vendredi 28 mars 2014

La langue de Chaplin, la Divine Foutaise et les bâtards d'Emmanuelle

Je ne vais pas vous ennuyer avec le récit d'un pique-nique hyper-chromé sur la plage de Ko Kut. Suffit de dire que ça a débuté par un orage à tout casser et une pluie diluvienne pour se terminer sous un soleil soudain par la dégustation les pieds (et le derrière) dans l'eau, à partir de planches de surf, de caviar sur mini-toasts, avec champagne évidemment. On se sentait tout de suite dans le royaume d'Emmanuelle...
Le lendemain mardi matin, bien trop tôt au goût d'Azur, en route du gigantesque port de Laem Chabang vers Bangkok et ses merveilles, à bord d'un car de tourisme heureusement confortable: deux heures et quart de trajet, dans la poussière d'abord, les embouteillages ensuite. On nous dépose dans un centre commercial tout neuf, où trouver un taxi qui parle une des langues que nous connaissons (du français au créole, en passant par l'anglais et, à la limite, l'espagnol) relève de l'exploit. 
Celui auquel nous finissons par nous résoudre baragouine et comprend exactement cinq mots de la langue de Shakespeare: «Please, thank-you, yes, no, stop». Pour le reste, son anglais est celui de Charlie Chaplin. Pas idéal pour visiter une ville inconnue où toutes les plaques de rue sont dans un alphabet aussi gracieux qu'indéchiffrable. Mais les deux candidats précédents étaient, en plus, analphabètes!
Il va donc nous trimballer tant bien que mal pendant près de trois heures dans des embarras de circulation à côté desquels Hong Kong et Ho Chi Minh Ville étaient de la petite bière. Je lui marque sur la carte les cinq repères majeurs qui nous intéressent. Il lève la main gauche, les cinq doigts écartés: «No!». Il replie trois doigts, laissant le pouce et l'index dressés: «Yes». Puis il déplie à moitié le majeur, cherche le mot et, comme «peut-être/maybe» dépasse les vastes frontières de ses talents de linguiste, le remplace par une mimique expressive à la Charlot.
Il fonce alors vers le centre historique Rattanakosin, à une vitesse telle que la moindre paraplégique en chaise roulante nous aurait laissés sur place. Nous aurons quand même le temps, en réduisant les sorties de voiture au minimum, de jeter un coup d'oeil rapide au palais royal, au temple du Bouddha d'émeraude, au fabuleux Wat Pho, au Grand Bouddha de Yodfa sur les rives charmeuses du fleuve Chao Phraya.
Se frayant un chemin entre les omniprésents et imprévisibles taxis-triporteurs (les bien-nommés tuks-tuks), le chauffeur parvient à nous offrir une vision fugitive du secteur plus ancien de Thonburi et du turbulent quartier chinois, avant de nous ramener vers 14 heures à notre point de départ de la Central World Plaza. Une escapade frustrante mais instructive, qui nous aura au moins permis de deviner les remarquables richesses d'une métropole qui mérite bien plus qu'une demi-journée de visite. Faudra repasser.
Enfin, face aux aléas de nous relancer dans le tohu-bohu automobile pour atteindre un des bons restaurants que j'avais repérés dans le guide, nous nous résignons à prendre un lunch (absolument gargantuesque et étonnamment bon) dans la cantine chic d'un hôtel voisin. En attendant le car qui nous ramènera au paquebot, en deux heures et demie cette fois, je croise le vieil ami Tom que le récit de nos tribulations fait ricaner d'un amusement bien légitime...
Mercredi, autre départ matinal, cette fois pour le Sanctuaire de la Vérité et Pattaya. La route est moins longue, beaucoup plus pittoresque, et la destination pour le moins surprenante. Le Temple, ou sanctuaire, de la Vérité est un de ces monuments à la pure folie humaine dont le délire s'élève à un tel niveau qu'on ne peut que les admirer inconditionnellement — la Sagrada Familia de Gaudi est l'autre exemple qui me vient à l'esprit. J'aurais bien dû me douter, cependant, que toute construction coiffée des mots  «temple» et «vérité» ne pouvait être qu'un monument à la foutaise majuscule!
C'est un homme d'affaires d'origine chinoise, enrichi entre les deux guerres, qui a racheté en 1941 l'emplacement et les ruines d'un temple ancien qu'il a entrepris de reconstruire à ses frais avec les matériaux et techniques d'époque. Presque trois générations plus tard, nous contemplons donc avec stupéfaction un «work in progress» fort avancé, immense échafaudage de plus de cent mètres de haut qui supporte des milliers de personnages et d'animaux fabuleux sculptés dans cinq variétés (et couleurs) différentes de bois précieux. Le tout réalisé sans un seul clou ni vis, entièrement au moyen de chevilles de bois dur et d'assemblages par tenons et mortaises... Le miracle, le vrai, c'est que ça tient debout.
Comme nous l'explique d'un ton pénétré la guide qui nous promène pendant plus d'une heure autour et à l'intérieur de cette merveille, la thématique est celle d'une glorification de la «vérité» de toute religion sur la base des «Sept Créateurs» qui sont le Père, la Mère, le Soleil, la Lune, la Terre... mais vous voyez le topo, j'avoue que j'ai cessé d'écouter ce charabia bien avant la fin! Pour m'abîmer dans la réflexion que c'est une des caractéristiques les plus incompréhensibles de l'esprit humain que la quasi-totalité des grandes oeuvres d'art sont le produit direct des superstitions religieuses parfois les plus absurdes (grecques, taoistes, indoues, bouddhistes, incas, mayas, juives, chrétiennes, musulmanes...). Le reste étant dû essentiellement à la concupiscence charnelle — il doit bien avoir un lien logique là-dedans; Marcuse, où es-tu quand j'ai besoin de toi?
La concupiscence, nous avons aussi pu contempler son «temple de la vérité» au retour vers le bateau. Au milieu de la monstruosité touristique qu'est Pattaya (de modeste village de pêcheurs à station balnéaire et mecque «gay» et sexy de deux millions d'habitants en une génération et des poussières), un bar de danseuses-contact arbore une demi-douzaine de représentations hyperréalistes de femmes nues grandeur nature dont les aréoles sont couvertes de pastilles fluo avec la subtile invitation: «Entrez décoller nos pastilles»! Une façade sur cinq promet les délices du «massage thaïlandais authentique sans complexes», une autre sur vingt invite à la «franche rencontre» des Lady Boys, l'institution qui (face au tollé mondial soulevé par le tourisme pédophile) fait maintenant  la gloire du lieu: les prostitué(e)s transsexuel(le)s. Emmanuelle, tu ne serais pas trop fière de tes petits-enfants.
Somme toute, je préfère à cette indubitable réalité les faussetés du Sanctuaire de la Vérité.

mardi 25 mars 2014

99 1/2 !

