vendredi 26 octobre 2007

Les beautés du mauvais temps

(24/10/2007) Je ne savais pas ce qu'était vraiment une "onde tropicale". Hé bien, je l'ai appris "en grande" samedi matin: après quelques coups de vent brusques au cours de la nuit, un véritable rideau sombre et impénétrable de pluie s'est abattu sur la Baie du Marin dès l'aube, et s'est maintenu avec à peine quelques fluctuations jusqu'au début de l'après-midi. Nous avons passé l'avant-midi claquemurés à bord, toutes lumières allumées, contemplant l'eau qui plongeait en cascades du toit du carré sur les deux coques où elle formait des ruisseaux continus. Le tout agrémenté de roulements de tonnerre intermittents et d'occasionnels éclairs dont on ne distinguait qu'à peine les reflets à travers le rideau dense de l'averse.
Même si nos amarres de quai sont de nylon, la détrempe les a suffisamment relâchées pour que le Bum vienne battre vigoureusement contre le ponton à maintes reprises, heureusement protégé de tout dommage par de bons pare-battages. Autour de nous, règne une immobilité de cimetière: aucun mouvement sur le ponton, pas une annexe sillonnant la rade, pas un seul bateau qui entre ou sorte dans la zone marina.
C'est seulement vers les 14 heures que la vie reprend peu à peu. Après une hésitation, nous nous aventurons sur les pontons puis sur le front de mer, où nous arrivons au Calebasse Café juste à temps pour le début de la finale du rugby. Cela en valait d'ailleurs la peine.
Au milieu d'un public bien plus restreint et moins agité que la semaine dernière (la France ne joue pas aujourd'hui), nous avons droit à un beau match, peu spectaculaire, mais intense et très propre. Pas de mauvais coups, très peu de blessures, un minimum d'erreurs, le tout débouchant sur une victoire bien méritée des sympathiques Springboks sud-africains. De quoi améliorer encore la réputation et l'audience d'un sport que nous venons de découvrir et qui mérite plus de rayonnement.
Dimanche matin, nous nous préparons de nouveau au départ. Car nous avons finalement décidé que, le temps permettant, nous nous rendrons en bateau plutôt qu'en voiture jusqu'à notre hôtel de Trinité. Nous avons trop peu navigué depuis notre retour aux Antilles, et cela nous permettra en particulier d'admirer du large une Côte Atlantique que trop peu de plaisanciers se risquent à visiter, rebutés par ses mers plus fortes et ses vents plus vifs que ceux du Versant Caraïbe.
Même si la brise est plutôt contre nous (elle fait 15-20 noeuds du nord-ouest, ce qui nous forcera à louvoyer et à faire du moteur une bonne partie du trajet aller), nous n'avons rien à regretter: la houle n'est pas trop choquante, le temps d'une clarté admirable nous permet de voir tout en détail les multiples baies, anses, falaises et ilets qui découpent la côte, tout au long des Salines, du Cap Chevalier, des Macabous, du Vauquelin, du Cap Est et du François.
C'est juste avant celui-ci que nous faisons une courte escale, à l'abri d'un minuscule archipel qui protège de la houle les féériques "fonds-blancs". Ce sont des bancs de sable éclatant de blancheur qui s'étirent sous un à deux mètres d'eau turquoise et cristalline. Le lieu, surnommé "la baignoire de Joséphine", est abondamment fréquenté, mais pas du tout massacré. La tradition veut que les békés de jadis (planteurs blancs du pays) s'y soient retrouvés les week-ends de grandes chaleurs pour y siroter un ti-punch plongés dans l'eau fraîche jusqu'à la taille ou aux épaules. Une coutume à laquelle un groupe mélangé de Martiniquais et de touristes sacrifie aujourd'hui près de nous avec un plaisir évident.
Nous faisons un agréable plongeon, hélas dérangé par des maniaques du scooter-des-mers qui zigzaguent à toute vitesse et à grand bruit entre les embarcations mouillées autour desquelles se prélassent bon nombre de baigneurs, y compris des enfants. Pas très brillant. Nous nous consolons du bain écourté en dégustant une savoureuse et nourrissante tartiflette maison que nous a concoctée l'irremplaçable et polyvalent Gérard.
