jeudi 8 janvier 2009

3 janvier 2009

La Fête des "doce uvas" semble être une tradition qui se perd, à moins qu'elle soit spécifique à la Puerta del Sol de Madrid. À part nous, sur la Plaza de Catalunya, moins du quart de la nombreuse foule de célébrants du Jour de l'An (la Nochevieja) avalent leurs douze grains de raisin, un sur chaque coup de minuit de la nouvelle année, au son de la grande horloge de la banque qui domine la place. La plupart préfèrent clairement leur raisin fermenté et pétillant! Des vendeurs ambulants circulent d'ailleurs au long des Ramblas, offrant des bouteilles de champagne espagnol de toutes les marques et de tous les prix.

Même si l'atmosphère est très bon enfant -- surtout des jeunes, mais aussi des couples âgés et un nombre surprenant de familles avec des bébés en landau ou des niños marchant à peine -- il faut prendre garde aux bouteilles cassées de "cava" qui jonchent le sol, ainsi qu'aux fameux pickpockets locaux qui s'en donnent à coeur joie dans la bousculade. Au moins deux fois, je sens des mains baladeuses frôler ma poche de portefeuille, sans succès heureusement.
Nous consommons religieusement nos grains de raisin blanc acheté plus tôt à la Boqueria, dont nous partageons l'excédent avec un couple de jeunes punks français récemment établis à Barcelone, qui nous ont frappés par leur exquise politesse autant que par leur crâne rasé et leurs piercings intimidants. Puis nous circulons un bon moment dans la nuit fraîche mais agréable (en songeant qu'à Montréal, au même moment, il doit faire dans les -20 degrés!), prenant quelques photos à la lumière ambiante (j'ai chaussé mon Sony d'un objectif fixe très lumineux et poussé la sensibilité à 2000 ASA), avant de rentrer au Méridien où nous attendent champagne et friandises qu'Azur, prévoyante, avait commandés avant de sortir.
Coups de fil transatlantiques aux deux familles qui sont plongées dans les préparatifs du Réveillon (because le décalage horaire, of course) et à quelques copains, dont Lucia, la veuve de Pedro Rubio, tout heureuse de nous savoir en Espagne même si ce n'est qu'à Barcelone, patrie de notre vieil ami Pépine -- Pedro, lui, était de Madrid. Tout compte fait, même sans boustifaille (une fois n'est pas coutume), une nuit de Jour de l'an 2009 tout à fait satisfaisante.
La journée de la veille avait été consacrée à quelques emplettes, mais surtout à une bonne et longue balade à travers la ville sous la houlette de Mario, diminutif "taxista" francophone et Barcelonais de gauche passionné. Il y avait d'ailleurs un lien direct entre sa politique et ses talents de linguiste: son père, irréductible anarchiste républicain, avait décidé que jamais son fils ne mettrait les pieds dans une école espagnole pour y être endoctriné dans le franquisme honni. Il l'a donc envoyé à grands frais pendant une dizaine d'années dans un lycée français, jusqu'à la chute de la dictature après 1975.
Si nous faisions l'impasse sur un discours anti-Franco (et occasionnellement anarcho-anti-communiste) qui ressurgissait à tous les tournants de la conversation, Mario était admirablement informé sur l'histoire et la géographie de sa ville, et prenait un plaisir communicatif à nous en faire part. Du petit déjeuner jusqu'à l'heure du lunch, il nous a promenés aussi bien dans le Barcelone touristique du Passeig de Gracia, du Parc Güell, de la Sagrada Familia, de la Barceloneta et de la citadelle de Montjuic (coeur du site olympique de '92) que dans des coins moins connus de son quartier chouchou de l'Eixample, du Poble Sec, du Poble Nou et du Born, un peu l'équivalent du Marais parisien. En cours de route, nous avons eu droit à tout un cours (illustré d'exemples nombreux et magiques) sur le mouvement artistique et l'architecture moderniste de Gaudi, Domenech i Montaner et Puig i Cadafalch. Il s'est acharné à attirer notre attention, avec raison, sur une collection de magnifiques et fantaisistes résidences réalisées par des constructeurs moins connus mais tout aussi inspirés.
