samedi 24 décembre 2011

Une rentrée secouée (18 déc.)

Peu après mon bain de lever de soleil dans Saltwhistle Bay, c'était le départ de Mayreau pour la courte balade à travers les récifs et hauts-fonds jusqu'aux Tobago Cays. Ces mythiques îlots vert rutilant et blanc doré sont en effet incrustés dans un fer-à-cheval de rochers et de corail qui en rend la navigation périlleuse, mais qui en retour leur assure une zone de mer turquoise d'un calme plat même dans les plus brusques bourrasques. Par temps ensoleillé, ils sont l'attraction majeure des Grenadines et, pour Azur, "le paradis sur terre".

Ici encore, pas trop de monde au mouillage principal entre trois des îles, et seulement un nombre restreint de baigneurs et plongeurs sur la plus belle des plages, celle de Baradal qui s'avance en pointe étincelante
entre les rouleaux brisés par les coraux et l'eau calme à l'intérieur. Nous y passons deux bonnes heures à batifoler dans les vaguelettes sur fond de sable et d'herbes fines où sinuent entre nos jambes des bancs de petits poissons couleur d'acier luisant au dos teinté d'ambre. Hélas pas de tortues de mer aujourd'hui, à peine une ou deux caranques, ces grands bijoux argent et noir aux ailes d'anges.
Nous rentrons à Mayreau reprendre un mouillage plus près de l'entrée de la baie, où nous nous livrons à une débauche de langouste grillée sur barbecue, accompagnée d'un joli rosé espagnol oublié dans notre cave sans doute depuis l'arrivée des Canaries, mais encore vigoureux. Re-baignade (cette plage est une vraie drogue), sieste sur la trampoline et soirée bercée par "l'azur phosphorescent de la mer des Tropiques"...
Le lendemain matin, nous continuons vers le sud jusqu'à Union, la dernière des Grenadines de Saint-Vincent, qui a pour moi deux charmes à faire partager à Janine: son bar littéralement "les pieds dans l'eau", construit par un doux rasta sur un îlot artificiel fait de milliers de coquillages jetés au milieu de la rade par les pêcheurs pendant des décennies et où on n'aborde qu'en annexe ou water-taxi, et le délicieux et minuscule village de Clifton,
avec sa nonchalante petite place ombragée, entourée de bars, auberges et boutiques qui sont comme autant de pimpantes maisons de poupées de couleurs vives. Nous y passons deux heures à nous promener, à faire un peu de shopping au Captain Gourmet, cette épicerie fine incongrue tenue depuis toujours par une famille de Français atypiques et chaleureux, et à regarder les requins des sables se chauffer au soleil dans le bassin du yacht club de l'Anchorage.
Vers midi et demi, nous entreprenons la remontée vers le nord et la Martinique, avec comme première escale Canouan. C'est certainement celle des Grenadines que nous connaissons le moins, nos skippers passés Gérard et Will l'ayant en aversion, et Marco nous y ayant fait mouiller une seule fois à la nuit tombante pour en repartir à l'aube. L'abordant cette fois en milieu d'après-midi, nous sommes agréablement surpris par sa rade de Charlestown, élégante et plutôt calme, qui sert de cadre à un festin de "restes" de langoustes que Twiggy a cuisinées en fricassée nichée dans de savoureux spaghettis à l'huile et à l'ail, bien "al dente". Avec pour finir un dessert de mangues mûres.