Reprenant la route, nous avons la désagréable surprise de voir (et d'entendre) chûter juste à nos pieds une lampe de hune qui semblait pourtant bien fixée. À remplacer au plus tôt, donc. En fin d'après-midi, nous contournons (à moteur, hélas, le vent nous est vraiment peu secourable) la jolie presque'île de la Caravelle, échancrée de fines anses et surmontée de promontoires audacieux. Le coucher de soleil nous trouve dans la rade pratiquement déserte de Trinité, par chance peu houleuse ce soir puisque la brise a viré à l'est. Nous mouillons sans problème en face de l'École de Pêche de la Martinique, où Gérard a plusieurs fois suivi des cours et des stages.
Aux abords du ponton, situé en plein milieu du bourg, nous attend un taxi commandé d'avance dont le chauffeur, Éric, est une surprise des plus agréables: sympathique, disert, toujours coiffé d'un élégant chapeau de paille et tiré à quatre épingles à la limite de la coquettterie, il allie une fiabilité à toute épreuve (que nous aurons l'occasion de tester au cours des prochains jours) à une remarquable érudition sur l'histoire et les caractéristiques de sa région, savoir datant d'une précédente carrière comme guide touristique. Si jamais vous avez l'intention d'explorer le centre et le nord de la Côte Atlantique, nous ne pourrions vous recommander meilleur cicerone.
Une dizaine de minutes d'une route sinueuse débouchant sur une piste à peine carrossable nous permettent de grimper jusqu'au Domaine de Saint-Aubin, perché sur la côte au-dessus du quartier Petite-Rivière-Salée, sur le chemin de Sainte-Marie. C'est une splendide maison coloniale blanche et jaune, construite en bois dans le plus pur style "béké" des années 1850-1920, entourée d'une vaste véranda, le tout couvert d'un toit à pignons de tôle rouge le long duquel courent des frises de bois découpé façon "gingerbread".
L'intérieur a été soigneusement redécoré par ses nouveaux propriétaires, des "métros" installés ici depuis trois ou quatre ans seulement, mais clairement en amour avec la Martinique et sa culture (la littérature de l'hôtel affirme qu'ils ont des ancêtres békés). Ils ont déniché un peu partout des meubles d'époque, des appliques et des chandeliers, des bibelots, des gravures et de vieilles photos, qui vous donnent presque l'impression de vous trouver les hôtes d'un planteur cultivé d'il y a deux ou trois générations.
À la maison de départ, ils sont en train d'ajouter diverses annexes (cuisines, spa, bungalows, etc.) dans le respect le plus soigneux de l'esprit de l'original et en préservant au mieux l'élégant jardin qui entoure la propriété. Leurs seuls anachronismes, que nous leur pardonnons volontiers, sont une jolie piscine couverte de mosaïques blanches, vertes et bleues, et une musique de jazz "cool" qui circule tout doucement à travers le salon, la salle à dîner et la terrasse du rez-de-chaussée.
D'abord un peu étonnés de constater que dans un établissement de cette classe, les chambres ne disposent ni d'un téléphone, ni d'une télé, ni d'un frigo-minibar, nous finissons par admettre que ces omissions cadrent bien avec le caractère "vieil hôtel de campagne" que les proprios tiennent à conserver. De toute façon il y a la clim, d'immenses fenêtres à volets mobiles, et l'accès à une large galerie extérieure qui fait le tour de l'étage et débouche sur un grand salon en plein air meublé de rotin semé de vastes coussins.
Après une première nuit réparatrice, un bon petit déj nous attend sur la terrasse du rez-de-chaussée. Le copain Éric vient nous prendre en milieu de matinée et nous amène visiter le Musée du Rhum (Saint-James) de Sainte-Marie, à la fois beau et pédagogique. Nous n'échappons pas à la tentation d'en sortir avec quelques bouteilles de "vieux" XO qui enrichiront nos divers bars. Puis c'est la grimpée par un chemin sinueux qui nous amène au vaste panorama du haut du Morne Poirier. Nous pouvons entre autres y constater que le Bum chromé nous attend toujours sagement, mouillé au centre de la Baie de Trinité.