Quand est venu le temps de choisir le lieu du déjeuner, j'ai fortement défendu mon envie d'un "cordero asado", cet agneau rôti à la broche aussi typique de Barcelone que le "cochinillo" l'est de Madrid. Qu'à cela ne tienne, Mario connaissait (bien sûr) le meilleur restaurant de la ville pour l'asado. Nous lui avons fait confiance... et nous sommes retrouvés à la porte du même Salamanca où notre chauffeur de la veille nous avait menés vers la meilleure paëlla en ville. Décidément, tous les chemins mènent à Salamanque. Pas de regrets, car s'il n'y avait pas de cordero au menu, le cabrito asado qui le remplaçait était digne d'éloges.
À côté de ça, la journée même du premier janvier sera plutôt banale, passée en grande partie à recruter nos énergies à l'hôtel, dont nous sortirons à peine prendre l'air quelques minutes sur des Ramblas quasi désertes. Même pour le repas, nous nous contenterons d'un très acceptable buffet froid-chaud dans le restaurant chic (décor Philippe Starck ou apparenté) du rez-de-chaussée: huîtres, crevettes sautées à l'ail, ravioles tièdes au crabe et aux asperges, ainsi qu'une version "nouvelle cuisine" (faut le voir pour le croire) du pa amb tomatet.
Le lendemain, il pleut et le temps a fraîchi, ce qui limite quelque peu nos ardeurs touristiques. Azur évoque bien l'idée d'une seconde balade en taxi, avec pour objectif la Sagrada Familia, mais je sens que le coeur n'y est pas. Visiter un chantier de basilique simili-médiévale ouvert à tous les vents sous une bruine persistante n'est pas une perspective si ragoûtante.
Ce sera donc une journée à la Pepe Carvalho, dans une Barcelone grisâtre et morne à la Pepe Carvalho. Nous arrivons juste à temps à la cerveceria du quartier pour avoir droit aux derniers churros avec café "americano". Quelques pas plus loin se trouve la Central Catalana, immense librairie qui offre une assez large section française, très littéraire-ma chère. Pas de policiers ou de "romans de gare" à lire en vacances, mais Proust, Sartre, de Beauvoir, Camus, Lévy-Strauss, LeClézio et compagnie.
Nous nous réfugions finalement dans Jules Verne (Les Tribulations d'un Chinois en Chine, un des rares que je n'avais pas lus dans ma jeunesse), Cendrars (Emmène-moi au bout du monde) et les souvenirs d'enfance de Jorge Semprun (Adieu, vive clarté...). Tous bons à brûler éventuellement, dirait Pepe...
De retour à la Rambla, un gros bus rouge s'amène devant nous et sans plus réfléchir nous montons à bord. La ligne 59 traverse la ville, depuis le Paseo Maritimo jusqu'à la grande place Reina Maria Cristina, presque au bout de l'Avinguda Diagonal. Nous trouvons deux bons sièges à l'avant (plus confortables que ceux de Montréal ou de Paris), mais je cède bientôt le mien à une dame toute menue aux cheveux blancs qui me lance un "Gracias" incrédule en me fixant comme si j'avais perdu l'esprit!
Nous demeurons à bord pour le trajet du retour, que je consacre en partie à convaincre Azur d'aller manger (Pepe Carvalho sévit encore) à Los Caracoles, le restaurant mythique du Barri Gotic que fréquentait le détective (comme son auteur Vasquez Montalban). Nous descendons du bus après le Liceu et trouvons sans peine la rue Escudellers, torve et piétonne comme il se doit.
Los Caracoles est une façade étroite, dont la vitrine abrite un grill sur lequel tournent poulets, cochons de lait et autres lapins apétissants. Nous poussons la porte sur un décor classique et encombré: long bar sombre à gauche, garçons en blanc et noir qui s'affairent en se criant par la tête, groupe compact de clients qui patientent dans la fumée de cigarettes en buvant une bière ou un chato. La salle derrière paraît minuscule comparé à la file d'attente, mais c'est une illusion -- sans doute entretenue à plaisir. Derrière cette petite salle en contrebas il y en a une autre en longueur, puis une autre un peu plus grande et un peu plus haute à gauche, puis un ou deux salons privés à droite, puis un escalier menant à un espace beaucoup plus vaste (mais tout aussi vieillot) divisé en deux salles à l'étage. Et pour qu'il n'y ait pas de doute sur l'historicité de l'affaire, un affichage de lettres de cuivre ternies sous le double escalier menant aux WC proclame: "Los Caracoles - Casa Bofarull - fundada en 1835". La décoration d'azulejos et de murales naïves n'a sans doute pas été revue depuis.
