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31 août 2021

Science et transparence

 J’ai très peu de sympathie pour les manifestants anti-masques ou anti-vaccins, si sincères soient-ils. Mais en suivant au jour le jour les débats sur la question, des deux côtés de l’Atlantique, je ne puis m’empêcher de penser que la communauté scientifique a sa part de responsabilité dans cette affaire.

Je comprends que la pandémie a pris tout le monde de court, les scientifiques les premiers, et que les multiples improvisations qui ont suivi étaient en grande partie inévitables. Mais il reste que les autorités de la santé et les chercheurs des laboratoires et les producteurs de médicaments se sont montrés bien avares d’explications claires et bien opaques quant à leurs façons de procéder et aux limitations inhérentes à leurs processus.

Il me paraît évident que le monde de la science vit toujours en grande partie dans une bulle obsolète de l’information, où celle-ci est essentiellement unidirectionnelle et où l’argument d’autorité prime sur la clarté et la logique. «Faites confiance à la science!» est un joli slogan, mais il date grièvement et, à l’heure d’Internet, des Gilets jaunes et des Nuits debout, il est totalement insuffisant pour la soif de précisions et de détails que le public manifeste de plus en plus; il ne tient pas non plus compte que ce même public a en grande partie perdu confiance dans les dirigeants politiques qui le clament à tout va.

Si les scientifiques se fiaient un peu moins aux politiciens comme porte-voix, s’ils étaient plus ouverts quant à leurs propres limites et à leurs incertitudes (et même à leurs propres erreurs), s’ils détaillaient mieux et de façon plus convaincante la nécessité des délais que la prudence leur impose dans la certification des remèdes et vaccins, probablement que ceux des réfractaires qui sont de bonne foi seraient moins portés à douter et à contester. Un exemple parmi plusieurs: qu’est-ce qui justifie VRAIMENT que les vaccins ne soient approuvés que par tranches d’âge, et que les enfants et les nouveaux-nés soient les derniers protégés? Je ne dis pas qu’il n’y a pas de bonnes raisons à cela… mais je ne me souviens pas de les avoir vu ou entendu énoncer où que ce soit à l’intention du grand public!

À l’ère d’Internet et de la communication universelle multi-directionnelle, la confiance (y compris dans la science) doit se mériter d’une manière plus transparent et plus proactive.

12 décembre 2020

Un tournant prometteur... mais inquiétant!

 Les deux manchettes quasi-simultanées d'hier provenant de Washington marquent sûrement un tournant positif dans l'évolution de la situation aux États-Unis, mais... La décision catégorique et un peu surprenante de la Cour suprême de traiter par le mépris la tentative texane d'invalider l'élection de Joe Biden met pratiquement fin à tout risque que Donald Trump parvienne à s'accrocher au pouvoir avec l'appui des tribunaux et de ses appuis minoritaires; c'est d'autant plus vrai que Trump avait bien réussi à «paqueter» à son avantage la majorité des juges, qui se sont tout de même prononcés unanimement contre lui. Deuxièmement, le début imminent de la vaccination d'abord des plus-à-risque puis de la population en général est une étape majeure dans la lutte à la pandémie; il fait miroiter la promesse d'un retour partiel mais bienvenu à la normalité. Cependant, dans les deux cas, il faut constater la présence d'un revers de la médaille qui n'augure pas grand chose de bon pour l'avenir. 

