jeudi 25 décembre 2008

16 décembre 2008

C'est avec un certain soulagement que nous avons réintégré nos pénates de Montpellier, tout en étant fort heureux de notre aventure africaine. Mais que voulez-vous, on se fait peut-être vieux et nos conforts habituels nous manquaient un peu.
Il faut dire aussi que la fin du séjour au Sénégal n'a pas été sans nuages. Notre grande chambre à la Madrague offrait bien une vue imprenable sur un des plus jolis panoramas du pays, celui de la grande plage et de l'ile de Ngor... mais nous avons vite découvert que le service était loin d'être à la hauteur.
La faute, à notre avis, en incombait à la patronne européenne qui ne parlait à personne sauf pour donner des ordres et traitait son personnel avec une condescendance néo-colonialiste qui se répercutait sur leur attitude envers les clients. Sauf quelques sympathiques exceptions, les employés de service étaient bien plus préoccupés de ne pas déplaire à l'autorité que de faire plaisir aux résidents. Résultat, des prestations minimales, assurées souvent du bout des lèvres.
De plus, la chambre qu'on nous a donnée ne correspondait pas à ce que nous avions vu la première fois. Au lieu d'un mini-salon face à la mer, nous avions comme seconde pièce une chambre fermée bordée de grands placards de deux côtés. La terrasse, exposée au nord-est, était constamment balayée par un vent frais qui, la nuit, faisait vibrer bruyamment les portes patio. Seule la salle de bains, somptueuse avec grande fenêtre sur la plage, bidet, douche séparée et bain tourbillon, compensait un peu pour le reste.
Pour tout dire, nous avions un peu hâte de quitter cet endroit pour retrouver nos conforts languedociens. D'autant plus que, comme il arrive souvent, la dernière étape du voyage se déroulait sous l'ombre omniprésente du retour anticipé.
En contrepartie, l'employé d'Air France à l'aéroport qui a modifié nos billets pour changer la date de retour et prolonger le trajet jusqu'à Montpellier a été efficace et charmant, plein d'humour et de bonne volonté. Et à notre surprise, Mme Seydi de la BCAO, avec qui nous avions rendez-vous pour récupérer la carte bancaire d'Azur qu'un de ses guichets automatiques avait malencontreusement avalée, s'est avérée non pas la fonctionnaire sèche qu'elle nous avait paru au téléphone, mais une vraie Sénégalaise ronde et chaleureuse qui s'est ingéniée à nous faciliter la vie.
Nous avons profité de l'obligatoire virée au centre-ville pour nous offrir un très bon lunch au Café de Rome, un resto italien de l'Avenue de la République que j'avais connu déjà bien dans le temps mais qui a fait peau neuve de façon grandiose. A suivi une balade sur la Place de l'Indépendance, où j'ai retrouvé le décor dans lequel, il y a près de vingt ans, je faisais des émissions de télé en direct et en plein air avec un copain de la RTS, à l'occasion du Sommet de la Francophonie.
Samedi le 13, promenade sur la plage de Ngor. Je suis à un poil de plonger dans la mer, mais la vague particulièrement forte me dissuade. Dans l'après-midi, visite de Pape qui veut nous inviter chez lui le lendemain, mais nous insistons pour inverser les rôles: c'est lui et Oumou qui viendront nous rejoindre pour un lunch dans un des restaurants voisins.
Dimanche matin, agréable surprise: les deux femmes de chambre avec qui Azur a négocié astucieusement la confection d'une véritable collection de boubous débarquent dans la chambre avec leurs marchandises toutes prêtes. Il y a trois boubous ordinaires pour Azur et autant pour moi, en plus d'un ensemble tunique-pantalon et de deux grands boubous brodés d'une grande élégance, dont un doit aller à notre amie Ingrid... si Azur parvient à s'y résigner!
Oumou et Pape arrivent peu après midi avec leur plus jeune fils, un gamin de 6 ans féru de technologie, fasciné par le mini-ordinateur d'Azur et mon super réflex photo (c'est d'ailleurs lui, dit son père, qui monopolise le petit appareil tropicalisé que j'avais apportée en cadeau).
Nous les entraînons à la Brazzerade, auberge voisine dont la
spécialité est la grillade cuite à la table soit sur brasero au charbon de bois, soit sur pierre chauffée au rouge. Azur et Oumou, en particulier, se délectent d'une "pierrade royale" comprenant poisson, crevettes, seiche et viande de boeuf. Pape et son fils, plus conventionnels, se contentent de brochettes de poisson, excellentes aussi.
Lundi, jour du départ, se pointe trop vite à notre goût. Heureusement, la corvée des bagages est vite expédiée, et nous pouvons aller flâner sur la plage et autour de la piscine avant d'aller prendre notre dernier repas sénégalais à la Cabane du Pêcheur, restaurant voisin de la Madrague... que nous regretterons de n'avoir pas connu plus tôt. En effet, la serveuse (une blonde américaine!) nous sert d'excellentes huitres locales puis de splendides langoustes arrosées d'un gentil gris marocain -- un vrai festin d'adieu.
Vers 19h30, Pape vient nous prendre avec son autre (et plus ancien) chauffeur Ibou, qui était déjà à son service lors de mes séjours précédents. Celui-ci, avec un oeil exercé, réussit à caser tous les bagages dans l'arrière du vieux break qui leur sert de voiture de ville. Comme l'avion n'est qu'à 23h35, nous avons amplement le temps d'arrêter chez Pape prendre l'"ataya" (thé à la menthe traditionnel) de l'adieu, qu'Oumou a transformé en mini-banquet de viande de mouton -- souvenir de la Tabaski -- et semoule de mil accompagnés de légumes locaux.
Vers 21h30, nous retrouvons la cohue de l'aéroport de Yoff, qui nous paraît bien moindre qu'à l'arrivée. Notre surclassement en première nous donne droit au salon VIP, qui prend ici la forme d'un club privé à l'anglaise avec boiseries, cuivres et grand bar bien garni.
Ma chère compagne prétend qu'elle ne dort jamais dans l'avion, mais cette fois, bien allongée sur sa couchette, la tête sur un immense oreiller et bordée dans une grande douillette, je l'entends ronronner une bonne partie du trajet. Ce qu'elle niera vigoureusement par la suite, bien sûr. Mais je sais ce que je sais.
Une chance que nous n'avons pas à trimballer nos bagages à travers Charles-de-Gaulle 2 pour attraper la navette de notre dernière étape, car le trajet est aussi accidenté (une demi-douzaine d'escaliers et trois ou quatre virages) qu'interminable. Nous y parvenons quand même, et subissons sans trop souffrir l'heure de vol qui nous dépose à Montpellier-Méditerranée, d'où un grand taxi à l'accent local fleuri nous emmène jusqu'à la maison.

11 décembre 2008

Lundi, après un petit déjeuner bon et costaud les pieds dans le sable, nous avons pris une voiture pour l'excursion quasi obligée vers Joal-Fadiouth. Mais en l'absence presque complète d'autres touristes, la virée en vallait la peine. Entre le pont de bois de plus de 500 mètres sous un soleil lourd et l'exercice d'équilibrisme sur une ètroite pirogue traditionnelle creusée dans un seul tronc d'arbre, Azur a choisi... la sécurité d'une table à la terrasse du Finio, où nous venions de déguster un délicieux porcelet à la broche et sauce relevée à l'oignon.
Je suis donc parti seul avec mon guide, un jeune diplômé d'hôtellerie du nom d'Emanuel (la région est majoritairement chrétienne) vers l'île de Fadiouth. Celle-ci est une structure entièrement artificielle, bâtie sur un
amoncellement de minuscules coquillages accumulés là depuis des siècles par les habitants du bourg en face. Elle abrite aujourd'hui, sur une superficie d'à peine 12 hectares, un village
d'environ 6000 personnes, presque toutes catholiques comme en fait foi une immense église moderne au centre (il y a aussi une mosquée, mais plus modeste).
Nous nous sommes baladés dans les rues étroites où l'on
trouve à tous les dix pas des vendeuses de coquillages (quoi d'autre!) et d'artisanat divers. Un peu partout, des gamins et gamines décortiquaient les petites coques, très comestibles, qui ont donné naissance au village.
Un autre pont nous a menés à la seconde curiosité du lieu, un ilôt secondaire tout aussi artificiel, qui tient lieu de cimetière partagé entre chrétiens et musulmans -- c'est le seul au pays et l'un des rares au monde, m'affirme fièrement Emanuel. Dû à l'espace exigu, la pratique d'enterrement est spéciale: chaque défunt est enseveli au pied d'une
croix (ou d'un panneau pour les musulmans) de bois, sous un monceau de coquillages. Lorsque celui-ci s'est affaissé jusqu'au ras du sol environnant, c'est signe qu'on peut enterrer un autre mort par-dessus!
De la petite butte au sommet du cimetière, jolie vue d'une part sur l'île-village de Fadiouth, de l'autre sur ses curieux greniers à mil, des paillottes bâties sur pilotis au milieu de la lagune. Et dans la direction opposée, la jetée surmontée d'une route poudreuse qui mène aux champs des villageois sur la terre ferme.
Retour en périlleuse pirogue (ça fait partie du forfait) à Joal où nous attendaient Azur et le chauffeur.
Mardi, nous décidons de nous abstenir de participer à la Fête du Mouton et restons à nous reposer au Tama Lodge, où j'en profite pour prolonger une délicieuse baignade dans une mer fraîche mais bien calme. Le chef lyonnais (qui a passé quelques années à Montréal dans un resto de la rue Saint-Denis) et ses assistants ont concocté un menu de côtelettes d'
agneau et de gigot, pour respecter l'esprit du jour. Je passe une bonne heure à explorer le véritable musée d'art africain qu'est notre suite "royale".
Hier, nous avions prévu simplement le retour à Dakar en compagnie de Habib, venu nous chercher avec la voiture de Pape. Mais au dernier moment, sur le conseil du patron du Tama Lodge, nous faisons un détour par la réserve de Bandia, à mi-chemin de notre route. Bien nous en prend, car la visite demeurera comme un des grands moments de notre séjour sénégalais.
Le parc, qui fait environ 1500 hectares aménagés, abrite une extraordinaire variété d'animaux en liberté, du rhinocéros à de jolis mais craintifs renards, en passant par des giraffes, des hippopotames, des crocodiles
et une belle variété de gazelles et autres cervidés. Un guide expérimenté et sympathique nous balade le long de pistes à peine tracées, au hasard desquelles nous apercevons, souvent de très près, des individus de la plupart de ces espèces.
Seul le capricieux rhino se laisse désirer, malgré les méritoires efforts de notre guide pour le suivre à la trace. Son absence est bien compensée par un bon quart d'heure passé à communier avec une paire de giraffes qui se laissent approcher presque à les toucher, se contentant de nous lorgner de bien haut tout en bouffant des feuilles d'eucalyptus à quatre mètres du sol.
Nous nous arrêtons pour une pause-photo au pied du très bizarre "arbre aux griots". C'est un gigantesque baobab (dont les fruits, en passant, s'appellent "pain de singe") à la base duquel se trouve le "cimetière des griots" dont les crânes, tout blancs et bien nettoyés, sont exposés à la vue -- et bien visibles dans la photo. Une superstition locale voulait qu'enterrer un griot (troubadour local doté de qualités magiques) porte malchance, c'est pourquoi on plaçait leurs corps au-dessus du niveau du sol, dans les racines de l'arbre. Une coutume qui n'a pris fin que dans les années 1960...
Le restaurant du parc est sans doute un des seuls endroits au monde où vous pouvez manger une excellente cuisine dans l'intimité de quatre ou cinq crocodiles qui passent le plus clair de leur temps à se dorer au soleil, en face de votre table. Cela, jusqu'à ce qu'un convive lance à l'eau quelques miettes de pain. Sitôt que quelque malheureux poisson monte du fond de l'étang pour s'en emparer, un des crocos fonce dessus comme une torpille, ouvrant sa gueule à la toute dernière seconde pour le happer. J'aurais bien voulu vous montrer ça en photo, mais le mouvement est si rapide que je n'ai jamais réussi à le saisir. Vous vous contenterez donc d'un crocodile au repos!
Entre-temps, après avoir consulté nos amis d'ici et communiqué avec l'Ambassade du Mali, nous nous sommes rendu compte que le projet d'une virée impromptue à Bamako et Tombouctou manquait de réalisme; il aurait fallu planifier ça un bout de temps d'avance. Nous convenons donc de raccourcir de quelques jours notre séjour, et en conséquence nous installons immédiatement à la Madrague, l'auberge de Ngor qui nous avait charmés, pour nos quatre ou cinq derniers jours sénégalais.

