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23 juin 2024

Ma Semaine des quat’jeudis

Jeudi, j’ai joué au couche-tard, transformant un court épisode de divertissement sportif en une longue et fatigante expédition style «quat’jeudis dans une seule journée», peu indiquée pour un jeune homme de mon âge.

J’ai quitté mon douillet mais solitaire appartement du LUX Gouverneur vers 14h30 pour me rendre à une «taverna» (style grec ou ibérique) dans un sous-sol de la rue St-Denis avec l’unique intention (1er jeudi) de regarder le match de football Italie-Espagne sur grand écran dans l’atmosphère plus chaude et conviviale d’un groupe d’aficionados… mais une fois arrivé, j’ai appris que la cuisine d’Ibericos demeurait ouverte toute la journée pour l’occasion et me suis laissé tenter (2e jeudi) par de délicieuses tapas: croquettes de jamon serrano, pan amb tomate, oeufs brouillés à la diable avec papas bravas, truffes noires, chorizo, etc. et deux ou trois chopes de bière Estrella – un vrai lunch espagnol à l’heure espagnole!

La partie de foot s’est avérée plutôt décevante (1-0 Espagne) mais j’ai découvert que j’avais comme voisins de table deux amateurs de beaux-arts dont un ancien copain d’Armand Vaillancourt et Serge Lemoyne, qui m’ont entraîné ensuite (3e jeudi) au Centre culturel du Plateau sur Mont-Royal pour une expo de tableaux «XL». Les oeuvres y font souvent preuve d’une grande virtuosité technique, mais sans profondeur perceptible (pour moi, du moins) de contenu; au fond pas vraiment mon genre, mais le public jeune et d’âge moyen était nombreux et critique, donc ce n’était quand même pas sans intérêt. 

En cherchant un taxi vers 1930h pour rentrer sagement chez moi, je me suis égaré dans le tout proche Quai des Brumes (bière  blanche incluse, et 4e jeudi) où un quatuor de  musiciens trentenaires et sympas, encadrés d’une escouade de jolies femmes, préparait un concert de jazz swingant qui m’a incité à rester jusqu’à la fin des deux sessions. Retour au LUX loin passé minuit plutôt qu’avant 18h comme prévu, et maux de tête  garantis le lendemain…


02 août 2017

Un survol miraculeux

À 12 000 mètres d'altitude dans un Airbus, j'écoute Monk égrener les 10 minutes de «Functional» sur le disque Thelonious-Coltrane (1962?) et c'est magique, l'essence même de ce sortilège qu'est la musique. On entend presque Coltrane, silencieux et pourtant très présent dans le studio, mais bouche bée, qui pense «Mais comment je vais intervenir là-dedans?» et qui décide: «Pas touche. On écoute.» Deux génies à l'oeuvre avec pour fond de scène les noires montagnes et les côtes ciselées du Groënland, écharpées de glaciers éclatants, qui filent sous nos ailes.
Voyage de retour un peu échevelé grâce surtout à la grande pagaille de la SNCF, qui a démarré il y a trois jours à la Gare Montparnasse et qui au lieu de se corriger contamine maintenant tout le réseau, TGV compris. Pour faire court, notre trajet de train Montpellier-Charles-de-Gaulle 2 a pris plus de cinq heures, au lieu de moins de quatre, et le personnel d'assistance à la mobilité réduite, habituellement serviable et sympa, était sur les dents, grognon et inefficace.
À Montpellier il a fallu monter à bord avec nos bagages par nos propres moyens, à CDG le jeune homme qui nous attendait n'avait pas de fauteuil roulant, et le bureau d'aide auquel il nous a envoyés nous a refoulés d'un bref «Au moins 3/4 d'heure d'attente»... alors que notre avion décollait tout juste une heure plus tard! La préposée d'un autre bureau un peu plus loin a choisi de répondre en priorité à un type grossier qui a profité de ma lenteur pour me couper, et elle a eu le culot de m'engueuler parce que je protestais.
Le ton a monté, et un miracle s'est produit. Un jeune Guadeloupéen des services d'entretien m'a entendu et s'est approché: «Non, on ne traite pas les voyageurs comme ça». Il a pris les choses en main, abandonnant sa tâche pour dénicher à Azur un fauteuil roulant de première classe, et à moi un chariot à bagages, avant de nous entraîner au pas de course à travers les aérogares 2E, 2C et 2A.
«Ça ne sert à rien, a-t-il pourtant commenté; les enregistrements sont fermés une heure avant le départ, même si le personnel d'Air Canada est encore au comptoir, ils ne vont pas vous prendre.» Mais nous avons persisté, jusqu'à un second miracle: la directrice du comptoir était en train de fermer les ordis quand elle nous a vus arriver avec tout juste 25 minutes de jeu. «Désolée, c'est trop tard», a-t-elle d'abord dit, puis, consultant du regard la dernière préposée encore sur place, elle a changé d'idée: «Appelle l'avion et demande-leur.»
Cinq minutes plus tard, l'ordi rallumé et les bagages enregistrés en catastrophe, nous galopions de nouveau vers la police des frontières (expéditive) puis les barrières de sécurité, où le personnel averti au téléphone s'est montré d'une spectaculaire gentillesse. Nous sommes enfin montés à bord trois minutes exactement avant l'heure programmée du départ — non sans avoir entendu au moins trois fois les haut-parleurs tonitruer dans tout l'aéroport «Dernier appel! Dernier appel! Les passagers Azur et Leclerc doivent se présenter de toute urgence à la porte A38...»
Et c'est comme ça que, miraculeusement, j'ai pu écouter Thelonious me pianoter «Functional» au-dessus du paysage fantasque du Groënland.
Grand merci à la Guadeloupe et aux gens d'Air Canada... et au diable la SNCF!