25 juillet 2026

Fin de mission??? (3)

En revenant à Québec à la fin d’août, j’avoue aux frères Brousseau que j’ai décidé de ne pas poursuivre mes études en architecture… mais que je ne sais pas trop quoi faire d’autre. Réaction instantanée: «Viens-t-en à Montréal avec nous autres, on a un logement sur Décarie et une chambre libre. Avec ta nouvelle célébrité, tu n’auras pas de peine à trouver du travail!» Camille est recherchiste à Radio-Canada, je crois me rappeler que Pierre veut s’installer comme fleuriste. C’est tentant… et terrifiant à la fois. L’attrait de Montréal, alors métropole du Canada et surtout coeur battant de la naissante Révolution tranquille du Québec, est irrésistible et les ouvertures pour un futur écrivain dans un milieu artistique en éruption sont problables, mais… 

Même si j’ai donné une partie de ma bourse à mes parents et flambé sans gêne en Gaspésie (sans compter l’achat d’équipements haut-de-gamme pour le tennis et le ski), il me reste un bon petit paquet en banque. Ce qui m’inquiète vraiment, c’est d’affronter de nouveau un dépaysant statut de quasi-vedette, et encore plus la réaction familiale à une telle entorse majeure à une tradition bourgeoise à cheval entre Haute-Ville de Québec et triple clocher de Trois-Pistoles. Je sais que maman m’a déjà planifié un avenir fermement ancré sur le Cap Diamant: éventuelles fiançailles avec la fille d’une de ses amies (l’affaire Nadia bien oubliée), suivies d’une entrée comme stagiaire privilégié au studio d’un vague cousin Blanchet, architecte en vue. Et papa compte sur moi pour rehausser le statut social de la tribu Leclerc – quoique bien introduit dans les cercles intellectuels et frère d’un ministre duplessiste, il n’est pour la belle-famille Garneau-Legendre et son cercle d’accointances qu’un ex-fonctionnaire devenu modeste homme d’affaires.

Je fais semblant de retourner aux études, mais le coeur n’y est pas, d’autant plus que mon grand copain Sylvain Lelièvre a déjà annoncé son départ (il deviendra enseignant et surtout le discret mais légendaire chansonnier de la vie quotidienne et des petites gens). À la mi-octobre, je m’ouvre à mon père de mon désir de partir, et sa réaction me surprend: «Tu sais, je m’y attendais un peu; si tu es sûr de ta décision, je vais arranger les choses avec ta mère. Le seul problème… c’est que je ne peux pas faire grand-chose pour t’aider. Disons 200$, mais si tu te retrouves sans rien, tu reviens et tu reprends ta vie ici. Ça va?» Je n’en espérais pas tant, et me prépare à un départ en douce peu après mon anniversaire.

Au début novembre 1961, me voilà chambreur de mes deux copains dans un grand mais chaotique cinq-pièces à l’angle de Décarie, qui n’est pas encore le boulevard enclavé actuel, et St. Antoine’s Road (absurde anglicisme alors courant dans les quartiers ouest). J’échoue à me faire embaucher comme journaliste stagiaire  par Yves Michaud – le futur politicien péquiste et «Robin des banques» – à l’hebdo La Patrie, mais il me recommande généreusement à son concurrent Le Petit Journal, propriété de l’auteur des Belles Histoires, Glaude-Henri Grignon. Je m’y lie avec deux autres débutants, Lysiane Gagnon et André Béliveau, mais j’ai de la difficulté à accepter des sujets de reportage qui me paraissent sans le moindre intérêt mais que le directeur de rédaction Willie Chevalier, journaliste à l’ancienne mode, juge alléchants pour ses lecteurs. 

Peu avant Noël, je lui tire ma révérence, et commence à téléphoner ailleurs pour chercher un emploi. Au troisième apppel, je tombe sur une voix un peu familière: coup de chance, c’est le poète Paul-Marie Lapointe, que j’ai connu plus tôt comme membre du jury des Jeunes Auteurs. «Oui, je te replace; tu as une bonne plume. Quand peux-tu commencer?» Pas plus compliqué que ça! C’est sous son égide en tant que chef de pupitre que j’entre au début janvier (par la petite porte des faits divers, il faut l’avouer) dans ce qui est la rédaction la plus prestigieuse et la plus recherchée de la presse québécoise, l’iconoclaste Nouveau Journal créé quelques mois plus tôt par le futur sénateur et grand ami de Pierre Elliott Trudeau Jean-Louis Gagnon.

