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13 avril 2025

Le Sort du monde… et moi?

 À un moment dans la belle soirée qu’elle et son compagnon François m’ont ménagée jeudi, ma nièce Geneviève a noté l’espèce de tension dont je n’arrivais pas à me dégager et m’a posé la question sur son habituel ton autoritaire: «Dis donc, tonton, c’est quoi ton problème?» Je l’ai regardée de travers sans répondre… mais ça m’a fait réfléchir.

Et tard samedi soir, tandis que j’examinais l’état du monde sur ma quinzaine de sources d’information habituelles (chaînes de télé canadiennes, américaines, anglaises, françaises, arabes et italiennes, balados de droite et de gauche, vidéos YouTube…), la réponse m’est venue: mon problème, c’est qu’à l’âge (bientôt 84 ans) où je devrais me contenter et me délecter d’une retraite étonnamment confortable, entouré d’une famille atypique et serviable et d’une bande de bons amis, j’ai l’irrésistible impression de porter sur mes épaules… le sort du monde.

Non pas que j’aie la prétention de pouvoir y changer quoi que ce soit par moi-même, mais à cause d'une sorte d’héritage coupable de mon métier et de ma jeunesse: j’ai grandi dans un après-guerre intensément politique où mon entourage était directement impliqué – à 13 ans, au lieu de photos de pin-ups ou de vedettes du sport, je tenais un scrap-book d’articles sur le putsch de Nasser et l’invasion franco-anglaise du Canal de Suez; à 19, je suis devenu écrivain puis journaliste dans la fièvre d’une Révolution tranquille québécoise où nous avions l’impression, en partie inculquée, en partie instinctive que non seulement nous pouvions changer le monde, mais que c’était la responsabilité, l’obligation même de notre génération de le faire. L’ennui, c’est que je ne suis jamais parvenu à m’en débarrasser.

Ou plus précisément, alors qu’à plusieurs reprises au cours d’une longue vie j’y ai échappé brièvement pour diverses raisons et de diverses façons (une femme adorable et captivante, la passion du jeu et des voyages, un voilier aux Antilles…), ça m’a rattrapé peu à peu, en particulier au tournant de la cinquantaine,  alors même que beaucoup de mes contemporains abdiquaient ou du moins devenaient plus sereins à cet égard. Ça m’apprendra, direz-vous.

Ça a débuté par un questionnement sur les effets sociaux-culturels et économiques de technologies de l’information dont j’ai très tôt senti l’émergence: reportages et chronique «Demain l’an 2000» à partir de 1978-80 dans La Presse, multiples publications techniques, création de logiciels, bouquins de vulgarisation…

Le tout d’abord entrecoupé d’un court engagement politique et littéraire pour l’indépendance (avec Parizeau et Bernard Landry et par la publication du «Simple bon sens» à Québec-Amérique), puis élargi dans une préoccupation durable pour l’avenir de nos sociétés («La Démocratie cul-de-sac» à l’Étincelle, 1994, manifeste «Changer le monde» vers 2012, groupe de discussion «Démocratie citoyenne» depuis un mois). 

Parallèlement, sous la pression de plusieurs amis et (en particulier) de ma soeur Marie, je m’inquiétais de l’effacement graduel de nos mémoires du volet social et culturel d’un moment unique de notre histoire, la Révolution tranquille des années 1960 (base de données «Papa Pedro et le Printemps cosmique» et textes épars depuis 1990, vaine tentative de diffusion avec l’aide de mon neveu Vincent récemment). Cette question était, et est toujours, rendue plus pertinente par la disparition de la plupart des acteurs et témoins clés de cette époque – la brillante et souvent gênante Denise Boucher le mois dernier! Plus on avance dans le 21e siècle, plus je sens le poids et la précarité des souvenirs directs, vivaces dont je suis un des de plus en plus rares porteurs. En même temps que le niveau d’énergie et de concentration qu’il faudrait pour leur donner une forme plus durable me fait de plus en plus défaut.

