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05 avril 2025

Bulles de mémoire...

 «J'ai mis par un beau soir d'hiver Mon patin à l'envers. 
Gauche-droite, comme à la guerre, Oui mais en mieux car on est deux
Gauche-droite, frisson de glace, Fine surface des amoureux...»

Ou alors: 
«Mets ton chapeau de rêve et de conquête
Et prends le bras de ton pire ennemi,
Mais n'oublie pas de ranger dans ta tête
Et tes projets et ta boîte à outils...»

Qui se souvient de ces rengaines aux mélodies faciles mais chantantes qui faisaient d'Hervé Brousseau l'idole des adolescents romantiques du Québec des années cinquante? 

Ou encore mieux de ses yeux bleus étonnés quand, main dans la main avec une délicieuse Louise Marleau de 15 ans, il débarquait de sa soucoupe volante dans un des paysages inquiétants mais jamais fatals des planètes fantaisistes de notre toute première série télévisée (à Radio-Canada, voyons!) de science-fiction, «Opération mystère»?

Tout ça m'est revenu à l'esprit hier soir dans un des rares «temples de la mémoire» qui subsistent à Montréal (hors des salons funéraires, merdre!), l'étroit et surchauffé mais irremplaçable «P'tit Bar» de la rue Saint-Denis, voisin de l'Institut d'Hôtellerie. Où on a la rare chance de rencontrer parfois d'authentiques incarnations de notre jeunesse. 

Cette fois, c'était une frêle madame grisonnante assise au comptoir qui, entre deux chansons d'un auteur-compositeur sûr de lui mais un peu néophyte, m'a interpellé, sans doute inspirée par ma tête et ma barbe blanches: «Je m'appelle Francine, et vous? Hervé Brousseau, ça vous dit quelque chose? J'étais sa dernière compagne...»

C'était la troisième et dernière de trois belles et nostalgiques mais différentes «bulles de mémoire» qui ont rythmé ma semaine, la première où je sortais enfin de deux mois de convalescence après un remplacement de la hanche.


D'abord dimanche dernier, un efficace co-voitureur haïtien m'a pris à l'angle Sainte-Catherine et Berri et déposé à Québec sous le crachin du campus de l'Université Laval, où m'ont ramassé Jean et ma soeur Marie pour rejoindre la veillée funèbre en l'honneur de ma chère et merveilleuse cousine Hélène Legendre de Koninck. C'était une archéologue savante et raffinée, fouilleuse des tréfonds des pyramides d'Égypte et des temples d'Angkor au Cambodge et une talentueuse poétesse, mais surtout, sous l'apparence trompeuse d'une très jolie bourgeoise frêle et délicate, une aventurière exploratrice qui ignorait la peur et faisait toujours preuve d'une chaleur humaine et d'une bonne humeur terriblement infectueuses; sa santé énergique, son sourire éclatant et sa brillante intelligence ont été  tragiquement détruits petit à petit par l'Alzheimer. 


Nous avons retrouvé là d'autres membres de la famille, en tout premier lieu son mari Rodolphe, géographe réputé et remarquable professeur (dont le frère aîné Thomas, qui fut aussi mon professeur de philosophie, est soupçonné d'avoir dans son enfance servi de modèle à Saint-Exupéry pour son « Petit Prince»). Il nous a notamment rappelé un épisode caractéristique du tempérament d'Hélène: quand elle l'a retrouvé après avoir échappé de peine et de misère aux terreurs des Khmers Rouges de Pol Pot en 1977, au lieu d'exprimer un soulagement compréhensible, elle s'est exclamée en riant «Tu ne peux pas savoir comme j'ai vécu une expérience extraordinaire!». Il y avait aussi sa fille Sophie – qui nous a rappelé que son indomptable maman lui avait, plutôt que la couture ou le tricot, enseigné la plongée sous-marine autour des récifs des côtes de la Malaysie quand elle était gamine – et sa petite-fille, en perpétuel mouvement et portrait craché blond aux yeux bleu clair de sa grand-mère au même âge. 


