lundi 8 janvier 2007

Fin de traversée

(14/12/2006) C'est en fin de soirée hier que nous avons enfin aperçu le feu du phare de l'Îlet Cabrit, premier jalon de notre entrée dans le cul-de-sac du Marin. Depuis quelques heures déjà, nous devinions à l'horizon les lueurs aussi bien de Sainte-Lucie au sud que de la côte martiniquaise au nord. Un peu plus de seize jours, c'est un temps plus que respectable pour une traversée qui ne cherchait à battre aucun record -- de fait, la plupart des voiliers participants à la course de l'ARC en sont encore à un jour et plus de leur destination, alors qu'ils avaient mis la voile un jour avant nous.
La fin du voyage s'est terminée fort paisiblement, la plus grande partie du temps à moteur sous un vent faible et parfois capricieux, accompagné d'averses occasionnelles plutôt rafraîchissantes. À cause d'une impatience croissante, le temps nous a paru anormalement long, seulement meublé de conversations à bâtons rompus et de la visite d'un couple de dauphins folâtres.
Enfin, peu avant 2h du matin, Gérard se faufile entre les sihouettes des nombreux voiliers mouillés dans la Baie de Sainte-Anne, non loin de l'entrée de la marina du Marin, et jette l'ancre dans un silence et un calme auxquels nous n'étions plus habitués depuis plus de deux semaines. "C'est trop tranquille, comment je vais faire pour dormir", remarque Azur... qui ne tarde pas à roupiller tout de même.
Au lever du soleil, je prends l'annexe avec Gérard pour une descente en règle sur la première boulangerie du bourg: "Des croissants et du pain frais, d'urgence!" réclamons-nous. Une heure plus tard, après avoir à peine balayé les miettes du petit déjeûner, nous entrons à la marina, point final d'une splendide aventure.

Au large de la Barbade

(11/12/2006) Encore environ 400 milles marins à faire, mais ça risque de prendre plus de temps que prévu. Le vent est en train de nous lâcher, après deux semaines d'une remarquable constance. Au rythme des derniers jours, nous arriverions en moins de 48 heures... mais il ne faut plus y compter. Avec à peine 10-12 noeuds de brise légère, le Bum se traîne les pieds et pour la première fois depuis les Canaries, le moteur sert à autre chose qu'à alimenter les batteries.
De plus, à force de jouer les grands-voiles en ciseaux sous des vents de plus de 20 noeuds, le gennaker a arraché sa poulie de tête de mât et ne tient plus que par celle, moins solide, qui permet de manoeuvrer sa drisse. Il ne peut donc plus servir que par petit temps, et en prenant les plus grandes précautions.
Le côté positif de la chose, c'est que grâce aux vents vigoureux jusqu'ici, nous n'avons pratiquement pas dépensé de gasoil: même en tournant à plein régime jusqu'à l'arrivée, nous nous retrouverons au Marin avec des réservoirs plus qu'à moitié pleins.
Charles a fini par accepter que son malaise "ressemblait" à un mal de mer et Azur est parvenue à lui faire avaler deux comprimés de Biodramina, avec un résultat quasi magique. En 48 heures, il a retrouvé le plus gros de son énergie et de sa bonne humeur.
Gérard, pour sa part, est brusquement porté à une forte dérive mentale vers le sud et la Barbade, pour des raisons qui nous restent mystérieuses. Mais ses multiples allusions à l'opportunité d'une escale dans cette (sans doute) charmante île anglaise se heurtent à un veto obstiné autant d'Azur que de Charles, chacun pour des motifs qui lui sont propres. J'aime autant ne pas m'en mêler.

