mercredi 17 décembre 2014

PKP ou pas?

L'arrivée en trombe du fils Péladeau sur la scène politique m'oblige à confronter plusieurs préjugés (et quelques certitudes) que j'avais, aussi bien que des doutes et des questionnements qui traînaient dans le fond de mon cerveau sans que j'en sois toujours conscient. Je les répartis ci-dessous en cinq têtes de chapitre relativement distinctes mais qui s'entrecroisent par moments. 
a) La «classe politique» et ses «Messies»: je demeure convaincu que faire confiance aux membres de la grande bourgeoisie rétrograde pour mener un pays moderne est une grave erreur. Qu'ils se nomment Marois, Legault, Couillard... ou même David ou Péladeau. Surtout, il faut se débarrasser de la dangereuse illusion que nous n'avons qu'à attendre que s'élèvent dans cette caste sociale privilégiée un ou des «sauveurs» magnanimes capables de faire le bien du peuple malgré lui et contre leurs propres intérêts personnels. 
Par contre, il est évident qu'une cause profondément passionnelle comme la souveraineté québécoise a aujourd'hui besoin d'un porte-drapeau charismatique à haute visibilité pour la relancer, pour galvaniser les énergies de ses partisans (souvent découragés par les échecs et les atermoiements de leaders précédents) et pour élargir le bassin des «croyants» jusqu'à en faire une majorité. Depuis l'échec de Lucien Bouchard, le camp souverainiste est en manque d'un tel personnage. PKP est-il à la hauteur du rôle? Il en a certainement la prestance, la conviction apparente, le statut de vedette incontestable du monde médiatique autant que de celui des affaires. Il a l'avantage supplémentaire de la jeunesse et de la nouveauté, alors que les autres «ténors de l'indépendance» sont tous d'une génération (ou même deux) plus âgés – ou alors d'une platitude et d'un manque d'entregent et de sex-appeal qui les disqualifient d'entrée. Enfin, sa fortune et sa célébrité déjà acquises semblent l'absoudre de l'accusation d'ambition personnelle qui entache la plupart de ses prédécesseurs (à l'exception probablement de Jacques Parizeau) et plusieurs de ses actuels rivaux, notamment Jean-François Lisée. Péladeau ne va pas faire la souveraineté à lui seul, mais il incarne certainement la meilleure chance, et de loin, de la remettre à l'ordre du jour; pour le reste, elle ne se réalisera que si une masse populaire en ressent de nouveau le besoin viscéral et la ressaisit à bras-le-corps comme nous l'avions fait dans les années 1970 puis au début des années 1990.
b) Les «héritiers» de la célébrité. J'ai toujours eu une énorme réticence à donner tout le crédit qu'ils semblaient mériter aux enfants de personnages archi-connus qui ont plus ou moins surfé sur la célébrité de leurs parents... ou sur l'héritage qu'ils en ont reçu. Pour un étonnant John F. Kennedy, il y a eu tant de Nelson Rockefeller, de George W. Bush, de Jean Sarkozy... Pour un Claude Brasseur, un tas d'Emmanuelle Béart, de Jane et Peter Fonda, de Liza Minelli, de Joe Dassin... Je ne dis pas qu'ils sont tous sans valeur, mais que si papa ou maman n'avait pas été là...
Dans le cas présent, je m'interroge. Pierre Karl n'est pas Pierre, même s'il a suivi ses traces... jusqu'à une rupture qui m'impressionne un peu et qui le décale nettement de son père, qui n'a jamais eu cette audace: celle d'abdiquer son rassurant bureau d'homme d'affaires pour une incertaine tribune politique. En même temps, il y a une continuité familiale dans la passion souverainiste, dans un paradoxal dévouement à la chose publique (mécénat, etc.), et probablement dans une perception instinctive et aiguë des occasions à saisir.
c) Gouvernants amateurs ou professionnels du Gouvernement: je continue à croire qu'on ne s'improvise pas chef ou même sous-chef d'une administration gouvernementale complexe comme l'est celle du Québec... et que trop d'exemples passés, même récents, ont démontré qu'une expérience dans le monde des affaires ne compense pas, au contraire: elle risque de provoquer de dangereuses erreurs de perspective.
Là où je suis tenté d'accorder à Péladeau le bénéfice du doute, c'est qu'il n'est pas venu dans l'arène avec la prétention de donner des leçons de gouvernement, mais en affirmant simplement sa volonté de défendre l'idée politique du pays; même dans le tohu-bohu d'une campagne électorale mal engagée, il n'a jamais cédé à la tentation de s'afficher — une posture qui est presque toujours conservatrice — comme «bon gestionnaire». Dans cet état d'esprit, s'il arrive au pouvoir, il pourrait être prêt à s'entourer de gens ayant plus que lui la connaissance et l'expérience de la chose publique et le sens du bien commun.
d) Grands principes et réalités pratiques: on va certainement reprocher au nouveau-venu son appartenance au milieu des affaires et le soupçonner d'avoir plutôt des idées de droite. Le danger est sans doute réel, et il est certain qu'à l'intérieur du PQ il faudra que l'«aile gauche», s'il en est toujours une, exerce une certaine vigilance au niveau des «grands principes». Il faut aussi composer avec la profonde pénurie d'idées politiques qui règne non seulement au Québec et au Canada, mais dans l'ensemble des pays «avancés». En revanche, il faut admettre que dans la mouvance progressiste des partisans de l'indépendance, il n'existe pas le début du soupçon de l'émergence d'une vedette populaire capable de faire avancer «la Cause»; si on rejette pour des raisons idéologiques la réelle opportunité qu'offre PKP, on se condamne presque sûrement à quelques décennies supplémentaires de frustrations... et de regrets.
e) À quoi sert l'indépendance: depuis au moins cinquante ans, le débat existe entre trois grands courants de pensée quant à la meilleure raison qu'il y a de faire du Québec un pays. (1) Le courant culturel: c'est celui du «Québec Français» et de l'unilinguisme officiel, de la Loi 101, de l'affichage, des écoles, de l'intégration des immigrants à la majorité, de la lutte au multiculturalisme, à la limite de l'anglophobie et de la priorité au «pur-laine». (2) Le courant politique: descendant du «Rendez-moi mon butin» de Duplessis et du «Maîtres chez nous» de Jean Lesage, c'est celui de la séparation politique d'avec le Canada, de «toutes nos lois et tous nos impôts», avec parfois une connotation bourgeoise plutôt conservatrice héritée des recrues créditistes et unionistes (qui ont quand même permis l'élection du Parti québécois en 1976), avec parfois une pensée plus progressiste insistant sur la nécessité de couper les ponts avec le Canada de plus en plus néolib et simili-américain de Stephen Harper, tendance qui s'est exprimée notamment dans le triomphe surprise du NPD québécois au dernier scrutin fédéral. (3) Le courant social, porté notamment par les enseignants, les syndiqués, les artistes et les intellectuels de gauche, qui voit l'indépendance comme la voie préférentielle vers l'édification d'une société plus progressiste et plus égalitaire.
Il est frappant que depuis son entrée dans l'arène, PKP s'est soigneusement abstenu de pencher dans l'un ou l'autre sens – particulièrement dans le second, celui qui aurait pu lui paraître le plus naturel. Ignorance, sagesse ou calcul? À mon avis, cela importe assez peu. D'une part, parce que le pays qui émergerait d'une victoire du camp indépendantiste ne serait pas forcément ni même probablement celui qu'imagine Pierre Karl Péladeau. Ce serait bien plus celui du compromis inévitable et nécessaire entre les diverses factions souverainistes, et plus loin encore, celui que voudrait l'ensemble de la population. D'autre part et surtout, insister pour mener un tel débat avant d'avoir réalisé la souveraineté, c'est clairement mettre la charrue devant les boeufs, diviser les forces et pratiquement garantir que l'indépendance ne se fera jamais. C'est ce qui me pousse à dire, malgré toutes les sympathies que je puis avoir pour une des trois thèses, «Mettons d'abord toutes nos énergies dans l'indépendance du Québec, sinon nous n'aurons jamais l'occasion de débattre utilement et de vraiment décider quelle sorte de pays nous en ferons».
C'est pour toutes ces raisons que, nonobstant toutes mes réserves et ce que j'ai écrit là-dessus il y a quelques mois, je pense que tous les Québécois qui croient à la souveraineté, peu importe pour quelles raisons, n'ont pas d'autre choix que de jouer la seule carte gagnante que le destin leur met en main, celle d'un appui massif à Pierre Karl Péladeau. Ensuite, on verra toujours.

samedi 13 décembre 2014

Merci, Monsieur Couillard

Je vais sûrement en faire sursauter plusieurs, mais en y réfléchissant objectivement, nous allons devoir bien des remerciements au Premier ministre Couillard et à sa brillante équipe.
a) Ils nous offrent une très pédagogique manifestation de ce qu'est vraiment la démocratie représentative. Parmi les principes fondateurs de ce système que les générations précédentes de politiciens avaient hypocritement dissimulés, l'actuel Cabinet libéral ne se cache pas pour pratiquer au grand jour les deux suivants: le droit des politiciens de gouverner comme ils le veulent une fois élus en se fichant bien des opinions et des volontés du peuple; le fait (précédemment affirmé au Fédéral dans un jugement de Tribunal en faveur de Brian Mulroney) qu'un gouvernement n'a aucune obligation légale de respecter ses promesses électorales ni son programme officiel. Ils illustrent aussi deux autres caractéristiques intrinsèques à la classe politique qui est une composante inévitable du système: la certitude que possèdent ses membres qu'ils connaîssent tout mieux que les citoyens ordinaires et même que les experts dans les différents domaines sur lesquels ils ont la mainmise; le degré auquel ils sont profondément inféodés aux milieux financiers dont ils partagent les idées et les intérêts.
b) S'il en était encore besoin, et bien mieux que ne l'avaient fait leurs plus timides prédécesseurs libéraux sous Jean Charest et surtout les plus «sociaux» péquistes de Pauline Marois, ils sont en train de réaliser une preuve supplémentaire que l'austérité à toute bringue (qu'on la qualifie ou non de «rigueur») n'est pas une solution à la crise: les coupes-sombres tous azimuts ne font rien pour réduire le taux de chômage, ni pour mettre fin à la stagnation de l'économie, ni même pour ranimer la confiance du milieu des affaires – à l'exception évidemment de la haute finance, qui en profite pour engranger des profits qu'elle ira prudemment investir ailleurs.
c) Ils font par l'absurde la démonstration que le peuple québécois tient toujours à son modèle semi-centenaire d'État-providence modeste mais bien implanté. Il est significatif que chacune de leurs attaques frontales contre les institutions et les pratiques existantes a soulevé l'opposition unanime et populaire des acteurs des secteurs concernés: santé, éducation, sciences, régions, monde municipal, organismes solidaires et coopératifs, parents de jeunes enfants, etc.
d) S'il persiste encore un peu, M. Couillard aura déclenché (contre lui-même, c'est vrai, mais ça c'est son problème, pas le nôtre) un magnifique mouvement de ressoudage d'une solidarité politique, sociale et culturelle québécoise que les deux dernières décennies avaient mise à mal, malgré le remarquable sursaut des «carrés rouges» et des casseroles de 2012.
Le hic, bien sûr, c'est qu'après son départ il faudra payer cher pour recoller les multiples pots cassés qu'il aura laissés derrière lui. Mais rien n'est jamais vraiment gratuit dans la vie, et comme dit le Renard au Corbeau, «cette leçon vaut bien un fromage sans doute»...

jeudi 21 août 2014

Futur, présent, passé...