Pas surprenant que le lever du lendemain vendredi soit quelque peu paresseux, et la baignade nonchalante. C'est seulement une fois le soleil haut dans le ciel que nous levons l'ancre vers Bequia, où doit se faire la "sortie" douanière du petit royaume enchanté des Grenadines. L'idée est de nous y arrêter seulement pour les formalités puis de remonter jusqu'à la côte sud de Saint-Vincent, qui offre le choix entre la petite mais douillette marina de Blue Lagoon et le quai aux ferries de la capitale Kingstown, moins agréable mais plus propice à un départ rapide samedi matin.
Mais à l'entrée dans la baie de Port Elizabeth, la faim nous inspire une halte au gentil restaurant qui nous avait bien rassasiés à la descente. Malgré l'accueil de la même pétillante serveuse et la qualité du repas, nous aurons à le regretter.
Car le dîner entraîne une sieste puis, tandis que le skipper débarque au village pour les formalités, une plongée le long de la belle et calme plage. Ensuite, plus question de se remettre en route, le temps ayant visiblement fraîchi et les abords de Blue Lagoon et de Kingstown n'étant pas des plus simples dans l'obscurité.
Dès que nous pointons les proues hors de l'Admiralty Bay au petit matin, nous nous trouvons face à un vent de nord franc de 25 noeuds, accompagné d'une houle croisée avec des creux de trois mètres venant du nord-ouest, de 2,50 m du nord. En quelques minutes, nous sommes secoués comme un panier de crabes, et après avoir vainement tournaillé pour trouver un angle d'attaque nous permettant de profiter un peu du seul vrai bon air de voile rencontré depuis une semaine, nous nous résignons à faire du moteur face au vent, atteignant péniblement les 4,5 noeuds de moyenne.
Le vent diminue, mais à peine, une fois le long de la côte de Saint-Vincent, mais la houle est demeurée aussi vicieuse. Twiggy tient généreusement compagnie aux deux femmes affalées sur la table du cockpit arrière, tandis que je seconde de mon mieux le skipper à la barre et aux manoeuvres sur le skybridge, récoltant quelques bons paquets d'embruns. Trois longues heures plus tard, cela empire encore en entrant dans le canal entre Saint-Vincent et Sainte-Lucie, dont nous n'atteignons la pointe sud que passé les seize heures.
À 17h, face aux Deux Pitons entre lesquels descend un tourbillon de soufflerie, il faut admettre que la seule solution logique est de continuer jusqu'au nord de l'île, où nous pouvons au moins compter vers 20h30 sur le refuge sûr et confortable de la moderne marina de Rodney Bay, dont l'entrée de nuit est facile. C'est sans compter sur un détail qui a son importance.
Rodney Bay est le point final de la course transatlantique de l'ARC, à laquelle participent chaque année depuis les Canaries près de 300 voiliers de tous types et de toutes tailles, la plupart manoeuvrés par des équipages amateurs sinon néophytes. Or, l'arrivée se fait justement cette semaine. Ce qui veut dire que la marina est déjà fortement encombrée et continue d'accueillir des bateaux, pas toujours bien barrés, jusqu'en pleine nuit.
Donc, au lieu d'entrer bien paisiblement dans un hâvre calme et accueillant, nous faisons partie d'une file pas très ordonnée de candidats parfois énervés aux rares places de ponton encore disponibles. Moris réussit adroitement à s'insérer vers 21h dans un des rares emplacements encore capables de recevoir un catamaran, et refuse d'en bouger malgré les gros yeux que lui fait le personnel du port. Ouf.
Au lever du jour, nous nous découvrons enveloppés d'un véritable carnaval de drapeaux, de pavillons et de bannières de toutes couleurs et toutes nationalités, entre lesquels palpitent de longues guirlandes de fanions décoratifs. Nos voisins immédiats sont suédois, irlandais, finnois et portugais, tous pressés de partager leurs aventures. Heureusement, comme nous avons vécu une expérience similaire il y a cinq ans, nous entrons aisément dans le jeu et pouvons compter sur des alliés pour résister à la demande polie mais ferme des surveillants de ponton pour que nous évacuions au plus tôt notre place de choix.
Moris a donc tout le temps d'aller remplir les formalités, tandis que Twiggy trouve dans une épicerie-boulangerie ouverte (c'est dimanche matin) de quoi fabriquer un solide petit déjeuner. C'est bien repus et sans nous presser que nous larguons enfin les amarres vers 10h30 pour une dernière étape, sans histoire, jusqu'à notre coin de ponton du Marin.