C'est un monsieur d'un âge respectable (même pour moi) que nous croisions sans cesse trottinant derrière sa marchette dans toutes les coursives du Sojourn. Nous nous saluions courtoisement sans plus depuis deux mois, jusqu'à ce que l'autre soir, en regardant du haut de l'Observation Bar notre départ de Ho Chi Minh Ville, nous en soyons venus à lier conversation.
Il est plein de remarques judicieuses sur les dernières villes traversées, notamment Hong Kong et l'ex-Saïgon, et de conseils qui me paraissent avisés (et souvent humoristiques) sur les prochaines escales, Bangkok et Singapour. Les échanges dévient sur les moeurs et les mentalités des populations, en particulier de la Chine et du Vietnam où, me dit-il, il est fréquemment venu par affaires depuis les années soixante. Toujours pertinents, souvent sagaces. Il parle cinq langues mais pas le français, possède quatre passeports, est Anglais d'origine, habite Berlin, connaît peu Paris mais adore Barcelone où il a même failli s'installer.
Ça doit faire une bonne demi-heure que nous discutons à bâtons rompus quand une dame s'approche: «Et alors, Tom, cette fête?» - «Super, tout le monde a été avec moi d'une gentillesse, presque tous ceux qui font le Tour du Monde y étaient, en plus du capitaine et de la plupart des officiers...»
Tout-à-coup, j'«allume»! Depuis une semaine, un carton d'invitation à la célébration «des 99 ans 1/2 de l'ami Tom» traînait sur notre table; nous l'avions négligé, ignorant qui était Tom et peu enclins à ces évènements servant souvent à boucher des trous pendant les journées de pleine mer... 
Hé bien, je venais de faire connaissance avec Tom, et j'en étais bouche bée. Non seulement ne fait-il pas son âge physiquement, mais il est d'une vivacité d'esprit remarquable, d'une mémoire quasi infaillible, et surtout d'un naturel affable, jamais à se plaindre, toujours à voir le bon côté des choses. Et il aura cent ans cet automne!
Cette rencontre a encore accru le plaisir inattendu que m'a apporté Ho Chi Minh Ville (Saïgon), où nous venons de passer deux bonnes journées. La première à parcourir la ville dans tous les sens en compagnie du chauffeur Lam et de la guide Maï, francophone, catholique et d'un savoir encyclopédique sur son sujet préféré.
À la demande d'Azur, et contrairement à ce que proposaient les excursions très yankees offertes par Seabourn, nous mettions l'accent sur le passé «français» de l'ex-capitale du Sud, zigzaguant à la recherche des vestiges, monuments et édifices de l'ère  indochinoise. Autant dans les grandes avenues que dans les ruelles étroites, au milieu du flux incroyable et quand même assez discipliné des mobylettes, scooters et motos qui ont remplacé les anciens vélos et qui dépassent pas vingt ou trente fois au moins le nombre des voitures. «Il y en a plus de cinq millions en ville, précise Maï, presque un pour chaque adulte... Et les deux-tiers ont été achetés depuis moins de cinq ans.»
Outre l'ancienne Mairie devenue «Siège du Comité des citoyens», nous passons voir les grands hôtels mythiques, le Continental, le Majestic, le Rex, l'ancien Palais du Gouverneur-général maintenant Musée de la Réunification, le Théâtre municipal et surtout la Maison du Dragon, superbement située sur les rives mêmes du Mékong et transformée en un fascinant Musée de Ho Chi Minh (l'homme, pas la ville). 
J'y passe une bonne heure avec Maï, visiblement admiratrice de «l'oncle Ho», alternant avec délectation entre les documents et photos historiques, les pures pièces de propagande quasi caricaturales et les touchants souvenirs humains: des articles de toilette utilisés par Ho quand il gagnait sa vie comme garçon de café pour payer ses études à Paris, son sac et son bol de riz de guerillero des années 40, sa machine à écrire portative et ses stylos préférés, les objets symboliques qu'on a enterrés avec lui selon une coutume ancestrale...
En cours de route, nous visitons aussi une pagode moderne dite «du petit véhicule» (une seule statue du Bouddha) et une bientôt tricentenaire (Giac Lam) du «grand véhicule» (trois Bouddhas représentant le passé, le présent et l'avenir), l'immense marché de Ben Thanh, les rues achalandées, multicolores du quartier chinois de Cholon...
Mais ce qui est le plus frappant, au-delà des lieux et des monuments, c'est le dynamisme industrieux de la population et surtout son increvable optimisme, qui nous paraît paradoxal, vu la pauvreté encore apparente du pays et la morosité omniprésente à laquelle la crise nous a habitués en Occident. La moitié des Vietnamiens n'a pas trente ans, n'a donc jamais connu la guerre, et comme dit notre jeune chauffeur Lam, «vit bien mieux qu'il y a dix ans et sait que ça ira encore mieux dans dix ans».
Symbole de cette modernité nouvelle et enthousiaste (empreinte d'un certain capitalisme, toléré sinon encouragé par un régime toujours communiste), la tour Bitexco dresse ses 68 étages bombés et étincelants près du fleuve, en plein centre-ville. La visite de son «Skydeck» entièrement vitré du 49e, qui offre de loin la meilleure vue sur l'ensemble de Ho Chi Minh Ville, marque la fin de notre tournée.
Un seul regret, nous en sommes rentrés si fatigués que nous avons raté en soirée, à l'Opéra de Saïgon, la représentation du spectacle musical «My Village», dont nos co-passagers nous ont fait un éloge unanime: une vision pas du tout folklorique mais moderne et enlevée de la vie quotidienne dans un village des collines... 
Le lendemain, nous nous sommes offert un remarquable gueuleton dans un des meilleurs restaurants de la ville, Hoi Ân, spécialisé dans la (très) fine cuisine de Hué, l'ancienne ville impériale. Traversant un élégant décor tout de teck sombre verni, on nous a installés à une table ronde dans une alcove ensoleillée donnant directement sur une rue assez calme, mais animée en face par une série de boutiques et d'étals de trottoir typiques. Velouté de potiron et de homard, incroyables rouleaux de printemps aux petites moules, délicieux canard laqué et poisson au gingembre et à la citronelle. 
Sans compter l'addition, un phénomène en soi: c'est certainement la première et très probablement la seule fois de ma vie que je paie cinq millions (ou presque) pour un repas! En dongs, remarquez, ce qui au taux actuel représente un peu plus de deux cents dollars US...

