11 juin 2026

Un Boyau de Jouvence

Ce n’est pas une douce fontaine de jeunesse que m’offre ce retour rapide à Montpellier, mais un arrosage sous vive pression!

Le vol sur Air Transat de Pierre Elliott-Trudeau vers Charles-de-Gaulle a été étonnamment agréable, dans un fauteuil large et bien rembourré — mais pas assez penché vers l’arrière pour bien dormir — même avec une voisine discrète mais gentille. 

À Roissy, hier matin ça se gâte: pas une seule place libre sur tous les trains vers Montpellier ce mardi. Donc taxi imprévu vers Paris, habilement piloté à travers les interminables embouteillages par une rondelette et diserte Camerounaise avec qui j’échange en cours de route des souvenirs épars de Yannick Noah, elle de son enfance africaine, moi de la période antillaise 2006-2008 où je le croisais quand nos bateaux étaient voisins de ponton à la marina du Marin.

Gare de Lyon, triste mine du guichetier de la billeterie: tous les trains vers le sud  sont bondés aujourd’hui et demain… «Mettez-moi sur la liste d’attente! » - « Vous êtes pas sérieux? » (pour les parigots, l’étranger ne l’est jamais). - « Oui, tabarnak! » Il me prend au sérieux. Appel à ma vieille copine Facebook (jamais rencontrée en personne) Luisa, sicilienne devenue éditrice d’un mensuel parisien, pour la prévenir que je ne pourrai probablement pas la voir comme prévu ce soir.

Je déniche par pure chance l’ascenseur habilement dissimulé qui monte à la grandiloquente et enchanteresse brasserie du Train bleu qui surplombe la gare et obtiens à l’arrachée, pour moi tout seul, une table pour deux dans la grande salle. Turbot beurre blanc (toujours sublime!) et planche de fromages, et belle surprise: appel in extremis de la billeterie: “ Si vous êtes toujours là, le siège 174 Première classe du TGV 6223 pour Montpellier s’est libéré, départ à 16h56.” Et comment! 

J’ai failli le rater, le trop bon repas du Train bleu suivi d’un digestif au bar m’avait précipité dans les bras de Morphée, où je renouais en rêve avec un de nos meilleurs souvenirs de voyage: la petite ville côtière de Geelong en Australie, patrie du premier copain de ma nièce Geneviève et site unique au monde par sa collection de centaines de “bollards” (bittes d’amarrage) en bois transformés par des peintres ludiques en groupes de personnages humoristiques absolument irrésistibles. Par pur hasard (qui fait bien les choses…), mes voisins de table au resto en étaient originaires! 

C’est le garçon solennel qui m’avait servi au bar qui m’a sauvé la mise en me secouant par l’épaule pour me réveiller. Donc quatre heures de TGV, adoucies de somnolences et de la contemplation ravie du changement graduel du paysage et de la végétation, des plaines vallonnées d’Île de France vers les rangs quasi militaires de peupliers de Lombardie, les lances noires des ifs, la dentelle vert sombre des cèdres du Liban,  les boules gris-vert des oliviers et les dômes légèrement penchés contre le vent des pins parasols entourant les carrés de vignes de raisin muscat doré. Tout le charme incomparable du Midi.

 Aux trois-quarts du chemin, un appel sur mon cellulaire: “Je suis à l’appartement et vous attends. À  quelle heure?” La Chilienne Ingrid, notre indestructible et éternellement fiable ménagère, ne doute de rien même après deux ans de mon absence presque sans contact. À ma surprise, le chef de train de la SNCF a prévu un jeunot sympathique et débrouillard pour s’occuper de mes bagages à l’arrivée à la Gare Saint-Roch et me déposer (quelque peu groggy de pas loin de 24 heures de déplacement continu) dans un taxi. Ingrid me récupère maternellement à l’entrée de l’immeuble #2 des Palmiers (il fait presque noir et y’a plus de palmiers), me réapprivoise avec l’essentiel du condo et promet de revenir pour la suite vendredi. 

Ce matin, bataille épique avec une machine à café savante mais retorse pour la convaincre qu’un espresso allongé n’est pas une trahison à ses principes, et avec un micro-ondes aux détails oubliés qui croyait qu’un croissant de la veille était meilleur frette que réchauffé. Et découverte que le frigo de la cuisine, même une fois allumé, refuse obstinément de frigorifier. Pas d’autre choix, dans ces conditions, que de sortir manger au resto. 