Jeudi matin, c'était au tour de mon ami Claude Normand, veuf de l'irremplaçable Sonia del Rio, Abitibienne devenue star mondiale du flamenco décorée par le roi d'Espagne, de me prendre en charge pour m'emmener (encore sous la pluie) avec un vieux mais énergique monsieur que je n'ai pas tout de suite reconnu, vers le magique manoir, niché au bout d'un chemin tortueux et valloneux de l'Ésterel, où nous accueillent à l'occasion le peintre Jacques Léveillé et sa charmante Marylin. En cours de route, je me suis rendu compte que notre compagnon n'était autre qu'un personnage quasi mythique du Montréal de la Révolution tranquille, sous sa double personnalité de joallier imaginatif et audacieux et de journaliste sportif, défenseur passionné et précurseur d'une discipline mondiale mais alors inconnue en Amérique du nord, le football ou «soccer» comme on l'appelle ici. Georges Schwarz, qui va vers ses cent ans, a encore bon pied, bon oeil, le regard et l'esprit vifs. Quel plaisir de se retrouver pour échanger de précieux souvenirs d'une jeunesse plus que dorée, bourrée d'optimisme et d'espoirs, et d'une brochette d'amis aux talents éclatants et originaux, peintres et artisans, musiciens et chanteurs, dramaturges et poètes, acteurs et danseurs...

En particulier, l'excellent dîner qui nous attendait (avec un trio d'autres invités intéressants et volubiles) nous a offert l'occasion de rendre hommage à une autre récente disparue, l'écrivaine, poétesse, dramaturge et féministe parfois dérangeante mais toujours inspirante Denise Boucher. Qui fut, à notre arrivée quasi simultanée à Montréal (moi de Québec, elle de Victoriaville), une de mes premières consoeurs à l'éphémère Nouveau Journal de Jean-Louis Gagnon et une amie complice, indispensable et fidèle pendant plus d'un demi-siècle ensuite...


Et pour clore le tout, il fallait hier soir que je tombe sur cette diminutive Francine qui, à son tour, a ressuscité pour moi toute une tribu improbable de sept frères et une soeur cadette, tous de taille modeste mais énergiques, originaux et différents: les Brousseau étaient originaires du quartier populo de Limoilou (comme leur presque voisin Sylvain Lelièvre); je les ai d'abord connus dans le bohème Quartier Latin du Québec des années 1950 pour les retrouver peu après dans la Métropole. L'aîné Jacques était peintre, le second Jean et la soeur Odette comédiens, Hervé auteur-compositeur, d'autres encore fleuriste ou recherchiste. 

C'est avec celui-ci, Camille et son frère Pierre, que j'ai partagé un temps un appartement sur Décarie, mais surtout une mémorable virée dans leur Morris minor toute neuve au long de l'été 1961 ou 62. Nous faisions le saut d'une à l'autre des alors toutes récentes boîtes à chansons qui squattaient des granges campagnardes le long de la route, de Drummondville jusqu'à la Piouke de Bonaventure et la Maison du Pêcheur de Lucien Gagnon à Percé, en passant par le Pirate de Raoul Roy à Saint-Fabien. Nous y retrouvions au hasard, ensemble ou séparément, des copines et copains qui s'appelaient Renée Claude, Monique Miville-Deschênes, Monique Leyrac, Jacques Blanchet et André Gagnon, Tex Lecor et Bill Wabo, Claude Gauthier, Robert Charlebois... Sans compter Pierre Calvé, surgi soudain d'Halifax sur un scooter poussiérieux! Tu parles d'une époque!

18 janvier 2025

Tournant d’année sur les chapeaux de roue

 Le lendemain du coup de vague à l’âme ressenti à la mort de ma vieille connaissance Jimmy Carter, ma sœur Marie et Jean sont venus m’apporter le réconfort d’un réveillon anticipé: délicieuses huîtres charnues sur un lit de glace qu’ils avaient apportées d’un bon poissonnier, suivies de somptueuses pâtes noires au homard que j’ai fait venir de Pizza Gusto, le tout avec un champagne millésimé et un excellent cava catalan. Pour finir avec de bons fromages et un fondant gâteau de mousse au chocolat, coiffés d’un espresso et d’une grappa Cleopatra. 

Le Jour de l’An a été plutôt calme, mais ponctué d’échanges chaleureux de voeux avec les parents et amis d’ici et d’ailleurs: France, Baléares, Roumanie, Belgique, Washington, Californie, Martinique, Colombie, Brésil… les heureuses séquelles de notre passé d’incorrigibles vagabonds!

Quelques jours plus tard, après une gourmande escapade moules-frites (sauce madagascar) à l’Académie d'Anjou, une bonne nouvelle côté santé: je serai enfin opéré à la hanche droite à la fin du mois! Coup sur coup, mon neveu Vincent m’avise de garder libre la soirée du samedi prochain, pour une surprise qu’il refuse de dévoiler. En milieu de semaine, un appel de l’équipe d’EDU («En Direct de l’Univers» à Radio-Canada) m’éclaire un peu. 

