16 août 2026

Fin de mission (6)

 Le 22 novembre 1963, vers 14h15, je viens de finir mon quart de travail comme rédacteur-reporter à la salle des nouvelles du Téléjournal; je range mes papiers, crayons, stylos, dictionnaires et je me prépare à partir pour un typique week-end dans les Laurentides avec une bande de copains. Soudain, Dédé, le commis aux dépêches, arrive à la course de la salle des téléscripteurs en brandissant un bout de papier: «Y'a des coups de feu au défilé de Kennedy à Dallas! C'est la panique!» 

Tout le monde se précipite dans le cagibi voisin, où des machines rugissantes vomissent à jets continus des flots de papier blanc, jaune, vert, rose: Reuter, UPI, AP, AFP,  Tass, la Presse Canadienne sont prises de frénésie et peu à peu se dégagent les détails de ce qui se passe. Un ou plusieurs “snipers” inconnus ont tiré sur la limousine découverte de John F. Kennedy, qui a été blessé, on ne sait si c'est grave. Le chef de pupitre m'attrape par la manche: «Toi, le petit, tu restes, et toi aussi Devirieux. Vous vous installez sur le bureau du superviseur, on vous apporte les dépêches et vous tapez sans interruption des bulletins spéciaux. Et vous alternez au visionnement pour voir ce qu'on peut y mettre comme images.»

C'est mon premier véritable «coup de feu» comme débutant à la télé, y'a pas à dire que je suis gâté: du vendredi après-midi 22 au mardi midi 26 novembre, je ne mettrai pas le nez hors de l'édifice de Radio-Canada. Pendant quatre jours complets, Claude-Jean Devirieux (qui est mort il y a quelques années après une belle carrière) et moi rédigerons la quasi-totalité des émissions spéciales sur le décès du président, l'arrestation de Lee Harvey Oswald, l'assassinat de celui-ci par Jack Ruby dans un couloir du Palais de Justice de Dallas, l'assermentation en catastrophe de Lyndon Johnson comme Président intérimaire sur le tarmac en présence de Jackie Kennedy... 

Avec les techniciens vidéo qui sont encore à l'apprentissage des magnétoscopes qui remplacent peu à peu le film 16mm, nous faisons des prodiges de montage sur le vif (il n'y a pas de synchro automatique, il faut faire les «splices» électroniques à la mitaine, sans même avoir le temps de vérifier les résultats avant d'entrer en ondes), puis nous courons en studio apporter nos scripts tout chauds, annotés à la main, aux speakers Pierre Nadeau, Gilles Moreau, Gaétan Barrette, Michel Garneau, Gaétan Montreuil, qui se succèdent devant la caméra.

Nous dormons sur place, le plus souvent sur les divans dans l'antichambre de l'émission Chez Miville au rez-de-chaussée. Nous nous nourrissons de sandwiches de la cafétéria du sous-sol et de poulet barbecue commandé au Chalet Lucerne voisin, arrosé à l'occasion d'une bière de contrebande apportée sous le manteau par un copain du Café des Artistes ou de l'Hôtel de Province en face. 

Finalement, mardi je rentre chez moi rue Lincoln, complètement vidé... pour revenir au travail tôt le vendredi matin 29 novembre. Et là, mon quart terminé vers 14h15, je range mes crayons, papiers, dictionnaires pour un repos bien mérité quand... Dédé, le commis au dépêches, arrive à la course de la salle des téléscripteurs en brandissant un bout de papier: « Y'a une grosse explosion à Sainte-Thérèse. Paraît que c'est un avion d'Air Canada qui s'est écrasé!» Et c'est reparti pour quatre autres jours…

Sur un tout autre registre, le seul des réalisateurs du Téléjournal avec qui j’ai des atomes crochus est Georges Dor, qui est également un poète, ami de Gaston Miron et de Leonard Cohen. C’est avec lui que j’ai inventé l’absurde sport du “bad-café”… et c’est lui qui un jour de la fin 1964 m’entraîne au Café des Artistes en me disant: “Y’a quelque chose que je veux te demander, mais discrètement.” Évidemment, ça m’intrigue.