C’est ainsi qu’est née une nouvelle mission, qui sera pour moi la plus durable: l’information. Notre éphémère journal était un extraordinaire creuset de talents, combinant des reporters, dessinateurs et commentateurs chevronnés comme Louis Martin, Gilles Constantineau, Jean de Guise, Robert LaPalme, Raymond Grenier, Carl Dubuc, (père du futur éditorialiste Alain Dubuc),Michel Van Schendel et une bande de «jeunes loups» souvent venus de province et sur lesquels la directrice de la section féminine Lydia Patry-Cullen exerçait une surveillance presque maternelle: Gérald et Marcel Godin, Denyse Boucher, mon fréquent partenaire dans la chasse aux policiers et pompiers Gilbert Moore, le caricaturiste Berthio, Jacques Doucet et Marcel Gaudette aux sports… Il n’existait pas encore d’école de journalisme; le seul de notre génération qui en soit sorti est Guy Lamarche, prestigieux boursier du Nieman Fellowship à Harvard. Tous les autres, on apprenait sur le tas, avec comme modèles les Jean V. Dufresne, André Payette et compagnie, et comme maxime: «Ton travail, c’est de tout voir… et que personne ne te remarque». Exactement le contraire de ce qui guide la carrière des nouvelles générations, quoi!

C’est un pur accident qui m’a donné l’inguérissable virus de ce métier. Ami d’enfance, précoce poète et animateur-radio d’avant-garde à Radio-Canada, Yves Préfontaine m’avait entraîné dans une boîte quasi confidentielle de la rue Saint-Dominique, le Mas, repaire de la petite clique des jazzmen francophones (les anglos créchaient au Black Bottom, sur Craig), et j’y avais pris goût. Une nuit que j’y sirotais mon espresso allongé de whisky en écoutant Leduc ou Donato, tumulte à l’entrée: «Police! Que personne ne sorte!» C’est une descente en règle, dont le prétexte est de retrouver une petite bourgeoise en fugue depuis trois jours, mais dont le résultat est la découverte d’une assez bonne provision de chanvre indien – haschich et marijuana, sans doute importés par des invités musiciens new-yorkais. Scandale et hauts cris, arrestations en série.

Pour m’en sortir, je sors ma toute fraîche carte de presse, obtiens des flics le droit à un seul coup de fil. Re-coup de chance, c’est encore Paul-Marie qui est de garde au pupitre. Tout ce que je veux, c’est déguerpir sans dommage, mais lui a une toute autre idée: «Jeune homme, c’est un sujet en or pour la une de demain, on se creusait justement la tête. Tu reste là, tu prends des notes et je t’envoie du renfort.» Une demi-heure plus tard, Gilbert Moore grimpe l’escalier extérieur du bar à bout de souffle, et prend en fait la direction des opérations. Paul-Marie retarde l’impression du Nouveau Journal… et quand celui-ci sort sur les coins de rue du centre-ville peu avant midi, la manchette dit en gros: «Descente de drogue dans un club, scandale dans le monde du jazz: une exclusivité d’Yves Leclerc et Gilbert Moore». Et ça, à une époque ou il fallait normalement subir des années d’apprentissage anonyme avant d’avoir droit à un premier humble «by-line». Mieux encore, l’enquête qui a suivi, les répercussions, la décision éditoriale de se porter à la défense des «artistes calomniés» ont fait que nos articles à double signature se sont répétés pendant plus d’une semaine. 

Pour la seconde fois, le hasard me projette dans la célébrité… mais cette fois, je suis un peu mieux armé pour y faire face, d’autant plus que nous sommes deux dans le même bain – Gilbert y plonge avec pas mal plus d’enthousiasme que moi, mais je profite sans scrupule des éclaboussures. Notamment le fait que ce coup d’éclat nous a fait passer d’un seul coup de néophytes à journalistes professionnels, un changement très perceptible dès que nous remettons les pieds dans le très british cénacle de la profession, le Montreal Men’s Press Club de l’Hôtel Mont-Royal (alors sur Peel), dont nous sommes tout deux illégalement membres après que nous et nos parrains (de Guise et Raymond Grenier?) nous soyons joyeusement parjurés pour ajouter 2-3 ans à notre âge.