8 décembre 2008

Jeudi toujours, nous reprenons la piste vers le sud-est jusqu'à sa jonction avec la nationale qui descend vers Saint-Louis, où nous bifurquons vers Louga, autre capitale régionale. Un lunch "italien" dont il vaut mieux ne pas parler est suivi d'une assez longue étape jusqu'à Thiès. Là, le Massa-Massa, auberge dont on nous disait le plus grand bien, n'a pas de place pour la nuit. Après concertation avec Pape et Habib, nous décidons de poursuivre jusqu'au gros bourg de pêche de M'Bour dans l'espoir que le Tama Lodge (ou une autre auberge de moindre standing) pourra nous accueillir.
Pas de problème, le patron français du Tama (un sosie de Rex Harrison!) nous propose sa "suite royale". C'est, à l'étage au-dessus de la cuisine, une jolie chambre accolée à un immense salon rempli d'authentiques merveilles de la scupture africaine, certaines dignes de figurer dans un musée, et prolongée d'une presque aussi grande terrasse donnant sur la plage et la mer. Juste ce qu'il nous fallait au soir d'une longue et chaude journée de route!
Coup de chance supplémentaire, jeudi est la soirée africaine hebdomadaire. Au programme danse, tam-tam et lutte sénégalaise. Nous descendons en suivre la première partie depuis la salle à dîner abritée sous des paillottes et des cocotiers, puis remontons contempler le reste du haut de notre terrasse, avant de plonger dans un sommeil réparateur.
photo Tamtam
Vendredi matin, redépart pour le Siné-Saloum, région fluviale bordée de mangroves où nous passerons deux jours. Sur conseils du patron du Tama Lodge, nous réservons à l'aveugle au Souimanga Lodge de Fimela, une nouvelle mini-auberge dont nous n'avions jamais entendu parler car elle ne figure pas encore dans les guides.
Premier arrêt à Kaolack, ville natale de Pape, dont nous espérons rencontrer le papa nonagénaire. Pas de chance, il est parti dans le village assez éloigné de Toubakouta. Nous nous contentons donc d'un très bon repas de cuisine locale au Relais de Kaolack, en bordure du fleuve Saloum, avant de rebrousser chemin vers Fatick et le croisement qui nous mènera à Fimela.
Nous apercevons du coin de l'oeil un premier panneau publicitaire du Souimanga Lodge... pour nous rendre compte, quelques kilomètres plus loin, qu'il marquait effectivement le point de départ de la piste vers l'auberge. Il faut rebrousser chemin pour nous rendre compte que la quatre-quatre grise croisée en route était celle du patron qui nous attendait. Denis est un Français installé ici depuis deux ans par passion en partie pour les oiseaux, en partie pour une charmante Sénégalaise apparentée à l'ex-président Senghor, Fatou, qui anime et contrôle avec talent et efficacité la cuisine de leur hôtellerie.
Une fois les bagages déposés dans une jolie case coiffée de paille et précédée d'une terrasse donnant directement sur la mangrove et le fleuve, nous revenons à la structure principale. Celle-ci comprend bar et salon commun, salle à dîner et grande terrasse à parasols où nous prenons l'apéritif au chant de milliers d'oiseaux.
Denis a installé son auberge face à des bosquets de palétuviers qui attirent une multitude d'espèces marines et fluviales: aigrettes blanches et grises, hérons gris, cendrés et roux, pélicans, cormorans petits et grands, mouettes, poules d'eau, etc. Pour en faciliter l'approche, il a construit une jetée de bois complétée par un kiosque où l'on peut s'asseoir dans l'intimité des aigrettes et autres corrmorans qui vous observent d'un oeil curieux, pas du tout farouche, à deux ou trois mètres de distance à peine.
Pour couronner ce plaisir, on nous sert un fabuleux velouté de légumes locaux avec un verre de vin gris marocain. Retour à la case dont les rideaux du grand lit à baldaquin servent de moustiquaire (bien nécessaire ici).
Samedi matin, petit déjeuner
servi sur la véranda de la case, puis départ vers le village voisin où nous attend le batelier Joseph avec sa grande pirogue, pour une longue et paisible virée le long des méandres du fleuve Saloum et de ses centaines de petites îles sableuses couvertes d'une végétation jaunie et séchée par le soleil. La balade se termine dans le hameau où est située la belle maison natale de Senghor, dont nous ne pouvons visiter que le jardin.
Pour le lunch, Fatou nous a préparé de remarquables filets de barracuda à la sauce chien, accompagnés d'un gratin de légumes et complétés par un dessert aussi léger que délicieux. Sieste, farniente luxurieux jusqu'à l'heure de l'apéro
du soir, suivi d'un autre potage génial, au potiron épicé cette fois, inventé par la maîtresse de maison.
Dimanche, Pape et Habib, qui avaient profité de leur journée de congé pour aller voir leurs familles dans la région, viennent nous repprendre pour nous ramener à M'Bour au Tama Lodge, dans les embarras de circulation majeurs causés par les préparatifs de la Tabaski, la "Fête du Mouton" qui doit clôturer mardi la période du pélerinage à la Mecque.


4 décembre 2008

Samedi matin, nous étions allés avec Habib, le second chauffeur de Pape, louer pour le lendemain une immense et confortable quatre-quatre Toyota "Prado" déjà réservée en notre nom par notre précieux ami. Une fois les papiers remplis, le propriétaire de l'agence nous a offert de partir tout de suite avec la voiture. Pourquoi pas? Habib nous a donc déposés directement à l'hôtel et est reparti chez lui avec la Toyota, qui devait revenir nous prendre dimanche matin pour une semaine de vagabondage à travers le Sénégal.
Notre première expérience de la grand-route, quoique bien typique, n'aura pas été très réjouissante: une bonne heure d'embouteillage odorant et bruyant sous un soleil d'enfer, seulement pour sortir de Dakar et atteindre la route de Thiès. Il faut comprendre que la capitale est construite sur une presqu'île, le Cap-Vert, dont le seul débouché véritable est la route du port de pêche de Rufisque, que toute la circulation du pays doit emprunter, peu importe d'où elle vient et où elle va! Recette certaine pour un bouchon monstrueux presque nuit et jour dans un site qui est, de plus, un bol de poussière brûlante et tournoyante dominé par les grues de multiples chantiers de construction.
Par bonheur, une fois sortis de ce traquenard, nous nous sommes retrouvés sur une nationale en bon état, pas trop encombrée, bordée de bouquets de palmiers et d'énormes baobabs plus ou moins chauves. Dépaysement garanti. Comme c'est dimanche, le gros de la circulation autour de nous consiste en ces omniprésents petits autobus locaux et régionaux bondés d'une clientèle colorée, hétéroclite, souvent suspendue au-dessus du vide à l'arrière du véhicule brinquebalant, peint en blanc ou en jaune et bleu, à l'avant presque toujours orné d'une invocation "Alhamdoulilah" (Merci à Dieu).