Je monte peu après midi (sans billet, y’a pas que les étudiants fauchés qui peuvent resquiller!) dans le premier tramway qui passe et me dépose Place de la Comédie, le coeur battant (et piét0nnier) de la ville. En cherchant des yeux une terrasse ouverte  je tombe sur une vue miraculeuse — mais pas complètement imprévue: maintenant tout blanc de barbe et de chevelure, mon guitariste de rue préféré depuis 20 ans, Fethi Merad, officie au milieu de la place. Je m’approche: “Une demande spéciale: Jeux interdits, s’il te plaît!” - “Arrête, tu vas me faire avoir une syncope!” et nous reprenons le fil de notre vieille amitié québéco-algérienne métissée d’occitan…

Je fais l’erreur de commander le plat du jour au proche Café des Trois Grâces: des moules tout juste correctes dans une sauce au cari qui ne l’est même pas — à peine sauvées de la catastrophe par un bon muscat à l’apéro, une excellente bière blanche en cours de route et une fondante mousse au chocolat en finale. Les serviettes en papier respectent la dure loi des terrasse: plus y’a du vent, plus elles sont légères! J’en perds deux, idem mon voisin de table, un édenté local à barbiche grise fan de Charlebois qui me cite comme air favori “Je reviendrai à Montréal” — faut le faire!

Culpabilisé par mon absence de jugeotte quant au menu, je vais payer tribut au patron de la vraie moulerie montpelliéraine, Chez Régis de la Place Jean-Jaurès. Il me tombe dans les bras, quasiment la larme à l’oeil: “D’où tu sors, on te pensait mort!” Sa femme et le Noiraud de service se joignent au concert, et je me retrouve assis au milieu de la place, pratiquement forcé d’ingurgiter une interminable   succession d’espressos bien tassés accompagnés d’autant de puissantes et   goûteuses verveines du Velay, et de souvenirs parfois un peu olé-olé! 

Je finis par m’en extirper vers 16 heures, un peu chambranlant et muni d’un gros sac de glaçons (j’ai eu le malheur de mentionner ma panne de frigo), redescends tant bien que mal par la Rue de la Loge (bien-aimée de Rabelais en son temps) jusqu’à la station de tram de la Comédie. Là, c’est un réfugié serbe qui oblige sa gamine à me céder son siège dans la prochaine rame (légalement cette fois, j’ai trouvé le tour d’acheter un passe 7-jours)… à côté d’une autre réfugiée, ukrainienne cette fois, qui me parle dans un français parfois hésitant de sa maison incendiée par un missile poutinien et de l’hospitalité languedocienne…

Comment peut-on ne pas revenir à Montpellier?

03 juin 2026

La fin d'une ère

Mon vieil et cher ami Alex Cressan, décédé samedi dernier au Diamant, était l'ultime survivant du groupe de remarquables et fantasques copains qui m'avaient chaudement accueilli à mon premier séjour en Martinique en 1967; ils se surnommaient "le Cercle de la Malmaison" parce qu'ils se réunissaient quelques midis par semaine autour d'une table ronde de ce bar et restaurant renommé face à la Savane de Fort-de-France (l'immeuble est maintenant un musée, semble-t-il).

Le suave Alex avait joué un rôle important dans le film "Tamango" à la fin des années 1950, quand il était étudiant en Europe; le grand acteur Kurt Jurgens l'avait pris en amitié et lui avait fait avoir la rentable concession des voitures et motos BMW pour les Antilles. Alex était aussi l'ami de coeur de Marie-José en Martinique avant que je la rencontre en 1964. Ce qui a exigé quelques ajustements dans la suite de nos relations amicales, qui se sont poursuivies jusqu'au décès de ma compagne, notamment au bord de la piscine de la villa des Cressan qui surplombait la baie du Diamant.

Les autres membres du Cercle:

Francisco était un musicien et chanteur aussi talentueux que charmant et volage; venu loger chez nous pour un spectacle ou une télé à Montréal vers 1971, il a aussitôt séduit ma secrétaire Diane et l'a convaincue de le suivre peu après aux Antilles... où, c'était à prévoir,  leur relation n'a pas duré longtemps!

Hermann Siniamin, d'origine libanaise, était le marchand de chaussures haut-de-gamme de Fort-de-France, jovial amateur de bonne chère et de plaisirs divers, mais probablement le plus sobre du groupe.

Le très élégant Câlin (j'ai toujours ignoré son vrai nom) était le Donjuan antillais par excellence, un épicurien dandy tiré à quatre épingles qui entretenait ouvertement deux maîtresses (chez qui il nous recevait à l'occasion) en plus de sa légitime.