En relisant et révisant le texte du blogue du tour du monde pour une éventuelle publication en journal de voyage, je constate un curieux phénomène: l'écriture sous cette forme inverse le cours du temps.
En effet, au moment où j'écrivais, les premiers chapitres étaient presque entièrement consacrés au futur: intentions, projet, préparatifs, attentes... La suite, rendus à San Francisco et surtout une fois en mer, était étroitement centrée sur le présent: visites, rencontres, incidents, impressions «à chaud». Et la dernière partie, depuis Singapour mais surtout après Jérusalem, regardait de plus en plus souvent vers le passé: rappel de séjours antérieurs, souvenirs, comparaisons avec de précédentes étapes, enfin réflexions sur ce que nous avions vécu, ce qui nous avait frappés, les gens et les lieux que nous avions aimés.
Alors qu'en parcourant le texte pour le retravailler ici et là, le temps reprend son cours normal: je commence par plonger dans le passé le plus lointain (en résistant à l'inévitable tentation de réarranger les évènements à la lumière de ce que j'ai su ou perçu par la suite). À mesure que j'avance, je pense de plus en plus en mode «présent». Avec pour finir un regard involontaire sur l'avenir: quelle forme le bouquin va prendre, comment d'éventuels lecteurs vont réagir, ce que nous pourrons donner comme suite à cette expérience unique (pour nous, du moins). 
C'est le cas en particulier pour les illustrations. En cours de route, j'ai pris quelques centaines de photos et, parallèlement, j'ai fait en direct ou de mémoire une quinzaine de dessins et esquisses plus ou moins réussis, et cinq ou six tableaux plus achevés à l'acrylique... dont je n'ai rien mis sur le blogue, en partie par paresse, mais principalement pour des raisons techniques d'accès Internet lent ou intermittent. Seuls les copains qui me suivaient via Facebook en auront eu un aperçu de temps à autre.
Mais en regardant tout ça après coup, je constate que comparé au texte et à mes souvenirs, il y a plein de trous visuels. Parfois les photos sont ratées ou ne traduisent pas adéquatement l'impression que j'avais gardée, parfois je n'ai aucune image ou presque... c'est d'ailleurs surtout le cas pour certains des moments qui nous ont le plus marqués: j'avais tendance à négliger ou même à oublier l'appareil, dans le plaisir de vivre pleinement l'expérience dans l'immédiat.
La solution, c'est sans doute de compléter par une quinzaine ou une vingtaine de nouveaux dessins et tableaux, réalisés principalement de mémoire ou à partir d'images trouvées ici et là — guides de voyage, documents, Internet. Mais en aurai-je le courage et la motivation? Pas si sûr...

samedi 9 août 2014

Marcel Proust dans le Bas du Fleuve?

Ce matin, à mon premier vrai déjeuner québécois depuis le retour de Paris, je suis tombé sur «ma» madeleine de Proust. En plein devant le Stade Olympique, au coin de Sherbrooke Est et de l'Assomption! 
Je me suis fait un grand bol de céréales semé de framboises, parfumé de sirop d'ėrable et arrosé de lait entier... et dès que j'ai mis la première cuillerée dans ma bouche, le mélange des goûts, des effluves et des textures m'a transporté enfant devant la rade de Trois-Pistoles à marée basse, barrée par le «quai d'en-dedans» tel qu'on le voyait alors de la galerie de notre chalet: une masse de bois détrempé verdi par les algues et argenté par le soleil et le sel, flanqué par des échelles aux barreaux de fer rouillé, couronné de madriers et de bittes d'amarrage sang-de-boeuf et d'une cabane orange coiffée d'un toit de bardeaux sombres et de la lanterne bicolore qui servait de phare secondaire. Échoués sur la batture de sable et de boue grise et noire au parfum âcre entre le quai et les brisants d'ardoise de la rive qui nous servaient de terrain de jeux, je voyais avec une totale acuité le petit voilier vert sombre et blanc du juge Gagné, notre verchères de cèdre émeraude et crème, le rondelet gris et brun Provencher à moteur diésel de «Charlette» Morency et une ou deux chaloupes de pêche et de chasse au loup-marin appartenant à des familles d'«en-haut de la côte». Plus loin, de «vagues rochers» arrondis, sans doute semblables à ceux du Plat Pays de Brel, semblaient errer entre la côte et les Îlets Leclerc au loin comme des troupeaux de moutons maritimes, cachant sous leurs manteaux de pustules de varechs brunâtres aux remugles iodés des grappes de belles grosses moules luisantes dont nous irions tout-à-l'heure remplir nos paniers pour un festin du midi mitonné dans une grande marmite gris-bleu sur l'énorme poêle à bois L'Islet ronflant et crépitant, chromé et émaillé.
Les framboises du déjeuner ne venaient plus du supermarché: mon frère Antoine et moi les avions cueillies, sauvages et poussiéreuses mais chargées de saveurs et d'odeurs un peu aigres, aux arbustes épineux qui bordaient le trottoir de planche descendant de la petite maison vieillotte à la grille grinçante qui nous séparait de la route de terre où passaient les lourds et grondants camions de bois de pulpe faisant le constant va-et-vient entre les goélettes qui se succédaient au «quai du large», les »cours à bois» qui entouraient le village et les hameaux forestiers sur le chemin de Squatec, »dans les terres».
Souvenir de goélette
Le sirop d'érable n'en était pas vraiment: c'étaient des copeaux dorés que papa raclait au besoin le matin avec un ancestral couteau de cuisine depuis le gros pain de sucre d'érable, dur comme du bois et sombre comme une peau d'ours, qu'il achetait au début de chaque été de la fermière qui nous fournissait aussi fruits et légumes pendant toute la saison. Quant au lait, il n'avait pas été versé pasteurisé, homogénéisé et glacé d'un carton plastifié, mais presque tiède d'une des pintes de vitre dont le laitier D'Amours, qui faisait encore sa ronde en voiture à cheval, remplaçait à chaque aurore les vides déposées le soir sur le pas de la porte par des pleines de lait entier cru, dont maman décantait soigneusement le collet de crème légère qu'elle conservait pour accompagner le café.
Au-dessus de nos têtes tournoyaient, sans trève et sans autre raison possible que le plaisir de jouer dans le vent que retroussait la montagne boisée derrière la maison, des bandes de goélands argentés dont les criailleries plaintives faisaient un étonnant contrepoint au vacarme impossiblement musical, comme d'un orchestre de xylophones devenus fous, des cordes de billots d'épinette et de sapin que les camions déchargeaient constamment là-bas dans les cales de bois franc des goélettes, avec un poudroiement odorant et lumineux d'écailles de résine séchée qui se mêlait de manière indissoluble à la poussière blanchâtre et irritante de la route et aux puissantes senteurs salines des battures à découvert.
Petit à petit, cette vérité prenante et enveloppante de la «madeleine» s'est dissipée, et je me suis réveillé dans l'irréalité de l'aube montréalaise, prisonnier des effets de l'âge et du décalage horaire.

mercredi 16 juillet 2014

Un dernier bout de Languedoc

Mentalement, nous avons déjà un pied à Montréal, même s'il nous reste une douzaine de jours à faire en France.
Les trois dernières semaines ont été plutôt paresseuses, la température alternant entre une dure canicule (36 à l'ombre pendant quatre jours) et un frais automnal (à peine 20 degrés venteux le jour, 12-14 la nuit), ce qui a sapé nos énergies.
Donc bien des heures de «couch potato» devant la télé, partagées entre un fascinant tennis de Wimbledon, plein de surprises et de très bons matchs, et un Mundial de football brésilien dont la phase préliminaire aura finalement été bien plus passionnante que les éliminatoires et la finale!
S'y ajoute ces jours-ci un chaotique début de Tour de France à vélo avec des étapes féroces (Flandres, Vosges, Alsace) courues dans un temps de cochon qui a causé une kyrielle d'accidents et forcé l'abandon de plusieurs vedettes, dont les deux récents vainqueurs Froome et Contador! Mais ce qui nous retient devant l'écran, au fond, ce sont les merveilleux paysages des régions françaises qui défilent vues des airs au hasard de chaque étape...

J'en ai aussi profité pour me remettre au dessin et à la peinture. Cette fois, c'est l'aquarelle qui m'intéresse et après plusieurs exercices d'école sans intérêt, j'ai réussi ce souvenir de Venise sous la pluie qui rend assez bien l'atmosphère particulière du temps et du lieu...

Entre-temps, la météo à Montpellier s'est réalignée sur la saison, nous incitant à mettre plus souvent le nez dehors. Mardi dernier, cela a donné une belle virée dans l'arrière-pays à Aniane, où le vieux copain Jean-Pierre Dréan nous a fêtés au champagne, au rosé-pays et à une savoureuse cuisine maghrébine — fournie par une boulangère-traiteur voisine — sur la terrasse de son nouvel appartement qui jouit d'une vue splendide sur les garrigues environnantes.
Jean-Pierre se porte pas trop mal, mais il a vieilli et ne se déplace plus qu'avec grande difficulté. Heureusement, ses voisines Monique Coste et sa fille Marine l'ont adopté et le chouchoutent avec assiduité. Ça lui permet d'avoir toujours la même joviale faconde et un admirable plaisir de vivre... incluant quelques excès!
Vendredi soir, autre sortie impromptue, aux Estivales. C'est une foire vespérale que Montpellier tient toutes les fins de semaine d'été le long de l'Esplanade qui prolonge la Place de la Comédie. L'allée menant à l'Opéra-Corum est bordée de kiosques offrant de l'artisanat, des produits fermiers, des dégustations de boissons et de nourritures du pays.
On achète des coupons donnant droit à trois verres de blanc, rosé ou rouge de faugères, corbières ou autre pic-saint-loup pour cinq euros, on passe à un des nombreux comptoirs proposant des plats cuisinés, des quiches et tielles (tourtes à la pieuvre, délicieuses) ou des fruits de mer de l'étang de Thau (plateau garni de 12 belles huîtres, 10 grosses crevettes et 12 bulots pour 20 euros) qu'on va s'asseoir pour déguster devant un des trois orchestres jouant en plein air — avec plus de verve que d'harmonie! — de la salsa, de l'occitan ou du rock.
Autour de nous, des bandes de jeunes, des couples de retraités comme nous, des familles avec gamins courant partout et bébé dans une poussette s'attardent sur les parterres et les margelles des fontaines, jusqu'à bientôt minuit. Aucune difficulté à trouver des amateurs pour terminer le plateau de mollusques dont nous avons mangé à peine plus de la moitié!
La veille, j'avais lunché dans un sympathique bistrot-terrasse, La Suite, au milieu de l'enfilade de places simili-antiques du quartier Antigone. La sole meunière (à 9,50 € !) était si réussie que j'ai voulu en ramener une à Azur, restée à la maison. La patronne m'a gentiment prêté une assiette avec promesse de la rapporter dans les jours suivants.
C'est ce que nous avons fait hier midi, nous attablant par la même occasion à l'ombre de la marquise en bordure de la place pour déguster des muscats, suivis d'une planche de charcuteries, d'une assiette de la mer et d'une goûteuse salade de gésiers de canard avec un rosé du pic-saint-loup étonnamment profond.
Et comme nous n'avions pas envie de rentrer, nous avons hélé un taxi en maraude pour une balade improvisée à Villeneuve-les-Maguelone, dont nous n'avons pu apercevoir que de loin la fameuse cathédrale en ruines, puis dans le typique paysage languedocien qui longe d'un côté les étangs salés bordant la Méditerranée et de l'autre les premières vagues de roc gris et ocre touffé de vert sombre des garrigues, jusqu'au vieux bourg partiellement fortifié de Frontignan, une des capitales du muscat.
Nous en avons ramené (en doutiez-vous?) deux muscats doux, un blanc sec, un rosé pétillant et un marc de muscat. Autre dégustation en perspective.
D'ici une semaine, on doit venir installer l'astucieux siège élévateur de bain dont Azur rêvait depuis des mois. Sitôt cela fait, ce sera le TGV pour Paris et Roissy, avec (la santé le permettant) des arrêts à Nîmes pour embrasser les Savonet puis à Montélimar pour taquiner les Euvrard dans leur terrier ardéchois.

