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27 avril 2025

Le Mauvais exemple?

Les dangereuses lubies du Président Trump ne sèment pas seulement le chaos dans l’économie mondiale, les échanges commerciaux et industriels et le coût de la vie, elles créent une distorsion dangereuse dans notre vision du monde, principalement dans les pays «avancés» de l’Occident: l’impression que l’affrontement en cours est essentiellement une lutte pour la suprématie mondiale entre les États-Unis et la Chine. Ce n’est pas faux, mais c’est loin d’être toute la vérité, il s’en faut de beaucoup.

Plus j’y réfléchis (notamment suite à une discussion fascinante avec ma nièce Geneviève), plus je suis convaincu que la confrontation la plus significative, celle qui doit focaliser notre attention, a lieu entre deux modes de gouvernement et de gestion de la société, la démocratie libérale représentative d’origine occidentale et l’autocratie du parti unique désormais représentée presque exclusivement par la Chine. Et que celle-ci est en train de l’emporter sur presque tous les plans… et dans un nombre croissant de pays du monde. Si on essaie de comparer objectivement l’état des deux camps, les différences sont frappantes.

Dans les pays phares du camp «démocratique», on voit trop souventl des élites inefficaces, désemparées, souvent vérolées de scandales de toutes sortes, flottant comme dans une bulle étanche à l’écart de populations insécurisées, inquiètes, victimes de profondes scissions politiques, sociales et culturelles, parfois en conflit ouvert avec leurs dirigeants élus: l’écart est presque partout croissant entre des «élites» de plus en plus privilégiées et des masses stagnantes. Les États-Unis sont évidemment l’exemple le plus frappant de cette situation, mais à des degrés divers on peut faire la même lecture en France, en Grande-Bretagne, en Italie, en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, en Espagne, au Brésil, en Argentine, au Maghreb…

Dans la Chine de Beijing, par contre, on est forcé de constater une progression impressionnante non seulement de l’économie d’ensemble, mais du niveau de vie qui se propage dans une majorité de plus en plus importante d’une population dont (malgré quelques poches inquiétantes de discrimination et d’oppression) tout indique un niveau de satisfaction, de cohésion et d’optimisme nettement supérieur

Pour s’en rendre compte, il suffit de visionner (par exemple sur YouTube) une collection impressionnante de reportages sur les divers aspects de la vie en Chine, non pas issus d’une propagande d’État (clairement présente et d’une objectivité douteuse), mais produits par des étrangers indépendants, vivant depuis plus ou moins longtemps dans le pays ou qui y sont venus pour participer à divers projets et programmes. À ces témoignages, j’ajoute l’avantage d’avoir accès à quelques sources personnelles supplémentaires qui peuvent me parler librement, notamment deux médecins français (un à Wuhan, l’autre à Shanghai) et la fille d’un vieil ami qui a épousé un Chinois et qui enseigne dans une université de la région de Beijing. Complété par un sens de la perspective qui me vient d’une rencontre il y a 45 ans déjà: l’éclairante conversation que j’avais eue à Tokyo avec un observateur critique mais perspicace et visionnaire de ses gênants «voisins», le fondateur japonais de l’empire Honda, qui m’avait fortement incité à mettre de côté mon admiration (compréhensible à l’époque) pour le «miracle nippon» pour plutôt suivre de près une progression de la Chine qu’il prédisait avec clairvoyance tout en soulignant qu’elle n’aurait rien de miraculeux, mais serait au contraire fondée sur un ensemble de facteurs objectifs.

Dans la conjoncture actuelle, mettez-vous à la place de la majorité des pays du monde, en particulier dans l’hémisphère sud et en Asie, qui sont en voie de développement et se trouvent à la croisée des chemins quant au choix d’un modèle de gouvernance de leurs sociétés. Lequel des deux modèles seriez-vous le plus tentés d’adopter pour votre propre avenir? La réponse est hélas trop évidente.

Par ailleurs, il me semble aussi que notre propre attitude est sérieusement à repenser. Au lieu de condamner globalement et sans analyse rationnelle des faits le système chinois sur la base de quelques zones de persécution indéniables mais affectant au maximum un vingtième de la population et sur la foi de condamnations suspectes provenant de puissances rivales qui ne sont ni impartiales ni dénuées de défauts (notamment en termes de corruption et de rapacité des dirigeants), il est impératif pour la santé et l’avenir du monde que nous nous mettions à étudier avec un esprit critique, mais avec un minimum de préjugés ce que ce système peut avoir qui à la fois le distingue du nôtre et produit des résultats en grande partie souhaitables.

Cinq différences me viennent immédiatement à l’esprit: (a) Une direction politique et économique qui privilégie clairement la compétence et l’efficacité de ses membres plutôt qu’une «représentativité» formelle qui ne garantit ni l’une ni l’autre. Comparer aussi à l’élimination des programmes DEI par la Maison Blanche. (b) Une ouverture d’esprit qui s’efforce d’intégrer à l’intérieur d’un parti officiellement «communiste» les éléments positifs du rival «capitaliste» tout en évitant ses pires excès, alors que dans le camp démocratique libéral, on rejette de plus en plus aveuglément tout ce qui relèverait d’une pensée socialiste, que ce soit bon ou mauvais. (c) Une stratégie volontariste de prévision et de planification à long terme, alliée à un degré impressionnant de souplesse dans les ajustements, qui contraste vivement avec la vision de plus en plus myope à court terme des gouvernants «libéraux» contaminés par une approche capitaliste axée sur le prochain trimestre, la prochaine année fiscale, la prochaine élection. (d) Des choix explicites de priorités qui semblent trouver un équilibre surprenant entre deux objectifs souvent en conflit. D’une part une répartition acceptable de la richesse commune dans une population qu’il est nécessaire de satisfaire pour préserver sans violence le statut dominant du parti unique. D’autre part des stratégies pratiques de développement économique et social qui, au lieu de vouloir tout faire d’un coup, tiennent compte de l’évolution de contextes particuliers, incontournables dans un pays d’une taille et d’une diversité hors normes, quitte à maintenir ou même à accentuer temporairement certains déséquilibres et inégalités. (e) Un accent systématique sur une scolarisation intense (parfois excessive) de la masse du peuple tout en privilégiant la qualité de la recherche scientifique et de l’éducation supérieure pour créer une méritocratie de haut niveau au service des objectifs nationaux. Aucune comparaison possible avec les privilèges accordés aux écoles privées de luxe et la guerre ouverte de Trump contre Harvard aux USA.

En d’autres termes, j’ai bien peur qu’en tentant, probablement en vain, de «réformer» la Chine dans ce qu’elle a de mauvais plutôt que de lui emprunter ce qu’elle a de bon, nous nous faisons plus de tort que de  bien, à nous mêmes et au reste du monde.

22 février 2025

Triple péril

Ce qui se passe aux USA est inconcevable dans LE pays à qui une grande partie de la planète faisait confiance pour son avenir. Disons la chose crûment: on assiste à un triple affrontement d’incompétences et d’irresponsabilités. Aussi bien de la part des Démocrates dans l’opposition que des Républicains au pouvoir… et d’un électorat qui doit choisir entre les deux.

* Les premiers sont non seulement désemparés, ils refusent obstinément d’admettre que le problème n’en est pas un de personnalités (dans un camp comme dans l’autre), mais d’institutions dysfonctionnelles et de la sacralisation d’une Constitution vieillotte dont les principes sont sans doute vénérables, mais dont les règles pratiques et les mécanismes sont désuets, inadaptés aux défis de l’ère moderne et visiblement incapables de contrer l’ascension même d’un lunatique sénile.

* Les seconds sont tellement obsédés à la fois par une reconquête apparente du pouvoir et par la peur panique des rages d’un prétendant-dictateur populiste dont ils ont stupidement encouragé le retour contre leur propre intérêt, qu’ils ont perdu tout contact avec la réalité… et avec leur clientèle électorale, qui risque fort de se retourner contre eux à la première occasion.

* Mais le pire est le sort et le rôle des simples citoyens votants et consommateurs, qui vont payer très cher le prix d’un véritable enchaînement d’erreurs pourtant flagrantes et évitables:

 - Ils ont choisi de croire les promesses irréalistes d’un menteur congénital plutôt que la franchise d’une candidate moins aguichante, dont la vision n’était sans doute pas suffisamment audacieuse.

  - Ils ont préféré le mirage de leurs intérêts personnels à court terme à la certitude d’une prospérité collective qui, quoique réclamant des sacrifices temporaires, pouvait assurer leur confort à long terme.

 - Ils ont voulu réagir au déclin prévisible d’un pouvoir impérial insoutenable sur la planète par un retour vers le passé voué à l’échec, plutôt que d’affronter un avenir plus modeste mais parfaitement viable,  notamment grâce à des outils technologiques qui étaient à leur portée.

 - Ils ont répété leur dangereuse habitude de prétendre que parce qu’ils avaient élu un Président, il répondrait à leurs attentes malgré des lacunes flagrantes (comme Nixon, Carter, G.W. Bush et Joe Biden?).

