22 mars 2026

Informateurs ou influenceurs?

Quand je suis devenu journaliste il y a plus de 60 ans, nous étions fiers d’être qualifiés d’«informateurs». Être accusés d’être des «influenceurs» comme c’est le cas aujourd’hui aurait été carrément perçu comme une insulte. Je pense que vous devriez accepter de voir les choses autrement, pour le bien aussi bien de la profession que du public et de la démocratie.

Il existait à l’époque quatre catégories de journalistes, en fonction moins du rôle que de l’expérience acquise et des besoins du public:

 - Reporter: un journaliste, souvent débutant sans expertise particulière, dont le rôle était de transmettre, par écrit ou verbalement, ce dont il était directement témoin ou ce qu’il recevait comme récit factuel de la part d’une agence de presse accréditée. Il ou elle avait l’obligation stricte (et habituellement contrôlée par la direction du média qui l’employait) de faire abstraction de ses propres opinions sur le sujet.

 - Commentateur: un journaliste possédant déjà une expérience du reportage, et accessoirement une formation dans le domaine qu’il couvrait, ayant le droit et la compétence de fournir des explications et une perspective plus large sur ses propres constatations et sur les publications des reporters ou agences de presse, y compris un jugement de valeur sur la validité des informations fournies... mais non sa propre opinion sur leur importance ou leur orientation idéologique.

- Chroniqueur: une personne, journaliste de formation ou pas, possédant une connaissance particulière dans un domaine spécifique (souvent liée aux plaisirs ou difficultés de la vie courante) et partageant avec ses lecteurs ou auditeurs ses expériences pratiques.

 - Éditorialiste: un journaliste professionnel de longue expérience et de formation plus avancée, chargé par l’organe de presse qui l’employait d’exprimer une opinion objective ou partisane sur un fait, un évènement ou une situation, dans un texte clairement identifié comme tel et précisant au nom de qui et sur quelle base cette opinion était formulée.

Il m’a fallu plus de quinze ans dans trois médias différents pour gravir les étapes d’une à l’autre catégorie. En ayant toujours clairement conscience que l’objectif ultime de la démarche et de la profession dans son ensemble était de permettre au public lecteur, auditeur ou spectateur de former sur cette base ses propres jugements.

Je constate aujourd’hui que la première catégorie a pratiquement disparu, que la seconde est peu représentée, que la troisième se confond presque complètement avec la quatrième… et que celle-ci est presque entièrement envahie non par une minorité expérimentée de journalistes dûment accrédités comme tels, mais par la presque totalité des nouveaux-venus, certains équipés d’un diplôme universitaire mais sans expérience pratique, la plupart n’ayant ni l’un ni l’autre. Et je ne parle même pas des intrusions dans le processus d’information de produits logiciels, utilisant ou non l’intelligence artificielle, qui diffusent massivement des données dont le caractère factuel est pour le moins douteux.

Il m’est difficile d’imaginer comment, dans un tel contexte, le grand public peut considérer qu’il est correctement informé de ce qui se passe… et peut se croire libre de se faire sa propre opinion sur les effets que cela peut avoir sur sa vie et celle de la collectivité dont il est membre.

Comment nous pouvons corriger le tir, soit en revenant sur nos pas, soit plus positivement en progressant vers une nouvelle conception des processus d’information, doit être l’objet d’une réflexion et d’un débat public de plus en plus urgents.

14 mars 2026

Ce qui se passe et ce qu’on en sait

 Depuis deux jours, je subis presque sans interruption la couverture de l’absurde re-guerre du Golfe menée en Iran, au liban et autres lieux par Israël et suivie par Trump. Je suis branché sur les médias des cinq réseaux dont je comprends la langue et puis capter les émissions: Québec, Canada, USA, Royaume-Uni et Espagne… et je ne reconnais rien du métier que mes confrères et moi avons pratiqué pendant un demi-siècle.

En premier lieu, pour avoir accès à l’information proprement dite, au moins la moitié du temps je dois subir plusieurs minutes de tartines publicitaires dont les contenus sont trompeurs, sinon foncièrement mensongers. Dans le temps, la pub était rigoureusement bannie des émissions de nouvelles.


Deuxièmement, plutôt qu’un animateur officiellement neutre débitant des bulletins d’info préparés par des journalistes et illustrés soit par des équipes techniques sur place, soit par des agences reconnues, j’ai 90% du temps droit à une «table-ronde» de gens qui sont là non pour me renseigner, mais pour me convaincre que leur vision des choses (et sans doute celle de leurs patrons) est la bonne, et ce en s’engueulant les uns les autres et en affichant des photos et vidéos choisies à cette fin et dont on connaît rarement la provenance et la crédibilité.