Samedi 11 janvier, l’ex-confrère Michel Lacombe m’appelle pour me convier à une conviviale après-midi de football américain chez lui le lendemain, que je suis bien obligé de refuser – je me doute bien que je ne serai pas en forme après la nuit qui vient. Une fois en route vers un studio de télé dans un coin perdu non loin de la Cité du Havre, je m’offre un caprice-souvenir du bon vieux temps: je me rappelle que le restaurant Devi de la rue Crescent, juste en face de la ruelle nommée pour notre vieux copain et complice Nick Auf Der Maur, offre un des meilleurs agneaux korma en ville, que je vais déguster à la va-vite avec une bonne bière indienne un peu amère.

J’arrive donc aux studios tout juste à temps pour prendre place à côté de ma soeur Marie sur une banquette inconfortable, face au plateau tournant où s’amène en boitillant mon neveu-vedette (qui vient d’être opéré, lui aussi de la hanche) pour une heure de charme absolu. C’est à la fois un impressionnant hommage de ses collègues à sa carrière de comédien –de Séraphin à Dumas–, un panorama d’une musique pop contemporaine dont je me rends compte que je la connais peu, et une surprenante et attachante fête de famille grâce à une série de numéros offerts par sa soeur Geneviève (ramenée en cachette d’Europe pour l’occasion), par sa compagne Mélanie («La Vie en rose» chantée avec une émotion à fleur de peau), par sa tante Marie à la guitare (le prenant «De la main gauche» qu’elle avait aussi interprété aux funérailles de ma belle-sœur Hélène), par mon frère Antoine qui, en vrai papa-gâteau, avait paraphrasé en son honneur la «Ballade des gens heureux» de Lenormand, enfin par un «feu de camp» réunissant ses copains d’adolescence du camp de vacances de Nominingue…

Le hic, c’est que malgré la gentillesse et la débrouillardise de l’animatrice France Beaudoin, la lourdeur complexe de l’appareil technique moderne d’une télédiffusion en direct non seulement rendait assez difficile de suivre ce qui se passait en scène, mais me rappelait vivement les raisons pour lesquelles j’avais jadis délaissé la télévision pour retourner à la presse écrite!

Mais ce n’était pas fini. Après un chaotique  mais sympathique cocktail en coulisses une fois les caméras éteintes, tout le monde ou presque a déménagé dans un bar irlandais branché de Verdun, le Trèfle, où la fête s’est prolongée aux petites heures. J’ai eu la plaisante surprise d’y croiser une de mes rares authentiques idoles, le chef d’orchestre Nézet-Séguin, une séduisante comédienne ancienne élève de mon amie Sonia del Rio, Tanya Henry, et un costaud comédien (dont j’oublie le nom) qui avait travaillé sur scène avec un autre brillant ami de la belle époque, Paul Hébert.

J’avais à peine eu le temps de récupérer (l’âge n’aidant pas du tout!) que je devais repartir de chez moi mercredi pour un de ces délicieux lunchs intimes qu’adore organiser (et cuisiner) mon ami Claude Normand, cette fois à la québécoise: fèves au lard et rôti de porc. Nous n’étions que cinq, mais les échanges avec le peintre Jacques Léveillé et sa charmante Marilyn sont toujours pétillants, d’autant plus que l’ajout d’une très vive et amusante Huguette-Isabelle (que je n’avais que croisée aux funérailles de Sonia il y a un an) y mettait une dose d’imprévu.

Pas besoin de dire que depuis, je ne fonctionne qu’au ralenti, attristé en plus par la disparition d’un autre «vieux de la vieille» qui avait fait partie de la bande de mes amis chansonniers avant de s’illustrer comme auteur-compositeur au service de grands interprètes, Stéphane Venne…

15 septembre 2024

De la paëlla qui joue les madeleines

La mémoire est vraiment un machin bizarre. Je suis assis en maillot de bain de vieux célibataire, torse nu sur mon balcon montréalais du 9e, par un dimanche de septembre quasi caniculaire. Après avoir expédié avec plaisir mais sans surprise une fort bonne tortilla à la mode catalane, j’enfourne une première bouchée de l’excellente paëlla que j’ai fait venir de chez Ibericos, avec une lampée de pinot grigio. Et pouf! je me retrouve instantanément transporté à l’autre bout de la rue Sherbrooke, dans la pénombre interlope de la Vieille Casa d’une nuit de novembre 1964, face à mon copain Henri Bernard, dit «Enrique», et à une superbe créole dont je ne connais pas encore le nom jusqu’à ce que le patron Papa Pedro me la présente. C’est, bien évidemment, Azur qui sera ma femme pendant les 58 années suivantes… 

Qu’est-ce qui vient de se produire au juste? En me triturant les méninges, j’en arrive à la conclusion que le riz aux fruits de mer parfumé de safran a dû se prendre pour une madeleine de Marcel Proust. Vous savez, celles-là même dont la texture, le goût et l’odeur replongeaient le narrateur du «Temps perdu» dans son passé le plus profond.