Un jus chez Basil's

Les primitives paillottes de Basil's, à côté du petit débarcadère de Mustique, sont paradoxalement le bar le plus célèbre et le plus authentiquement snob (et dieu sait qu'il n'en manque pas!) de toutes les Antilles. Debout au comptoir à façade de bambou fendu ou assis sur un tabouret ou une des banquettes communautaires des tables en bois
brut, vous pouvez vous trouver au coude-à-coude avec Elton John, la soeur de Carla Bruni-Sarkozy ou un des petits-fils de la Reine d'Angleterre, qui ont hérité du domaine de leur grand-tante Margaret. En toute simplicitė, bien sûr.Car rien n'est moins tape-à-l'oeil ou m'as-tu-vu que le repaire de milliardaires et de célébrités qu'est Mustique. Tout le contraire de sa rivale Saint-Barth, où le jet-set est aussi pressé de se faire voir que les masses bigarrées de touristes de le contempler ("Hé, je viens de voir Johnny -- ou Delon, ou Angelina Machin -- sortir de chez Yves Saint-Laurent!").
Ici, pas de débarquement massif de paquebots de croisière, pas de visites organisėes, pas de marina huppée. Tout juste un quai de services, un ponton pour les annexes, les pilotis sur lesquels est bâti Basil's, quelques boutiques (de l'eau, du pain, des fruits plutôt médiocres, mais aussi du champagne millésimé, du cognac hors d'âge, du caviar iranien, du foie gras frais de chez Hédiard et autres nécessités vitales pour les classes laborieuses) et une plage encombrée de barques de pêcheurs qui sont la meilleure source de langoustes et de conques de lambis de la région. Et face à la grève, quelques bouées à la disposition des plaisanciers qui comme nous sont assez fous pour payer le prix d'une bonne nuit d'hôtel parisien pour s'y amarrer.
Enfin, dans les petites anses du côté au vent et sur les collines, nichées dans la verdure ou sous les cocotiers qui ombragent le sable blanc, des résidences aussi luxueuses que discrètes, sur des terrains dont chacun vaut le prix d'un appartement avec jardin privé à Neuilly ou dans Mayfair. Mustique c'est, comme on dit au Québec, "la clâousse".
Comme c'est la première visite de Janine aux Grenadines -- et que nous avions une petite envie de langouste -- , nous sommes venus y passer une nuit après avoir effectué notre entrée dans l'archipel par la plus modeste Bequia, où nous avons mangé dimanche de l'excellent poulet épicé et des côtes levées dans un nouveau restaurant "les pieds dans l'eau", au bout de la belle plage qui borde la rive sud d'Admiralty Bay, et avons dormi confortablement à l'ancre avant de plonger dans l'eau propre et fraîche au petit-déjeuner puis de mettre la voile pour Mustique.
Il nous fallait aussi y faire le plein d'eau, car nos réservoirs étaient vides pour une raison mystérieuse: ou bien nous les avions mal remplis en partant, ou bien il y a une fuite quelque part, ou une pompe dysfonctionnelle... Le jeune préposé au service musticien nous a réglé ça dès notre arrivée avec promptitude, sourire... et autant d'élégance stylée qu'un butler de la Vieille Angleterre!
Puis le skipper et Twiggy ont entraîné Janine à terre à bord de l'annexe pour un premier contact avec le "paradis des milliardaires". Elle a eu droit à tout... c'est-à-dire à la plage des pêcheurs, à la tournée des quatre boutiques et à un jus tropical (ils sont vraiment très bons) chez Basil's, qui venait d'ouvrir pour la journée. Pendant ce temps, Moris négociait l'acquisition de cinq belles langoustes -- à consommer en route -- et de quelques kilos de chair de lambis, à rapporter en Martinique, où elle est presque introuvable. Il y a ajouté une douzaine de coulirous, ces cousins de notre éperlan qui sont délicieux frits.
Resté seul à bord avec Azur, je suis descendu nager aux alentours, dans une eau turquoise mais déjà chaude, échangeant quelques mots avec nos voisins de bouée, des sexagénaires Américains qui font une virée pépère en groupe dans les îles avec d'autres membres de leur yacht club floridien.
Au matin, après une nouvelle saucette et un déjeuner aux délicieux croissants de la boulangerie (française) de l'île, cap sur Mayreau qui est sans doute notre mouillage préféré dans les Grenadines et le voisin immédiat du "paradis sur terre" de Marie-José, les Tobago Cays.
Un vent de sud, presque de face, nous a empêchés de faire de la voile, mais nous sommes arrivés en début d'après-midi dans l'anse de Saltwhistle Bay, presque déserte... ce qui surprend à cette saison, habituellement touristique. Nous avons donc choisi un très bon emplacement, près de la plage et non loin du ponton, et j'ai plongé avec Moris tandis que Twiggy faisait frire les coulirous et gonfler du riz blanc. Avec des avocats bien mûrs comme entrée, cela faisait un délicieux et léger repas de "cuisine- pays", arrosé d'un coup de rouge.