Et comme si ça ne suffisait pas, je suis pris d’un soudain et presque violent retour de flamme pour une filière qui m’avait un moment intrigué dans ses balbutiements des années 1980, mais qui est en train de s’imposer comme un des phénomènes à la fois les plus menaçants et les plus prometteurs du présent immédiat et du proche avenir, l’intelligence artificielle. Et par l’immense question qu’elle pose: va-t-elle servir à remplacer l’esprit humain, ou au contraire à en multiplier le potentiel et la portée? Je résiste de peine et de misère ces jours-ci à la tentation de me lancer dans une expérimentation à ce sujet. À mon âge!

Pour qui je me prends, dis-donc?

21 mars 2025

Un Signal d'alarme à bien évaluer

Je termine la lecture du surprenant «Les Ingénieurs du chaos» de Giuliano da Empoli, sur les manoeuvres des experts technologues en exploitation de l'opinion publique à des fins personnelles.

En premier lieu, le livre est extrêmement bien documenté et trace le portrait d'un danger réel de manipulation sociale et politique des masses citoyennes en utilisant les outils d'analyse et de diffusion ciblée offerts par l'Internet. Il décrit en détail ce qui se cache derrière le populisme «virtuel» d’extrême-droite qui est né en Italie avec le mouvement Cinque Stelle, puis s’est étendu notamment à l’Angleterre du Brexit, au Brésil de Bolsonaro et aux USA de Donald Trump et Steve Bannon (c'était avant l'irruption d'Elon Musk), où il a connu ses plus grands succès et réalise aujourd’hui ses plus grands ravages.. 

L’auteur défend avec beaucoup de crédibilité la thèse que ces mouvements ne sont pas spontanés, mais orchestrés cyniquement par des manipulateurs experts qui ont trouvé la recette pour combiner les peurs souvent justifiées des peuples face à l’avenir, leur rejet des élites traditionnelles et l’absence de contraintes éthiques sur l’Internet et les réseaux sociaux, trois fortes tendances que les progressistes n’ont pas su ou voulu voir à temps. Il souligne que les manipulations n'ont souvent pas d'objectif idéologique ferme, et font au contraire flèche de tout bois (et de toute opinion et son contraire) pour atteindre un objectif principal concret, qu'il soit financier ou politique, sans souci de cohérence ou de vérité.

Ce qui ouvre une nouvelle piste à ma réflexion, celle d’une réforme en profondeur de l'information publique comme condition cruciale d’une nécessaire refondation politique, idée déjà suggérée par mon ami Pierre Sormany… Le livre ne mentionne cependant pas ou très peu deux autres aspects du problème global de l'information politique et sociale qui me paraissent pertinents: les manoeuvres occultes des spécialistes russes pour influencer, cette fois dans un sens spécifique, les décisions électorales ou administratives des USA et de certains pays occidentaux, et la curiosité intrusive de la Chine sur les échanges virtuels de toutes sortes, qui à la différence des deux autres phénomènes n'a qu'accessoirement et rarement pour but et pour effet d'influencer l'opinion. 

Parmi les conclusions de l'auteur, deux me frappent particulièrement: (a) Ce ne sont pas les recettes classiques de la démocratie représentative qui vont offrir une réponse efficace à ces dangers; au contraire, les atermoiements, les erreurs d'analyse des élites en place et leur tendance à infantiliser les électorats favorisent les manipulations même les plus irréalistes des «faiseurs de chaos». (b) Une vraie réponse implique nécessairement de lutter contre les peurs du citoyen moyen en lui proposant, plutôt que de simples sauvegardes et un retour au statu quo, un projet porteur d'espoir et une image plus optimiste d'un avenir réalisable malgré les défis que cela pose.

J'ajouterais qu'à cette exigence, à laquelle je souscris entièrement et qui est d'ailleurs un des points de départ de mon projet de «Démocratie citoyenne», un autre élément essentiel de solution est la responsabilisation de chacune et chacun quant à son propre sort et à celui de sa collectivité. À partir du moment où une personne doit envisager les conséquences réelles des choix qu'implique son bulletin de vote (au-delà de la simple sélection de «représentants» qui seront ensuite libres de gouverner comme ils veulent), il est probable qu'elle verra le besoin de donner moins d'importance à ses réactions affectives et à ses préjugés personnels pour acquérir une vision plus réaliste et plus objective de la décision à prendre et de ses effets. 

