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29 décembre 2024

Bye Bye Jimmy

 Je soupçonne qu’il l’a fait exprès de mourir aujourd’hui pour ne pas voir Donald Trump revenir à la Maison Blanche. 

Jimmy Carter est le seul Président des USA que j’ai fréquenté… avec plaisir et avant qu’il soit élu, bien sûr. En janvier et février 1976, La Presse m’avait envoyé couvrir la primaire du New Hampshire, toujours un des prologues incontournables de la «vraie» campagne présidentielle.

Même si le favori Démocrate initial contre le Président en titre Gerald Ford était un bizarrement progressiste Mormon  de l’Utah, Morris Udall, j’étais fasciné par un «outsider» atypique, le Gouverneur de Géorgie, producteur d’arachides et chrétien évangélique qu’était Carter. C’est ce qui m’a amené à fréquenter deux membres de son entourage, son directeur des communications Hamilton Jordan et son sondeur Richard Ham (fanatique des échecs par ordinateur et grand copain d’un des gourous du jeu que je connaissais, Monty Newborn de l’Université McGill). Je les intriguais sans doute, étant un  des rarissimes journalistes «étrangers» à m’intéresser à sa candidature. 

C’est comme ça que je me suis retrouvé à boire et souper avec eux trois un soir d’hiver à Manchester, NH. À mon  accent, ils ont compris que j’étais francophone et m’ont proposé une sorte d’échange difficile à refuser: je leur servais d’interprète informel auprès des électeurs franco-américains de l’État (nombreux, influents et tous d’origine québécoise), et ils me fournissaient quelques infos confidentielles sur la pré-campagne démocrate. 

Ce qui a fait que dans les semaines suivantes nous nous sommes revus à quelques occasions, parfois à discuter en tête-à-tête devant une Bud dans les bars des petites villes de la région… avec une improbable franchise! Je lui ai même affirmé, dans ma naïveté de l’époque qui était au moins comparable à la sienne, que je ne pensais pas qu’il ferait un bon Président, étant beaucoup trop moral et pas assez retors pour prendre la succession de Richard Nixon – ce avec quoi, à ma surprise, il s’est dit d’accord. 

Le plus drôle, c’est que nous avions raison: il aura été un infiniment meilleur ex-Président pendant plus de 40 ans que Président pour un seul terme.

Requiescat in pace!

04 décembre 2024

Un Devoir de mémoire

En souvenir de l’amie de très longue date Sonia del Rio, née Boisvenu en Abitibi, justement célèbre en Espagne comme gran bailaora du flamenco et à Montréal comme patronne du charmant bar à musique et poésie La Chaconne dans le Quartier-Latin, qui est décédée volontairement au CHUM pour cause de grandes souffrances le 13 octobre 2023. 

Nous nous étions connus dans notre folle jeunesse au bar El Cortijo de Tex Lecor (rue Clarke), et nous sommes revus à diverses reprises avec toujours autant de plaisir au cours des décennies suivantes en Espagne, en France et au Québec. À la fin octobre 2022, octogénaire encore en grande forme, elle s’était jointe à moi avec son mari Claude Normand et mes neveux pour m’aider à fêter mon premier nostalgique anniversaire après le récent décès de ma chère Marie-José; nous avions assisté à la Place des Arts au spectacle de danse du brillant jeune gitan Farruquito… que Sonia et moi avions ensuite rencontré en coulisses, par faveur spéciale due à sa réputation et au fait qu’elle avait fait jadis partie avec son grand-père Farruco de la troupe de José Greco. Ils ont même esquissé ensemble des pas de flamenco!

Le 13 octobre dernier, Claude a tenu dans leur appartement sur les pentes du Mont-Royal un dîner-souvenir émouvant dont il m’a demandé de rappeler les détails… ce que jusqu’ici je n’avais pas eu l’énergie ni le temps de faire, coincé entre des problèmes personnels de santé et des trous de mémoire imprévus. J’essaie de me racheter, imparfaitement et tardivement.

Au menu, Claude avait lui-même concocté d’abord un beau gazpacho traditionnel froid avec ses garnitures hachées de poivron, oignon, tomates… suivi d’une classique paëlla valencienne abondante et goûteuse au poulet et fruits de mer, bien parfumée au safran et accompagnée de vins du rioja. Pure jouissance.

Nous n’étions que six – les proches de Sonia et nos amis Pomerleau ayant dû se décommander au dernier moment – avec le peintre Jacques Léveillé, sa pétillante Marylin et le couple Sylvie et Yvon Descormier; mais la qualité compensait le petit nombre, dans le décor chargé de souvenirs de Sonia et ouvert sur le panorama d’un bel après-midi d’automne sur le centre-ville. La conversation vagabondait agréablement entre les souvenirs que chacun  avait de la disparue, notre commune passion des voyages et des belles rencontres imprévues, nos découvertes en littérature et en musique, et des commentaires souvent ironiques sur l’actualité – notamment sur la fin de la campagne électorale américaine, où Léveillé a fait preuve d’un remarquable perspicacité. Le crépuscule commençait à pointer lorsque nous nous sommes quittés à regret.


29 novembre 2024

Générations, amitiés et «time travel»

Deux fois en à peine une semaine, je me suis retrouvé «décollé dans le temps». Un peu beaucoup comme le héros Billy Pilgrim du fabuleux roman «Slaughterhouse Five» d’une de mes idoles de jeunesse, Kurt Vonnegut: sa conscience sautait sans avertissement ni volonté expresse d’une époque de sa vie à une autre, du bombardement de Dresde par les Alliés pendant la 2e Guerre mondiale à une Amérique de 1968 sans aucun rapport sauf pour son enlisement dans une autre Guerre, celle du Viêtnam (si vous ne voyez pas la pertinence, lisez le bouquin, ça en vaut la peine!). Tout ça, c’est la faute d’un neveu heureusement revu et d’un vieux copain retrouvé.

Quand Vincent, fils de mon frère Antoine et comédien émérite, m’a appelé pour me proposer qu’on lunche ensemble ces jours-ci, je ne me suis pas méfié… J’aurais dû, mais rien à regretter! Il m’avait déjà procuré un remarquable voyage dans le temps il y a une dizaine d’années, lorsqu’il avait accédé à la gloire télégénique en incarnant le «méchant» Séraphin Poudrier des «Pays d’En-haut»… rôle légendaire jusque là monopolisé par le défunt Jean-Pierre Masson. Or Jean-Pierre avait été pour moi non seulement un ami et une sorte de mentor, mais mon Croquemitaine personnel, l’interprète du rôle-titre de la seule de mes pièces jamais jouées à la télé de Radio-Canada, un «Beau Dimanche» enchanté de juin 1961. Double coïncidence, quand c’est arrivé à Vincent, mes amis Sonia del Rio et son mari Claude Normand habitaient à Sainte-Adèle la maison du créateur de Séraphin, Claude-Henri Grignon – jadis patron de l’hebdo Le Petit Journal, qui me donna mon premier emploi à Montréal! Pas besoin de dire qu’en revivant dans les conversations aussi bien avec Vincent qu’avec Sonia mes souvenirs de cette époque, je flottais littéralement pendant des heures entre passé et présent, entre les espoirs naïfs et grandioses d’alors et les pièges imprévus de maintenant.