Au matin, je dormais si bien que j'ai failli rater le lever de soleil. Je me suis jeté à l'eau juste à temps pour le regarder en nageant paresseusement faire son show habituel à travers la frange de cocotiers, tandis que les silhouettes de pélicans et de fous de bassan plongeaient à tour de rôle dans les rouleaux blanc et vieil or de l'autre côté de la barre de sable clair. Deux chiens fantômatiques mais amicaux m'ont accompagné dans une bonne marche le long de la grève.
(Cette page a été écrite il y a près de deux semaines, mais je n'avais pas d'accès Internet pour l'ajouter au blogue.)

lundi 12 décembre 2011

Retour au bercail

La brise tiède caresse mon dos nu. Juchė sur le skybridge du Bum chromé, je contemple la pleine lune couleur de barbe-à-papa qui s'estompe en s'enfonçant sous l'horizon saumoné à l'embouchure du mouillage de Wallilabou, au centre de Saint-Vincent. On n'est décidément plus à Paris.
Derrière moi, le décor bien particulier de la petite anse (qui a servi au tournage d'épisodes de "Pirates des Caraïbes") est encore plongé dans une semi-pénombre, le soleil levant dore tout juste les crêtes des collines environnantes. Pas un bruit sauf le chuintement des vagues sur la courte plage abrupte, tandis que je tape cette reprise du blogue sur mon iPad.
Avant de quitter la France mardi, nous sommes allés dimanche vivre une seconde soirée du Festival de cinéma de Janine Euvrard, à la fois plus conviviale et plus éprouvante. À notre arrivée rue Monsieur-le-Prince, Janine et Michel nous ont persuadés de sauter la séance de 18h et d'attendre celle de 20h30, clou de cette journée consacrée au cinéma iranien. Azur a plutôt choisi de rentrer à l'hôtel, voulant mėnager ses forces pour le long voyage du surlendemain.
Je me suis donc retrouvé seul avec Michel Euvrard à boire un verre (excellent) au "Père Louis", sympathique bar à vins voisin. Mais pas pour longtemps; quelques minutes plus tard Anne (la patronne du ciné) et Janine débarquaient avec... Azur, qui avait rebroussé chemin pour venir nous retrouver. Le temps de le dire, le reste de l'équipe nous rejoignait pour envahir la salle à dîner en contrebas: Frédo le photographe, l'animateur Dominique Vidal, Carole la co-programmatrice et deux ou trois autres, dont j'oublie noms et fonctions.
Bouffe moyenne mais chaleureusement partagée, discussion animée sur le déroulement de l'évènement, arguties sur le sens d'un même mot arabe au Maghreb et en Égypte, potins parisiens bien épicés...
Nous redescendons au tréfonds du cinéma vers une salle qui s'est tout-à-coup remplie. Et vers un film percutant mais parfois difficile à digérer: une combinaison de bandes dessinées, photos, vidéos floues ou tremblantes prises par des téléphones portables, témoignages oraux en arrière-plan ou projetés en blanc sur noir, courriels et twitters qui conjointement s'efforcent de donner une idée juste et complète des espoirs, atrocités et déceptions de la campagne électorale de 2009 à Téhéran, cet espèce de prologue de l'actuel soulèvement arabe.