  1. Il est clair que les oppositions à la victoire du «grand-papa» Biden sont loin d'être dissipées. Les Démocrates ont vu fondre leur majorité à la Chambre, et peuvent au mieux espérer une fragile égalité qui les favorise au Sénat. Étant donné les profondes divisions entre «libéraux» et «modérés» dans leurs rangs, Joe Biden devra manoeuvrer longuement et savamment pour faire adopter au Congrès les moindres mesures un peu progressistes – dont certaines sont indispensables et urgentes. Et la minorité Républicaine, notamment en appuyant ouvertement la fantaisiste tentative texane d'inverser le résultat du scrutin, a signalé à quel point elle entend saboter tous ses efforts, même ceux avec lesquels elle serait naturellement en harmonie (après tout, le nouveau Président est aussi centriste qu'une bonne partie des élus de l'opposition!). À cela s'ajoute le facteur de l'âge et de la santé, donc de l'énergie d'un homme de 78 ans dont la performance assez médiocre en campagne a quand même soulevé des questions justifiées. Il devra aussi faire face aux nombreuses rumeurs et accusations, avec ou sans fondement, que ses rivaux déçus font flotter à son sujet et à celui de ses proches et qui ne peuvent que semer le doute dans l'esprit de certains de ses partisans les moins convaincus. Au total, cela signifie que l'habituelle «lune de miel» dont jouissent initialement les nouveaux élus (même Donald Trump, Barack Obama et George W. Bush en avaient bénéficié), si elle se produit, sera courte et entachée d'épisodes acrimonieux. On se demande en particulier comment le Congrès, dont c'est la responsablité directe, va parvenir à adopter dans des délais utiles et à un niveau efficace les coûteuses mesures de financement public qui sont nécessaires à une vraie relance économique et à une relative reprise de l'emploi et de la consommation, qui sont aussi les seules prémisses de réponse à long terme à la violence urbaine et à l'insécurité sociale sur fond de racisme larvé qui ont assombri les derniers 18 mois. 
  2. Dès le départ, plus du tiers des citoyens américains sont réfractaires à l'idée de se faire vacciner, eux et leurs familles. Si l'on tient compte du fait que la campagne ne couvrira probablement pas les immigrants illégaux (qui représentent 3 à 5% de la population), cela veut dire que les nécessaires 2/3 requis pour assurer une «immunité de masse» risquent fort d'être inatteignables, et donc que la pandémie, quoique réduite en virulence, va se poursuivre bien au-delà de la prochaine année, au moins aux États-Unis. De plus, une âpre polémique sur la validité des remèdes et des mesures de protection, marquée d'un côté par une bonne dose de mauvaise foi, de l'autre par des arguments d'autorité à saveur parfois méprisante, va sans doute se poursuivre dans la population et sur les réseaux sociaux, viciant le climat général et faisant obstacle à bon nombre d'initiatives utiles.

Dans les deux cas, les opposants au nouveau régime ne se rendent sans doute pas compte d'une triste probabilité: celle que leurs efforts de résistance inconditionnelle empirent presque certainement la situation et plongent plus profondément l'«empire américain» déjà ébranlé qui leur tient à coeur dans une double crise politique et économique. Le tout dans le seul espoir que cela permettra le retour au pouvoir... d'un parti dont les dirigeants ont dramatiquement démontré qu'ils n'ont ni la clairvoyance, ni l'ouverture d'esprit qui sera indispensable pour corriger la situation.

19 novembre 2020

Parents, école et cupidité

L'acrimonieux débat sur la fermeture des classes me fascine moins par ce qu'il contient que par ce qu'il passe soigneusement sous silence. Dans toute autre société et à toute autre époque que les nôtres, je suis convaincu que la discussion serait infiniment moins intense, pour une raison très simple: là où les parents ont la curieuse habitude d'élever eux-mêmes leurs enfants au lieu de les fourguer dans des institutions publiques ou privées pour aller gagner le plus d'argent possible (trop souvent hélas un minimum vital), le problème serait mineur – et pourrait même être vu comme une précieuse opportunité.

Que des parents soient soudain forcés de réduire leurs autres activités, principalement économiques, pour se partager la tâche d'élever leur famille et de lui inculquer eux-mêmes le civisme et l'art de vivre en société, plutôt que d'en charger des fonctionnaires (si dévoués soient-ils), n'a absolument rien de monstrueux. C'est au contraire un retour imprévu à ce qui me semble une normalité que capitalisme et salariat ont tout fait pour nous amener à considérer comme une aberration. 