Et voilà qu’à peine assis à notre table du Molière sur Saint-Denis ce mardi, Vincent me précipite dans un nouveau saut spatio-temporel en cinq mots: «Parle-moi de Gérald Godin». Gérald, c’est pour moi une autre porte tournante vers un passé impossible à oublier. Nous nous sommes connus – et reconnus – peu après notre arrivée à Montréal, lui de Trois-Rivières et moi de Québec, comme journalistes néophytes du Nouveau Journal de Jean-Louis Gagnon. Tous les deux passionnés d’une Révolution tranquille à ses débuts, tous les deux avides d’écriture et de renouveau, tous les deux imbibés de chanson et partageant les mêmes amitiés (Denise Boucher, Gaston Miron, Gilles Vigneault, Claude Gauvreau, Langevin, Péloquin…), nous avons, presque en même temps, rencontré les femmes ex-Parisiennes de nos vies, Marie-José Azur dans mon cas, dans le sien Pauline Julien – avec laquelle j’avais depuis son retour de France un rapport méfiant et agressif, malgré notre commune amitié pour le génial ivrogne Lucien Gagnon (futur inventeur de la Francofête et précurseur des Franco-Folies) que nous hébergions tour-à-tour. Cela a donné quelques sorties pimentées à quatre Chez Clairette, au Press Club, au Théâtre-Club ou au Perchoir d’Haïti… Je n’ai qu’à fermer les yeux un instant pour me retrouver dans ces lieux sacrés d’une Révolution pas si tranquille!

Gérald, un peu à la façon de Sonia del Rio ou de Gilbert Langevin, était ce genre de vieux copain  qu’on aime mais qu’on ne revoit qu’épisodiquement et par hasard, à des années, parfois des décennies de distance. Après l’éphémère Nouveau Journal nous nous sommes croisés dans les couloirs de Radio-Canada et chez des amis chansonniers, dans les conférences de presse et rassemblements politiques, lui pour Parti-Pris et Québec-Presse, moi pour La Presse, ensuite sur le terrain quand j’ai couvert des campagnes électorales et qu’il était devenu politicien, un peu plus tard dans son bureau de Ministre de l’Immigration rue McGill (où il me convoquait pour un café ou une bière quand la paperasse administrative lui puait trop au nez), enfin dans ses dernières années grugées par le cancer, au hasard de déambulations sur Rachel ou au Carré Saint-Louis…

Nous avions bien des divergences, mais elles n’en rendaient les échanges que plus fructueux, pour tous les deux je suppose, puisqu’il en redemandait parfois. Sa passion politique était plus viscérale que la mienne, qui était endiguée par un effort d’objectivité teinté de neutralité que je croyais nécessaire à notre métier, mais un commun sens de l’humour critique et du ridicule nous mettait souvent d’accord; j’aimais le côté provocateur, parfois volontairement mal dégrossi de sa poésie alors qu’il se moquait gentiment du côté un peu savant et moins direct de la mienne; enfin nous étions quasiment jumeaux en partageant des confidences sur les éclats de nos femmes-tempêtes… 

Le vieux copain responsable de mon autre «time travel», c’est Irwin Block, vétéran journaliste de The Gazette avec qui je viens de renouer sur Internet puis en personne devant un verre et une assiette de frites au Café Cherrier (qui prenait dans ma tête, vous verrez pourquoi, des allures de parloir de la Prison Parthenais d’il y a 50 ans!). Il est un peu plus jeune que moi, mais après les trois-quarts de siècle, ça ne veut plus rien dire. Nous nous étions d’abord croisés à l’Expo-67, que nous couvrions pour nos journaux respectifs et qui nous a laissé de splendides souvenirs communs. Mais c’est la quasi-intimité partagée lors des audiences de la Commission Cliche de 1974 sur la pègre dans l’industrie de la construction qui constitue le solide fondement d’une amitié revigorée.

Avec Louis-Gilles Francoeur du Devoir, Irwin et moi avons probablement été les plus assidus à toutes les séances tenues dans les fins-fonds du Centre Parthenais, du début à la fin de l’évènement. Sans compter les coulisses captivantes que constituaient les lunchs-discussions à bâtons rompus avec certains des commissaires et des procureurs-enquêteurs, les soirées parfois bien arrosées et assez frivoles dans les suites réservées à la Commission à l’Hôtel Reine-Élizabeth, enfin l’incroyable fête finale offerte à tous les participants par le juge Robert Cliche dans une cabane à sucre de sa Beauce natale (où Irwin avait improvisé une session de jazz)! Il faut aussi rappeler qu’outre le personnage exceptionnel qu’était Cliche lui-même, le groupe comportait deux futurs premiers ministres du Canada et du Québec, Brian Mulroney et Lucien Bouchard, que nous fréquentions quasi quotidiennement et qui sont restés sinon des amis, du moins de chaleureuses connaissances au long des décennies suivantes! 

Le rappel de tout ça ne pouvait évidemment que me plonger dans un autre voyage temporel, d’autant plus qu’Irwin a réveillé en moi tout un lot de détails savoureux que j’avais oubliés.

15 septembre 2024

De la paëlla qui joue les madeleines

La mémoire est vraiment un machin bizarre. Je suis assis en maillot de bain de vieux célibataire, torse nu sur mon balcon montréalais du 9e, par un dimanche de septembre quasi caniculaire. Après avoir expédié avec plaisir mais sans surprise une fort bonne tortilla à la mode catalane, j’enfourne une première bouchée de l’excellente paëlla que j’ai fait venir de chez Ibericos, avec une lampée de pinot grigio. Et pouf! je me retrouve instantanément transporté à l’autre bout de la rue Sherbrooke, dans la pénombre interlope de la Vieille Casa d’une nuit de novembre 1964, face à mon copain Henri Bernard, dit «Enrique», et à une superbe créole dont je ne connais pas encore le nom jusqu’à ce que le patron Papa Pedro me la présente. C’est, bien évidemment, Azur qui sera ma femme pendant les 58 années suivantes… 

Qu’est-ce qui vient de se produire au juste? En me triturant les méninges, j’en arrive à la conclusion que le riz aux fruits de mer parfumé de safran a dû se prendre pour une madeleine de Marcel Proust. Vous savez, celles-là même dont la texture, le goût et l’odeur replongeaient le narrateur du «Temps perdu» dans son passé le plus profond.

Les ficelles de l’intrigue menant à ce résultat ne sont pas évidentes à démêler. Allons-y quand même. En premier lieu, c’était mardi dernier le 2e anniversaire de la mort de ma compagne… et en même temps son 94e anniversaire. Deuxio, je viens de lire un remarquable bouquin (A Brief History of Intelligence, de Max Bennett) sur la façon dont l’étrange organe qu’est notre cerveau s’est développé par sauts et par bonds depuis les premières amibes il y a 600 millions d’années jusqu’à Einstein, Elon Musk et ChatGTP. Et tertio et plus tordu encore, il se trouve qu’Enrique — grâce à qui j’ai rencontré Azur — était non seulement un remarquable chef et professeur de cuisine, mais aussi un précurseur génial de l’étude scientifique des effets de la cuisson sur les aliments, ouvrant sans le savoir la voie à la gastronomie moléculaire des Adria et autres Berasategui… chez qui justement le chef vénézuélien du resto de la rue Saint-Denis Souki Tamayo avait fait ses classes avant de venir chez nous se reconvertir aux recettes ibériques plus traditionnelles. Tu parles d’un détour!