Nous redescendons vers la presqu'île de la Caravelle et le bourg de Tartane, où nous avons décidé de "manger léger" ce midi pour nous garder l'appétit nécessaire à un repas gastronomique à l'hôtel ce soir. Vaine promesse: la découverte de deux langoustes vives et charnues dans le vivier du petit resto de bord de route "l'Oasis" nous incite à changer de programme. Sans le moindre regret: le service est charmant, la cuisson parfaite et la note très raisonnable (5 euros le 100 grammes, pour la Martinique, c'est peu). Pour le retour, Éric fait un long détour vers la pointe de la Caravelle et une colline abrupte couronnée d'antennes de transmission, d'où nous avons une vue unique aussi bien vers le Sud jusqu'au Vauclin que vers le Nord et le Lorrain. Bonnes photos.
Après une bonne sieste, nous décidons quand même de faire honneur au dîner. La "daube créole" du plat principal est bonne mais sans surprise; en revanche, l'entrée consiste en un velouté d'igname parsemé de copeaux de jambon-pays et parfumé d'un bouquet d'épices dont nous parlerons sans doute longtemps. Tout compte fait, une très belle journée d'anniversaire, embellie de plus par plusieurs appels de voeux de parents et d'amis.
Mais c'est mardi midi que vient le haut-lieu de cette fête. Après une matinée d'ondée tropicale presque aussi violente et soutenue que celle de samedi dernier, nous profitons d'une brève éclaircie pour descendre par Gros-Morne vers Saint-Joseph, où se trouve ce qu'on nous a présenté (avec raison) comme l'un des meilleurs, sinon le meilleur restaurant de la Martinique actuellement. Le patron Jean-Charles Brédas et sa femme nous reçoivent dans un décor qui fait irrésistiblement penser à une version tropicale du Jardin des Sens: un pavillon ouvert, décoré de légères tentures de style indien, planté au milieu d'un luxuriant jardin tropical.
Nous n'avons même pas droit au menu: Brédas, un élève de Roland Durand du Passiflore à Paris, nous a préparé sans demander notre avis une carte à sa façon dont nous ne pouvons que nous féliciter: amuse-gueules créoles, foie gras poêlé aux bananes jaunes (wow! et re-wow!), magret de canard au poivre et aux fruits tropicaux accompagné d'une mousseline de légumes-pays, etc. Une seule erreur (de notre part): nous buvons là-dessus un très bon champagne brut rosé Clos des Demoiselles qui s'accorde très correctement au repas, mais fort mal à la digestion d'Azur, qui va en subir les conséquences une partie de la nuit prochaine.
Pour lui laisser une chance de mieux dormir, je passe une partie de la nuit sur une chaise-longue de la véranda devant notre chambre, ce qui me permet d'assister à un fabuleux spectacle de la nature. À demi éclairé par un premier quartier de lune, le ciel est traversé de nuages parfois blancs et transparents, parfois sombres et opaques. Ceux-ci traînent sous eux, comme des capes de mousquetaires, des rideaux clairs de pluie qui balaient la surface gris fer de la mer entre une île au large et la côte à mes pieds. De temps à autre, un éclair violacé découpe méticuleusement les nuages en surfaces planes mauves et grises à la manière d'une estampe japonaise. Le tout derrière les feux d'artifice noirs des hauts cocotiers qui bordent le jardin de l'hôtel, et dans un fond sonore qui harmonise très joliment les rouleaux de la houle, le tonnerre lointain, les cris des grillons et des crapauds et les petits pas légers de la pluie sur le gazon du parc, puis sur les pignons de tôle de l'hôtel.
C'est avec un réel regret que je sors de cet enchantement et rentre dans la chambre finir ma nuit.
Mercredi matin, c'est le retour à bord. Gérard nous attend au ponton avec l'annexe, et nous prenons congé à regret de notre taxi Éric, qui me laisse en cadeau d'adieu un disque artisanal de piano-jazz sur des thèmes créoles, oeuvre du musicien local Michel Canonge.
Nous nous faisions une fête de la redescente vers le Marin, croyant que nous profiterions cette fois du même vent qui nous avant tant retardé en montant. Penses-tu! La météo a changé, c'est pratiquement le calme plat ("pétole!", dit Gérard, dégoûté) et le peu de souffle qu'il y a provient du sud-ouest, presque exactement le cap que nous devons suivre. Nous effectuons donc notre rentrée vers la marina à moteur tout le long. Heureusement la mer est paisible, et nous avons droit à une version diurne du spectacle qui m'a charmé la nuit dernière: le ciel, souvent bleu, est balayé à plusieurs reprises par des grains de nuages sombres construits tout en hauteur et traînant sous eux des écharpes de pluie grise auxquelles nous échappons presque toujours, comme par miracle.