La conséquence de ce constat est que le reste du monde doit cesser de regarder vers Washington pour faire face aux véritables et sérieux défis que pose le nouveau millénaire. Hélas, aucun des autres candidats au leadership n’est vraiment plus fiable:

 - L’Europe est indécise et divisée… et le sang-froid habituellement réaliste des Britanniques aux prises avec le Brexit lui fait tristement défaut.

 - La Russie est retombée dans ses vieux démons et se fiche bien du sort du monde pourvu qu’elle ait l’illusion de le dominer.

 - La Chine, pourtant l’option la plus prometteuse (elle a quarante siècles d’histoire non-agressive et non-impérialiste face au reste du monde), se retrouve sous la gouverne d’un quasi-dictateur atypique dont il est difficile de cerner les intentions réelles.

Si vous avez une meilleure solution que de faire confiance à un électorat plus instruit et mieux informé, bienvenue. Mais ça presse!

11 février 2025

Et si c’est nous qui avions tort?

 Il me vient un désagréable mais lancinant soupçon, sans doute issu de la confiance que trente ans d’analyse et de réflexion m’ont convaincu d’accorder malgré tout au gros bon sens du «monde ordinaire»de notre planète. Et si le peuple américain avait voté comme il l’a fait en novembre non par aberration ou sur la base de promesses fallacieuses et irréalistes, mais parce qu’il avait pris conscience, plus ou moins confusément, de la nécessité d’un urgent volte-face dans l’orientation et la structure des institutions publiques face aux très réels défis, la plupart inédits, que pose le 21e siècle? 

Dans ce cas, la tragédie n’est pas que le peuple soit idiot ou irresponsable, mais que l’incapacité de ses élites «démocratiques» traditionnelles de percevoir cette nécessité et de l’affronter positivement l’ait poussé dans les bras du seul camp qui semblait ouvert à un réel changement de direction. Un camp qui hélas  s’avère le plus vicieux et le moins capable d’envisager l’indispensable transition dans un sens progressiste et équitable, précipitant au contraire son pays (et peut-être le monde) dans un stérile retour vers un passé déplorable. On  peut probablement appliquer le même raisonnement à la décision des Britanniques de risquer le Brexit contre le conservatisme figé de l’Union européenne, et à la confusion ubuesque qui règne en France depuis une bagarre sur l’avenir des retraites où aucun des camps en présence n’a su offrir de solution humaine et réaliste à ce qui est un gigantesque problème dans un pays rapidement vieillissant.

Et dans les trois cas, malgré leur évidentes différences, il est dramatique de voir que l’ensemble des «respectables» dirigeants et des faiseurs d’opinion, au lieu de s’attaquer au problème de fond, débattent superficiellement et sans fin de responsabilités et culpabilités individuelles qui ne sont probablement, en réalité, que des symptômes et des effets secondaires. Je rappelle que ces trois cas sont ceux des trois pays qui sont les inventeurs et les défenseurs les plus marquants de la Démocratie telle que nous la connaissons.

29 décembre 2024

Bye Bye Jimmy

 Je soupçonne qu’il l’a fait exprès de mourir aujourd’hui pour ne pas voir Donald Trump revenir à la Maison Blanche. 

Jimmy Carter est le seul Président des USA que j’ai fréquenté… avec plaisir et avant qu’il soit élu, bien sûr. En janvier et février 1976, La Presse m’avait envoyé couvrir la primaire du New Hampshire, toujours un des prologues incontournables de la «vraie» campagne présidentielle.

Même si le favori Démocrate initial contre le Président en titre Gerald Ford était un bizarrement progressiste Mormon  de l’Utah, Morris Udall, j’étais fasciné par un «outsider» atypique, le Gouverneur de Géorgie, producteur d’arachides et chrétien évangélique qu’était Carter. C’est ce qui m’a amené à fréquenter deux membres de son entourage, son directeur des communications Hamilton Jordan et son sondeur Richard Ham (fanatique des échecs par ordinateur et grand copain d’un des gourous du jeu que je connaissais, Monty Newborn de l’Université McGill). Je les intriguais sans doute, étant un  des rarissimes journalistes «étrangers» à m’intéresser à sa candidature. 

C’est comme ça que je me suis retrouvé à boire et souper avec eux trois un soir d’hiver à Manchester, NH. À mon  accent, ils ont compris que j’étais francophone et m’ont proposé une sorte d’échange difficile à refuser: je leur servais d’interprète informel auprès des électeurs franco-américains de l’État (nombreux, influents et tous d’origine québécoise), et ils me fournissaient quelques infos confidentielles sur la pré-campagne démocrate. 

Ce qui a fait que dans les semaines suivantes nous nous sommes revus à quelques occasions, parfois à discuter en tête-à-tête devant une Bud dans les bars des petites villes de la région… avec une improbable franchise! Je lui ai même affirmé, dans ma naïveté de l’époque qui était au moins comparable à la sienne, que je ne pensais pas qu’il ferait un bon Président, étant beaucoup trop moral et pas assez retors pour prendre la succession de Richard Nixon – ce avec quoi, à ma surprise, il s’est dit d’accord. 

Le plus drôle, c’est que nous avions raison: il aura été un infiniment meilleur ex-Président pendant plus de 40 ans que Président pour un seul terme.

Requiescat in pace!

18 décembre 2024

Déclin de l'Empire américain (remake)

 Je m’étais promis de ne plus parler ni même penser à la politique washingtonienne, mais je dois avouer que face à l’actuel cafouillis, c’est plus fort que moi. Ma seule excuse, c’est que contrairement à la quasi-totalité de ses critiques, je ne vois pas Trump comme une menace, mais comme un révélateur. Une sorte de «litmus test» non pas languette de papier rose et bleuâtre, mais toupet orange et argenté! 

C’est à la fois jouissif et douloureux de voir l’intelligentsia américaine écartelée entre sa rancoeur envers l’électorat et sa propre incapacité à en percevoir les réactions angoissées et passéistes. Nous, de l’extérieur –et moi en particulier, pour être franc– avions au moins l’excuse de ne pas être présents sur place pour en faire le constat. 

Comment Kamala et son Tim, et les gens qui les conseillaient, n’ont-ils pas vu que leur pire stratégie pour contrer le populisme revanchard du MAGA était de faire appel au ban et à l’arrière-ban des establishments sociaux et culturels qui sont précisément ceux contre lesquels la révolte «redneck», justifiée ou pas, est la plus aiguë? Leur bulle élitiste était certes plus étanche que je ne pouvais l’imaginer! 

Le peuple yankee dans son ensemble n’a ni souvenir d’un passé qu’il imagine tout en rose, ni vision d’un avenir qui, clairement, ne correspondra pas à ses désirs. Vivant uniquement dans l’immédiat le plus étroit, il refuse de voir aussi bien derrière, la feuille de route déplorable et instructive du «minable» qu’il vient d’élire que devant, les défis considérables auxquels il doit faire face pour réussir un «atterrissage en douceur» de son rôle dominateur vers celui, plus modeste mais vivable, de puissance respectable sur son déclin. 

La Rome impériale du 5e siècle, l’Espagne dorée du 16e, la France de Louis XVI, l’Autriche et l’Empire ottoman de 1914, l’Angleterre de 1945, la Russie de 1990 ont pourtant clairement démontré la tendance probablement irrésistible non seulement des dirigeants mais des peuples mêmes qui se trouvent dans cette situation à choisir de se cramponner à leur glorieux passé plutôt que d’agir pour se replier vers un avenir moins brillant. 

Il faut dire que, comme en France et presque partout d’ailleurs, la gauche dont le rôle principal devrait être de proposer une vision réaliste mais avantageuse pour tous de l’avenir, s’avère tragiquement inapte à un effort dont il faut dire qu’il est loin d’être évident ou facile. Non seulement elle  n’a aucune réponse claire au défi très réel d’une immigration massive face aux contraintes sociales et économiques imposées par la crise écologique et la rupture technologique, mais elle n’en cherche même pas, s’accrochant à un mirage du plein emploi bien rémunéré et à la défense des droits de minorités que la majorité voit comme des menaces. 

Dans ces conditions, le titre prémonitoire du film de Denys Arcand, «Le Déclin de l’Empire américain», perd toute sa connotation satirique pour en prendre une infiniment plus réaliste.