La cuisine non plus. Rien au menu qui ne soit du plus grand rigorisme culinaire catalan, depuis les "cargols" (escargots) sauce tomate jusqu'au suquet (ragoût du pêcheur) en passant par la sarsuela, le bacalla a la llauna, la gamme des asados et des poissons a la plancha. Azur opte pour les escargots et une parrillada de poisson, moi pour des croquettes jambon-fromage (un autre classique) et le cochinillo, avec un penedes 2001 robuste et bien noir. Les prix sont conséquents, mais les portions pantagruéliques et délicieuses. Et dès que le garçon, tout juste un peu plus jeune que le restaurant, a compris que nous ne sommes pas du genre "menu du jour et carafe d'eau", il nous offre un service empressé. Plus un digestif maison pour faire passer de copieuses et très bonnes crèmes catalanes. Viva Pepe et son resto favori!
Même si elle m'avait fait jurer de rentrer en taxi, Azur reconnaît qu'une petite marche de santé s'impose après une telle bouffe, malgré le temps maussade. Nous coupons à travers la Plaça Reial presque déserte et rejoignons la Rambla dels Caputxins où nous trouvons un marchand de journaux bien équipé en périodiques français (dont Marianne), puis une boutique d'ordinateurs qui me fournit un lecteur de cartes-mémoire universel à 10 euros avec lequel transférer mes photos sur l'ordi d'Azur -- ou bien j'ai oublié d'apporter le câble idoine, ou bien je l'ai perdu en route.
J'avais bien projeté une tournée de tapas en début de soirée, inspirée par les étalages savoureux que j'avais aperçus en route, mais avec tout ce que nous avons mangé ce midi, plus la pluie qui revient par vagues, ma douce moitié a tôt fait de m'en dissuader.
Dernière péripétie de la journée, le roman de la SNCF se poursuit en prenant une nouvelle tournure tragico-comique. Dans un premier temps, j'ai été tout heureux de trouver sur Internet des billets sur un Corail direct Barcelone-Montpellier pour le retour. Mais y'a un hic. Le "fine print" du site TGV-Europe précise que la seule façon de récupérer les billets est d'aller les prendre à une agence de la SNCF. Ce qu'il ne précise pas, c'est que la seule agence dans tout le pays se trouve à Madrid, à une bagatelle de 500 km de Barcelone.
Interpellé par e-mail, un suave mais peu coopératif préposé au service-clients (si on peut appeler ça ainsi) domicilié à Bruxelles (!) m'explique que c'est bien la seule possibilité, et que ni lui ni personne n'y peut rien. Un second échange, sur un ton plus vif, donne exactement le même résultat. Barcelone-Montpellier en passant par Madrid, ça ressemble beaucoup au "22 à Asnières" de Raymond Devos, qui n'était joignable de Paris qu'en appelant New-York! Sauf que là, c'est pas une blague. Je ne vois pas d'autre solution que d'annuler les billets et d'aller à la gare de Sants en racheter à un guichet de la Renfe... en se croisant les doigts (a) pour qu'il y ait encore de la place et (b) pour que la SNCF ne s'acharne pas à débiter quand même ma carte de crédit.

7 janvier 2009

"Quand il neige sur Montpellier..." (air connu), tout le monde est surpris, nous les premiers. Ça fait 20 ans, nous dit-on, qu'on n'a pas vu pareille chose dans le coin. Trois grains de neige, passe encore, mais une vraie tempête -- enfin, n'exagérons pas, 10 cm et des poussières! -- , c'est rare. De quoi saupoudrer de blanc les palmiers et les haies de laurier rose sous notre terrasse et couvrir d'une jolie couche immaculée les voitures du parking et les toits de tuiles en face de chez nous.

J'étais parti faire les courses peu après midi, il faisait frisquet sans plus. Mais lorsque je suis ressorti d'Inno avec mon sac à roulettes bien chargé (Azur m'avait supplié, avec raison, de faire des provisions pour au moins quatre ou cinq jours), le froid était nettement plus sec et de fines paillettes de neige voletaient autour du tram bleu à la station Antigone.
Le temps d'arriver à la maison, c'était une vraie chute de neige, et de vrais flocons avaient remplacé les paillettes. D'en haut, un rideau gris-blanc voilait le paysage, certainement la première fois que ça arrive depuis que nous sommes installés ici il y a plus de quatre ans.