Trois cas spécifiques me donnent au moins partiellement raison sur ce plan: la désaffection majeure et la perte de confiance qui ont frappé l'électorat français après le refus méprisant par ses élus du rejet par référendum de la Constitution européenne de 2005; le retournement de l'opinion publique britannique face aux effets négatifs d'un Brexit très mal documenté; la révolte rapide et vigoureuse des électeurs de Donald Trump devant la réalité catastrophique (pourtant prévisible) du début de son second mandat.


29 novembre 2024

Générations, amitiés et «time travel»

Deux fois en à peine une semaine, je me suis retrouvé «décollé dans le temps». Un peu beaucoup comme le héros Billy Pilgrim du fabuleux roman «Slaughterhouse Five» d’une de mes idoles de jeunesse, Kurt Vonnegut: sa conscience sautait sans avertissement ni volonté expresse d’une époque de sa vie à une autre, du bombardement de Dresde par les Alliés pendant la 2e Guerre mondiale à une Amérique de 1968 sans aucun rapport sauf pour son enlisement dans une autre Guerre, celle du Viêtnam (si vous ne voyez pas la pertinence, lisez le bouquin, ça en vaut la peine!). Tout ça, c’est la faute d’un neveu heureusement revu et d’un vieux copain retrouvé.

Quand Vincent, fils de mon frère Antoine et comédien émérite, m’a appelé pour me proposer qu’on lunche ensemble ces jours-ci, je ne me suis pas méfié… J’aurais dû, mais rien à regretter! Il m’avait déjà procuré un remarquable voyage dans le temps il y a une dizaine d’années, lorsqu’il avait accédé à la gloire télégénique en incarnant le «méchant» Séraphin Poudrier des «Pays d’En-haut»… rôle légendaire jusque là monopolisé par le défunt Jean-Pierre Masson. Or Jean-Pierre avait été pour moi non seulement un ami et une sorte de mentor, mais mon Croquemitaine personnel, l’interprète du rôle-titre de la seule de mes pièces jamais jouées à la télé de Radio-Canada, un «Beau Dimanche» enchanté de juin 1961. Double coïncidence, quand c’est arrivé à Vincent, mes amis Sonia del Rio et son mari Claude Normand habitaient à Sainte-Adèle la maison du créateur de Séraphin, Claude-Henri Grignon – jadis patron de l’hebdo Le Petit Journal, qui me donna mon premier emploi à Montréal! Pas besoin de dire qu’en revivant dans les conversations aussi bien avec Vincent qu’avec Sonia mes souvenirs de cette époque, je flottais littéralement pendant des heures entre passé et présent, entre les espoirs naïfs et grandioses d’alors et les pièges imprévus de maintenant.

Et voilà qu’à peine assis à notre table du Molière sur Saint-Denis ce mardi, Vincent me précipite dans un nouveau saut spatio-temporel en cinq mots: «Parle-moi de Gérald Godin». Gérald, c’est pour moi une autre porte tournante vers un passé impossible à oublier. Nous nous sommes connus – et reconnus – peu après notre arrivée à Montréal, lui de Trois-Rivières et moi de Québec, comme journalistes néophytes du Nouveau Journal de Jean-Louis Gagnon. Tous les deux passionnés d’une Révolution tranquille à ses débuts, tous les deux avides d’écriture et de renouveau, tous les deux imbibés de chanson et partageant les mêmes amitiés (Denise Boucher, Gaston Miron, Gilles Vigneault, Claude Gauvreau, Langevin, Péloquin…), nous avons, presque en même temps, rencontré les femmes ex-Parisiennes de nos vies, Marie-José Azur dans mon cas, dans le sien Pauline Julien – avec laquelle j’avais depuis son retour de France un rapport méfiant et agressif, malgré notre commune amitié pour le génial ivrogne Lucien Gagnon (futur inventeur de la Francofête et précurseur des Franco-Folies) que nous hébergions tour-à-tour. Cela a donné quelques sorties pimentées à quatre Chez Clairette, au Press Club, au Théâtre-Club ou au Perchoir d’Haïti… Je n’ai qu’à fermer les yeux un instant pour me retrouver dans ces lieux sacrés d’une Révolution pas si tranquille!

