-bas, les voisins et amis Chantefort sont débarqués de Montpellier pour visiter leur fille Caroline et leur petite-fille Eliza, montréalaises. J'ai trouvé le tour d'aller déguster avec André un gazpacho et un chorizo grillé au El Gitano de l'avenue du Parc une chaude soirée de la semaine dernière, et toute la famille est venue prendre l'apéro dans le nouvel appartement hier, juste avant un lunch de homard et la finale du Mondial de foot.
Je ne sais trop par quel miracle, nous sommes parvenus à voir la quasi totalité des matches sud-africains, vivant au rythme des multiples péripéties de ce tournoi hors du commun. Azur a vécu comme un affront personnel le comportement absurde de ce qu'on a appelé (bien à tort) "l'équipe de France" et qui n'était en réalité qu'un agglomérat d'égotismes. Ce triste assemblage est d'ailleurs sorti du jeu par la petite porte, tout comme le groupe de l'âge d'or italien, qui s'est avéré essoufllé et perclus dès la seconde demie de son premier match. Un sort bien mérité dans les deux cas.
Nous nous sommes habitués au bourdonnement incessant des "vuvuzelas", avons compati aux malheurs des Bafana Bafana sud-africains puis des si agiles et braves Sud-Coréens, nous avons applaudi les déboires d'Anglais talentueux mais peu sympathiques, pleuré l'incroyable défaite du Ghana alors qu'il avait une victoire historique à la pointe du soulier, regretté l'écrasement par les Allemands de la bande argentine à ce Rigoletto de Maradona.
Parmi le dernier carré d'as, notre choix était fait depuis longtemps -- avant le début du tournoi dans mon cas, au lendemain de l'élimination de la France dans celui d'Azur. Viva Espana! Quel joli jeu propre et élégant, quelle cohésion, quelle belle entente (apparente, en tout cas) entre des individualités fortes et diverses. Avec en plus une détermination et une solidité nouvelles dans la défense et face à l'adversité, incarnées dans la gueule expressive du sélectionneur Vicente Del Bosque. Et puis, nos copains Pépine et Pedro veillaient sur eux de là-haut.
Malgré tous les commentaires peu flatteurs des experts (qui visiblement n'y croyaient pas et se laissaient éblouir par le brio des Brésiliens et des Allemands), je n'ai jamais tremblé -- sauf peut-être un court instant, au début de la demi-finale contre la Mannschaft. Mais dès la partie bien engagée, il est devenu clair que c'est le style espagnol qui allait dominer chaque engagement, le résultat final n'étant que le couronnement de la démonstration. Pour moi, même si je ne suis pas grand clerc en la matière, tous ces matches gagnés un but à zéro étaient la signature d'une grande équipe, capable chaque fois de hisser son jeu exactement au niveau qu'il fallait pour l'emporter.
Je regrette seulement que les Néerlandais aient trahi leur beau parcours et leur forme fluide et sympathique de football en adoptant pour la finale un mode brutal d'antijeu indigne de leur tradition, pire encore que ce qu'ils avaient fait contre le Brésil. Ils auraient bien mieux paru -- et peut-être eu des chances de l'emporter -- s'ils avaient été eux-mêmes.
Quoi qu'il en soit, l'Espagne a de bonnes raisons de célébrer cette victoire méritée grâce à laquelle, comme l'a souligné Didier Roustan sur le Web de L'Equipe, "le football revient de loin". Olé!

dimanche 2 mai 2010

1 mai 2010

Fête du Travail… et fête tout court.
Après une semaine assez ennuyeuse à tout remettre en ordre, à réparer les petits défauts découverts sur le Bum pendant les trois semaines de mer et à compléter les chiffres d'impôts liés au bateau pour le comptable de Montréal, nous avons décidé que nous avions bien droit à une gâterie. De taille.
Ça a pris la forme d'un délicieux lunch chez Brédas qui, comme à la même époque l'an dernier, a ouvert ses portes spécialement pour nous et notre dizaine d'invités, de marque cela va sans dire. Cette fois, nous avons amené surtout nos copains et voisins du Marin: Michel et Florence de la "Marie-Joseph", le monocoque qui nous fait face sur le ponton, Philippe, le fana de jazz (et de rhum - il m'a offert en plus d'une série de disques locaux un curieux et bon Fajou blanc de la Guadeloupe) qui entre ses loisirs gère l'occupation des pontons pour la Marina, Pancho qui tient la boutique du Marin-Pêcheur, vieil ami et complice de notre ami disparu Jean-Marie Deschamps, plus deux couples de revenants de l'année dernière, Raymond Marie et sa Ginette, et Léna et son Jean-Yves québécois. Saluez, tout le monde!
Cette table on ne peut plus conviviale (pour ne pas dire bruyante) a eu droit à un menu dessiné sur mesures, dont la pièce de résistance était un mignon de porc aux légumes pays dont personne n'a laissé une seule miette, même après une débauche de foie gras avec ignames et bananes jaunes en entrée! Léna, experte en la matière, avait choisi un joli blanc semi-liquoreux de Tariquet pour démarrer, puis un chateauneuf-du-pape au-dessus de tout reproche. Et je ne parle même pas du chaud-froid en dessert, arrosé d'un rhum Saint-Étienne hors d'âge!
Pendant ce temps, la conversation roulait sur tous les sujets possibles, de Georges Frêche (Florence est originaire de Montpellier) aux indépendantistes antillais (Raymond en est), en passant par les aventures de voyage, les incidents de voile et de pêche, les ports et les marinas des pires aux meilleurs, les souvenirs des passages de Deschamps en Martinique (plusieurs du groupe l'avaient connu) et inévitablement le manger et le boire.
Lorsque le groupe s'est dispersé peu avant le crépuscule, la moitié de la bande est redescendue vers Le François où se tenait une soirée de guitare jazz pour laquelle notre afficionado attitré nous avait réservé des places.
Celles-ci comprenaient non seulement les prestations d'une bonne demi-douzaine de formations éclectiques, mais également le bar ouvert et de gigantesques marmites odorantes de paella et de saucisses aux haricots épicés.
Parmi les combos à noter, deux bons guitaristes et surtout un virtuose de l'orgue Hammond, José Privat, qui faisait swinguer toutes les formations auxquelles il participait. Nous avons retrouvé là un vieux copain, Jacky, qui a passé plusieurs années à Montréal, en particulier avec notre amie africaine Monique, emportée par le cancer dans la fleur de l'âge.
À part ça, pas grand-chose à signaler ces derniers jours… Ah oui, une redécouverte sympa: le resto de bord de mer Chez Filin, installé sur la très jolie plage de l'Anse Figuier, parfait pour un bain de mer suivi d'un fameux poisson grillé. Et la patronne Ghislaine a des liens de parenté avec Azur, ce qui ne gâte rien.
Prochaine étape, Montpellier jeudi prochain… et la suite du blogue ira sans doute au début juin, lorsque nous serons à Paris pour Roland-Garros. Vamos!!!