samedi 14 avril 2012

Côté Jardin

D'une pierre deux coups. Nous avions promis qu'aussitôt le décalage horaire résorbé, nous irions bouffer chez nos copains Yveline et Mistouf Mathias, fanas de poisson frais et de recettes inventives -- et passionnés de politique. Comme nous devions aussi renouer avec les amis Chantefort, nos irremplaçables voisins du 4e, nous avons décidé de combiner les deux.
Samedi dernier, nous sommes donc descendus d'un étage prendre l'apéro -- et quelques tapas, André étant non seulement un aficionado des corridas, mais un ibérophile convaincu -- avant de nous pointer du côté du Stade Philippidès. Les Mathias ont pris en charge depuis quelques mois le Jardin de Saint-Jaumes, salle à dîner d'une résidence de retraites de luxe, installée dans une superbe maison bourgeoise au milieu d'un parc le long de l'avenue de ce nom.

Un décor modernisé, bien différent de leur ancien resto chouchou l'Arboisie, face à la gare, mais la même cuisine irréprochable à prix doux. Azur a pris la soupe de poissons de roche, j'ai accompagné les Chantefort dans l'entrée signature de Mistouf, la "brandade de morue en habit rouge" (qui lui avait mérité une toque dans le Gault et Millau à l'époque). Ont suivi des poissons grillés juste à point, daurade et loup, et une ultra-légère poêlée d'encornets arrosés d'un de ces super rosés que produit la région. Pour terminer avec les fabuleux desserts d'Yveline -- nous lui avons apporté du sirop d'érable, j'ai hâte de voir ce qu'elle va concocter avec ça!
Sitôt que Mistouf a pu se libérer de la cuisine, ils sont venus s'attabler... et parler politique. Comme la plupart des Français de gauche, nos copains sont fascinés par l'"électron libre" Jean-Luc Mélenchon, mais en même temps ils restent traumatisés par le Syndrôme Jospin: en 2002, le candidat socialiste avait été éliminé au premier tour de la présidentielle par l'extrême-droitiste Le Pen (au profit ultimement de Jacques Chirac). Ils ont peur que la fille de ce dernier fasse subir le même sort à François Hollande cette fois-ci.
À mon avis, ils n'ont rien à craindre, l'ex de Ségolène Royal étant solidement installé dans le duo de tête... et les électeurs ayant clairement l'intention de se débarrasser à tout prix de leur hyper-président Sarkozy. Mais ça ne les empêche pas de s'inquiéter et de lorgner vers un "vote utile" qui est loin de les passionner.
J'ai remis à tout le monde des exemplaires imprimés et reliés maison de mon "Refaire le monde", mais en me doutant bien qu'ils n'y mettront pas le nez avant la mi-mai. En période électorale, nos amis ici (surtout les intellectuels) ont l'oeil braqué sur l'intérieur de l'Hexagone, et une forte tendance à oublier que le reste du monde existe. Pourquoi, semblent-ils penser, est-ce que je m'obstine à me pencher sur des trucs aussi secondaires que les indignados, le Printemps arabe et Occupy Wall Street, alors que Sarkozy a un tout petit point d'avance sur Hollande dans l'avant-dernier sondage? Sans compter que la campagne est d'un ennui indicible, et totalement divorcée de la réalité. Bah, il faut bien les prendre comme ils sont.
Je vais quand même envoyer des manuscrits imprimés à Janine Euvrard, qui promet de les faire circuler chez des éditeurs parisiens susceptibles de s'y intéresser -- tout en sachant que je nage à contre-courant, à court terme du moins. J'aurai peut-être plus de chance en Espagne, où je dois aller ces jours-ci rencontrer un traducteur éventuel du côté de Barcelone.
Retour sur le voyage Montréal-Montpellier, fin mars. Nous avons dérogé à notre habitude de terminer le trajet en TGV, choisissant plutôt de tout faire en avion. Mauvais plan. D'abord, le vol Dorval-Paris est arrivé en retard, ce qui nous a obligés à galoper des kilomètres à travers l'aéroport Charles-de-Gaulle pour attraper notre correspondance vers Montpellier. Une fois rendus, nous avons découvert qu'une de nos valises avait été oubliée à Paris, nous ne l'avons finalement récupérée qu'en fin de soirée. La prochaine fois, on reprend le train! À Montpellier, les travaux de construction de la Nouvelle Mairie et du tramway sont enfin terminés... mais nous nous retrouvons en pleine ville, alors que lorsque nous avons emménagé, il y a cinq ans, nous étions au beau milieu d'un champ parsemé de chardons et de coquelicots et bordé de massifs de lauriers-roses.
Et voilà que juste à nos pieds passe une nouvelle rue (Germaine Tillion) au milieu de laquelle circulent des trams à l'habillage doré, archi-élégant, signé Christian Lacroix.De l'autre côté, la masse bleu-noir de la Mairie, bordée d'une résidence dernier cri dont le parterre abrite une garderie.
Nous avons passé deux bonnes demi-journées à circuler sur les nouvelles lignes du tram, descendant jusqu'à l'Étang de l'Or et découvrant des quartiers que nous ignorions (Arceaux, Gambetta...) et un bistrot que nous ajoutons illico à notre courte liste de favoris.
Le Bouchon Saint-Roch, au bord de la Vieille Ville, est une sorte de super-boui-boui où l'on s'installe dans un bric-à brac à l'ancienne, au coude-à-coude le long de tables communautaires, pour déguster de copieuses assiettes de cuisine traditionnelle. Os à moëlle et escargots en entrée, puis foie de veau poêlé et magret grillé "sur la peau" et enfin crème brûlée directement à la table. Et un joli pot de faugères, pour un peu plus de 50 euros en tout.
Ce matin, je paresse devant mon panorama de toits de tuiles oranges entrecoupés de masses vert-noir de pins, de cèdres et de cyprès sous un ciel parfaitement bleu, en écoutant Cesaria Evora. Et je repense à la première fois que nous l'avions vue, au milieu des années '90 à Montréal. Nous nous promenions au milieu de la sympathique cohue du festival de Jazz quand, d'un kiosque ouvert à l'angle de Président Kennedy et Jeanne-Mance, nous est arrivée cette extraordinaire voix, profonde et veloutée, accompagnée d'une simple guitare. Nous sommes restés là, figés de ravissement, jusqu'â la fin de son trop court spectacle gratuit. Puis nous sommes allés parler une minute ou deux à Cesaria, difficilement: son français d'alors était plutôt rudimentaire.
Nous étions à Paris en novembre dernier quand elle a brusquement mis fin à sa carrière. Et nous venions d'arriver aux Antilles en décembre quand nous avons appris son décès. Étrange comme une personne que nous n'avons rencontrée qu'une seule fois vient à nous manquer comme si elle avait été une vieille copine.