vendredi 21 mars 2014

Court-métrage comique à la sauce Danang

Si notre premier contact avec le Vietnam tenait du cinéma poétique, le second était plus proche de la comédie grinçante (à l'Américaine, puisque dotée d'un «happy end»).
Nous avons accosté mercredi au port extérieur de Danang — ou Da Nang, tous les lieux ici semblent avoir deux ou trois orthographes — avec un petit retard, encore aggravé par le zèle méticuleux des douaniers. Rien de grave pour nous, puisque nous n'avions pas d'horaire fixe pour la journée.
Il était donc près de onze heures quand nous sommes descendus faire tamponner nos visas. Avant même d'atteindre la guérite des fonctionnaires en uniforme guindé vert et rouge, nous étions agressés par un chauffeur collant qui insistait pour nous proposer son taxi dans un anglais chancelant. Nous avions beau ne lui répondre qu'en français, il continuait à tournoyer autour de nous comme un moustique singulièrement énervant.
À peine nous en étions-nous débarrassés qu'un des gardes de la barrière menant aux navettes vers la ville (assez éloignée) prenait le relais pour nous proposer avec insistance les services d'un autre taxi doublé de son cousin qui «espique feurench very vell you see you see» et qui va nous emmener visiter la ville voisine, bien plus intéressante, de Hoi An. Comme j'ai eu le malheur de l'écouter, s'en est suivie une série de conversations cellulaires incompréhensibles avec un ou plusieurs interlocuteurs inconnus (ou fictifs?) à l'issue de laquelle «hi no can come but you tèk taksi to tâoun onli ten dolla yes?». Évidemment pas, d'une part ça sent l'arnaque à dix pas, et de l'autre juste devant nous s'ouvre un confortable autocar qui fait la même chose gratis... et sans emm... personne!
Vingt minutes plus tard, en mettant le pied sur la place centrale (sans le moindre attrait) de Danang, ça recommence, avec les pédaleurs de rickshaw cette fois. Ils sont au moins quatre, chacun apparemment doté d'un ou deux rabatteurs, à s'accrocher à nous pour nous vendre à rabais un service dont nous ne voulons pas: nous faire faire le tour de la ville. Un autre type quitte le comptoir «officiel» (presque certainement une autre arnaque) de bienvenue pour nous dire «Ne les écoutez pas, je vous appelle un taxi.» Ouf!
Une minute plus tard, un taxi tout vert muni d'un compteur surgit comme par miracle... et notre nouvel ami s'installe à côté de lui et fait mine de lui traduire l'adresse que je lui donne, d'une agence de voyage recommandée par le tourisme officiel. Sachant que ce n'est pas loin, je suis un peu étonné de nous voir parcourir une grande avenue qui enjambe un pont dans la direction d'où nous venions. Mais c'est seulement après une dizaine de minutes, rendus dans un secteur industriel poussiéreux, qu'Azur s'insurge: «Ça n'a aucun sens, tu m'avais dit que c'était tout près!»
Je redonne au copain de moins en moins copain l'adresse précise... et il me répond: «Oui, mais ce temple-là est fermé, je vous amène en voir un autre encore plus beau.» Je lui répète deux fois d'abord gentiment, puis un peu moins, qu'on s'est mal compris, qu'il n'est pas question de visiter quelque monument que ce soit et que nous allons à une agence de voyage, point à la ligne. De mauvaise grâce, le chauffeur revient sur ses pas... et nous dépose sur la rue que je lui ai indiquée, mais devant une pagode magnifique — et clairement fermée.
«Vous voyez bien!» a-t-il le culot de nous lancer. De peine et de misère, je l'oblige à nous ramener deux coins de rue derrière, où se trouve notre agence. Je lui remets la somme convenue au départ, mais là le chauffeur proteste en montrant avec véhémence son compteur qui, bien sûr, marque un montant bien plus élevé; ils nous ont baladés à travers toute la ville pendant vingt minutes. Le ton monte: «Vous prenez ça et pas un sou de plus, compris?»
Heureusement, le jeune préposé de l'agence met le nez dehors de son bureau, comprend d'un coup d'oeil la situation et prononce les mots magiques «Call Police...», ce qui clôt le débat. Une fois à l'intérieur, dernière mauvaise nouvelle: le chauffeur-guide francophone sur lequel nous comptions s'est lassé d'attendre et a pris d'autres clients... et aucun autre n'est disponible.
Nous faisons une croix sur la balade à Hoi An, aussi bien que sur une visite de Danang dont nous avons bien vu qu'elle est pratiquement sans intérêt, et nous allons demander au garçon de l'agence, clairement plus fiable, de nous appeler un taxi pour retourner à bord, quand il nous propose de plutôt nous attarder en ville pour déjeûner. Avec tout ça, il est bientôt 13 heures et, la faim et la gourmandise aidant, ma foi...
Le restaurant où il nous envoie, Apsara, est superbe, une grande villa de style indou derrière un portique orné, dans un jardin fleuri. Et la cuisine, un amalgame imprévu d'indien et de vietnamien, est à la hauteur du décor. Rouleaux aux crevettes croquants et presque noirs, onctueuse soupe au crabe et à l'aileron de requin, seiche très légèrement pannée et frite en tranches fines, et le comble, un riz aux fruits de mer parfumé au curry servi dans une énorme noix de coco évidée qui lui transmet sa saveur fruitée. C'est le «happy end» annoncé. Enfin, pas tout à fait, même si le dernier taxi qui nous ramène au paquebot est d'une gentillesse et d'une honnêteté exemplaires.
Comme il nous dépose à la barrière extérieure du port, un autre bon larron nous fonce dessus: «Madame, you no valk à pied jusque bateau, no? Onli fai dolla we conduck you, yes?» J'ai beau faire non de la tête, Marie-José lui a déjà tendu un billet (seulement 10000 dongs, heureusement) qu'il a prestement hâpé avant de disparaître. Nous comprenons vite pourquoi. Sitôt la barrière franchie, un petit véhicule jaune et vert à banquettes nous attend, sur lequel il est inscrit «PASSENGER SHUTTLE TO SHIP —FREE SERVICE»!

mardi 18 mars 2014

Le Vietnam selon Fellini?

