24 septembre 2026

Élections, référendum et diligences à cheval

Un constat qui me dérange sur le processus électoral, en particulier ces jours-ci au Québec et aux États-Unis mais aussi ailleurs de manière plus générale: alors que dans presque tous les domaines (travail, vacances, alimentation, vie familiale et sociale…), nous vivons à une cadence non seulement accélérée, mais continue, le rythme suivi par le monde politique est non seulement beaucoup plus lent, mais il a conservé un caractère périodique sinon saisonnier hérité d’une autre époque. Comme si nos élus vivaient toujours au temps des diligences et des chemins de terre, où la distance et la longue durée des trajets et du courrier postal dictaient l’espacement des actions dans le temps… et comme s’il était normal que cela oblige les citoyens à faire de même dans la sphère des affaires publiques.

Cela affecte le fonctionnement des sessions des Parlements, bien sûr, mais encore plus celui de l’opinion publique. Les moments de décision populaire dépendent non des évènements et des urgences, mais de dates la plupart du temps prédéterminées, espacées de deux, quatre ou cinq ans, et ne durant que quelques semaines, quelques mois tout au plus. Entre ces périodes électorales ou référendaires, l’attention et l’avis des citoyens ne sont pas sollicités par le système même, mais de manière plutôt aléatoire par d’une part les manchettes des médias (qui ont leurs propres priorités et leurs propres critères pour choisir ce qu’ils doivent mettre en évidence, quand et pendant combien de temps) et d’autre part les maisons de sondages qui répondent moins aux besoins de l’actualité qu’à des commandes de clients aux intérêts bien spécifiques, aussi bien quant aux sujets traités qu’au moment des consultations. En-dehors de ces périodes et de ces moments, la préoccupation des citoyens pour la chose publique, et donc leur capacité d’influencer le cours des choses, est nettement moins forte, parfois inexistante. Et je ne vois pas comment on peut y voir une bonne chose pour la démocratie.

Le cas du référendum sur l’indépendance au Québec est symptomatique: il est clair que la majorité qui s’y oppose n’est pas consciente d’agir contre ses propres intérêts à long terme et contre la santé de la démocratie elle-même. Et que la quasi-totalité des dirigeants politiques qui l’encouragent en ce sens parce qu’ils croient que cela leur est profitable à court terme manquent aussi bien de vision que d’honnêteté intellectuelle. Il ne s’agit pas là d’une échéance artificielle, imposée pour des fins partisanes, mais au contraire d’une rare instance de préoccupation objective pour le bien commun et pour l’opinion du peuple formulée à l’abri des distorsions de privilèges et d’avantages acquis.

La proposition de consultation prolongée sur quatre ans de Ruba Ghazal est sans doute bien intentionnée, mais elle traduit tristement cette perception désuète de la fréquence et de la durée que doivent désormais avoir de telles initiatives. 

Malgré mes réserves sur Paul Saint-Pierre Plamondon à d’autres égards, je suis en revanche impressionné par le fait que d’une part il est prêt à ajuster son calendrier aux circonstances et au contexte global, mais que d’autre part il accepte de prendre le risque démocratique de laisser l’opinion publique s’exprimer, au moment approprié et sans assurance que le résultat sera en sa faveur. 

Qu’on lui reproche précisément deux positions qui démontrent son respect pour le principe démocratique et sa vision lucide de l’évolution du monde en dit long sur la santé et la probité de notre milieu politicien en général.

12 septembre 2026

Contre-courants

C’est la faute à la grappa et à DoorDash!

Ne vous méprenez pas, ceci n’est pas une excuse, mais une explication. Tarabiscotée, bien sûr. Face au pessimisme ambiant, il faut bien qu’on trouve quelque part un courant contraire vers l’espoir ou du moins l’illusion (vous voyez – je ne suis pas difficile!) d’un mieux-être à venir.