Personne n'ose proclamer publiquement: «C'est effrayant, c'est injuste, on veut m'obliger à vivre avec mes enfants, pis encore, à m'en occuper!» Mais combien de parents le pensent sans le dire? Oui, j'en parle à mon aise, n'ayant pas d'enfant. Mais j'ai eu l'occasion de voir, dans ma famille, mon frère et sa femme, et ma soeur et son compagnon faire d'importants efforts, souvent des sacrifices méritoires, pour assurer à leurs enfants le même genre d'éducation (dans le plus large sens du terme) que nous propres parents nous avaient assuré. Et j'ai pu comparer le résultat avec ce qui se passsait chez trop de gens avec qui je travaillais, où le soin des petits, sans être négligé, passait loin au deuxième rang derrière des préoccupations de vie professionnelle ou même sociale.

Bien sûr que l'absence de vie scolaire risque d'avoir un impact négatif sur le développement des enfants. Mais comment peut-on prétendre sérieusement que cet manque est comparable à celui que connaissent des générations entières de jeunes qui ne connaissent leur ou leurs parents qu'à demi-réveillés et à la course au lever, puis épuisés et souvent hargneux des suites de journées difficiles peu de temps avant le coucher? Ah oui, il faut aujouter à cela les rares «temps de qualité» qu'ils peuvent leur consacrer quand rien d'autre n'est prévu pour la fin de semaine ou pour les vacances! 


Au lieu de tout tenter pour réduire au minimum cette «perturbation» de nos coutumes, ne serait-il pas approprié et salutaire d'en profiter pour réviser des façons de faire qui sont dictées non par des nécessités, mais par une cupidité individuelle et collective que partagent trop visiblement aussi bien employés qu'employeurs? Par une manière de vivre qui est infiniment plus dommageable pour nous et nos sociétés que toute l'insupportable intimité familiale que nous impose la pandémie...

13 octobre 2020

Cul-de-sac pandémique

C'est intéressant et profondément inquiétant de constater ce qui se passe dans la plupart des pays «démocratiques» aux prises avec une deuxième vague de pandémie. Presque partout, les populations qui, au printemps, étaient majoritairement disciplinées et confiantes dans la sagesse des mesures d'urgence imposées par les gouvernements, deviennent de plus en plus sceptiques et même délinquantes à mesure que la situation s'aggrave.

Dans chaque pays, province, état, lander ou shire, les observateurs tentent de trouver à cela des explications locales, à faire retomber la faute sur les défauts sociaux et culturels de la mentalité des citoyens («pourquoi les écoles québécoises ont-elles trois fois plus d'infections que les ontariennes, les états américains deux fois plus que les provinces canadiennes, la Belgique plus que la France ou les Pays-Bas, les grandes villes plus que les campagnes...?»). Mais il est difficile, si on fait l'effort de regarder le tableau dans son ensemble, de ne pas y voir, au-delà des spécificités, une crise généralisée. Difficile de ne pas constater la réalité du vieux principe que «les mêmes causes produisent les mêmes effets», même si en apparence les circonstances diffèrent.

En mars et avril, il était gênant mais compréhensible que nos dirigeants aient été pris de court par un phénomène hors-normes, tel qu'il ne s'en était pas produit à cette échelle depuis plus d'un siècle. Dans la plupart des régions du monde, les peuples, quoique déçus du manque tragique de préparation des responsables, ont accepté la nécessité de leurs improvisations, admis que celles-ci connaissent un certain pourcentage d'échecs. Mais aujourd'hui? 