Les ficelles de l’intrigue menant à ce résultat ne sont pas évidentes à démêler. Allons-y quand même. En premier lieu, c’était mardi dernier le 2e anniversaire de la mort de ma compagne… et en même temps son 94e anniversaire. Deuxio, je viens de lire un remarquable bouquin (A Brief History of Intelligence, de Max Bennett) sur la façon dont l’étrange organe qu’est notre cerveau s’est développé par sauts et par bonds depuis les premières amibes il y a 600 millions d’années jusqu’à Einstein, Elon Musk et ChatGTP. Et tertio et plus tordu encore, il se trouve qu’Enrique — grâce à qui j’ai rencontré Azur — était non seulement un remarquable chef et professeur de cuisine, mais aussi un précurseur génial de l’étude scientifique des effets de la cuisson sur les aliments, ouvrant sans le savoir la voie à la gastronomie moléculaire des Adria et autres Berasategui… chez qui justement le chef vénézuélien du resto de la rue Saint-Denis Souki Tamayo avait fait ses classes avant de venir chez nous se reconvertir aux recettes ibériques plus traditionnelles. Tu parles d’un détour!

Décidément, mes neurones vieillissants ont fait du temps supplémentaire sans m’en aviser.

13 mai 2023

Dormir? Quelle idée!

Y’a des nuits où je suis frustré de ne pas trouver le sommeil. Et d’autres comme celle-ci où je n’en ai pas la moindre envie. 

En sortant du bain vers minuit, j’allume au hasard la télé sur Classica, puis sur Mezzo. Pan! Sur grand écran en HD et son Dolby, trois heures de «Marta Argerich and Friends» dans une salle baroque de Hambourg… et les «friends» s’appellent Maria Joao Pires (2e piano à la Portugaise), Mischa Maisky (violoncelle à la Russe) et Anne-Sophie Mutter (violon à la Suisse, bien sûr). Fan inconditionnel des mains argentines ridées mais toujours magiques de Marta, je suis incapable de résister. 

Et juste comme ça se termine, une splendide messe chorale de Mozart sur l’autre poste, le temps de patienter pour revenir au début d’un festival Schumann-Brahms à Baden-Baden avec le génial gnome lavallois Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre de chambre de l’Europe. Parlant de chambre, la mienne ne me verra pas de sitôt, surtout sous l’influence du dernier polar vénitien de Donna Leon et d’un calva Père Magloire drôlement velouté de 20 ans d’âge…

 Bof. Y’a une baille que je n’avais pas vu un lever de soleil sur Montréal!

17 avril 2021

À quand un réveil du Québec?

(Petite réflexion de milieu de pandémie, inspirée par un échange avec Sonia del Rio) J'avoue que ce n'est pas facile d'être optimiste ces jours-ci, mais il ne faut jamais baisser les bras définitivement. 

J'ai vécu mon adolescence dans la «grande noirceur» du Duplessisme des années 50, entre la domination apparemment éternelle du clergé et celle féroce des Anglais... et ma jeune vie d'adulte dans l'extraordinaire sursaut imprévu et libérateur de la Révolution tranquille, qui nous a débarrassés des deux en un peu plus d'une décennie; le Québec était alors l'idole et le modèle d'une grappe de petits peuples avides de liberté, Montréal une des capitales intellectuelles et artistiques de la planète (chanson, théâtre, cinéma, peinture, poésie, audiovisuel...). 

Même dans la morosité actuelle, ce peuple conserve un potentiel de dynamisme et de solidarité qui permet de toujours espérer. Il suffit de revivre en esprit non seulement le grouillement politique et social de 1960 à 1976, mais encore plus les soirées fertiles en belles folies de la vieille Assoç et du Perchoir d'Haïti, les happenings de la Casanous, les lancements chez Tranquille, les premières de cinéma (Groulx, Jutra, Carle, Perrault, Lamothe...) à l'Élysée ou au Dauphin, les Roussil et Vaillancourt du symposium de sculpture du Mont-Royal, les enivrantes expos  des plasticiens chez Delrue ou à la Galerie du Siècle, le merveilleux délire audiovisuel de l'Expo '67, les pièces des Tremblay, Gurik, Dubé au TNM, à l'Égrégore ou au Rideau-Vert, les boîtes à chansons partout en province avec les Vigneault, Dor, Pauline Julien, Gauthier, Lelièvre et cie, les murales de l'Hydro, du métro et la Moussespacthèque de Mousseau, l'Osstidcho au Quat'Sous avec Charlebois et les monologues d'Yvon Deschamps, la Nuit des Poètes au Gésu, la danse moderne des soeurs Sullivan, de Jeanne Renaud et du Groupe de la Place-Royale... Un vrai feu d'artifice que j'ai vécu en direct avec délices.