Installés dans un coin du Café, avec chacun un verre de blanc, il murmure: “Tu sais, j’ai commencé à faire des chansons, à partir de poèmes. Maintenant, j'en ai sept-huit, et pis... Gilles Mathieu, tu connais ça, toi?” Le chat sort du sac: il veut que je le présente au patron de la Butte à Mathieu, qui est à l'époque LE consécrateur de nouveaux talents de la chanson. Il me fredonne quelques-unes de ses tounes, dont l'émouvant «Le très beau nom de mon amour». Impressionné, j'appelle sur le champ Mathieu, qui nous donne rendez-vous le mardi suivant. 

À travers la sloche de la route 11, on monte à Val-David («Tiens, je t'emmène souper au Petit Poucet ou au Chantecler après», promet Georges) dans sa Mercedes 190 usagée et quelque peu cabossée. Mathieu nous attend dehors à l'entrée de sa boutique d'antiquaire. On entre en face à la Butte, et on s'installe dans le minuscule foyer en bas. Je présente Georges, qui s'explique: «Ce que je veux faire, c'est combiner la poésie – surtout la mienne, mais aussi celle des autres, par exemple j'ai fait une chanson avec "Corneille ma noire" de Miron – avec la tradition bien canadienne-française des chantres d'église de campagne, comme j'en ai connu à Saint-Germain de Grantham dans mon jeune temps.»

Mathieu regarde autour: pas d'accompagnateur, et il sait bien que je ne suis pas musicien: «Tu t'acompagnes toi-même?» -- «Es-tu fou? Tout ce que je sais faire, c'est enligner trois notes d'un doigt sur un piano. Pas besoin de ça!» Les chantres de campagne, après tout, chantent le plus souvent a capella... Aussitôt, il se campe le pied sur la tortue de fonte qui est le principal système de chauffage de la Butte, et de sa sonore voix de baryton, entonne une première chanson par-dessus les objections que Mathieu se préparait à formuler. Pas exactement les meilleures conditions pour une audition, mais...

Au début, Georges est un peu nerveux, puis il se concentre sur ses chansons et reprend de l'assurance; vers la fin, en l'absence de toute réaction, la nervosité revient, et il s'interrompt tout sec en plein milieu d’un couplet, pointe en l'air un menton belliqueux: «Alors, qu'est-ce que tu en penses?» Silence. Puis la bouche de Mathieu s'ouvre en un grand sourire sous sa moustache inculte: «Peux-tu te trouver un pianiste? Je pourrais te faire passer en première partie de Monique Leyrac dans trois semaines.» Et il lui flanque une tape dans le dos avant de nous amener en face prendre un café dans sa boutique.

À son premier spectacle, un des spectateurs les plus intéressés et les plus enthousiastes était Pierre Bourgault, qui s’est précipité sur scène pour le féliciter. Après qu'il a fait deux ou trois autres boîtes, Mathieu l'a réembauché, et aux Fêtes suivantes, Dor était assez connu pour qu'il en fasse sa tête d'affiche à l'occasion casse-gueule d'un samedi du «trou» de fin d'année. 

À la veille de Noël, donc, nous montons à Val-David avec Marie-José, au milieu d'une effroyable tempête de neige. La Butte est à moitié vide, comme on pouvait s'y attendre, mais la chaleur des applaudissements compense pour le maigre auditoire. Sous l'effet de la bouffée de fierté que ce premier passage réussi «en vedette» lui cause, Georges décide qu'il fait trop mauvais pour rentrer en ville dans la poudrerie et nous nous arrêtons pour un réveillon impromptu qui se prolongera une bonne partie de la nuit au «Miss Ste-Adèle», un restaurant sans grand intérêt mais qui a l'avantage d'être directement en bordure de la route, avant  de retourner à Montréal aux petites heures.

