(10 février, 21h) Suis-je tragiquement et définitivement sénile… ou doué d’une profonde sagesse aiguisée par huit décennies et demie de fréquentation autour de la planète d’une humanité aussi fascinante que déroutante?
Quoi qu’il en soit, c’est non une catastrophe globale mais la simple conjonction d’une dure séance ce midi chez l’arracheur de dents avec une bourrasque de neige ce soir sur mon quartier d’Hochelaga qui m’a projeté bien loin de mes habituels sentiers rebattus de la fracture démocratique et des profits et dangers de la croissante intelligence la moins naturelle.
Le tout coiffé par une faim de loup, une gourmandise assumée… et l’écoute d’une des «tounes» les plus québécoisement humoristiques (sans doute sous l’influence de mon regretté confrère et ami Gérald Godin) de Pauline Julien.
Mettre bottes, foulard, tuque, gants et manteau pour foncer dans la tourmente à la poursuite d’un plaisir gastronomique de courte durée… ou imposer le même supplice à un malheureux livreur (sans doute immigré avec ou sans bénéfice du PEQ) pour qu’il m’apporte l’équivalent à mon nid douillet «quam dulce dum in alto» du 9e étage du LUX? Question existentielle s’il en est.
Le problème – et je pense que même ce cynique de Denys Arcand serait d’accord – est que la dégustation d’un plat au restaurant peut s’avérer d’une tout autre qualité que son équivalent à la sortie d’un sac de papier (recyclable bien sûr) et d’un passage au micro-ondes (qui l’est moins). Tout particulièrement depuis que la pandémie du Covid-19 (encore elle!) a multiplié non seulement la variété, mais la fourchette de qualité des repas qu’on peut se faire livrer à domicile.
Ce qui m’amène au vif du sujet: faire livrer – ou aller manger? Ce souper post-denturologique était ma quatrième tentative pour résoudre le dilemme. Pâtes italiennes, woks indochinois, caris indiens avaient précédé la plaque de sushis nippons. Restent à mettre à l’épreuve les poulets à la broche et les pizzas.
Pour le japonais, y’a pas match. Le meilleur sushi du voisinage, Kazumi, exige absolument qu’on se déplace pour jouir de la finesse et de la subtilité gustative de sa cuisine, que la livraison dénature grièvement. Alors que les plats de ses rivaux moins relevés, Shama Sushi et Sachi (mon choix aujourd’hui), souffrent très peu du voyage. Idem pour les pâtes rital de Heirloom, excellentes sur place mais totalement déclassées à distance par celles livrées pourtant de bien plus loin par Gusto. Et pour les délicats plats vietnamiens et thaïlandais de Chez Ô, bien supérieurs sur place aux poke bols et soupes tonkinoises de ses concurrents, mais leurs inférieurs une fois rendus sur mon palier. Quant aux ragoûts délicieusement relevés de Yogi, j’avoue qu’ils font pratiquement match nul avec ceux, moins goûteux sur place, de ses rivaux indiens plus experts en livraison.
Ah oui, et pourquoi Denys Arcand? Parce que l’échange le plus vivifiant que nous ayons eu s’est passé en dévorant jadis avec sa copine d’alors Francine Chaloult et Azur un barbecue de Chalet Lucerne livré chez nous, probablement Place du Cercle sur Berri…
La leçon que ma (douteuse) sagesse tire de tout ça? Avant de décider si, paraphrasant Pauline, il vaut mieux «déménager ou manger là», la seule réponse est de tester les deux options dans chaque resto de chaque quartier où vous vivez.
Bon appétit!