Décidément, mes neurones vieillissants ont fait du temps supplémentaire sans m’en aviser.

29 avril 2024

D’un scandale à l’autre

 Le 23 mai 1974, Azur et moi sommes en vacances (bien méritées) au Castel Mata, près de Barcelone, où elle est venue me rejoindre après l’élection du Président français Giscard d’Estaing, que j’avais suivie pour La Presse depuis Dijon. Un chasseur de l’hôtel arrive à la course: «Señor Léclerque, vous avez un appel du Sr Salurco du Canada!» Je ne connais pas de Salurco, mais bon! il y a peut-être urgence. Je prends l’appel à la réception: «Yves, c’est Saint-Laurent Claude («Salurco» étant l’interprétation phonétique de son nom à la catalane). Il faut que tu sois à Washington lundi sans faute, c’est le début de l’enquête sur le Watergate.» – «Oui, mais…» – «Pas question, c’est l’affaire du siècle, tu peux pas manquer ça!» Le directeur-adjoint de la rédaction et futur patron de RDI n’est pas renommé pour faire dans la dentelle (la rumeur veut qu’il soit aussi proprio d’un cabaret de danseuses à gogo!), mais cette fois il a raison. 

L’affectation spectaculaire et plutôt flatteuse est le résultat d’un pari de taverne fait un an et demi plus tôt avec Jean Sisto, notre éditeur-chef. Lui prétendait que l’alors récent scandale visant Richard Nixon allait tourner en eau de boudin, moi qu’il aurait des répercussions de niveau mondial. «Leclerc, je suis sûr que tu es plein de M… Si tu gagnes, tu iras couvrir ça en direct sur place; sinon, tu vas traduire des dépêches de l’AP pendant six mois.  OK?» À moins de perdre la face devant les collègues attablés à notre cantine du Terrapin, je n’avais pas le choix de refuser le défi – et c’est moi qui ai eu raison en fin de compte!

Il nous faut subir un interminable bus de nuit Barcelone-Paris (pas de place sur les avions et les trains exigent trois changements et plus de 24 heures), je dépose ma compagne samedi matin du côté de Belleville pour finir ses vacances chez sa grande copine Maryse, je rentre à Montréal par Air France refaire ma valise et débarque dans un Holiday Inn près du Capitole tard dimanche soir. Lundi le 27 mai, encore étourdi de voyage et de décalage horaire, je réserve un bureau – voisin de mon copain Lucien Millette de Radio-Canada – au Centre de presse international et fais la tournée des demandes d’accréditation comme correspondant itinérant: Capitole, Cour suprême et District Court de D.C., Maison Blanche, Services de presse… Partout, on me dit: «Bon, mais faut qu’on fasse une vérification, ça va prendre 3-4 semaines!» Aoutche!

Jeudi matin le 30, le téléphone de ma chambre sonne à 9 heures à peine: « Mr. Lecleurk this is the Secret Service, we have your Press Pass for Congress, the one for the White House will be ready tomorrow. Call the others to get their date, probably next monday…» Le miracle, quoi. Qui me sera expliqué en catimini par un agent de service le lendemain quand je passerai à l’Executive Office prendre mes laissez-passer: en faisant enquête sur moi à Ottawa et Québec, ils sont tombés sur une lettre que j’aurais adressée à Trudeau et Bourassa pendant les Évènements d’Octobre 70 pour appuyer l’action des Gouvernements contre les méchants terroristes du FLQ! La démonstration irréfutable que j’étais «un bon gars», quoi. Moi? Je me retiens tout juste de dire «Jamais de la vie!» et ne réponds que par un sourire hébété – j’apprendrai plus tard par un des fils du ministre Robert Lapalme que la fameuse preuve était une grossière imitation de mon écriture, bourrée d’anglicismes, visiblement un faux fabriqué par un quelconque fédéraliste, mais suffisant pour rassurer les Yankees. Décidément, le Président des USA est bien protégé contre les attentats…

Pendant un mois, je cours à gauche et à droite pour tenter de suivre les multiples péripéties de l’enquête, adaptant mon anglais un peu rouillé au «drawl» typique du Sud américain et me faisant quelques contacts, notamment des collègues compatissants du NY Times et du Boston Globe et un des complices mineurs (et repentis) de Nixon dans l’affaire, qui loge à mon étage du Holiday Inn et qui me fournit de temps à autre des détails inédits. Comme je suis un des premiers reporters étrangers (et francophones) venus exprès pour le Watergate et que tout dans la capitale est nouveau pour moi, mes articles ont une réception plutôt flatteuse, même en-dehors de Montréal: des journaux régionaux français et un quotidien belge les reprennent à l’occasion! Dans mes temps libres, je fréquente le Press Club et, par pure chance, un bar de la 18e rue qui est le repaire des membres juniors de la représentation diplomatique européenne. Je m’y lie d’amitié avec un attaché espagnol très peu franquiste (mais qui le cache évidemment), ce qui s’avérera un coup de chance inouï un an plus tard: c’est lui qui me relancera à Montréal pour me convaincre d’aller en reportage à Madrid au moment même de la crise cardiaque éventuellement fatale du Caudillo. Mais ceci, comme dit Kipling, est une autre histoire.

Toujours est-il qu’une série d’appels d’Azur, revenue tout esseulée de Paris, m’incite à profiter du congé du Fourth of July pour rentrer à Montréal… d’où je repartirai le dimanche suivant avec non seulement ma compagne, mais nos deux chats noirs Angkor et Croque-mort, pour lesquels Marie-José avait déjà obtenu du vétérinaire les permis de voyage exigés aux USA. Nous nous installons avec eux dans une confortable suite du Fairfax Hotel, angle Mass Avenue et Dupont Circle, où nous vivrons jusqu’à la fin novembre. Le temps que nos minous futés trouvent le tour d’éventrer discrètement mais férocement à coups de griffes le dessous du matelas de notre lit, sans que le personnel de l’hôtel (qui les avait pris en amitié) les dénonce! Azur, pour sa part, parviendra à passer près de cinq mois à Washington sans apprendre un mot d’anglais, se faisant comme par magie des amis bilingues et polyglottes, notamment un consul portugais, un ex-ambassadeur américain au Congo et surtout un charmant général de l’aviation Noir et francophile qui nous amènera visiter de fond en comble le Pentagone! Par contre, notre statut de couple «multiracial» nous causera des problèmes des deux côtés de la barrière, dans ce qui demeure à bien des égards une ville du Sud profond.