Les gouvernants et les gens d'affaires ont eu six mois et plus pour analyser la situation, avec l'aide des ressources considérables fournies par le savoir de la communauté scientifique et médicale et les statistiques et les observations concrètes des organismes de santé publique. Malgré cela, ils n'ont rien d'autre à nous proposer que les mêmes recettes à l'efficacité douteuse, qu'une même vision régionale ou nationale souvent entachée d'un opportunisme politique décevant, sans une perspective plus vaste à la mesure de la dimension planétaire de la crise? À cela s'ajoute le constat troublant que les dictatures, dans leur ensemble (du moins selon leurs statistiques publiées), paraissent s'en tirer bien mieux que nos élites élues.


Une double tendance se fait jour qu'il est sans doute mal vu de dénoncer, mais impossible d'ignorer: d'une part, les gouvernements, malgré leurs discours populistes, sont trop enclins à risquer la santé de leurs citoyens pour préserver celle d'un système économique et financier dont les failles sont de plus en plus évidentes; d'autre part, chaque clique régionale ou nationale, obsédée par la préservation de ses privilèges régionaux ou nationaux, s'abstient obstinément de collaborer avec ses voisines et le reste de la planète pour définir, réaliser et rendre accessibles à tous des solutions globales à ce qui est une tragédie globale. Nulle part n'avons-nous vu même un brouillon d'accord international sur la mise en commun des ressources, soit pour fabriquer et distribuer les équipements nécessaires selon les besoins et les urgences, soit pour partager les résultats de recherche et d'expérimentation afin de développer et produire à des prix raisonnables et en quantités suffisantes les traitements, médicaments et vaccins dont le besoin est criant.


Dans un tel contexte, la délinquance fréquente chez les jeunes, mais aussi de plus en plus présente chez les aînés, pourtant les plus fragiles et les plus menacés, paraît justifiée. Mais ce n'est pas une solution. À court terme, le bon sens dit que nous n'avons pas d'autre choix que de suivre les mêmes consignes qui, au moins, limitent les dégâts. En espérant que cela nous procurera un répit temporaire au cours duquel de meilleures formules, de meilleurs remèdes pourront être mis au point. 

(ajout tardif en réaction à des amis délinquants: Dans une situation de crise, il faut être réaliste, quelles que soient les réserves justifiées que l'on a.  Quand le capitaine dit "Le navire coule, tous aux canots de sauvetage", ce n'est pas le moment de se plaindre "Attendez une minute, le canot n'est pas propre ou pas assez grand" ... ou même: "Etes-vous sûr que vous ne mentez pas et le navire coule vraiment? ")


Ce que le même bon sens nous dicte, en revanche, c'est qu'à plus long terme la seule façon d'éviter qu'une catastrophe du genre se reproduise est de repenser en profondeur la manière dont nos sociétés et la planète dans son ensemble sont gouvernées. Il n'y a plus de raison valable pour que nous laissions en place un système qui avait été conçu en un temps où les hommes étaient jugés supérieurs aux femmes et les peaux blanches aux peaux noires, rouges ou jaunes, où la majorité des peuples étaient illettrés, où les classes possédantes instruites pouvaient prétendre à un sens civique et responsable qui les rendait dignes de gouverner, où l'information factuelle était réservée à une soi-disant élite. Les citoyennes et citoyens bigarrés d'aujourd'hui ont dans la plupart des pays un niveau d'éducation, de connaissance et d'information qui les rend aptes à prendre les décisions politiques qui affectent leur présent et leur avenir; leur désir de promouvoir leurs intérêts propres n'est pas moins respectable que celui d'actuelles élites étroitement inféodées à des pouvoirs financiers d'une infinie rapacité.

 

Dans un premier temps, il faut donc nous serrer les coudes, à l'échelle de chaque région, province, état ou pays, mais également de la planète dans son ensemble, pour sortir tant bien que mal de cette crise. Mais dans un second temps, il sera tout aussi crucial de nous extraire du cul-de-sac politique dans lequel la cupidité à courte vue de nos élites nous a enfermés pour réaliser une véritable démocratie citoyenne capable de faire face aux défis du 21e siècle.

01 octobre 2020

Liberté, liberté...