Gérald, un peu à la façon de Sonia del Rio ou de Gilbert Langevin, était ce genre de vieux copain  qu’on aime mais qu’on ne revoit qu’épisodiquement et par hasard, à des années, parfois des décennies de distance. Après l’éphémère Nouveau Journal nous nous sommes croisés dans les couloirs de Radio-Canada et chez des amis chansonniers, dans les conférences de presse et rassemblements politiques, lui pour Parti-Pris et Québec-Presse, moi pour La Presse, ensuite sur le terrain quand j’ai couvert des campagnes électorales et qu’il était devenu politicien, un peu plus tard dans son bureau de Ministre de l’Immigration rue McGill (où il me convoquait pour un café ou une bière quand la paperasse administrative lui puait trop au nez), enfin dans ses dernières années grugées par le cancer, au hasard de déambulations sur Rachel ou au Carré Saint-Louis…

Nous avions bien des divergences, mais elles n’en rendaient les échanges que plus fructueux, pour tous les deux je suppose, puisqu’il en redemandait parfois. Sa passion politique était plus viscérale que la mienne, qui était endiguée par un effort d’objectivité teinté de neutralité que je croyais nécessaire à notre métier, mais un commun sens de l’humour critique et du ridicule nous mettait souvent d’accord; j’aimais le côté provocateur, parfois volontairement mal dégrossi de sa poésie alors qu’il se moquait gentiment du côté un peu savant et moins direct de la mienne; enfin nous étions quasiment jumeaux en partageant des confidences sur les éclats de nos femmes-tempêtes… 

Le vieux copain responsable de mon autre «time travel», c’est Irwin Block, vétéran journaliste de The Gazette avec qui je viens de renouer sur Internet puis en personne devant un verre et une assiette de frites au Café Cherrier (qui prenait dans ma tête, vous verrez pourquoi, des allures de parloir de la Prison Parthenais d’il y a 50 ans!). Il est un peu plus jeune que moi, mais après les trois-quarts de siècle, ça ne veut plus rien dire. Nous nous étions d’abord croisés à l’Expo-67, que nous couvrions pour nos journaux respectifs et qui nous a laissé de splendides souvenirs communs. Mais c’est la quasi-intimité partagée lors des audiences de la Commission Cliche de 1974 sur la pègre dans l’industrie de la construction qui constitue le solide fondement d’une amitié revigorée.

Avec Louis-Gilles Francoeur du Devoir, Irwin et moi avons probablement été les plus assidus à toutes les séances tenues dans les fins-fonds du Centre Parthenais, du début à la fin de l’évènement. Sans compter les coulisses captivantes que constituaient les lunchs-discussions à bâtons rompus avec certains des commissaires et des procureurs-enquêteurs, les soirées parfois bien arrosées et assez frivoles dans les suites réservées à la Commission à l’Hôtel Reine-Élizabeth, enfin l’incroyable fête finale offerte à tous les participants par le juge Robert Cliche dans une cabane à sucre de sa Beauce natale (où Irwin avait improvisé une session de jazz)! Il faut aussi rappeler qu’outre le personnage exceptionnel qu’était Cliche lui-même, le groupe comportait deux futurs premiers ministres du Canada et du Québec, Brian Mulroney et Lucien Bouchard, que nous fréquentions quasi quotidiennement et qui sont restés sinon des amis, du moins de chaleureuses connaissances au long des décennies suivantes! 

Le rappel de tout ça ne pouvait évidemment que me plonger dans un autre voyage temporel, d’autant plus qu’Irwin a réveillé en moi tout un lot de détails savoureux que j’avais oubliés.

29 mars 2024

Pensée du Vendredi Saint

 Une des conséquences inéluctables de la «démocratie représentative» vient de me frapper en pleine face deux jours avant Pâques, comme un entartrage à la Noël Godin des années 1950-60: toute notre attention (et forcément celle des médias) est focalisée sur des Gens Riches et Célèbres, alors que les véritables problèmes qu’il faut résoudre sont ceux de millions, sinon de milliards d’anonymes dont on ne voit jamais la binette sauf s’ils sont victimes DEVANT LA CAMÉRA d’une quelconque catastrophe qu’on ne nous montre que quelques secondes (sur les ruines de Gaza, d’Agadir ou de l’Ukraine), le temps de tourner l’objectif vers leurs sauveteurs vedettes.