Il paraît d'après la chaîne météo que c'est encore bien pire à Marseille, dont l'aéroport est fermé et dont les écoliers sont en congé pour cause de bordée! Dans les garrigues derrière, on prévoit 30 cm et jusqu'à 70 sur les monts du Massif central et les contreforts des Alpes et des Pyrénées. C'est les skieurs qui sont contents! Ça serait arrivé un peu plus tôt, on aurait eu un Noël blanc. Dommage...
Cela dit, la fin du séjour à Barcelone s'est plutôt bien passée, mais paresseusement. Nous n'avons pas visité la moitié des choses que nous voulions voir -- notamment l'intérieur de la Sagrada Familia, et je suis allé seul admirer l'incroyable Palau de la Musica Catalana et jeter un coup d'oeil bien trop rapide au Musée d'art contemporain, avec ses splendides collections Miró et autres artistes catalans du siècle dernier.
Un seul repas exceptionnel, dans un autre haut-lieu de la gastronomie locale, El Gran Café, au centre de la vieille ville: superbe tortilla en entrée (ça se dit "truita" en catalan, curieux!) puis une délicieuse perdrix rôtie sur un lit de mousseline de pommes de terres légèrement gratinées. La partie la plus fascinante du repas, pris à la mezzanine de la belle brasserie style art nouveau "boiseries sombres, dorures, miroirs et vitraux", a cependant été de contempler sous nos pieds une mignonne niňa de trois ou quatre ans qui engloutissait avec un plaisir communicatif une immense platée de fruits de mer gratinés et de frites, refusant toute offre d'aide de sa mère ou de son grand frère. Et réclamant à grands cris son dessert une fois son assiette dûment nettoyée. Lorsque Azur n'a pu résister à l'envie d'aller la féliciter en sortant, au lieu de nous serrer la main, elle nous a tapé dans la paume avec l'aplomb et la vigueur d'un joueur de foot!
La veille du départ, nous avons gravi les flancs du Tibidabo jusqu'au bar Mirablau, qui offre sans doute une des plus belles vues de la ville du haut de ses fenêtres panoramiques. Seul problème, le barman ne voulait rien savoir de faire venir un taxi pour nous ramener au centre-ville. Qu'est-ce qu'il fait, alors, lorqu'il a des clients saouls? Il les jette en bas du cap? Il a fallu galoper une centaine de mètres à pied pour attraper un "Tibibus" qui, après une courte descente, nous a déposés à une station de taxis.
Mais c'était la soirée des Rois, célébrée ici avec une ferveur comparable à celle des Francofolies ou du Festival de Jazz à Montréal. Autant dire que tout le centre autour des ramblas était interdit aux véhicules. Donc le taxi nous a largués sur la Gran Via près de l'Universitat et nous avons eu droit à une balade plutôt agréable d'une petite demi-heure à travers une foule festive pour nous rendre jusqu'au Méridien.
En parallèle, l'échange de plus en plus absurde avec la SNCF au sujet des billets de train s'est terminé aussi mal qu'il avait commencé: on acceptait généreusement d'annuler les billets qu'on était incapable de me livrer... à condition que je paie une pénalité de 11,60 euros! Pas question, et je devrai sans doute les menacer d'une poursuite pour leur faire comprendre le bon sens... après avoir transmis l'histoire au Canard enchaîné, qui devrait s'en amuser: l'idée que nous aurions dû faire 1000 km (Madrid aller-retour) pour récupérer des billets pour un trajet de 400 km me paraît bien assez loufoque pour ça.
Heureusement, une fois achetés deux billets pour exactement le même train sans la moindre difficulté auprès d'une agence de voyages sur la Rambla, le voyage de retour, un peu plus de quatre heures sur un "talgo" franco-espagnol très confortable s'est bien passé. Il y avait même, cette fois, un wagon-bar-snack bien fourni en bocadillos, nous avions comme voisines deux dames volubiles qui ont lié conversation avec Azur, et l'arrivée a été d'une ponctualité parfaite.

31 décembre 2008

Épique, il n'y a pas d'autre mot pour le voyage en train Montpellier-Barcelone, qui aurait pourtant dû être une partie de plaisir.

En premier lieu, impossible d'acheter des places de TGV sur Internet. D'autant plus bizarre qu'avant de réserver l'hôtel (le Méridien des Ramblas récemment rénové, je ne voulais courir aucun risque), j'avais vérifié les disponibilités et que tout semblait baigner. Or une fois la chambre payée par carte, la SNCF s'est obstinée pendant trois jours à me répondre "Erreur technique, essayez plus tard" chaque fois que je faisais une nouvelle tentative de commande de billets.