Douche et alizés


(7/12/2006) Enfin une bonne douche! Le vent s'est quelque peu calmé ce matin, mais de gros nuages à l'arrière annoncent un grain qui se pointe bientôt agrémenté d'une abondante averse d'eau presque chaude. Tout le monde sur le pont en maillot de bain, savon et éponge à la main. C'est plus agréable, et surtout plus efficace, que l'eau de mer dont nous avions tendance à nous contenter par mesure d'économie.
Depuis quatre jours, nous avons mis le cap directement à l'ouest pour profiter des alizés, enfin rejoints autour du 19e parallèle. Mais il faut naviguer "en ciseaux", c'est-à-dire une voile d'un côté, une de l'autre, une configuration pour laquelle le cata n'est pas vraiment fait. Cela rend le pilotage délicat, car au moindre changement dans la direction du vent, soit le génois, soit la grand-voile change de bord avec fracas, et il faut corriger d'urgence si on ne veut pas perdre le gros de notre vitesse et de notre élan. Aprés quelques essais, Gérard descend la grand-voile et adopte une formule peu orthodoxe: le génois d'un côté, le gennaker de l'autre, ce qui nous donne autant de vent et bien plus de stabilité. Nous continuerons à naviguer ainsi pendant plusieurs jours.
Il ne reste plus de pain frais et peu de fruits, à part quelques oranges, des pommes un peu ridées qui ne goûtent pas grand-chose et de savoureuses dattes nord-africaines dont nous regrettons de ne pas avoir fait plus ample provision à Tenerife. Par contre, grâce à l'imagination d'Azur et de Gérard, les menus demeurent succulents et variés: riz noir au fruits de mer, poivrons farcis, tortilla espagnole, poisson frais (pêché presque quotidiennement) à toutes les sauces, sans compter des entrées dont nous ne nous lassons pas d'un jambon jabugo qui semble s'améliorer de jour en jour, exposé au grand soleil et au grand vent sur son support dans le cockpit arrière. La seule véritable inquiétude alimentaire est la baisse des réserves d'eau, que Gérard surveille avec un soin jaloux. À son avis, si le voyage dure encore plus d'une semaine, il faudra penser à nous rationner.
Heureusement, de savants calculs et d'optimistes prévisions sur la météo nous convainquent qu'on arrivera à la Martinique au plus tard le 14 décembre. Charles, qui ne se sent pas bien depuis deux ou trois jours, commence à compter les heures qui le séparent d'un débarquement au Marin. Il s'est tapé une crise de foie, qui semble s'être muée en mal de mer. Une éventualité qu'il rejette avec fureur, lui qui, fils de pêcheur et pêcheur lui-même, n'a jamais connu cette maladie honteuse entre toutes pour un marin.
On décide que demain, nous changerons officiellement de fuseau horaire: depuis le départ des Canaries, nous en étions restés à l'heure de Greenwich, alors que le soleil prenait de plus en plus de retard sur nous. Il en est rendu à se lever vers les 9h30 et à se coucher vers les 9 heures du soir, ce qui nous déphase, et pas qu'un peu. Le plus logique serait de se mettre dès maintenant à l'heure de la Martinique, qui correspond à une heure près à celle de notre longitude actuelle. Ce que nous ferons dans la matinée.

Apprentissage de l'Atlantique

(4/12/2006) Bonjour, les poissons volants! Ils sont une bonne demi-douzaine qui se sont échoués sur les trampolines de la proue pendant la nuit. Tous morts, et déjà en train de se déssécher, si bien qu'il n'y a rien d'autre à faire que de les rejeter à l'eau. Dommage. C'est délicieux frit, et paraît (dixit Azur) que ça fait un excellent blaff.
Depuis le départ, nous avons du vent pour faire de la voile, mais irrégulier. Ça change de direction entre le franc est et le nord-est, et de vitesse entre 10-12 et 25 noeuds. En quittant El Hierro, nous avons viré vers le sud pour tenter d'en profiter au maximum, c'est-à-dire, avec le type de gréement du Bum chromé, par trois-quarts arrière. Nous descendons donc cap au sud-ouest jusqu'aux environs du 20e parallèle, à la recherche des alizés.
Quelques ennuis d'équipement: les batteries ne se rechargent pas autant que souhaité, même si nous faisons tourner les moteurs de temps à autre et que les panneaux solaires sont bien éclairés; le radar fait des caprices, et le modem de l'Iridium refuse de se brancher sur Internet. Heureusement, la radio ondes-courtes de Gérard nous permet de capter la météo quotidienne de RFI, qui deviendra notre rite religieux quotidien tous les midis jusqu'en Martinique.
Comme la course transatlantique de l'ARC démarrait de Las Palmas (île des Canaries voisine de Tenerife) vers Sainte-Lucie (voisine de la Martinique) la veille de notre propre départ, nous nous attendions à côtoyer presque constamment quelques-uns des 270 voiliers de toutes tailles et de toutes formes qui avaient pris le départ. C'est le cas pendant les trois premiers jours, où nous croisons une bonne quinzaine de monocoques (surtout) et de catas, en particulier pendant la nuit -- ce qui, avec un radar plus ou moins fiable, nous cause de petits problèmes et oblige à des veilles particulièrement vigilantes.
Mais par la suite, la mer autour de nous se vide. Nous ne verrons plus qu'un cata Privilège anglais au nom inattendu de "Coco de mer" (souvenir des Seychelles) et un 51-pieds américain luxueux mais un peu plus lent que nous. Tous deux, curieusement, se montrent encore plus affamés de météo que nous. On aurait cru que des gens qui s'embarquent pour un trajet (qui plus est, une course) trans-océanique seraient plus prévoyants et mieux équipés à cet égard!
En attendant, la bonne pêche se poursuit, surtout des daurades qui se prennent parfois deux à la fois, une sur chacune des lignes. Mais les thons se font rares: ils sont peut-être trop costauds pour notre fil de nylon, au moins deux fois ils parviennent à casser la ligne et à s'échapper.
Sous les coups de boutoir d'un vent particulièrement déstabilisateur, le téléviseur ACL tombe et se pète la gueule sur un coin de marche de la coque babord. Tant pis pour nous qui avions oublié de le fixer. De toute manière, il y a un bout de temps que nous ne recevions plus aucun signal. L'iPod d'Azur et son kit de haut-parleurs Altec Lansing à batteries nous diffusent Brel, Brassens et Moustaki, ce qui compense amplement. Et un lunch de poisson frais frit avec pommes valeur et bière espagnole achève de nous consoler.
Si l'Iridium refuse toujours de nous brancher sur Internet, il permet quand même de téléphoner aux parents et copains, ce dont nous ne nous privons pas (on avait acheté des centaines de minutes d'antennes, faut bien les dépenser!). Salut tout le monde, on est en plein milieu de l'Atlantique, à écouter nos musiques préférées en contemplant des vagues hautes comme des maisons de deux étages. Ça devrait les rassurer... s'ils ne nous prennent pas pour des vrais fous!