Azur était tellement fascinée par son premier contact avec le "vrai Sénégal" qu'elle en a oublié de parler, absorbant les sensations nouvelles par toutes les pores de la peau. Voyant cela, j'ai vite changé de place avec Pape le Jeune et me suis installé devant à côté du chauffeur, d'où je pouvais mitrailler le paysage et ses habitants avec mon beau gros reflex Sony tout neuf, chaussé d'un zoom télescopique.
Un des premiers spectacles qui nous a surpris a été de voir quatre jeunes femmes balayer le parking de terre à côté du marché d'un village de bord de route. Pas le fait qu'elles balaient (en soulevant des nuages de poussière), mais le costume dans lequel elles le faisaient: chacune portait une élégante et très propre robe traditionnelle brodée de couleurs vives, aussi pimpantes que si elles étaient là pour prendre le thé! Explication de Pape le Jeune: "Les Sénégalaises sont toujours coquettes... même lorsqu'elles nettoient les rues."
Un peu plus loin, nous avons abandonné la nationale pour une route de terre assez défoncée qui, après plusieurs détours, nous a menés à une des curiosités naturelles du Sénégal, le Lac Rose de Retba. Pas très grand (3 km carrés) et peu profond (environ 3 m au centre), c'est en réalité un étang originellement composé d'eau de mer, dont l'évaporation a fait une sorte de "soupe" à très forte concentration de sel, presque dix fois celle de l'océan voisin. Et encore plus étrange, il est vraiment rose. Cette couleur bien visible, quoique plus prononcée à d'autres périodes de l'année, est due à des algues et autres microorganismes. Nous avons pu la contempler à notre aise, du restaurant en plein air où nous nous sommes arrêtés pour un lunch tout juste correct. Il y avait même un ou deux touristes qui y flottaient comme des bouchons.
Le soleil se couchait lorsque nous sommes parvenus dans la banlieue de Saint-Louis, notre première étape. Après l'inévitable cohue de l'entrée en ville, nous avons abordé le célèbre Pont Faidherbe, une structure métallique d'une légèreté arachnéenne construite à la fin du 19e siècle par un rival de Gustave Eiffel. Même si on nous affirme qu'il a été rénové récemment, le pont fait plutôt vétuste, sa chaussée de métal défoncée en maints endroits, ce qui force en particulier les cyclistes et vélomotoristes qui l'empruntent en grand nombre à des slaloms acrobatiques plutôt déroutants pour les conducteurs d'autos et de camions entre lesquels ils zigzaguent audacieusement.
Il faut dire que Saint-Louis, l'ancienne capitale coloniale du pays, est construite en bonne partie sur une île longue et étroite à l'embouchure du fleuve Sénégal, au milieu d'une lagune protégée de l'océan par une longue barre de sable, la Langue de Barbarie. Du côté de la terre ferme où sont les nouveaux quartiers, un seul pont, Faidherbe. De l'autre côté, celui du port de pêche et de la mer, il y avait deux ponts mais l'un d'eux (le "Pont de la Geôle") est tombé et a dû être démoli en grande partie. Soi-disant pour être rebâti, mais à en juger par l'état des travaux, c'est pas demain la veille!
Heureusement, la ville assez somnolente n'est pas trop peuplée (un quart de million), mais cette concentration de la circulation en deux points donne quand même de jolis embouteillages. Notamment à l'heure de notre arrivée. C'est donc à la queue d'une lente procession que nous sommes parvenus de l'autre côté du Pont Faidherbe, sur la Place de la Poste, à la brunante.
Le mythique Hôtel de la Poste, à notre droite, est pareil à ses photos des années 1930, sauf pour une marquise qui abrite désormais un café donnant sur la place. À l'intérieur, le patron fait toujours visiter avec fierté la chambre 219, où Jean Mermoz se reposait entre les étapes Casablanca-Sénégal et Sénégal-Brésil du vol de l'Aéropostale. Il n'y avait cependant pas de place pour nous pour les trois prochaines nuits; dommage, la petite suite qu'on nous a montrée, quoique un peu rudimentaire, était bien sympathique.
Pas de place non plus à la Résidence, l'autre "grand" hôtel traditionnel de Saint-Louis (et son meilleur restaurant, comme nous aurons l'occasion de l'éprouver). Il a donc fallu nous résigner, ô tristesse, à frapper à la Maison rose, le nouvel hôtel-boutique à la mode aménagé dans l'ancienne résidence du gouverneur colonial par la fille de l'ex-président Abdou Diouf.
On y pénètre par une belle porte cochère donnant sur une cour intérieure (rose, quoi d'autre) fleurie et surplombée de galeries à arcades, qui se termine sur un escalier monumental. Nous avons hérité de la très jolie suite nommée "Crack" à l'étage, décorée dans un style qui fait fortement penser à un ryad de Marrakech, jusqu'à la salle de bains réalisée en tadelakt. Et tout ça à prix
doux: le directeur, apprenant que j'ai jadis travaillé avec Magatte Diouf, oncle de la propriétaire, et Momar Ali Ndiaye, son cousin, nous a accordé spontanément une réduction.
Une fois les bagages ouverts, nous avons grimpé deux autres volées de marches pour parvenir au bar-restaurant installé sur le toit en terrasse. À la nuit presque tombée, le paysage urbain était magique: les toits et les minarets de Saint-Louis se découpaient
en noir tacheté du jaune des fenêtres éclairées sur un ciel encore rosé, tandis que le Pont Faidherbe reflétait sa dentelle métallique illuminée dans l'eau calme de la lagune.
Lundi et mardi ont été consacrés à une visite un peu paresseuse de la ville, belle et charmeuse dans sa vétusté, parsemée de jolis édifices coloniaux et de belles maisons créoles
aux longues galeries de fer forgé et aux multiples volets, [photo] et de la Langue de Barbarie avec son marché aux poissons (nez délicats s'abstenir), ses chantiers de construction navale artisanaux, ses centaines de pirogues peintes de couleurs vives et décorées de symboles mystérieux et son étonnant Cimetière des pêcheurs. Le tout dans une atmosphère relax et bon enfant, bien loin de la bousculade dakaroise.
Deux très bons repas: du zébu grillé au Flamingo, le resto de l'Hôtel de la Poste, dont la terrasse offre une vue imprenable sur la lagune et le pont, et une langouste bien charnue à la Résidence. Les petits déjeuners à la Maison rose étaient assez rigolo, constamment interrompus par des galopades dans les escaliers du garçon qui nous servait: le seul frigo en-dehors des mini-bars des chambres se trouvait dans le restaurant sur le toit, si bien que chaque fois que nous réclamions du beurre, un yogourt, du lait pour les céréales, etc., il devait se farcir les trois volées de marches aller-retour!
Nos deux accompagnateurs avaient choisi d'aller dormir chez un copain d'Habib, pour faire des économies sur leur per diem, et venaient nous récupérer le matin. Hier avant-midi mercredi, après être passés au guichet automatique et chez un marchand de journaux qui offrait des publications françaises avec une semaine de décalage (Azur tenait mordicus à son "Marianne"), nous nous sommes remis en route vers le nord pour le Parc naturel de Djoudj, célèbre pour sa concentration d'oiseaux migrateurs. Juste à la sortie du faubourg de Sor, après le Pont Faidherbe, barrage de gendarmerie: il y a une manif de grévistes face à l'Université qui menace de tourner à la violence, il faut donc faire le tour par derrière, empruntant des rues de terre qui sont à peine mieux que des pistes de brousse. Nous remercions le ciel pour la robustesse et la suspension solide de la Toyota.
De fait, nous remarquons à peine la différence quand nous quittons la "route" pour une piste transversale qui va nous amener au Djoudj. La distance n'est que d'une soixantaine de kilomètres, mais le gérant de l'hôtel qui nous avait prévenus de prévoir au moins deux heures de trajet était même en-deçà de la réalité. Heureusement, les paysages de savane parsemés de jolis (quoique sans doute très inconfortables) villages de huttes de paille aux toits coniques, ceinturés de clôtures de vannerie parfois artistement travaillées, font gentiment passer le temps.
À l'entrée du Parc, une agréable surprise: l'hôtel de brousse dirigé d'une main de fer par un Libanais est non seulement joli (deux rangs de chambres portant des noms d'oiseaux, encerclant une belle piscine claire ombragée de cocotiers), mais confortable, et l'accueil est plein de gentillesse.
Après un plongeon rafraîchissant et un repas simple mais correct, nous franchissons la barrière du Parc en compagnie d'un ornithologue sénégalais aussi jovial que compétent qui nous servira de guide. En deux heures de voiture sur des pistes cahoteuses, nous pouvons admirer quelques dizaines d'espèces d'oiseaux migrateurs, la plupart en provenance d'Europe: pélicans blancs et gris, canards et poules d'eau, trois types de cormorans, des avocettes et autres petits oiseaux de grève, des aigrettes grandes et petites, des hérons gris, cendrés et roux, des buzzards des marais, des aigles et éperviers pêcheurs... Un délice pour les yeux.
Ce matin tôt, je suis parti seul avec Habib pour une seconde tournée du parc, en pirogue à moteur cette fois; Azur n'a pas pu s'arracher du lit et a continué de faire la grasse matinée. Tant pis pour elle, en plus des oiseaux j'ai eu droit à un troupeau de phacochères (cochons sauvages, cousins du sanglier), une tortue et même un crocodile -- tout petit, avouons-le.