Les successeurs talentueux dans tous ces domaines sont là, qui semblent en attente de l'étincelle d'audace et d'arrogance nécessaire et justifiée qui leur manque pour exploser. Alors, je ne perds pas l'espoir d'un autre réveil national et populaire, même si je commence à douter qu'il se produise de mon vivant.

19 novembre 2020

Parents, école et cupidité

L'acrimonieux débat sur la fermeture des classes me fascine moins par ce qu'il contient que par ce qu'il passe soigneusement sous silence. Dans toute autre société et à toute autre époque que les nôtres, je suis convaincu que la discussion serait infiniment moins intense, pour une raison très simple: là où les parents ont la curieuse habitude d'élever eux-mêmes leurs enfants au lieu de les fourguer dans des institutions publiques ou privées pour aller gagner le plus d'argent possible (trop souvent hélas un minimum vital), le problème serait mineur – et pourrait même être vu comme une précieuse opportunité.

Que des parents soient soudain forcés de réduire leurs autres activités, principalement économiques, pour se partager la tâche d'élever leur famille et de lui inculquer eux-mêmes le civisme et l'art de vivre en société, plutôt que d'en charger des fonctionnaires (si dévoués soient-ils), n'a absolument rien de monstrueux. C'est au contraire un retour imprévu à ce qui me semble une normalité que capitalisme et salariat ont tout fait pour nous amener à considérer comme une aberration. 

Personne n'ose proclamer publiquement: «C'est effrayant, c'est injuste, on veut m'obliger à vivre avec mes enfants, pis encore, à m'en occuper!» Mais combien de parents le pensent sans le dire? Oui, j'en parle à mon aise, n'ayant pas d'enfant. Mais j'ai eu l'occasion de voir, dans ma famille, mon frère et sa femme, et ma soeur et son compagnon faire d'importants efforts, souvent des sacrifices méritoires, pour assurer à leurs enfants le même genre d'éducation (dans le plus large sens du terme) que nous propres parents nous avaient assuré. Et j'ai pu comparer le résultat avec ce qui se passsait chez trop de gens avec qui je travaillais, où le soin des petits, sans être négligé, passait loin au deuxième rang derrière des préoccupations de vie professionnelle ou même sociale.

Bien sûr que l'absence de vie scolaire risque d'avoir un impact négatif sur le développement des enfants. Mais comment peut-on prétendre sérieusement que cet manque est comparable à celui que connaissent des générations entières de jeunes qui ne connaissent leur ou leurs parents qu'à demi-réveillés et à la course au lever, puis épuisés et souvent hargneux des suites de journées difficiles peu de temps avant le coucher? Ah oui, il faut aujouter à cela les rares «temps de qualité» qu'ils peuvent leur consacrer quand rien d'autre n'est prévu pour la fin de semaine ou pour les vacances! 


Au lieu de tout tenter pour réduire au minimum cette «perturbation» de nos coutumes, ne serait-il pas approprié et salutaire d'en profiter pour réviser des façons de faire qui sont dictées non par des nécessités, mais par une cupidité individuelle et collective que partagent trop visiblement aussi bien employés qu'employeurs? Par une manière de vivre qui est infiniment plus dommageable pour nous et nos sociétés que toute l'insupportable intimité familiale que nous impose la pandémie...