Merveilles des Canaries

(29/11/2006) Après quatre jous d'une escale enchanteresse, nous avons repris la mer hier midi.
Au matin de notre arrivée, nous sommes allés accomplir les formalités d'enregistrement. La préposée, semant partout autour d'elle de grands sourires, gérait trois clients en même temps avec un minimum de paperasse et de perte de temps. Un quart d'heure plus tard, toutes formalités remplies, nous sortons de la capitainerie avec les adresses de trois accastilleurs, un plan de la ville, une liste de restaurants et de supermarchés et les noms et les prix des deux meilleurs loueurs de voitures du quartier. Wow! Dans la plupart des autres marinas où nous avons accosté, nous serions encore en train d'attendre notre tour.
Gérard grimpe au mat dans sa chaise de calfat pour récupérer la poulie cassée, et nous montons en ville chercher un remplacement et faire provision, surtout, de pain frais. Le seul défaut de Tenerife est de ne pas offrir une seule laverie digne de ce nom. On se débrouillera avec les moyens du bord. Petite bouffe sur le pouce.
Samedi matin, nous louons une bagnole (Opel break) pour aller faire des courses au Carrefour géant non loin de la marina et explorer un peu les environs. Nous prenons un repas correct dans un resto de la rue Emilio Calzadilla, sauf Marie-José qui, sur les conseils que nous avait donnés avant le départ mon cousin grand voyageur Claude Aubin, commande des cigalas, sorte de croisement entre la crevette géante et l'écrevisse. Totalement succulent, nous en bavons d'envie -- surtout Gérard, qui a insisté pour prendre un steak dans un pays qui n'y connaît rien en viande.
Dimanche, probablement la plus belle journée de notre expédition après la mosquée de Cordoue, nous escaladons les contreforts du Teide à partir de Puerto de la Cruz, sur le flanc nord. Arrêt aux Magnolias, recommandés par Michelin (avec raison) comme le meilleur resto de l'île, avec en prime une réserve apparemment inépuisable d'un fabuleux "cava" catalan et une vue plongeante sur toute la côte. Puis l'Opel s'enfonce dans une cotonneuse brume de nuages gris et opaques... pour en ressortir 3-400 mètres plus haut sous un ciel d'un bleu parfait, au grand soleil.
Ébahis, nous nous arrêtons dans un tournant de la route pour contempler l'océan de nuages qui s'étend sous nos pieds jusqu'à l'infini. Vision magique, qui le sera plus encore quand nous redescendrons en fin de journée par le sud-ouest, et que la surface moutonneuse sera peinte de jaunes, de roses et d'orangés par les rayons du soleil couchant!
En approchant les 2500 mètres d'altitude, la route sinueuse quitte une forêt de pins et de sapins pour s'engager dans un mini-désert qui ressemble au Colorado ou à l'Arizona: barrières de rocs nus de toutes les couleurs, étendues de sables ocres, cactus, squelettes de grandes fleurs qui se dressent à près de deux mètres au-dessus des cailloux, et plus loin et plus haut, jaune grisâtre et sculptural, le pic du Teide nous domine de ses 3700 et quelques mètres. Lorsque le jour (et le froid, à cette hauteur) tombe, nous redescendons à regret vers la marina.
Lundi matin, les réparations étant terminées et les provisions complétées, nous rendons la voiture en un temps record: "Vous avez les clefs? Merci. La voiture est dans le parking? Parfait. Bon voyage."; dans le même esprit, nous effectuons les dernières formalités de départ. Même les flics sont sympa! Ils acceptent sans un mot le formulaire à moitié rempli que nous leur remettons ("OK, c'est pas grave, je compléterai moi-même")... et nous en remettent une photocopie, avec comme explication: "Vous montrerez ça aux collègues des Antilles s'ils vous cherchent des problèmes, ils sont plus chichiteux que nous." Ça, comme dit Gérard, c'est extra-sûr. Faudrait envoyer nos copains martiniquais qui s'occupent des touristes faire un stage par ici!
Le seul détail qui reste à régler, c'est si Azur va continuer le voyage avec nous. Au départ de Belgique, tout le monde aurait parié contre. Au retour à Huelva, nous mettions les chances à cinquante-cinquante. Mais bien avant l'arrivée aux Canaries, sa décision était déjà prise et nous la communiquer n'était plus, de fait, qu'une formalité. "Ça passe ou ça casse", déclare-t-elle, "Hélène, je t'emmène!" Pour ceux qui ne sont pas de la famille, un mot d'explication: Hélène, c'est la belle-soeur bien-aimée, disparue trop tôt en lui léguant un bracelet, qu'elle emporte en souvenir dans tous nos voyages. En avant toutes, donc.
Après avoir fait le plein de gasoil à la pompe voisine de Radazul, nous mettons les voiles par bon vent, et choisissons de longer les autres îles des Canaries plutôt que de piquer vers le sud comme le recommandent les guides de navigation. C'est donc finalement mardi matin au large d'El Hierro, au lever de soleil, que nous disons adieu à cet archipel béni, non sans un certain regret. Ce n'est qu'un au-revoir, sans doute.