Non, l’humanité ce n’est ni Evan Gerschowitz du WSJ en taule à Moscou, ni Julian Assange réfugié au Royaume-Uni, ni la Kate Middleton cancéreuse du Palais de Buckingham, ni le Donald Trump roublard ex-Maison Blanche, ni le Joe Biden sénile (même adresse), ni les Bill Clinton ou Barack Obama, adorateurs plus ou moins involontaires du Veau d’Or de l’élection USA, ni le super-juge super-vénal Clarence Thomas, ni Emmanuel Macron et sa vieille bonne femme, ni Beyoncé et son nouvel album «génial», ni même Volodymyr Zelinsky, le dernier récipiendaire du Prix Nobel de la Paix ou Jésus-Christ crucifié sur le Calvaire pour expier les péchés du monde. Ce sont les 8 milliards d’anonymes qui peuplent cette planète et la font fonctionner et survivre tant bien que mal. S’ils n’avaient pas été malades, Sister Theresa n’aurait pas existé, s’ils n’avaient pas été victimes de racisme Nelson Mandela ou Martin Luther King ou Jean Moulin, s’ils n’avaient pas été en haillons et pieds-nus François d’Assise. Etc.

Par exemple, Trump n’est ni un monstre ni un danger en soi pour les USA et la Démocratie, mais un simple symptôme. Le vrai problème, c’est la confluence d’un parti de privilégiés couards et myopes accrochés à leurs privilèges au point de le prendre pour un Abraham Lincoln ou même un Ronald Reagan, avec un mécanisme électoral vétuste qui leur permet de s’incruster grâce à une des clientèles  minoritaires les plus ignorantes et obtuses de la planète. Pareil pour Netanyahou en Israël.

Non, le Soleil ne tourne pas autour de la Terre, pas plus que la Démocratie autour des Élus ou des Messies. Il est temps de nous prendre pour Copernic et de replacer la Citoyenne, le Citoyen au centre de notre système planétaire et de les valoriser et de les informer comme il se doit. Risqué, sans doute. Mais avons-nous vraiment le choix?

18 février 2021

Facebook et les dragons d'Australie

«Facebook a annoncé mercredi son intention de restreindre en Australie le partage d'articles et de vidéos d'information par les éditeurs et les internautes, en raison d'un projet de loi qui va forcer les grandes plateformes à rémunérer les médias en fonction du trafic que les titres génèrent. Les mesures mises en place touchent aussi les pages des services de secours australiens.» – France Presse

C'était inévitable que ce genre de problème allait surgir. Aussi bien les médias que les gouvernements refusent depuis trois décennies de reconnaître à quel point les dimensions à la fois multidirectionnelles et transfrontalières d'Internet bousculaient les règles traditionnelles du fonctionnement des systèmes d'information, qu'ils soient écrits, audiovisuels ou numériques, qu'ils soient échanges individuels, transactions commerciales ou financières, diffusions publiques ou privées gratuites ou payantes.

D'une certaine façon, que cela se produise dans un marché isolé de taille moyenne comme l'Australie est probablement une bonne chose; cela va servir, involontairement, de «test case» limité techniquement, légalement et géographiquement pour voir plus clair dans une situation qui ne peut que s'aggraver et se compliquer. Déjà l'incident des interdits politiques à l'égard du Président Trump et de l'extrême-droite aux U.S.A. pouvait servir d'avertissement, mais le contexte explosif et fortement émotionnel dans lequel il se produisait rendait difficile toute analyse objective. 

Mais il ne fait aucun doute qu'il faut suivre la chose de près en tenant compte non seulement des effets économiques et juridiques, mais au moins autant de l'équilibre et des conflits entre droits individuels et bien commun, entre libertés et sécurité, entre pouvoirs et responsabilités du privé et du public. Nos vieillottes caravelles médiatiques naviguent déjà, souvent sans s'en rendre vraiment compte, dans une «mare incognita» où, selon la vieille inscription des portulans, «hic sunt dragones»...