Dans ce cas-ci, ça m’est fourni par un improbable et astucieux livreur de resto pizza qui a fini par dénicher l’entrée de ma résidence (malgré tous les efforts contraires de l’entrepreneur en construction de la 4e tour du LUX Gouverneur, rue Sherbrooke est) pour me livrer un cadeau du ciel – dans l’exact esprit du “Tu m’aimes-tu” de Richard Desjardins. On fait pas mieux.

Dans le sachet qu’il dépose sur mon comptoir de cuisine, il y a Venise en personne. Pas celle des mensonges de croisière ni celle des messages écologistes alarmistes (et justifiés!), celle de la réalité jouissive qu’Azur et moi y avions trouvée quand c’était encore possible. 

Après celui du Vatican (pour ça seulement je crois en Dieu 😜), je n’imagine pas d’autre quartier d’une ville d’Italie – je n’ose pas dire du monde mais je le pense – qui mérite autant le titre de “trappe à touristes” que celui du Rialto. Nous traversions Venise à pied le long du Gran Canale, et c’est là que la fringale nous a pris. Pas le choix: une terrasse standard au bord de l’eau, un menu plastifié de la taille d’un portulan de Mercator,  des prix prémonitoires des tarifs de Trump. Azur sélectionne une piccata, je regarde autour de moi. À la table à côté, un monsieur bedonnant se délecte visiblement d’une petite montagne de tagliatelles noires farcies de ne je ne sais quoi. Le garçon: “Monsieur?” Moi: “Je veux ça.” en pointant sur l’assiette du voisin. Lui: “Mais c’est pas dans ce menu.” Moi: “Non? Pourquoi?” Lui: (silence). Moi: “Je veux ça.” (bis). 

Il tourne les talons et je désespère… bien à tort. Un quart d’heure plus tard, il rapplique avec la piccata d’Azur (que je ne critiquerai même pas!) et ma platée de pâtes noires morvées de sauce blanche et de rondelles suspectes.

Oups! Le nirvana. Les pâtes al dente à l’encre de seiche font l’amour avec une sauce crémeuse à l’ail et au citron vert, sur lesquelles des petites roues de calmars de l’Adriatique valsent avec les pattes de leurs cousines les langoustes. De ma vie, j’ai rarement mangé quoique ce soit d’aussi délicatement goûteux. Avec un pinot grigio régional… 

Vient l’addition. Mes célestes pâtes coûtent 17 euros, contre les 35 euros de la très terre-à-terre escalope d’Azur. Sourire gêné du serveur, qui explique: “Votre plat était dans le menu local, pas dans celui des touristes.” Et (pour se faire pardonner?) il me suggère quelques secrets similaires, genre “anguille au four avec pollenta” et “gnocchis au ragoût de lièvre”, que les touristes ne commandent jamais, ignorant même qu’ils existent. Le premier est hélas introuvable à Montréal, le second s'y trouve, mais il faut aller le consommer sur place et en saison.

Et l’autre délice si vénitien à la source de tout ça? C’est précisément son jumeau que par miracle le livreur Maghrébin débrouillard de DoorDash est venu m'apporter tout chaud de la Pizzeria Gusto, rue Jarry (pub gratuite, tiens!), et dont je viens de m’empriffrer sans la moindre honte ni souci pour ma santé!

Quant à la grappa, c’est juste la potion de mémoire légèrement râpeuse qui termine le tout et qui m'inspire de vous le raconter…

10 septembre 2026

Civilisés... mais nombrilistes?

J'ai fait un drôle de choix hier soir. Je me suis abstenu de suivre en direct le "confessional des chefs" (c'est la description qui me semble la plus appropriée pour ce qui était le contraire quasi intimiste d’un débat ouvert), pour le regarder en reprise sur YouTube pendant la nuit. Je voulais éviter mes propres réactions sur le vif... et le spin qui allait suivre de la part des commentateurs et des partis. Par contre, j’ai suivi ce midi les tables-rondes que ça a suscitées. 