15 août 2026

Fin de mission (5)

Mais "Forward to the Past", comme ils ne disent pas au cinéma.

Le 18 juin 1962, Réal Caouette et l’aile québécoise du Crédit social (un parti de droite ultra-conservateur et populiste jusque là confiné aux provinces des Prairies) créent un scandaleux précédent à contre-courant en faisant élire 26 de leurs députés à la première élection fédérale suivant l’arrivée au pouvoir au Québec des libéraux progressistes de Jean Lesage et René Lévesque. Nous suivons les résultats avec un mélange de dépit et de délectation dans une salle des nouvelles du Nouveau Journal aux abois: depuis une semaine court la rumeur de la fermeture imminente de notre gagne-pain, due à la pression exercée par l’archevêché sur notre bailleuse de fonds Mme Du Tremblay.

Deux jours plus tard, l’éditeur Jean-Louis Gagnon convoque une dizaine de journalistes débutants dont je suis, pour un conciliabule confidentiel. Il confirme la fin du journal dans quelques jours, et tout en nous demandant la discrétion, nous suggère fortement de nous mettre à la recherche d’un nouvel emploi. Suit une semaine chaotique, où plusieurs d’entre nous en profitons pour chaparder qui une machine à écrire, qui un fauteuil de bureau, un appareil photo ou quelques stylos. Pour ma part, j’hérite d’un superbe cendrier artisanal en céramique qui me suivra pendant près de deux décennies…

Mon premier appel à un employeur potentiel est tout naturellement à Radio-Canada, où mes succès aux Jeunes Auteurs m’ont fait connaître. Et je tombe directement sur Phed Vosniacos, sous-directeur des Nouvelles, que j’avais croisé il y a peu devant la meule de cheddar bien mûr du Press Club de l’Hôtel Mont-Royal, dont nous sommes tous deux friands. Et qui m’embauche sur-le-champ comme rédacteur de nouvelles radio à partir de la semaine prochaine – d’ailleurs, la majorité de mes confrères du Journal auront à peine plus de difficulté à se recaser, dans un milieu de la presse en pleine croissance.

La fermeture du Journal donne lieu à quelques “veillées funébres” peu communes, dont celle marquée le dimanche soir suivant par un strip-poker interminable et endiablé chez Gilles Courtemanche, sur Côte-des-Neiges. C’est au matin de cette nuit blanche que je fais une entrée spectaculaire mais risquée dans mon nouvel emploi, assis plutôt pompette sur le capot arrière de la MG Sport qu’un copain animateur de radio fait grimper dans un crissement de pneus sur le trottoir face à l’entrée de l’auguste société, alors sur Dorchester près de Mackay! 

Un incident plutôt sombre des jours qui suivent va influer sur mes “missions” pendant des décennies. Pour la validation de mon embauche, je dois subir un examen médical dont l’auteur conclut: “Bon, un peu mince, mais assez en forme pour le service.” - “Alors, je vais vivre vieux?” - “ Absolument pas. Voyez ici dans mes tables d’actuariat: espérance de vie, 56-57 ans.” - “Comment ça?” - “Un, vous êtes journaliste. Deux, vous fumez comme une cheminée. Trois, vous aimez le scotch et la bière. Toutes des “strikes” contre vous en partant.” Le pire – ou peut-être le meilleur? – c’est que je le crois! Convaincu que je ne serai jamais vieux, je vivrai les quatre prochaines décennies sans jamais me soucier de l’avenir ni mettre un sou de côté à cette fin. Le jour de mes 57 (ou 58?) ans, je déclarerai à Azur: “Hé bien voilà, demain j’entame les prolongations!” Qui en sont rendues à leur 27 ou 28e année au moment où j’écris ceci. Fin de la parenthèse.