05 novembre 2024

Surprises en vue

La campagne américaine n’est pas seulement atypique par les personnalités en présence. Elle se distingue aussi par des phénomènes inédits qui risquent fort de rendre tous les savants calculs et sondages sans pertinence… sinon carrément folkloriques. 

a) Il est vraisemblable que plus de la moitié des citoyens voulant voter l’auront fait avant la date prévue pour l’élection… donc avant même que le discours des candidats soit complété: plus de 79 millions de bulletins ont déjà été déposés, comparé à 74+81 millions (155 millions) tout compris en 2020, ce qui était déjà un  record. Ce qui veut dire qu’une majorité probable de votants s’étaient fait leur idée à une étape précédente d’une campagne chaotique qui a rebondi de gaffes absurdes en accidents violents et mensonges grossiers.

b) C’est la première fois dans l’histoire qu’un ex-Président défait se représente, et la première fois que sa rivale, vice-présidente en exercice, n’est entrée dans la course qu’à moins de quatre mois d’avis. L’un arrive clairement à bout de course épuisé et hagard, l’autre frénétique face au manque de temps.

c) C’est la première fois que les deux candidats ont aussi à défendre ce qu’ils ont réalisé (ou raté) dans une précédente présence à la Maison Blanche, au cours d’une pandémie hors-normes qui a grièvement affecté les deux mandats.

d) C’est la première fois, au moins depuis Nixon contre Kennedy en 1960, que l’essentiel de la campagne des deux côtés a porté non pas sur des programmes et des promesses, mais sur des thèmes complètement étrangers l’un à l’autre: préservation des libertés et des principes démocratiques d’un côté, culte de la personnalité et goût d’un retour au «bon vieux temps» de l’autre. Kamala a bien tenté de parler programme mais personne ne l’écoutait, alors que Trump refusait d’en parler malgré les efforts désespérés de son entourage.

e) Il existe une variété de clivages brutaux qui s’interpénètrent et se contredisent: masculin/féminin, blancs/minorités visibles, villes côtières/campagnes du centre, nord/sud, croyants/laïques, pro-Israël/pro-Palestine, etc. Bien fin qui peut deviner dans quel camp finiront par aboutir les millions de personnes qui se trouvent tiraillées entre plusieurs de ces appartenances…

À ces facteurs troublants s’ajoute le fait que la publication des résultats, à cause non seulement de la taille du pays mais de l’abstruse complexité du système électoral, s’étirera vraisemblablement sur plusieurs jours marqués d’une inquiète imprécision et de probables tentatives pour brouiller encore plus les cartes

30 octobre 2024

À courte vue…

Il reste moins d’une semaine jusqu’à une élection américaine qui risque d’avoir des effets nocifs sur l’ensemble de la planète. Clairement remise en cause est la validité d’une «démocratie» dont, à tort ou à raison, les États-Unis sont considérés un des trois pays fondateurs (avec la Grande-Bretagne de la Magna Carta et la France de la Prise de la Bastille), probablement son promoteur le plus important et le plus constant dans son parcours.

Si j’étais Américain, je n’aurais pas d’autre choix que de choisir le camp Démocrate, le plus respectueux des idéaux de ce système, le plus étranger aux pulsions dictatoriales qui motivent Donald Trump et le MAGA; pas d’autre choix que de taire des réserves que le contexte justifie pourtant. Mais en tant que voisin sans pouvoir d’intervention dans le scrutin (même celui, microscopique, d’un bulletin de vote), j’ai le luxe de pouvoir jeter sur ce qui se passe un regard plus critique, inspiré par des considérations à plus long terme. Un luxe qui me fait considérer comme un devoir, en tant que citoyen de la planète et bénéficiaire de près de quatre générations d’expérience, de faire part des profondes inquiétudes que la situation m’inspire.

En premier lieu, le seul fait que le résultat anticipé soit chaudement contesté et relativement incertain doit être perçu comme un signal d’alarme dans tous les autres États qui se prétendent démocratiques. Un signal qui s’ajoute à ceux déjà émis en moins d’une décennie par les deux autres «ancêtres» du régime: le Brexit britannique provoqué par l’hubris des dirigeants des grands partis, la faillite des «partis de gouvernement» et le chaos résultant en France. Ce sont les trois piliers historiques de la formule dominante du «pouvoir du peuple» exercé par des élites élues qui s’avèrent d’une navrante fragilité. Je trouve plus que risqué, irresponsable, de considérer comme une simple coïncidence que dans les trois cas, le principe même d’une alternance pacifique entre camps rivaux ne soit plus une certitude.

De plus, comme dans plusieurs autres pays «avancés», deux tendances opposées (populistes d’extrême-droite, contestataires et manifestants de gauche) se rejoignent sur un seul point: leur méfiance, pour ne pas dire leur rejet, de la capacité et de la volonté des élites dirigeantes de prendre leurs décisions en faveur du bien commun. C’est le «contrat social» de Jean-Jacques Rousseau, ce fondement du système démocratique dominant, qui est remis en cause.

Une des causes de cette convergence des extrêmes est mon troisième motif d’inquiétude: le manque évident de vision des castes dirigeantes élues face aux défis nouveaux que présente le 21e siècle. Ce sont en premier lieu la crise de l’environnement de plus en plus évidente et urgente (catastrophes naturelles imprévues, dépérissement lent mais continu des ressources vitales…), les ruptures sociales et économiques causées par la croissance explosive des nouvelles technologies (intelligence artificielle, entorses à la vie privée, capitalisme «virtuel», impact sur l’emploi…) et les effets explosifs d’une mondialisation purement préoccupée de résultats commerciaux (conflits internes sanglants, inégalités croissantes, migrations désordonnées et perturbantes des persécutés et des démunis…).

Il faut évidemment espérer que le danger réel d’une seconde présence de Donald Trump à la Maison  Blanche sera écarté la semaine prochaine… mais l’avènement du tandem Kamala Harris-Tim Walz ne fera pas disparaître ces problèmes: le programme Démocrate y offre peu de solutions à moyen et à long terme.

03 octobre 2024

Le Paradoxe du papier-cul

Dans une campagne présidentielle USA qui ne manque pourtant ni de piquant ni d’imprévu, un dernier sursaut est vraiment hors-norme: appelons ça le paradoxe du papier-cul. Terrifiées par le souvenir des pénuries dues à une Covid-19 mal maîtrisée et par le spectre d’étagères de supermarché dégarnies par une grève inopinée des débardeurs, les ménagères américaines se précipitent dans les centres d’achat pour créer une pénurie totalement artificielle – celle du papier de toilette, qui ne vient certainement pas au pays par bateau et n’a qu’un lien bien ténu avec la santé publique.

Pourtant, cet incident ubuesque est extraordinairement significatif, car il est symptomatique de presque tout ce qui cloche dans le fonctionnement social et les mentalités: la mondialisation, l’emploi et l’automatisation, la consommation, la vision politique. Si le papier-cul américain était récolté par des immigrants latinos ou haïtiens dans les champs du Midwest, le tableau serait complet.

D’abord, la grève sur les ports de l’Atlantique n’a pratiquement rien à voir, pour une fois, avec le manque à gagner et tout avec l’évolution globale du marché de la main d’oeuvre. Les débardeurs sont motivés bien moins par le besoin d’augmentations que par un maintien de leur emploi… qui est hélas aussi justifié que celui des cochers de fiacre et maréchaux-ferrants l’était à l’arrivée de l’automobile. Non seulement les grands ports d’Asie et d’Europe, mais ceux de la Côte Pacifique américaine démontrent abondamment les avantages du traitement automatisé et robotisé des cargaisons: efficacité, économie, rapidité, absence presque totale de vol et de contrebande de marchandises. Les armateurs, les consommateurs et la société dans son ensemble y gagnent. Les seuls perdants sont les travailleurs (syndiqués) peu instruits que la technologie met au chômage. Et la solution est non pas de leur préserver des emplois devenus inutiles, mais de leur permettre de survivre autrement… vraisemblablement dans bien des cas sans boulot rémunéré. Vous me direz que ceci a peu à voir avec le papier-cul, et vous auriez bien raison, n’était de la suite.

Le deuxième ingrédient de ce chaudron des sorcières est l’erreur (compréhensible) des consommatrices, qui ne peuvent imaginer qu’une pénurie quelle qu’elle soit n’est pas causée par la malice de fournisseurs mondialisés à l’autre bout du monde; en réalité, le produit en manque est essentiellement de fabrication locale, au pis originaire des forêts canadiennes voisines et transporté par camions. La courte vue des médias ne peut qu’encourager ce malentendu: ils sont si braqués sur l’au-jour-le-jour et la passion de compter les points de sondage dans une campagne présidentielle aux règles absurdes et désuètes qu’ils sont incapables de distinguer ce qui est un vrai problème de société… et donc ne font qu’exacerber la recherche par Mme Tout-le-monde de stocks inépuisables de papier-cul. Et cela est aussi vrai de CNN et MSNBC à gauche que de FOX à droite, et presque autant du discret réseau public PBS.

Troisièmement, comment un système politique à l’ancienne, rigoureusement bipartite et où un camp défend les patrons et l’autre les travailleurs, peut-il arbitrer un conflit où ni l’un ni l’autre n’a raison (ou les deux à la fois?). Kamala-Walz vont donc prendre le parti d’un syndicat qui résiste à une évolution à la fois utile et irréversible, alors que Trump-JD vont férocement défendre le droit des employeurs de créer des chômeurs, que seule la récupération de boulots sans intérêt jadis transférés vers les pays plus pauvres permettrait de réintégrer dans la main d’oeuvre active. 

Sauf que les rapports annuels d’IBM (qu’on peut difficilement taxer de marxiste) montrent que les deux pays du monde les plus affamés d’automation et d’informatisation sont… la Chine et l’Inde, comme par hasard les deux plus grands réservoirs mondiaux de main d’oeuvre à bas prix. Tous deux voient donc sans doute le siphonnage des emplois manuels de l’Occident comme une mesure de transition temporaire — et on peut supposer qu’ils seront bien contents de les renvoyer à terme, notamment aux USA, en échange d’un clair gain de productivité et des parts de marché qu'il leur procurera. Y’a quelque chose qui cloche sérieusement dans tout notre raisonnement, non? 

S’cusez, mais tout ça me donne furieusement envie d’aller à la toilette!