Tout compte fait, une bien belle ballade et un anniversaire dont je me souviendrai.

Finale de rugby

(19/10/2007) Comme nous avons été plutôt déçus de la performance de la France dans la demi-finale de la Coupe du monde de rugby contre l'Angleterre samedi dernier, nous décidons de faire l'impasse sur la "petite finale" contre l'Argentine cet après-midi. Avec raison, si on se fie aux résumés présentés à la télé en soirée: Laporte et Cie ont subi une raclée de 34-10, amplement méritée et qui ne passera sûrement pas à l'histoire. Bravo pour le (bientôt) ministre, ha.
Heureusement, il reste demain la finale des Anglais contre les Springboks chouchous de Mandela, qui promet: les premiers n'ont rien à perdre, ils ne s'attendaient sûrement pas à se rendre aussi loin cette fois-ci, alors que les seconds ont gagné tous leurs matches, et brillamment (sauf contre les surprenants et sympathiques Fidjiens, qui ont failli les prendre par surprise).
Mais l'antenne de réception-satellite, dont nous étions plutôt fiers (c'est la première installée sur tous les pontons du Marin... et quelle bataille ce fut pour y arriver!), a été désorientée par l'Ouragan Dean -- on le serait à moins -- et malgré des appels pressants, CanalSat ne montre aucune hâte à venir la repointer sur son satellite. Faute d'une image-télé potable, il faudra donc aller voir ça sur grand écran au "Calebasse Café" qui pendant notre absence a réouvert ses portes sur le front de mer, de l'autre côté de la Marina.
Samedi dernier, c'est d'ailleurs là que nous avons vu, au milieu d'un public en partie local, en partie plaisancier, la France se débrouiller pour perdre une demi-finale presque gagnée d'avance contre une Angleterre qui ne jouait pratiquement pas, se contentant d'attendre les gaffes que le XV bleu n'allait pas manquer de commettre, d'autant plus qu'il essayait de jouer... comme un rosbif! Pas besoin de dire qu'il y avait de l'ambiance et des vitupérations dans le bar quand nous avons compris que le pire allait effectivement se réaliser.
Dimanche, pour la première fois depuis notre retour, nous avons pris le large sur le Bum chromé... mais pas pour aller bien loin. Il fallait en effet gratter et poncer les coques, qui avaient pris, l'immobilité aidant depuis plusieurs mois, de jolies barbes vertes habitées de pinçants petits crabes. Le skipper Gérard a décidé que la tâche serait bien plus facile dans les eaux limpides et claires (because sur fond de sable blanc) au large de Sainte-Anne, plutôt que dans celles, quelque peu polluées, de la marina.
Nous avons donc pout-pouté jusqu'à un ancrage par quatre mètres de fond, juste en face du cimetière où est enterré le papa d'Azur. J'ai accompagné Gérard sous l'eau, plus pour l'encourager que pour lui apporter une aide véritable, mon expertise avec les palmes et le snorkel étant bien insuffisante pour me permettre de travailler sous l'eau avec la moindre efficacité.
C'était de toute façon un boulot dur et d'assez longue haleine, qui a pris le gros de la journée et une partie de l'avant-midi du lendemain. Avec une ou deux interruptions pour baignade et pour un excellent lunch au Touloulou voisin. Et lundi, pour récompenser son capitaine favori, Azur nous a fait ses fameuses pâtes noires à la crème et aux saint-jacques, que nous avons dégustées arrosées d'un rosé des Coteaux d'Aix qui nous a rappelé les meilleurs souvenirs de nos séjours provençaux chez les Dubray-Frachon face à la Montagne Sainte-Victoire il y a une vingtaine d'années.
Le lendemain, passage (obligé) à la banque BNP-Paribas, qui entre-temps a déménagé du centre du bourg vers un local neuf et beaucoup plus agréable près du rond-point menant à Sainte-Luce et Rivière-Pilote. Dans la foulée, arrêt à la Librairie créole voisine et petites courses au Champion "chez Annette", où je trouve enfin une bouteille de mon rhum paille (Tartane de G. Hardy) favori. Délicieux petits punchs en perspective.