Au troisième matin de notre séjour, j’ai un autre coup de chance: dégustant seul mes oeufs Benedict au (très bon) resto Sea Witch du rez-de-chaussée de l’hôtel, je remarque à la table voisine un élégant monsieur grisonnant qui consulte avec une passion visible les manchettes du Post et du Times sur le Watergate. «Tiens, moi aussi ça me passionne», dis-je pour ouvrir la conversation.  – «Ah oui? À quel titre?» – Je suis journaliste de Montréal, et je suis ici spécialement pour ça.» – »Hé bien moi aussi je suis là pour ça. Je m’appelle James St. Clair et je suis depuis peu le procureur de la défense du Président…» J’essaie de lui tirer un peu les vers du nez, bien sûr, mais il éclate de rire: «Mon garçon, je suis un vieux renard et vous savez bien que je ne puis rien révéler de confidentiel. Mais comme nous sommes voisins d’hôtel, j’ai une petite idée qui pourrait nous être utile à tous deux. Vous, vous avez l’oreille de vos confrères surtout étrangers et vous pouvez savoir ce qu’ils pensent vraiment de la façon dont les choses se déroulent. Et ça, ça m’intéresse... Moi, je sais mieux que personne ce qui va se passer quand et où dans les multiples investigations et comparutions qui ont lieu, en politique et dans les tribunaux. Je vous propose que nous échangions une fois ou deux par semaine sur ces deux thèmes… par exemple ici au breakfast?» À la suite de quoi, j’ai plusieurs fois pendant les six semaines suivantes l’occasion de me pointer parfois seul, le plus souvent avant mes confrères à des endroits imprévus mais prometteurs et à dénicher des entrevues avec des personnages clés!

Le matin du 9 août 1974, Azur me dit: «Tiens, aujourd’hui je vais aller faire un tour à la Maison Blanche, ça fait un bout de temps que j’en ai envie.» – «Pourquoi aujourd’hui?» – «Il y a une visite avec un guide bilingue… mais surtout je veux aider Nixon à faire ses valises!» – «Ben voyons! Y’a de la brume dans ta boule de cristal.» Depuis une semaine au moins, il est de plus en plus clair que le Président assiégé va devoir partir de son propre gré pour éviter qu’on le destitue, et pourtant personne ne croit que c’est imminent. Mais l’intuition féminine… ou martiniquaise? Toujours est-il qu’elle va effectivement parcourir la résidence présidentielle en fin de matinée – sans cependant voir ni son occupant ni ses bagages autrement que de loin –, et qu’à la surprise universelle, le soir même celui-ci annonce à la télévision qu’il démissionne «pour le bien du pays»!

Nous passerons encore trois mois au Fairfax Hotel, pour suivre au jour le jour les diverses tentatives pour faire comparaître et pénaliser le chef d’État déchu réfugié en Californie, la transition relativement rapidement et la prise de pouvoir par son vice-président le pas très brillant Gerald Ford, qui va finir par le gracier pour lui éviter la honte d’une condamnation formelle… Et c’est La Presse qui devra payer les dommages causés par nos deux chats bien griffus à l’ameublement de l’hôtel! 

27 mars 2024

Montagnes russes… à l’Italienne

Pour me consoler que ma hanche droite fasse des siennes et m’empêche de voyager du moins à court terme, j’ai puisé dans mes souvenirs de nos époques de vache maigre, pour reproduire un des repas de «comfort food» inventés par mon irremplaçable Azur: un gros bouillon parfumé d’un quart d’oignon, de persil, de romarin, de cuillerées de pesto et de chili sec, qu’on écume pour y plonger aussitôt une bonne poignée de spaghettis pendant sept minutes, tandis qu’on râpe une demi-livre de cheddar vieux. Vider la marmite, y jeter un quart de tasse d’huile d’olive et deux gousses d’ail écrasées, et y reverser les pâtes al dente en mélangeant à feu élevé pendant deux minutes. Servir dans des assiettes creuses en couvrant de bonnes pincées de fromage odorant et déguster jusqu’à ce que les plats soient pratiquement nets – vous ne pourrez pas vous en empêcher –, avec un verre de sangiovese. Ça, c’est quand on était fauchés; comme je ne le suis plus, j’ai coiffé le tout sans le moindre remords d’un double espresso Lavazza de luxe, «corrigé» d’un ballon de grappa Poli Cleopatra. Dur, la vie.

29 janvier 2024

Belle journée, beaux amis

Escapade quasi magique hier avec mon complice Claude Normand (époux de ma vieille et chère amie disparue Sonia del Rio) chez le peintre Jacques Léveillé et sa Marilyn, à l’Estérel derrière Ste-Adèle. Ils ont une magnifique maison de campagne dont la salle à dîner offre une triple vue sur un jardin actuellement bien enneigé en bordure de lac, au bout d’une petite rue perdue, dans un esprit voisin de la propriété de ma soeur Marie et de Jean dans le Bas-du-Fleuve, mais plus forestier que villageois. 

Tout le rez-de-chaussée est décoré des oeuvres que Jacques peint avec une patience de bénédictin dans son atelier au sous-sol. «Enfant d’après le Refus global», comme il se définit lui-même, il a opté pour une sorte de retour aux sources classiques: un réalisme lumineux et original teinté de surnaturel, quelque part entre Vermeer de Delft et Alex Colville, réalisé à partir d’une réflexion approfondie et une série d’études préliminaires, avec des huiles spéciales et par une accumulation de couches minces et de glacis qui peuvent prendre des éternités à sécher, si bien qu’il complète moins d’une dizaine de grandes toiles par an; il rétablit son équilibre mental en «barbouillant» (dit-il) des abstractions plus petites et plus spontanées. Son parti-pris du représentatif rigoureux ne l’empêche pas d’avoir une connaissance encyclopédique et une admiration explicite pour les grands peintres de l’ère moderne et contemporaine, depuis les impressionnistes jusqu’aux automatistes abstraits.

À nous quatre sont venu s’ajouter trois voisins intelligents, férus de culture et de voyage, ce qui a donné lieu à des échanges vifs et enrichissants depuis l’apéritif au champagne jusqu’au digestif (une douce grappa Cleopatra de Poli que j’avais apportée), en passant par des rillettes (concoctées par l’ami Claude), un velouté de légumes, un fondant boeuf bourguignon, des fromages et fruits sec et des  gâteaux aux fruits et à l’orange, le tout bien arrosé, notamment d’un étonnamment bien mûri hautes-côtes de  Beaune 2002 que j’avais ramené de la cave de l’appartement de Montpellier.

La conversation vagabondait agréablement, parfois brillamment, de la politique et de l’évolution sociale et technologique aux expéditions à l’étranger, aux beaux-arts, à la musique, au théâtre, à la danse. Avec pour pimenter l’ensemble d’assez fréquents souvenirs de jeunesse surtout fournis par Claude et moi… et flatteusement bien accueillis par les plus jeunes. J’ai notamment «pris le crachoir» un bon moment pour leur narrer l’extraordinaire pendaison de la crémaillère qu’Azur et moi avions tenue il y a 12 ans (déjà!) au dernier étage du LUX Gouverneur, avec guitare, chansons et récital de poésie par leurs auteurs!