vendredi 12 décembre 2008

30 novembre 2008

Mercredi matin, Pape le Jeune revient nous cueillir à l'hôtel pour nous amener faire quelques courses à la librairie française (Quatre-Vents, elle existait déjà quand je travaillais ici dans les années 1980) et du côté du Marché Sandaga, qui a pris une extension dépassant de loin l'ampleur déjà impressionnante dont je me souvenais. Il y règne une cohue telle que nous filons tout droit sans nous arrêter.
Nous en profitons pour revisiter certains coins typiques, notamment les alentours du vieux marché Kermel et le quartier de la Cathédrale catholique, où j'ai habité quelques semaines jadis à l'Hôtel du Plateau.
Une halte prometteuse au café La Palmeraie, avenue Georges-Pompidou, tourne à la déception: ce qui était jadis le meilleur pâtissier-glacier artisanal du Sénégal, mené de main de maître par un Belge formé à Paris chez Berthillon et par sa femme québécoise (une fille de Pointe-aux-Trembles, chaleureuse et dynamique), a été vendu et s'est mué en une brasserie-pizzeria pas désagréable, mais sans originalité.
En nous dirigeant vers le quartier excentrique de Ngor où habite Pape, nous faisons un crochet par le souk des artisans de Soumbédioune, où je me laisse convaincre d'acheter deux boubous sénégalais de belle qualité (Azur se contente d'un seul) avant de parvenir à m'arracher aux dizaines d'autres vendeurs qui tentent avec une insistance exagérée de nous faire entrer dans chacune de leurs petites échoppes sombres et trop fournies. Même moi, qui savais à quoi m'attendre, j'en sors agacé.
Heureusement, le lunch et l'après-midi chez Pape et Oumou compenseront plus que largement pour ces deux expériences médiocres.
Notre vieil ami habite maintenant une grande maison neuve de deux étages en plein coeur de Ngor, à quelques centaines de mètres de la plage. D'un côté de la rue étroite et non pavée, une rangée de résidences bourgeoises à étages, flanquées de petits jardins abondamment fleuris, comme la sienne. De l'autre, des cahutes de parpaings non peints, couvertes de toits de tôle ondulée maintenus en place tant bien que mal par des pierres ou des briques, dans les courettes desquelles des enfants criards nourrissent quelques poules et chèvres. Un contraste fréquent à Dakar, où bon nombre de quartiers font avoisiner la pauvreté, presque la misère, avec un confort parfois un peu gênant.
Oumou nous accueille chaudement et nous installe dans un joli petit salon en contrebas de la salle à dîner, où elle nous offre une eau minérale en attendant le retour de Pape du bureau. Parallèlement, une nièce dresse la table pour quatre; comme nous sommes des hôtes de prestige, le reste de la famille mangera à part dans une pièce voisine.
L'arrivée du maître de maison donne lieu à un vif débat: il insiste, secondé par sa femme, pour que nous buvions du vin, nous nous efforçons de refuser par égard pour leurs convictions religieuses. Il finit par l'emporter et nous partons lui et moi acheter une assez bonne bouteille de beaujolais-village au supermarché le plus proche. Pendant notre absence, Oumou a apporté les plats: riz au poisson (tiéboudienne) traditionnel, suivi de viande de mouton et de légumes bouillis. Le tout délicieux, complété par un panier de fruits.
Après ce repas copieux et prolongé, c'est le défilé des trois enfants du couple et de quelques neveux et cousins -- la famille élargie est ici une réalité incontournable -- pour nous serrer la main. Puis nous grimpons trois escaliers jusqu'à une grande terrasse aménagée sur le toit. Une partie est recouverte d'un auvent sous lequel de vastes divans et fauteuils nous tendent les bras autour d'une table basse.
C'est là que se déroule la cérémonie du thé à la menthe en trois étapes, chère à Pape comme à la plupart des Sénégalais, agrémentée d'une conversation à bâtons rompus qui se poursuivra jusqu'au coucher du soleil.
Les jours suivants, nous nous baladons en voiture et en taxi à Dakar et dans la région immédiate, effectuons quelques courses, et passons une joyeuse demi-journée sur la belle plage de Ngor, presque déserte en ce vendredi. Je me baigne, Azur non; il est vrai que l'eau à cette période l'année est relativement fraîche (pour le Sénégal, soit environ 20 degrés). Suit un bon déjeuner de poisson à la Madrague, un resto qui existait déjà plus modestement dans les années 1980 et qui s'est agrandi en coquette auberge de tourisme avec une grande piscine face à la mer. Si attirante, en fait, que nous réservons immédiatement une chambre pour venir y passer nos derniers jours en Afrique: avantage supplémentaire, l'aéroport ne sera qu'à trois ou quatre kilomètres au moment du départ.
Samedi midi, notre dernier jour à l'hôtel Lagon, nous parcourons finalement les quelque cent pas qui nous séparent du restaurant du même nom. Il a beaucoup changé depuis ma dernière visite en compagnie de Magatte Diouf, frère de l'ancien président du pays (devenu président de la Francophonie), mais le principe demeure le même: une plate-forme au décor marin ultra confortable, luxueuse même, construite sur pilotis au-dessus de la mer, si bien que les repas y sont rythmés par le bruit des vagues qui se brisent sous nos pieds. Clientèle huppée composée surtout de gens d'affaires.
Je me contente d'un très bon poisson au four, mais Azur ne peut résister à l'attrait d'un immense plat de langouste grillée. Les deux bêtes qu'on lui sert font bien 800 grammes en tout et sont exactement à point, bien cuites mais encore tendres à l'intérieur. Je compte bien qu'elle va "caler" avant la fin et me laisser le reste de son plat. Crois-tu? Elle nettoie les quatre demi-carapaces jusqu'à la dernière particule de chair! Tintin, je suis.

26 novembre 2008

Le Lagon 2 est une excroissance récente d'un restaurant renommé donnant sur la mer. Ses deux étages à flanc de falaise ont été dessinés et décorés pour imiter les coursives et les cabines d'un paquebot. La réception même rappelle l'atrium des yachts de croisière Seabourn que nous avions pris ces dernières années, avec les mêmes boiseries exotiques et le même escalier central en spirale à main-courante en cuivre.
L'hôtel ne contient qu'une cinquantaine de chambres, si bien que nous sommes vite familiers avec sa topologie et jouissons presque instantanément d'une relation de confiance avec le personnel réduit: le gérant de la salle à dîner, Yoro, sa serveuse principale (dont la coiffure, à notre amusement non déguisé, change tous les jours), les garçons d'étage -- un grand jeune et un petit vieux --, le couple de la réception seront devenus des copains au bout de deux jours.
Notre chambre est très confortable en plus d'être élégante, offrant un mur entièrement vitré ouvrant sur une terrasse d'où nous apercevons la Plage aux Enfants, la jetée sur la pointe de la Corniche et un peu plus loin derrière, le bout le plus élevé de l'île de Gorée. Seule réserve, un manque d'espaces de rangement qui va nous obliger à des prodiges d'ordre et d'organisation. "C'est pas fait pour rester ici plus qu'une nuit ou deux", commente Azur.
En revanche, en nous levant dimanche matin, nous pouvons contempler à nos pieds une flottille de bateaux de pêche hauts en couleurs que croisent des kayaks de mer pagayés par d'énergiques touristes, sur un fond de pétroliers et grands cargos qui font du sur-place au large, attendant de pénétrer dans le port très achalandé. Au-dessus de cette animation maritime, des vols d'aigles-pêcheurs tournoient inlassablement pour tout-à-coup plonger en rase-mottes à la poursuite d'un menu fretin que les pêcheurs auraient négligé. Un de ces majestueux oiseaux viendra même se reposer quelques minutes sur la balustrade de notre balcon.
Nous passons le gros de la journée à l'hôtel pour récupérer et nous installer, nous hasardant à peine quelques minutes dehors pour explorer un voisinage immédiat sans intérêt, envahi de gamins vendeurs de cigarettes, mouchoirs de papier et surtout cartes téléphoniques Orange. Nous avions envisagé d'aller manger au chic restaurant Lagon 1, situé sur un ponton à 200 mètres en contrebas, mais la paresse nous incite à nous contenter du menu, par ailleurs excellent, de la salle à dîner intérieure de l'hôtel.
En début de soirée, notre vieil ami Pape Touré s'annonce à l'entrée. En grimpant l'escalier en colimaçon pour l'accueillir à la réception, je suis saisi d'un doute: il y a près de vingt ans que nous ne nous sommes pas vus, allons-nous au moins nous reconnaître et, malgré la chaleur de nos récentes conversations au téléphone, l'amitié et la complicité de jadis auront-elles survécu? Il suffit d'un moment et d'un regard pour me rassurer pleinement. En premier lieu, il n'a presque pas changé (beaucoup moins que moi, en tout cas), sauf pour un peu d'embonpoint et le poivre-et-sel qui saupoudre sa courte chevelure au-dessus d'un de ses immenses boubous blancs -- descendant de Peuls, il fait à peu près deux mètres de haut. Et sitôt qu'il me voit, sa tête un peu sévère se fend de cet immense sourire bon enfant qui le transforme en grand gamin espiègle.
Nous tombons dans les bras les uns des autres (Azur n'étant pas en reste) et descendons à la chambre lui remettre nos petits cadeaux et renouer le fil d'une conversation dont on dirait qu'elle vient d'être interrompue il y a quelques jours au lieu de deux décennies. Ce serait l'occasion d'une joyeuse libation... si Pape n'était le plus scrupuleux des Musulmans pour lui-même, tout en se montrant d'une belle largeur d'esprit pour les autres. Et le thé à la menthe, sa seule passion en ce domaine, ne nous paraît pas vraiment approprié à l'occasion.
Nous nous entendons pour qu'il nous laisse reprendre nos forces une autre journée, avant d'envoyer son chauffeur et un neveu homonyme (immédiatement surnommé Pape le Jeune) nous prendre mardi matin afin de nous emmener à Gorée. Et mercredi, nous déjeûnerons chez lui avec sa femme Oumou, que je n'avais rencontrée qu'une fois à la veille de son mariage et que Marie-José ne connaît pas du tout. Pour la suite, on verra bien...
Lundi, nous en avons vite assez de l'hôtel et en fin de matinée prenons un taxi jaune et noir vieillot vers un premier contact avec la ville. Dakar a bien changé. Physiquement bien sûr, elle doit avoir doublé de population et de superficie depuis mon dernier séjour, en plus de s'être dotée d'une collection de tours à bureaux ultra-modernes qui tranchent, pas toujours avec succès, sur la vieille architecture coloniale française élégante, quoique un peu déglinguée.
Mais c'est surtout l'atmosphère qui s'est modifiée, et pas pour le mieux. D'abord cet engorgement bruyant, polluant et chaotique de voitures de tous les types et de tous les âges, bien pire que ce dont je me souvenais. Ensuite la presse et la bousculade nerveuse sur tous les trottoirs, qui a remplacé la nonchalance anarchique mais bon enfant de jadis. Étals improvisés, vendeurs de rue accrocheurs et agressifs, piétons méfiants et impatients qui écartent d'un geste rageur la multitude de mendiants pitoyables et insistants. Là où on circulait autrefois dans une bonne entente et un calme relatifs sur de larges espaces, on doit désormais se livrer à une course à obstacles nerveuse et inconfortable au milieu d'une foule compacte.
La ville n'a pas perdu entièrement son charme, mais elle se rapproche de plus en plus des autres métropoles africaines surpeuplées et difficiles à vivre. Pour moi, c'est la déception, et pour Azur, le choc: elle refuse résolument de descendre du taxi même pour s'approcher d'un guichet distributeur de billets (dont nous avons pourtant grand besoin) et je vois pointer le moment où, malgré son vieux désir de voir Gorée et le continent de ses ancêtres, elle va regretter d'avoir entrepris ce voyage. Heureusement, nous rentrons dans le nid rassurant de notre hôtel avant que cela ne se produise... et une visite particulièrement réussie à Gorée le lendemain rétablira la situation.
Sitôt après un déjeuner du matin copieux, Pape Touré "le Jeune" vient nous prendre au Lagon 2 avec un chauffeur dans une rutilante quatre-quatre japonaise pour nous amener à l'embarcadère. Dans une salle décorée de fresques naïves sur le thème de l'histoire de l'île, nous attendons une petite demi-heure avant d'embarquer sur un traversier assez moderne pour une balade qui dure à peine une vingtaine de minutes. Au débarquement, passage obligé au "bureau de tourisme" qui ne fait rien d'autre que nous vendre des billets et nous soumettre aux sollicitations d'une foule de guides, officiels et officieux.
L'"Île aux Esclaves" s'est bien requinquée depuis qu'elle a été élevée par l'Unesco au statut de "Patrimoine de l'Humanité", peu après mon dernier passage au milieu des années 1980. Tout est loin d'être parfait, mais un grand nettoyage a été effectué sur la plage et la jetée d'arrivée, sur les places sablonneuses et dans les rues. Beaucoup d'anciennes maisons autrefois laissées à l'abandon ont été réparées et repeintes de couleurs vives dans le respect de leur style originel pour devenir de coquettes résidences, des ateliers d'artisans ou des musées et centres d'histoire et d'art.