Avant-hier, pour changer le mal de place, nous avons pris une voiture et sommes allés explorer du côté de Trinité et de la presqu'île de la Caravelle, au milieu de la Côte Atlantique. Le prétexte était de trouver un hôtel où passer trois jours la semaine prochaine à l'occasion de mon anniversaire. Nous croyons avoir effectivement déniché la perle rare: le Domaine de Saint-Aubin, une ancienne résidence de planteur transformée en auberge de charme, juchée sur la côte entre Trinité et Sainte-Marie. On en reparlera.
Je lis avec délectation les trois tomes d'"Une Enfance créole" de Patrick Chamoiseau, qui réussit le tour de force de combiner une écriture très moderne, une narration coulante et facile à suivre malgré de nombreux sauts de carpe dans le temps, et un fonds fabuleux de folklore antillais parsemé de perles d'humour. Je pense que tout "étranger" qui a envie de comprendre l'âme et l'esprit martiniquais a bien plus avantage à se plonger dans Chamoiseau et son compère Raphaël Confiant (notamment sa trilogie "Commandeur du rhum" et son inénarrable "Vierge du Grand Retour") que de déchiffrer de savants (et le plus souvent illisibles) ouvrages de géographie, d'histoire et de sociologie. Il en tirera aussi bien plus de plaisir.

jeudi 11 octobre 2007

L'après-Dean

(10/10/2007) Il semble bien que la saison des tempêtes va se terminer sous la pluie en Martinique. Depuis deux jours, nous sommes sous la douche : une série d’averses violentes et soudaines, de nuit comme de jour. Et à peine un rayon de soleil de temps à autre.
Pourtant, il faisait plutôt beau lorsque nous sommes arrivés de Paris par Air Caraïbes en fin de semaine, après une traversée un peu secouée mais confortable : bons menus créoles (meilleurs que sur Air France, qu’on se le dise!), ti’punch et champagne à volonté et service chaleureux. Une autre bonne surprise nos attend à bord du Bum chromé, le skipper Gérard et la précieuse Sainte-Lucienne Henrietta ont soigneusement rangé toutes nos affaires, c’est presque comme si nous n’étions jamais partis – malgré trois grands mois d’absence.
Première activité à l’ordre du jour, sitôt le décalage horaire un peu résorbé, un joyeux plongeon dans les eaux calmes et chaudes de la plage de Sainte-Anne, suivi d’un bon repas de crabes farcis et de poisson grillé au Touloulou. Et on a remis ça le lendemain à l’Anse Michel, dont la plage bondée de monde était pourtant un peu triste. Dans cette zone extrême-sud de la côte Atlantique, l’ouragan Dean a sérieusement fait des siennes : arbres cassés ou déracinés, végétation complètement chamboulée, débris de toutes sortes flottant pas loin du bord, un bon mois et demi après l’événement.
Hier, nous sommes allés faire des courses en banlieue de Fort-de-France, et nous avons pu constater d’autres dégâts causés par Dean : champs de banane désolés, à peine percés ici et là de chicots jaunis, église de Rivière-Salée entièrement dépouillée de son toit et d’une partie de ses murs, ateliers et usines à moitié démolis et pancartes arrachées tout au long de la route du Lamentin. Il n’y a que la canne qui survit avec une vigueur impressionnante : des champs verts et bleus à perte de vue du côté de Génipa… Au moins, nous ne manquerons pas de rhum!
Heureusement, il y a des choses qui ne changent pas trop: nous voisins sont toujours le Mayamamba devant (l'ancien cata du tennisman Yannick Noah, qui appartient maintenant à un Niçois) et l'Escampette de l'autre côté du ponton. Malheureusement, celle-ci est déserte, Nino, Lila et leurs parents ayant déménagé dans leur nouvelle maison du Diamant.
Mais nos autres voisines les aigrettes blanches, elles, sont toujours là, même si leur coin favori de la mangrove a été pas mal massacré par l'ouragan. Cela les a forcées à changer un peu leurs habitudes, mais elles continuent à arriver au soleil couchant, quoique en ordre plus dispersé, et à repartir au lever du soleil le lendemain (photo).