16 mai 2020

Envies nostalgiques

Je regarde et écoute à la télé mes confrères et successeurs à RDI, LCN, France 24, FranceInfo, CNN, MSNBC et même, à la limite, FOXnews, et je ressens exactement le genre de passion incrédule que j'ai vécue comme eux à quelques reprises. Ce que nous traversons est une étape unique dans l'histoire, et le fait d'être au coeur même de ce qui s'y passe comme journaliste est un sentiment quasi indescriptible.
Je me revois reporter presque débutant à Radio-Canada en novembre 1963, quand avec mon défunt ami et collègue Jean-Claude Devirieux, nous avons assumé pendant près de trois semaines la couverture principale de l'assassinat de John F. Kennedy et de ses séquelles, puis en parallèle, l'écrasement d'un DC-3 d'Air Canada à Sainte-Thérèse. Des périodes de trois et quatre jours sans sommeil, à peine de nourriture, portés par de fabuleuses poussées d'adrénaline à travers un incessant tourbillon d'incidents, de paroles, d'images.
Onze ans plus tard, en avril 1974, j'ai débarqué à Washington après quelques jours d'une épuisante cavalcade de Paris par Barcelone et Montréal, pour vivre six mois de l'invraisemblable aventure des enquêtes et batailles juridiques et politiques du Watergate, de la démission du Président Nixon et de l'accession au pouvoir de Gerald Ford. Heureusement que Marie-José (avec nos deux chats Angkor et Croquemort) est venue me rejoindre dans une suite d'hôtel non loin de la Maison blanche, sinon j'oubliais probablement de manger et dormir des semaines durant!
Et l'année suivante, suivant un appel confidentiel d'un ami diplomate espagnol, je m'installais dans un hôtel près du Prado de Madrid juste à temps pour être témoin en première ligne de la fin du franquisme et d'une des plus durables et féroces dictatures du 20e siècle, parcourant avec un mélange d'inquiétude justifiée et d'audace naïve les dédales d'une périlleuse transition vers la démocratie, d'un chaud septembre castillan à un novembre pluvieux et frisquet.
Je n'aurais certainement plus l'énergie et la résistance de faire face aux tensions et de suivre le rythme frénétique que les évènements du genre imposent à notre métier, mais ça ne m'empêche pas d'envier ceux qui les vivent... et de regretter de me retrouver confiné devant l'écran, simple spectateur et victime potentielle.

20 décembre 2019

Un oeil aigu qui se ferme...

Je me sens aussi en deuil d'Antoine Desilets que sa propre famille... Pas seulement un merveilleux confrère de travail (au magazine hebdo, à la rubrique éducation puis politique de La Presse, à SPEC, dans notre chronique ensemble des années '70, ensuite quand il enseignait la photo au Sénégal, etc.), mais aussi un ami, un complice spirituel et amusant, un confident, un grand «discuteux» de la politique québécoise...
Notre première collaboration, sous la direction de Pierre Bourgault, fut un article du magazine de La Presse sur la pollution par le bruit à Montréal. Antoine avait trouvé le tour de fabriquer des images «bruyantes» en jouant sur les couleurs criardes, les juxtapositions anormales, les objets et les angles biscornus. Une véritable éducation visuelle pour moi... et pour les lecteurs.
Au cahier SPEC, il était mon complice de prédilection. Un jour, nous rencontrions une séduisante «miss quequ'chose» d'une abysmale bêtise, que je m'apprêtais à crucifier dans mon article; or Antoine, séduit par sa beauté, l'a transformée magiquement en une déesse digne de Botticelli par ses images – j'ai été obligé de repenser tout mon texte!
Mais c'est surtout dans notre série de «Personnages montréalais» de 73-74, où nous avions chacun la moitié d'une pleine page grand format, que j'ai pu apprécier son extraordinaire talent pour faire ressortir le caractère des gens, qu'il s'agisse d'un ex-ministre unioniste devenu président de Loto-Québec, du publicitaire Jacques Bouchard, de l'architecte de Mirabel Roger Dastous, d'un waiter d'une taverne emblématique de la «Main», de la couturière Marielle Fleury ou d'une marchande de jouets (d'une terrible laideur hélas!) de la rue Laurier.
Je l'avais revu quelques fois dans sa résidence du nord-est de la ville après que nous avions tous deux pris notre retraite, mais pas depuis deux ans; on se le promettait, et chaque fois quelque chose nous incitait à remettre ça. Quel regret!