04 juin 2020

COVID-19 et voyages

Un phénomène risque d'affecter la vie sociétale, dû à la pandémie de COVID-19: la brusque et profonde rupture dans les voyages internationaux, en particulier dans les airs et sur les mers. Déjà, les menaces terroristes des deux dernières décennies avaient compliqué les choses à cet égard, imposant de dérangeantes et coûteuses mesures de sécurité dans les aéroports et les gares, à bord des avions de ligne; la piraterie en haute mer et l'insécurité à terre forçaient les compagnies de croisière à éviter certains itinéraires, à annuler un nombre croissant d'escales populaires en Afrique, en Asie, en Amérique latine. Mais cela n'était rien comparé à la paralysie quasi totale de la circulation aérienne et au maintien à quai de la flotte de plus en plus imposante des navires de passagers de toutes tailles depuis la fin mars 2020.
Même avec une reprise timide des transports aériens, la réduction drastique du trafic passager pousse les grandes lignes internationales au bord de la faillite, obligeant les gouvernements à les inonder de secours d'urgence, quand ce n'est pas à envisager leur nationalisation. Au moins jusqu'à ce qu'un vaccin efficace et économique soit développé, testé et produit en grandes quantités, les mesures de distanciation sociale nécessitées par la contagion extrême réduisent la capacité d'accueil des appareils et le confort des trajets, même là où la clientèle retrouve le goût du voyage, ce qui est encore loin d'être évident. Pendant ce temps, les croisières commencent à peine à envisager un retour à ce qui ne sera peut-être jamais une véritable normale, dû aux conditions de proximité forcée qu'impose l'aménagement courant des paquebots. Certains pays, comme le Canada, ont même complètement interdit les activités de croisière pour le reste de l'année 2020.
L'effet n'est pas que strictement économique. Bien sûr, le manque à gagner est sérieux, mais on ne peut pas négliger l'élimination presque complète, et pour une durée inconnue, des effets sociaux et culturels du tourisme et des vacances à l'étranger qui, pour un nombre croissant de citoyens ordinaires des pays riches et des classes aisées des moins riches, devenait une pratique courante. Il en découlait des échanges multipliés et parfois libérateurs à travers les cultures, les langues, les moeurs des habitants de la planète, résultant souvent en des réseaux durables d'amitiés à travers les frontières et les océans (Azur et moi pouvons en témoigner, ayant plusieurs fois eu ce plaisir qui, dans quelques cas, dure encore). Sans compter les effets plus directement financiers d'un tourisme d'affaires devenu florissant.
Même une fois la contagion maîtrisée et les remèdes rendus disponibles à la pandémie en cours, combien faudra-t-il de temps pour retrouver la mobilité insouciante qui est indispensable à la reprise de ce mouvement de populations?

04 février 2018

Une Tour de Babel repensée?

(Adapté d'une intervention sur le mur Facebook de Jean-Michel Billaut)
La Francophonie (comme ses équivalents pour l'allemand, l'espagnol...) a autant à voir avec la culture et la pensée qu'avec la langue.
Et il faut bien distinguer les variantes possibles de la traduction: oreillettes et apps sont extrêmement utiles pour les échanges pratiques, touristiques, commerciaux, mais nous sommes encore loin de pouvoir automatiser les raffinements de la poésie, des jeux de mots et de langage, les nuances philosophiques, les saveurs particulières des expressions régionales, etc. qui sont des éléments importants de toute culture; je ne suis même pas sûr que nous y parviendrons jamais entièrement.
Il faut relire là-dessus Douglas Hostatder («Gödel Escher Bach») et Wittgenstein, qui dit que «chaque langue est une carte distincte du monde» où l'on apprend sur l'humanité des choses que les autres langues ignorent.
J'utilise couramment les outils de traduction automatique... mais en même temps, je suis bien conscient que je ne «pense» pas de la même façon en anglais et en espagnol qu'en français... et je suis très heureux d'avoir appris ces deux autres langues pour cette raison. Par exemple, quand sur le site de DiEM25 sur l'Europe, je lis des interventions en allemand ou en grec traduit, cela me donne l'essentiel du sens, mais pas l'esprit particulier qui anime les auteurs, et souvent il faut quelques échanges subséquents pour désamorcer les malentendus que cela crée.
Je pense que la traduction automatique résout bien des problèmes pratiques, et notamment qu'elle permettra la survie des «petits langues» (Islandais, Finnois, Basque, dialectes chinois et indiens, langues africaines...) qui autrement auraient été écrabouillées par l'anglais ou le chinois; mais j'espère qu'au contraire de nous dissuader d'apprendre d'autres langues, elle va encourager certains d'entre nous à le faire à fond, à mesure qu'ils découvriront les qualités et les richesses propres de chacune à travers des traductions de plus en plus réussies.