Pendant ce temps, en Martinique, le Bum chromé va prendre le large sans nous pour suivre les péripéties du Tour des yôles à la voile. Il va également repartir fin décembre pour une douzaine de jours en mer avec une famille de vacanciers. Espérons qu'il reviendra en bon état pour nous accueillir à notre tour quelque part en février.

dimanche 22 juin 2014

Folie de jeunesse?

Hier soir, c'était la Fête de la Musique, diffusée directement par France 2 depuis une immense scène déployée au bout de la Place de la Comédie de Montpellier. De quoi nous inspirer un brin de folie... et nous faire oublier pour quelques heures que nous sommes vieux.
En conséquence, nous sommes partis comme des jeunes vers 19h par le tram bleu pour aller souper en ville. Négligeant la probabilité ou plutôt la certitude que la circulation tout autour de la place serait interrompue pour la soirée, y compris celle des tramways. Il a donc fallu rester à bord pour contourner le centre et descendre à l'autre bout, du côté des Beaux-Arts; de là, remonter à pied une interminable rue aux pavés inégaux à travers les vieux quartiers, bouillonnants de jeunes et d'orchestres en train de s'installer sur des dizaines de scènes extérieures, jusqu'à la petite Place Pétrarque. 
Là se trouve un de nos lieux de fête favoris, La Diligence, qui abrite sa gastronomie et sa remarquable collection de scotchs single-malt sous de fabuleuses voûtes gothiques de pierre dorée du 14e siècle et dans une cour intérieure ceinturée de trois résidences moyenâgeuses aux fenêtres géminées et aux arches drapées d'ombres mystérieuses. À mon avis le plus beau restaurant de Montpellier et un des plus beaux de France.
Installés sur des fauteuils de velours cramoisi autour d'une belle table ronde blanche et scintillante, ragaillardis par la présence de voisins italiens extravertis et gourmands, nous avons fait honneur d'abord à un muscat de st-jean de minervois et à un Balvenie single-barrel. Ont suivi une étonnante charlotte rouge et blanche au foie gras pressé et une tielle sétoise à la seiche, puis un filet de pagre poêlé au mélange de petits légumes et petits fruits et un carré d'agneau désossé enrobé d'anis, arrosés d'un pic-st-loup 2009 rouge, léger mais savoureux. Et pour compléter, un moëlleux au chocolat et un très bon plateau de roquefort-munster-brie.
Ce qui nous a mis en excellente forme pour redescendre la rue de la Loge à travers une foule festive jusqu'à une Comédie déja bondée de monde. Par chance, nous avons déniché deux «places assises» les pieds pendants le long d'un des quais de la station de tram hors service. Partout autour des familles entières, plusieurs avec des bébés dans les bras ou dans une poussette, et des bandes de copains et copines se déchaînant sur les rythmes tonitruants projetés par la scène à l'autre bout.
Disons que la musique n'était pas tout à fait dans nos goûts. La preuve, d'une dizaine de «vedettes nationales et internationales» présentées en fanfare par l'animateur Patrick Sébastien, pas un nom que nous connaissions sauf Yannick Noah, l'ancien tennisman devenu star du rock. Ça n'a pas empêché l'irrépressible Azur d'y aller de son numéro de danse tantôt avec un père de famille trentenaire rigolard, tantôt avec un jeune punk médusé...
Nous avons tout de même tenu le coup jusqu'à pas loin de minuit, avant de descendre le boul. Victor-Hugo vers la médiévale Tour de la Babote transformée en délirante disco. De là, un tram (version vieil or cette fois) nous a ramenés jusqu'au portillon de la résidence, serpentant à travers des quartiers en liesse dont les pavés résonnaient comme une seule gigantesque grosse caisse frappée par des centaines de maillets échevelés. Fête de la Musique ou fête tout court? Peu importe.
Le mois dernier s'est passé ultra paisiblement, sauf pour une sortie avec le voisin du dessous et des reprises de contact avec les copains français. Nous avons eu un gros moment d'inquiétude en constatant que le téléphone du vieil ami Dréan ne répondait plus — c'est rarement bon signe à nos âges, surtout que lui avait déjà été gravement malade deux fois depuis quelques années. Heureusement, son voisin chanteur de charme Roland Bertier nous a rassurés: Jean-Pierre a bien été de nouveau opéré, et il a dû déménager dans une résidence mieux adaptée à son état, mais il est toujours là. Nous irons le voir à Aniane avant de reprendre le chemin de Montréal d'ici quelques semaines.
Pour le reste, la bohème Marine des Savonet est rentrée en bon état de ses six mois de stage de peinture et dessin au nord du Vietnam (nous avons failli la rencontrer en mars lors de notre passage en croisière à la Baie d'Along); les Euvrard sont à Paris en attendant leur migration annuelle à la maison qu'ils partagent avec leur fils jazzman en Ardèche, Janine récupérant de son fascinant mais dur voyage en Palestine en avril.
Nous avons fait refaire le carrelage et le plafond de notre terrasse par un jovial et compétent artisan tunisien, qui nous a de plus fait cadeau d'un joli ensemble à salade berbère en forme de main de Fatma. Les tuiles plus claires donnent au balcon un véritable bain de jouvence. De quoi tenter même Azur d'aller s'y prélasser...
Enfin Raymond Marie, de Martinique, nous signale que le Bum chromé est en excellent état et sera loué par un client «corporate» pour la semaine du Tour des Yôles fin juillet. Sa femme Ginette — tout comme notre cousin Daniel — a attrappé la chikungunya, dont une épidémie douloureuse mais pas trop dangereuse (transportée par des moustiques vicieux) sévit aux Antilles... et vient de déborder vers la France.
On va essayer de filer d'ici avant de se faire piquer!

lundi 26 mai 2014

Un matin bleu Marine...

Je ne crois pas que la France vire vraiment à l'extrême-droite. Je crois qu'un nombre croissant de Français en ont assez que leurs élites politiques, droite, centre et gauche, ne tiennent aucun compte de leurs opinions et de leurs problèmes. Et en particulier que leur système social, favorable aux bas et moyens revenus, soit miné de l'extérieur par des décisions d'Eurocrates non élus, avec l'assentiment de leur gouvernement. À tort ou à raison, ils ont décidé qu'un vote pour un parti anti-européen et anti-Euro était la seule façon d'exprimer leur mécontentement, puisque tous les partis classiques sont d'accord avec l'orientation actuelle de l'Union européenne. Ils ne sont pas contre l'Europe en soi, mais contre l'Europe fonctionnarisée, ultra-libérale et maniaque de l'austérité qu'on les oblige à avaler. Hélas, il n'est pas du tout certain que les gouvernants, à Paris comme à Bruxelles, vont comprendre le message.
Pourquoi le désaveu en France est-il si tranchant? D'un côté, un Président et un gouvernement socialiste qui trahissent toutes leurs promesses de «réorienter» dans le bon sens une Europe qui, seule, a les muscles et les moyens de relancer l'économie au profit des peuples et non seulement des milieux d'affaires; leurs politiques locales étriquées ne peuvent donc qu'être inefficaces. De l'autre côté, une droite qui se déchire sur des «affaires» honteuses et des querelles d'ambitions, sans programme et sans idées autres que celles qui, pendant près de 20 ans au pouvoir, ont mené au marasme actuel. Une extrême-gauche irréaliste et indécise au discours vétuste, un centre assis entre deux chaises avec une demi-fesse sur celle de droite. Reste un parti d'extrême droite avec une orientation claire et des «solutions» simplistes et rétrogrades mais faciles à comprendre et répondant aux peurs d'un électorat émotivement tenté de regarder vers un passé plus prospère et plus glorieux. Pas étonnant qu'il fasse le plein des mécontents et des nostalgiques.
De toute façon, il n'y a pas qu'en France que l'Europe est remise en cause. Les Eurosceptiques de tout poil doublent leur députation, la plupart des partis au pouvoir et même des «partis de gouvernement» perdent sérieusement des plumes. Au profit des extrêmes qui peuvent aussi bien être de gauche (Grèce, Espagne) que de droite (France, Autriche, Danemark...) et même que du «tous pourris» (Italie). Il faut être aveugle pour ne pas voir là une conséquence directe, à retardement, du refus des «élites» de tout le continent d'entendre le fort avertissement des citoyens lors du rejet de la Constitution européenne il y a bientôt dix ans. La classe politique a choisi d'exclure les peuples de la construction de l'Union pour se soumettre aux diktats égoïstes des Allemands et des financiers, et cela revient la hanter. Les «anti-Européens» ne sont pas le problème, ils sont le symptôme d'une crise autrement profonde.

jeudi 22 mai 2014

Pourquoi ne pas «Googler» l'économie?

Un problème majeur de la réflexion économique est qu'elle se fonde sur des hypothèses (trop souvent idéologiques) développées à partir d'indicateurs pointus et d'informations partielles, qui ne tiennent jamais compte du tableau complet de la situation. De même, un argument clef en faveur de tout laisser décider par «le marché» est qu'un groupe ou un individu ne dispose pas des faits et des connaissances requises pour faire les bons choix. Cela pouvait se défendre autrefois, lorsque soit les données globales n'étaient pas disponibles, soit les outils pour les traiter et analyser n'existaient pas.
Or, sur ces deux points, les choses ont changé depuis une quinzaine d'années. L'avènement de l'Internet et son utilisation généralisée par les gouvernements et les entreprises ont suscité la génération ou la numérisation d'une masse gigantesque de data sur tous les aspects de la vie industrielle, commerciale et financière, une masse dont une très grande proportion est accessible à tous. Et l'incroyable montée en puissance de l'informatique fournit même aux individus des outils considérablement plus raffinés pour manipuler, trier et exploiter cette masse. Un exemple: les sites et moteurs de recherche permettant de trouver, dans une ville ou un pays, le meilleur prix pour pratiquement n'importe quel produit.
Le parallèle s'impose avec le traitement et la recherche des données générales sur l'Internet. Une seule entreprise, Google, est parvenue en quelques années, avec des moyens qui étaient limités et artisanaux au départ, à enregistrer et classer la quasi-totalité du contenu du Web. Une autre, Wikipedia, a su regrouper et traiter les informations de type encyclopédique de façon infiniment plus complète, plus à jour et plus accessible que n'importe quelle source d'information traditionnelle. Les deux offrent leurs services gratuitement à tous les utilisateurs à travers le monde.
Dans un tel contexte, qu'est-ce qui empêcherait qu'une opération du même ordre soit réalisée dans la sphère économique? Cela consisterait dans un premier temps à regrouper et analyser de façon neutre, non-sectaire, toutes les données d'actualité pertinentes, et dans un second temps, à numériser, classifier et traiter les séries historiques existantes partout dans le monde en remontant graduellement dans le temps. Le tout devant être placé dans un entrepôt virtuel unique, accessible à tous.
Les moyens requis sont sans doute considérables, mais les bénéfices à moyen et surtout à long terme sont tels que même le plus énorme investissement en matériel, logiciel et effort humain paraît dérisoire. Il suffit que le monde des affaires ou préférablement le secteur public international (FMI, Banque mondiale, OCDE) y consacre une fraction minime de ce qu'a coûté la dernière crise financière pour que des résultats tangibles en termes de diagnostics, de validation des approches macroéconomiques et de probabilité des pronostics apparaissent en quelques années, peut-être quelques mois. À tout le moins, l'exercice permettrait de jauger la pertinence et la crédibilité de l'ensemble des sources recueillies et de dresser un inventaire exhaustif des informations manquantes. Et il contribuerait à relativiser la confiance absolue envers «le marché» en offrant des critères objectifs pour déterminer où cette stratégie est efficace, et où elle doit être remplacée ou complétée par une approche plus directive.
Un avantage secondaire mais non négligeable est que les réponses impartiales ainsi obtenues pourraient résoudre au moins une partie des conflits idéologiques chroniques qui perturbent la réflexion sur l'économie et atténuer les «effets de mode» qui secouent et fourvoient périodiquement la confrérie des économistes. Dans bien des cas, en effet, ces aberrations sont dues essentiellement au fait que les partisans des thèses opposées ou dominantes se fient à des données incomplètes et à des méthodes d'analyse trop limitées. 
La publication récente de l'ouvrage de Thomas Piketty, «Le Capital au XXIème siècle», et son retentissement même dans des pays et des milieux normalement hostiles à ses façons de voir, montre le pouvoir et la pertinence d'une étude rationnelle de séries de données beaucoup plus vastes et profondes que celles qui étaient précédemment disponibles et utilisées. Le «phénomène Piketty» est un argument probant en faveur d'une «Googlisation» encore plus globale de l'information économique.