En désespoir de cause, j'effectue une descente sur la gare Saint-Roch, où le chat sort du sac: c'est le réseau de réservation de RENFE (les "ferrocarrils" ibériques) qui est inaccessible. Ou bien il s'est planté, ou bien il n'y a plus de place sur le segment espagnol du parcours. On me répercute sur le bureau de la SNCF dans la vieille ville, où un préposé plus astucieux se lance dans une série d'acrobaties téléphoniques pour finir par m'avouer la triste vérité: tous les sièges de tous les trains directs vers Barcelone sont pris pendant tout le week-end... et la RENFE ne permet pas à ses homologues français d'effectuer des transactions sur ses trajets locaux et régionaux. Z'auraient pu le dire avant, non?
On fait quoi, alors? "Trois solutions possibles, me dit le secourable SNCFiste de la rue Saint-Guilhem. La première est d'aller à Marseille prendre un avion direct vers l'Espagne, comme dans 'reculer pour mieux sauter'. La seconde est d'emprunter un TER régional jusqu'à Port Bou, la gare frontière espagnole, où vous trouverez sans doute un train local sur Barcelone, il y en a une demi-douzaine par jour. La dernière est un TGV jusqu'à Perpignan, puis un autocar d'Eurolines pour le reste du chemin."
Poussé par mon mauvais génie, je choisis la seconde formule, en principe la plus simple et la moins stressante. 2h20 jusqu'à la frontière dans un TER moderne et confortable, puis deux heures d'autorail à travers les Pyrénées jusqu'à la métropole catalane, ça ne paraît pas si pénible.
Ben oui, vous m'en reparlerez. Quand nous montons à bord du TER à Montpellier vers midi dimanche, tout semble parfait. Nous trouvons deux sièges face à la marche du train dans un compartiment de quatre et de la place pour les bagages juste derrière. Mais c'est sans compter sur les hasards découlant du caractère ultra-local (douze arrêts) de notre tortillard.
À Frontignan puis à Sète, le wagon se remplit à craquer et il faut nous tasser pour faire de la place à un couple de retraités, plutôt sympa, qui ne vont qu'à Agde. Le pied, donc... en apparence! Parce que le gentil couple est bientôt remplacé par un Ibère sale et barbu, déjà sérieusement éméché, qui décide de nous adopter et dans le cours d'un monologue incohérent (et odorant) nous tend généreusement à tous les dix minutes une bouteille de plastique à demi remplie de liquide clair dans laquelle il puise abondamment lui-même. À en juger par l'effet, c'est pas de l'eau: nous hésitons entre vodka et chinchon, cet anis sec espagnol qu'en d'autres circonstances nous apprécions nous-mêmes.
Ses effluves sont tels qu'il fait, avant même la gare de Béziers, le vide dans notre section du train. Enfin, il tombe dans une somnolence éthylique et je fais signe à Azur: "On déménage", en faisant bien attention de ne pas éveiller notre encombrant co-passager. Hélas, juste au moment où nous nous faufilons dans le wagon suivant, elle me rappelle à mi-voix: "Tu oublies ton appareil photo!", ce qui est bien suffisant pour le faire cligner des yeux.
Résultat, dix minutes plus tard il se pointe, aussi hilare que chancelant, et vient échouer sur un siège voisin d'où il répand sur tout le secteur un nuage de tabac nauséabond en tentant, vainement, de se rouler une cigarette. Nouvel exode de nos voisins, notamment un groupe de jeunes italiens (ou corses?) engagés dans une furieuse partie de cartes. Nous les suivons avec armes et bagages. Deux fois encore, le même scénario se reproduit avec d'infimes variantes, jusqu'à un arrêt qui nous paraît curieusement prolongé dans la minuscule gare de Collioure, notre avant-dernière étape française.
Bof, nous disons-nous, il reste à peine un quart d'heure de route, on peut bien endurer. Oh yeah? Trois heures qu'on va rester là, quasiment à portée de fusil de notre destination, pendant qu'une escouade de plus en plus énervée de techniciens des chemins de fer se débat avec une porte automatique qui refuse de fermer. Or, nous explique l'un d'eux, tant qu'il y a une porte ouverte, le train ne peut pas bouger, c'est un nouveau mécanisme de sécurité programmé dans l'ordinateur de bord. Et tant que le train ne dégage pas cette voie, aucun autre ne peut venir nous récupérer pour faire le dernier bout de chemin. Vive l'informatique!