Aux Canaries sur une mer de lumière


(24/11/2006) Trop beau temps pour les deux premiers jours de mer. On ne peut faire que du moteur le long des côtes du Maroc. Seule consolation, les lignes de pêche à la traîne qui étaient restées muettes jusqu'ici se mettent à siffler. Dès le premier jour, nous attrapons une bonite et un thon, pas gros mais respectable, et deux chatoyantes daurades le lendemain. Délicieux repas de poisson frais, en plus de deux pots de marinade de thon à l'huile, recette secrète de Gérard.
Véritable ballet offert par une cinquantaine de dauphins d'une espèce différente de celle que nous voyions en Espagne: ils ont le ventre clair mais tacheté, et le dos brun presque chocolat noir. Ils viennent frôler les flancs du cata, certains même se glissent entre les deux coques pour ressortir par l'autre bout.
Mardi, le vent se lève en furieuses rafales et nous hissons les voiles. En mettant le nez dehors le lendemain matin, Gérard découvre que la grand-voile a disparu! Mystère bientôt éclairci: la poulie en tête de mât qui tenait la drisse a dû péter pendant la nuit, et la voile est descendue se cacher à l'intérieur de son sac le long de la bôme! Moi, qui étais de garde, n'ai rien entendu... ce qui permet aux autres de bien rigoler à mes dépens. Et puis après? On fera avec le gennaker et le génois.
Dès jeudi midi, on aperçoit le pic du Teide, sommet des Canaries et amer incontournable de Tenerife, notre prochaine escale. Mais les apparences sont trompeuses et malgré un bon vent, il nous faudra jusqu'au coucher de soleil pour nous approcher de la première des "Îles fortunées". Pendant que nous longeons le nord de l'île en route vers la marina de Santa Cruz, la mer s'illumine de centaines et de milliers de petits poissons phosphorescents: nous avons l'impression de naviguer sur des vagues de lumière!
Il est finalement près de minuit quand nous accostons, avec l'aide d'un jeune gardien de nuit aussi charmant (et polyglotte) que serviable. Il n'est que le premier d'une succession ininterrompue de Canariens aimables et efficaces, un trait de caractère national que nous pourrons apprécier pendant tout notre séjour.