Comme dernier arrivé à la rédaction, j’hérite des quarts de travail les moins populaires: trois petits matins à rédiger les résumés de nouvelles de la veille, deux soirées de week-end à concocter ceux, généralement peu riches en évènements marquants, qui meublent les “trous” entre les émissions musicales. Mais ce pensum va s’avérer une bénédiction. Un des premiers dimanches soirs en poste, je croise dans le couloir un monsieur grisonnant, fort élégant, qui sort de l’ascenseur les bras chargés d’une pile de disques: Guy Mauffette, en route vers le studio où il va sussurer les commentaires enjolivés de musiques savamment choisies de son “Cabaret du soir qui penche”. 

- “Qu’est-ce que tu fais ici, jeune homme?” - “Rien d’important – des bulletins de nouvelles à propos de pas grand’chose, comme tous les dimanches!” - “Et moi je m’ennuie tout seul, dans un cabaret sans un maudit client! Pourquoi tu ne viens pas me tenir compagnie?” Suivra un quasi-rituel qui s’étendra sur plusieurs mois: en début de soirée, je tape d’avance trois bulletins de cinq minutes que je dépose en bloc au studio des nouvelles, et vais m’enfermer trois portes plus loin face à mon délicieux mentor, qui s’est procuré de quoi boire et manger pour nous trois (incluant le technicien du son, qui était la plupart du temps le père du futur avocat du FLQ de 1970, Robert Lemieux) soit à la cafétéria du sous-sol, soit de préférence au voisin Café des Artistes. Et je puis me targuer d’être la totalité de la clientèle physique d’un mythique établissement!

Presque hélas, au milieu de 1963 cela prend fin quand  j’ai droit à une promotion comme rédacteur-reporter à la télévision. De la confidentialité un peu poussiéreuse (une vingtaine de pupitres dans une pénombre mal éclairée) de la rédaction radio du troisième, je suis projeté dans le tohu-bohu de celle, beaucoup plus grande et brillante, du cinquième étage, flanquée d’un grand local rempli de téléscripteurs crépitants et d’une série de chambres noires et de studios de montage de film 16 mm – la vidéo magnétique ne viendrait que plus tard.

Le rythme de travail est très inégal, d’assez longues périodes d’inaction étant suivies de brusques poussées de fébrilité, précédant un prochain téléjournal ou causées par un évènement imprévu ou une arrivée de reportages filmés à Ottawa, Paris, New-York, Londres ou Washington… Pour meubler les vides, le réalisateur Georges Dor et moi inventons un sport plutôt poétique, le “bad-café”, qui se joue en faisant tournoyer au-dessus des pupitres, en les frappant adroitement du plat de la main, les couvercles en plastique des cafés peu goûteux venus d’un comptoir du sous-sol. Un divertissement athlétique adopté avec enthousiasme par la plus jeune partie de nos collègues, et violemment critiqué par leurs aînés.

Un autre bénéfice marginal du fait que toute la télé se faisait alors en direct était l’existence des “Chevaliers de la Table-ronde”. Celle-ci se trouvait juste à droite de l'entrée du Café des Artistes sous l'escalier menant à l'étage, encadrée d'une banquette  semi-circulaire. On y buvait un scotch ou un vin blanc, palabrant et jouant aux dés en attendant le prochain bulletin de  nouvelles, la prochaine répétition, la prochaine émission dans les studios de Radio-Canada  de l'autre côté de la rue.

Le restaurant avait été ouvert à la fin des années 1950 par Maurice Tellier et sa femme Ghislaine, une blonde péroxyde à  l'allure décidée et au verbe à l'emporte-pièce qui est devenue ensuite l'amie puis l'épouse de Jean-Pierre (Séraphin)  Masson. Lorsque j'y ai fait mon apparition dès la semaine de mon arrivée à la CBC au milieu de 1962, les habitués comprenaient Pierre Thériault (Monsieur Surprise), Guy Sanche (Bobino), Jean Lapointe (alors des  Jérolas), les annonceurs Gilles Moreau et Gaétan Barrette, les comédiens Dyne Mousso, Maurice Dallaire (qui allait se  suicider dans des circonstances spécialement tragiques), Ginette Letondal, Hubert Loiselle… Se joignaient à nous, mais moins assidûment, Jacques Fauteux, Janine Paquet, Jean Besré, Serge Deyglun, Robert  Rivard, Jean-Pierre Ferland avec ses musiciens Paul de Margerie et Pierre Brabant, etc. De fait, le gros de la colonie  artistique radiocanadienne y défilait d'un jour à l'autre.