16 novembre 2019

Forward to the Past?

«Usted tiene una llamada del senor Salourco», me dit le réceptionniste du Castel Mata de Mataro, près de Barcelone. C'est quoi, cette affaire? Nous sommes le 21 ou 22 mai 1974; Azur et moi sommes en vacances méritées après une épuisante couverture en France de l'élection du Président Valéry Giscard d'Estaing. Je ne connais aucun Salourco, et personne sauf peut-être notre ami Pedro Rubio et mes patrons de la Presse à Montréal, ne sait où nous nous trouvons.
Bon, tant pis. Je prends le combiné et une voix bien connue me tonne dans l'oreille: «Leclerc? Content de t'avoir, vieux, mais tes vacances sont finito! Tu rentres à Montréal par le premier vol, et lundi qui vient tu débarques à Washington – les audiences d'impeachment du Président Nixon commencent la semaine prochaine!»
Salourco, c'est la façon dont l'oreille catalane du réceptionniste a interprété le nom de Saint-Laurent (Claude), alors directeur adjoint de l'information à La Presse et futur grand patron de RDI à Radio-Canada. Il me rappelle brutalement (c'est son style habituel) le pari que j'avais pris il y a un an et demi avec notre patron Jean Sisto: si j'avais raison et que le scandale du Watergate devait aboutir à une possible destitution du Chef d'État américain – personne n'y croyait à l'époque –, j'irais couvrir l'évènement en direct pour La Presse et à ses frais. Pour le reporter international néophyte que je suis, une offre impossible à refuser – même si j'en avais la moindre envie.
Dès le lendemain, après un trajet de nuit en autocar à travers les Pyrénées, je dépose Marie-José à Paris chez sa vieille copine Maryse. Jeudi, je reprends à Orly un Air Canada pour Montréal, me bourre au hasard une valise de ce qu'il faut pour un court séjour, et retourne à Dorval dimanche matin m'embarquer sur Delta pour Dulles Airport et une chambre au premier Holiday Inn disponible dans le voisinage du Capitole.
Lundi, je fonce au National Press Building, où heureusement un ex-confrère et vieux copain, le correspondant de Radio-Canada Lucien Millet, m'explique les arcanes de l'accréditation d'un correspondant étranger dans les instances majeures de l'État américain: Maison Blanche, Congrès, State Department, FBI, U.S. Information Services, Cour suprême, Tribunaux fédéraux...
L'étape initiale est le passage dans les bureaux du Service Secret, l'agence responsable de la protection du Président et de la Maison Blanche. L'imprimatur de ce service est la porte incontournable à ouvrir pour obtenir toutes les accréditations washingtoniennes; un délai normal pour l'enquête de vérification d'identité et de qualification est de deux à trois semaines.
Et là, j'ai un coup de chance complètement absurde: au moment des Évènements d'Octobre 1970 au Québec, un fanatique quelconque avait écrit en mon nom une lettre d'appui au Gouvernement canadien contre les «terroristes» du FLQ (dont plusieurs étaient des connaissance sinon des copains), sous une signature bidon. J'avais évidemment contesté par écrit... mais alors que ma protestation s'était perdue quelque part dans les dédales administratifs d'Ottawa, la lettre d'appui apocryphe, elle, était demeurée bien visible dans mon dossier à la Gendarmerie Royale, «preuve» certaine de mon adhésion aux bonnes moeurs officielles. En conséquence, l'agent responsable de ma requête m'a rappelé dès le samedi matin pour me féliciter de ma réputation sans tache et m'inviter à venir récupérer illico ma collection de laissez-passer pour la Maison Blanche et le Capitole. Les accréditations aux divers autres services et tribunaux devaient suivre vers le milieu de la semaine suivante. Et grâce à l'intervention de Lucien Millet et de son patron René Torre, le National Press Building me fournissait un petit bureau et un classeur... en même temps qu'un membership au National Press Club voisin.
Tiré d'une vidéo de conf. de presse à la Maison Blanche automne1974; le grand moustachu à gauche, c'est moi!
Le «court séjour» allait se prolonger presque jusqu'à la fin de l'année 1974; j'allais rapidement déménager de ma chambre sans grâce du Holiday Inn dans une suite confortable et élégante (chambre, salon, dressing, cuisinette) du Fairfax Hotel sur Dupont Circle (quartier des ambassades), où Azur devait venir me rejoindre au début juillet avec nos deux chats noirs, Angkor et Croquemort... mais ceci est une autre histoire.
C'est cette surprenante séquence de souvenirs qui m'est revenue à l'esprit cette semaine, pendant que je suivais pas à pas (mais à distance cette fois) les péripéties du début d'une nouvelle séquence d'impeachment, celle du Président Donald Trump.