Le plus dur pour Azur, c'est la longue scène où un garçon honnête, des plus ordinaire, assis simplement sur un banc de parc public, explique en détail, à sa cousine qui vient d'être libérée après des semaines de détention comme "provocatrice" (manifestante), comment il s'est retrouvé de l'autre côté de la barricade à matraquer, emprisonner et violer des gens comme elle, jusqu'à ce que l'assassinat gratuit de trois adolescents, commis au coin d'une rue sombre avec une bande d'autres "défenseurs de la Révolution islamique", l'écoeure suffisamment pour qu'il laisse tout tomber. Pour moi, le choc est plutôt de recevoir en plein visage les côtés violemment physiques et émotifs, parfois sanglants et macabres de ce phénomène sur lequel je réfléchissais dans l'abstrait et que nous appelons pudiquement le "Printemps arabe".
De toute façon, nous sommes assez secoués que nous n'avons pas la patience de rester pour le débat public qui suit, entre un savant historien du Moyen-Orient et un correspondant iranien d'un journal français de gauche, avec une journaliste du quotidien catho "La Croix" comme modératrice.
Lundi, dernier jour à Paris, nous tentons de joindre, avec plus ou moins de succès, les copains que nous avions promis de rencontrer mais que nous ne verrons pas faute de temps. Ce sont les Dubray et Frachon, Gérald et Paule, que nous avions connus ensemble à Aix mais qui vivent maintenant séparés en région parisienne (leur fils Julien, ironie du sort, a émigré à Montréal); Louis-B. Robitaille ex-correspondant de La Presse, qui vit entre Paris et Sète; et Marine Karbowski, la belle-fille peintre de Bernard Savonet.
Le personnel de l'hôtel aussi tient à nous faire ses adieux comme si nous étions de la famille. Le fils du proprio, "Monsieur Laurent", en particulier, nous entretient dans le bar pendant une bonne heure avant de nous permettre de grimper à la chambre finir nos bagages!
Au réveil, un taxi nous ramasse et nous emmène rue d'Anjou prendre Janine, puis à Orly au salon d'attente d'Air Caraïbes. Bon vol, nourriture agréable (malgré une crise aiguë d'indigestion de ma part) et vol pratiquement sans histoire qui nous dépose en fin d'après-midi au Lamentin. Là, nous ratons (comment? dans un aéroport grand comme ma poche?) les cousins Daniel et Charles, venus nous accueillir, mais pas le taxi Rodolfo qui nous descend avec une célérité inaccoutumée jusqu'à la Marina du Marin. Installation à bord, les voisins helvético-languedociens Michel et Florence, l'ami éternel Raymond Marie et le cousin Charles, qui a fini par nous rattraper, viennent célébrer ça dignement au rhum paille dans le cockpit arrière.
Depuis le dernier passage, il s'est ajouté à notre coin de Marina deux branches de pontons, foisonnantes de catas de plus en plus imposants.
. Ce qui vivait jadis au rythme d'un paisible village flottant sous un soleil tropical a pris des allures de banlieue en pleine croissance sous un ciel qui s'obstine à demeurer gris et pluvieux, depuis des semaines nous dit-on.