Le temps frais qui nous avait surpris à Hong-Kong nous pousuit jusqu'au nord du Vietnam deux jours plus tard. Quand je mets le nez sur mon balcon vers les sept heures du matin lundi, c'est pour être pénétré jusqu'aux os par un air frisquet, mouillé d'un brouillard assez dense derrière lequel glissent presque sans bruit des silhouettes de sampans, de jonques aux mâts dénudés et de cargos poussifs.
Notre paquebot est un des trois qui font la queue pour se trouver un ancrage confortable face au peu ragoûtant port charbonnier de Ha Long. Dans notre dos on devine, plutôt qu'on ne les voit, les formes fantasques des rochers de la baie d'Along.
Un déjeûner avalé en vitesse nous réchauffe un peu, après quoi nous sommes assemblés en docile troupeau pour être répartis entre la demi-douzaine de chalands vétustes (outrageusement qualifiés de «jonques») qui vont nous emmener faire un tour dans la célèbre baie.
Pour leur rendre justice, les bateaux, qui prennent chacun une trentaine de passagers, sont d'une propreté remarquable et d'un surprenant confort intérieur malgré leurs superstructures en partie rouillées, en partie pourries. Ce qui n'a rien d'étonnant — notre «Au Lac 25» date certainement d'avant Dien Bien Phu et je préfère ne pas savoir à combien de couches de peinture superposées il doit sa blancheur.
Comme ses congénères, il prend sous un régime pépère la direction du sud-est, sur une mer aussi calme qu'envahie de détritus divers, au milieu d'un encombrement de barques de pêche, de bateaux d'excursion de tous les âges et de toutes les formes et de longues barges basses transportant le plus souvent des montagnes de charbon recouvertes de bâches, destinées sans doute à la Chine ou à d'autres voisins.
Après une demi-heure, juste comme nous commençons à nous agacer de cette balade sans attraits dans un décor inexistant, notre vénérable moteur diesel baisse de régime: sa pétarade se mue en un murmure hoqueteux et nous nous engageons dans une des multiples passes qui donnent accès à l'invraisemblable labyrinthe des îles.
Le brouillard ne s'est pas levé, au contraire il traîne avec persistance au ras des flots, sous un ciel de la même teinte blanchâtre que l'eau qui le réflète. «Dommage qu'il ne fasse pas plus beau», pensons-nous d'abord... et bien à tort.
En effet, dès que nous nous retrouvons enveloppés dans les silhouettes fantômatiques des près de deux mille minuscules îlets que contient la baie, cette grisaille prend un extraordinaire relief, créant une atmosphère surréelle plus proche du cinéma fantastique que des réalités quotidiennes. Entre le parc de «la Belle et la Bête» de Cocteau et la plage de «Juliette des Esprits» de Fellini. Une impression encore renforcée, assez curieusement, par l'improbable procession d'une douzaine de «jonques» semblables à la nôtre qui serpentent lentement entre les parois verticales des rochers dans un chassé-croisé onirique apparemment sans fin.
On croirait qu'après une quinzaine de détours entre des centaines de formes tourmentées mais toutes apparentées, on pourrait en avoir assez. Mais la répétition même d'expériences visuelles similaires mais jamais identiques a un effet hypnotique qui interdit l'ennui; j'ai l'impression qu'elle nous met dans une sorte d'état de transe fascinée. Les passagers, la plupart sortis avec leur appareil-photo sur le pont avant ou grimpés sur le toit-terrasse devant le poste de pilotage, ne se parlent qu'à mi-voix, comme dans une cathédrale en ruines...
À cela s'ajoute l'absence presque totale de couleur. À travers le filtre du brouillard, le vert foncé des végétations est devenu gris sombre sur le gris plus clair de la roche dont les rares strates jaunes ou rouille sont elles-même neutralisées. Les seules taches vives, bleues, rouges et orange, sont fournies par les rares rappels à la réalité que constituent de minuscules villages flottants de pêcheurs, parfois amarrés à l'une des îles, parfois ancrés en plein milieu d'une passe.
Nous continuons à errer pendant deux bonnes heures dans une espèce d'heureuse hébétude entrecoupée des minuscules tasses de thé vert que nous distribue parfois l'équipage. Lorsque finalement nous ressortons du labyrinthe pour reprendre la mer libre vers le paquebot, on sent un grand soupir collectif, comme si tout au long nous avions retenu notre souffle!

lundi 17 mars 2014

Vénale et généreuse...