Une bonne partie de ce qui reste dans l'état contribue au climat de charme suranné qui règne ici: bancs boiteux et fontaines asséchées, rues de terre cahoteuses, bord de mer à l'abandon...
Première étape obligée, la Maison des Esclaves transformée en mémorial un peu artificiel mais tout de même poignant. Le rez-de-chaussée sombre est troué de cachots de pierre nue, chacun destiné à une "clientèle" spécifique: hommes, enfants, femmes, récalcitrants, inaptes (esclaves mâles pesant moins de 60 kilos et soumis à un engraissement forcé), etc. Au fond, la Porte de non-retour par où était convoyée la "marchandise" vendue vers les navires négriers accostés à un quai privé... et où on jetait les cadavres et parfois sans doute les révoltés vivants, que des requins attendaient en contrebas.
Un guide compétent et bien imbu de sa mission réussit à être didactique
sans nous ennuyer, parfois même émouvant. Une fois qu'il a terminé son laius, nous escaladons le double escalier en demi-cercle pour visiter l'"étage des blancs" où vivaient les esclavagistes et où loge maintenant une exposition historique permanente, informative sans plus. Nous y apprenons entre autres que pour "une jeune noire bien faite et en santé", le prix courant était soit une poche de tabac, soit un vieux fusil... ce qui m'a fait comprendre que moi, j'avais payé bien trop cher! Quand je le signale à Azur, elle se plie en deux de rire!
De l'autre côté de la rue, une bien plus jolie maison a été transformée en Musée de la femme africaine. Mais son intérêt principal est de nous faire pénétrer dans le curieux univers de son ancienne propriétaire Victoria Albis, une "signare" célèbre.
Les signares étaient les femmes indigènes des colons blancs, dont la plupart laissaient en France femme et enfants et, pendant les 10 à 20 ans qu'ils passaient ici, fondaient souvent une seconde famille métissée. Les femmes noires qu'ils "épousaient" sans bénéfice de clergé n'étaient pas esclaves mais libres, elles avaient même le droit d'être propriétaires d'une résidence dans le quartier blanc (Gorée dans le cas de Dakar, le nord de la ville à Saint-Louis) et de tenir commerce. Leurs enfants naissaient libres et les filles pouvaient à leur tour devenir signares, épouses locales d'une autre génération de colons. Si bien que certaines, signares de mère en fille sur plus de deux générations, étaient presque blanches... et parfois fort riches pour peu qu'elles aient la bosse des affaires!
En route vers la pointe sud de l'île, la plus élevée, nous arrêtons prendre un thé sur une petite place, face à un atelier où oeuvrent des peintres de sable. Concentrés au-dessus de planches enduites de colle, ces artisans composent des tableaux, souvent réussis, en faisant tomber avec grande dextérité des filets de sable plus ou moins fins de plusieurs couleurs, qui adhèrent à la surface. Ils travaillent une teinte à la fois, et des aides vont faire sécher leurs oeuvres au soleil au bord de la mer jusqu'à ce qu'elles soient prêtes pour la prochaine couche. Nous les regardons opérer avec fascination, mais pas de photos: ils demandent pour le privilège un prix exorbitant.
Retour vers la jetée par un dédale de rues tortueuses et colorées, jusqu'à une petite place centrale autour d'un kiosque à musique. Tout près, une collection de paillottes-restaurants offrent cuisine locale et menus touristiques. Nous choisissons la plus sympathique, "Chez Tonton", où j'ai droit à mon premier (très bon) poulet maffé depuis près de vingt ans, Azur ayant préféré malgré mes conseils un poisson grillé -- dont je dois admettre qu'il était aussi succulent. Pape le Jeune dévore un poulet-frites, dont nous comprendrons vite qu'il est son plat de prédilection.
En début d'après-midi, nous faisons une courte tournée du côté ouest de l'île et le soleil de plomb nous incite à nous réfugier dans la fraîcheur du Fort d'Estrées, citadelle ronde et basse transformée en un instructif musée historique couvrant le passé non seulement de Gorée, mais de tout le Sénégal, y compris trois salles voûtées fascinantes consacrées aux confréries musulmanes, qui sont une spécificité de l'Islam d'ici. La chaleur aidant, nous nous hâtons de prendre le prochain bateau pour rentrer à Dakar.

23 novembre 2008

Le court séjour à Montpellier s'est passé agréablement, malgré la fraîcheur et le temps incertain des premiers jours. Dès le retour du soleil, nous sommes allés prendre un apéritif sur la Place de la Comédie, où nous avons retrouvé le copain algérien Fethi, guitariste de rue émérite, qui s'est immédiatement fendu de nos airs préférés: 2e mouvement du concerto d'Aranjuez, Jeux interdits (Yepes) et une chaconne de Fernando Sor, avant de venir déguster une bière avec nous à la terrassse du café "les Trois grâces", son quartier-général habituel.
Une fois résorbé l'effet du décalage horaire, nous nous sommes baladés à travers la ville en tramway et en bus, avons pris un taxi vers la mer pour longer les plages quasi désertes de Palavas-les-Flots et de Carnon, et nous avons renoué avec quelques-uns de nos restos préférés -- en particulier la somptueuse sole meunière de la Brasserie du Théâtre et les plus prolétaires moules à la belge de la brasserie Chez Félix, Place Jean-Jaurès.
La télé et les journaux français partageaient leurs manchettes entre l'élection d'Obama et les déboires du Parti socialiste local. Sur le premier thème, la réaction d'enthousiasme commune à presque toute l'Europe et au reste du monde était entachée d'un certain embarras, le régime en place ayant joué jusqu'à la limite la carte Bush et néolibérale (avec quelques bémols vers la fin). Sur le second, personne n'osait se réjouir trop ouvertement de la décomposition de ce qui aura quand même été un grand parti de gauche modéré pendant un tiers de siècle; à moins d'un renversement de vapeur bien imprévisible pour l'instant, la réélection de Sarkozy est assurée... et elle risque d'être catastrophique pour le pays, à l'image de ce qu'aura été celle de son idole G. W. Bush pour les États-Unis. Même certains analystes de droite commencent à s'en inquiéter.
C'est avec un mélange de regret et d'anticipation que nous avons repris mardi dernier le TGV vers Paris, où nous allions passer trois ou quatre jours avant de nous envoler vers l'Afrique. Azur tenait mordicus à une dernière séance chez son coiffeur chouchou, Marc (rue de Longchamp), dont l'assistante est paraît-il la seule à savoir discipliner sans l'abîmer sa crinière rétive. Moi, il me fallait compléter ma garde-robe tropicale, car je m'étais rendu compte que presque tous mes vêtements légers étaient en Martinique, à bord du Bum chromé!
Il s'agissait aussi d'acheter quelques présents pour les amis sénégalais Pape et Oumou: pour elle, un assortiment complet de produits de l'Occitane, emballé dans un très joli coffret-cadeau, et une collection de revues de mode et journaux à potins artistiques; pour lui, une véritable bibliothèque de référence sur Barack Obama (livres, revues et magazines d'actualité) et un appareil-photo numérique à l'épreuve de l'eau, du sable et des chocs, fait sur mesures pour le climat africain. Par la même occasion, Azur s'est dotée d'un minuscule ordinateur-bijou de la dernière génération, un Asus tout blanc bien équipé mais aussi léger que peu encombrant, idéal pour le voyage. Heureuse inspiration, car le Macintosh portable sur lequel je comptais pour le séjour en Afrique m'a laissé tomber dès le second jour du voyage. Du coup, le joujou de Madame obtenait le statut de lien principal avec le reste du monde!