 Quand je vois grimper les chiffres des contagions et des décès au Québec, je ne peux m'empêcher de penser à notre visite avec Francine Grimaldi chez Sonia del Rio et Claude, sur leur cruiser Le Normand dans le Vieux-Port il y a quinze jours; nous avons tous été forcés de côtoyer des bandes de jeunes qui se baladaient sans masque, bras-dessus bras-dessous. Il y avait même quelques hurluberlus qui se moquaient de ceux qui respectaient les consignes et nous enjoignaient de nos démasquer au nom de la «liberté», clamant que la deuxième vague était un leurre. 

Je ne voudrais pas être méchant, mais j'espère qu'ils profitent bien aujourd'hui de leur liberté: pour la plupart, c'est celle d'envoyer des textos de prompt rétablissement à leurs amis infectés, dans certains cas ça doit même consister à regarder une partie de leur jeunesse défiler de l'autre côté des fenêtres d'un hôpital ou d'une zone de confinement (plus de la moitié des nouvelles victimes sont des moins de 30 ans, on peut supposer qu'il y a là-dedans des visiteurs de l'autre jour au Vieux-Port). Ils comprendront peut-être la dure leçon que liberté sans responsabilité citoyenne et sans souci pour les autres, c'est çà le leurre, et qu'il risque d'être mortel.

22 juillet 2020

Test décisif?

Si je croyais en une quelconque divinité, je serais sûr que l'épisode du coronavirus a été spécifiquement conçu par un être suprême malicieux comme test infaillible pour notre civilisation occidentale, au moment où elle émigre de l'ère industrielle de production matérielle vers une ère virtuelle à base de données. Et je ne vois pas comment nous pouvons être fiers de notre réaction, quelle que soit la manière dont nous interprétons l'événement: accident, affreux complot ou intervention divine.

 a) Social: le credo individualiste quasi-sacré que nous avons hérité du siècle des Lumières a été poussé à un tel extrème qu'il nous aveugle au besoin absolu de solidarité humaine qui n'est pas seulement un impératif moral, mais aussi un facteur crucial pour la survie de notre espèce en période de profonds changements et de turbulences. La pandémie à laquelle il n'y a encore aucun remède médical ne peut être affrontée qu'en prenant des mesures sociales impliquant des sacrifices personnels; notre large rejet de cette nécessité démontre clairement à quel point chacun de nous est guidé non pas par le souci du bien-être d'autrui, mais par ses propres désirs, plaisirs et préjugés égoïstes, au point de risquer la mort pour soi et pour les autres. L'un des pires cas est celui de gens intelligents qui s'accrochent à la notion que tout cela est une conspiration destinée à leur nuire; même s'ils avaient raison, le risque pour les autres est tel que leur choix de mettre tout le monde en danger en promouvant ce concept serait indéfendable. L'effort désintéressé louable d'une petite minorité de travailleurs de première ligne ne fait que souligner l'égoïsme féroce de la majorité. 
 b) Économique: Nous avons approuvé, plus ou moins volontiers, un système impérialiste axé sur le profit et la croissance, qui étend ses tentacules à travers le monde dans une mondialisation purement commerciale. Cela a curieusement faussé un mécanisme local ou régional de production et d'échanges qui tendait à limiter la portée de catastrophes telles que la pandémie. Le résultat est un système planétaire de distribution incroyablement fragile de biens et de services que toute perturbation sociale, sanitaire ou naturelle de grande ampleur met à genoux. La méthode de répartition des richesses communes par le salariat universel ne fait qu'aggraver le problème: elle prive à la fois les individus et les États de revenus nécessaires au moment où ils en ont le plus besoin, assèchant simultanément le flux de trésorerie que la consommation apporte au commerce et à l'industrie. Enfin, le recours excessif à une économie privée qui rejette (à juste titre) les investissements non rentables empêche les communautés humaines de mettre de côté des réserves suffisantes en cas de pénurie et de développer des redondances pour pallier aux services défaillants. 
 c) Politique: Notre démocratie «représentative» a été conçue à une époque où la grande majorité des adultes étaient analphabètes et mal informés des réalités sociales et économiques; restreindre le pouvoir de décision à une petite minorité de bourgeois instruits n'était guère «démocratique» au sens littéral du terme, mais était un compromis valide pendant un certain temps. Les perturbations provoquées par la pandémie révèlent à quel point cette approche a perdu son utilité. Nos élites autoproclamées ont été incapables de saisir l'ampleur et l'urgence du problème, elles ne pouvaient concevoir que des «solutions» improvisées et hasardeuses à ses effets néfastes. Il est clair que dans tous les pays développés, la masse des citoyens est désormais presque aussi bien éduquée et informée que ses dirigeants, et aurait probablement pris de meilleures décisions laissée à elle-même. Nos dirigeants élus ont été aveuglés par leurs propres intérêts et ceux de leurs amis et maîtres de la finance. Leur adhésion aux partis politiques rivaux créés par le système les a poussés à des querelles de clocher et à un refus tragique de s'unir entre eux-mêmes et avec la masse du peuple pour faire face à une adversité commune. 
 Nous échouons clairement au test, et Dieu-la-Mère doit grommeler derrière son masque sombre.