Aimer Hong-Kong, c'est comme tomber en amour avec une prostituée à la fois généreuse et vénale. Cette ville est attachante non pas malgré son commercialisme sans vergogne et sa luxueuse futilité, mais paradoxalement à cause d'eux.
Impossible de résister au charme trouble de cet amoncellement humain (7,5 millions d'habitants) d'autant plus spectaculaire qu'il se festonne en centaines de tours d'habitations, de commerce et d'affaires de trente à cent vingt étages, impossiblement accorchées aux flancs de collines abruptes autour d'un port encombré aux embranchements complexes et omniprésents, sous lesquels serpentent des kilomètres de tunnels autoroutiers. Et qu'il s'interrompt soudain pour laisser un étroit espace vital à un parc vert et fleuri, à un temple anachronique aux portes rouge sang d'où flotte un parfum d'encens, à une plage soigneusement peignée où s'ébattent des volées d'enfants, à un village ancien aux pierres craquelées et aux encorbellements absurdes idolâtrement préservés.
Sans trop le savoir, nous avions choisi probablement la meilleure formule, sinon la plus économique (!!!), pour faire connaissance avec Hong-Kong. Sitôt après le petit déjeûner vendredi, une confortable berline Mercedes noire et nickelée est venue nous cueillir à la sortie d'une gare maritime de Kowloon dont les rampes de débarquement sont habilement dissimulées derrière des dizaines de boutiques rutilantes de Van Cleef et Arpels, Longchamp, Jaeger LeCoultre et autres Giorgio Armani. Le chauffeur Ma Go ne parle ni français ni anglais, mais son compagnon, notre guide Sylvain (aussi asiatique que son nom ne l'est pas), a passé vingt ans de sa vie à Paris avant de revenir dans sa ville natale pour les beaux yeux d'une jeune Chinoise.
Le choix de la voiture même, quoique involontaire, n'était pas innocent. À mesure que la journée progressait, nous allions nous rendre compte que l'infini respect des locaux pour les signes extérieurs de richesse allait nous permettre de couper à travers des embouteillages et de pénétrer et de stationner dans des endroits auxquels n'auraient pas eu accès de simples mortels. Les Bums chromés, c'est nous autres!
Première étape, Victoria Peak. Sortant du mince à-plat de la rive nord de l'île même de Hong-Kong, une série de rampes acrobatiques et de lacets grimpe au flanc de la montagne encore verte, autrefois le quartier de résidence exclusif des riches colons anglais qui ont littéralement créé la ville au XIXe et pendant la première moitié du XXe siècles. C'est maintenant le fief des riches Chinois qui leur ont succédé... et aussi le point de vue incomparable d'où voir l'ensemble de l'ex-colonie. 
Un belvédère exubérant surplombe d'une part les voies du légendaire Peak Tram et de l'autre des volées de marches vertigineuses. Un grand tableau d'orientation prétend indiquer les principaux repères de l'île et de ses deux satellites de la terre ferme, Kowloon et les Nouveaux Territoires, mais je constate vite qu'il y manque plusieurs édifices majeurs. «Normal, commente Sylvain, la photo date d'il y a presque deux ans!»
Re-plongée dans la circulation urbaine pour traverser Central, le quartier financier par excellence, les marchés bousculés et odorants de Sheung Wan, les cafés et les galeries intello de Soho et le secteur «chaud» (maintenant plutôt boboïsé — dit-on) de Wan Chai.
Nous repartons, vers le sud, cette fois... et nous retrouvons soudain en pleine nature, comme si l'intense concentration urbaine derrière nous n'existait pas. Le port  d'Aberdeen offre ses fameux restaurants flottants sur son calme plan d'eau, où voisinent yachts luxueux et modestes bateaux de pêche comme échappés d'une autre époque. Des plages bien entretenues que longe une belle promenade sont presque désertes en ce matin de semaine.
Retour vers le nord par la côte est, avec un arrêt dans un marché populo (trois T-shirts, deux écharpes et deux sacs à main garantis contrefaits), et un long tunnel qui repasse sous le port vers Kowloon, où nous prenons des apéros exotiques au fabuleux bar de l'Intercontinental, dont le mur de verre haut de trois étages et large d'un coin de rue offre une vue à couper le souffle sur l'Île de Hong–Kong en face.
Contraste choc avec le restaurant au décor de bonbonnière férocement locale (nous y sommes les seuls non-Chinois sur une centaine de tables) où Sylvain a choisi de nous emmener déguster quelques dim sum et des vermicelles au porc en guise de lunch — il faut ménager, à grand-peine, notre appétit pour le souper gastronomique qui vient.
L'après-midi est aussi varié, prenant en sandwich une trépidante virée dans le délire commercial de Sham Tsui Po entre deux escales historiques et culturelles. D'abord, un paisible temple taoïste des Nouveaux Territoires, où nous nous joignons à des centaines de fidèles venus brûler de l'encens pour obtenir des dieux qu'ils exaucent leurs voeux les plus chers; je puis vous dire tout de suite que ça ne marche pas, mon voeu, de dénicher ici les introuvables cartouches d'encre couleur qui correspondent à l'imprimante Canon acquise il y a quelques semaines à Honolulu, sera cruellement déçu!
Après l'épuisante et vaine chasse aux cartouches dans un labyrinthe informatique multi-étagé de Kowloon, nous revenons dans les Nouveaux Territoires pour ce qui sera un des clous de la journée: un adorable village ancien fortifié, préservé on ne sait comment de l'époque où, il y a cinq cents ans et plus, Hong Kong était LE repaire de pirates et de trafiquants d'opium de la Mer de Chine. Il a été récupéré des pushers et drogués qui l'occupaient ces dernières décennies et transformé en un pimpant musée consacré au mode de vie populaire de jadis; le parc central, autour d'une petite pagode au charme discret, est traversé par une passerelle couverte qui zigzague au milieu d'arbres superbes et de statues stylisées, visiblement récentes, des animaux du zodiaque chinois.
À la suite de quoi Sylvain et Ma Go nous déposent à l'Ocean Terminal, à quelques pas (et quelques milliers de consommateurs frénétiques) de notre paquebot.
Azur s'écroule sur le lit en rentrant à la cabine. C'est certainement la journée la plus fatiguante qu'elle a connue depuis Tahiti et sa douloureuse chûte sur la tête. C'est donc à regret que j'irai seul ce soir au second «Special Event» où nous nous étions inscrits pour la croisière, un dîner gastronomique agrémenté d'un spectacle folklorique et d'un son-et-lumières dans un des restaurants les plus huppés de Hong Kong.
Après la très belle expérience de Bali, mes attentes étaient grandes... et elles ne seront pas réellement satisfaites. Le restaurant est situé dans un immeuble tout de marbre et de verre du quartier même où nous sommes accostés. Il est de la plus grande élégance et le service au-delà de tout reproche, mais la cuisine, quoique raffinée, est sans véritable surprise, simplement comparable aux meilleurs restos chinois que nous avons fréquentés à Montréal, San Francisco ou Paris.
Quant au spectacle, il est tout tape-à-l'oeil et clinquant, sans rien du charme imprévu et convivial des danseurs de Bali... et le son-et-lumières, assez grandiose il est vrai, est loin de la sophistication de ce que nous avons vu en France, notamment à Lyon. Azur peut se consoler en disant qu'elle n'a rien raté qu'elle ne pourrait voir ou goûter ailleurs.
Le samedi midi, après l'avoir déposée chez la coiffeuse du très bon Spa du Seabourn Sojourn, je ressors dans la foule encore plus dense du centre commercial hyper-bling-bling qu'est la gare maritime, et je repars en taxi vers un autre souk informatique que celui d'hier — puis un autre, puis un autre —, toujours en quête du saint-graal made in Canon. 
Je ne le trouverai pas, bien sûr (ce qu'on m'a fourgué, heureusement pas cher, est incompatible malgré les serments du vendeur), mais la balade seul, sans la «comfort blanket» d'un guide possédant la langue et les coutumes, est en soi une aventure qui me permet de me frotter bien plus directement avec le pire et le meilleur de Hong-Kong. Et qui me conforte dans le sentiment étonnamment favorable qu'elle m'inspire. Rien à regretter.

