Quand je suis devenu journaliste il y a plus de 60 ans, nous étions fiers d’être qualifiés d’«informateurs». Être accusés d’être des «influenceurs» comme c’est le cas aujourd’hui aurait été carrément perçu comme une insulte. Je pense que vous devriez accepter de voir les choses autrement, pour le bien aussi bien de la profession que du public et de la démocratie.
Il existait à l’époque quatre catégories de journalistes, en fonction moins du rôle que de l’expérience acquise et des besoins du public:
- Reporter: un journaliste, souvent débutant sans expertise particulière, dont le rôle était de transmettre, par écrit ou verbalement, ce dont il était directement témoin ou ce qu’il recevait comme récit factuel de la part d’une agence de presse accréditée. Il ou elle avait l’obligation stricte (et habituellement contrôlée par la direction du média qui l’employait) de faire abstraction de ses propres opinions sur le sujet.
- Commentateur: un journaliste possédant déjà une expérience du reportage, et accessoirement une formation dans le domaine qu’il couvrait, ayant le droit et la compétence de fournir des explications et une perspective plus large sur ses propres constatations et sur les publications des reporters ou agences de presse, y compris un jugement de valeur sur la validité des informations fournies... mais non sa propre opinion sur leur importance ou leur orientation idéologique.
- Chroniqueur: une personne, journaliste de formation ou pas, possédant une connaissance particulière dans un domaine spécifique (souvent liée aux plaisirs ou difficultés de la vie courante) et partageant avec ses lecteurs ou auditeurs ses expériences pratiques.
- Éditorialiste: un journaliste professionnel de longue expérience et de formation plus avancée, chargé par l’organe de presse qui l’employait d’exprimer une opinion objective ou partisane sur un fait, un évènement ou une situation, dans un texte clairement identifié comme tel et précisant au nom de qui et sur quelle base cette opinion était formulée.
Il m’a fallu plus de quinze ans dans trois médias différents pour gravir les étapes d’une à l’autre catégorie. En ayant toujours clairement conscience que l’objectif ultime de la démarche et de la profession dans son ensemble était de permettre au public lecteur, auditeur ou spectateur de former sur cette base ses propres jugements.
Je constate aujourd’hui que la première catégorie a pratiquement disparu, que la seconde est peu représentée, que la troisième se confond presque complètement avec la quatrième… et que celle-ci est presque entièrement envahie non par une minorité expérimentée de journalistes dûment accrédités comme tels, mais par la presque totalité des nouveaux-venus, certains équipés d’un diplôme universitaire mais sans expérience pratique, la plupart n’ayant ni l’un ni l’autre. Et je ne parle même pas des intrusions dans le processus d’information de produits logiciels, utilisant ou non l’intelligence artificielle, qui diffusent massivement des données dont le caractère factuel est pour le moins douteux.
Il m’est difficile d’imaginer comment, dans un tel contexte, le grand public peut considérer qu’il est correctement informé de ce qui se passe… et peut se croire libre de se faire sa propre opinion sur les effets que cela peut avoir sur sa vie et celle de la collectivité dont il est membre.
Comment nous pouvons corriger le tir, soit en revenant sur nos pas, soit plus positivement en progressant vers une nouvelle conception des processus d’information, doit être l’objet d’une réflexion et d’un débat public de plus en plus urgents.