Jacinthe-la-Québécoise, marin-cuisinier et ancienne partenaire de bord de Gérard sur les charters, a été victime d’un vol à bord de son petit voilier mouillé au Marin, quelques jours avant l’ouragan, pendant qu’elle rendait visite à sa mère à Sherbrooke. Secouée mais indomptable, elle rebondit, pleine de projets artisanaux et de jolis batiks…

Paris en automne

(4/10/2007) Une courte escale à Paris en route vers Fort-de-France. Cette fois, nous avons moins de chance avec notre hôtel. Celui que nous avions tant apprécié la dernière fois, dans le 16e, n’a pas de chambre libre; nous nous rabattons sur une recommandation du Michelin, un quatre-étoiles joliment aménagé dans un ensemble de maisons autour d’une grande cour intérieure non loin de la Bastille.
Malheureusement, la première impression est trompeuse. Autant le hall d’entrée et la cour sont élégants, autant la chambre qu’on nous refile, quoique très design, est petite et sombre, la salle de bain minuscule. Et le lit double « normal » n’est vraiment pas à notre mesure. Il faut nous battre becs et ongles pour qu’on nous donne enfin quelque chose de plus potable; et si nous y parvenons, c’est grâce à l’aide du chasseur qui avait apporté nos bagages et qui bouscule vaillamment un personnel de réception clairement pas intéressé. Une déception qui sera confirmée par nos tractations des trois jours suivants : Internet cher et erratique, fins de non recevoir à des demandes pourtant assez banales comme un oreiller plus confortable ou un carton pour emballer les livres et disques que nous expédions au vieux pirate Deschamps en Californie.
Heureusement, le temps est plutôt beau, le coiffeur de la rue de Longchamp peut nous prendre presque immédiatement – après un déjeûner somptueux au Passiflore tout proche. Et le lendemain matin, tandis qu’Azur passe voir ses copines Giselle et Mimine, je trouve facilement à Saint-Michel un assez bon stock de bouquins, en grande partie des polars, pour Deschamps. En plus de vieux Manchette, André Héléna, Léo Malet et cie, je lui prends les deux derniers Fred Vargas et surtout quelques Andrea Camilleri (si vous ne connaissez pas encore le commissaire Montalbano et son fief sicilien quelque peu mafieux de Vigata, vous ratez quelque chose!).
Autre surprise sympa, lorsque je passe du côté des Halles pour acheter des CD et DVD repiqués, le vendeur à qui j’explique que je les envoie à un copain malade aux USA m’en offre deux ou trois de plus « vous les lui donnez de notre part, avec nos vœux de santé »… Paris et les Parisiens trouvent toujours le tour de nous étonner, en bien comme en mal!
Pour le lunch, j’ai retrouvé avec grand plaisir, toujours dans le même quartier, le « Louchebem », ancien rendez-vous des bouchers qui venaient faire leurs emplettes aux Halles il y a quarante et cinquante ans. C’est le temple de l’os à moëlle et des superbes et gargantuesques pièces de viande : queue de filet de bœuf bien saignant pour moi, gigot d’agneau rosé aux flageolets pour Azur, aussi délectables l’un que l’autre arrosés d'un sérieux graves presque noir.
Je passe ensuite Boulevard Beaumarchais où niche le Cirque, super-comptoir pour fanas de la photo. Ils viennent de recevoir le premier exemplaire du reflex Sony A700, le modèle semi-pro qui succède à mon A100 quelque peu abîmé par les voyages en mer de la dernière année. Je suis incapable de résister, d'autant plus que les améliorations sont sérieuses, notamment en termes de robustesse et de résistance aux intempéries. Le prix est en conséquence (pas loin du double pour le seul boîtier nu), mais heureusement, Azur ne gueule pas trop fort.
Aujourd’hui, nous flânons du côté de Ménilmontant et de la colline du Télégraphe, pour redescendre ensuite vers Jourdain et un très agréable resto de quartier déniché dans le Routard. Le « Zéphyr » offre une décoration authentiquement1930 ornée de murales cubistes d’un émule de Braque, qui nous enchantent presque autant que le menu restreint mais excellent. Puis détour vers la Poste (pour l’envoi en Californie) et le retour à l’hôtel pour remballer nos bagages : demain, la Martinique!