Le modeste terminal de transports routiers régionaux est bien sûr fermé jusqu'à demain. Un taxi, alors? La guichetière quinquagénaire et grisonnante de la gare me toise d'un air aussi incrédule que désolé: "Mon pauv'monsieur, un taxi à Collioure le dimanche après-midi du Jour de l'An? Vous rêvez! Mieux vaut attendre, ils vont bien le réparer, ce train."
Dans l'intervalle, on a entassé tous les voyageurs de la seconde rame du TER dans la première, dans l'espoir de découpler les deux et de continuer avec la partie encore opérationnelle du train. "No va", commente bientôt un de nos voisins espagnols. Redéménagement de tout le monde, cette fois dans la seconde rame, miraculeusement réparée. Et tout le long, notre aimable dégustateur de chinchon circule comme une boule de quilles folle d'un bout à l'autre de convoi, discourant et postillonnant à qui mieux mieux, jusqu'à ce que deux jeunes costauds, exaspérés, le saisissent (avec l'assentiment tacite du contrôleur) et le plantent d'autorité sur une banquette isolée.
Il est cinq heures passées (nous devions arriver à 14h20) lorsque nous parcourons un dernier tronçon d'une dizaine de minutes, pour nous arrêter pile à Cerbère, la dernière gare française. Et Port Bou? Un charmant fonctionnaire nous explique: "On ne va pas plus loin; un talgo espagnol va venir vous prendre dans une heure pour vous emmener de l'autre côté de la frontière. Mais à partir de là, cet express est complet; vous devrez descendre et trouver une autre solution pour poursuivre votre chemin."
"Oh hé ben bon", comme aurait dit Nino (Ferrer). Ou bedon "Y'en a marre", comme aurait dit Léo (Ferré), cité par notre vieille copine Renée Claude. N'oubliez pas que de tout ce temps, nous n'avons strictement rien mangé, les trains locaux, même français, n'étant pas reconnus pour leurs ressources gastronomiques. De plus, qui sait jusqu'à quelle heure le Méridien va garder notre chambre?
Résultat, c'est dans un très confortable (et tardif et coûteux, je vous dis pas combien) taxi que nous ferons les 163 derniers kilomètres jusqu'aux Ramblas, en dévorant de plutôt bons mais insuffisants sandwiches jambon-fromage-moutarde qu'un aubergiste espagnol compatissant a consenti à nous confectionner à la sortie de Port Bou. Tu parles d'un petit voyage pépère!
Par bonheur, la chambre, avec vue infinie sur les toits biscornus de Barcelone jusqu'au curieux clocher ouvragé de la cathédrale, est tout ce que nous pouvions désirer, et plus. Immense et confortable, bien insonorisée, elle donne sur le haut des Ramblas, entre la Plaza de Catalunya et le Palau de la Virreina, juste en face du secteur des marchands d'oiseaux. Sitôt les bagages déposés, nous sortons sur la petite allée derrière et dénichons un joli restaurant de tapas, Julivert Meu, sur la rue bien nommée du "Bonsuccès". Une poignée d'euros (vive la monnaie unique!) nous procure deux "chatos" de fino, du jambon sec, des asperges, du saumon fumé avec des poireaux vinaigrette, du chorizo piquant, deux gigantesques tranches de délicieux "pa amb tomatet" et un pichet de rouge maison honnête. De quoi bien caler une faim redevenue aiguë.
Retour, dodo jusqu'à tard dans la matinée, où nous faisons monter un modeste petit déj "continental" -- qui nous coûtera plus cher que le festin d'hier soir! Le Méridien catalan pratique sans vergogne les prix d'un palace parisien. Compris, à partir de demain ce sera le café du coin, où "zumo de naranja", churros et chocolat chaud tout aussi bons et copieux nous reviendront le sixième du prix.
Ensuite, journée de repos (il pleut de toute façon) juste entrecoupée d'une sortie pour un lunch excellent et folklorique au El Portalon voisin et un rapide détour vers le premier kiosque d'info touristique, situé à vingt pas. Pendant ce temps, en direct à la télé, les Israéliens massacrent sans pitié les misérables Palestiniens de Gaza, ce qui plonge ma compagne dans une déprime colérique et justifiée. Même vu des toits de Barcelone, le monde demeure injuste et imparfait.