Arrivés à l’Estérel vers midi, nous n’en sommes repartis qu’à la nuit bien tombée pour rentrer à Montréal, comblés aussi bien physiquement qu’intellectuellement. Quel plaisir d’avoir de nouveaux et bons amis!

16 mai 2020

Envies nostalgiques

Je regarde et écoute à la télé mes confrères et successeurs à RDI, LCN, France 24, FranceInfo, CNN, MSNBC et même, à la limite, FOXnews, et je ressens exactement le genre de passion incrédule que j'ai vécue comme eux à quelques reprises. Ce que nous traversons est une étape unique dans l'histoire, et le fait d'être au coeur même de ce qui s'y passe comme journaliste est un sentiment quasi indescriptible.
Je me revois reporter presque débutant à Radio-Canada en novembre 1963, quand avec mon défunt ami et collègue Jean-Claude Devirieux, nous avons assumé pendant près de trois semaines la couverture principale de l'assassinat de John F. Kennedy et de ses séquelles, puis en parallèle, l'écrasement d'un DC-3 d'Air Canada à Sainte-Thérèse. Des périodes de trois et quatre jours sans sommeil, à peine de nourriture, portés par de fabuleuses poussées d'adrénaline à travers un incessant tourbillon d'incidents, de paroles, d'images.
Onze ans plus tard, en avril 1974, j'ai débarqué à Washington après quelques jours d'une épuisante cavalcade de Paris par Barcelone et Montréal, pour vivre six mois de l'invraisemblable aventure des enquêtes et batailles juridiques et politiques du Watergate, de la démission du Président Nixon et de l'accession au pouvoir de Gerald Ford. Heureusement que Marie-José (avec nos deux chats Angkor et Croquemort) est venue me rejoindre dans une suite d'hôtel non loin de la Maison blanche, sinon j'oubliais probablement de manger et dormir des semaines durant!
Et l'année suivante, suivant un appel confidentiel d'un ami diplomate espagnol, je m'installais dans un hôtel près du Prado de Madrid juste à temps pour être témoin en première ligne de la fin du franquisme et d'une des plus durables et féroces dictatures du 20e siècle, parcourant avec un mélange d'inquiétude justifiée et d'audace naïve les dédales d'une périlleuse transition vers la démocratie, d'un chaud septembre castillan à un novembre pluvieux et frisquet.
Je n'aurais certainement plus l'énergie et la résistance de faire face aux tensions et de suivre le rythme frénétique que les évènements du genre imposent à notre métier, mais ça ne m'empêche pas d'envier ceux qui les vivent... et de regretter de me retrouver confiné devant l'écran, simple spectateur et victime potentielle.

20 décembre 2019

Un oeil aigu qui se ferme...

Je me sens aussi en deuil d'Antoine Desilets que sa propre famille... Pas seulement un merveilleux confrère de travail (au magazine hebdo, à la rubrique éducation puis politique de La Presse, à SPEC, dans notre chronique ensemble des années '70, ensuite quand il enseignait la photo au Sénégal, etc.), mais aussi un ami, un complice spirituel et amusant, un confident, un grand «discuteux» de la politique québécoise...
Notre première collaboration, sous la direction de Pierre Bourgault, fut un article du magazine de La Presse sur la pollution par le bruit à Montréal. Antoine avait trouvé le tour de fabriquer des images «bruyantes» en jouant sur les couleurs criardes, les juxtapositions anormales, les objets et les angles biscornus. Une véritable éducation visuelle pour moi... et pour les lecteurs.
Au cahier SPEC, il était mon complice de prédilection. Un jour, nous rencontrions une séduisante «miss quequ'chose» d'une abysmale bêtise, que je m'apprêtais à crucifier dans mon article; or Antoine, séduit par sa beauté, l'a transformée magiquement en une déesse digne de Botticelli par ses images – j'ai été obligé de repenser tout mon texte!
Mais c'est surtout dans notre série de «Personnages montréalais» de 73-74, où nous avions chacun la moitié d'une pleine page grand format, que j'ai pu apprécier son extraordinaire talent pour faire ressortir le caractère des gens, qu'il s'agisse d'un ex-ministre unioniste devenu président de Loto-Québec, du publicitaire Jacques Bouchard, de l'architecte de Mirabel Roger Dastous, d'un waiter d'une taverne emblématique de la «Main», de la couturière Marielle Fleury ou d'une marchande de jouets (d'une terrible laideur hélas!) de la rue Laurier.
Je l'avais revu quelques fois dans sa résidence du nord-est de la ville après que nous avions tous deux pris notre retraite, mais pas depuis deux ans; on se le promettait, et chaque fois quelque chose nous incitait à remettre ça. Quel regret!

16 décembre 2019

Adieu, Monique

Monique Leyrac (décédée dimanche dernier) était moins une amie qu'une sorte de "ma tante" souriante, complice de mes fugues du début des années '60. Je l'ai connue par Pierre Thériault qui, quand il ne jouait pas à Monsieur Surprise, promenait avec elle un joli numéro de cabaret mélangeant humour et chanson française aux quatre coins du Québec. Et ils m'entraînaient à l'occasion dans leur sillage, de l'Outaouais à Matane...
Ce fut notamment le cas lors d'un fameux 14-juillet (en '61 ou '62?) dans la maison de Monique et Jean Dalmain en Estrie; après un spectacle à la Marjolaine, nous nous y étions retrouvés, François Piazza et moi, sous et avec les étoiles: les frères Gascon, Guy Hoffmann, Paul Buissonneau, Clairette, Hubert Loiselle, Dyne Mousso et une scintillante brochette de gens du spectacle... sans compter quelques tonneaux de vin rouge bien français qui ont fourni le carburant d'une des premières cuites majeures de ma jeune carrière. Un souvenir quelque peu brumeux... et pourtant encore vif!

30 avril 2019

Yves Préfontaine

J'ai attendu plusieurs jours pour en parler. Le deuil peut avoir besoin de silence.
Yves Préfontaine était bien plus qu'un vigoureux poète, un activiste politique, un fanatique du même jazz que j'aime, un érudit à la conversation scintillante; il était pour moi le précieux ami d'enfance avec qui, de la rive de notre village ancestral de Trois-Pistoles, je partais en verchères à rames pour aller sur les Îlets voisins cueillir des bleuets gonflés de soleil et des groseilles pourpres délicieusement sûrettes dont nos mamans faisaient de somptueuses confitures.
Malgré bien des divergences de vie et de carrière, malgré nos cinq ans de différence d'âge, on aurait dit que notre commun prénom nous rapprochait, si bien que nous ne nous sommes jamais longtemps perdus de vue: deux collégiens passionnés de politique lui à Montréal, moi à Québec; actifs à Radio-Canada, lui comme animateur de jazz à la radio, moi comme jeune journaliste; présents dans les milieux littéraires foisonnants de la Révolution tranquille, l'un en poésie, l'autre en théâtre; des deux côtés de la barrière politique, lui comme chef de cabinet de Camille Laurin, moi comme reporter politique à La Presse; dans des champs bien éloignés de la culture, lui anthropologue professeur universitaire, moi chroniqueur et vulgarisateur des technologies de pointe... Même notre passion commune pour la navigation à voile nous faisait faire le grand écart, entre son sloop du côté du Lac Champlain et mon catamaran ancré à la Martinique sur lequel nous nous étions pourtant promis de nous retrouver un jour.
Les deux dernières grandes rencontres, l'une chez lui dans Côte-des-Neiges pour la célébration d'un de ses anniversaires en compagnie du peintre Edmund Alleyn et du poète Paul Chamberland; l'autre près du Stade olympique, à ma dernière pendaison de la crémaillère qu'il a émaillée d'une lecture de poèmes (avec Denise Boucher et Serge Legagneur) sur un fond ciselé par la guitare de Michel Robidoux.
Je ne risque pas d'oublier.