05 décembre 2009

Charlebois, champignons et Coupe Grey

(5 décembre 2009) Faut que je réveille le blogue au moins le temps de vous parler de la soirée exceptionnelle d'hier. Vous allez me dire que ça n'a rien de bien original, pourtant: nous avons redécouvert Charlebois!
C'est Ingrid Saumart qui, pour fêter nos deux anniversaires avec un temps de retard, nous a invités avec la copine de toujours Nadia Fauteux (dont le Michel a disparu l'été dernier) à une sorte de "revival" rock de Robert au Théâtre des Variétés sur Papineau.
En route, nous nous sommes arrêtés boul. Saint-Laurent pour une courte visite au salon funéraire où était exposé un autre vieux de la vieille, le cinéaste Gilles Carle, mort en début de semaine. Curieusement, pas grand monde que nous connaissions, et pas grand-monde tout court: Paul Buissonneau, qui gesticule moins mais parle toujours autant, l'incontournable Francine Grimaldi, l'ex-danseuse de Flamenco Sonia del Rio, un ancien photographe de presse dont le nom m'échappe, une Renée Claude presque desséchée… et bien sûr Chloé Sainte-Marie, que nous avions vue la dernière fois que nous avions croisé Gilles sur la rue Sainte-Catherine, il y a quatre ou cinq ans. Funérailles nationales demain matin, on les regardera à la télé.
Rendus à Papineau-Mont-Royal, le Théâtre des Variétés n'a pratiquement pas changé depuis les jours de gloire de Gilles Latulippe. Nous nous retrouvons au premier rang du balcon, vue imprenable sur une collection impressionnante de guitares étalées par toute la scène en bas. Cékoiça?
Sous un seul spot, Charlebois vient s'asseoir et chante "Lindbergh" en s'accompagnant seul au piano, suivi de "Je reviendrai à Montréal". Bien joli, mais est-ce que c'est parti pour un récital intimiste et nostalgique de vieilles tounes?
Pas du tout. Trois musiciens complètement fous viennent l'entourer, il se lève, prend le micro… et miracle! Tout d'un coup, c'est le Charlebois iconoclaste, pétant d'énergie et de rythme des années 68-75 qui resurgit, aux acclamations d'une foule de vieux comme nous et de jeunes qui le découvrent avec stupeur. Azur, elle, est debout et danse sur place. NOTE: La photo, prise du balcon avec un iPhone, est pas géniale, mais bon!
"Garou" (l'original, pas la copie récente) est vraiment en pleine forme. D'abord, depuis que nous l'avions revu brièvement, grognon et bouffi, au lancement du show Calvé-Létourneau-Gauthier sur les boîtes à chansons au printemps, il a littéralement fondu: d'au moins 15 kilos, retrouvant presque sa taille de jeune homme. Ce qui lui permet de retrouver aussi les gestes et les contorsions de jadis, qui appellent en retour l'ancienne voix costaude, syncopée, un peu râpeuse.
Suit un mélange de nouvelles chansons (certaines chargées d'une énergie recouvrée, comme celle sur l'avènement de ses 65 ans!) et des vieux tubes dont la plupart n'ont pas pris une seule ride: "Egg Generation" de Marcel Sabourin, "Vivre en ce pays" de Calvé, le "Tout écartillé" du premier show parisien à l'Olympia, "les Ailes d'un ange" (repris en choeur par la salle), "Dolorès", "Chus d'dans", "Ent'deux joints" et j'en passe.
Après l'ovation debout, méritée, il revient en douceur avec le "Marie-Noël" écrit avec Gauthier, l'inévitable "Ordinaire" de Mouffe, et une nouveauté sur la mort et le couple, à partir d'un texte de… Saint-Augustin. Sacré Robert, et sacrée soirée!
La vie depuis notre retour à Montréal a été plutôt calme, marquée surtout par une géniale "mycolade" à Saint-Roch de l'Achigan que nous ont offerte Marie et Jean, et à laquelle est venu se joindre in extremis le neveu Mathieu.
C'est ma soeur qui a découvert ces "Jardins Sauvages" entourant une vieille maison transformée en auberge, le long d'une rivière traversée par un pont suspendu qui oscille vertigineusement au moindre pas. Coup de chance, nous y arrivons par un dimanche ensoleillé du début novembre, en plein été indien (très) tardif. Table face à une fenêtre ouverte sur le jardin et la rivière, service un peu amateur mais chaleureux, rencontre sympa avec la patron François Brouillard et la chef Nancy Wilson, toute petite et vive.