Troisièmement, ces commentateurs et experts sont soit des non-journalistes sans la moindre connaissance ou respect de l’éthique du métier, soit des jeunots dont je doute qu’ils aient passé plus de quelques mois «sur le terrain» et qui dans notre jeunesse, seraient encore en quête de leur premier article ou reportage signé dans un média sérieux. Pour s’afficher commentateur ou éditorialiste, fallait avoir fait ses preuves pendant une décennie ou plus… peu importe si on avait un diplôme universitaire – qui dans notre profession n’existait pas encore.


En d’autres termes, même en faisant abstraction des effets néfastes des manœuvres des géants du numérique, y’a quelque chose qui cloche très sérieusement dans la manière dont nous sommes désormais informés de ce qui se passe dans le monde. Et on fait quoi pour corriger le tir?


28 février 2026

Un triangle infernal en Iran

Comment peut-on prendre clairement parti face à un conflit dont les têtes des trois belligérants sont clairement des «méchants» aussi bien moralement que légalement, aussi bien à l’échelon international qu’à l’intérieur de leurs frontières?

• Deux d’entre eux sont clairement des criminels qui, s’ils n’étaient au pouvoir, seraient actuellement en prison (Trump et Netanyahou). 

• Deux d’entre eux sont, à des degrés divers, en guerre contre leur propre peuple: Khameini par une brutale et sanglante répression,Trump par une persécution des immigrants qui non seulement a fait quelques morts, mais a provoqué des milliers de perquisitions et d’arrestations sans mandat et vise à interner dans ce qui ne peuvent être que des camps de concentration illégaux et sans garantie sanitaire ou médicale plus de 100 000 victimes qui n’ont aucun recours légitime. 

• Deux d’entre eux par fanatisme religieux affirmé ou hypocrite (Khameini et Netanyahou). 

•Tous trois sans légitimité interne: Trump est entré en guerre sans la sanction indispensable du Congrès, Netanyahou sans celle d’un vote populaire, Khameini à cause de son appui jamais approuvé par le peuple de multiples groupes terroristes et malgré de massives manifestations de protestation.

• Et tous trois sans légitimité internationale: les recours diplomatiques (quoique effectivement trop timides et peu efficaces) sont loin d’avoir été épuisés, l’Iran a triché sur ses programmes nucléaires, les USA rejettent l’autorité des tribunaux mondiaux, Israël se fiche ouvertement des votes à l’ONU et au Conseil de Sécurité.

Pour résoudre un problème hélas et tragiquement régional dans une zone de troubles endémiques, on met en danger tout l’édifice international de maintien de l’ordre et de la paix édifié au lendemain de la 2e Guerre mondiale! Je n’arrive pas à croire qu’un recours direct à la voix des peuples du monde pourrait faire pire... et même aussi mal.

15 février 2026

Déménager… ou manger là?

(10 février, 21h) Suis-je tragiquement et définitivement sénile… ou doué d’une profonde sagesse aiguisée par huit décennies et demie de fréquentation autour de la planète d’une humanité aussi fascinante que déroutante?

Quoi  qu’il en soit, c’est non une catastrophe globale mais la simple conjonction d’une dure séance ce midi chez l’arracheur de dents avec une bourrasque de neige ce soir sur mon quartier d’Hochelaga qui m’a projeté bien loin de mes habituels sentiers rebattus de la fracture démocratique et des profits et dangers de la croissante intelligence la moins naturelle. 

Le tout coiffé par une faim de loup, une gourmandise assumée… et l’écoute d’une des «tounes» les plus québécoisement humoristiques (sans doute sous l’influence de mon regretté confrère et ami Gérald Godin) de Pauline Julien.

Mettre bottes, foulard, tuque, gants et manteau pour foncer dans la tourmente à la poursuite d’un plaisir gastronomique de courte durée… ou imposer le même supplice à un malheureux livreur (sans doute immigré avec ou sans bénéfice du PEQ) pour qu’il m’apporte l’équivalent à mon nid douillet «quam dulce dum in alto» du 9e étage du LUX? Question existentielle s’il en est.

Le problème – et je pense que même ce cynique de Denys Arcand serait d’accord – est que la dégustation d’un plat au restaurant peut s’avérer d’une tout autre qualité que son équivalent à la sortie d’un sac de papier (recyclable bien sûr) et d’un passage au micro-ondes (qui l’est moins). Tout particulièrement depuis que la pandémie du Covid-19 (encore elle!) a multiplié non seulement la variété, mais la fourchette de qualité des repas qu’on peut se faire livrer à domicile.

Ce qui m’amène au vif du sujet: faire livrer – ou aller manger? Ce souper post-denturologique était ma quatrième tentative pour résoudre le dilemme. Pâtes italiennes, woks indochinois, caris indiens avaient précédé la plaque de sushis nippons. Restent à mettre à l’épreuve les poulets à la broche et les pizzas.