12 septembre 2024

Ça se gâte aux USA

 Il fallait sans doute s’y attendre. Au lendemain d’un débat télévisé catastrophique pour Donald Trump, mais de la subséquente publication de sondages montrant que cela n’avait pratiquement aucun  effet sur l’opinion publique, les deux camps se lancent à des degrés divers dans des barrages d’insultes et d’affirmations mensongères. Ceci rend encore plus toxique un  climat politique américain déjà malsain, malgré les efforts personnels louables (qu’il faut reconnaître même s’ils ont une dimension opportuniste) de Kamala Harris, Tim Walz et Joe Biden pour rendre l’atmosphère plus joyeuse et plus optimiste.

D’une part, les partisans de Trump, notamment par la voix de ses copains de FOX News, en particulier Sean Hannity et Jesse Watters, accusent, en grande partie à tort, la vice-présidente de «mensonges» sur les positions de l’ex-Président et de volte-faces opportunistes sur certains dossiers économiques. D’autre part, les Démocrates et leurs amis de MSNBC et (moins flagrants) de CNN, se lancent dans une campagne de «guilt by association» en répertoriant les personnages douteux qui gravitent dans l’entourage de Trump et en assimilant son programme au désolant et réactionnaire «Project 2025».

Dans un cas comme dans l’autre, il y a un grain  de vérité dans ces attaques. D’une part, même si Trump fait l’impossible pour se distancer des positions du Project 2025 et d’affirmations racistes et sexistes anciennes ou récentes de son colistier JD Vance, il fait peu de doute que ses proches ont effectivement contribué activement, avec son accord au moins implicite, aux travaux du manifeste d’extrême-droite. Il devait aussi connaître les opinions de Vance avant de le choisir comme partenaire – ou alors il a fait preuve d’une ignorance coupable. Quant à son  entourage, «the  Donald» a toujours été attiré par les théories conspirationnistes et leurs promoteurs… mais il  ne s’est pas gêné pour les répudier dès qu’il voyait que cela ne servait pas ses intérêts. Ce qu’il fera sans doute encore cette fois-ci.

De son côté, Harris a effectivement affiché par le passé des opinions nettement à gauche de la majorité de son parti, mais d’une part ses actions comme procureure ont toujours été dans la droite ligne du «law and order» à l’Américaine, à tel point que l’aile gauche démocrate gardait ses distances avec elle. Par ailleurs, à partir du moment où elle a été choisie comme vice-présidente par Joe Biden, elle a dû faire la part des choses entre ses positions de principe et un nécessaire réalisme social et électoral. Les Trumpistes sont d’ailleurs mal placés pour lui reprocher des changements d’avis compréhensibles et généralement raisonnables, alors que leur propre candidat en a fait de plus nombreux et souvent de plus douteux – au premier chef celui de se transformer de Démocrate en Républicain par pur opportunisme.

Cela dit, il est intéressant de rappeler que la «campagne raccourcie» pour la Maison Blanche est le double ou le triple de la longueur des démarches comparables dans la grande majorité des autres États «démocratiques»… ce qui s’explique en partie par la taille du pays, bien sûr, mais encore plus par le très bizarre régime électoral figé dans le béton d’une Constitution dont les principes sont sans doute admirables, mais dont les mécanismes sont à la fois désuets et d’une complexité byzantine.

08 août 2024

MYODB contre MAGA, coup gagnant?

Le choix apparemment risqué par Kamala Harris d’un colistier peu connu, gouverneur d’un État déjà acquis à son camp, pourrait s’avérer un vrai coup de génie. Il ne confirme pas seulement le ton joyeux et confiant en l’avenir de la campagne Démocrate («When We Fight, We Win», «We Are not Going Back») pour faire contraste avec l’aigreur agressive et la peur du changement qui dominent le discours adverse; il y ajoute une touche «monde ordinaire» propre à Tim Walz, facilement résumée en deux expressions: (a) «weird»: leurs rivaux sont non pas méchants ou dangereux, ils sont simplement «bizarres», un label ironique (suggérant l’insignifiance) contre lequel Trump et JD Vance n’ont pas de réponse et qui les touche bien plus efficacement que les sombres accusations de l’ère Biden; (b) «Mind Your Own Damn Business!» (MYODB): le slogan apparemment spontané et intuitif, «Mêlez-vous de vos maudites affaires», qui attaque directement la prétention des Républicains et de MAGA d’être les défenseurs des libertés individuelles contre les interventions d’État, alos qu’ils prônent l’interdiction de l’avortement, les restrictions au droit de vote, la censure des lectures dans les écoles... 

Jusqu’ici, les commentateurs ont considéré la remontée dans l’opinion publique du duo Harris-Walz comme une «lune de miel» éphémère. Il faut peut-être commencer à la voir plutôt comme le début d’un tournant décisif dans la course non seulement à la Présidence, mais au contrôle du Congrès, comparable à ce qui s’était passé dans la campagne victorieuse de Barack Obama («Yes We Can!») en 2008. Elle me semble traduire moins l’intérêt envers de nouveaux candidats qu’un changement plus fondamental d’attitude dans l’électorat qui a le potentiel de s’étendre au-delà des seuls partisans Démocrates. Et un tel retournement des mentalités peut rendre moins pertinents les thèmes négatifs majeurs sur lesquels compte le camp Trump: immigration, inflation, insécurité…

29 avril 2024

D’un scandale à l’autre

 Le 23 mai 1974, Azur et moi sommes en vacances (bien méritées) au Castel Mata, près de Barcelone, où elle est venue me rejoindre après l’élection du Président français Giscard d’Estaing, que j’avais suivie pour La Presse depuis Dijon. Un chasseur de l’hôtel arrive à la course: «Señor Léclerque, vous avez un appel du Sr Salurco du Canada!» Je ne connais pas de Salurco, mais bon! il y a peut-être urgence. Je prends l’appel à la réception: «Yves, c’est Saint-Laurent Claude («Salurco» étant l’interprétation phonétique de son nom à la catalane). Il faut que tu sois à Washington lundi sans faute, c’est le début de l’enquête sur le Watergate.» – «Oui, mais…» – «Pas question, c’est l’affaire du siècle, tu peux pas manquer ça!» Le directeur-adjoint de la rédaction et futur patron de RDI n’est pas renommé pour faire dans la dentelle (la rumeur veut qu’il soit aussi proprio d’un cabaret de danseuses à gogo!), mais cette fois il a raison. 

L’affectation spectaculaire et plutôt flatteuse est le résultat d’un pari de taverne fait un an et demi plus tôt avec Jean Sisto, notre éditeur-chef. Lui prétendait que l’alors récent scandale visant Richard Nixon allait tourner en eau de boudin, moi qu’il aurait des répercussions de niveau mondial. «Leclerc, je suis sûr que tu es plein de M… Si tu gagnes, tu iras couvrir ça en direct sur place; sinon, tu vas traduire des dépêches de l’AP pendant six mois.  OK?» À moins de perdre la face devant les collègues attablés à notre cantine du Terrapin, je n’avais pas le choix de refuser le défi – et c’est moi qui ai eu raison en fin de compte!

Il nous faut subir un interminable bus de nuit Barcelone-Paris (pas de place sur les avions et les trains exigent trois changements et plus de 24 heures), je dépose ma compagne samedi matin du côté de Belleville pour finir ses vacances chez sa grande copine Maryse, je rentre à Montréal par Air France refaire ma valise et débarque dans un Holiday Inn près du Capitole tard dimanche soir. Lundi le 27 mai, encore étourdi de voyage et de décalage horaire, je réserve un bureau – voisin de mon copain Lucien Millette de Radio-Canada – au Centre de presse international et fais la tournée des demandes d’accréditation comme correspondant itinérant: Capitole, Cour suprême et District Court de D.C., Maison Blanche, Services de presse… Partout, on me dit: «Bon, mais faut qu’on fasse une vérification, ça va prendre 3-4 semaines!» Aoutche!

Jeudi matin le 30, le téléphone de ma chambre sonne à 9 heures à peine: « Mr. Lecleurk this is the Secret Service, we have your Press Pass for Congress, the one for the White House will be ready tomorrow. Call the others to get their date, probably next monday…» Le miracle, quoi. Qui me sera expliqué en catimini par un agent de service le lendemain quand je passerai à l’Executive Office prendre mes laissez-passer: en faisant enquête sur moi à Ottawa et Québec, ils sont tombés sur une lettre que j’aurais adressée à Trudeau et Bourassa pendant les Évènements d’Octobre 70 pour appuyer l’action des Gouvernements contre les méchants terroristes du FLQ! La démonstration irréfutable que j’étais «un bon gars», quoi. Moi? Je me retiens tout juste de dire «Jamais de la vie!» et ne réponds que par un sourire hébété – j’apprendrai plus tard par un des fils du ministre Robert Lapalme que la fameuse preuve était une grossière imitation de mon écriture, bourrée d’anglicismes, visiblement un faux fabriqué par un quelconque fédéraliste, mais suffisant pour rassurer les Yankees. Décidément, le Président des USA est bien protégé contre les attentats…

Pendant un mois, je cours à gauche et à droite pour tenter de suivre les multiples péripéties de l’enquête, adaptant mon anglais un peu rouillé au «drawl» typique du Sud américain et me faisant quelques contacts, notamment des collègues compatissants du NY Times et du Boston Globe et un des complices mineurs (et repentis) de Nixon dans l’affaire, qui loge à mon étage du Holiday Inn et qui me fournit de temps à autre des détails inédits. Comme je suis un des premiers reporters étrangers (et francophones) venus exprès pour le Watergate et que tout dans la capitale est nouveau pour moi, mes articles ont une réception plutôt flatteuse, même en-dehors de Montréal: des journaux régionaux français et un quotidien belge les reprennent à l’occasion! Dans mes temps libres, je fréquente le Press Club et, par pure chance, un bar de la 18e rue qui est le repaire des membres juniors de la représentation diplomatique européenne. Je m’y lie d’amitié avec un attaché espagnol très peu franquiste (mais qui le cache évidemment), ce qui s’avérera un coup de chance inouï un an plus tard: c’est lui qui me relancera à Montréal pour me convaincre d’aller en reportage à Madrid au moment même de la crise cardiaque éventuellement fatale du Caudillo. Mais ceci, comme dit Kipling, est une autre histoire.