Le fébrile moustachu Georges Brival était un entrepreneur audacieux et parfois peu scrupuleux, créateur et premier animateur du Tour des Yôles à voile, propriétaire avec Francisco d'une éphémère discothèque à la mode, puis fondateur (avec entre autres mon ami guadeloupéen Robert Belaye) de Radio-Caraïbes.

Raymond Marie était le fils gâté d'une famille cossue qui a rapidement flambé son héritage à faire la fête, se retrouvant simple fonctionnaire à la Mairie du Marin sans rien perdre de sa superbe; il devait plus tard prendre charge de notre catamaran le Bum Chromé à la Marina du bourg.

Berly Glaudon, le benjamin du groupe et lointain cousin de Marie-José, était l'héritier des patrons de l'Hôtel Impératrice (voisin de la Malmaison), fanatique de voile –nous avions navigué avec lui jusqu'à Sainte-Lucie par une magique nuit de pleine lune!–  et pharmacien (?), mort trop jeune d'une crise cardiaque.

Je n'oublierai jamais le fabuleux méchoui qu'ils nous avaient improvisé sur la plage des Salines quelques jours après notre arrivée: un mouton entier acheté vivant chez l’habitant, cuit à la broche en bord de mer, et dégusté les pieds dans le sable avec abondance de gros vin rouge, de rhums fins et la guitare et la voix unique de Francisco...

Je me rappelle aussi un épisode qui m'avait fait particulièrement apprécier Alex. Une bonne partie des voitures sport et motos allemandes de luxe qu'il vendait aux Martiniquais étaient payées... avec les subventions d'assistance familiale du gouvernement français! Lorsque ma presque belle-mère Élia (Yaya) Lagrancourt, alors patronne locale de la Sécurité sociale, a convaincu la ministre de l'époque, Simone Weil, et le Président de Gaulle que les chèques devraient être émis aux mères des enfants plutôt qu'à leurs pères (pas toujours légitimes), elle a encouru la colère de bon nombre de ceux-ci – qui comptaient sur ce pactole pour s'offrir des BMW. Alex est allé la voir pour lui dire: "Madame, vous allez me coûter pas mal d'argent... mais vous avez raison et je vous soutiens!"

Ciao, Alex et toute une tranche de ma jeunesse!

02 mai 2026

Moi et vous autres

Curieux choc. C’est paradoxalement un segment anodin d’info sur CNN qui vient de me faire comprendre une réalité fondamentale de notre époque: il faut sortir de notre vision manichéenne et dépendante. Une maman américaine poursuit OpenAI pour avoir mené son fils au suicide. Au fond, et je n’ai aucune sympathie pour la bande de crétins rapaces d’OpenAI, pourquoi pas? Ma réaction originale a été : “Qu’ils paient pour ce qu’ils ont fait!” 

Sauf que les tordus d’OpenAI sont en réalité bien moins coupables dans cette affaire que les p0liticiens et leurs bailleurs de fonds (OK, dont OpenAI, Google, Microsoft, Meta et Apple, hélas) qui se sont convaincus, en tant que nous les avons élus pour gérer la société à “notre” profit, que ce profit se confond avec celui d’OpenAI, Google,Microsoft, Meta et Apple (hélas bis).

Ni la vision tordue des Elon Musk, Zukerberg, Tim Cook, Sam Altman et cie, ni celle des Trump, Macron, Le Pen, Carney, Erdogan et cie, ne va nous mener vers un avenir vivable pour la grande majorité d’entre nous. Peu importe leur altruisme et leur bonne volonté (douteux au mieux!). La seule vision qui a une (très) mince chance d’être pertinente pour notre avenir commun, c’est la vôtre ET DONC LA MIENNE. 

Et ça, c’est une sacrée responsabilité à assumer. Sommes-nous de taille? 

22 mars 2026

Informateurs ou influenceurs?

Quand je suis devenu journaliste il y a plus de 60 ans, nous étions fiers d’être qualifiés d’«informateurs». Être accusés d’être des «influenceurs» comme c’est le cas aujourd’hui aurait été carrément perçu comme une insulte. Je pense que vous devriez accepter de voir les choses autrement, pour le bien aussi bien de la profession que du public et de la démocratie.

Il existait à l’époque quatre catégories de journalistes, en fonction moins du rôle que de l’expérience acquise et des besoins du public:

 - Reporter: un journaliste, souvent débutant sans expertise particulière, dont le rôle était de transmettre, par écrit ou verbalement, ce dont il était directement témoin ou ce qu’il recevait comme récit factuel de la part d’une agence de presse accréditée. Il ou elle avait l’obligation stricte (et habituellement contrôlée par la direction du média qui l’employait) de faire abstraction de ses propres opinions sur le sujet.