Pour le japonais, y’a pas match. Le meilleur sushi du voisinage, Kazumi, exige absolument qu’on se déplace pour jouir de la finesse et de la subtilité gustative de sa cuisine, que la livraison dénature grièvement. Alors que les plats de ses rivaux moins relevés, Shama Sushi et Sachi (mon choix aujourd’hui), souffrent très peu du voyage. Idem pour les pâtes rital de Heirloom, excellentes sur place mais totalement déclassées à distance par celles livrées pourtant de bien plus loin par Gusto. Et pour les délicats plats vietnamiens et thaïlandais de Chez Ô, bien supérieurs sur place aux poke bols et soupes tonkinoises de ses concurrents, mais leurs inférieurs une fois rendus sur mon palier. Quant aux ragoûts délicieusement relevés de Yogi, j’avoue qu’ils font pratiquement match nul avec ceux, moins goûteux sur place, de ses rivaux indiens plus experts en livraison.

Ah oui, et pourquoi Denys Arcand? Parce que l’échange le plus vivifiant que nous ayons eu s’est passé en dévorant jadis avec sa copine d’alors Francine Chaloult et Azur un barbecue de Chalet Lucerne livré chez nous, probablement Place du Cercle sur Berri…

La leçon que ma (douteuse) sagesse tire de tout ça? Avant de décider si, paraphrasant Pauline, il vaut mieux «déménager ou manger là», la seule réponse est de tester les deux options dans chaque resto de chaque quartier où vous vivez. 

Bon appétit!

23 novembre 2025

Magie de Mozart et Table ronde

Avant que ça se perde dans les brumes de la mémoire parfois capricieuse, deux moments magiques – encore une fois dûs à la dévotion de mon ami Claude Normand pour le souvenir de sa merveilleuse Sonia del Rio. 

Il nous avait réunis une bonne douzaine de fidèles, dont son fils Sébastien, les artistes Jacques et Marilyn de l’Estérel et Isabelle-Huguette de Montréal, les Pomerleau du côté de Joliette et quelques «jeunes» ex-élèves de flamenco de Sonia, pour commémorer le décès de celle-ci à la mi-octobre il y a deux ans. Longs échanges chaleureux de nouvelles et souvenirs à l’apéritif, puis passage autour d’une immense table de buffet froid gourmand (crudités, charcuteries, fromages…). 

C’est là que, sans avertissement et a capella, surgissent soudain les belles voix de Nancy et David (?) dans ce sommet de l’opéra baroque, le grand duo des Noces de Figaro. Près de dix minutes d’harmonies sublimes et de parfait bonheur qui élèvent l’évènement loin au-dessus d’une simple rencontre de copains. Et qui donnent le ton à tout le reste d’un après-midi mémorable.

L’autre moment, plus personnel, m’est venu de retrouvailles imprévues avec une revenante de ma prime jeunesse montréalaise. Joanne, que j’avais connue toute gamine, est la fille de la défunte patronne Ghislaine Tellier du mythique Café des Artistes (dont le chat a été ironiquement chanté par Jean-Pierre Ferland), où se retrouvait pendant les années soixante tout l’entourage talentueux et trépidant de la presque débutante télévision de Radio-Canada. 

À l’époque d’avant les vidéos magnétiques, toute la diffusion  se faisait forcément en direct sauf pour quelques éléments filmés en 16mm noir-et-blanc. Les répétitions avaient lieu le matin, puis les émissions en après-midi (séries enfantines) et en soirée (téléromans, variétés, théâtres). Entre les deux, artistes divers, animateurs et techniciens avaient plusieurs heures à perdre sans s’éloigner des studios, alors situés boul.  Dorchester (René-Lévesque) près de Guy.

On se réfugiait donc en partie à la Taverne Royale rue Guy, mais surtout au Café le plus proche, angle Mackay, autour de la table d’une banquette en demi-lune, juste à droite de l’entrée, pour luncher, boire un verre et se livrer à de féroces parties de dés sur une piste de 4-2-1 à la lyonnaise. Les habitués, dont j’étais avec enthousiasme, s’étaient eux-mêmes surnommés «les Compagnons de la Table-ronde»: c’étaient surtout Pierre Thériault (Monsieur Surprise), Guy Sanche et Paule Bayard (Bobino), Jean Lapointe (les Jérolas), un des frères de Margerie et François Dompierre (musiciens), les «annonceurs» Michel Garneau (aussi poète et dramaturge), Gaétan Barrette et Gilles Moreau, les comédiennes et comédiens Dyne Mousso, Andrée Champagne (Donalda), Ginette Letondal, Guy L’Écuyer et Hubert Loiselle…

Tout cela évidemment accompagné de folles discussions à bâtons rompus sur les péripéties variées, souvent surprenantes de l’alors dominante Révolution tranquille! Quelle jeunesse!