Départ de Mazagon

(19/11/2006) Voilà, c'est reparti.
Le 13 novembre, nous nous sommes retrouvés à Orly, en provenance de Montréal; arrivé en même temps de Fort-de-France, Charles nous y attendait assis sur son bagage, pour prendre avec nous un navette particulièrement surchargée vers Séville. Deux heures plus tard, nous étions sur la route de Huelva dans une Hyundai de location pilotée par Gérard.
Deux jours au paisible et bucolique parador de Mazagon pour récupérer du décalage horaire (et bouffer d'appétissantes gastronomies locales), et nous faisons les cent pas devant la porte de l'hôtel en attendant la voiture de Gérard, tandis qu'un joli minet tigré surveille nos bagages. Quoi, vous n'avez jamais entendu parler d'un chat de garde? Voir photo à l'appui.
Mazagon n'a pas trop changé (si, le comptoir de churros et amandes grillées est fermé, trois fois hélas), le bateau non plus. Nous réintégrons nos pénates et passons quelques jours à tout remettre en ordre à bord: pendant notre absence, Pepe de la Luz et compagnie n'ont pas fait grand chose!
En profitons pour fraterniser avec René et Jeannine, un couple de Belges qui, sans la moindre expérience préalable, ont acheté un voilier d'une trentaine de pieds au nom prédestiné, le "Mañana", à bord duquel ils vivent à quai ici, quand ils ne vont pas se balader en Méditerranée. Avec eux, nous dégustons une admirable paëlla commandée au restaurant Europa de Mazagon, accompagnée d'un rosé pétillant joyeux et frais, spécialité de la région.
Le vendredi, en prévision du départ imminent, nous allons au Corte Inglès et au Carrefour de Huelva refaire des provisions. Puisque le jambon pata negra initial s'est retrouvé à Montpellier, où il ne perd rien pour attendre, faites-moi confiance, il faut bien le remplacer. LE? Les, plutôt. Car il en faut un pour le bateau (avec le support approprié), un pour la fête de la Noël en Martinique, un pour la famille de Charles, un pour celle de Gérard et un ou deux pour les cousins d'Azur. Donc, passage obligé à la Meson del Jamon, déjà repérée par notre astucieux -- et gourmand -- skipper.
Encore un peu, nous serons accusés de contrebande de pattes de cochon, crime d'autant plus grave qu'un des derniers numéros de l'Express annonce en grande pompe l'ouverture dans le 16e à Paris (enfin!) d'un temple du jabugo, défini comme (devinez?) "le meilleur jambon du monde".
C'est donc lestés d'une bonne cinquantaine de kilos de porcin plus ou moins fumé que nous avons repris la mer hier; j'imagine que Christophe Colomb, partant presque exactement du même point, avec quelque cent bouches de plus à nourrir, n'était pas mieux approvisionné. Et il ne savait sans doute pas plus que nous à quoi s'attendre.

Intermède vide

(15/11/2006 - long entracte québéco-montpelliérain, sur lequel il n'y a rien à raconter)

Ayamonte et Mazagon

(2/08/2006) Barbate aura été une des rares déceptions du voyage. Le somnolent village sardinier d'antan s'est mué en une grouillante marina à la mode, bien équipée mais tapageuse et sans personnalité particulière. Nous y avons passé la soirée au balcon du Yacht Club (plutôt sympa tout de même), pour en repartir à la première heure le matin suivant.
Retour vers Huelva, que nous dépassons pour mettre l'ancre vers une des plus charmantes surprises de toute l'expédition, la petite ville frontière d'Ayamonte, où la marina se trouve en plein coeur d'un bourg à la fois vivant, relax, typique et accueillant! Bonnes petites bouffes -- en particulier les freiduras (morceaux de poissons et de fruits de mer légèrement frits), et acquisition d'un fabuleux "pata negra" de Jabugo, village voisin célèbre pour ce produit qui se définit modestement comme "le meilleur jambon du monde", sans que personne d'ailleurs n'ose trop protester, même à Bayonne et à Parme.
Nous décidons de laisser le Bum en gardiennage à Mazagon jusqu'à notre retour en novembre: la Grande-Motte était bien tentante, mais ça voulait dire une semaine de plus pour s'y rendre, et surtout une autre semaine pour revenir au point de départ à l'automne, avant de se mettre en route vers les Canaries et les Antilles. D'autant plus qu'avec Pepe de la Luz en charge de la surveillance, rien à craindre, hein?