jeudi 13 mars 2014

Cousins de Bornéo et déserteurs de Hong Kong

Depuis hier midi, une mer d'huile, incongrue en plein milieu de l'Océan Indien, invite à la paresse. Ça fait trois fois que j'entreprends le prochain chapitre du blogue, sur la visite aux orang-outangs du nord de Bornéo, et chaque fois je trouve de bonnes excuses pour laisser tomber et me prélasser dans le transat de mon balcon, face à un horizon tracé à la barre parallèle...
Mais puisqu'il le faut...
Du large, le port de Sandakan fait modeste bourgade de pêche, malgré la présence paradoxale de quelques tours de dix à vingt étages perchées derrière un village de petites maisons multicolores bâties sur pilotis à côté d'une plage sur laquelle sont tirées des barques étroites et pointues.
Nous accostons à la seule installation portuaire digne de ce nom, une plate-forme bétonnée reliée à la rive par une passerelle soutenant une autoroute encore en travaux. Un orchestre de tambours et vibraphones accompagne une danseuse dorée sur tranche pour nous souhaiter la bienvenue face à la petite gare maritime.
Une fois les formalités de douane accomplies (nous sommes passés de l'Indonésie à la Malaisie), un quatuor de cars de tourisme vient nous cueillir sur le quai même, pour nous emmener vers l'intérieur, au Centre de réhabilitation des orang-outangs. Non, je ne blague pas: cette curieuse mais sympathique institution a pour mission de recueillir les petits quadrumanes orphelins ou blessés et de les former à la vie en forêt, pour qu'ils puissent y rejoindre éventuellement leurs congénères...
L'orang-outang a la double particularité d'être le seul grand singe non africain (on ne le trouve qu'à Sumatra et Bornéo) et l'animal dont l'enfance est la plus longue. Les petits demeurent accrochés aux «jupes» de leur maman jusqu'à 6 ou 7 ans, incapables de survivre par eux-mêmes. Et même s'ils passent la quasi-totalité de leur vie dans les arbres, ils sont aussi nos plus proches parents du règne animal, partageant plus de 96% de nos chromosomes.
Toujours est-il qu'après trois-quarts d'heure de route, nous descendons au bureau d'accueil du centre, d'où une série de passerelles de bois nous font zigzaguer à travers une forêt absolument somptueuse jusqu'à un observatoire construit face à deux espèces de balcons juchés dans les arbres, où descendent de longs câbles provenant des quatre coins de la jungle environnante.
Après un petit quart d'heure, une boule de fourrure d'un roux spectaculaire apparaît entre les branches et se décompose en une sorte d'adolescent déginguandé qui longe nonchalemment un des câbles vers ce qui sont en fait des points d'alimentation. Deux autres le suivent bientôt, attendant en se balançant entre deux troncs que le préposé daigne bien leur apporter leur ration bi-quotidienne de bananes ou de pastèques.
Ils descendent alors s'accroupir sur la plate-forme et se nourrissent, totalement insensibles aux dizaines de caméras et d'appareils-photo qui les fusillent sans arrêt.
Une fois le repas fini, deux d'entre eux reprennent leur route aérienne et disparaissent de notre vue, tandis qu'un petit macaque gris vient rejoindre le troisième pour profiter des restes. 
Nous nous groupons à la sortie de l'observatoire pour prendre le chemin du retour quand le dernier des orang-outangs, facétieux, décide de changer de rôle: il se laisse tomber de son câble sur la main-courante de la passerelle que nous allions emprunter, et encouragé par les cris et les applaudissements des plus jeunes du groupe, se met à jouer au guide forestier, nous menant gentiment et fort adroitement vers la sortie. Ce n'est qu'à la vue des barraques du centre d'accueil qu'il nous fausse compagnie le long d'une liane opportune...
Pendant le long retour vers les quais, notre (vrai) guide nous explique que Sandakan, ancienne capitale du Sabah, le tiers de Bornéo qui appartient à la Malaisie, a été entièrement détruite pendant la Seconde Guerre mondiale, et malgré sa croissance récente — plus de 300 000 habitants — , n'a jamais retrouvé son ancienne importance. D'où son caractère de ville-champignon, mêlant aux immeubles modernes de petites structures plus traditionnelles, notamment ces quartiers sur pilotis, que les autorités s'efforcent en vain de démolir, face à une résistance acharnée des résidants, qui tiennent à cet habitat ancestral.
Nous reprenons ensuite la mer pour trois longues journées jusqu'à Hong Kong, notre point d'entrée sur le continent asiatique, où environ la moitié de nos compagnons de voyage vont nous quitter. Comme toujous en croisière, de nombreuses amitiés se sont liées depuis le départ de Los Angeles, et les scènes d'adieux, souvent émues, se mêlent aux promesses plus ou moins sincères de futures retrouvailles.
Nous prenons un dernier repas gastronomique dans l'intime «Restaurant 2» avec nos amis Ron et Tom, universitaires d'Oakland cultivés qui parlent un fort bon français. Nous perdons aussi trois sympathiques Suisses de Genève et deux couples de retraités français de la région de Nantes. De fait, à moins d'un apport imprévu dans le lot de passagers qui s'embarquent samedi à Hong Kong, les Suisses de Neuchatel, Esther et François, seront avec nous les seuls francophones restant à bord...