Suite au prochain chapitre…

09 juillet 2026

Fin de mission? (2)

 Mai 1961, pendant les examens de fin d’année de l’École d’architecture. Un appel de Radio-Canada: «Nous avons besoin de vous, d’urgence, pour la mise en scène de votre pièce. Pouvez-vous venir à Montréal?» - «Ma pièce?»  - «Les Mains de Croquemitaine, que vous avez soumise au Concours des Jeunes auteurs.» - «Mais c’est pas une pièce!» - «On vous expliquera.» - «Bon, et mes examens?» La direction de l’École me donne le OK pour les reprendre plus tard (de toute façon, ils se doutent bien que je ne resterai pas longtemps à l’automne).  

Je débarque au terminus d’autobus rue Berri, trouve une chambre pas chère dans le quartier. À Radio-Canada (alors sur Dorchester, angle Mackay), je suis accueilli par le producteur du Gala des Jeunes auteurs Pierre Monette et le réalisateur infirme Charles Dumas: «Ceci est confidentiel, il ne faut en parler à personne. Votre texte sera présenté comme téléthéâtre aux Beaux-Dimanches (de Michelle Tisseyre) le 11 juin. Pas avec marionnettes – pour des raisons techniques – mais comme une comédie musicale avec des comédiens, dont voici la liste: Jean-Pierre Masson, Paul Hébert, Hubert Loiselle, Yvon Dufour, Jacques Létourneau, Dyne Mousso, Monique Mercure, Marthe Mercure…» À peu près comme si on avait annoncé à un collégien d’Amiens ou Sète que son scénario d’amateur serait joué au cinéma par Belmondo, Brigitte Bardot, Alain Delon, musique de Michel Legrand, etc… J’ai beau avoir confiance en moi, y’a des limites!

Le lendemain, je rencontre en studio tout ce beau monde, plus Michel Cartier (alors directeur de la troupe de danse Les Feux-Follets) et Herbert Ruff (fameux compositeur autrichien des chansons de la Boîte à Surprises), qui seront le chorégraphe de mes sauteries et l’auteur de mes mélodies. Paul Hébert et Jean-Pierre Masson me prennent à part, le premier pour me dire «T’en fais pas, la mise en scène c’est pas sorcier» et le second «Tu peux pas savoir comme je suis content que tu me donnes un autre rôle que ce maudit Séraphin!» Pas question de les détromper ni l’un ni l’autre, hein? Mon idole absolue Dyne Mousso me tire par la manche: «En fait je ne jouerai pas votre Chenille verte, mais je vous expliquerai…»  Tous trois devaient devenir des amis pour la vie. Et Ruff m’emmène chez lui rencontrer son copain Pierre Thériault, «Monsieur Surprise» – qui deviendra un autre ami durable. Enfin Michel Cartier m’entraîne à son atelier rencontrer sa femme Marie et leur troupe de danseurs et danseuses, parmi lesquelles Camille, une des plus dégourdies, me fait clairement de l’oeil… non sans succès!

Le dimanche soir 11 juin, non seulement on transmute mon naïf script pour marionnettes en un délicieux spectacle de télévision joué par des comédiens de premier plan, émaillé de chansons et de rondes soigneusement orchestrées, mais on me couronne grand vainqueur du Gala; j’ai aussi obtenu le premier prix des textes en prose… soit une bourse totale de 3000$ (un bon ouvrier de l’époque ne gagnait pas ça par année), ma photo fait la une de la Semaine à Radio-Canada, et des gens totalement inconnus m’abordent sur Sainte-Catherine les jours suivants pour me serrer la main. À The Place et Chez Georges, rue Stanley, les poètes Gaston Miron, Leonard Cohen et Anne Hébert me saluent comme un confrère de plein droit. Panique totale. Pour comparaison, mon successeur à ce titre deux ans plus tard s’appelait Michel Tremblay… et je doute qu'il ait eu un tel traitement!

La seule solution que j’imagine à une soudaine célébrité que je ne sais vraiment pas comment gérer, c’est la fuite en avant. Je rencontre au Café des Artistes une vieille connaissance de Québec, Hervé Brousseau, alors roi de la chansonnette et vedette (avec Louise Marleau) d’un téléfeuilleton de sci-fi pour ados, «Opération Mystère»; son frère Pierre était un copain. Il me raconte qu’un autre frère (ils sont sept plus une sœur), Camille, vient de s’acheter une Mini Morris et qu’il va l’étrenner en faisant le tour de la Gaspésie dans quelques jours. La réponse idéale à mes souhaits d’évasion!