Suit un menu somptueux, digne d'un temple gastronomique et entièrement basé sur les champignons, depuis la marinade en hors-d'oeuvre, en passant par une fabuleuse soupe crémeuse, des ravioles fondantes, pintade ou chevreuil aux chanterelles, etc. Jean avait choisi judicieusement une collection de belles bouteilles (c'est un "apportez-votre-vin"), dont un surprenant riesling canadien du Niagara et un magnifique châteauneuf-du-pape, auquel j'ai ajouté au dessert un tokay hongrois '94 6-puttyonos aux arômes de prune sèche, de fleurs d'automne et de vieux caramel, qui m'avait été recommandé par l'ex-premier ministre Jacques Parizeau en personne et que je gardais précieusement pour une telle occasion. Pas gourmands pour un sou, les Leclerc.
Il faut dire que nous avons eu un mois de novembre quasi magique. L'été indien sur lequel nous comptions en octobre s'est bien laissé désirer, mais il s'est enfin pointé à la Toussaint et s'est prolongé jusqu'au beau milieu du mois. Pas aussi chaud que d'habitude mais qui va cracher sur des 12-15 degrés sous un soleil doux et filtré, mais omniprésent, quand normalement nous aurions dû geler?
Nous en avons profité pour quelques promenades et deux spectacles bien agréables. Je devais aller voir une de mes vieilles idoles, le bluesman anglais John Mayall, avec Piazza, mais la santé capricieuse de son Andrée lui a fait déclarer forfait. C'est donc Azur qui m'a accompagné par défaut, un peu à son corps défendant, mais à sa propre surprise elle a bien aimé le mix de vieux tubes classiques des années 60 et de blues "dirty" plus récents.
Mais c'est Geneviève Jodoin, la choriste de l'émission Belle et Bum, qui nous en a mis plein la vue lors de son premier récital en solo à l'occasion du lancement de son disque "G". La salle intimiste de l'Astral, face au trou laissé par le défunt Spectrum, était surtout occupée par des parents et des copains de l'artiste (nous partagions une table avec sa cousine). Cette fille a une voix remarquable, mélange de puissance et d'émotion raffinée, et les chansons qu'elle écrit lui vont comme un gant. Ce qui ne l'empêche pas de chanter d'autres auteurs (normal, comme ex-choriste d'une grappe d'auteurs-compositeurs), le plus imprévu Plume Latraverse, qui lui a écrit une très jolie mélodie, aux antipodes de ce qu'il chante lui-même par le ton, mais fidèle par l'esprit.
Dmanche dernier, visite à une exposition collective des élèves du cours de peinture du quartier Rosemont, à laquelle participait une copine martiniquaise, Juliette Quantin, que nous avions accueillie quant elle avait débarqué des Antilles il y a bien 40 ans. Quelques maladresses mais pas mal de jolies choses, d'une variété étonnante dans les circonstances, ce qui en dit beaucoup sur le respect accordé au tempérament de chacun par un prof remarquable, Richard Morin.
Et pour couronner le tout, retour à la maison juste à temps pour voir la Coupe Grey, championnat du football canadien, et cet invraisemblable (et probablement immérité) triomphe de nos Alouettes sur de vaillants Rough Riders de la Saskatchewan APRES la fin du match! Pour ceux qui n'ont pas vu -- par exemple pour cause de vagabondage en Italie ou aux Antilles! -- je résume les circonstances:
À une seconde de la fin du match, alors que les Montréalais tirent de l'arrière par deux points, leur botteur tente un placement de trois points, qu'il rate. La Saskatchewan au complet envahit le terrain pour célébrer la victoire… mais l'arbitre les ramène à l'ordre. Leur équipe avait trop de joueurs sur le terrain (13 au lieu de 12), et il faut reprendre le jeu, alors que le temps est bien épuisé au chronomètre officiel depuis plusieurs secondes. Et cette fois, le ballon passe entre les poteaux et Montréal l'emporte 28-27. On aura tout vu.
Ah! oui, j'oubliais. Des nouvelles du Bum chromé, qui a finalement retrouvé son petit bout de mer du cul-de-sac du Marin et son amarrage au ponton N°6 après un mois et demi hors de l'eau. C'est le temps qu'il aura fallu, à travers les mutiples averses qui empêchaient de travailler, les petits défauts découverts sur la coque et dans certaines pièces d'accastillage, et les atermoiements de toutes sortes, typiquement martiniquais, pour gratter, recouvrir de gel-coat puis revêtir d'une jolie couche de cuivre poli (en principe garantie contre les algues et les coquillages) nos deux coques.
Ouf. Le pire c'est qu'on ne verra sans doute pas le résultat avant quelques mois, puisque nous allons d'abord faire un tour à San Francisco et Sonoma pour le début de l'année (avec un détour à Noël par Washington), suivi une halte à Montpellier au temps des mimosas et enfin un retour aux Antilles vers la mi-mars. Sauf accident.