Une fois nos affaires bien casées et Janine un peu acclimatée à la vie à bord, nous faisons la connaissance mercredi matin du nouveau skipper, Moris, la quarantaine mince et athlétique, un visage un peu sėvère mais qui s'éclaire souvent d'un sourire qui le transforme en gamin. Il me paraît de bonne composition et sans prétentions, c'est bon signe pour un départ vers les Grenadines que nous voulons le plus hâtif possible.
Un peu plus tard arrivent notre femme de confiance, Henrietta, toujours aussi jeune -- quoique quatre ou cinq fois grand-mère -- et son fils Charles, dit Twiggy, qui nous accompagnera une fois de plus comme cuisinier et homme à tout faire. Pendant qu'ils se livrent au grand branle-bas de la préparation du Bum à une dizaine de jours en mer, nous allons avec notre passagère prendre un apéro au Mango Bay. Le patron hollandais nous accueille avec sa faconde habituelle et ce vieux vagabond de Pancho, qui a pris sa retraite de la vente d'agrès de pêche, vient prendre une bière avec nous.
De l'autre côté de la rue, l'increvable Lucille nous a réservé une table à Marin-Mouillage, car Azur a hâte de faire goûter à Janine la plus authentique cuisine locale. Au menu, coquille de lambis épicée et féroce d'avocat à la morue salée, suivis d'un abondant et goûteux poulet boucané accompagné de légumes-pays. Difficile de demander mieux.
Jeudi, il fait encore gris, mais on annonce mieux pour le lendemain. Ce sont donc les derniers préparatifs du départ: provisions "chez Annette", inventaire et vérification de tout l'équipement de bord et des instruments de navigation.
À mon habitude ici, je me lève avec la première lumière du jour vendredi et découvre un ciel déjà bleuté, semé de nuages floconneux prometteurs de beau temps et même d'un peu de vent. Nous levons l'ancre sitôt tout le monde à bord et les formalités remplies. Une fois la Pointe des Salines laissée à babord, une petite brise vient gonfler le génois pour nous pousser vers Sainte-Lucie sur une mer sans vagues... ce qui rassure notre amie Janine, dont c'est le premier jour de voile sous les Tropiques.
Les moteurs coupés, nous descendons à un modeste cinq noeuds jusqu'au charmant mouillage de Marigot Bay, dont nous voulons épater Janine. Nous nous y amarrons sans problème à une bouée libre en milieu d'après-midi, avant de partager un agréable repas que Twiggy est allé chercher dans un restaurant voisin. Un steel band joue dans un des bars-dancings derrière nous, mais ou bien il s'arrête très tôt, ou bien le son ne pénètre pas dans nos cabines, car nous dormons comme des bûches jusque bien après le lever du soleil.
Je pique une tête à l'eau en me levant sous un ciel presque sans nuages et nage jusqu'à la barre de sable qui ferme à moitié l'entrėe de la baie, où je cause quelques minutes avec les pilotes des taxis d'eau desservant les deux rives. Quand je remonte à bord, le déjeûner est prêt, tout le monde sur le pont. Moris et moi partons en annexe passer la douane, prendre des dollars EC (monnaie commune des Antilles anglaises) au guichet de la banque et faire quelques courses complémentaires.
C'est dans le calme plat que nous filons vers le sud, d'abord sous le vent de Sainte-Lucie puis celui de Saint-Vincent, jusqu'à l'étroite et profonde anse de Wallilabou et ses références ciné-flibustières.