Le temps à Paris était gris, froid et humide, rien de surprenant à cette saison. Donc pas question de flâner à pied sur les quais et boulevards selon notre habitude; les journées ont consisté surtout en de rapides expéditions de magasinage d'un bord à l'autre de la ville en métro, bus et taxi. Heureusement, notre hôtel préféré, rue Saint-Didier, nous avait installés dans une belle grande suite où nous étions comme coqs en pâte, sous les soins attentifs de l'irremplaçable chasseur belge, Pascal.
De fait, nous n'avons vu personne de nos amis parisiens, nous contentant de salutations téléphoniques. La seule exception a été un déjeûner gastronomique au Passiflore, le restaurant étoilé de Roland Durand, à qui j'avais promis lors d'un précédent passage une bouteille d'un rhum martiniquais unique: un DePaz XO "cuvée du centenaire" uniquement disponible à Saint-Pierre, à la distillerie même, qu'il a reçu avec les égards appropriés. En retour, il nous a servi ses fameuses ravioles de homard en mulligatawny et une originale tête de veau aux saveurs exotiques, suivies d'une ferme mais juteuse palombe rôtie aux arômes de figue fraîche, le tout accompagné d'un beau bourgogne de son choix.
Enfin, samedi midi, en route vers Roissy où nous nous allons nous embarquer sur le vol Air France 718 Paris-Dakar. Étant surclassés en première (grâce aux bons soins de notre agence de voyage canadienne, merci Monique!), nous avons droit au plein traitement VIP. Au lieu de faire la queue au comptoir comme le vulgum pecus, nous sommes guidés en douceur par une blonde hôtesse vers un "salon d'enregistrement" où nous n'avons qu'à remettre billets et passeports aux préposés qui se chargent de tout, y compris d'étiqueter et de manipuler nos bagages.
On nous escorte ensuite à travers une série de passages privés (où, miracle, il n'y a ni douaniers, ni policiers, ni fouille de sécurité) dans une partie réservée du salon d'attente, où nous nous abstenons à regret de picorer dans un buffet très "nouvelle cuisine" arrosé de vins fins et d'un vaste choix d'alcools. Quelques minutes à peine avant le décollage, une seconde hôtesse vient nous rapporter billets et passeports avant de nous amener prendre nos sièges à bord.
Pour tous ceux qui n'auraient pas encore eu l'occasion de goûter aux délices du nouvel "Espace Première", une courte description s'impose. La première classe, sur les moyens-courriers d'Air France, comporte au plus une douzaine de places, chacune étant délimitée par un cocon en forme d'oeuf au coeur duquel un grand fauteuil peut s'étirer entièrement à l'horizontale, formant un véritable lit (pyjamas et douillette fournis, s'il vous plaît). Chacun a son propre compartiment à bagages, un vaste tiroir vide-poches et même une banquette dotée d'une ceinture de sécurité pour accueillir les éventuels visiteurs! Sans compter bien sûr une étagère à journaux garnie, un écran plat de télé escamotable, un plateau à boisson, trois éclairages (plafond, liseuse et veilleuse) et une grande table amovible pour le dîner. Service et prestations sont à la hauteur, un steward et deux hôtesses s'occupant en exclusivité de notre confort, le couvert et le menu étant dignes d'un restaurant de grand hôtel.
Nous en regrettons presque que le vol ne dure que six heures, d'autant plus que dès l'aterrissage à l'aéroport de Yoff, le registre change du tout au tout. Retour brutal à la réalité d'une descente en vrac sur le tarmac, d'un autocar bondé vers l'aérogare et, surtout pour Azur donc c'est la première expérience du genre, du brusque contact avec l'oppressante foule anarchique des espaces publics africains.
Dans la chaleur moite et l'odeur poussiéreuse et épicée qui succèdent à la clim presque trop fraîche de l'avion, on se bouscule pour pénétrer dans la salle d'immigration, où nous nous rendons compte qu'il faut remplir un long et tâtillon formulaire d'arrivée -- personne ne nous avait prévenus, évidemment, et nous en perdons notre place prioritaire dans la file. Heureusement, les policiers sont polis et compréhensifs, la proverbiale gentillesse sénégalaise primant sur leur autoritarisme de fonctionnaires imbus de leur pouvoir.
Une fois cet obstacle franchi, le tapis d'arrivée des bagages est inaccessible derrière une masse compacte d'"assistants", de "guides" soi-disant officiels et de porteurs auto-désignés dont chacun porte un badge aux allures impressionnantes mais probablement de fabrication maison. Il faut lutter pied à pied pour nous emparer de caddies, les arracher presque brutalement des mains "secourables" qui se tendent de toutes parts et les guider centimètre par centimètre jusqu'aux abords du tapis où les valises déboulent sans la moindre attention aux priorités fixées par la ligne aérienne.
Nous parvenons tout de même à récupérer les nôtres, moi plutôt amusé de ce tohu-bohu que j'avais oublié, ma compagne nettement plus nerveuse et même insécure. Nous nous frayons ensuite un chemin vers la sortie, après un rapide détour vers un "bureau de change" improvisé, caché au fond de la boutique exiguë d'un vendeur de souvenirs qui transforme quelques euros en francs CFA à un taux des plus fantaisistes (à son avantage bien sûr). Azur est un peu scandalisée que je me sois laissé ainsi arnaquer, mais comme je m'y attendais et qu'en conséquence je n'avais sorti de ma poche qu'un montant minime, il n'y a pas grand dommage.
Je "récompense" un peu l'auto-préposé à l'accueil qui avait tenu à nous accompagner à travers le passage (sans douleur) à la douane, seule façon de nous en débarrasser. Il faut ensuite affronter la cohorte vociférante et serrée des chauffeurs de taxi et de leurs rabatteurs, à qui j'ai beau expliquer qu'une voiture doit venir nous prendre de l'hôtel, rien n'y fait. Chacun, en effet, se prétend notre chauffeur désigné en tant que cousin par alliance du beau-frère du réceptionniste du Lagon 2.
Par bonheur, je trouve l'argument massue pour leur clouer le bec: "Si l'hôtel vous a envoyés pour nous prendre en charge, vous connaissez évidemment notre nom. Alors, comment je m'appelle?" Grand silence soudain, échange de regards consternés. Encore une fois, la gentillesse nationale prend le pas sur la rapacité, et deux d'entre eux nous indiquent l'endroit où, habituellement, les chauffeurs des navettes d'hôtels attendent leurs passagers. Effectivement, au bout de deux minutes de recherche, j'aperçois une affichette tendue à bout de bras par un jeune homme, "Leclerc - Lagon 2". Cette fois, c'est clairement le bon.
Un long zigzag à travers l'encombrement et les stridents klaxons des voitures et des taxis qui bloquent la sortie nous amène au stationnement où se trouve le minibus de l'hôtel, propre et confortable. Un bout d'autoroute (que je reconnais à peine) jusqu'à un rond-point menant vers la route de la Corniche, et nous nous retrouvons assez rapidement à la porte de notre pied-à-terre dakarois, assez curieusement invisible de la route: il a été construit en contrebas sur pilotis, surplombant la baie de Dakar dont les longues et lentes vagues, passant directement sous notre chambre, berceront notre première nuit africaine.