04 juin 2020

COVID-19 et voyages

Un phénomène risque d'affecter la vie sociétale, dû à la pandémie de COVID-19: la brusque et profonde rupture dans les voyages internationaux, en particulier dans les airs et sur les mers. Déjà, les menaces terroristes des deux dernières décennies avaient compliqué les choses à cet égard, imposant de dérangeantes et coûteuses mesures de sécurité dans les aéroports et les gares, à bord des avions de ligne; la piraterie en haute mer et l'insécurité à terre forçaient les compagnies de croisière à éviter certains itinéraires, à annuler un nombre croissant d'escales populaires en Afrique, en Asie, en Amérique latine. Mais cela n'était rien comparé à la paralysie quasi totale de la circulation aérienne et au maintien à quai de la flotte de plus en plus imposante des navires de passagers de toutes tailles depuis la fin mars 2020.
Même avec une reprise timide des transports aériens, la réduction drastique du trafic passager pousse les grandes lignes internationales au bord de la faillite, obligeant les gouvernements à les inonder de secours d'urgence, quand ce n'est pas à envisager leur nationalisation. Au moins jusqu'à ce qu'un vaccin efficace et économique soit développé, testé et produit en grandes quantités, les mesures de distanciation sociale nécessitées par la contagion extrême réduisent la capacité d'accueil des appareils et le confort des trajets, même là où la clientèle retrouve le goût du voyage, ce qui est encore loin d'être évident. Pendant ce temps, les croisières commencent à peine à envisager un retour à ce qui ne sera peut-être jamais une véritable normale, dû aux conditions de proximité forcée qu'impose l'aménagement courant des paquebots. Certains pays, comme le Canada, ont même complètement interdit les activités de croisière pour le reste de l'année 2020.
L'effet n'est pas que strictement économique. Bien sûr, le manque à gagner est sérieux, mais on ne peut pas négliger l'élimination presque complète, et pour une durée inconnue, des effets sociaux et culturels du tourisme et des vacances à l'étranger qui, pour un nombre croissant de citoyens ordinaires des pays riches et des classes aisées des moins riches, devenait une pratique courante. Il en découlait des échanges multipliés et parfois libérateurs à travers les cultures, les langues, les moeurs des habitants de la planète, résultant souvent en des réseaux durables d'amitiés à travers les frontières et les océans (Azur et moi pouvons en témoigner, ayant plusieurs fois eu ce plaisir qui, dans quelques cas, dure encore). Sans compter les effets plus directement financiers d'un tourisme d'affaires devenu florissant.
Même une fois la contagion maîtrisée et les remèdes rendus disponibles à la pandémie en cours, combien faudra-t-il de temps pour retrouver la mobilité insouciante qui est indispensable à la reprise de ce mouvement de populations?