Peu après la Saint-Jean, nous nous entassons à trois dans la minuscule et capricieuse bagnole gris-bleu: moi, Camille Brousseau, et le sautillant sculpteur Jean-Pierre Ajmo, qui appelle toutes les filles «Alice», ce qui les fait rigoler au lieu de s’en insulter. À Québec s’ajoute Pierre, le cadet de la fratrie. Et démarre un fantaisiste et inoubliable périple dont les étapes majeures sont les boîtes à chansons qui naissent alors dans les granges et sous-sols d’une multitude de villages et petites villes le long du Saint-Laurent, décorées de bric-à-brac marin ou paysan. Il faut comprendre que dans le contexte de 1960-61, la chanson n'était pas une carrière, encore moins une voie vers la fortune et la célébrité. C'était une sorte de sacerdoce peu rentable, la façon privilégiée de faire avancer notre identité culturelle et sociale.

Le voyage commence à Québec même, où un des rares homosexuels ouvertement assumés de la ville tient un café style cave de la Contrescarpe, l’Arlequin, dans un sombre entrepôt au flanc des Escaliers Champlain, tandis que l’omniprésent Gérard Thibault a ouvert une Page Blanche bohème au-dessus de son chic cabaret La Porte Saint-Jean. Suivent des arrêts à Saint-Jean-Port-Joli (rencontre de la grande et mince charmeuse Monique Miville-Deschênes, fanatique de Félix Leclerc), dans Kamouraska, aux portes de La Pocatière, du côté du Portage. Une étape incontournable est évidemment, à Saint-Fabien, le Pirate que l'austère et parfois capricieux folkloriste Raoul Roy a aménagé dans la grange paternelle et autour duquel s’est agglutinée une brochette de vacanciers culturels aux mœurs plutôt libres venus de Québec, Montréal, Trois-Rivières…

La destination finale devait être, inévitablement, Percé, avec son célèbre rocher et surtout sa colonie artistique huppée gravitant autour d’un côté du chic Centre d’Art de Suzanne Guité (théâtre de poche, concerts et galerie de peinture) et de l’autre de l’inénarrable Maison du Pêcheur (chanson à texte et alcools illicites) du légendaire ivrogne Lucien Gagnon — qui allait devenir un de mes deux meilleurs amis; c’est là que j’ai aussi connu un des plus attachants personnages de notre époque, Raymond Lévesque: peu après le lever de soleil d’une nuit blanche, nous nous sommes trouvés tous les deux seuls sur le quai à contempler et commenter philosophiquement le départ des pêcheurs vers la haute mer! 

Mais c’est vraiment sur le chemin du retour La Piouke, de Bonaventure, qui allait s’avérer le clou du voyage et notre plus longue escale. La boîte de Françoise Bujold et Jean-Paul Bernier venait d’ouvrir avec une formule peu habituelle: active tous les jours, elle était animée par Claude Gauthier, chansonnier populaire, et Marthe Choquette, une blonde et minuscule comédienne qui s’était constitué un répertoire de refrains humoristiques et grivois, dans la lignée de Clairette Oderra à Montréal ou Colette Renard à Paris. En fin de semaine, on affichait en vedette tout grand nom de la chanson qui passait par là en faisant le tour des boîtes à l’est de Québec: Pauline Julien, Tex Lecor, Renée Claude, Gilles Vigneault, Monique Leyrac, Hervé Brousseau, Jean-Pierre Ferland…

Toute l’équipe, animateurs, musiciens, serveurs, serveuses et femme de ménage (plus les vagabonds de passage, dont nous étions) vivait à la bonne franquette en «commune» avant la lettre, couchant souvent à même le sol dans un appartement à peine meublé à l’étage d’une épicerie voisine, le Colibri, dont la patronne tolérait pendant la semaine qu’on lui chaparde tout ce qui pouvait se bouffer… mais le samedi matin grimpait l’escalier pour réclamer remboursement de quiconque avait reçu sa paye (parfois incomplète ou irrégulière, toujours en espèces) de Jean-Paul Bernier.  Les soirées se terminaient souvent par un feu de grève autour duquel on chantait seuls ou en chœur. C’est dans ce cadre que s’est amené dans la quasi-obscurité et le murmure des vagues un joueur imprévu mais bienvenu: Pierre Calvé, venant d’Halifax (?) sur sa Vespa poussiéreuse, avec en croupe une jolie copine. - «Je peux me joindre à vous? Je fais de la chanson moi aussi.» Il déballe sa guitare, entonne «La Fille à matelots», «Vera Cruz» et une ou deux autres… et se retrouve illico embauché comme troisième animateur régulier de La Piouke!