16 avril 2019

Lendemain de la veille

Je regarde sur la télé française les premières images de l'intérieur de Notre-Dame de Paris au lendemain de l'incendie: ça serre le coeur, le sol couvert des débris de la flèche et du toit et la lumière qui descend par les parties effondrées de la voûte. Indubitablement, la reconstruction va demander des fortunes et des années, probablement des décennies.
Un souvenir très clair me revient du jour, il y a une quarantaine d'années, où Azur et moi avions attaqué l'interminable escalier en colimaçon de la Tour sud, éclairé ici et là par d'étroites meurtrières. C'est avec un mélange de fascination, d'oppression claustrophobique, d'essoufflement que nous avons gravi par étapes les quelque 400 marches étroites de pierre usée pour déboucher sur le belvédère qui coiffe la façade principale. Nous avons ensuite emprunté les passerelles qui faisaient le tour d'une partie du toit en pignon, avec une vue fabuleuse d'un côté sur le quartier du Marais et de l'autre sur la Seine, par les interstices entre les incroyables gargouilles, chimères et statues qui coiffent les murs.
Une extraordinaire expérience que, sur le moment, nous nous trouvions un peu fous d'avoir entreprise, mais dont on se dit maintenant que nous n'aurons jamais la chance de la revivre... et bon nombre d'entre vous non plus, hélas!

21 janvier 2019

Mme Duceppe

Nous sommes très touchés par la mort de la maman de Gilles Duceppe. C'était la femme du comédien Jean Duceppe, j'ai plusieurs fois été invité à manger chez eux quand j'étais jeune célibataire bohème à mon arrivée à Montréal; plus tard, Azur a joué avec lui au TNM. Des gens merveilleux. Dire qu'elle habitait la tour voisine de la nôtre, sans qu'on soit au courant... et mourir de froid dans un appartement de luxe, quelle atroce ironie! (note: en réalité, elle est morte parce qu'elle est sortie dans le jardin derrière la maison en chemise de nuit en plein hiver, sans que personne ne s'en rende compte) Je ne parviens pas à comprendre ce qui s'est passé. C'est sans doute arrivé pendant que nous faisions le pied de grue dans la bibliothèque du rez de chaussée de la résidence LUX, dans la nuit de dimanche: il y avait une panne du chauffage qui a répandu du monoxyde de carbone dans notre immeuble, nous obligeant à le quitter sur l'ordre des pompiers entre 4 et 9 heures du matin!

14 janvier 2018

Bon vent, René

Je suis profondément affecté par le décès d’un ami «Internet» que pourtant je n’ai vu qu’une demi-douzaine de fois dans ma vie, il y a dix ans et plus. René Servais était, avec sa femme Jeannine, le genre de fou heureux avec qui Azur et moi avons immédiatement des atomes crochus. 
Ce couple de retraités belges avait acheté en 2006 un joli voilier monocoque d’une trentaine de pieds au nom prédestiné de «Mañana», eux qui n’avaient jamais navigué. Armés d’une table des marées, de quelques cartes et de «La Voile pour les nuls», ils ont vogué sans accident (mais non sans péripéties drôlatiques) des dunes de la Mer du Nord jusqu’au soleil de l’Algarve espagnole. Ils ont traversé les doigts dans le nez le «rail» hyper-encombré de la Manche, les côtes déchirées de la Bretagne, les colères du Golfe de Gascogne, le flanc nord peu accueillant de l’Espagne et l’Ouest venteux et capricieux du Portugal jusqu’au port de plaisance de Mazagon, où nous les avons trouvés comme voisins de ponton quand nous préparions notre Bum Chromé pour la traversée de l’Atlantique vers la Martinique à l’automne de cette année-là. 
Entre les longues conversations oisives, les ti’punchs, les manzanillas, les paëllas du midi et les churros avec chocolat chaud du petit matin, s’est nouée une amitié indéfectible: les dernières personnes que nous avons aperçues en Europe à notre départ le 20 novembre sont Jeannine et René agitant vigoureusement des mouchoirs, la larme à l’oeil, au pied du phare qui marque la sortie du havre de Mazagon.
Ils ont ensuite pris racine en Andalousie, d’abord à quai sur le Mañana, puis dans un appartement du bourg voisin. Malgré tous nos efforts, nous ne sommes jamais arrivés à nous revoir en chair et en os, mais les contacts virtuels sont demeurés fréquents et chaleureux, d’abord par e-mail et téléphone, puis ces dernières années par FaceBook, Skype et Messenger.
Bonne route là où tu t’en vas, ami René, nous n’allons pas cesser de penser à toi. Et Jeannine, compte sur nous pour, cette fois, une vraie revoyure!

01 décembre 2017

De Watergate au Kremlingate

L’épisode Michael Flynn me replonge dans mes souvenirs de journaliste politique. Pour avoir vécu le précédent épisode de près entre 1972 et 1974, je note plusieurs ressemblances entre l’ère Nixon et celle de Trump, mais trois différences me frappent.
a) Le Watergate ne mettait en cause que des crimes de droit commun à l’intérieur du pays; des cambriolages mal ficelés qui n’auraient jamais fait la manchette s’ils n’avaient pas eu des incidences électorales. Le coeur de l’affaire actuelle porte sur des relations illicites de haut niveau et des échanges d’information stratégique avec une puissance étrangère, potentiellement ennemie, qui risquent de déboucher sur des accusations de trahison. Donc, des méfaits infiniment plus graves même sans tenir compte des aspects électoraux.
b) À l’étape correspondante de l’enquête du Watergate, les révélations ne mettaient en cause que des personnages très périphériques au cercle restreint de la Maison blanche. Ce n’est qu’une quinzaine de mois plus tard (début 1974) que les intimes du Président ont été directement touchés par le scandale. Alors qu’aujourd’hui, les personnages impliqués depuis le début font presque tous partie de l’entourage immédiat de Donald Trump: ses conseillers séniors, son ex-directeur de campagne, deux des membres ou ex-membres de son Cabinet, son fils et son gendre.
c) Tout au long de l’enquête du Watergate, le Vice-président Gerald Ford avait gardé le plus possible ses distances par rapport à Richard Nixon, ce qui lui a permis de prendre la succession sans créer de sérieux remous après la démission du Chef d’État. L’actuel vice-président Mike Pence est directement et activement impliqué dans la défense du Président Trump et dans sa guerre contre les médias et ses accusateurs; je me demande quelle légitimité il aura pour devenir Président advenant une démission ou une destitution de son patron. À la limite, cela pourrait provoquer une crise constitutionnelle.