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Voir:
 «Googling the future?», The Economist, 16/4/2009,
 «Googling the WTO», Krzysztof Peck, Univ. McGill, 12/10/2011,
 «Using Internet Search Data as Economic Indicators», Bank of England Quarterly Bulletin, 2011 Q2

mercredi 14 mai 2014

Au moment de boucler la boucle...

À strictement parler, notre tour du monde se terminera le jour où, dans quelques semaines, nous débarquerons de l'avion qui nous ramènera à Montréal. Mais dans notre esprit, c'est l'arrivée à Montpellier la semaine dernière qui en a marqué la fin après quatre mois pleins. Car nous nous retrouvons «chez nous», dans nos meubles, nos affaires, nos habitudes, notre voisinage de copains et de connaissances.
Le retour de Venise s'est plutôt bien passé, même si ça ne s'est pas fait comme nous l'aurions préféré. Idéalement, nous serions rentrés tranquillement en train — express italien de Venise à Milan, puis TGV par le Midi de la France. Hélas, c'était irréaliste, les horaires ne concordaient pas et surtout, il n'y avait pas de trajets directs, mais une série de changements qui étiraient le voyage à plus d'une douzaine d'heures... avec presque obligatoirement une nuit d'hôtel au milieu. 
Nous nous sommes donc résignés à prendre l'avion jusqu'à Lyon (une heure et quart en mode économie sur EasyJet, un peu à l'étroit mais avec un personnel étonnamment sympathique) puis deux heures de train de la Part-Dieu à Montpellier. En chemin, nous avons découvert l'efficace service d'aide de la SNCF, une escouade de jeunes gens joviaux et disponibles en livrée rouge qui vous escortent, transportent et placent vos bagages à bord au départ, les récupèrent et vous déposent dans un taxi à l'arrivée. Gratuitement. Cela confirme ce que nous savions déjà: en Europe du moins, les voyageurs sont pas mal mieux traités dans les gares que dans les aéroports... pour lesquels on paie pourtant bien plus cher!
Une mauvaise nouvelle à l'arrivée, nos quatre valises qui devaient être livrées directement de Venise à la maison à Montréal sont bloquées par la douane canadienne à Dorval, pour une raison mystérieuse. Je suis encore à la recherche d'une explication, et surtout d'une solution pour les dédouaner.
Cela ne nous empêche pas de relaxer et de retrouver graduellement notre énergie après l'inévitable lassitude accumulée au cours d'un tiers d'année de vagabondage, si luxueux fût-il. Et de jouir des plaisirs si conviviaux du Languedoc, tout en cogitant et devisant sur nos meilleurs souvenirs et nos impressions générales.
Pour Marie-José, curieusement, le clou du voyage aura été la découverte de Colombo et du Sri Lanka, avec leurs beautés, leur mentalité chaleureuse et ouverte... Pour moi, c'est probablement Ho Chi Minh Ville (Saïgon) et le Vietnam jeunes et dynamiques, quoique Hong Kong, Sydney et Auckland ont aussi été de remarquables expériences. Nous plaçons hors-catégorie les charmes paradisiaques de Bali et des petites îles du Pacifique.
Mais ce qui m'a le plus frappé dans l'ensemble, c'est l'invraisemblable combinaison de jeunesse, d'énergie, d'optimisme et d'intelligence qui imprègne presque tout l'Extrême-Orient, de l'Inde jusqu'à l'Australie. Une réalité qu'il faut vivre «en direct» pour en apprécier la force et l'importance. Si l'humanité a encore un avenir malgré les conneries et les monstruosités dont elle se rend coupable, c'est là qu'il a toutes les chances de se trouver, bien plus que dans une Europe morose et routinière, un monde arabe empoisonné par l'Islamisme ou une Amérique de plus en plus frileuse et repliée sur elle-même. Et je pense de plus en plus que c'est tant mieux.
Aux lieux qui nous ont marqués, il faut ajouter les rencontres. Quelques co-voyageurs comme le vieux Tom et ses presque cent ans actifs et joyeux, le couple suisse amusant et sans prétention Esther et François de Neuchatel, les musiciens fanatiques de jazz Sam Dunn et Dimitri, nos voisins de cabine californiens Alex et Margaret, férus de peinture et de littérature, le couple francophile et cultivé Ron et Tom d'Oakland, que nous retrouverons peut-être bientôt à Paris... Quelques membres du personnel, le jovial échanson mauricien Alex, la serveuse Italienne experte en pasta Silvia, le Roumain Christian et le Floridien Ben, avec chacun ses efforts pour parler français... et son accent particulier. Et deux ou trois guides locaux d'exception, le charmeur Richard de Papeete, la Vietnamienne Maï faisant le grand écart entre son catholicisme et sa passion pour l'«oncle» Ho Chi Minh, l'Indienne Dilshad et sa connaissance des coins délicieusement secrets de Mumbaï...
Un regret enfin, qui vaut pour toute croisière, mais qui est encore plus flagrant dans un aussi long périple: des escales qui durent un jour ou deux, c'est presque inévitablement soit trop court, soit (plus rarement) trop long. Ou bien on est frustré de ne pouvoir explorer plus en profondeur une ville, un coin de pays fascinants, ou bien on piaffe en attendant de lever l'ancre d'un endroit qui nous paraît de peu d'intérêt. C'est comme le «menu dégustation» d'un bon restaurant... un échantillonnage qui ne vaut que si on peut plus tard revenir sur ses pas pour prolonger l'expérience.
Dans notre cas... il faudra voir à quel point l'âge et la santé nous permettront de le faire!

jeudi 8 mai 2014

Vivre à Venise

Santa Maria Formosa est un des grands «campi» du Sestier (quartier) Castello de Venise, une place publique typique et pittoresque mais peu fréquentée par les touristes. Une église trapue du même nom à campanile carré dans un coin, face à un petit canal traversé par deux ponts entre lesquels s'active un café-snack populaire; deux rangées opposées de belles maisons anciennes plus ou moins décrépites aux fenêtres à arcades romanes, gothiques ou mozarabes, au rez-de chaussée desquelles s'ouvrent des commerces (resto, pharmacie, banque, coiffeur, petite épicerie-fourre-tout...); un kiosque à journaux, une fontaine et un marché à ciel ouvert au centre; et à l'autre bout notre hôtel, le Ruzzini Palace, élégant palais tout blanc du 17e siècle avec une entrée principale à double porte de fer forgé surmontée de lanternes sur la place et une «porte de mer» sur le canal derrière.
C'est par cette dernière que nous sommes arrivés en water-taxi le matin du premier mai, après un débarquement étrangement cafouilleux. Les services habituellement impeccables de Seabourn avaient, semble-t-il, pris congé pour la Fête du Travail. Informations erronées, bus-navettes invisibles, plus d'un quart d'heure à pied chargés de bagages, sans aide ni indications claires le long de quais venteux et de parkings déserts, pour arriver à un ponton d'embarquement-taxi où le personnel local et les employés de la croisière ne s'entendaient bruyamment pas, et dans deux langues au moins, sur les façons de faire ou les priorités. Certains passagers qui avaient payé jusqu'à 400 dollars US pour le transport à leur hôtel ou à l'aéroport trépignaient de rage et d'impatience (non sans raison), ce qui n'aidait pas les choses.
Nous avons fini par trouver à l'autre bout des quais la jeune femme, gentille et efficace, de la société de «motoscafe» où j'avais réservé par Internet. Une dizaine de minutes plus tard, nos valises et nous avons pris place dans un confortable canot automobile de bois verni qui nous a promenés à travers une bonne moitié de la ville pour enfin nous déposer au mini-quai du Ruzzini. Après une courte attente, on nous a installés dans une chambre immense du premier étage, au plafond de poutres apparentes peintes en trompe-l'oeil et aux deux grandes fenêtres donnant sur la place. C'est ici que nous allions apprendre pendant quelques jours l'art raffiné de vivre à Venise.
Dès le premier midi, nous nous retrouvons — sur les conseils de l'hôtel — sur une banquette exiguë d'Al Mascaron, le parfait restaurant de quartier sombre et remuant d'une des étroites et tortueuses «calli» voisines. Immense et délicieuse salade de pieuvre et céleri, foie de veau à la Vénitienne et fritto misto de fruits de mer avec une carafe de (bon) rouge maison. Tout le monde nous dévisage; nous comprendrons plus tard que ce n'est pas en tant qu'étrangers, mais pour avoir commis le sacrilège de n'avoir pas pris l'incontournable «primo piatto» de pâtes, pour lequel le chef est renommé.
Retour sur la place pour la grappa. De temps à autre, l'espace est traversé par un troupeau de visiteurs entraînés au pas de charge par un(e) guide brandissant un fanion de couleur vive. Mais dans l'ensemble, il est facile ici d'oublier que Venise est une des grandes destinations touristiques de la planète, et de se laisser aller au charme de la flânerie. Assis à l'un des trois cafés, nous regardons les gamines et gamins poursuivre avec fougue leurs ballons de football auxquels le pavage inégal imprime des tracés erratiques.
Il y a aussi les jeunes couples poussant leurs bébés prospères dans des landaus cahotants; la dame toujours en blanc et noir qui promène à pas menus ses quatre pékinois (trois en laisse, un dans son cabas) dont elle recueille soigneusement les crottes avec une truelle de plastique mauve; le vieux monsieur en chandail et casquette  de tweed qui sort de la boulangerie tous les jours à midi pile, son pain rond sous le bras; la marchande de journaux dont les pantalons collants et les chemisiers flamboyants sont un défilé de mode permanent...
Dès le premier soir, comme nous allons passer commande au café le plus près de l'hôtel, un jeune homme à la table voisine nous prévient: «La bière est bonne, les apéros sont costauds. Si vous voulez manger, les sandwiches sont OK, mais ne touchez pas à la pizza», avec un geste du pouce éloquent vers la terrasse de l'autre côté dont c'est la spécialité.
Le lendemain, nous sommes partis en bateau-taxi rendre visite aux copains suisses de la croisière, qui avaient choisi un des hôtels proposés par Seabourn, le cinq-étoiles de luxe Luna Baglioni. Quand nous y sommes arrivés, nous avons ressenti un petit pincement de regret: l'endroit est magnifique, un palais aristocratique de la Renaissance donnant directement sur le Grand Canal et restauré de façon grandiose, tout en marbres et cuivres rutilants, tapisseries et tableaux anciens. De plus, il est à deux minutes de marche de la Place Saint-Marc.
Mais quand nous avons vu la clientèle... En grande majorité des étrangers riches et prétentieux, costumés et pomponnés (Esther et François, avec leurs jeans et vêtements sport pourtant d'excellente facture, juraient avec le reste), comme une sorte de bulle archi-touristique engoncée dans une Venise de cinéma! Après un verre chaleureux d'adieu avec nos amis, nous avons été soulagés de retourner à pied vers le terre-à-terre (si l'on peut dire) de Santa Maria Formosa.
Le jour suivant, la serveuse du petit déjeûner, toute la réception de l'hôtel, le waiter du café aux sandwiches et la pharmacienne nous appellent déjà par notre nom. Et je commence à connaître assez bien le labyrinthe environnant pour ne pas devoir sortir mon plan de Venise quand je vais au trou-dans-le-mur du marchand d'électronique de Calle Lunga de Sta Maria pour nous procurer un (génial) chargeur à quatre sorties pour iPod, iPad etc. alimenté par la curieuse prise murale triple italienne.