Suite au prochain chapitre…

08 juillet 2026

Fin de mission?


Toute ma vie depuis l’âge de 7 ans, j’ai été en mission. Et le dernier quart de ma vie, depuis 2004, je suis Cadet Roussel, oui, çui-là qui a trois maisons. Or tout-à-coup, à la veille de mes 85 ans, ces deux priorités de mon existence arrivent à terme. En même temps, avec une brusquerie catastrophique, sur un balcon surchauffé de Montpellier, face à la Méditerranée et à la Montagne de Sète.

La première mission était simple et brutale: survivre et retrouver ma place dans le monde. Elle m’a été révélée par deux religieuses hospitalières qui conversaient à voix basse près de mon lit d’hôpital sur le Chemin Sainte-Foy à Québec. Ignorant que j’étais éveillé, elles discutaient des détails de mes prochaines funérailles. Victime à la veille de mes 7 ans d’une fièvre infectieuse à laquelle on ne connaissait aucun remède, j’étais condamné. Mais des doses massives de deux miraculeuses drogues expérimentales, auréomycine et streptomycine, m’ont littéralement tiré des rives du fleuve Styx.

Sept mois de lent retour à la santé ont eu deux effets imprévus: un féroce désir d’apprendre et de rattrapper mon retard sur les gamins de mon âge (j’avais perdu une année scolaire), et une passion pour l’art inspirée par le fabuleux paysage de la baie de Trois-Pistoles que je contemplais de ma chaise-longue de convalescent sur le balcon de notre chalet, c0mbinée avec la magique influence de notre gardienne d’enfants, Édith Martin, immense rénovatrice de l’artisanat québécois (tissus, tapisseries, émaux) et peintre subtile et pédagogue. 

Rentré à Québec, j’ai pris à bras-le-corps mon retard scolaire. Deux ans plus tard, je sautais une classe pour rattrapper les écoliers de mon âge… et deux ans de plus, je sautais une nouvelle année, leur passant devant. Tout en suivant avec passion des cours innovateurs de peinture pour enfants au Musée des Beaux-arts des Plaines d’Abraham, sous la direction de Denys Morrisset - exposé non seulement aux impressionnistes et aux fauvistes européens, mais aux brillants créateurs québécois, Marc-Aurèle Fortin, Riopelle, Borduas, Pellan…

La seconde étape de mission a naturellement enchaîné: aîné d’une famille bourgeoise québécoise (même si c’était d’une branche appauvrie), je me devais de briller. Mes parents m’inscrivent au concours d’admission du tout nouveau Collège des Jésuites - on n’avait pas les moyens de payer les frais de scolarité, c’était la «bourse d’excellence» ou rien. Question piège: le nom Champollion, ça vous dit quoi? Réponse attendue: un paquebot français qui vient de faire escale au pied du Cap Diamant. La mienne: le savant français qui a déchiffré les hiéroglyphes de la Pierre de Rosette. Surprise soupçonneuse de l’examinateur, mais réaction normale pour moi: papa organisait les soirées documentaires de l’Institut canadien de Québec, et les prestigieux conférenciers venaient parfois souper à la maison, les enfants étant exceptionnellement présents à table. On y écoutait les yeux écarquillés des échanges pointus avec des gens comme le commandant Cousteau, l’ornithologue en chef de l’Audubon Society Roger Tory Peterson, l’explorateur Thor Heyerdahl du Kon-Tiki, un biologiste russe expert en épidémies, etc. Pas besoin de dire que j’ai eu ma bourse au collège.

Et la passion d’apprendre n’a fait que s’accentuer. Avec des maîtres maniaques comme le frère de Marcel Dubé, qui insistait pour nous enseigner le grec classique à 12 ans, et de jeunes Jésuites clairement plus braqués sur la science et la culture que sur l’Évangile. Je ne sais plus lequel nous a mis au défi, comme examen de fin d’année en Versification, d’écrire un recueil de poésie. Je me suis donc plongé dans Baudelaire, Rimbaud (pourtant très mal vus chez les curés), Apollinaire, Rielke, Walt Whitman, Garcia Lorca… Résultat peut-être prévisible: un second prix de poésie au premier Concours des jeunes auteurs de Radio-Canada — et une irrésistible envie de recommencer. D’autant plus que ça m’a fait découvrir qu’il y avait des revues littéraires qui payaient la somme pharamineuse de 5 ou 10 dollars pour publier un sonnet boiteux d’un auteur débutant! De quoi financer mes abonnements au club de tennis voisin des Saints-Martyrs et aux monte-pente de ski du Lac Beauport, mes deux sports de prédilection!