19 mai 2020

Une occasion qui se perd?

Je suis les débats dans au moins quatre pays quant aux effets de la pandémie du COVID-19 sur l'emploi... et je me demande si nous ne sommes pas en train de rater une occasion exceptionnelle de «réparer» au moins un volet du système économique qui en a le plus pressant besoin. Que ce soit au Canada, en France, aux États-Unis ou au Royaume-Uni, les politiciens de toutes obédiences sont unanimes dans un plaidoyer pour «rétablir l'emploi» dans l'état où il était au début de 2020... sans même se demander si c'est réalisable, et surtout si c'est une bonne idée.
Pourtant, avant la crise, il était de plus en plus clair que nous vivions un phénomène d'atrophie de l'emploi et de réduction de la main d'oeuvre active dû à plusieurs facteurs: les restrictions à la croissance imposées par la dégradation de l'environnement, les multiples possibilités d'automatisation (informatisation, robotique, virtualisation...) offertes par les technologies, enfin à court et à moyen terme les délocalisations facilitées par la mondialisation. En conséquence, les grandes entreprises (et beaucoup de moins grandes) profitaient de toutes les opportunités qui leur étaient offertes de réduire le personnel qu'il fallait pour maintenir et même pour augmenter leur niveau de production.
Je comprends qu'en période de prospérité, il serait mal perçu par l'électorat que les élus applaudissent cette tendance et encouragent un «dégraissage» de l'économie et du marché du travail qui multiplierait le chômage (et la charge qu'il impose à l'État) tout en engraissant les profits des sociétés. Mais dans un contexte où le marché de l'emploi se contracte sans que ni le public, ni le privé en soient responsables, n'est-il pas opportun d'examiner lesquels des millions d'emplois disparus méritent d'être recréés à grands frais, et s'il ne serait pas plus efficace d'en éliminer une certaine proportion en consacrant plutôt les ressources nécessaires à assurer la survie des ex-travailleurs retranchés?
Après tout, les statistiques (pour les États-Unis, mais je doute que les pourcentages soient bien différents ailleurs) montrent que les trois-quarts au moins des postes effacés par la pandémie et les confinements sont parmi les moins payés, les plus salissants, les plus dangereux et les moins socialement désirables. J'ai peine à croire qu'il n'est pas possible de se passer d'un grand nombre d'entre eux, soit par une réorganisation du travail, soit par l'exploitation intelligente des technologies. En même temps, on pourrait démarrer une transition par étapes vers un régime de revenu universel garanti qui rendrait plus aisée et moins douloureuse la poursuite d'une «destruction créative» dans ce domaine.
Qui aura le courage de lancer un véritable débat social et politique (et non seulement économique) sur ce thème?

02 mai 2020

Retour à la «normale»? Mais laquelle?