samedi 3 décembre 2011

Gaîtés parisiennes

Belle soirée bien parisienne mercredi, rue Monsieur-le-Prince à deux pas du Luxembourg. C'était l'ouverture du 5e festival "Proche Orient - que peut le cinéma" que notre amie Janine Halbreich Euvrard organise tous les deux ans contre vents, marées et contretemps et auquel nous contribuons avec grand plaisir à la mesure de nos moyens -- au même niveau que les émirs de la Ligue arabe, paraît-il, mais bof. Est presque émir qui veut, de nos jours!
Comme il se doit dans ce quartier branché de l'Odéon, ça démarrait en face du cinéma dans un pub irlandais très "atmosphère" qui jouait du Leadbelly et du Joan Baez en sourdine. Nous étions les premiers arrivés, j'ai pris une Harp, Azur un cognac, et un beau Berbère dans la jeune quarantaine s'est pointé à notre table: "Vous avez vu Janine?" C'est le cinéaste dont le film inaugurait l'évènement, Nabil Ayouch.
Notre amie a débarqué dix minutes plus tard, suivie de son ex-ex (puisqu'ils revivent ensemble) Michel Euvrard, du photographe "officiel" Frédé (militant CGT de son métier), du co-animateur du festival Dominique Vidal (ancien patron de Janine au Monde Diplomatique),
de la costaude et fascinante ambassadrice de la Palestine à l'Union européenne Leila Shahid, de la patronne du cinéma Anne Vaugeois (bien française malgré son nom), etc.
En vingt minutes, l'endroit se peuplait d'une faune germano-pratine de gauche mâtinée de journalistes, où tout le monde parlait haut sans paraître entendre personne, tandis que champagne et bordeaux arrosaient grignotages, pizzas au thon et salade maghrébine. Janine nous a prėsentés à un peu tout le monde jusqu'à ce qu'il soit temps de traverser la rue pour plonger au fond des entrailles du ciné "Trois Luxembourg" -- quatre escaliers à pic, je m'attendais presque à me retrouver dans les catacombes de Lutèce.
La petite salle était remplie à quelques fauteuils près, et la séance commençait par la projection vidéo du "Sout al Horeya", cet hymne de la révolte égyptienne de février que j'avais tout bêtement repiqué de YouTube sur un DVD. Applaudissements nourris de ceux qui comprenaient l'arabe, polis des autres -- nous avions négligé de sous-titrer en français. Curieux comme, à dix mois d'intervalle, ça redevient pertinent et émouvant, face à ce qui se passe de nouveau Place Tahrir...
Le premier film, un court-métrage, mettait en scène un Palestinien et son fils venus revoir, après des décennies, leur village d'origine devenu musée archéologique à ciel ouvert. Une séquence extraordinaire: pendant plus de cinq minutes, le père est suivi pas-à-pas le long de la route déserte par la voiture des soldats israéliens qui viennent de l'expulser du site, une 4X4 à la grille agressive qui gronde et rampe dans la poussière comme un grand fauve. Hallucinant et presque insupportable.
Le film principal "My Land" de Nabil Ayouch est aussi un documentaire, plus long et plus complexe. Le cinéaste, mi-juif, mi-marocain, a eu l'idée étonnante et efficace de montrer à des Israéliens dans la vingtaine, pour obtenir leurs réactions, des entrevues qu'il a tournées avec de vieux réfugiés palestiniens parqués dans les camps libanais, chargés de la douleur de l'exil et des regrets du pays perdu, dont ils évoquent éloquemment les couleurs, les saveurs et les parfums de soleil, d'olivier et de jasmin. Les réactions sont aussi variées qu'imprévues, avec comme seul point commun une invraisemblable ignorance (parfois même indifférence) des jeunes Israéliens vis-à-vis leur propre histoire.
Azur, en particulier, a été émue et interpellée par la dimension humaine, émotionnelle, que cette approche donne à un conflit dont on ne voit habituellement que des images de violence guerrière, dont on n'entend que des discours politiques. Le débat qui a suivi traduisait bien cet aspect inédit, notamment à travers les échanges entre la Palestinienne Leila Shahid et Yael ben Yefet, une des animatrices du massif mouvement contestataire israélien de l'été dernier.
Le volet plus personnel de la soirée était pour nous le lancement informel de mon pamphlet "Refaire le monde", une cinquantaine de pages dont une centaine d'exemplaires imprimés à la va-vite chez un photocopieur du Quartier Latin ont été distribués par Janine et ses collègues aux personnalités présentes, dans l'espoir de susciter un intérêt menant à une publication plus officielle.
Après avoir pensé faire la ronde des éditeurs parisiens manuscrit en main, des conversations avec les Euvrard et quelques autres m'ont en effet lancé dans une tout autre direction. J'ai choisi une approche "virale", parlant et faisant parler du texte par mes copains ici et là, et faisant circuler des exemplaires dans les milieux intellectuels, littéraires et journalistiques qu'ils fréquentent. Entre autres, Janine va le faire lire à son ami Stéphane Hessel, auteur du spectaculaire et imprévu succès de librairie "Indignez-vous!", et une représentante du mouvement français des "indignés" qui était présente mercredi m'a déjà contacté. On verra bien.
Je suis allé manger il y a une dizaine de jours avec un vieux copain et complice de l'époque de Michel Cartier et de ViaNet, Jean-Michel Billaut. L'ancien directeur de l'Atelier de la Cie bancaire et "Monsieur Internet" français a perdu une jambe et s'est mis au vert dans son village près de Montfort-L'Amaury, mais il n'a rien abandonné de sa verve ni de son énergie.