dimanche 9 mars 2014

La marche au dragon

Les appeler dragons est sans doute un peu excessif... Il n'en reste pas moins que les varans, tout derniers des dinosaures qui ne se trouvent que sur Komodo et deux autres petites îles de la Sonde, sont des bêtes impressionnantes. 
On ne peut leur rendre visite qu'en effectuant une assez longue excursion à pied (ô mes vieilles jambes!), bien encadrée par des guides officiels. En effet, ces lézards géants vivent en liberté dans les forêts de l'île; féroces carnivores, ils se nourrissent des proies qu'ils chassent, seuls ou en groupes: cochons sauvages, daims, buffles d'eau... et même leurs propres petits. Les précautions ne sont donc pas inutiles.
En débarquant de la navette, nous avons immédiatement été pris en charge par des «rangers» qui nous ont séparés en petits groupes d'une vingtaine de personnes. Après un laïus moitié d'explications, moitié de consignes de prudence et de sécurité, nous nous sommes mis en marche sur des sentiers primitifs, mais bien balisés, chaque groupe précédé et suivi d'un garde aux aguets, armé d'un long bâton fourchu. Face à l'évidente difficulté de l'expédition, Azur avait décidé, sagement, de m'attendre sur la plage.
Trois étapes d'une demi-heure à bonne allure, entrecoupées de pauses meublées d'information sur la faune et la végétation — palmiers, fougères géantes, lianes tordues, orchidées parasites — , nous ont amenés à quelques mètres d'un point d'eau autour duquel se prélassaient lourdement quatre ou cinq monstres, dont deux femelles.
Plus costauds et plus vifs que les alligators, mesurant jusqu'à trois mètres et pesant dans les 125 kilos, les adultes peuvent se déplacer sur terre à plus de 15 km/h et dans l'eau à deux fois la vitesse d'un bon nageur, et leur morsure est mortelle. 
Ils ont survécu ici tant bien que mal, personne ne sait trop pourquoi ni comment, lorsque tous leurs cousins ont été rayés de la surface du globe il y a plus de 60 millions d'années. Ils ont failli disparaître eux aussi au milieu du 20e siècle, victimes de la chasse que leur faisaient les zoos du monde entier et des stratégies agricoles des habitants.
Le gouvernement indonésien les a sauvés de justesse alors qu'il n'en restait que quelques centaines, en transformant leur habitat en réserve naturelle. Grâce à cette mesure, il en existe aujourd'hui quelque 8000, dont la moitié à Komodo. Les femelles pondent jusqu'à une trentaine d'oeufs, qui éclosent au bout de neuf mois. Mais le taux de survie des bébés, face à la difficulté de se nourrir et à leurs ennemis naturels (dont leurs propres parents!) est faible: à peine deux pour cent se rendent à l'âge adulte.
Leur aspect est assez inquiétant: un long corps vert-brun aux courtes pattes griffues surmonté d'une petite crête, un muffle plat, allongé, bordé de dents apparentes, une longue et étroite langue fourchue rouge clair qu'ils projettent et retirent rapidement devant eux — c'est probablement la source de la légende voulant que les dragons crachent le feu...
Nous avons passé un bon quart d'heure à les examiner et les photographier sous toutes les coutures... mais à prudente distance, tandis qu'ils nous regardaient l'air plutôt blasé. Puis nous avons poursuivi notre chemin pour retourner à la plage... où semblaient nous attendre la majorité des quelque 1800 habitants de Komodo devant des étals de bracelets, tissus, T-shirts et sculptures — de dragons, évidemment.