30 octobre 2017

WaterTrump?

Voyant ce qui se passe à Washington et les parallèles évidents avec le Watergate de Nixon en 1972-74 (que j’avais couvert étroitement, d’abord à distance, puis «en direct» dans le Beltway pendant sa phase finale), je ne puis m’empêcher de faire les réflexions suivantes:
A) Ce qu’on reproche à Trump et à son entourage est beaucoup plus grave que ce dont son prédécesseur s’était rendu coupable. L’un avait magouillé pour influencer à l’interne une élection qui était pratiquement gagnée d’avance; l’autre aurait fait appel à une puissance ennemie, la Russie de Poutine, pour subvertir la démocratie américaine afin de renverser en sa faveur le résultat d’une élection qu’il était pratiquement certain de perdre.
B) Nixon n’a jamais remis en cause la Justice des États-Unis ni tenté d’en fausser le déroulement; Trump s’en est pris systématiquement aux juges qui s’opposaient à lui et exploite tout le pouvoir de la Présidence pour empêcher le fonctionnement normal du système judiciaire.
C) Nixon a menti seulement pour se protéger et lorsqu’il était acculé dans des positions intenables; Trump ne cesse de dire des faussetés flagrantes — y compris à ses propres associés — alors même que rien ne l’y oblige, à tel point que ses intimes en viennent à douter quotidiennement de sa parole et vont chercher des confirmations même chez leurs adversaires et dans les médias qu’ils détestent.
D) Pendant toute l’enquête du Watergate, on a cru qu’il fallait trouver à tout prix le «smoking gun», le «pistolet fumant» démontrant sans le moindre doute la culpabilité du Président Nixon; dans la pratique, cela ne s’est pas produit, et Nixon a quand même été forcé de démissionner. On se pose la même question dans le cas de Trump, et à mon avis la réponse ultime sera la même: pas besoin de «smoking gun», l’accumulation des preuves circonstancielles et des témoignages concordants suffira.
E) Lorsque Nixon a congédié le procureur spécial Archibald Cox, il croyait étouffer l’enquête et le scandale, alors qu’en réalité cela n’a fait que relancer la curée contre lui. Il est de plus en plus clair que Trump envisage de suivre le même chemin face au procureur d’aujourd’hui Robert Mueller... avec probablement le même résultat.
F) La grande différence entre les deux scandales est que le système judiciaire et le Congrès de l’ère Nixon étaient beaucoup plus divisés et moins soumis à l’influence de la Présidence que ne le sont les trois majorités conservatrices actuelles au Sénat, à la Chambre et à la Cour suprême. Le danger que les contre-pouvoirs traditionnels se prêtent au jeu d’une perversion du système politique est nettement plus réel maintenant. C’est d’ailleurs ce que traduisent de nombreux appels angoissés récents à la défense du régime démocratique, des appels qui n’avaient aucun équivalent dans les années 1970.
G) En échange, la forte majorité des grands médias d’information contemporains et les organismes d’enquête sont beaucoup mieux équipés que leurs prédécesseurs d’il y a 45 ans pour rechercher la vérité des faits et la faire connaître... et ils semblent nettement plus résolus à le faire, à quelques exceptions près.
H) La naïveté coupable des Démocrates dépasse toutes les bornes. Non seulement ils ont refusé de voir à quel point leur propre candidate Hillary Clinton était peu crédible et vulnérable, non seulement ils n’ont pas admis que leurs électeurs (et une bonne partie des voteurs indépendants) étaient prêts à basculer à gauche pour Bernie Sanders — ou pour tout candidat opposé à l’establishment, mais encore ils ont sous-estimé autant la duplicité vicieuse de Donald Trump que le profond ras-le-bol d’une citoyenneté bien plus consciente que son élite de la détérioration de l’état social et économique du pays. Et rien n’indique qu’ils en sont plus conscients maintenant.
I) Enfin, connaissant le patriotisme étroit et le moralisme rigide des milieux conservateurs traditionnels américains, le fait que l’équipe de Trump se compose en bonne partie de personnages pour le moins douteux et n’ait aucun scrupule à faire appel à une puissance étrangère détestée pour parvenir à ses fins risque de jouer, à terme, contre le Président. Il suffira probablement que ce dernier trébuche une fois de trop dans ses efforts pour imposer les mesures sociales et économiques rêvées par ses partisans pour qu’il se produise dans leurs rangs déçus un retournement brusque et brutal qui pourrait le déboulonner.

11 juillet 2017

En grand deuil!

Serge Legagneur. Un puissant rayon de soleil haïtien qui depuis 1965 ouvrait la littérature et la pensée québécoise de la Révolution tranquille au reste d'un monde francophone et bigarré. 
Un discret omniprésent et extraverti, un imperturbable ultra-sensible et ultra-chaleureux qui a enchanté nos nuits du Perchoir d'Haïti et de l'Assoç Espanola de sa poésie un peu mystérieuse, en même temps sévère et charmeuse, un éternel ami trop rarement revu — nous nous étions pourtant juré au téléphone, en début d'année, des retrouvailles fastueuses cet automne à notre retour. 
"Si l'un d'entre eux manquait à bord, (...) Jamais son trou dans l'eau ne se refermait", disait Brassens. Le trou que laisse Serge dans le sillage du Bum chromé où nous voguions au large de la Martinique pendant que le cancer l'emportait à Montréal est immense. Et je pleure.
Cette nouvelle, relayée avec un peu de retard par ma soeur Marie à partir d'un bel article du Devoir, a assombri un retour plaisant mais  un peu difficile des Antilles à Montpellier, où nous attendait un appartement chaudement ensoleillé et propret, grâce aux soins de la chère Ingrid Segura.
La phlébite dont Azur se croyait débarrassée à Montréal a semblé refaire des siennes sous le climat tropical à la fois humide et torride du début de la saison des tempêtes; sa jambe gauche se remet à enfler et manque de force. Heureusement, nous retrouvons près de notre second chez-nous Manuel, le sympathique médecin montpelliérain de l'amie Denise Boucher, qui saura bien trouver le remède approprié.
La fin du séjour en Martinique s'est plutôt bien passée, les cousins et amis Raphaëlle et Charles Larcher sont d'abord venus déguster à bord du Bum Chromé, dans la Petite Anse d'Arlet, le court-bouillon final du quasi monstrueux barracuda pêché deux jours plus tôt; puis, l'avant-veille du départ, ils nous ont emmenés au Diamant, le village natal d'Azur, qui tient toujours à passer au cimetière où sont enterrés sa grand-mère Cécé et une bonne partie de sa parenté. Visite couronnée par un dîner antillais (féroce de hareng, petits pâtés et colombo de poisson) concocté par Raphaëlle et épicé d'un vif débat politique avec leurs copains Marlène et Yves, sur leur délicieuse terrasse qui surplombe toute la plage diamantinoise.
Le vol de nuit du Lamentin à Paris sur Air Caraïbes (bon menu conçu par notre ami Jean-Charles Brédas) s'est très bien déroulé, grâce notamment à un exemplaire service d'assistance à l'embarquement/débarquement, mais c'est au matin à Orly que ça s'est gâté: pas d'accès à un salle d'attente, seulement un buffet médiocre surachalandé de familles en bruyant et remuant départ de vacances... et par surcroît la navette pour Montpellier avait pas mal de retard. Cela a étiré à six longues heures un hiatus que nous trouvions déjà interminable entre les deux vols, jusqu'à la grimpette des hautes marches de l'escalier depuis le tarmac vers un Bombardier étroit et congestionné.
Pas un bon plan, ce tout-en-avion. La prochaine fois, on revient finir le trajet en confortable et presque toujours ponctuel TGV.