Toujours est-il qu’une série d’appels d’Azur, revenue tout esseulée de Paris, m’incite à profiter du congé du Fourth of July pour rentrer à Montréal… d’où je repartirai le dimanche suivant avec non seulement ma compagne, mais nos deux chats noirs Angkor et Croque-mort, pour lesquels Marie-José avait déjà obtenu du vétérinaire les permis de voyage exigés aux USA. Nous nous installons avec eux dans une confortable suite du Fairfax Hotel, angle Mass Avenue et Dupont Circle, où nous vivrons jusqu’à la fin novembre. Le temps que nos minous futés trouvent le tour d’éventrer discrètement mais férocement à coups de griffes le dessous du matelas de notre lit, sans que le personnel de l’hôtel (qui les avait pris en amitié) les dénonce! Azur, pour sa part, parviendra à passer près de cinq mois à Washington sans apprendre un mot d’anglais, se faisant comme par magie des amis bilingues et polyglottes, notamment un consul portugais, un ex-ambassadeur américain au Congo et surtout un charmant général de l’aviation Noir et francophile qui nous amènera visiter de fond en comble le Pentagone! Par contre, notre statut de couple «multiracial» nous causera des problèmes des deux côtés de la barrière, dans ce qui demeure à bien des égards une ville du Sud profond.

Au troisième matin de notre séjour, j’ai un autre coup de chance: dégustant seul mes oeufs Benedict au (très bon) resto Sea Witch du rez-de-chaussée de l’hôtel, je remarque à la table voisine un élégant monsieur grisonnant qui consulte avec une passion visible les manchettes du Post et du Times sur le Watergate. «Tiens, moi aussi ça me passionne», dis-je pour ouvrir la conversation.  – «Ah oui? À quel titre?» – Je suis journaliste de Montréal, et je suis ici spécialement pour ça.» – »Hé bien moi aussi je suis là pour ça. Je m’appelle James St. Clair et je suis depuis peu le procureur de la défense du Président…» J’essaie de lui tirer un peu les vers du nez, bien sûr, mais il éclate de rire: «Mon garçon, je suis un vieux renard et vous savez bien que je ne puis rien révéler de confidentiel. Mais comme nous sommes voisins d’hôtel, j’ai une petite idée qui pourrait nous être utile à tous deux. Vous, vous avez l’oreille de vos confrères surtout étrangers et vous pouvez savoir ce qu’ils pensent vraiment de la façon dont les choses se déroulent. Et ça, ça m’intéresse... Moi, je sais mieux que personne ce qui va se passer quand et où dans les multiples investigations et comparutions qui ont lieu, en politique et dans les tribunaux. Je vous propose que nous échangions une fois ou deux par semaine sur ces deux thèmes… par exemple ici au breakfast?» À la suite de quoi, j’ai plusieurs fois pendant les six semaines suivantes l’occasion de me pointer parfois seul, le plus souvent avant mes confrères à des endroits imprévus mais prometteurs et à dénicher des entrevues avec des personnages clés!

Le matin du 9 août 1974, Azur me dit: «Tiens, aujourd’hui je vais aller faire un tour à la Maison Blanche, ça fait un bout de temps que j’en ai envie.» – «Pourquoi aujourd’hui?» – «Il y a une visite avec un guide bilingue… mais surtout je veux aider Nixon à faire ses valises!» – «Ben voyons! Y’a de la brume dans ta boule de cristal.» Depuis une semaine au moins, il est de plus en plus clair que le Président assiégé va devoir partir de son propre gré pour éviter qu’on le destitue, et pourtant personne ne croit que c’est imminent. Mais l’intuition féminine… ou martiniquaise? Toujours est-il qu’elle va effectivement parcourir la résidence présidentielle en fin de matinée – sans cependant voir ni son occupant ni ses bagages autrement que de loin –, et qu’à la surprise universelle, le soir même celui-ci annonce à la télévision qu’il démissionne «pour le bien du pays»!

Nous passerons encore trois mois au Fairfax Hotel, pour suivre au jour le jour les diverses tentatives pour faire comparaître et pénaliser le chef d’État déchu réfugié en Californie, la transition relativement rapidement et la prise de pouvoir par son vice-président le pas très brillant Gerald Ford, qui va finir par le gracier pour lui éviter la honte d’une condamnation formelle… Et c’est La Presse qui devra payer les dommages causés par nos deux chats bien griffus à l’ameublement de l’hôtel! 

07 mars 2024

Une campagne américaine peu ragoûtante

Je ne puis m’empêcher de suivre de près les bizarres vire-voltes de la politique chez nos voisins du sud… même si elles ont souvent le don de me frustrer. C’est le cas des primaires du «Super Tuesday» de cette semaine et de leurs diverses retombées. 

On savait que le Démocrate Joe Biden, sans rivaux directs dans son parti puisque Président sortant, allait vivre un quasi-couronnement. On pouvait prévoir la même chose pour son pendant Républicain Donald Trump, malgré le baroud d’honneur de la pauvre Nikki Haley. Loin de contredire ces pronostics, la soirée de mardi n’a fait que les amplifier, mettant en évidence bien plus de négatif que de positif. Essayons de faire la part des choses et d’imaginer les suites vraisemblables.

En premier lieu, le «Super Tuesday» est un affrontement concocté sur des lignes partisanes  et promotionnelles bien plus proches de la joute sportive teintée de commercialisme que de l’exercice démocratique. La multitude des scrutins simultanés fait que les médias, à leur corps défendant, ne peuvent faire autrement que de sautiller de l’un à l’autre en cherchant le spectaculaire ou le scandaleux, sans la moindre mesure de perspective ni profondeur d’analyse. Ils ne peuvent nous offrir, du moins dans l’immédiat, qu’une mosaïque fortement influencée par le «spin» des deux partis, incapables qu’ils sont d’endiguer le flot de données disparates pour un moment de réflexion sur la signification et les conséquences des résultats partiels dont ils nous inondent. Sans oublier l’obligation d’interrompre aux pires moments la diffusion des nouvelles pour insérer, dans un flot déjà indigeste, des messages publicitaires vitaux pour leur propre survie. La chose m’était d’autant plus évidente que je sautillais moi-même entre trois réseaux câblés concurrents (MSNBC à gauche, CNN plus au centre et FOX News loin à droite) et deux ou trois chaînes généralistes (PBS, CBS, ABC).


Deuxièmement, la formule même des primaires expose les pires lacunes du modèle démocratique représentatif, de trois façons:

A) Elle met l’accent non sur le pouvoir et la responsabilité des citoyens mais sur un concours de popularité dont la focalisation purement élitiste se concentre sur des candidats-vedettes – sans restrictions ni préoccupations pour leur compétence et leur aptitude à exercer la charge qu’ils convoitent. Il n’y a aucun rapport entre les succès sportifs d’un Steve Garvey et l’expérience au Congrès d’un Adam Schiff… et pourtant c’est sur cette base que se déroulait leur affrontement en Californie – qui a donné une quasi-égalité.

B) Elle balaie sous le tapis les questions mêmes que l’exercice démocratique se doit de résoudre, chaque candidat étant forcé de défendre non pas ses convictions sur ces questions, mais les idées dont il croit qu’elles peuvent influencer en sa faveur des votants souvent tenus dans l’ignorance des véritables enjeux. Le sain affrontement des opinions informées est transformé en guerre de slogans vides de sens, parfois même pernicieux.

C) Elle accorde sur le choix des candidats ultimes à l’élection un pouvoir disproportionné à une minorité de partisans fanatiques, souvent agressifs et manipulés par des meneurs d’opinion qui se fichent totalement du bien commun ou n’en ont qu’une vision déformée (à gauche comme à droite, hélas). Lire à cet effet la critique incisive de ce genre d’exercice dans le mal titré mais fort éclairant «Pour en finir avec la démocratie participative» (Textuel, France, 2024).


Troisièmement, le cumul prématuré de multiples scrutins partiels crée une échéance artificielle nuisible à ce qui serait un des rares avantages de la formule des primaires à l’Américaine: l’évolution graduelle de l’opinion publique, grâce à un chapelet d’évènements répartis sur plusieurs mois et dans diverses régions du pays, vers une meilleure compréhension de l’actualité, des enjeux et des particularités locales qui influencent le cours du processus politique.