En même temps se développait une autre piste de mission. La famille élargie était intensément politique, à la fois «bleue» et «rouge»: un cousin archévêque très conservateur, un oncle député de Charlevoix puis ministre de Duplessis, un autre beau-frère du chef libéral Jean Lesage, un grand-oncle notaire éternel candidat progressiste défait dans le Bas-du-Fleuve, etc. Il n’était donc pas inconcevable qu’à 13 ans, je me mette à tenir un «scrapbook» non pas des vedettes du sport, du film ou de la chanson, mais de tout ce que je pouvais trouver comme articles sur l’invasion du Canal de Suez et de l’Égypte du commandant Nasser par les troupes franco-anglaises. À côté d’une collection de timbres du monde entier soigneusement classée dans un album pour nourrir mes envies de voyage.

Pendant tout ça, fermentaient les prémisses de la Révolution tranquille, dont j’attrappais le virus – et un approfondissement de mission – par deux principales sources: l’ami d’enfance Yves Préfontaine, famille originaire de Trois-Pistoles, poète précoce fanatique de jazz et fils du créateur de la Faculté de Biologie de l’Université de Montréal, et Gilles Vigneault, poète émigré de la Côte Nord devenu prof atypique à l’Académie de Québec, avec qui moi et quelques autres collégiens vivions des après-midis enchantés à arpenter l’ancien Quartier Latin en discutant de folklore, tradition et littérature. De là à fréquenter assidûment (et souvent subrepticement) les hauts-lieux de la bohème locale (la galerie La Huchette, le café-chansonnier L’Arlequin, le bistrot La Grande sous-le-cap, le resto l’Aquarium, etc.), il n’y avait qu’un pas. En y croisant à l’occasion des aînés tels René Lévesque, Jacques Languirand, Edmund Alleyn, Jacques Parizeau, etc.

Juste comme je perdais la passion maniaque des études (à la Faculté de Philo de Laval où mon prof était l’ainé des frères de Konincke, mythique inspirateur du personnage du Petit Prince de Saint-Exupéry, puis à la toute nouvelle École d’architecture), sont survenus trois évènements quasi simultanés. 

D’abord, ma première vraie aventure amoureuse. Nadia était une magnifique danseuse de ballet d’origine ukrainienne, fiancée à un peintre en vue de Toronto. Paniquant à la veille du mariage, elle avait fugué à Québec, où elle susbsistait en posant comme modèle pour les peintres, notamment à l’École des Beaux-Arts. C’est là que je l’ai découverte, lors d’un cours de dessin pour les étudiants en architecture: la première femme nue que je voyais de ma vie… et quelle femme! Je lui fais la cour, ma timidité (sans doute) l’émeut, et elle me donne une initiation à l’érotisme sans commune mesure avec les attouchements furtifs que nous permettaient les petites bourgeoises de la Haute-ville. Après la Noël 1960 passée quelque peu malaisément à notre table familiale, elle est repartie à Toronto épouser son peintre, me laissant un peu moins ignorant et ma maman plutôt soulagée.

Ensuite la découverte dans Garcia Lorca d’une oeuvre dite mineure, El Retable de Don Cristobal, un scénario pour marionnettes basé sur un conte populaire andalou, écrit pour un copain à lui qui faisait des shows pour enfants dans le parc du Retiro de Madrid; ça allait avoir pour moi des effets sans commun rapport avec son importance réelle. Enfin l’amitié de l’adorable et génial futur auteur-compositeur Sylvain Lelièvre, que j’avais connu jadis chez les frères Brousseau, ses voisins à Limoilou, et retrouvé comme confrère à l’École d’architecture. 

Deux poussées inverses ont alors changé mon existence – et ma mission. D’une part, le texte de Lorca m’a inspiré l’idée saugrenue non pas de l’imiter, mais de suivre son exemple dans un autre contexte: prendre une légende enfantine québécoise, en faire un théâtre de marionnettes avec chansons et danses; le résultat était une piécette de 45 minutes intitulée «Les Mains de Croquemitaine» dont j’étais plutôt fier. À peu près en même temps, Roger Dastous (architecte du Château Champlain et plus tard de l’aéroport de Mirabel), un de nos profs à l’École, nous convoque Sylvain et moi: «Les ti-gars, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle: vous êtes parmi mes meilleurs élèves… mais vous ne serez jamais architectes. Vous êtes trop impatients, pas assez méticuleux. Le parcours du combattant de 12-15 ans vers la profession, c’est pas votre style. Allez faire autre chose!»