21 février 2019

Moi et le NYT!!!

Je trouve ça étrange et, pour tout dire, assez inquiétant. Depuis des années, j'avais l'habitude sans doute masochiste d'adresser au New York Times des commentaires critiques sur leurs articles et textes d'opinion que je trouvais intéressants ou erronés. Jusqu'à récemment, mes envois étaient ignorés, rejetés, ou rarement acceptés après un assez long délai. Or, ces dernières semaines, leur comité d'évaluation a publié absolument toutes mes critiques (à peu près une dizaine), souvent quelques secondes à peine après que je les ai envoyées. Je vieillis, ou deviens trop «establishment», ou quoi???
Le dernier commentaire, en passant, était le suivant cet après-midi, sur l'effet du prochain rapport de l'enquêteur spécial Mueller:
«Un fait important à souligner: les actes commis par un haut dignitaire de l'État (élu ou non) sont sujets à des jugements juridiques, politiques ou populaires et les critères pour les uns et les autres sont fort différents. Au Tribunal, il s'agit de juger si un crime a été commis, volontairement ou non. Les deux autres cas sont plus simples: La tribune politique peut punir toute erreur, intentionnelle ou pas. Le verdict populaire est encore plus primaire: «L'acte a-t-il été utile, aux yeux de la majorité?» Donc, le Rapport Mueller aura des effets différents, selon qu'il sera interprété par la Cour, par le Congrès ou par l'opinion publique et les médias. Accusation et condamnation, blâme ou même destitution, ou déroute électorale. Je dirais qu'ici, les trois possibilités sont offertes par ordre croissant de probabilité.»
Version originale: "One major point must be made: actions committed by high-level members of Government (elected or not) can be subject to legal, political or popular judgment, but the criteria for such judgments are quite different. Legal verdicts are based on whether a crime was committed and the intent was to commit one. But the other types of verdicts have no such limitations: political ones can punish any type of mistakes, whether intentional or not, and popular ones have just one criterion, "Was the action useful or not in the eyes of the majority"? This means the Mueller Report can have three very different outcomes, according to where it is interpreted: in the Courts, in Congress, in the arena of the media and public opinion. Indictment and trial, censure or even impeachment, or electoral rout. I would think in this case, they are in increasing order of probability."

15 février 2019

La véritable urgence...

... un dictionnaire de trumplangue?
M. Trump a déclaré: «Je déclare une urgence nationale. Je n'étais pas obligé de le faire maintenant, mais j'avais envie...» Or, d'après le Robert, «urgence: nécessité d'agir vite». J'en conclus que pour comprendre la politique américaine, il faut d'urgence redéfinir le vocabulaire de la trumplangue: 1. Urgence: ce qui n'est pas urgent. 2. Vérité: le résultat d'un mensonge. 3. «fake news»: information objective. 4. Immigration: blocage des frontières, notamment par un Mur. 5. Loyauté: l'art de trahir ceux qui vous sont loyaux. 6. Loi et ordre: règle qui s'applique à tout le monde sauf à soi. 7. Mexicain: Américain, dans l'expression «les Mexicains vont payer pour le Mur» mais aussi: voleur, tueur, violeur dans tout autre contexte, etc...