6 novembre 2008

Reprise du blogue après un long hiatus montréalais sans grand intérêt, ponctué seulement par la nouvelle d'un ouragan tardif (8 octobre) et atypique qui a frappé la côte Caraïbe de la Martinique et causé pas mal de dommages, en particulier du côté de l'Anse Mitan, comme le montre la photo que nous en ont transmise Léna et Jean-Yves.
Nous allions repartir pour Montpellier lundi le 3 novembre, mais Azur devait parler à Évelyne, son médecin, et moi attendre des nouvelles de mes examens de check-up annuel. Cela nous donnait une excellente excuse pour retarder le départ de deux jours, le temps de suivre dans les meilleures conditions la soirée électorale américaine depuis Montréal.
La plupart de nos amis et connaissances étaient inquiets, habités d'une crainte quasi maladive qu'au dernier moment un quelconque coup du sort empêcherait la réussite d'Obama, unanimement souhaitée. Curieusement, pas moi: les circonstances me rappelaient trop celles de la première élection gagnée par le Parti québécois, le 15 novembre 1976.
Cette fois-là comme maintenant, tout concordait pour laisser prévoir une facile victoire, non seulement les sondages et le climat général, mais aussi la fébrilité et les gaffes de dernière heure du parti adverse. Cependant, les indépendantistes avaient été tant de fois déçus au moment où le succès semblait à leur portée, qu'ils se montraient exagérément défaitistes, comme pour se prémunir contre une autre déception. Je percevais le même sentiment trente-deux ans plus tard chez les Démocrates en général et surtout chez les Américains de couleur.
C'est certainement le consensus qui s'en dégageait autour de la table quand nous avons lunché la semaine dernière au Mas des Oliviers -- un des lieux quasi mythiques de notre folle jeunesse, ex-discothèque devenue bon restaurant de cuisine traditionnelle française -- avec deux de nos plus vieux et plus fidèles amis, Ingrid Saumart et François Piazza (avec sa compagne Andrée). Le ton n'était certes pas à l'optimisme, même si le repas s'est déroulé sur une note bien festive, accentuée par la présence derrière le bar d'une autre vieille copine, l'ex-comédienne Élise.
Pour ma part, ce mardi soir, dès que les animateurs plutôt conservateurs de CNN (que nous suivions principalement, pour la rapidité et la diversité de ses informations) ont annoncé, mi-figue-mi-raisin, un triomphe net d'Obama en Pennsylvanie, où les Républicains avaient tout misé en fin de campagne, j'étais prêt à célébrer...
Cinq minutes à peine après que les réseaux américains ont prédit avec un beau synchronisme la victoire certaine du candidat démocrate, le téléphone sonne: c'est ma soeur Marie qui veut être la première à partager notre plaisir. C'est donc par ligne téléphonique interposée que nous trinquons ensemble au succès de Barack Obama, elle et Jean au champagne américain dans leur condo du Plateau, nous dans Côte-des-Neiges au porto blanc (Azur, à sa grande frustration, ne digère plus le champagne!).
Même si le résultat dès lors ne fait plus de doute, mes vieilles passions de journaliste politique m'ont tenu éveillé devant l'écran jusqu'au beau milieu de la nuit, aussi bien pour évaluer les derniers résultats que pour écouter les commentaires des analystes, pour la plupart abasourdis de l'ampleur de la déroute républicaine malgré tous les signes avant-coureurs. Ils devaient avouer que ni les sombres prédictions d'un racisme latent dans les régions sudistes (le fameux "effet Bradley" espéré par les uns, craint par les autres) ni les tentatives pour semer le doute sur le manque d'expérience ou le patriotisme d'Obama n'ont eu prise sur un électorat dont l'idée était faite depuis quelques semaines déjà.
Entre-temps, j'avais écouté avec intérêt et une certaine surprise le beau discours dans lequel John McCain non seulement admettait avec grâce la victoire de son rival, mais encore s'en réjouissait presque, soulignant le caractère historique de l'événement et les immenses espoirs que portait le candidat métis. Il terminait en s'engageant de façon catégorique, émotive même, à collaborer sans arrière-pensée avec son futur président. Je me disais que s'il avait fait preuve du même fair-play et de la même élégance d'esprit pendant la campagne, le résultat aurait pu être tout autre.
Azur, réveillée juste au bon moment, est venue me rejoindre pour entendre l'intervention de Barack Obama face à la gigantesque foule rassemblée au Grant Park de Chicago. Quand il s'est avancé tenant par la main sa femme Michelle et ses deux fillettes, j'imagine que bien d'autres que nous avaient les yeux humides. Un moment que la plupart ne croyaient pas voir de leur vivant.
Nous avons écouté le discours plutôt deux fois qu'une: d'abord directement en anglais sur CBS ou NBC, puis en traduction simultanée sur Radio-Canada. Sans nous lasser le moins du monde, l'éloquence habituelle du candidat étant au rendez-vous, aussi bien que la qualité du contenu. Si les premières heures suivant sa victoire sont un juste aperçu de son action future, Barack Obama promet d'être un remarquable Président.
Mieux encore, je sens que son avènement marque plus et mieux que la fin du désastreux épisode G. W. Bush: combiné à la prise de conscience provoquée par la crise économique en cours, il sonne le glas de l'hyperlibéralisme économique bébête à la Bush-Thatcher. Les États-Unis n'en deviennent pas pour autant un pays de gauche, mais en choisissant un Président modéré, certes, mais à la sensibilité et aux convictions nettement progressistes, ils s'écartent enfin de la pensée unique de droite qui y régnait sans partage depuis près de trente ans. L'État cesse d'être LE problème pour redevenir au moins un élément clef des solutions, l'économie n'est plus le seul critère et maître du jeu, elle se retrouve un outil pour réaliser ou améliorer le bien-être du peuple autrement que par les effets indirects et aléatoires d'un quelconque "tricke-down effect".
Pas besoin de dire que mercredi, jour du départ pour Paris et Montpellier, nous étions plus ou moins en forme. Dans un premier temps, pas de problème: nous étions logés en classe affaire sur Air France, donc enveloppés dans un superbe cocon de confort et de service. Nous avons même dormi quelques heures en route vers Charles-de-Gaulle... où les choses, hélas, se sont gâtées.
D'abord, l'avion nous a déposés loin de l'aérogare de destination, vers laquelle il a fallu prendre un car bondé puis une série d'interminables couloirs. Le temps de récupérer nos bagages, nous avions raté le TGV direct de 7h25 que nous espérions prendre vers Montpellier. Patatras, le train suivant de 9h45 est complet, et le prochain direct n'est qu'à 13h30.
Nous n'avons pas envie de passer cinq heures en état de quasi-zombies écrasés au salon de l'aéroport. Il faut donc nous résigner à faire le trajet en deux étapes, avec une escale de près de deux heures dans la petite gare froidement moderne d'Orange, au milieu d'un terrain vague, loin de toute agglomération. Heureusement, nous y trouvons un café assez correct qui offre des sandwiches chauds et des salades... et des voisins de table sympa, dont la conversation distrait une Azur au bord de l'énervement.
Mais c'est seulement vers 16 heures que nous parvenons enfin dans notre appartement du chemin de Moularès que, selon sa belle habitude, la fidèle Ingrid a rendu tout à fait hospitalier, stockant même le garde-manger et le frigo en jus, eaux minérales, lait et beurre frais, pain, confitures, fromages, etc. Un goûter copieux arrosé d'un bon verre (le bar était resté bien garni) a contribué à nous remettre en forme et à nous prédisposer à une (longue, très longue) nuit réparatrice.

5 septembre 2008

La veillée funèbre et l'enterrement de tante Marcelle ont été reportés de quelques jours, surtout pour permettre à sa fille Colette de venir de Guyane. C'est finalement le mardi soir 19 août que s'est tenue la veillée à La Ménard, dans la même salle que pour son frère Vincent en mai.
Nous nous y sommes rendus avec Raymond Marie et sommes arrivés parmi les premiers. Colette, que nous n'avions pas vue depuis près de 30 ans, était néanmoins immédiatement repérable: de tous les enfants de Marcelle, c'est de loin celle qui lui ressemble le plus. Elle est arrivée avec sa fille, et Azur et elle se sont immédiatement mises à échanger tous les potins des trois dernières décennies qu'elles n'avaient pas eu l'occasion de se raconter.
Entre les parents proches et éloignés, les vieilles connaissances de la tante, les amis de ses enfants et les relations "officielles" de Yolande (membre du Conseil général et de l'entourage du député Alfred Marie-Jeanne), il y a eu rapidement beaucoup de monde autour du cercueil et sur le portique.
Il y a également eu une foule impressionnante le lendemain matin à l'église du Diamant pour la cérémonie précédant l'incinération. De fait, la nef était pleine à craquer et l'événement nous a paru plus émouvant que celui de Vincent, sans doute parce que nous étions plus près de Marcelle et plus sous le choc de son décès imprévu. Tout le monde s'est dispersé immédiatement après l'église, l'incinération devant avoir lieu à Fort-de-France.C'est donc le dimanche suivant que nous avons revu la famille, lors d'un dîner que Marie-José a voulu leur offrir au beau et bon restaurant de l'Hôtel Valmenière, au-dessus de la route du Lamentin. Échange de souvenirs, propos de circonstances -- et quelques blagues, cela fait toujours partie des méthodes qu'on invoque partout au monde pour éloigner le spectre de la mort.
Évidemment, le décès de Marcelle et ses suites nous ont obligés à retarder de quelques jours le départ pour Montréal, qui a finalement eu lieu peu après la Fête du travail (nord-américaine), début septembre. Cela signifiait aussi reporter notre retour à Montpellier et notre départ pour l'Afrique, prévus respectivement pour la mi-octobre et le début novembre, afin de nous laisser le temps de régler les affaires courantes, et notamment de nous occuper de notre santé.

mardi 26 août 2008

18 aout 2008

Cette date doit avoir quelque chose de maléfique. L'an dernier, l'ouragan Dean y dévastait la Martinique. Cette année, c'est une bien triste nouvelle qu'elle nous apporte: la tante Marcelle d'Azur, qui était entrée à l'hôpital pour une opération plutôt anodine, est décédée subitement de complications imprévues au début de l'après-midi. Bien sûr, à 88 ans, ce n'était pas totalement inattendu, mais nous l'avions vue chez elle à Balata il y a un mois, nous lui avions parlé au téléphone il y a moins d'une semaine depuis le mouillage de Sainte-Lucie et elle semblait en forme pour durer plusieurs années encore. En contrepartie, son dernier frère survivant, Vincent, était décédé il y a trois mois et il n'est pas rare que le départ d'un proche ait cet effet sur les personnes âgées.  
L'appel du cousin Daniel nous est parvenu en milieu d'après-midi alors que nous faisions la sieste. Hier matin, nous étions allés reconduire Geneviève et Yves à l'aéroport, nous promettant une semaine ou deux de repos et de solitude après les périodes fort animées du Tour des Yoles et de l'excursion aux Grenadines. Ceci va évidemment nous obliger à reformuler nos plans.
Vendredi, nous avions fait faire un tour presque complet de la Martinique à ma nièce et à son copain; il nous paraissait un peu absurde qu'ils ne soient venus ici que pour s'embarquer sur la cata et en débarquer. Nous avons donc contacté Éric, chauffeur de taxi émérite de Trinité doublé d'un guide touristique professionnel, qui est venu nous prendre tous les quatre à la Marina.
Première étape, les Trois-Îlets et le Musée de la Pageraie, lieu de naissance de l'Impératrice Joséphine. Un très joli point de vue en haut du bourg sur la Baie de Fort-de-France, puis la route semi-circulaire vers la capitale, également contemplée du haut du belvédère de l'hôpital derrière Trenelle.
Par la route de Balata, bordée de superbes maisons coloniales jadis habitées par les notables blancs et mulâtres du pays, nous avons rejoint la Trace, qui s'insinue le long des mornes du centre de l'île à travers la forêt tropicale, dans un délire de fleurs éclatantes, de lianes, de fougères arborescentes et de délicats bambous, le tout surplombé de mahoganys centenaires.
Comme la Montagne Pelée était enveloppée de nuages opaques, inutile de grimper jusqu'au point de vue de l'Aileron, pourtant superbe par temps clair. Nous avons donc bifurqué au Morne-Rouge pour descendre vers Saint-Pierre et la Côte caraïbe.
En ce jour férié de l'Assomption (C'est un mystère pour moi que la France, pays "laïque", célèbre autant de fêtes religieuses!), la rhumerie DePaz est fermée. Dommage, car c'est sans doute notre préférée en Martinique, autant pour son charmant emplacement que pour ses installations fonctionnelles... sans compter qu'on y vend un des plus fins rhums hors-d'âge de l'île, introuvable ailleurs qu'à la distillerie même.
Pour nous consoler, nous allons nous taper un repas typiquement martiniquais à "La Paillotte", un petit resto dont la terrasse est un auvent dressé directement sur la plage de sable noire. Rhum blanc pour les uns, vieux pour les autres, accras abondants et savoureux, délicieux "touffé" de requin et colombo (cari) de poulet, très bonne pieuvre en sauce à laquelle il ne manque qu'un soupçon de piment, riz vapeur bien détaché et "pois rouges" (haricots en sauce) succulents. Au moins, Yves et Geneviève auront eu un bon aperçu de la cuisine locale dans son plus traditionnel.
Après que la nièce se soit trempé les orteils dans l'eau, nous regrimpons sur les pentes de la Pelée pour redescendre sur la Côte atlantique par le village-jardin d'Ajoupa Bouillon jusqu'au Lorrain puis au petit port de pêche du Marigot, aujourd'hui complètement endormi sauf pour trois ou quatre gamins qui pêchent à la ligne au bout du quai.
À Sainte-Marie, embouteillage monstre: c'est la fête communale (évidemment, l'Assomption!) et des courses de chevaux se déroulent sur la belle grande plage qui longe le bourg. Nous arrivons à nous dégager de la cohue pour un détour vers le Musée du Rhum Saint-James, élégant et pédagogique (même si nous privilégions toujours DePaz). C'est le temps d'acquérir quelques sérieuses bouteilles, dont une partie resteront à bord, les autres repartant qui pour Montréal, qui pour Montpellier. On n'est jamais trop prévoyant.
Un peu plus loin, courte étape au belvédère du Mont Poirier, un des plus beaux panoramas de la Martinique -- c'était d'ailleurs un des favoris d'Aimé Césaire, paraît-il. La redescente sur un étroite route ultra-sinueuse est l'occasion pour Azur de lancer une de ses expressions préférées: "Tirez roches, mettez paille!" ou, en bon français, "enlevez les pierres, étendez de la paille", sous-entendu: "On va tomber!"
Le reste du trajet le long de la côte, via le Robert, le François et le Vauclin, s'est déroulé sans autre incident qu'une courte averse. Le chauffeur Éric nous dépose au parking de la marina, où je dois négocier à la hausse sa rémunération -- il nous a clairement pris à la bonne.
Pour Yves et Geneviève, cette balade semble avoir été un digne couronnement à une bonne semaine de vacances sous les tropiques... du moins si j'en juge par leur intention fortement exprimée de revenir bientôt.