Assez curieusement, malgré leurs énormes différences idéologiques, j’ai trouvé les cinq chefs plutôt intelligents et rationnels. Et civilisés. Rien de la hargne, des “one liners” préparés d’avance et des accusations sans nuances dans les équivalents télévisés français ou américains. Des exemples: Duhaime essayant de justifier sa manie de réduire la taille de l’État non CONTRE l’opinion des autres partis, mais en mettant en évidence plutôt gentiment leurs préoccupations dans le même sens. Et l’emprunt que le chef du PQ fait à Charles Milliard d’une bonne idée, et d’une autre chez QS.  Enfin la courtoisie du libéral fédéraliste envers ses rivaux, malgré la tentation de souligner que trois d’entre eux sont ou ont été de féroces indépendantistes “anti-canadiens". 

À mon avis, c’est Mme Fréchette qui s’est le moins bien sortie de l’occasion, par ses refus de prendre position et ses diversions qui n’étaient ni justifiées ni crédibles; PSPP et Charles Milliard en ont  le plus profité. Milliard parce qu’on ne le connaissait pas, et qu’il a fait preuve de réflexion et d’un sens de la répartie imprévus – il a réussi un improbable exercice d’équilibriste entre sa clientèle anglophone et la nécessaire recherche d’une sympathie chez les francophones. Plamondon parce qu’il a montré non seulement un côté humain qui était absent de ses récentes interventions hyper-combatives, mais aussi par sa capacité d’évoluer et de s’auto-critiquer avec un certain humour qui était disparue, alors qu’elle avait justifié ses premiers succès. Duhaime était égal à lui-même, Ruba Ghazal honnête et passionnée… mais sans véritable poids dans le débat.

Le volet négatif, c’est que le seul des trois grands problèmes menaçant la planète au 21e siècle qui a été  mentionné est l’immigration… mais vu d’un point de vue étroit, partisan et profondément égoïste. Or environnement et technologie (en particulier face au problème du vieillissement et des migrations massives du 3e Monde) sont clairement cruciaux dans le paysage politique et social d’un Québec très industrialisé mais vieillissant et peu peuplé dans un gigantesque territoire fragile.

La table-ronde de Sébastien Bovet, celle que j’ai suivie de plus près, était à la fois exemplaire et inquiétante. Exemplaire, parce qu’elle contredisait tout ce que je crains de l’avenir d’une démocratie représentative élitiste, mettant en scène des ex-élus non seulement informés et lucides, mais clairement désireux de renseigner les citoyens sur la réalité des enjeux. Inquiétante, parce que ce sentiment sécurisant est trompeur face à un contexte mondial qui se dégrade à une vitesse effarante. Notre bulle est exceptionnelle et rassurante. Mais  elle est condamnée à crever un de ces jours de façon tragique.

Et je me répète sur une difficulté dont on refuse de parler qui est pour moi aiguë autant pour le Canada que pour le Québec: Marc Carney est l'homme de la situation actuelle, mais il est le contraire de ce qu'il nous faut comme gouvernant pour l'avenir.

09 septembre 2026

Ah! Quelle soirée…

Pour marquer le 4e anniversaire du décès d’Azur, j’étais hésitant. Le vivre seul avec mes souvenirs, ou réunir un groupe de proches qui l’ont bien connue? Pas évident, car famille et intimes sont dispersés en ces jours du début de septembre qui n’est presque plus les vacances mais pas encore l’automne. Mon ami Claude Normand a résolu le dilemne initial et mes instincts ont fait le reste.