Mardi matin, je laisse Azur dormir et sors prendre un double café solo-churros dès huit heures, au moment où la ville se met tout doucement en branle. Les rues sont encore presque vides de piétons. Au grand marché central de la Boqueria, dans un agréable brouhaha, les commerçants installent leurs étalages sous les immenses verrières: lapins et poulets vivants ou écorchés, coupes de viandes, charcuteries, jambons et épaules de porc "bellotta" ou iberico, vins et alcools, pains et pâtisseries, huiles et épices, etc. À côté, sur les étals du marché en plein air, les maraîchers balancent en sifflotant leurs cageots de fruits et légumes frais et vont écluser un petit blanc sec à l'un des deux ou trois bars ouverts en face.
Le soleil a percé les nuages et m'incite à la balade à travers le Barri Gotic. Dans les rues étroites et sur les petites places asymétriques autour de la cathédrale, les boutiquiers remontent leurs rideaux de fer et réaménagent leurs vitrines, tandis que de jolies femmes vives, élégamment vêtues, se pressent vers leur travail en tirant sur une cigarette. Ayant laissé l'appareil-photo à l'hôtel, je n'ai rien d'autre à faire que flâner les mains dans les poches, El Pais et la Vanguardia sous le bras. Pepe Carvalho serait fier de moi.
Vers 10h30, je ressors avec Azur prendre un second café-churros (est-il besoin de préciser que j'adore les churros), puis traverser la Plaza de Catalunya maintenant tournoyante d'un monde bigarré, dépassant la grosse masse claire du grand magasin El Corte Inglès, derrière lequel elle a rendez-vous au coiffeur-manucure-pédicure Instituto Francis... où personne ne parle français, pas même Francis en personne. Mais quand il s'agit de se faire servir, ma douce moitié peut être imaginativement polyglotte, si bien que lorsque je reviens la prendre vers 13h30, elle a tout le personnel à ses pieds (ou pendu au cou pour l'embrasser!).
L'instant semble propice à une bonne paëlla. Le premier taxi libre dans la file devant El Corte Inglès nous déconseille mon premier choix, un haut-de-gamme trop nouvelle cuisine à son goût. Il nous recommande plutôt le Salamanca, dans la Barceloneta (quartier du bord de mer reconstruit pour les Jeux Olympiques dans les années 80-90), et nous y emmène tout de go. Dans une des grandes rues menant à la promenade du Port, c'est une façade élégante, mais traditionnelle. Bon signe.
L'intérieur, chaises de bois sombre autour de tables couvertes de nappes de couleur, murs de crépi ou de boiseries chargés de photos de clients-vedettes chanteurs, comédiens ou toreros, confirme la première impression. De plus, pas un touriste à l'horizon, rien que des familles bourgeoises venues célébrer les Fêtes, du grand-parent à canne au bébé en landau.
Nous partageons une esqueixada, salade de morue dessalée crue, tomate, poivron et oignon, arrosée d'huile pimentée et accompagnée de l'incontournable pain aux tomates. Inattendu, mais très bon. Arrive ensuite une somptueuse paëlla classique dominée par un rouge demi-homard petit mais bien tendre. C'est sûrement la spécialité maison, au moins trois autres tables autour de nous ont fait le même choix, accompagné aussi d'un ribeira del douro rouge assez corsé. Et pour finir, des crèmes catalanes comme on les aime: brûlantes sur le dessus, onctueuses et fraîches en-dessous.
Retour aux Ramblas, achat de journaux français à l'entrée d'une librairie qui ne vend que des livres en catalan! Pas un bouquin en espagnol dans la place, nous affirme fièrement le commis-vendeur. Les choses ont bien changé depuis notre premier séjour sous Franco.
Le long de la promenade sont installées une bonne dizaine de "statues vivantes", dont plusieurs originales. Il y a un dieu grec en marbre, un soldat anglais de 14-18 en bronze, deux fées-papillons aux ailes translucides qui fonctionnent en tandem, une vieille dame (en cuivre) à petits gâteaux, un décapité ultra-réaliste dont la tête ensanglantée grimace et roule des yeux furibonds, deux cyclistes genre 1900, une sorcière plutôt inoffensive, un fantôme dans un coffre qui ne surgit que lorsqu'on lance une pièce dans sa sébille, etc. Gros succès auprès des enfants... et d'Azur, qui tient à se faire prendre en photo avec son favori, un Satan noir cornu aux immenses ailes de chauve-souris.