Entre-temps, nous avons ciblé, de l'autre côté du pont derrière l'église (six marches à monter, huit à descendre) au bout de la Ruga Giuffa qui mène vers San Marco, ce qui allait devenir notre table de prédilection. Le Giardinetto s'ouvre sur une salle de bar aux chaleureuses boiseries qu'on traverse pour s'installer à la vaste terrasse entourée de verdure et de brique antique qui lui donne son nom. C'est là que j'apprends, sans trop de douleur, comment s'ordonne un vrai repas vénitien. 
Il y a d'abord l'aperitivo, presque toujours un «spritz» bitter (Campari ou Fernet-Branca) ou plus doux (Aperol) accompagné d'antipasto — bruschetta, anchois marinés, portobellos grillés... Suit le sacro-saint «primo piatto» de pasta, qui peut être archi-simple: spaghetti aliolio (ail et huile d'olive) ou absolument décadent: tagliatelles noires à l'encre de seiches avec sauce aux écrevisses à la crème. Troisième étape inévitable, le «secundo piatto» principal, de viande ou de poisson, servi sans accompagnement sauf, parfois, une louche de polenta. Au Giardinetto, cela veut dire presque obligatoirement: la succulente anguille grillée toute nue ou l'escalope de veau maison (habillée de sauce crémeuse aux champignons et marsala), quoique le fritto misto de menu fretin enrichi de crevettes n'est pas sans mérite.
Le dessert, et ça se comprend, n'est pas obligatoire... mais tiramisu, crema caramel ou panacotta sont très, très difficiles à refuser. Et pour couronner le tout, un minuscule café si tassé qu'il est presque solide. Enfin, les coeurs bien accrochés ont droit à une transparente grappa du Frioul ou à une Vecchia Romana ambrée.
«Tout ça est bien beau, me direz-vous, mais qu'avez-vous fait à Venise à part manger?» Nous avons aussi bu, vous devez vous en douter. Et ce n'est pas tout. 
Suivant l'excellent précepte du Maréchal de Turenne («Tu trembles, carcasse...»), nous avons obligé samedi nos vieilles guibolles à arpenter une bonne moitié de la longueur de la ville, depuis la gare de Piazzale Roma jusqu'à San Marco. Cela a commencé dans ce qui avait tout l'air d'une trappe à touristes au bord du Grand Canal mais qui nous a servi, à notre ébahissement, un miraculeux risotto noir à la seiche avec un pichet de fin soave d'un jaune presque vert.
Nous avons remonté la Lista di Spagna dans une foule dense totalement vierge de Vénitiens (sauf les vendeurs de souvenirs et raccoleurs) jusqu'à San Geremia, où j'ai eu une amusante mais pas toujours compréhensible conversation multilingue avec un vieux peintre de paysages en série au pinceau étonnamment habile avec un bon oeil pour la couleur et la lumière, de qui j'ai fini par acheter une petite vue à l'huile d'une embouchure de canal — dont je me demande maintenant ce que je pourrai bien faire!
L'étape suivante au bout de la Strada Nuova a été une pause bière/San Pellegrino à une mini-terrasse où nos voisins étaient des Texans en vadrouille. 
Nous avons ensuite trouvé le tour de nous égarer dans un écheveau de ruelles et de campielli à l'épreuve de toutes les cartes et tous les compas. Avec l'aide de résidants compatissants mais pas toujours experts, avons abouti sur le magnifique Campo San Giovanni e Paolo, où l'orgueilleux condottiere Colleoni nous narguait du haut de son cheval. «T'as pas de quoi te vanter, bonhomme, ai-je réagi, toi aussi tu t'es perdu!» En effet, il avait posé comme condition pour son appui à Venise dans une quelconque guerre qu'on érige sa statue équestre «face à San Marco». Mais un doge farceur (paraît qu'il y en a eu) a tenu plus ou moins parole... en le faisant statufier devant la Scuola (confrérie) San Marco, où il campe encore, plutôt que la célébrissime basilique. 
Toujours est-il qu'en repartant, nous nous sommes encore fourvoyés pour finir, au lieu de Sta Maria Formosa qui se trouvait à deux rues et un pont de là, au beau milieu des pigeons de la Place Saint-Marc. Et Azur qui n'avait même pas un croûton rassis pour les nourrir!
Le gag final a été de découvrir que pour rentrer chez nous, c'était deux fois plus loin d'aller prendre le vaporetto que de le faire à pied.
C'est donc dimanche avant-midi qu'a eu lieu la grande excursion en bateau-autobus, avec quelques touristes, soit, mais surtout une masse de Vénitiens amoureux de  leur ville dont c'est un des passe-temps favoris. Du pont du Rialto, la Ligne 2 nous a amenés jusqu'à la Ferrovia (gare), d'où nous sommes repartis dans l'autre sens (Ligne 1) pour parcourir la totalité du Grand Canal jusqu'à Sta Elena, puis la lagune jusqu'au Lido. Impossible de parler du paysage qui défilait des deux côtés sans tomber dans tous les pires clichés touristiques... et impossible de se taire devant tant de beauté et d'harmonie surgissant d'une pareille cacophonie de formes, de styles et de couleurs. Là où Paris, Londres ou Vienne sont parvenues à leur élégance par un ferme embrigadement de leurs architectures, Venise a fait mieux encore en garrochant son imagination dans toutes les directions... avec un suprême instinct de la fusion des accords les plus discordants. 
J'ai pensé à un autre aspect, moins reluisant, de la réalité vénitienne dimanche en achetant, chez la marchande de journaux-gravure-de-mode, un exemplaire du Gazzettino, ce quotidien tabloïde que Donna Leon et son fictif «commissario» Guido Brunetti adorent détester... pour y trouver par pure coïncidence, étalés sur quatre pages, les ragots les plus outranciers sur le suicide avec son arme de service d'un policier de la Questura, possiblement à la suite d'une magouille mafieuse. Tout comme dans un polar de la Signora Leon!
Ce n'est que lundi que j'ai fini par visiter «notre» église, dont il faut avouer que face aux fabuleux trésors de ses rivales plus célèbres, elle n'offre pas un étalement de grandes merveilles... sauf le polyptique de Sainte-Barbe de Palma le Vieux (1473) et une Vierge avec Saint-Dominique de Tiepolo qui, à eux deux, suffiraient à faire la renommée d'un sanctuaire dans toute ville moins richement douée!
En soirée, nous sommes partis à pied vers San Marco pour un sympathique concert d'«opéra de chambre»: un petit ensemble à cordes accompagnait un duo soprano-ténor dans un pot-pourri d'airs fameux du répertoire, autour de pièces vocales moins connues de la gloire locale, Vivaldi. À la suite de quoi, comme de vrais Vénitiens, nous sommes revenus à pied par les rues mal éclairées, lampe de poche en main, jusqu'«à la maison» où passer une dernière nuit avant de refaire les bagages pour le départ vers Montpellier.
Ah oui, et nous n'avons, en cinq jours, pas mis le pied sur la moindre gondole!

mardi 6 mai 2014

Un point (presque) final

Tristesse et apothéose de la fin de croisière. Le matin du premier mai, Fête du Travail en Europe, nous sommes une soixantaine en robe de chambre à frissonner à la proue du Sojourn, à côté des marins qui préparent les aussières pour l'ultime accostage. Un verre de mimosa (champagne et jus d’orange) à la main, nous regardons un soleil de la même couleur se lever juste à temps pour illuminer les murs, les dômes et les tours d'ocre et de rose de Venise qui se reflètent dans le miroir bleu clair de la lagune. Un décor à la Canaletto pour la «Grande Finale» de nos quatre mois en mer!
Nous avons franchi peu avant l'aube la passe du Lido et, entre les bouées et les faisceaux de «pali» qui rythment tout l'espace marin autour de la ville, le remorqueur qui nous hâle longe lentement la rive des Jardins publics et de l'Arsenal vers le Palais des Doges. Face à l'embouchure de la Place Saint-Marc encore plongée dans l'ombre, nous nous écartons vers l'Île de la Giudecca toute de pierre dorée et de brique sanguine, dont nous empruntons le canal pour aller accoster en douceur à la Gare maritime.
Entre cette splendeur et celle d'Éphèse quatre jours plus tôt, les trois dernières escales ne pouvaient être qu'un anti-climax. Pourtant Corfou, puis Dubrovnik, deux des «perles de l'Adriatique», méritaient mieux.
Le trajet de Kusadasi en Asie Mineure à Kerkyra (le nom grec moderne de Corfou) a pris un jour et demi, le Sojourn étant juste un peu trop gros pour emprunter le Canal de Corinthe, qui coupe la Grèce en deux à son plus étroit. Nous avons donc navigué de petite île en délicieuse petite île à travers les Cyclades, avant de contourner les pointes dentelées du Péloponnèse.
Le chef-lieu de Kerkyra, Corfou, est une ville curieuse, mi-grecque, mi-vénitienne avec une pointe de saveur anglaise, le résultat d'une longue histoire de conquêtes et d'occupations. Une flottille de cars l'ont traversé à partir du port pour nous emmener quelques kilomètres plus loin au Palais Mon Repos, élégante résidence de l'impératrice Sissi d'Autriche et lieu de naissance du prince consort Philip d'Angleterre, enchâssé au coeur d'un jardin et d'un parc immenses.
L'intérieur, transformé en musée des somptuosités aristocratiques décadentes du 19e siècle, est fort bien préservé, mais l'extérieur est curieusement délabré, comme si l'État grec, qui en a hérité, n'avait plus les moyens de tout entretenir — ce qui, dans la situation de crise du pays, ne serait pas étonnant. Ses façades peintes et ornées aux airs vieillots et son belvédère surplombant la mer formaient cependant un remarquable fond de scène pour le buffet en plein air au champagne et aux hors-d'oeuvres locaux variés et abondants que nous avait préparé la croisière, malgré le temps un peu incertain. Mais tout compte fait, je me demande si nous n'aurions pas mieux fait d'aller simplement flâner à travers la ville, tout aussi intéressante à sa façon. Même parapluie en main.
Il pleuvait aussi des clous le lendemain matin à notre arrivée à Dubrovnik, à tel point que les excursions à terre ont toutes été annulées, ce qui ne s'était jamais produit depuis le début du voyage. Il a fallu mettre une croix sur la balade en téléférique et la vue panoramique de la côte croate promises. Ce n'est qu'en milieu d'après-midi que le ciel s'est assez dégagé pour que nous osions emprunter une navette à la sortie du paquebot, où nous avons eu la chance de croiser un des croupiers du Casino de bord, Serbe «ennemi» des Croates (et donc parlant la même langue!). Il nous a tenu compagnie en nous contant ses souvenirs de jeunesse — et de guerre — jusqu'à l'esplanade de l'extraordinaire bourg médiéval, dont nous avions gardé depuis bientôt douze ans un souvenir ébloui et que lui n'avait jamais visité, pour cause.
Pour nous, la fois précédente était la toute première escale de notre première croisière (à bord de l'«Azur») et tout nous paraissait merveilleux... avec raison dans le cas présent. Pourtant, la ville portait encore à l'époque des stigmates visibles de son récent siège par les Serbes («Bah! avait commenté notre guide local, fataliste, cette ville a été bâtie pour être assiégée.»), des cicatrices aujourd'hui totalement effacées. 
Nous n'avons eu ni le temps, ni le courage d'en faire de nouveau le tour — je pense surtout à ces cours intérieures aux escaliers baroquement tordus et décorés et à ces incroyables rues en volées de marches abruptes tout au fond —, mais nous avons du moins renoué avec la redoute et la tour à pont-levis qui en gardent l'entrée, puis avec la charmante place autour d'une fontaine à l'intérieur des murs. Il n'y avait pas cette fois-ci un ménestrel en costume et luth d'époque pour nous chanter la bienvenue... mais on ne peut pas tout avoir! En échange, j'ai acquis une odorante eau-de-vie artisanale aux herbes dont je me ferai une joie de vous donner des nouvelles.
Le prochain blogue vous parviendra sans doute de Montpellier... mais il vous parlera d'un séjour paisible mais plein de chaleur et de charme dans la Venise «populo» de Sta Maria Formosa.