Passons à l’effet du «Super Tuesday» sur les candidats majeurs. La résultante principale est  la certitude d’un match-retour entre deux vieux (dans tous les sens du terme) adversaires qui se détestent… et dont on peut arguer qu’ils sont les plus déplorables têtes de file possibles pour leurs partis respectifs –pour des raisons similaires et contradictoires.  Et Trump et Biden sont carrément trop vieux pour reprendre ou conserver le gouvernail d’un État hyper-puissant qui, malgré une certaine lassitude et désaffection, continue d'exercer une influence parfois inquiétante sur le sort de la planète entière. 

A) Trop vieux par l’âge – je puis en témoigner sans être accusé de calomnie ou de préjugé, étant leur ainé à tous deux. Biden est visiblement en manque d’énergie et de mobilité, Trump agité par une sorte de frénésie nerveuse qu’il tente de faire passer pour une seconde jeunesse. Le premier a d’évidentes lacunes de mémoire et de concentration, le second des failles de logique et de perception de la réalité qui sont incompatibles avec la direction d’un pays surtout de grande taille. Au mieux, chacun pourrait jouer le rôle d’un conseiller expérimenté auprès d’un leader plus jeune, plus dynamique et plus cohérent.

B) Trop vieux par la santé. Rien ne dit qu’aucun des deux sera à même de terminer un épuisant mandat de quatre ans, soit pour cause de décès, soit simplement par incapacité physique d’assumer la charge jusqu’à la fin. Le moins âgé, Trump, est de loin le meilleur candidat pour un infarctus ou une crise cardiaque fatale. L’idée même d’élire un Président en sachant qu'il devra tôt ou tard céder la place à un(e) vice-président(e) non élu(e) est sérieusement anti-démocratique.

C) Trop vieux par l’expérience et par la vision. Tous deux ont passé le plus clair de leur vie active dans un siècle différent politiquement, socialement et techniquement. L’expérience pourtant réelle dont ils peuvent se targuer ne serait pertinente au gouvernement que passée au filtre critique d’un esprit plus jeune et plus conscient des réalités du 21e siècle. Ici encore, je puis en témoigner personnellement: ma vision des choses n’est valide qu’une fois confrontée à celle de trois neveux qui ont entre 30 et 40 ans de moins que moi… et j’en suis parfaitement conscient, comme ils le sont sans doute.


(la suite à venir)

17 janvier 2024

Un «Cygne noir» perturbant la politique américaine?

 Une pandémie globale. Une émeute au Capitole. Une star de la télé-réalité à la Maison Blanche. Ces dernières années, on a vu l'impensable devenir réel. On pensait qu'on avait une bonne compréhension de l’avenir, en politique et au-delà, puis quelque chose de gigantesque et d’imprévu a changé la donne. Donc, il faut peut-être déployer un peu plus d'imagination avant de supposer qu’on sait ce qui va se passer en 2024. Il semble certainement que nous nous dirigeons vers un match revanche de Donald Trump contre Joe Biden et une élection déplorable. Mais l'histoire récente nous apprend que quelque chose d'inattendu pourrait être au tournant de la rue. Le magazine Politico a demandé à un éventail de futuristes et de technologues, d'historiens, de politologues, d'analystes et d'autres prognosticateurs avertis: quel pourrait être le «cygne noir» événementiel qui perturbe la campagne de 2024?

Ian Bremmer, président-fondateur de Eurasia Group et de Gzero Media: une élection perturbée jugée inéquitable, dans la foulée de l’insurrection du 6/1/2021.

Mathew Burrows, du Stimson Center: un conflit ouvert avec la Chine, suite à l'élection spectaculaire d’un président nationaliste à Taiwan et à une déclaration d’indépendance.

Julia Azari, professeure de science politique à l'Université Marquette: une manifestation violente faisant des morts au cours d’une assemblée publique de Donald Trump.

Alec Ross, auteur et cadre du Secrétariat d'État sous Obama: un ouragan spectaculairement destructeur qui se déchaîne dans le pays peu de temps avant l'élection.

Avi Loeb, chef du projet Galileo, ex-président du département d'astronomie de Harvard: la découverte ou révélation d’un objet technologique provenant de l'espace interstellaire.

Charlie Sykes, rédacteur en chef et hôte du podcast Balwark: un virus numérique mondial paralysant les satellites et le système bancaire, vaporisant des milliards de dollars.

Bill McKibben, environnementaliste et auteur: un sursaut du réchauffement climatique causant incendies, inondations, tempêtes, sécheresses, vagues de chaleur meurtrière.

Bill Scher, journaliste à Politico, au Washington Monthly et à «The DMZ»: un coup d’État mettant fin au régime de Poutine et affectant les équations politiques à travers le monde.

Robert L. Tsai, professeur de droit à l'Université de Boston: une décision impopulaire de la Cour suprême relançant violemment le débat sur le droit à l’avortement.

Jeff Greenfield, analyste et auteur de télévision: Maladie, blessure grave, attentat à la vie d’un des deux candidats qui auront un âge combiné de 160 ans le jour du scrutin.

Joshua Zeitz, écrivain contribuant au magazine Politico: le désordre mondial croissant (Ukraine, Moyen-Orient) provoquant un conflit armé aux répercussions mondiales.

Reynaldo Anderson, professeur d'études afro-américaines à l'Université Temple: L’ordre mondial perturbé par l’Afrique accédant au statut de pouvoir politique international.

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Pour ceux qui veulent en savoir plus, voir le site de Politico à: < https://www.politico.com/news/magazine/2024/01/05/unpredictable-events-2024-election-turmoil-experts-00133873>

14 mai 2021

Le Monde sous Biden...

C'est clair que le monde où Joe Biden est à la Maison Blanche est plus prévisible que celui de l'ère Trump. Mais plus paisible et plus équitable? Pas sûr. Quelques notes en vrac sur les dernières semaines:

a. La «lune de miel» présidentielle est bien terminée. Les médias grand public, libéraux ou centristes (NY Times, LA Times, Boston Globe, CNN, MSNBC...) ont commencé à chercher au nouveau Président des poux dans la tête – et à en trouver (frontière mexicaine et immigration, salaire minimum, définition des infrastructures...). Bien plus, en passant, que ce que ceux de droite (Fox News, WSJ etc.) ne l'avaient fait pour Trump pendant une grande partie de son mandat; ce qui contredit au moins partiellement l'accusation souvent entendue de parti-pris systématique de la part du «mainstream».

b. À l'intérieur, Biden se montre étonnamment prêt à écouter ceux qui ne pensent pas comme lui, fussent-ils de gauche. Et il ne manque pas d'audace dans ses tentatives de solution aux problèmes, mais sa vision d'ensemble reste marquée par son passé et sa génération.

c. En particulier, Biden est en train de démontrer de façon spectaculaire à quel point des décisions intelligentes et des actions rapides et déterminées pouvaient infléchir le cours désastreux de la pandémie en cours. On peut espérer que d'autres pays en tireront la leçon.

d. En revanche, sa fixation sur le plein emploi est typique d'une mentalité de l'Ère industrielle datant du 19e et 20 siècles, ignorant l'Ère de l'information du 21e. On ne peut que regretter l'absence d'une stratégie innovante combinant Revenu universel garanti et recherche d'une productivité accrue, peu importe son effet sur le niveau d'emploi, mais tenant compte des ajustements sociétaux que cela implique.

e. À l'extérieur, ses politiques sont plus claires et plus constantes que celles de son prédécesseur, mais elles demeurent dans le cadre étroit des stratégies classiques de Washington pour exercer une influence dominante sur ses alliés et nuire à ses adversaires. On n'a notamment aucun indice d'un virage plus pacifiste. Il faudra attendre un Président d'une autre génération (et encore!) pour que se produisent dans ce domaine des changements significatifs, mieux accordés à l'évolution géopolitique récente.

f. Le caractère exemplaire (à tort ou à raison) et quasi-messianique de la démocratie américaine sur le reste du monde a été gravement compromis, alors que son image de volontarisme hégémonique est intacte. Il n'est pas clair que l'action internationale de Biden est à même de corriger la situation, surtout qu'il n'y a plus le même consensus massif dans la classe politique sur l'évangélisme du pays à cet égard. Au contraire, l'exemple des États-Unis sert plutôt désormais de justification pour les excès autocratiques de bon nombre d'autres chefs d'État et gouvernements.

10 mars 2021

Un Biden surprenant.

 Cela fait plus penser aux débuts d'Harry Truman qu'à ceux de Donald Trump ou même de Barack Obama. J'avoue que les premières semaines de Biden me surprennent. Loin d'être coincé dans son tempérament de modéré à tout prix, je pense qu'il a vraiment pris conscience de la gravité et du caractère inédit de la crise que vivent son pays et le monde. 

Clairement bien entouré, il fait preuve d'un triple talent qui n'était pas évident au départ: la capacité d'écouter des gens qui ne pensent pas forcément comme lui (je serais curieux de savoir quel rôle sa VP Kamala Harris joue là-dedans?), la volonté de prendre des mesures osées, risquées même à la mesure de la situation, mais en même temps ce «sens du possible» indispensable à tout politicien efficace, dicté à la fois par sa personnalité, par les drames passés de sa vie privée et par son expérience de vieux briscard du gouvernement. 