Claude m’attendait chez lui sur les flancs du Mont-Royal pour un délicieux festin à deux dans le soir veillissant, au milieu de nos mementos mélangés, lui de sa Sonia del Rio, moi de ma Marie-José, amies et disparues à un an d’intervalle. À défaut d’un introuvable chinchon secco (leur poison favori à toutes deux), champagne à l’appéritif (leur second choix), suivi d’irrésistibles os à moëlle au four assaisonnés de thym et de gros sel, puis de cuisses de canard confites bien fondantes avec petits légumes, le tout accompagné d’un très bon vacqueyras. Dessert, café, après quoi j’entraîne mon hôte un peu dubitatif dans mon temple personnel de la mémoire, le pas très chic mais chaleureux P’tit Bar en face du Carré Saint-Louis.

Là, coup de chance… pour nous du moins. Ce mardi soir grisonnant, la terrasse est peu animée, la salle presque vide… et la diseuse-accordéoniste Ariana Nasr, l’artiste à l’affiche, fait la moue devant un bric-à-brac de chaises vides. On se salue entre vieilles connaissances, je lui présente mon compagnon, et lui explique pourquoi nous sommes venus. “Oh! Ta femme, la grande Martiniquaise?” - “Oui, et j’ai une demande spéciale: tu peux faire la Chanson des vieux amants de Brel? C’était NOTRE chanson pendant des décennies!”

Elle jette un coup d’oeil à son copain et co-chanteur: “Et si on vous faisait un show sur mesures, seulement pour vous deux?” Et pendant trois-quarts d’heure, c’est de la nostalgie à l’état pur, la plupart du temps guidée par nos choix: non seulement Brel et et Brassens, et Pauline Julien, et Piaf  et Ferland, et “Lili Marlene”, et… mais j’en oublie – bien sûr! À peine deux ou trois autres habitués sont venus s’égarer dans le vide du bar-couloir, sans dire un mot. Je sens presque la tête frisottée d’Azur nichée au creux de mon épaule…

Rideau.

24 août 2026

Les "beaux" dimanches?

J'allais sortir souper, mais j'ai changé d'idée. D'abord, parce qu'à l'issue d'un débat sur l'éthique de l'IA avec mon interlocuteur artificiel Claude (abonnement Anthropic Sonnet 5 avancé), j'ai senti le besoin absurde de lui préciser en quoi nos points de vue divergent fondamentalement: je vis dans la "vraie vie" d'un quartier populaire pluriculturel plutôt jeune et d'une tour d'habitation pour "retraités actifs", lui dans un gigantesque "data center" qui lui donne accès à une multitude de sources documentaires infiniment supérieures aux miennes, mais qui est totalement isolé de l'expérience du quotidien. Ce qui à mon avis est plutôt une bonne chose, puisque nos inévitables désaccords sont dus non à des idées préconçues, mais à deux façons distinctes et en grande partie complémentaires de percevoir et d'évaluer la réalité – à la condition bien sûr qu'il ne se pense pas plus fin que moi! Je dirais que son approche est plutôt aristotélicienne ou thomiste, la mienne socratique...

Deuxièmement,  une géniale et morne vidéo déposée sur Facebook par mon ami peintre Gilles Boisvert (vagues déferlantes sur une mer grise face à un champ de fleurs sauvages agitées par le vent, sans doute dans le Golfe Saint-Laurent), me replonge en esprit dans un paysage semblable de mon enfance à Trois-Pistoles: vue du quai un jour de grand vent de nordêt à la fin de l'été. Non seulement je vois, mais j'entends dans ma tête le bruissement rythmique des lames se brisant sur les cailloux de la plage en contre-bas, mon nez se délecte du mélange fantômatique d'effluves d'iode, de fumet de varech, de parfums de végétation. Irrésistible.

Troisièmement, au lieu d'un repas gastronomique en ville, l'envie saugrenue m'a pris d'une assiette de viandes froides (dont un reste de poitrine de Piri-Piri portugais – moi qui déteste le blanc de poulet!) accompagnées d'une salade mayo et de languettes de fromage fort. Heureusement qu'il y a un verre d'un fabuleux Graham's vintage 2010 pour faire passer tout ça!

Et dire que je vais me réveiller... lundi matin!