La suite au prochain chapitre…


29 juin 2026

La Nation et le Monde

Comme je pioche sur la façon d’adapter mon concept de Démocratie citoyenne à d’autres contextes que le francophone, ça me plonge dans une réflexion sur l’apparent conflit entre nationalisme et mondialisme.

Apparent? Aucun doute. 85 ans de vie me sont la preuve que non seulement on ne peut pas de bonne foi être uniquement nationaliste ou mondialiste, mais qu’on ne peut pas être véritablement l’un sans l’autre. L’arbre ne peut pas vivre sans racines… et ne peut pas rejeter la forêt. Et je me remémore:

1977. Nous étions six le cul dans le sable de la plage de la Petite Anse d’Arlets, à minuit passés. Ma chère Azur et moi, le franco-californien Jean-Marie Deschamps et sa Véronique, l’ami Francisco et sa guitare créole et Gilles Vigneault (sans compter deux ou trois bouteilles de rhum du meilleur cru), chantant à pleine gueule sous les étoiles des tropiques martiniquais:

 « De mon grand pays solitaire Je crie avant que de me taire A tous les hommes de la terre Ma maison c'est votre maison Entre mes quatre murs de glace Je mets mon temps et mon espace A préparer le feu, la place Pour les humains de l'horizon Et les humains sont de ma race. »

Et c’est ÇA qui était le plus naturel et le plus sain au monde! T’as compris, Trump?

11 juin 2026

Un Boyau de Jouvence

Ce n’est pas une douce fontaine de jeunesse que m’offre ce retour rapide à Montpellier, mais un jet d’eau sous haute pression!

Le vol sur Air Transat de Pierre Elliott-Trudeau vers Charles-de-Gaulle a été étonnamment agréable, dans un fauteuil large et très rembourré — mais pas assez penché vers l’arrière pour bien dormir — avec une voisine discrète mais gentille. 

À Roissy, hier matin ça se gâte: pas une seule place libre sur tous les trains vers Montpellier ce mardi. Donc taxi imprévu vers Paris, habilement piloté à travers les interminables embouteillages par une rondelette et diserte Camerounaise avec qui j’échange en cours de route des souvenirs épars de son compatriote Yannick Noah; elle de son enfance africaine, moi de la période antillaise 2006-2008 où je le croisais quand nos bateaux étaient voisins de ponton à la marina du Marin.

Gare de Lyon, triste mine du guichetier de la billeterie: tous les trains vers le sud  sont bondés aujourd’hui et demain… «Mettez-moi sur la liste d’attente! » - « Vous êtes pas sérieux? » (pour les parigots, l’étranger ne l’est jamais). - « Oui, tabarnak! » Il finit par me prendre au sérieux. Appel à ma vieille copine Facebook (jamais rencontrée en personne) Luisa, sicilienne devenue éditrice d’un mensuel parisien, pour la prévenir que je ne pourrai probablement pas la voir comme prévu ce soir.

Je déniche par pure chance l’ascenseur habilement dissimulé qui monte à la grandiloquente et enchanteresse brasserie du Train bleu qui surplombe la gare et obtiens à l’arrachée, pour moi tout seul, une table pour deux dans la grande salle. Turbot beurre blanc (toujours sublime!) et planche de fromages, et belle surprise: appel in extremis de la billeterie: “ Si vous êtes toujours là, le siège 174 Première classe du TGV 6223 pour Montpellier s’est libéré, départ à 16h56.” Et comment! 

J’ai failli le rater, le trop bon repas du Train bleu suivi d’un digestif au bar m’avait précipité dans les bras de Morphée, où je renouais en rêve avec un de nos meilleurs souvenirs de voyage: la petite ville côtière de Geelong en Australie, patrie du premier copain de ma nièce Geneviève et site unique au monde par sa collection de centaines de “bollards” (bittes d’amarrage) en bois transformés par des peintres ludiques en groupes de personnages humoristiques absolument irrésistibles. Par pur hasard (qui fait bien les choses…), mes voisins de table au resto en étaient originaires! 