Séville et Cordoue


(29 juillet 2006) Après ce court entracte, ô combien poétique, reprenons le fil de notre récit:
Une capricieuse et exiguë SEAT de location nous a d'abord menés "près des remparts de Sévi-i-i-i-ille..." (air archi-connu) dans une chaleur digne de Carmen en personne: 42° à l'ombre -- et on ne parle même pas du soleil. Nous avons quand même arpenté l'immense cathédrale, salué le tombeau de Colomb, où il est fort douteux que Christophe se soit jamais trouvé en personne, et admiré le retable d'or de la chapelle royale. En soirée, les ardeurs du jour s'étant quelque peu calmées, agréable tour de ville en calèche avec, ô miracle, un cocher parlant français, discret et peu loquace. Au lunch, je n'avais pu résister à l'envie de m'offrir (littéralement à prix d'or, mais ça en valait le coup) des angulas (alevins d'anguilles) du Guadalquivir sautées à l'ail et dégustées, tradition oblige, dans une terrine de grès avec une fourchette de bois.
Le lendemain, nos co-équipiers Gérard et Marc nous ayant quittés pour retourner s'occuper du bateau, nous avons mis le cap, avec Charles au volant, vers Cordoue; c'est là que nous avons découvert que le soleil de Séville n'était qu'un modeste préambule. Sans le moindre effort, l'ombre de Cordoue faisait grimper le thermomètre à 46°! Heureusement, l'hôtel Alfaros était bien climatisé, agréablement décoré et doté d'un bar accueillant. Et ce n'est que le jour suivant que nous avons vécu l'émerveillement de la mosquée-cathédrale, dont je rêvais depuis mes études d'architecture il y a plus de 40 ans.
Ne vous attendez pas à des descriptions ni à des images (celle qui est là a été piquée sur le Web): nous n'avons ni filmé ni photographié, nous contentant d'admirer et surtout de nous imprégner de l'esprit d'un lieu absolument unique. "Vaut le voyage", comme dit M. Michelin.
Enfin, retour à Huelva par le chemin des écoliers, celui qui traverse l'Andalousie profonde par de petites routes sinueuses derrière des tracteurs poussifs et des camions brinquebalants. Le bonheur total. A Puente Genil, nous avons voulu déjeûner à la Casa Pedro (comment résister à ce nom, évocateur de notre joyeuse jeunesse montréalaise?), mais elle était fermée à l'heure du lunch -- évidemment. Il a fallu nous contenter de son voisin El Poncho, où un patron sympa nous a servi des plats inédits concoctés par madame, notamment une savoureuse et imprévue empilade sur toasts de poivrons sautés, escalope de veau grillée et jambon fumé!
Charles nous a quittés le lendemain matin pour rentrer en Martinique. Par ailleurs, les petits travaux sur le Bum étant terminés (et le trouble de moteur bien moins menaçant qu'il ne paraissait au départ), nous repartons en mer demain vers Barbate (ex-de Franco) où, il y a quelque 25 ans, nous avions passé un merveilleux mois de vacances. Espérons que ce vieux village de pêche n'a pas trop changé...

De Lisbonne à Pepe de la Luz

(26 juillet 2006) Et la saga du Bum chromé se poursuit.
A la fin du dernier épisode, nos intrépides héros se retrouvaient en rade de Cascais, près de Lisbonne, où Marie et Jean décidaient de quitter le bord, cédant aux charmes cachés du Portugal.
Le Bum chromé devait ensuite reprendre la mer pour Portimao, Algarve, dont j'avais gardé un souvenir impérissable lors de ma première et unique visite, en 1984, en compagnie de mon cousin Claude Aubin et du grand syndicaliste et écrivain Pierre Vadeboncoeur.
Mais le sort et les vents -- ou plutôt leur absence -- en ont décidé autrement: notre valeureux cata a dû poursuivre sa route en pout-poutant tant bien que mal jusqu'à Huelva (Andalousie, tout près de Palos d'où était parti Christophe Colomb), dans le voisinage de laquelle se trouve une base du constructeur de notre nef, Lagoon. Comme les mécaniciens et autres spécialistes nous ont annoncé qu'ils en avaient pour au moins quatre ou cinq jours à lui fouiller les entrailles, il a été décidé d'explorer les régions environnantes.
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Dans l'intervalle, en l'honneur du plus vaillant de nos travailleurs de la marina de Mazagon, près de Huelva, nous avons écrit:

La grande complainte de Pepe de la Luz
(à chanter sur un air de flamenco)

Qui c'est qui traîne sur le tas
On croit qu'il trime comme douze
Mais y'a jamais de résultat?
Pepe de la Luz, Pepe de la Luz
C'est notre ami de Mazagon
L'Andalou dont le nom résonne
Pepe de la Luz

Qui promet de venir à temps
À midi à l'heure andalouse:
Demain soir encore on l'attend!
Pepe de la Luz, Pepe de la Luz
C'est notre ami de Mazagon
L'Andalou dont le nom résonne
Pepe de la Luz

Qui grimpe au mât comme un héros,
Mais redescend sitôt qu'ça bouge
En disant: "Tout va bien là-haut!"
Pepe de la Luz, Pepe de la Luz
C'est notre ami de Mazagon
L'Andalou dont le nom résonne
Pepe de la Luz

Qui zyeute les filles sur la plage
Mais faut pas penser qu'il les "cruise":
Il a peur de se mettre en nage!
Pepe de la Luz, Pepe de la Luz
C'est notre ami de Mazagon
L'Andalou dont le nom résonne
Pepe de la Luz

Qui a fait tous les océans
Comme Monsieur de la Pérouse?
Chut! Il repose maintenant...
Pepe de la Luz, Pepe de la Luz
C'est notre ami de Mazagon
L'Andalou dont le nom résonne
Pepe de la Luz

Qui donc, quand il trépassera
Bien enterré sous sa pelouse,
Personne ne s'en apercevra?
Pepe de la Luz, Pepe de la Luz
C'est notre ami de Mazagon
L'Andalou dont le nom résonne
Pepe de la Luz
Pepe de la Luz
Pepe de la Luz