mercredi 5 mars 2014

Bali... en pièces détachées

Un aspect curieux, souvent dérangeant, des croisières est que les courtes escales ne permettent qu'une vision fragmentaire d'une ville, d'une région, encore plus d'un pays. Parfois, les divers fragments concordent et vous donnent l'impression, probablement fausse, d'avoir saisi l'essentiel.
Mais plus souvent, les images qui vous restent divergent et agacent votre esprit comme des pièces dépareillées d'un casse-tête complexe, qui ne s'ajustent l'une à l'autre ni par la forme, ni par la couleur. C'est ainsi qu'après un jour et demi à Bali, nous nous retrouvons avec quatre visions bien distinctes de l'île.
Une première sortie au port des croisières de Benoa m'a déposé le matin au beau milieu de ce que les sites archi-touristiques ont de plus détestable. Bureau de change hyper-achalandé aux tarifs plutôt fantaisistes (facile, quand la monnaie locale se compte en centaines de milliers d'unités pour quelques dollars ou euros), comptoirs de souvenirs trois-quarts pacotille, un peu artisanat apparemment de qualité, multitude de gamins accrochés à vos basques pour vous soutirer quelques sous, encore plus de vendeurs, intermédiaires, guides auto-proclamés arborant des licences «officielles» dans une langue indéchiffrable, taxis plus ou moins fiables et légitimes se tiraillant pour obtenir votre attention... Si je n'avais pas eu l'avis fortement favorable d'autres voyageurs déjà venus ici, j'aurais tourné le dos à ce capharnaüm sans chercher plus loin.
En début d'après-midi, sous toutes réserves et à l'insistance de Marie-José, nous sommes redescendus et avons pris au hasard un taxi dans la file qui s'étirait face au débarcadère. Pas de compteur, une carte de tarifs illisible, il fallait négocier ferme le prix et les conditions, en restant sourds à des appels larmoyants du genre: «Madame, Madame, 50 000 roupies de plus, oui s'il vous plaît, j'ai une femme et quatre petits enfants à nourrir...», en sachant bien que ce qu'il réclamait pour une heure et demie de course correspondait à une semaine de salaire sinon plus pour beaucoup de ses compatriotes. Soyons justes: une fois l'entente conclue, il n'est jamais revenu là-dessus et nous a offert un service irréprochable dans une voiture propre, en excellent état. Et une trentaine de dollars pour le tout était loin d'être une arnaque.
Yomen — la moitié des Balinais semblent se prénommer Yomen, sans doute une simplification pratique de leurs vrais noms à rallonge à l'intention des étrangers — nous a vite sortis (à notre demande) de l'autoroute menant à Denpasar, la capitale. Il a alors emprunté une étroite et pittoresque route de campagne dont les bas-côtés offraient un méli-mélo de boutiques à touristes, d'échoppes destinėes à la clientèle locale, de champs en broussailles, de résidences variant par la taille, le confort et l'état de complétion et de petits temples fastueusement décorés, souvent défendus par des démons grimaçants.
Après un peu plus d'une demi-heure, il s'arrête pile, face à un terrain vague gardé par un costaud à turban à qui il remet quelques pièces, et nous annonce: «Sanur, la plus belle plage de Bali pour les familles!» avant de garer sa voiture plus ou moins à l'ombre. Devant l'air méfiant de Marie-José qui cherche en vain la mer au milieu des barraques branlantes, il s'empresse d'ajouter: «Rien à craindre, je vous accompagne.»
En trois minutes, nous nous retrouvons assis à une terrasse «les pieds dans le sable» face à ce qui est effectivement une superbe plage où quelques dizaines de touristes sont perdus dans une foule dominicale de familles locales, depuis les bébés au sein jusqu'aux arrière-grands-mères. 
Une de celles-ci, justement, passe au pas de course à côté de nous, coiffée d'un chapeau conique au sommet peint d'une fleur écarlate et armée d'une longue gaule et d'un panier en osier. Sans hésiter, elle entre dans l'eau tout habillée, s'avance jusqu'à ce que la mer atteigne sa taille, et d'un geste assuré fouette sa gaule devant elle, déroulant une longue ligne garnie d'un hameçon et d'un flotteur. Elle vient de se joindre aux dizaines, probablement aux centaines de pêcheurs du dimanche qui ont envahi la plage, en net surnombre sur les baigneurs et les water-scooters, animant les hauts-fonds turquoise de l'incessant mouvement de relance de leurs cannes.
La plupart des tables de notre café (et des autres terrasses voisines) sont occupées par des groupes animés de Balinais, auxquels se mêlent quelques Européens, dans la plus grande cordialité. Une jeune femme nous apporte un menu en anglais, où les prix sont indiqués en dizaines d'unités non précisées. Je fronce les sourcils: «Des dollars? Seize dollars pour un Coca, ça me paraît beaucoup...» Yomen hausse les épaules sans répondre, mais la serveuse corrige immédiatement: «Mais non, Monsieur, c'est des mille!» et je comprends qu'elle sous-entend «roupies». À 11 000 roupies le dollar US ou 14 000 l'euro, ça fait une sacrée différence. Ça devient même, pour nous du moins, une aubaine!
Effectivement, notre commande d'un Coca, un thé au citron vert, une eau gazeuse et un plateau de (fort bons) rouleaux frits aux crevettes que nous partageons amicalement avec le chauffeur nous coûtera la somme mirifique de «87», soit un peu moins de huit dollars ou six euros. Pourboire compris, bien sûr.
Au retour, nous faisons halte dans une boutique de vêtements et accessoires, d'où Azur ressort avec un mignon chapeau de paille jaune clair, brun et noir, habilement tressé en mailles fines comme une dentelle. Suivant les conseils des experts et du Petit Fûté, je me prépare à marchander... mais quand la brave dame nous réclame timidement cent mille roupies, je me sens ridicule. 
Après ce charmant dimanche à la plage on ne peut plus balinais, Yomen nous ramène vers 16 heures jusqu'au pied même des marches de la gare des croisières... et je lui rajoute avec le sourire les 50 000 roupies supplémentaires qu'il avait tant réclamées au départ. J'espère que Mme Yomen et les quatre petits enfants seront bien nourris.
Nous avons tout juste le temps de monter à bord nous rafraîchir et endosser ce que Seabourn, dans son code vestimentaire, appelle «elegant casual» — chemise ouverte et veston sport pour les hommes, pantalon-chemisier (et chapeau de paille neuf!) pour les dames. Une collection d'autocars nous attend près de la rampe de débarquement pour nous emmener vers un «Special Event» réservé aux passagers qui effectuent le tour de monde au complet.
L'hôtel-restaurant où nous descendons, près d'une heure plus tard, sera la troisième pièce de notre puzzle balinais.
L'arrivée n'est pourtant pas si prometteuse: au bout d'une étroite ruelle, un autre terrain vague embroussaillé sert de stationnement. Mais il fait face à un impressionnant portail sculpté qui donne sur une longue allée pavée d'ardoises irrégulières et bordée de massifs fleuris bien entretenus. 
Après une centaine de mètres, nous débouchons sur un parterre de gazon velouté où nous attend une armée de majordomes à turban et livrée bourgogne et de serveuses en sari clair qui font circuler des plateaux de jus, de vin et de coquetels et de grands plats garnis de brochettes et d'amuse-gueule divers. 
Azur a tout juste eu le temps de chercher de l'oeil un endroit où s'asseoir qu'apparaît par magie une cohorte de domestiques portant sur leurs têtes de confortables fauteuils et quelques tables d'appoint. En fond de scène, est accroupi un orchestre rouge et or d'une quinzaine de joueurs de gamelan, et face à eux les trois traditionnelles danseuses pré-adolescentes fardées et chamarrées se lancent dans leur élégant numéro.
Après une petite demi-heure de cette mise en bouche, la nuit tombant, une autre promenade d'une centaine de mètres le long d'un beau jardin au bassin central de tuiles vernies nous mène à trois pavillons ouverts de bois sombre qui entourent une scène carrée. On nous installe à des tables rondes nappées de rose, sur lesquelles repose un incroyable menu de quatre services comportant au moins une vingtaine de choix.
Sitôt nos verres remplis de vin, de bière ou d'eau, serveurs bourgogne et serveuses roses et rouges déposent sur chaque table un grand plateau chargé de quatre ou cinq petites entrées froides, parmi lesquelles chaque convive se sert à volonté. Suit une ronde de bols de bouillon de poulet subtilement parfumé, puis un autre grand plateau portant, cette fois, les entrées chaudes, encore plus succulentes.
Au moment où apparaît le plateau des plats principaux, la scène centrale s'éclaire et s'anime de l'apparition d'un monstre mythique mi-dragon mi-lion habité par deux danseurs, auquel font face trois autres danseurs au torse nu, puis une «sorcière» au costume extravagant surmonté d'un masque mi-terrifiant, mi-ridicule. Le temps de nous rendre au dessert (un autre plateau à choix multiples), se déroulent les différentes phases de la danse traditionnelle masculine du «Barong», incluant le combat de kris stylisé final.
Avec le café ou le thé, les danseurs font place à des danseuses, adultes celles-là, qui font le tour des tables en flirtant avec leurs éventails vernis pour inviter les convives à les accompagner sur la piste. Le tout se termine par une ronde conviviale, parsemée d'incidents comiques et donnant lieu à une interminable séance de photos.
Pour le (long) retour aux autocars dans le noir, l'allée a été éclairée de dizaines de jolies lanternes garnies de bougies, déposées sur le sol. Une belle soirée, témoin d'une culture raffinée et d'un élégant savoir-vivre... mais qui n'a rien en commun avec le bazar touristique du matin ni la plage bon enfant de l'après-midi.
Le lendemain midi, au moment où le Sojourn quitte le quai pour sortir de la baie de Benoa, nous survolons du haut de la passerelle d'observation un quatrième Bali. Celui de la presqu'île verdoyante bordée de plages blondes et hérissée de toits pointus de tuiles rouge vif où sont regroupés la plupart des hôtels de grand luxe et «resorts» célèbres, au chic d'un exotisme savamment domestiqué à l'occidentale, où la moindre nuitée coûte plusieurs mois du revenu d'un Balinais moyen et le prix du petit-déjeûner nourrirait Mme Yomen et ses quatre petits enfants pendant quelques semaines...