En déjeunant d'une solide potée au chou dans son auberge favorite, nous avons brassé une tonne d'idées et de projets, du simple et réaliste au farfelu le plus échevelé, comme dans le bon vieux temps. Il me recommande de miser sur le virtuel pour répandre mon pamphlet: publication sur Internet en e-book, site Web, page Facebook, réseau Twitter, appel ouvert aux traductions dans une flopée de langues... Tentant, mais ai-je le courage de m'embarquer là-dedans à fond? Ça ferait un drôle de chambardement dans notre rythme de vie bohémien-pépère!
Le même soir, retrouvailles avec un autre camarade des années '80, Jean-Claude Quiniou, dans son douillet appartement de la rue de Buci. L'ancien critique du Parti communiste en matière de technologies a encore un peu vieilli depuis notre dernière rencontre, et j'ai l'impression que sa mémoire courte n'est plus ce qu'elle était. Nous avons donc passé le gros du temps à échanger des souvenirs d'enfance et de jeunesse, entrecoupés de nouvelles sur nos vieilles connaissances communes. Sa compagne Ghislaine et leur fils Mathieu sont passés en coup de vent, entre un cours d'université et une réunion militante, changeant complètement le ton et le tempo de la conversation...
Pour le reste, nous avons retrouvé avec plaisir les amies Gisèle Maia et Janine Chapon, revisitant avec la première un de nos restos chouchous du Bd Saint-Germain, Vagenende, et entraînant la seconde au fond du XVe arrondissement, Porte de Vanves, pour le fabuleux couscous du Caroubier.
Quant à l'ancien Montréalais Hervé Fuyet et à sa fille Peggy, ils ont eu droit à une autre de nos traditions gourmandes, la choucroute "formidable" de Terminus Nord, en face de la gare du même nom.
Il fallait bien aussi jouer un peu aux touristes, surtout que j'étrennais ma dernière folie photographique, le superbe reflex a77 de Sony avec ses 24,3 millions de pixels, son viseur électronique dernier cri, son écran orientable et ses zillions de fonctions -- y compris la vidéo HD, dont je ne suis pas sûr qu'elle va me servir.
Ça s'est traduit par une série de virées en autobus dans tous les coins de Paris (le temps a été plutôt clément pour la saison), y compris la grimpette sur la Butte en Montmatrobus, et la descente à la nuit tombante des Champs Élysées,
tout pimpants de leurs nouvelles décorations lumineuses pour les Fêtes, le tout culminant dans un cérémonial digestif accompagné de marrons chauds (achetés sur le trottoir en face) dans ce temple intello qu'est Les Deux-Magots à Saint-Germain des Prés.
La bonne nouvelle ultime, c'est que nous aurons une agréable compagne pour naviguer sur le Bum chromé à partir de la semaine prochaine. La vieille amie d'Azur Janine Chapon a décidé de venir avec nous en Martinique jusqu'à Noël.
Les prochaines nouvelles vous proviendront donc du ponton 6, Marina du Marin!