samedi 3 mai 2014

Petite musique d'Éphèse

Pour le dernier «Évènement spécial» de la croisière autour du monde, Seabourn avait bien choisi son cadre. Samedi dernier en fin d'après-midi, deux cars nous ont emmenés avec les quelque 70 autres «survivants» du périple depuis le port vacancier de Kusadasi en Turquie jusqu'à ce qui sont sûrement les ruines gréco-romaines les plus grandioses et parmi les mieux conservées de l'Asie mineure: Éphèse. 
L'ancien port majeur de la Grande Grèce puis de l'empire romain est aujourd'hui bien reculé dans les terres. Comme bien d'autres (je pense à notre quasi-voisine camarguaise Aigues-Mortes), l'estuaire qui lui avait donné naissance s'est enlisé, notamment suite au déboisement intensif causé par les besoins de matériaux des chantiers navals, et l'antique plan d'eau est désormais une plaine partiellement marécageuse de cinq kilomètres. Il faut voir là-dessus ce qui a été une des lectures de chevet de mon voyage, «The Great Sea» de David Abulafia, sans doute le meilleur et le plus fascinant livre sur la Méditerranée après Fernand Braudel — et juste avant le délectable «Que sont les siècles pour la mer» de Max Gallo.
Les cars ont dépassé les restes imposants de l'immense amphithéatre (24 000 places) creusé à flanc de colline où Saint Paul avait, dit-on, prêché pour la première fois aux Gentils — sans autre succès que de se faire arrêter pour avoir troublé l'ordre public et transporter à Rome, d'où il a écrit, évidemment, son Épitre aux Éphésiens. Ils nous ont déposés à l'entrée d'une longue allée ombragée, au bout de laquelle nous avons pu circuler à la lumière du soleil tombant sur le forum, dans les rues pavées bordées d'anciens palais et de temples, pour aboutir à la cour de la Bibliothèque Celsius. Là, entre une façade romaine à arcs ornée de statues remarquablement restaurée d'un côté et un portique hellénistique à colonnes de l'autre, avaient été dressées des tables vêtues de rose et de blanc où chaque place était marquée par une grande assiette de vermeil. Dans le crépuscule orangé, un spectacle d'une beauté à vous laisser sans voix. Peu importe d'ailleurs, puisque tandis que nous prenions place, un trio d'instrumentistes installé dans l'entrée de la bibliothèque meublait très joliment le silence avec la «Petite musique de nuit». 
Nous nous sommes retrouvés assis avec deux couples, notamment des Japonais dont le mari ne parle pas anglais (ou si peu) et la femme est passionnée de peinture, en particulier d'aquarelle dont elle fait des paysages délicats, ce qui l'amenait à me bombarder de questions pertinentes et techniques sur l'acrylique et mes façons de peindre, surtout en voyage. Mais pendant un excellent repas entièrement composé de spécialités locales et de vins du Proche-Orient, cela donnait une curieuse conversation syncopée d'abord par les intermèdes musicaux (Schubert ayant succédé à Mozart) puis par des hiatus «linguistiques» où Mme Hara traduisait pour Monsieur et moi pour Marie-José; disons que ça manquait un peu de spontanéité, on se serait crus par moments à une table non de banquet, mais de pourparlers diplomatiques!
J'imagine que c'est le décor classique d'Éphèse (ou bien l'influence pernicieuse de Venise où nous avons maintenant débarqué) qui me pousse à faire aujourd'hui un blogue aussi «intellectuel», mais c'est bien fait pour ceux qui me reprochaient d'insister exagérément sur le côté gastronomique: vous ne saurez même pas ce qu'il y avait au menu, na! Et le naturel reviendra sans doute au galop...
Le souper s'étant terminé dans une obscurité trouée de lampions, nous sommes partis à tâtons rejoindre le reste des passagers du Sojourn, déjà bien assis sur une place en ruines transformée en salle de concert, où la soirée s'est poursuivie pendant une heure enchanteresse aux accents romantiques (Liszt et Tchaikovsky entre autres) puis modernes (Debussy) d'un bon orchestre de chambre dont la soliste principale était une remarquable flûtiste...
Nous ne risquons pas d'oublier Éphèse.

dimanche 27 avril 2014

Rhodes, sans Colosse ni Cousteau

Nous étions passés par ici il y a bientôt onze ans, à bord d'un paquebot beaucoup moins luxueux mais bien mieux nommé (le «Azur», bien sûr). Nous comptions parmi nos compagnons de route le médecin de bord (maintenant retraité) des expéditions du Commandant Cousteau, chaleureux méridional d'Aubagne plein de bonne humeur et d'anecdotes que ponctuait d'un rire claironnant sa compagne marseillaise. 
Nous nous voyions presque tous les jours, mangions et buvions ensemble et partagions bon nombre d'excursions à terre. Pas étonnant, dans ces conditions, que nous ayons été charmés par Rhodes, dont nos jambes plus jeunes avaient arpenté avec enthousiasme en leur compagnie la Vieille Ville crénelée et montueuse aux pavés inégaux. J'avais même écrit dans la lancée un poème évoquant le passé tumultueux de l'île et son célèbre colosse de bronze... sous la forme d'un sonnet classique, que j'ai égaré depuis.
Nous étions en conséquence un peu inquiets de retrouver Rhodes débarrassée des brumes flatteuses du souvenir et sans doute fortement touchée par la crise qui secoue la Grèce, particulièrement en ses régions les plus touristiques. Il n'y avait pas de quoi s'en faire. Rhodes «est toujours dans Rhodes» et n'a pas perdu un atome de son charme somnolent en cette magnifique journée juste tiède de la toute fin de son arrière-saison. 
Les vendeurs sont certes là, de bibelots peinturlurés par des Africains, de bronzes grecs antiques certifiés indonésiens, de nappes et napperons brodés à la machine, etc. mais elles et ils vous abordent avec une sorte de discrétion un peu paresseuse, quand ils ne vous laissent pas carrément venir. Il a fallu que je tâte une à une la moitié au moins des souples ou rêches éponges naturelles brunes et dorées d'un étal déserté de la promenade du port pour qu'un jeune femme en grande conversation avec une copine sur un banc voisin se lève et s'approche: «Ça vous intéresse? Les grandes sont à huit euros, les moyennes à deux... (elle jauge mon sac à dos un peu déglingué) euh, trois pour dix euros.» J'achète, évidemment.
En quittant le paquebot, nous avons été interpellés en français teinté de belge par un chauffeur de taxi. «Vous allez en ville?» Paul est effectivement né à Bruxelles d'un père grec qui a fini par ramener sa famille ici et qui vit toujours à près de 80 ans dans un village du sud de l'île, «pêchant chassant pis dansant» comme le Caillou-la-Pierre de Vigneault. Il allait nous promener jovialement pendant plus d'une heure dans la nouvelle (mais jolie) ville de Rhodes et sa périphérie — la Vieille Ville, piétonne et motocyclée, lui est interdite.
Après qu'il nous ait déposés, nous avons commencé par nous perdre non sans plaisir dans les ruelles souvent anonymes voisines de la Porte de Saladin. Mais désespérant de retrouver la taverne renommée de fruits de mer Romios, dont nous avions gardé si bonne mémoire, nous nous sommes bêtement rabattus sur le plus pimpant des restos rencontrés au coin d'une place. Erreur «touristique» par excellence. D'une terrasse aux trois-quarts vide, on nous a placés à la table sans doute la plus venteuse, on nous a servi des ouzos sur glaçon (au singulier) mesurés au microlitre et on nous a proposé une rondelette «cigala» (langouste grecque) de plus d'un kilo pour un prix que n'aurait pas dédaigné le plus chic des écaillers de Paris.
Comme nous hésitions, le garçon est revenu, l'air navré: «Je m'excuse, celle-là vient d'être vendue à une autre table. Mais j'en ai une autre un peu plus grosse... et un peu plus chère?» — «Combien?» — “Seulement 25 euros de plus...» Nous avons mangé du poisson grillé.
Si Azur a bientôt décidé de rentrer à bord digérer son coûteux mais assez correct repas, il en fallait plus pour me décourager. J'ai passé deux bonnes heures à tournicoter dans les dédales du pittoresque quartier juif, autour de la mosquée turque, près de l'église et des rues presque secrètes du voisinage arménien, tous ces vestiges remarquablement vivants d'un passé aussi long qu'hétéroclite et violent. 
Je suis revenu monter la rue «Ippotôn» que longent les sept médiévales auberges (une par pays d'origine) des antiques Chevaliers de Rhodes jusqu'à la place ensoleillée où se dresse la façade du magnifique Château des Grands-Maîtres de l'ordre, que j'avais jadis parcouru d'un bout à l'autre. Je suis repassé devant la venelle de bijoutiers où j'avais acheté pour Azur le premier vrai bijou que je lui offrais au lendemain de ma retraite, une élégante et minimale parure ciselée d'or et de platine — qu'elle n'a que bien rarement portée avant d'en casser récemment le collier.
Et comme la première fois, je suis remonté à bord en me disant qu'une seule journée ici, ça ne suffit pas, qu'il faut absolument que nous revenions un jour y passer au moins deux semaines de vacances.... Oui, mais quand?