Jardin des Sens

(25/09/2007) Décidément, nous y prenons goût, au « Jardin des Sens ». Il y a deux semaines, j’y avais entraîné Azur presque contre son gré, pour fêter son anniversaire dans ce qui est incontestablement le plus chic et le meilleur (sans compter le plus cher) des restaurants de la région de Montpellier.
Le repas avait dépassé nos espérances, pourtant élevées : une cuisine magistrale où l’imagination, quoique très présente, ne prend jamais le pas sur la vérité des produits et des ingrédients – contrairement à plusieurs autres « grands restaurants » que nous pourrions nommer –, encadrée d’un service impeccable mais sans prétentions, dans un décor inimitable : un pavillon entièrement vitré descendant en larges gradins vers un élégant jardin paysagé.
De sorte qu’à peine de retour à la maison, Azur avait déjà décidé : « On va y retourner au moins une fois avant le départ aux Antilles »… et bien sûr elle cherchait déjà qui inviter à partager notre plaisir! La réponse était toute trouvée, nos amis néo-Marseillais les Savonet, que nous n’avions pas vus depuis presque un an. Ils ont donc débarqué ce midi à Montpellier avec leur fille Agathe, m’apportant deux bouteilles de précieux nectar artisanal trouvées à la Maison du Pastis sur le Vieux-Port : un Ramazotti originaire de Corse et un Boyer Émeraude provenant de la maison "Abbé Jean Boyer", à St-Geours de Maremne, et parfumé entre autres des épices et herbes suivantes: safran, cannelle, capucine, fleurs de sureau, muscade, prêle, genièvre, immortelle, coriandre...
Nous insistons, malgré les réflexes automobilistes de Jacqueline, pour nous rendre au resto par le tram, ça fait partie du charme de la découverte. En effet, le Jardin des Sens niche (très) discrètement à cent pas d’une station de tramway sur un coin de rue de semi-banlieue, dans une maison aux murs quasi aveugles, toute tournée vers l’intérieur presque à la manière d’un riyad marocain. Un endroit dont l’apparente banalité vous pousse à vous dire dans un premier temps : « C’est ça, le Jardin des Sens ? », jusqu’à ce que, la porte de verre franchie, vous tombiez sous l’inévitable enchantement.
La deuxième visite est tout aussi réussie que la première, cette fois sous le signe du homard breton décliné à diverses sauces. Jacqueline est d'abord enchantée par le cadre avant même de plonger dans l'assiette, Bernard savoure le tout en gourmet qu’il est, et la jeune Agathe, d’abord un peu éberluée par toute cette opulence, fait bientôt honneur à ses gènes épicuriens. D'Azur et moi, mieux vaut ne pas parler... Retour à la maison par le tram (sans protestation de qui que ce soit, cette fois) et bonne petite sieste, Bernard et moi sur la terrasse, les femmes à l’intérieur.
Dans l'intervalle entre ces deux banquets, nous sommes passés à Palavas-les-Flots dire bonjour à nos copains Pascal et Yvelyne (anciens patrons du resto l'Arboisie, hélas fermé), et comme c'était un dimanche d'août, nous nous sommes beaucoup amusés à regarder une de ces joutes nautiques traditionnelles dont Palavas et Sète sont les capitales officieuses.
Il s'agit d'un sport qui remonte sans doute au Moyen-âge: le long d'un canal, deux barques à rames (ou parfois à moteur) s'élancent une contre l'autre, chacune portant sur une plate-forme à l'avant un "chevalier" équipé d'un pavois -- bouclier de bois -- et d'une lance, l'objectif étant de faire basculer le champion de l'autre bateau dans l'eau du canal. Donc, quelques bonnes trempettes, pas mal d'éclaboussures, un public bon enfant de part et d'autre du canal et, sur une tribune officielle, un panel de juges qui prennent leur rôle très au sérieux.
Nous avons aussi commencé à nous passionner, comme pas mal de Français, pour la Coupe du monde de rugby, dont une partie des matches se tiennent à Montpellier, qui est aussi le lieu de résidence et d'entraînement de l'équipe australienne, une des favorites du tournoi. Et comme les Australiens sont de joyeux fêtards d'un tempérament généralement bon enfant, ils n'ont pas tardé à se faire des copains languedociens (Montpellier est une ville de fanas du rugby bien plus que du football). Cela met pas mal d'ambiance sur la Place de la Comédie et dans tous les bars de la région...