Lisbonne et Cascais


(20 juillet 2006) Comme on nous a avertis que la saison des tempêtes commence maintenant tôt dans la zone des alizés (grand merci à George W. et au réchauffement de la planète), plus question de traverser l'Atlantique cet été. Il va falloir nous résoudre à traîner dans des coins aussi désagréables que Séville, Cadix, Valence, Minorque ou Barcelone -- on va quand même essayer d'éviter Drummondville et Saint-Ouen, y'a une limite à tout! Avec possible remisage du "Bum chromé" soit en Andalousie, soit du côté de Sète ou la Grande Motte (because proximité de notre petit home de Montpellier) jusqu'en novembre. La désolation totale, quoi.
Et comme si ça ne suffisait pas, nous perdons nos passagers. Après Daniel à Brest, Marie et Jean, coincés entre la nécessité de rentrer un jour à Montréal (fin de vacances) et l'emprise des charmes du Portugal, nous quittent à Cascais mais continuent à vagabonder dans le pays pendant 5-6 jours. Et le dernier survivant, Charles Larcher, rentrera en Martinique depuis Huelva la semaine prochaine.
Hier soir, on a dignement (et quelque peu bruyamment) fêté la réussite au bacc français de la fille de notre matelot Marco. Au lieu de gueuler, notre Anglais de voisin (capitaine d'un "Grand Banks" trimoteur de 1973 requinqué) est venu trinquer, et les Robinsons Suisses d'en face (habitants d'un voilier monocoque de 41 pieds gréé spécialement pour le tour du monde) se sont joints à nous, contribuant une bouteille... de rhum martiniquais: Rafi, Cathi (tous deux médecins du Valais), leur fils de 17 ans et leur fille de 15 ans. Ce qui avait débuté au champagne et au "cava" catalan s'est terminé au planteur antillais et au conhac portugais. Heureusement, le mal de tête de ce matin s'est dissipé avant que je me remette à écrire.
J'ai aussi fait la conaissance (trop rapide, hélas) d'un duo de pick-pockets lisboètes qui, dans un tramway brinqueballant et plutôt surchargé d'Alfama, m'ont soulagé d'un portefeuille bien trop lourd. Ils me l'ont rendu, par l'intermédiaire d'une boîte à lettres et de l'escouade "tourisme" de la police locale, allégé d'une centaine d'euros et de trois cartes de crédit (dont ils n'ont pas réussi à profiter), mais toujours rempli des clés du bateau, de mes papiers d'identité et de mon carnet d'adresses. Comme quoi les voleurs portugais sont habiles, peu astucieux et civilisés à la fois. Je dois donc attendre ici des cartes de remplacement pour que nous puissions reprendre la mer, mais ça aurait pu être bien pire.
Et puis après, comme disait je ne sais plus qui de célèbre, tant qu'on a la santé...

Espagne et Portugal

(Mi-juillet 2006) Quelques épreuves et tribulations (ainsi que diverses réjouissances) nous ont affectés peu après le départ de Brest. Surtout, un problème de moteur intempestif nous empêche de piquer en pleine mer pour les Canaries; nous devons nous résoudre (ô combien péniblement) à flâner le long des côtes espagnoles et portugaises jusqu'à Huelva (Andalousie atlantique), où nous attendent les réparateurs de Lagoon et de Volvo.
Imaginez qu'après avoir folâtré avec quelques tribus de dauphins au large des Asturies, nous avons été forcés de faire escale cinq jours au fond de la ria de Vigo (découverte d'un fabuleux boui-boui familial qui sert la meilleure pieuvre et les meilleurs calamars "in the world" arrosés d'un petit blanc-pays pour moins de 10 euros par personne, tout compris -- nous y sommes retournés deux fois) avec détour vers Compostelle où nous récupérons le cousin Charles qui remplacera Daniel. Suivent deux jours à Porto (renouvellement de la cave à vins et bouffe de bacalao et autres jambons serrano) et, pire encore, cinq ou six jours à Cascais (banlieue de Lisbonne, sardines grillées, agneau rôti, bairrada 1983 et vinho verde 2005). Visite, qui correspond à mes souvenirs d'il y a vingt ans, du superbe monastère des hieronimos près de la Tour de Bélem. Excursion à Sintra, dont le Palacio de Pena remplit bien ses promesses d'être l'édifice le plus baroque et un des plus somptueux au monde -- Disney peut aller se rhabiller. Cela compense pour un pénible souper-spectacle de fado dans le Bairro Alto, où tout ce qu'il y avait d'authentique était l'âge des musiciens!
En mer, depuis la traversée du Golfe de Gascogne dans un décevant calme plat ("pétole", disent nos deux marins), nous avons eu de bons vents, de l'ordre des 15-25 noeuds; donc, beaucoup de voile, à des vitesses avoisinant les 8-10 noeuds, et même des pointes à 1

