dimanche 31 mars 2013

Un blogue du genou

Ceux qui me retrouvent de temps à autre sur Facebook auront sûrement compris pourquoi je n'ai rien ajouté au blogue depuis janvier. D'une part, pas plus que je n'aime entendre les autres me raconter en long et en large leurs petits ennuis de santé, je n'ai le goût d'étaler les miens devant vos yeux et vos oreilles. Et d'autre part, ces "petits ennuis" ont été assez gros cette fois pour monopoliser tout mon temps et mon attention, aux dépens de mes activités habituelles... et au point que je n'ai pratiquement rien d'autre à relater pour le dernier mois et demi. Mais bon, puisqu'il le faut (âmes sensibles s'abstenir, certains passages qui suivent sont plus ou moins ragoûtants)...
C'est une chose qui me pendait au nez depuis des mois, sinon des années: mes genoux, auxquels j'ai beaucoup demandé au cours des décennies, étaient en train de me lâcher, pour cause d'arthrose avancée. D'après les derniers rayons-X pris en France à l'automne, le droit n'avait plus du tout de cartilage dans l'articulation, les os frottant directement l'un sur l'autre. Et le gauche allait bientôt en arriver au même point. Douloureux et de plus en plus handicapant.
Les trois médecins consultés avaient le même diagnostic: pas d'autre solution que l'opération, l'unique choix qu'il me restait étant de me faire charcuter un côté après l'autre dans un délai d'un an, ou les deux en même temps — beaucoup plus pénible, m'a-t-on prévenu. Mais dans ce cas du moins, je serais débarrassé du problème une fois pour toutes.
Serrant les dents, je suis donc entré dans une clinique de Laval un dimanche soir de la mi-février... pour me retrouver le lendemain matin sur une civière en route vers la salle d'opération. On m'a proprement anesthésié le bas du tronc et les jambes... mais lorsque le temps est venu de m'envoyer également le reste dans les vaps, on s'est rendu compte que je souffrais d'une "apnée du sommeil" qui risquait de me faire cesser de respirer à tout moment. 
Donc, malgré une piqûre pour atténuer au moins l'acuité de mes perceptions, c'est conscient que j'ai dû subir mes trois heures et quelque sur le billard... avec pour bruits de fond estompés mais reconnaissables une scie électrique me débitant les os des deux jambes... puis les coups de maillet de l'insertion des prothèses. Heureusement, un voile pudiquement tendu à 50 cm de mon nez m'empêchait de voir tout ça en direct. Pas trop rigolo quand même, ça vient encore de temps à autre hanter mes rêves.
Je suis sorti de là une semaine plus tard avec de splendides cicatrices aux deux genoux: 32 agrafes métalliques de chaque côté offraient une étroite parenté visuelle avec ces gros zippers dont on ornait il y a quelques années les jeans à la mode. Et invisible mais bien présente dessous chaque zipper, une jolie charnière en acier chromé bordée de coussins de teflon (ou quelque chose y ressemblant). Ce n'est pas une blague, j'ai même droit à une carte plastifiée prévenant les préposés à la sécurité de tous les aéroports de la planète que si je déclenche les sonneries de leurs détecteurs de métal, ce n'est pas que je sois un dangeureux terroriste, seulement un miraculé de la science!
De retour à la maison, ne me restait plus qu'à réapprendre à me servir de mes jambes. Je me retrouvais à peu près dans l'état d'un bébé de huit mois s'efforçant de se tenir debout, cramponné aux doigts de papa-maman. Sauf que lui, au moins, peut se déplacer à quatre pattes, une gymnastique qui m'est strictement interdite.
Heureusement, une volubile et maternelle physiothérapeute du CLSC (clinique médico-sociale publique, pour les non-québécois) s'est pointée le lendemain pour s'assurer que l'appartement avait bien été préparé pour ma convalescence: tous les tapis (même les superbes persans du vivoir qu'Azur aime tant) roulés dans un coin, une "chaise d'aisance" coiffant le bol de toilettes et un banc de douche enjambant la baignoire. Sans compter l'indispensable marchette (ambulateur, pour les lecteurs hexagonaux). Et surtout pour me fournir un cahier d'exercices de rééducation à effectuer deux fois par jour – dont trois fois par semaine sous sa direction. Ben oui, il fallait tout réapprendre, en commençant par faire bouger les orteils jusqu'à monter et descendre les escaliers, en passant par les flexions, les extensions, les exercices d'équilibre et de résistance, se lever et s'asseoir du lit, d'un fauteuil, d'une chaise (dur-dur), enfin marcher dans le salon puis dans le couloir, avec et sans marchette.
Pour faire une longue histoire courte, disons que j'en suis à une phase avancée de la rééducation, pas loin d'une véritable autonomie de mouvement. Les inexistants genoux me font encore un peu mal, je ne peux me balader dans l'immeuble sans marchette et n'ai pas encore l'autorisation de mettre le nez dehors, mais je suis déjà loin des averses de déprime qui me tombaient dessus les deux premières semaines en constatant qu'il me fallait de l'aide pour accomplir les gestes les plus quotidiens — par exemple me lever du lit, enfiler une paire de chaussettes ou me faire un café!
Dans quelques jours, la chère Julie du CLSC va passer la main, me confiant à la kinésiologue de service dont le rôle sera de rebâtir ma résistance et mon tonus musculaire. En principe, j'aurai retrouvé tous mes moyens quelque part en mai, bon pour soit la Martinique, soit Montpellier.
Et Azur dans tout ça? Sauf pour de rares éruptions d'énervement, elle a été d'une patience indestructible, endurant mes crises de mauvaise humeur, offrant un soutien moral indéfectible, m'aidant partout où c'était possible et me poussant à me débrouiller quand ce ne l'était pas...
Mais je sens bien qu'autant et plus que moi, elle a hâte que se termine ce curieux – et somme toute pas très drôle – épisode de notre vie commune.