samedi 26 avril 2014

Détour à Jérusalem

Pâques sur le Canal de Suez a été marqué par un repas qui est devenu une tradition à bord: le Galley Market, un luxueux buffet «de restes» proposant en principe tout ce que contient le garde-manger du navire à la veille de l'arrivée dans un point majeur de ravitaillement. Les entrées froides, amuse-gueule et desserts sont étalés à profusion sur de longues tables à travers la grande salle du restaurant principal, alors que tous les plats chauds sont offerts directement dans les cuisines derrière, où les passagers sont libres de circuler, assiette en main, se servant à même les casseroles, poêlons et marmites. L'atmosphère est festive et les choix beaucoup plus variés que sur les menus habituels. 
Ce dimanche-ci, par exemple, nous avons eu droit à des mezze de pois chiches, d'aubergines et d'herbes hachées en même temps qu'à une mousse de foie truffé, à un bon jabugo espagnol accompagné de cantaloupe juteuse et à un joli plateau de fruits de mer — moules, pinces de crabe, queues de langouste, petites coques, tronçons de pieuvre — suivis entre autres d'un porcelet rôti à la broche avec gratin dauphinois ou choucroute et surtout de délicieux crabes sans carapace en tempura avec nouilles transparentes ou grosses frites belges. Sans compter une trentaine au moins de desserts de toutes sortes et, ô merveille, un livarot bien mûr, coulant et puant à souhait («Ça sentait trop fort, on n'a pas osé le proposer au menu», avoue le chef) dont je me suis délecté en me fichant bien des regards torves aux tables voisines.
De quoi nous faire patienter à travers Port Saïd et l'extrémité orientale de la Méditerranée, en attendant l'arrivée à Ashdod mardi matin. De là, des cars bondés ont transporté la quasi-totalité des voyageurs vers Jérusalem. 
On a beau être prévenu par les photos et la littérature, la vue de la campagne israélienne verdoyante est un choc après les passages désertiques en Péninsule arabique et en Jordanie et le long des rives égyptiennes généralement dénudées. En même temps, on ne peut s'empêcher de remarquer le caractère superficiel de toute cette verdure. Les champs sont trop exactement carrés, les bosquets sont plantés selon un schème trop bien calculé, l'irrigation est omniprésente, la roche et le sable affleurent à la moindre occasion. On a l'impression qu'il suffirait d'un accident humain ou d'une modeste catastrophe naturelle pour mettre à mal cette savante écologie et permettre au désert de reprendre ses droits.
Ce sentiment est encore plus marqué quand on se trouve soudain devant le site spectaculaire de Jérusalem, dont les murailles patinées et les blocs de maisons et d'immeubles de pierre dorée caressés de soleil et encadrés d'arbres verts semblent prendre d'assaut un troupeau compact de collines plus ou moins escarpées, clairement issues d'un sol nu et aride. Et malgré ses prétentions sécuritaires, la laide cloison de béton surmontée de barbelés qui serpente capricieusement à travers le paysage pour diviser les secteurs juifs et arabes ne fait rien pour rassurer.
C'est mon voisin californien Alex qui a trouvé la meilleure formule pour ramasser ce que je ressens: «Jérusalem, et Israël en général, c'est un monument tragique à ce que la passion religieuse peut faire de plus extraordinaire... et de plus atroce.» D'un côté les sols pierreux transformés par un effort défiant la raison en jardins, forêts, vergers et pimpants villages fleuris; de l'autre la palpable paranoïa nourrie de haine et de méfiance sectaire qui, au hasard d'un changement de quartier et d'alphabet, d'un détail de costume ou de comportement, pourrit soudain l'atmosphère qui, un moment plus tôt, semblait paisible.
Ce porte-à-faux schizophrène, nous en sommes directement victimes aujourd'hui même: pendant que le rutilant car de tourisme nous balade à travers les splendeurs historiques ou modernes de la métropole des trois grandes religions monothéistes, notre chère amie Janine Euvrard, juive mais vigoureusement pro-palestinienne, vit une toute autre réalité de l'autre côté du «Mur de la Honte» chez sa copine Carole à Ramallah, pourtant distante de quelques kilomètres à peine. Et ni elle, arrivée directement de France en Palestine, ni nous, entrés par un port israélien, ne pourrons traverser la frontière (pourtant officieuse) pour nous retrouver! Il nous faudra attendre Paris dans un mois ou deux...
L'Israélienne grisonnante qui est notre guide fait un peu maîtresse d'école en nous récitant des chapelets de faits instructifs et positifs mais plutôt secs. Cependant, ici et là, son discours laisse percer une angoisse d'une tout autre nature. «Notre prospérité, dit-elle à un moment, est belle à voir, mais artificielle et fragile. Elle vient en bonne partie de l'étranger et n'est réelle que pour une partie de la population; le reste, surtout les jeunes, ont de la difficulté à vivre et sont bien conscients que ça ne pourra pas continuer éternellement comme ceci, toujours en bordure d'un précipice.» Et un peu plus tard, comme une voyageuse l'interroge sur les fameuses «colonies» implantées de force dans des zones qui devraient être palestiniennes: «C'est évident pour la majorité de la population qu'il faudra bien en venir à un accommodement vivable à long terme avec nos voisins arabes, que ce soit par deux États séparés ou autrement (mais comment?). Et que pour y arriver, il devra y avoir des concessions, donc ne pas créer des barrières et des obstacles irréversibles. En même temps, les gouvernants que cette même population persiste à réélire semblent vouloir tout faire pour figer la situation et empêcher le moindre rapprochement. Et je pense que ça doit être pareil dans l'autre camp...»
Un constat troublant, qui ne peut pourtant effacer l'admiration qu'on est contraint de ressentir devant le spectacle d'un pays qui ne cesse de se construire à la force du poignet. Paradoxalement, les chantiers et travaux qu'on voit partout, les grouillements de grues, de bulldozers, de camions chargés de matériaux, au lieu de l'enlaidir, confèrent au décor une vigueur opiniâtre qui est d'une étrange mais véritable beauté.
Somme toute, même bien trop court — nous ferons demain l'impasse sur Haïfa, trop épuisés par la longue tournée d'aujourd'hui—, ce passage imprévu en Israël «valait le détour».


vendredi 25 avril 2014

Revivre Petra

«Revenir d'exil comporte des risques Comme remettre une aiguille dans un vieux disque», chantait Richard Desjardins... et c'est exactement l'état d'esprit dans lequel nous étions à la veille d'un retour très attendu, et un peu craint, à Petra. 
Tout avait pourtant bien commencé à l'entrée de la Mer Rouge. Nous avons doublé la pointe d'Aden et traversé le détroit de Bab El Mandeb juste au coucher d'un soleil splendidement rouge à l'ouest sur une mer toute calme. Et comme je me tournais pour redescendre du pont du 10e à notre cabine, j'ai aperçu à l'Orient juste en face, sur la côte tout juste perceptible du Yémen, un spectacle encore plus glorieux: un lever de la pleine lune immense, parfaitement ronde et orangée qui se détachait tout doucement des collines violettes au-dessus de dunes jaunes sombres tachetées de végétation olive. Je n'ai pu m'empêcher de coller aussitôt la photo sur un message Facebook, en même temps que j'en faisais un croquis rapide en vue d'un tableau à venir.
Après deux longues journées à remonter la Mer Rouge au milieu d'un flux ininterrompu de cargos et navires de toutes tailles et de toutes provenances, nous sommes arrivés au port d'Aqaba, seul débouché maritime de la Jordanie, au fond du golfe du même nom. Sitôt débarqués, un car climatisé nous a emmenés pendant deux heures sur la longue et spectaculaire Route du désert, qui serpente dans un grandiose panorama de montagnes déchiquetées rouges et noires, entre lesquelles se glissent des langues de sable caillouteux ocre.
L'ancien village de Wadi Moussa, porte d'entrée vers le site archéologique de Petra, s'est transformé depuis notre premier passage il y a neuf ans en une ville-champignon touristique qui a bien du mal à préserver un peu de son charme somnolent. 
Nous rappelant le long et difficile chemin en pente qui descend au défilé du Sib, nous avons attendu patiemment qu'on nous trouve une carriole plutôt inconfortable, qui nous a brinquebalés au rythme d'un canasson lymphatique jusqu'à l'antique cité troglodyte en cahotant sur des pavés inégaux, entre les murailles tourmentées du long et étroit défilé aux teintes délirantes, du jaune vif au violet en passant par tous les orange et rouges imaginables.
En débouchant sur la place du Khasnah, nous nous sommes trouvés non pas dans l'impressionnant espace lumineux de notre souvenir, mais au milieu d'un véritable bazar où les étals de camelote plus ou moins artisanale se juxtaposaient aux chameaux accroupis et aux troupeaux d'ânes sellés attendant les promeneurs, dans un brouhaha de milliers de touristes bigarrés se prenant les uns les autres en photo dans des poses figées et répétitives.
Azur, découragée (et secouée par la demi-heure en carriole), s'est assise sur un banc voisin, refusant d'aller plus loin. J'ai décidé de poursuivre tout de même, malgré le vacarme et la chaleur, parcourant à pied la dénivellation assez raide au moins jusqu'au théâtre romain et aux tombeaux royaux un kilomètre en contrebas.
En cours de route, s'est produite dans mon esprit une espèce de transmutation, où j'ai soudain perçu touristes et brocanteurs non pas comme des intrus agaçants, mais comme une réincarnation des Nabatéens, les habitants originaux de la cité. Au lieu d'une ruine bien conservée, celle-ci est redevenue pour moi une ville vivante, parcourue et animée par la foule de commerçants et de chalands volubiles qui devaient constituer sa population il y a deux mille ans! Je les voyais entrer et sortir des temples et habitations creusés dans les rochers aux couleurs fantasques, dans une joyeuse bousculade rendue d'autant plus sympathique que je les habillais (sans doute bien à tort) des pittoresques djellabas et burnous rayés dont affublait ses personnages le dessinateur et peintre écossais de l'ère victorienne David Roberts, de qui je venais d'acheter un recueil de gravures dans le souk à l'entrée. 
Une illusion qui m'a tout à coup rendu la visite non plus pénible, mais enchantée, entièrement différente de notre première expérience il y a bientôt dix ans. Même d'occasionnelles rencontres avec d'autres passagers ou membres d'équipage du Sojourn n'ont pas vraiment troublé ce surprenant rêve éveillé, qui s'est poursuivi pendant une bonne heure, notamment tout au long du marchandage d'un poignard damascène au manche incrusté d'os de chameau, jusqu'à ma remontée vers la place du Khasnah (le merveilleux Trésor aux élégantes colonnes et frontispices rose orangé), oú m'attendait patiemment Azur.
En revenant sur Aqaba en autocar après un lunch banal au chic Mövenpick Hotel du village, nous nous sommes arrêtés à un belvédère-cum-boutique de souvenirs où l'on nous a servi champagne et caviar; heureusement, il suffisait de tourner le dos aux étalages pour contempler la stupéfiante plongée dans une vaste vallée désertique et ombreuse qui s'étendait jusqu'à un cirque de montagnes à l'horizon.
Le lendemain, nous avons repris la navigation sur la Mer rouge pour pénétrer enfin dans le Canal de Suez, en route vers la Méditerranée et la dernière étape majeure de notre périple. À notre grand étonnement, nous nous sommes retrouvés charmés, comme si c'était la première fois, par le décor d'interminables dunes scintillantes de soleil, parsemées de petits ports animés, dont nous n'avions pas gardé le souvenir. Ici et là des postes de garde aux sentinelles armées et des amas de ferraille noircie tordue en des formes fantastiques rappelaient que ce Désert du Sinaï avait été, il n'y a pas si longtemps, un immense et sanglant champ de bataille entre Israéliens et Égyptiens. Derrière nous, de minuscules barques de pêche aux flancs criards semblaient s'amuser à danser sur les vagues produites par les sillages entrecroisés des nombreux navires qui montaient et descendaient le canal à la queue leu-leu.
Petite déception... et consolation certaine: contrairement à ce qui était prévu au départ, nous ne ferons pas escale en Égypte, où la situation politique est jugée trop explosive pour notre sécurité, mais effectuerons plutôt un détour vers Israël. Ce qui veut dire des escales à Ashdod (le port de Jérusalem) et Haïfa, que nous ne connaissions pas.