Tonnerre de Brest


(Début juillet 2006) Du côté de Cherbourg ("avait raison", ajoute la chanson), la mer se calme et nous nous faufilons sans dégâts dans le dédale d'îles, de récifs et de courants d'Ouessant pour entrer à Brest en pleine nuit -- merci Raymarine et le GPS, dit le skipper. C'est notre première escale dans une marina, expérience plutôt agréable, d'autant plus que les documents de Lagoon et la sympathie de l'agent des Affaires maritimes sont au rendez-vous pour nous mettre en règle. Ouf!
Ma soeur Marie et son compagnon Jean nous rejoignent, Daniel décide qu'il en a assez vu de ce côté-ci de l'Atlantique, et qu'il s'ennuie de son versant caraïbe. Il reprendra l'avion demain.
Le premier repas, dans un vieux bateau transformé en piège à touristes à côté de la marina, n'est pas un succès, mais Marie a découvert beaucoup mieux (la Maison de l'Océan, ça s'appelle) du côté du port, et nous y dégustons le lendemain un plantureux plateau de fruits de mer, avant de reprendre la route vers l'Espagne.

Mer du Nord


(Fin juin 2006) Passons par-dessus la période plutôt ennuyeuse mais essentielle des préparatifs, et venons-en aux faits. Après quelques embrouillamini administratifs, il a fallu que la mer fasse des siennes dès le départ.
L'enregistrement et la francisation du Bum chromé (autrefois nommé Axell et belge - flamand - de nationalité) s'étaient faits sans douleur dans un premier tenps à la douane de Dunkerque, grâce à un vieux douanier barbu, style pêcheur breton, qui ne voulait rien savoir des paperasseries et des complications. Il a même eu la gentillesse de nous appeler dans le bistrot du port où nous dégustions un bon waterzooi, pour nous dire que son guichet était réouvert.
Hélas, sa collègue des Affaires maritimes n'était pas de la même trempe; elle a failli nous empêcher de partir parce que le certificat de conformité de Lagoon n'avait pas été écrit sur un formulaire original mais sur une photocopie. "Je ne vois pas la bande tricolore, c'est pas bon", répétait-elle face à chacun de nos arguments, de nos objections. "Il faut absolument qu'il y ait du bleu-blanc-rouge!" De quoi nous faire prendre le tricolore en grippe "forever". Retour au douanier, qui nous conseille: "Bof, partez quand même, mais appelez les AM de Brest (notre prochaine escale) pour les avertir qu'il vous manque un tampon"...
Nous voguons donc vers la Bretagne en toute illégalité. Comme pour nous punir, la Mer du Nord et la Manche au large du Cap Gris-Nez nous garrochent un vent de face de 25-30 noeuds avec une houle à tout casser... ou du moins à tout secouer. Azur, moi et le cousin Daniel nous bourrons de pilules anti mal-de-mer et nous réfugions honteusement dans les cabines, tandis que le skipper Gérard et son acolyte Marco se les gèlent sur le skybridge!
Impossible même de faire la veille au chaud à la table à cartes du carré, puisque le logiciel de l'ordi refuse de communiquer avec le lecteur de cartes Raymarine du poste de pilotage. Je découvrirai plus tard que nos copains de ShipShop (Nieuwpoort) ont brillamment connecté les deux avec un fil ethernet droit au lieu d'un câble croisé, erreur de débutant que même moi je ne commets plus.

Les Bums chromés

(Mi-juin 2006)
En exergue, le sonnet-plan de retraite d'Yves et Marie-José (Azur),
qui est à l'origine du nom du bateau:

Les Bums chromés

Les Bums chromés prennent la route
Devine où nous serons demain:
Auberge au bord d'un vieux chemin?
Grand-voile au large de Beyrouth?

Les pigeons de Saint-Marc froufroutent
Nous quémandant leur part de pain?
Un bout de sieste sous un pin
Avec deux-trois chèvres qui broutent?

Le champagne avec un tapin?
Une tablée de bons copains
Chargée de bière et de choucroute?

De Bahia au Mur d'Hadrien
Nos godasses n'ont peur de rien:
Les bums chromés ont pris la route!

Et un souvenir ému pour Maman Leclerc, qui nous a quittés à 97 ans en août dernier, et dont l'esprit aventurier nous accompagnera quand même tout au long de cette odyssée...

Point de départ

(Juin 2006)
Grand récit de l'expédition
du catamaran Le Bum chromé
à travers la Mer Océane
en l'an de grâce 2006.