14 aout 2008

Mardi matin, les incontournables tractations avec les boat-boys qui assiégeaient les rares bateaux au mouillage n'ont rien donné: nous avions ce qu'il nous fallait comme provisions, et eux n'avaient rien des deux choses qui seules nous intéressaient: langouste (pas la saison) ou poisson et fruits de mer (trop tôt dans la journée).
Il était quand même pas loin de dix heures quand nous avons levé l'ancre pour longer la falaise de Bequia, où s'incrustent une des curiosités antillaises les plus déjantées, les maisons troglodytes construites par un excentrique amériain il y a une cinquantaine d'années. A suivi une vigoureuse discussion sur les mérites comparés d'un arrêt à Mustique (question de prendre un pot au célèbre Basil's -- un must pour un amateur de bars comme moi) et d'une descente directe soit sur Mayreau, soit sur les Tobago Cays.
C'est cette dernière option qui l'a emporté, grâce à une puissante alliance entre Gérard (pour raisons de facilité de navigation et d'horaire) et Azur (sobriété oblige). Nous avons donc mis le cap sur la pointe ouest de Canouan, derrière laquelle se nichent les archi-populaires mais toujours fabuleuses Cays.
Nous y sommes arrivés peu avant quinze heures. Une douzaine de voiliers, dont une bonne moitié de catas, y mouillaient, nombre très modeste pour l'endroit. Immédiatement, nous avons sorti masques, tubes et palmes et abaissé l'échelle de plongée.
 Il n'y avait personne d'autre dans la zone délimitée par des bouées et réservée aux baigneurs, si bien que les tortues de mer, parfois sauvages, y folâtraient librement. Nous en avons vu une bonne douzaine de toutes les tailles, dont quatre à la fois rencontrées par Yves et Geneviève à mi-chemin du récif coralien en forme de fer-à-cheval qui ceinture et protège les quatre îlets qui constituent les Cays. Ceci, sans compter une foule d'étoiles de mer, plusieurs bancs de petits poissons brillants et de majestueuses carangues argentées aux extrémités noires qui, sans vergogne, venaient nous frôler les mollets.
Pendant ce temps, Gérard mettait à l'eau l'annexe, dans laquelle il amenait Azur et Pauline à la superbe plage de sable blanc qui prolonge une des îles. Pas d'iguanes cette fois, mais nous avons constaté un curieux phénomène: du côté atlantique, l'eau était nettement plus chaude (au moins quatre ou cinq degrés) que du côté caraïbe, pourtant distant d'à peine une dizaine de mètres.
De retour à bord, Gérard a allumé son barbecue (un vrai! pas question pour le Bum de ces simili au gaz propane) pour y griller une gargantuesque pièce de boeuf: au moins trois kilos, que nous regardions en nous disant qu'on n'en viendrait jamais à bout. Hé bé, la voile et la plongée doivent sérieusement aiguiser l'appétit, puisque une heure plus tard, il n'en restait que deux bouts d'os et quelques lisières de gras. Pommes de terre vapeur et joli bordeaux fourni par nos invités avaient aussi disparu dans la foulée. Lorsque nous avons jeté les restes comestibles par-dessus bord, c'était rigolo et fascinant à la fois de voir l'espèce de ballet-bataille rangée entre mouettes au-dessus de l'eau et poissons au-dessous pour se les approprier.
Au lever de soleil, magnifique, autre coup de plongée dans une eau un peu fraîche mais d'une transparence incroyable. Sitôt après le café (Yves Number Two -- même Pauline l'appelle maintenant comme ça -- a trouvé le tour de faire cracher un excellent cappucino à notre mini-espresso), vingt minutes de navigation nous amènent à Mayreau, un de nos lieux favoris de tout l'archipel. 
Comme dit Azur, s'il y avait un paradis terrestre, il serait probablement ici. Un super bar-restaurant de pierre et de paillottes niché sous des bouquets de cocotiers, du sable blanc et fin comme une belle farine qui se prolonge sous la quille en étendues d'un vert turquoise inimitable, le tout serti entre deux récifs coralliens où vagabondent des poissons et molluques de toutes les teintes de l'arc-en-ciel. Quelques pélicans qui planent et plongent et remontent avec un éclat palpitant en-travers de leur énorme bec.
Et à peine une demi-douzaine d'autres voiliers, dont un cousin germain: un cata Leopard 46 battant pavillon canadien, mais portant sur le hauban la même combinaison que nous: fleurdelisé québécois et tête-de-mort et tibias croisés sur fond noir. C'est un couple d'ex-québécois qui font du charter à partir de Sainte-Lucie; ils ont actuellemment à bord une jeune famille de Terrebonne qui en est à ses premières vacances antillaises et qui n'en croit pas ses yeux, sa bouche et ses oreilles. Je passe un bon vingt minutes à causer avec eux en flottant comme un bouchon devant leur jupe tribord.
Parallèlement, Gérard est parti avec Pauline à bord du canot d'un rasta barbu à grande tuque multicolore avec qui il est à tu et à toi. Paraît que c'est le prince du lambi; ça se vérifie une heure plus tard quand il les redépose avec un gros sac contenant une charge de kilos de ce savoureux coquillage. Ne reste qu'à déménager le tout dans une glacière ad hoc, qu'un autre canot-rasta viendra bientôt remplir de glaçons.
Mais ce midi, le menu est plutôt genre barracuda-lentilles brunes, élaboré autour du poisson que "nous" (enfin, on se comprend) avions pêché avant-hier en descendant de Sainte-Lucie.
Un dernier plongeon, dont nous émergeons à grand regret pour entreprendre le voyage de retour vers la Martinique. En effet, plutôt que de partir tôt ce matin pour remonter en deux journées coupées par une nuit au mouillage, nous avons décidé de prolonger le plus possible le séjour aux Grenadines, puis d'effectuer tout le trajet d'un seul coup, en naviguant de nuit une bonne partie du chemin.
Mais lorsque nous sortons de la petite baie de Mayreau pour nous diriger vers le nord, surprise: la mer est calme comme un lac, sans un souffle de vent. De fait, nous ferons tout le voyage, près de 18 heures, à moteur, sans même un frémissement véritable dans les voiles. "Jamais vu ça", avoue Gérard qui a pourtant suivi cette route des dizaines de fois depuis plus de vingt ans.
Voyons le bon côté de la chose: les inévitables veilles de nuit, qui nous inquiétaient un peu (Geneviève et Yves, quoique habitués au bateau, n'ont jamais navigué dans cette région et moi seulement une fois ou deux), deviennent alors une sinécure. Pour sustenter les veilleurs, Gérard nous a préparé sa fameuse quiche aux lardons, ainsi que deux ou trois grosses bouteilles de thé froid.
Pour éviter que le trajet soit trop ennuyeux, le dieu Neptune nous envoie quelques visiteurs: une grande tortue de mer qui vient nous fixer de son oeil curieux à quelques mètres à peine, puis un ballet de dauphins bruns qui nous accompagnent en présentant leur habituel spectacle de sauts groupés et synchronisés, enfin, plus rare, un petit troupeau de grands dolichocéphales gris sombre qui, contrairement à leur habitude, viennent s'ébattre tout près de notre étrave tribord pendant plusieurs minutes avant de s'éloigner à la nuit tombante.
Azur et moi nous couchons tôt, car je dois prendre le quart vers une heure du matin, après Yves et Geneviève. Lorsque je les relève peu avant Soufrière, Gérard, qui somnolait avec Pauline dans le cockpit, vient me tenir compagnie un bout, rejoint vers les trois heures par Azur qui s'est aussi réveillée. C'est au lever du jour que je retourne dormir, au moment où nous abordons le passage entre Sainte-Lucie et Martinique.
Lorsque je remonte sur le pont, vers les huit heures, nous venons de doubler la Pointe Dunkerque et pénétrons dans le cul-de-sac du Marin, où la Marina nous attend.