En revanche, j'ai toujours peur d'un retournement de situation causé soit par son désir de plaire à tout le monde, soit par sa santé physique (et peut-être mentale) fragile. Je me demande entre autres comment il va réagir aux compromis «centristes» que son parti voudra sans doute exiger de lui (à tort, à mon avis) en prévision des élections de mi-mandat l'an prochain. 

Enfin.... «Pourvou qué ça doure!» comme disait si bien Laetitia Buonaparte à son fiston...

11 février 2021

Une Journée éclairante

Je ne m'attendais pas à apprendre beaucoup de la seconde journée du procès de destitution de Trump devant le Sénat américain. J'avais bien tort. Il est difficile de ne pas être impressionné par la qualité du travail que les procureurs nommés par la Chambre ont effectué dans la construction et la présentation de leur acte d'accusation.

  1. Après une première heure un peu dubitative, j'ai soudain compris l'apparente digression des accusateurs vers des évènements lointains dans le temps et apparemment peu reliés à l'émeute du 6 janvier. Ils construisaient patiemment et de façon frappante l'argument que l'influence du Président Trump sur les évènements était infiniment plus profonde et vaste que l'effet de son seul discours devant les manifestants avant l'émeute. Sa constante tolérance d'actions violentes de la part de ses partisans, en particulier d'une extrême-droit raciste qu'il refusait obstinément de condamner, devenait ainsi d'une pertinence immédiate dans le procès.
  2. Plus particulièrement, le déroulement de l'acte d'accusation liait directement et solidement les mensonges répétés de Trump sur la validité de l'élection à la colère «patriotique» qui inspirait les émeutiers à l'assaut du Capitole. Chacune des actions du Président et de son entourage (incluant la majorité des Sénateurs de son parti) pour prétendre qu'il s'était fait «voler l'élection» ne pouvait servir qu'à alimenter la rage et la volonté de violence des plus acharnés de ses supporteurs.
  3. Ce n'est qu'une fois cette double démonstration réalisée (en grande partie en utilisant des vidéos, des images et des textes provenant de Trump lui-même et de son entourgae immédiat) que les accusateurs ont établi un lien entre elles et le contenu des discours enflammés qui ont provoqué directement l'assaut contre le Capitole. Ils ont «relié les points entre eux» de multiples séquences éparses dans le temps et l'espace pour en tirer une image d'ensemble captivante, cohérente et convaincante.
  4. Quand nous regardions en direct le déroulement des évènements à la télé il y a un mois, le danger direct que l'émeute faisait courir aux élus du peuple n'était pas évident. On voyait cette action surtout comme un geste symbolique, une sorte de «prise de la Bastille» version Yankee. Les vidéos internes diffusées hier illustrent au contraire une fuite éperdue des représentants et sénateurs, escortés par des gardes et des policiers, pour échapper à une foule brandissant madriers, battes de baseball, barres de fer et même armes à feu. Un des procureurs a enfoncé le clou en s'adressant directement aux Sénateurs qui servent de jury au procès: «VOUS étiez directement visés par cette violence attisée par VOTRE Président!»
  5. Cet élément de la preuve résoud en partie une autre énigme qui se posait depuis plus d'un mois: pourquoi y avait-il si peu de policiers et de gardes pour empêcher l'invasion du Capitole? Messages radio et vidéos apportent une réponse claire: face à la taille de la foule et à l'absence totale de secours de l'extérieur, les policiers ont jugé urgent d'envoyer une bonne partie des agents de l'ordre débordés à l'intérieur pour escorter les élus et leurs assistants et employés vers des locaux sécurisés à l'abri de la violence des manifestants.
  6. Le reste de la réponse se trouvait dans la démonstration suivante, celle de l'inaction du Président Trump pendant l'insurrection. Alors qu'il était, officiellement et en pratique, l'autorité de loin la plus appropriée pour réclamer et obtenir la fin de la violence, il s'en est abstenu, très probablement exprès, refusant même d'ordonner l'entrée en action des forces armées stationnées dans les États voisins et prêtes à intervenir. Et cela, après avoir sciemment lancé ses partisans enragés aux trousses de son propre vice-président qu'il qualifiait de «traître» au moment même où celui-ci cherchait à se mettre à l'abri avec sa famille. Au moins un témoignage d'un partisan du Chef d'État affirme que celui-ci «se réjouissait» en admirant à la télé le chaos régnant au Capitole.
  7. Ce dernier élément ajoute à l'accusation un argument de poids qui plaide en faveur de la procédure de destitution plutôt que de faire confiance à la justice criminelle. Les États-Unis n'ont pas comme la France et d'autres pays le principe absolu de «non-assistance à personne en danger», si bien que la passivité du Président face à la violence ne pourrait probablement pas être punie par la justice ordinaire. La meilleure voie pour la sanctionner est de la considérer comme un crime politique, en tant qu'un manque à son serment de «défendre la Constitution», qui implique évidemment l'obligation de défendre les élus démocratiques du peuple, au premier rang desquels le vice-président des États-Unis, aussi bien que les Sénateurs et Représentants.  
  8. Un volet du dossier qui n'est pas inclus explicitement dans l'accusation, mais que la preuve a mis en lumière est la douteuse qualification des Sénateurs comme jurés: ceux-là même qui doivent décider de la responsabilité du Président sont en même temps les victimes de ses actions et inactions... et près de la moitié d'entre eux, membres de son parti politique, peuvent à bon droit être considérés comme complices des mensonges et tentatives de subversion du processus électoral qui ont joué un rôle clef dans la suite d'évènements menant à l'invasion du Capitole par une foule rageuse et incontrôlée le 6 janvier dernier, provoquant la tenue de ce procès de destitution où ils auront à juger de sa culpabilité.

Il y aurait sans doute d'autres leçons à tirer de cette journée, mais celles-ci sont les premières qui m'ont frappé sur le moment. Personnellement, j'y ajoute le plaisir et la fascination que j'ai trouvés à voir le tout se dérouler comme un film de suspense bien monté plutôt qu'une aride démonstration juridique.

08 janvier 2021

Liberté, sécurité, responsabilité, progrès

 Trois éléments ressortent du débat américain au lendemain de l'invasion du Capitole par les partisans de DonaldTrump.

Le premier est qu'il remet en évidence la pertinence du conflit entre liberté individuelle et sécurité collective («la Muraille et le garde-fou»). D'une part, le professeur Alan Dershowitz et des Sénateurs Républicains défendent la thèse que la liberté d'expression à l'Américaine permet même des mensonges conscients et évidents, peu importent les conséquences, alors que le Procureur général Bill Barr, quelques Républicains et la plupart des Démocrates dénoncent le danger d'une interprétation aussi extrême pour le salut de l'État et du peuple et se rapprochent de la conception française incarnée par «Liberté, Égalité, Fraternité»: ma liberté a des limites, qui sont le respect de la tienne et une exigence de solidarité.

Le deuxième est qu'une mesure visant à condamner immédiatement Donald Trump et à lui retirer au moins symboliquement le pouvoir (par l'impeachment ou le 25e Amendement) n'a pas seulement pour but de l'empêcher de se livrer à de nouveaux excès, mais aussi de servir d'exemple à ses successeurs éventuels. Elle vise notamment à mettre un frein à sa tentative pour accroître exagérément les pouvoirs de la Présidence face au Congrès et à la Justice et donc pour modifier l'équilibre entre les pouvoirs qui est au coeur de la Constitution.


Le troisième est le degré auquel le conservatisme américain se fige dans une position opposée à tout progrès social ou politique et à toute adaptation de la doctrine économique capitaliste aux réalités nouvelles du 21e siècle, notamment la mutation technologique et la crise écologique. La seule étiquette de «progressiste» est désormais une insulte, assimilée à celles de «socialiste» et de »communiste» dans l'esprit non seulement de l'importante minorité réactionnaire, mais même d'une bonne partie des centristes, au risque de devenir majoritaire dans l'opinion publique. Ce qui augure mal de la capacité de la société américaine à maintenir un esprit ouvert à des changements pourtant nécessaires mais perçus comme «radicaux».

12 décembre 2020

Un tournant prometteur... mais inquiétant!

 Les deux manchettes quasi-simultanées d'hier provenant de Washington marquent sûrement un tournant positif dans l'évolution de la situation aux États-Unis, mais... La décision catégorique et un peu surprenante de la Cour suprême de traiter par le mépris la tentative texane d'invalider l'élection de Joe Biden met pratiquement fin à tout risque que Donald Trump parvienne à s'accrocher au pouvoir avec l'appui des tribunaux et de ses appuis minoritaires; c'est d'autant plus vrai que Trump avait bien réussi à «paqueter» à son avantage la majorité des juges, qui se sont tout de même prononcés unanimement contre lui. Deuxièmement, le début imminent de la vaccination d'abord des plus-à-risque puis de la population en général est une étape majeure dans la lutte à la pandémie; il fait miroiter la promesse d'un retour partiel mais bienvenu à la normalité. Cependant, dans les deux cas, il faut constater la présence d'un revers de la médaille qui n'augure pas grand chose de bon pour l'avenir. 