Si on regarde la courbe mondiale de la croissance des infections et des décès dus à la pandémie (par exemple sur wordofacts.info) elle ne varie pratiquement pas d'un iota: toujours aussi obstinément pointée vers le haut, suggérant que d'ici l'été on atteindra la dizaine de millions de malades, le million de morts.
 Les cas d'"aplatissement" des deux courbes sont soit locaux ou régionaux, soit dans les seuls pays les plus gravement atteints tôt dans la progression de l'épidémie. Ils sont contredits par des augmentations déjà en cours ou projetées dans les régions du monde moins atteintes (Amérique Latine, Europe de l'Est, sous-continent Indien, Afrique...). De plus, ils sont plus ou moins fiables, si l'on se fie aux enquêtes menées aux USA par les NY Times et le LA Times, en Europe par Le Monde: les chiffres réels seraient nettement plus élevés, car les statistiques officielles provenant surtout des hôpitaux ne comprennent souvent pas les morts à la maison ou dans les résidences pour aînés, qui grossiraient le total d'au moins 40%.
Alors à quoi correspond cette volonté manifestée aussi bien par de nombreuses autorités que par certains segments (les moins atteints, les plus ignorants?) des populations de baisser la garde des précautions raisonnables pour tenter de revenir précipitamment à une «normalité» possiblement mortifère et presque certainement illusoire?
 Il y a à cela deux explications principales: la panique émotionnelle face à une menace pour laquelle nous n'avons pas vraiment de remède et n'en aurons pas dans le proche avenir (nonobstant les mirages qu'on nous fait miroiter), le désespoir économique causé par la fragilité évidente et tragique d'un système d'emploi, de production, de distribution et de consommation qui prétendait assurer notre bien-être et souvent notre survie.
 Dans les deux cas, nos gouvernants (du moins la grande majorité d'entre eux) sont en partie responsables, pour n'avoir pas su prévoir ce qui nous pendait au bout du nez, aussi bien socialement et financièrement que médicalement, et pour n'avoir pris que trop tard et trop peu les mesures qui s'imposaient. Mais de loin le principal coupable est un régime politico-économique qui a totalement oublié que «gouverner, c'est prévoir».
 Nos sociétés dans leur ensemble ont favorisé systématiquement une fuite en avant vers la croissance et l'enrichissement à tout prix aux dépens de la sécurité et de la solidité, qui exigeaient des mesures coûteuses et, sur le moment, peu populaires d'accumulation de réserves vitales, de développement de structures alternatives capables de résister à des catastrophes imprévues, de soutien plus vigoureux aux catégories plus vulnérables des populations (les "sept vaches grasses" de Moïse).
 D'ailleurs, il est intéressant de voir où et comment prétend s'orienter le «retour à la normalité»: d'un côté, la réouverture prématurée et risquée de commerces de confort et de plaisir dont la justification première est non pas leur utilité, mais leur capacité de relancer une consommation difficilement justifiée mais jugée indispensable à la «santé économique»: restaurants, bars, coiffeurs, boutiques de mode... Et de l'autre côté, l'abandon d'un sentiment de solidarité et d'union nationale plutôt artificiel pour une reprise des querelles de parti, des accusations, des recherches de coupables, des manoeuvres politiques partisanes... (Je fais exception pour l'idée de rentrée scolaire graduelle, qui paraît plus justifiée et moins dangereuse)
 Je dois dire que vue de l'observatoire un peu particulier de mon âge et d'une sécurité que j'apprécie de plus en plus face aux dangers qui nous menacent toujours, cette «normale» vers laquelle on veut à tout prix nous ramener au plus vite ne me paraît pas aussi attirante que je l'aurais d'abord cru.

21 avril 2020

Après le magasin de porcelaine

Je vois un tas de nos grands penseurs écoutés de nos gouvernants qui commencent à dire qu'il faudra être prudents et modestes dans les réformes à envisager au lendemain de la pandémie. C'est peut-être vrai que nous vivions dans un magasin de porcelaine... mais ce qu'il a en rester comme débris après le passage de l'éléphant COVID-19 va-t-il mériter qu'on le préserve précautionneusement? Pas sûr du tout!
Il faudrait peut-être suggérer à cette tribu des «sur-la-pointe-des-pieds» d'examiner ce qu'il est resté de l'empire romain après les invasions barbares (rien: la féodalité), du Moyen-âge chrétien après la Peste noire (rien: la Renaissance et la Réforme protestante); de la monarchie «de droit divin» et de l'aristocratie terrienne après 1776, 1789 et la Révolution industrielle (rien: la démocratie bourgeoise et le capitalisme).
C'est ce qui me fait croire que le réalisme d'après la pandémie ne sera pas celui des petits pas, mais celui de chercher à reconstruire courageusement sur les ruines avec une architecture plus solide et plus résistante aux secousses subites.