19 janvier 2017

Nostalgie anticipée

Ayant suivi pendant un bon demi-siècle la politique américaine, deux choses me surprennent sur la fin de règne de Barack Obama.
La première est l'espèce de «nostalgie anticipée» inédite et pratiquement unanime qui marque, dans la population et encore plus dans les médias, les derniers jours du Président et de sa famille à la Maison Blanche. Je ne me rappelle pas avoir jamais constaté un sentiment comparable, même au départ de leaders très populaires comme Eisenhower, Reagan ou Bill Clinton. C'est comme si ses adversaires eux-mêmes admettaient que ce qui va suivre leur fera inévitablement regretter cette période. Et c'est d'autant plus frappant que le parti d'Obama a subi, il y a à peine deux mois, une défaite majeure, battu aussi bien dans l'élection à la Présidence que dans les deux Chambres du Congrès et dans la plupart des scrutins pour les gouverneurs et les législatures des États.
La deuxième chose est que plus les Républicains vainqueurs se préparent avec une jouissance indécente à démolir pièce par pièce l'héritage du Président sortant, plus la popularité de celui-ci continue de  croître chez les citoyens, comme s'il existait un processus paradoxal de vases communicants entre les deux phénomènes.
L'explication que j'en donne est un peu compliquée. Je crois que l'électorat US s'est trouvé en novembre aux prises avec un double dilemme. D'une part, il avait le choix entre deux partis dont aucun ne répondait à ses besoins: les Démocrates dominés par un establishment prétentieux qui non seulement refusait d'entendre sa clientèle, mais la méprisait et prenait contre elle le parti de Wall Street et de la haute finance, les Républicains phagocytés par des mouvances d'extrême droite (droite religieuse, Tea Party, NRA) et vérolé d'influences de lobbies d'affaires rapaces. D'autre part, on lui offrait deux candidats peu ragoûtants, à gauche une représentante de la vieille garde aux alliances suspectes, à droite un populiste colérique aux idées imprécises avec de forts relents de racisme et de sexisme. Ajoutez à cela la propagande russe (maintenant bien avérée) qui venait fausser le jeu, le citoyen moyen ne savait plus à quel saint se vouer — d'ailleurs le faible taux de participation le montre — et il a fait de mauvais choix, ce qui arrive souvent dans ce genre de situation (je pense aux derniers scrutins en France ou au Canada). La popularité croissante du Président sortant marque donc aussi bien le rejet des orientations prises par les deux grands partis que le désir de revenir à un moment (2008) où les choix proposés étaient plus appétissants: aussi bien Obama que McCain, malgré leurs défauts, étaient d'une autre classe que Clinton et Trump.

22 novembre 2016

Un vendredi pas tout à fait comme les autres...

Le 22 novembre 1963, vers 14h15, je viens de finir mon quart de travail comme rédacteur-reporter à la salle des nouvelles du Téléjournal de Radio-Canada; je range mes papiers, crayons, stylos, dictionnaires et je me prépare à partir en week-end dans les Laurentides avec une bande de copains pour un souper au Petit Poucet et un spectacle du samedi soir à la Butte à Mathieu.
Soudain, Dédé, le commis aux dépêches, arrive à la course de la salle des téléscripteurs en brandissant un bout de papier: «Y'a des coups de feu sur le chemin du défilé de Kennedy à Dallas! C'est la panique!»
Tout le monde se précipite dans le cagibi voisin, où des machines crépitantes vomissent à jets continus des flots de papier blanc, jaune, vert, rose: Reuter, UPI, AP, AFP,  Tass, la Presse Canadienne sont prises de frénésie et peu à peu se dégagent les détails de ce qui se passe. Un ou plusieurs snipers inconnus ont tiré sur la limousine découverte de John F. Kennedy, qui a été blessé, on ne sait si c'est grave.
Le chef de pupitre m'attrape par la manche: «Toi, le petit, tu restes, et toi aussi Devirieux. Vous prenez le bureau du superviseur, on vous apporte les dépêches et vous tapez sans interruption des bulletins spéciaux. Et vous alternez au visionnement pour voir ce qu'on peut y mettre comme images.»
C'est mon premier «coup de feu» comme débutant à la télé, y'a pas à dire je suis gâté: du vendredi après-midi 22 au mardi midi 26, je ne mettrai pas le nez hors de l'édifice de Radio-Canada (alors sur Dorchester au coin de Mackay). Pendant quatre jours complets, Claude-Jean Devirieux (qui est mort il y a quelques mois) et moi rédigerons la quasi-totalité des émissions spéciales sur le décès du président, l'arrestation de Lee Harvey Oswald, l'assassinat de celui-ci par Jack Ruby dans un couloir du Palais de Justice, l'assermentation en catastrophe de Lyndon Johnson comme Président intérimaire en présence de Jackie Kennedy... 
Avec les techniciens vidéo qui sont encore à l'apprentissage des nouveaux magnétoscopes qui remplacent peu à peu le film 16mm, nous faisons des prodiges de montage sur le vif (il n'y a pas de synchro automatique, il faut faire les «splices» électroniques au doigt et à l'oeil, sans même avoir le temps de vérifier les résultats avant d'entrer en ondes), puis nous courons en studio apporter nos scripts tout chauds, annotés à la main, aux speakers Pierre Nadeau, Gilles Moreau, Gaétan Barrette, Michel Garneau, Gaétan Montreuil, etc. qui se succèdent devant la caméra.
Nous dormons sur place, le plus souvent sur les divans de l'antichambre de l'émission Chez Miville au rez-de-chaussée. Nous nous nourrissons de sandwiches de la cafétéria du sous-sol et de poulet barbecue commandé au Chalet Lucerne voisin, arrosé à l'occasion d'une bière de contrebande apportée sous le manteau par un copain du Café des Artistes ou de l'Hôtel de Province en face. 
Finalement, mardi je rentre chez moi rue Lincoln, complètement vidé... pour revenir au travail tôt le vendredi matin 29 novembre. Et là, mon quart terminé vers 14h15, je range mes crayons, papiers, dictionnaires pour un repos bien mérité quand... Dédé, le commis au dépêches, arrive à la course de la salle des téléscripteurs en brandissant un bout de papier: « Y'a une grosse explosion à Sainte-Thérèse. Paraît que c'est un avion d'Air Canada qui s'est écrasé!»
Et c'est reparti pour quatre autres jours...