C’est le garçon solennel qui m’avait servi au bar qui m’a sauvé la mise en me secouant par l’épaule pour me réveiller. Donc quatre heures de TGV, adoucies de somnolences et de la contemplation ravie du changement graduel du paysage et de la végétation, des plaines vallonnées d’Île de France vers les rangs quasi militaires de peupliers de Lombardie, les lances noires des ifs, la dentelle vert sombre des cèdres du Liban,  les boules gris-vert des oliviers et les dômes légèrement penchés contre le vent des pins parasols entourant les carrés de vignes de raisin muscat doré. Tout le charme incomparable du Midi.

 Aux trois-quarts du chemin, un appel sur mon cellulaire: “Je suis à l’appartement et vous attends. À  quelle heure?” La Chilienne Ingrid, notre indestructible et éternellement fiable ménagère, ne doute de rien même après deux ans de mon absence presque sans contact. À ma surprise, le chef de train de la SNCF a prévu un jeunot sympathique et débrouillard pour s’occuper de mes bagages à l’arrivée à la Gare Saint-Roch et me déposer (quelque peu groggy de pas loin de 24 heures de déplacement continu) dans un taxi. Ingrid me récupère maternellement à l’entrée de l’immeuble #2 des Palmiers (il fait presque noir et y’a plus de palmiers), me réapprivoise avec l’essentiel du condo et promet de revenir pour la suite vendredi. 

Ce matin, bataille épique avec une machine à café savante mais retorse pour la convaincre qu’un espresso allongé n’est pas une trahison à ses principes, et avec un micro-ondes aux détails oubliés qui croyait qu’un croissant de la veille était meilleur frette que réchauffé. Et découverte que le frigo de la cuisine, même une fois allumé, refuse obstinément de frigorifier. Pas d’autre choix, dans ces conditions, que de sortir manger au resto. 

Je monte peu après midi (sans billet, y’a pas que les étudiants fauchés qui peuvent resquiller!) dans le premier tramway qui passe et me dépose Place de la Comédie, au coeur battant (et piét0nnier) de la ville. En cherchant des yeux une terrasse ouverte  je tombe sur une vue miraculeuse — mais pas complètement imprévue: maintenant tout blanc de barbe et de chevelure, mon guitariste de rue préféré depuis 20 ans, Fethi Merad, officie au milieu de la place. Je m’approche: “Une demande spéciale: Jeux interdits, s’il te plaît!” - “Arrête, tu vas me faire avoir une syncope!” et nous reprenons le fil de notre vieille amitié québéco-algérienne métissée d’occitan…

Je fais l’erreur de commander le plat du jour au proche Café des Trois Grâces: des moules tout juste correctes dans une fade sauce au cari qui ne l’est pas — à peine sauvées de la catastrophe par un bon muscat à l’apéro, une excellente bière blanche en cours de route et une fondante mousse au chocolat en finale. Les serviettes en papier respectent la dure loi des terrasses: plus y’a du vent, plus elles sont légères! J’en perds deux, idem mon voisin de table, un édenté local à barbiche grise, improbable fan de Charlebois qui me cite comme air favori “Je reviendrai à Montréal” — faut le faire!

Culpabilisé par mon absence de jugeotte quant au menu, je vais payer tribut au patron de la vraie moulerie montpelliéraine, Chez Régis de la Place Jean-Jaurès. Il me tombe dans les bras, quasiment la larme à l’oeil: “D’où tu sors, on te pensait mort!” Sa femme et le Noiraud de service se joignent au concert, et je me retrouve assis au milieu de la place, pratiquement forcé d’ingurgiter une interminable   succession d’espressos bien tassés accompagnés d’autant de puissantes et goûteuses verveines du Velay, et de souvenirs parfois un peu olé-olé! 

Je finis par m’en extirper vers 16 heures, un peu chambranlant et muni d’un gros sac de glaçons (j’ai eu le malheur de mentionner ma panne de frigo), redescends tant bien que mal par la Rue de la Loge (bien-aimée de Rabelais en son temps) jusqu’à la station de tram de la Comédie. Là, c’est un réfugié serbe qui oblige sa gamine à me céder son siège dans la prochaine rame (légalement cette fois, j’ai trouvé le tour d’acheter un passe 7-jours)… à côté d’une autre réfugiée, ukrainienne celle-là, qui me parle dans un français parfois hésitant de sa maison incendiée par un missile sauce Poutine et de l’hospitalité languedocienne…

Comment peut-on ne pas revenir à Montpellier?