  1. Il est clair que les oppositions à la victoire du «grand-papa» Biden sont loin d'être dissipées. Les Démocrates ont vu fondre leur majorité à la Chambre, et peuvent au mieux espérer une fragile égalité qui les favorise au Sénat. Étant donné les profondes divisions entre «libéraux» et «modérés» dans leurs rangs, Joe Biden devra manoeuvrer longuement et savamment pour faire adopter au Congrès les moindres mesures un peu progressistes – dont certaines sont indispensables et urgentes. Et la minorité Républicaine, notamment en appuyant ouvertement la fantaisiste tentative texane d'inverser le résultat du scrutin, a signalé à quel point elle entend saboter tous ses efforts, même ceux avec lesquels elle serait naturellement en harmonie (après tout, le nouveau Président est aussi centriste qu'une bonne partie des élus de l'opposition!). À cela s'ajoute le facteur de l'âge et de la santé, donc de l'énergie d'un homme de 78 ans dont la performance assez médiocre en campagne a quand même soulevé des questions justifiées. Il devra aussi faire face aux nombreuses rumeurs et accusations, avec ou sans fondement, que ses rivaux déçus font flotter à son sujet et à celui de ses proches et qui ne peuvent que semer le doute dans l'esprit de certains de ses partisans les moins convaincus. Au total, cela signifie que l'habituelle «lune de miel» dont jouissent initialement les nouveaux élus (même Donald Trump, Barack Obama et George W. Bush en avaient bénéficié), si elle se produit, sera courte et entachée d'épisodes acrimonieux. On se demande en particulier comment le Congrès, dont c'est la responsablité directe, va parvenir à adopter dans des délais utiles et à un niveau efficace les coûteuses mesures de financement public qui sont nécessaires à une vraie relance économique et à une relative reprise de l'emploi et de la consommation, qui sont aussi les seules prémisses de réponse à long terme à la violence urbaine et à l'insécurité sociale sur fond de racisme larvé qui ont assombri les derniers 18 mois. 
  2. Dès le départ, plus du tiers des citoyens américains sont réfractaires à l'idée de se faire vacciner, eux et leurs familles. Si l'on tient compte du fait que la campagne ne couvrira probablement pas les immigrants illégaux (qui représentent 3 à 5% de la population), cela veut dire que les nécessaires 2/3 requis pour assurer une «immunité de masse» risquent fort d'être inatteignables, et donc que la pandémie, quoique réduite en virulence, va se poursuivre bien au-delà de la prochaine année, au moins aux États-Unis. De plus, une âpre polémique sur la validité des remèdes et des mesures de protection, marquée d'un côté par une bonne dose de mauvaise foi, de l'autre par des arguments d'autorité à saveur parfois méprisante, va sans doute se poursuivre dans la population et sur les réseaux sociaux, viciant le climat général et faisant obstacle à bon nombre d'initiatives utiles.

Dans les deux cas, les opposants au nouveau régime ne se rendent sans doute pas compte d'une triste probabilité: celle que leurs efforts de résistance inconditionnelle empirent presque certainement la situation et plongent plus profondément l'«empire américain» déjà ébranlé qui leur tient à coeur dans une double crise politique et économique. Le tout dans le seul espoir que cela permettra le retour au pouvoir... d'un parti dont les dirigeants ont dramatiquement démontré qu'ils n'ont ni la clairvoyance, ni l'ouverture d'esprit qui sera indispensable pour corriger la situation.

09 novembre 2020

Un après-Trump sans Donald?

La quasi-totalité des commentateurs, en particulier aux USA, supposent qu'à l'image des politiciens traditionnels, le futur ex-président américain va continuer à jouer un rôle important dans la politique et en particulier dans son parti actuel en tant que «faiseur de rois». Je soupçonne que la réalité sera bien différente.

En premier lieu, l'«attention span» de Donald Trump est notoirement restreint, à la fois dans le temps et dans la portée: il ne s'intéresse vraiment qu'à ce qui l'affecte directement, et encore seulement jusqu'à ce qu'un autre sujet pique son intérêt. J'ai de la difficulté à l'imaginer maneuvrant à long terme pour maintenir ou regagner une majorité au Congrès ou dans un Capitole d'état ou pour faire élire ou réélire tel ou tel sénateur ou représentant, une fois qu'il n'aura plus besoin de l'appui de ces gens pour poursuivre son propre agenda (principalement d'affaires).

Deuxièmement, Trump est loin d'être un idéologue à la pensée cohérente et structurée – il a passé toute sa vie à changer d'idée (et de parti) chaque fois que cela faisait son affaire. Absolument rien n'indique que cette attiude bien ancrée a été transformée par son expérience présidentielle. 


Troisièmement, combien de tmps lui faudra-t-il, une fois que les ténors républicains auront accepté la réalité de l'élection de Joe Biden, pour considérer cela comme une trahison massive à son égard et pour en vouloir autant au GOP qu'il en veut aujourd'hui aux démocrates? 


Enfin, entre la nécessité de reprendre ses complexes magouilles financières pour maintenir en vie son chancelant empire immobilier et médiatique et celle de faire face aux multiples menaces judiciaires que lui ont mérité ses magouilles passées, que lui restera-til comme temps et comme énergie pour revenir aider ses alliés politiques actuels dont il n'aura plus vraiment besoin?


Ce sont ces constats qui me font considérer bien plus probable l'éventualité d'un retrait à peu près total du président actuel de la scène politique, laissant orphelins ses «amis» républicains qui n'en croiront pas leurs yeux. Le seul doute qu'il me reste à cet égard est l'éventualité que, par dépit, il s'implique une dernière fois dans le jeu électoral en 2022, probablement pour «punir» sélectivement ceux des deux partis envers qui il aura gardé une tenace rancune. Mais l'idée qu'il remette ça comme candidat présidentiel en 2024 (à l'âge de 78 ans et après avoir perdu une fois) me paraît bien farfelue.

08 novembre 2020

Une «victoire» à prendre avec un grain de sel?

Pour mieux évaluer ce qui se passe aux États-Unis, il faut savoir que les élections américaines ne sont jamais une affaire de changement majeur d'orientation mais plutôt un choix entre deux équipes généralement similaires de «managers» de centre et de centre-droit, avec de légères différences de pensée et de sincérité.  C'était vrai pour Trump, c'est maintenant vrai pour Biden ... et c'était presque aussi vrai avant pour Barack Obama.  

Tant que le pays restera obsédé par le profit à tout prix, l'individualisme féroce, la vénération pour une Constitution vieille de 230 ans et un système bipartite oligarchique, il y aura peu d'ouverture pour de réels progrès politiques. Tel est le contexte de toute la discussion actuelle sur le résultat; les progressistes peuvent pousser un soupir de soulagement, ils n'ont pas de quoi pavoiser.  

Mais ce n'est pas une raison pour verser de l'huile sur le feu et attiser la méfiance et les troubles sociaux en répandant des rumeurs trompeuses sur l'honnêteté du scrutin ou en les accréditant - la tentation de certains gauchistes de pratiquer une "politique du pire" fonctionne rarement, elle ne l'a jamais fait dans une société aussi rigidement butée dans sa division que celle des États-Unis aujourd'hui.  De toute façon, la réélection de Trump n'aurait certainement pas amélioré les choses pour les peuples, que ce soit aux États-Unis ou dans le monde en général.

J'ajouterai que contrairement à ce qui se dit dans les médias, la «vague bleue» promise par Biden s'est bien produite: il a obtenu près de 10 millions de voix de plus que Hillary Clinton en 2016, soit environ 14% – c'est énorme. Ce que personne n'avait prévu, c'est que Trump a également réussi à galvaniser sa propre base à un niveau imprévu et inédit: la répudiation de ses attitudes et de ses actions n'a touché qu'une faible majorité de la population, répartie très inégalement sur le territoire. 

L'explication que j'y vois est que comme cela s'était produit au moment de la perte d'hégémonie de l'Angleterre avant et surtout après la 2e Guerre mondiale, une importante proportion des citoyens yankees se réfugient dans un repli passéiste et réactionnaire (parfaitement incarné par Donald Trump) plutôt que de faire face objectivement à une nouvelle réalité géopolitique désagréable. La pandémie de la Covid-19, suivant de près l'éclatement de la bulle Internet d'il y a vingt ans, la catastrophe financière des «subprimes» de 2008 et la prise de conscience de la crise écologique, ne  fait qu'accentuer un «déclin de l'Empire américain» que de plus en plus de peuples de la planète se sont mis à souhaiter plus ou moins consciemment, au grand dam des premiers concernés. La poussée constante de la Chine, le maintien tant bien que mal d'un bloc européen relativement riche et cohérent, le retour des ambitions russes et l'échec de l'Occident à éliminer la menace islamiste laissent peu de place au doute à ce sujet.

J'ajouterai un indice supplémentaire: Trump et ses acolytes ont réussi à susciter dans une partie de la population une peur panique d'une montée en force du «socialisme» dans le pays... alors qu'il n'y a en tout et pour tout que deux socialistes avoués sur 535 membres au Congrès: Bernie Sanders au Sénat et Alexandria Ocasio Cortez à la Chambre!