 - Commentateur: un journaliste possédant déjà une expérience du reportage, et accessoirement une formation dans le domaine qu’il couvrait, ayant le droit et la compétence de fournir des explications et une perspective plus large sur ses propres constatations et sur les publications des reporters ou agences de presse, y compris un jugement de valeur sur la validité des informations fournies... mais non sa propre opinion sur leur importance ou leur orientation idéologique.

- Chroniqueur: une personne, journaliste de formation ou pas, possédant une connaissance particulière dans un domaine spécifique (souvent liée aux plaisirs ou difficultés de la vie courante) et partageant avec ses lecteurs ou auditeurs ses expériences pratiques.

 - Éditorialiste: un journaliste professionnel de longue expérience et de formation plus avancée, chargé par l’organe de presse qui l’employait d’exprimer une opinion objective ou partisane sur un fait, un évènement ou une situation, dans un texte clairement identifié comme tel et précisant au nom de qui et sur quelle base cette opinion était formulée.

Il m’a fallu plus de quinze ans dans trois médias différents pour gravir les étapes d’une à l’autre catégorie. En ayant toujours clairement conscience que l’objectif ultime de la démarche et de la profession dans son ensemble était de permettre au public lecteur, auditeur ou spectateur de former sur cette base ses propres jugements.

Je constate aujourd’hui que la première catégorie a pratiquement disparu, que la seconde est peu représentée, que la troisième se confond presque complètement avec la quatrième… et que celle-ci est presque entièrement envahie non par une minorité expérimentée de journalistes dûment accrédités comme tels, mais par la presque totalité des nouveaux-venus, certains équipés d’un diplôme universitaire mais sans expérience pratique, la plupart n’ayant ni l’un ni l’autre. Et je ne parle même pas des intrusions dans le processus d’information de produits logiciels, utilisant ou non l’intelligence artificielle, qui diffusent massivement des données dont le caractère factuel est pour le moins douteux.

Il m’est difficile d’imaginer comment, dans un tel contexte, le grand public peut considérer qu’il est correctement informé de ce qui se passe… et peut se croire libre de se faire sa propre opinion sur les effets que cela peut avoir sur sa vie et celle de la collectivité dont il est membre.

Comment nous pouvons corriger le tir, soit en revenant sur nos pas, soit plus positivement en progressant vers une nouvelle conception des processus d’information, doit être l’objet d’une réflexion et d’un débat public de plus en plus urgents.

14 mars 2026

Ce qui se passe et ce qu’on en sait

 Depuis deux jours, je subis presque sans interruption la couverture de l’absurde re-guerre du Golfe menée en Iran, au liban et autres lieux par Israël et suivie par Trump. Je suis branché sur les médias des cinq réseaux dont je comprends la langue et puis capter les émissions: Québec, Canada, USA, Royaume-Uni et Espagne… et je ne reconnais rien du métier que mes confrères et moi avons pratiqué pendant un demi-siècle.

En premier lieu, pour avoir accès à l’information proprement dite, au moins la moitié du temps je dois subir plusieurs minutes de tartines publicitaires dont les contenus sont trompeurs, sinon foncièrement mensongers. Dans le temps, la pub était rigoureusement bannie des émissions de nouvelles.


Deuxièmement, plutôt qu’un animateur officiellement neutre débitant des bulletins d’info préparés par des journalistes et illustrés soit par des équipes techniques sur place, soit par des agences reconnues, j’ai 90% du temps droit à une «table-ronde» de gens qui sont là non pour me renseigner, mais pour me convaincre que leur vision des choses (et sans doute celle de leurs patrons) est la bonne, et ce en s’engueulant les uns les autres et en affichant des photos et vidéos choisies à cette fin et dont on connaît rarement la provenance et la crédibilité.


Troisièmement, ces commentateurs et experts sont soit des non-journalistes sans la moindre connaissance ou respect de l’éthique du métier, soit des jeunots dont je doute qu’ils aient passé plus de quelques mois «sur le terrain» et qui dans notre jeunesse, seraient encore en quête de leur premier article ou reportage signé dans un média sérieux. Pour s’afficher commentateur ou éditorialiste, fallait avoir fait ses preuves pendant une décennie ou plus… peu importe si on avait un diplôme universitaire – qui dans notre profession n’existait pas encore.


En d’autres termes, même en faisant abstraction des effets néfastes des manœuvres des géants du numérique, y’a quelque chose qui cloche très sérieusement dans la manière dont nous sommes désormais informés de ce qui se passe dans le monde. Et on fait quoi pour corriger le tir?