mercredi 23 avril 2014

Souvenirs quasi somaliens

Les cinq jours en mer se sont déroulés sans incidents, en bonne partie par calme plat. Nous avons longé le sud de la Péninsule arabique, contourné la pointe d'Aden puis remonté la Mer rouge le long de l'Égypte puis de la Jordanie. Nous étions accompagnés par quatre gardes armés à bord, convoyés une partie de la route par des vaisseaux de guerre et surveillés du haut du ciel par un ou deux hélicoptères de combat. Nous ne souhaitions certainement pas de mauvaises rencontres, mais après ce qui nous était arrivé la dernière fois que nous étions passés dans les parages, la question devait se poser.
Pour ceux qui ne nous suivaient pas à l'époque, j'entr'ouvre la page des souvenirs. C'était à l'aube du 5 novembre 2005. Nous dormions encore sur le Seabourn Spirit, qui naviguait au large du Yémen, en route vers Mombasa, Kenya. Soudain, à 5h45, le système de PA du bateau claironne un message en anglais qu'Azur, première éveillée, ne comprend évidemment pas. Elle me pousse du coude, se lève et tire les rideaux de notre hublot panoramique: «Leclerc, viens voir, il y a un drôle de petit bateau qui nous suit de près!»
Drôle, en effet. À pas plus de 200 mètres de notre flanc, c'est un canot de 7-8 mètres poussé par un puissant hors-bord et transportant cinq hommes en jeans, plusieurs le torse nu, le visage à découvert. Un qui pilote, un qui communique avec un talkie-walkie, un qui tient une kalashnikov sur sa hanche, un qui dresse une perche au bout de laquelle est attaché un grappin, et un dernier qui pointe sur nous ce qui ressemble fort à un lance-grenade chargé.
Je me dépêche de prendre une photo (ratée!) puis suggère: «Je pense qu'on ferait mieux de fermer les rideaux...», quelques secondes avant que nous entendions un «boom!» puissant et sentions la coque du navire vibrer juste au-dessus de nous. Une grenade, sans doute.
Le haut-parleur de bord s'active de nouveau: «Ici votre capitaine, nous sommes serrés de près par trois embarcations inconnues qui semblent avoir des intentions hostiles. Tous les passagers doivent se préparer à quitter leurs cabines, les membres d'équipage doivent suivre les consignes de sécurité d'urgence.»
En moins d'une dizaine de minutes, les quelque 180 passagers à moitié endormis sont convoyés vers la grande salle à dîner du 3e et invités à s'asseoir sur le sol, loin des fenêtres, tandis qu'à l'extérieur on entend des crépitements intermittents de mitraille. Des membres d'équipage, courbés en deux, distribuent du thé et du café et s'efforcent de calmer les rares crises de panique qui se manifestent.
Toutes les dix minutes environ, le capitaine (un quinquagénaire norvégien barbu et flegmatique) reprend le micro pour nous informer calmement et précisément du déroulement des événements, contribuant fortement à réduire la tension et à prévenir toute hystérie. Nous apprendrons plus tard qu'il a vécu tout l'épisode nu-pieds, en pyjamas, et que pendant qu'il parlait, la passerelle où il se trouvait était la cible de tirs nourris — heureusement mal ajustés — de fusils-mitrailleurs.
Comme il n'y a aucune arme à bord, les officiers se servent des lances d'incendie et de l'assourdissante corne de brume pour décourager les pirates de nous aborder, tandis que le capitaine fait zigzaguer le paquebot en piquant droit au large, créant une forte houle qui déstabilise les petites embarcations. Son calcul, astucieux, est que les hors-bord sont plus rapides que nous, mais n'ont qu'une réserve limitée de carburant. Quant à leur base d'opérations, un vieux cargo, il est nettement plus lent. Donc, s'il peut les tenir à l'écart tout en s'éloignant de la côte, ils devront bien finir par lâcher prise sous peine de tomber en panne sèche.
C'est ce qui se produit après un peu plus d'une heure, les assaillants rebroussent chemin et nous pouvons remonter à nos cabines tandis que le Spirit poursuit sa route non plus vers Mombasa (où nous n'irons jamais), mais vers les Seychelles où nous passerons une semaine de farniente éhonté à attendre que le navire soit réparé.
Il y avait dans la coque trois ou quatre trous de la grosseur d'un poing, dont un dans le mur d'une cabine (heureusement inoccupée) au-dessus de la nôtre, et l'Observation Bar vitré du dernier étage était totalement saccagé par des salves de mitraillette — les tireurs l'avaient sans doute pris pour le poste de pilotage, situé juste au-dessous...
La nouvelle a fait la «une» de tous les journaux et télévisions du monde: c'était la première fois dans l'ère moderne que des pirates tentaient de prendre à l'abordage un navire de passagers. Dès le lendemain, nous étions inondés d'appels et de courriels de parents et de copains, tous voulant savoir comment nous étions, et bon nombre nous suppliant de rentrer illico au bercail. Mais il n'en était pas question, les fatalistes que nous sommes n'ayant pas été plus affectés que ça par l'aventure — et la suite voisine de celle jadis occupée par son idole Ava Gardner attendait Azur pour une semaine de luxe et volupté au justement célèbre Raffles Hotel de Singapour à la fin de la croisière. Y'a pas un pirate, somalien ou autre, qui allait l'empêcher de vivre ça!

lundi 14 avril 2014

Aux confins de l'Arabie

Faire escale à Oman, c'est effleurer un monde particulier, quasi lunaire, où les réalités quotidiennes n'ont que bien peu en commun avec les nôtres. Celui de la Péninsule arabique dont il constitue la rive méridionale, au-delà de l'immense et quasi infranchissable «Quartier vide» désertique qu'il partage avec ses voisins saoudiens et yéménites.
Le quai de béton sans trace de vie où nous accostons à Salalah, deuxième ville et premier port du pays, est d'une blancheur aveuglante sous un soleil matinal déjà brûlant et éclatant, et parcouru de tourbillons de poussière à mi-chemin entre tornade saharienne et poudrerie hivernale québécoise. Arrivent peu à peu, pour saisir et fixer nos amarres, des ouvriers en combinaisons orange d'une seule pièce qui ont des airs de scaphandres spatiaux, d'autant que plusieurs d'entre eux ont le visage voilé d'un foulard sombre et les yeux couverts de lunettes noires.
Une caravane bigarrée d'autocars hauts sur pattes surgit pour nous attendre à quelques pas de l'échelle de coupée, avec un guide en burnous clair et bonnet cylindrique plat à l'attention devant chaque véhicule. Le nôtre, qui doit avoir la cinquantaine, se présente: Rachid, ancien travailleur du désert recyclé dans le tourisme, heureux époux en secondes noces d'une quadragénaire Russe convertie à l'Islam... et rencontrée sur l'Internet!
Nous traversons rapidement la périphérie de la ville portuaire plate et blanche pour suivre une autoroute peu fréquentée qui serpente entre des collines brûlées en route vers, apparemment, nulle part. Ici et là quelques bâtiments isolés puis, immanquablement, l'exclamation jaillit un peu partout dans le car: «Regardez! Des chameaux!» tandis que s'arment les appareils-photo. Rachid se met à rire: «Ne vous en faites pas, si vous ratez ceux-là, vous en verrez bien d'autres.»
La route se termine effectivement nulle part: sur un rond-point devant le promontoire ocre qui barre le bout d'une interminable et large plage de sable doré où viennent mourir de longues vagues d'un bleu-vert photogénique aux crêtes immaculées. À notre droite, des dizaines de petits pavillons de tissu plastique luisant, visiblement inoccupés. À gauche, sur la rive même, un café aux airs de blockhaus dont la vaste terrasse n'abrite que quatre ou cinq clients. Sur semaine, explique le guide, il n'y a généralement personne ici, sauf en juillet et août, quand les Arabes des pays voisins viennent y chercher un relatif refuge contre les chaleurs infernales (50 degrés, parfois plus) de l'intérieur.
La plupart de nos compagnons de voyage grimpent la rampe qui ceinture la falaise jusqu'à des «trous de souffleur» dont la marée montante fait jaillir des panaches d'écume. Quelques-uns d'entre nous, qui avons vu ce spectacle ailleurs (aux Antilles, à Hawaii, en Australie...), nous contentons d'un thé à la menthe à la terrasse.
Après l'inévitable pause-photo, nous repartons en serpentant dans les creux des collines, qui deviennent bientôt des monts escarpés et dénudés, entre lesquels s'enfoncent des ravins souvent désertiques sous un ciel d'un bleu implacable. Pour plusieurs, c'est le premier contact avec la dure et prenante majesté du désert. Pour moi, c'est une heureuse replongée dans les souvenirs de la route des oasis marocaines et du Grand Sud algérien de Tamanrasset.
Au bout de trois-quarts d'heure de montée, nous arrivons à notre seconde étape: la montagne de plus de 800 mètres que couronne le Tombeau de Job, millénaire pélerinage fréquenté aussi bien par les Juifs (sauf les Israéliens, interdits d'entrée en Oman) et les Chrétiens que par les Musulmans. Derrière une sobre petite mosquée, le site est d'une belle simplicité. Un édicule cubique couvert de tuiles bleutées mais sans ornements, flanqué d'une petite cour, protège une dalle enfoncée dans le sol et recouverte d'un tapis vert brodé d'or. À l'entrée s'alignent les douzaines de paires de chaussures des visiteurs.
Dans le jardin de la mosquée et le stationnement attenant, flânent une demi-douzaine de chameaux minces et élégants, qui viennent curieusement mais amicalement renifler les touristes en train de rembarquer.
Tandis que nous redescendons vers Salalah, Rachid nous instruit sur l'étrange sort des chameaux omanis — qui sont en fait des dromadaires. Il en existe trois espèces, les roux les plus communs que nous croisons partout, les «chameaux de course» d'un prix stratosphérique qui sont élevés spécialement à grands frais pour leur vitesse, et les noirs, plus grands et plus endurants mais en voie de disparition, qui étaient les montures traditionnelles des guerriers des tribus du désert.
«Les chameaux, poursuit-il, ne sont pas des animaux sauvages mais appartiennent tous à un propriétaire spécifique, comme les chevaux. Chaque famille en a au moins un, souvent plusieurs. Ce sont des bêtes extraordinaires, d'une résistance et d'une frugalité légendaires, qui ont été pendant des siècles et des siècles un élément essentiel de la vie des Arabes surtout nomades. Ils étaient montures, bêtes de trait, bêtes de charge, guides dans le désert. Leur chair nous nourrit, leur lait nous abreuve et nous réconforte. Même leurs excréments peuvent servir de combustible.
«Le drame, c'est qu'ils ont de moins en moins place dans nos existences modernes, sédentaires, équipées de résidences urbaines, d'automobiles et de camions, alimentées de supermarchés et d'importations. Nous n'avons plus d'espace où les garder... et les jeunes générations ne veulent rien savoir de les élever, de les nourrir, de les brosser et de les entretenir. Si bien que nous sommes obligés de les abattre par milliers...»
Entre-temps, le car est arrivé à notre prochaine destination, le souk à l'encens. Celui-ci, secrété par des arbustes poussant à l'état sauvage dans les collines du voisinage, a longtemps été à l'origine de la légendaire prospérité d'Oman. Il était vendu littéralement à prix d'or pendant des millénaires à des acheteurs d'Égypte, de Mésopotamie, d'Israël (la Reine de Saba chérie par Salomon était prétendûment de la région), puis d'Inde, de Chine, de Grèce, de Rome et de Byzance. À la fois parfum, cosmétique et médicament, il jouait un rôle important dans les cérémonies de maintes religions — dont l'Église catholique de notre enfance.
Maintenant produit dans plusieurs régions du monde et supplanté ici par d'autres industries (gaz naturel, pétrole...), il continue de faire vivre quelques centaines de commerçants installés entre le centre-ville et le port dans un souk modernisé, mais dont la tradition veut qu'il soit toujours à l'endroit même où se déroulait le même négoce il y a trois mille ans!
Pendant que nous revenons à travers la circulation beaucoup plus dense vers notre navire, Rachid complète son topo sur l'Oman d'hier et d'aujourd'hui. C'est un royaume héréditaire relativement paternaliste et prospère, où la présence d'un Parlement élu et d'un système de sécurité assez généreux semble assurer une paix sociale plutôt stable: éducation gratuite jusqu'à l'université, régime de santé universel, retraite à 60 ans pour tous ceux qui ont travaillé au moins quinze ans... mais pas d'assurance-chômage et une justice sévère et expéditive.
Les femmes ont plus de droits que dans la plupart des pays voisins (notamment ceux de conduire une voiture et de sortir seules), mais les traditions et les règles religieuses maintiennent dans les structures familiales et sociales un tribalisme anachronique et patriarcal. Les familles étendues partagent un même toit (ce dont témoigne la taille considérable des habitations, même chez les gens modestes), les fils adultes étant pratiquement forcés de demeurer chez leurs parents même une fois mariés et pères à leur tour, tandis que les filles, à leur mariage, échangent leur famille pour celle de leur mari.
C'est presque avec soulagement que nous quittons cet univers particulier et assez rigide pour le confort et le laisser-aller américains du Seabourn Sojourn. Nous y passerons les cinq prochains jours en haute mer jusqu'au fond de la Mer Rouge et du Golfe d'Aqaba, où nous comptons bien revoir les antiques merveilles de Petra.