À l'hôtel, nous mettons un terme (à retardement) au banquet du midi par une lampée du coñac espagnol assez correct que j'avais acheté le matin dans une bodega voisine. Un des charmes de la chambre est qu'elle est équipée d'une mini-chaîne Bose pour iPod, ce qui nous permet de choisir notre musique -- d'autant plus nécessaire que la télé n'a qu'un canal en français (les répétitives infos continues de France 24) contre une demi-douzaine en allemand et presque autant en anglais.
Demain, c'est la soirée du Jour de l'an et des douze raisins, donc dodo hâtif pour recruter nos énergies.

26 décembre 2008

Nous avions prévu un Noël à saveur typiquement locale pour ces premières Fêtes de fin d'année passées à Montpellier: Messe de Minuit traditionnelle chantée en occitan, visite des crèches de santons, réveillon dans une auberge de la région, etc. Mais c'était compter sans la fatigue résiduelle du voyage en Afrique et l'attrait presque irrésistible de notre nid douillet de Port Marianne.

À cela s'ajoutaient des problèmes pratico-pratiques de divers ordres. Tout d'abord, impossible de faire réparer le Macbook "voyageur" rapidement, encore plus de faire débloquer nos iPhones pour utilisation avec les puces Orange. Dans le premier cas, le concessionnaire Apple était débordé de demandes d'entretien et n'osait rien promettre; dans le second, Apple et France Telecom se renvoyaient astucieusement la balle quant à la responsabilité, lorsqu'ils ne l'expédiaient pas outre-Atlantique chez Rogers (qui refusait bien sûr d'exécuter l'opération, surtout à distance). Enfin, une expédition à l'autre bout de la ville chez un bidouilleur marocain recommandé en cachette par un technicien d'Orange n'a rien donné: il n'avait pas encore le matériel ou les codes qu'il fallait pour tromper le "firmware" de nos téléphones dernier cri.
De plus, nos robinets de cuisine et de salle de bain faisaient des leurs, ainsi que le lave-vaisselle; j'ai perdu mon temps à tenter de dénicher un plombier capable d'une intervention rapide à ce moment de l'année. J'aurais sans doute dû aller en chercher un à Varsovie, ça aurait été plus efficace (allusion au thème du "plombier polonais" disponible et pas cher, récurrent ici dans la campagne présidentielle de l'an dernier).
Si bien que la période préparatoire aux Fêtes a été bouffée par ces trivialités sans que nous nous en rendions vraiment compte; nous nous sommes résignés à un réveillon "sans cuisiner" à la maison et à une Messe de Minuit à la télé. Donc le 23, nous sommes partis à la Foire de Noël tenue sur la Place de la Comédie, pour y dénicher quelques décorations de circonstance, du foie gras, du fromage, du champagne (Azur ayant décidé de braver ses difficultés de digestion dans ce domaine) et quelques alcools artisanaux.
En faisant nos achats au fil des nombreux kiosques animés et pittoresques, nous avons croisé le copain guitariste Fethi, à qui il a évidemment fallu, bière à l'appui, conter notre expédition africaine en long et en large, puis une vieille connaissance béké originaire de Martinique mais installé ici, Jean, fermement décidé à se faire inviter sur le Bum chromé l'an prochain (on verra?).
Malgré les contretemps, le réveillon a répondu à toutes les attentes, autour d'un plantureux plateau d'huîtres de Bouzigues et d'un Dom Ruinart rosé '98 -- qui s'est laissé digérer sans douleur --, complété par un superbe roquefort et des marrons glacés arrosés d'un tokay "5 puttyonos" au fabuleux parfum. Quant à la Messe, autant avouer que nous nous sommes vite lassés de la seule disponible à la télé, celle du Vatican. Dire qu'avec un peu de chance et de courage, nous aurions pu en entendre une "live" dans une jolie chapelle du Vieux Montpellier!
Tant pis, nous nous sommes consolés en écoutant de jolies musiques et en relisant les multiples messages de voeux arrivant par courriel de tous les coins de la planète, y compris un du Japon: c'était notre vieille connaissance Jimmy Yoshino, le fana des croisières Seabourn. Nous étions par ailleurs ragaillardis par la joyeuse perspective d'un Jour de l'An qui sera célébré en avalant les douze grains de raisin sur la Plaza de Catalunya de Barcelone. Décision de dernière minute prise dans une enthousiaste unanimité, Bums chromés obligent!