La caissière et gérante Elizabeth Robbe, une splendide Madame belge indéfrisable et costaude au coeur plus grand que  la place même, m'avait adopté pour une raison mystérieuse et, contrairement à pas mal d'autres habitués qui subissaient  fréquemment ses foudres, son «Yveuke» ne pouvait rien faire de mal. Étais-je si sage, était-elle si compréhensive? Peu  importe.


14 août 2026

Fin de mission (4)

Tout ça, c’est la faute à la guacamole. Et ça va faire que cette suite (pourtant logique) du blogue ne regardera pas vers le passé comme les précédentes, mais vers le présent et l’avenir… et qu’elle risque de se prolonger en conséquence. Première étape:

Il faut comprendre que pour moi, il n’y a pas d’un côté les grands principes et de l’autre les entorses  que le quotidien y effectue sans qu’on s’en rende compte: ma vie ne se fracture pas entre deux ou plusieurs niveaux distincts et imperméables. Si je triche contre l’un, ce n’est pas au nom des autres, mais à cause d’une faille que je perçois et dont je profite entre deux ou plusieurs et que j’assume. Et j'insiste pour que tous les grands principes tiennent le coup face aux inévitables coups de boutoir du quotidien.

Guacamole et margarita d’abord. Soyons clairs, je ne connais du Mexique que des corridors chaotiques d’aéroport, en route vers l’Amérique du Sud ou les Antilles. Peut-être trois heures au total? Bon, ajoutez-y la musique des mariachis, quelques écrivains chouchous, les invitations répétées de mes cousins Claude Aubin et sa femme Cécile à leur condo de Puerto Vallarta, ça ne change rien. 

Par contre, quelques enveloppes de poudre achetées au supermarché d’Hochelaga-Maisonneuve et une ou deux bouteilles acquises sur Internet ou à la SAQ me font croire, bizarrement, que je suis du pays. C’est sans doute mon côté “mondialiste” qui fait déguster tour-à-tour au Québécois tricotté-serré que je suis des Mol’ tablettes, des pisco sours péruviens, des grappas Poli, des ti’punchs martiniquais, des kirs de Bourgogne, des scotchs d’Islay, des portos du Douro et des sakés japonais aux prix fantaisistes. Dans le cas présent, je raisonne à partir d’une guacamole fabriquée de toutes pièces avec des avocats israéliens, du Tabasco de Trinidad, une huile végétale grecque et une enveloppe d’épices mexicaines directement de chez IGA. Arrosée abondamment d’une “blue rita” à la tequila mais trafiquée de curaçao bleu, de lime antillaise et de fleur de sel de Camargue. On ne fait pas mieux, et à votre santé!

Le plus étrange, c’est que ce curieux mélange me fait sentir responsable non pas intellectuellement, mais physiquement et viscéralement, du sort de la totalité d’un monde dans lequel nous survivons actuellement à grand’peine et malgré les efforts de toutes nos élites (ou presque?) pour le bousiller à leur profit immédiat. Ce n’est pas mon cerveau qui prend parti (ou si peu), mais mon ventre, mon coeur…et, au degré où elles sont encore pertinentes, mes couilles.

Et vous?

25 juillet 2026

Fin de mission??? (3)

En revenant à Québec à la fin d’août 1961, j’avoue aux frères Brousseau que j’ai décidé de ne pas poursuivre mes études en architecture… mais que je ne sais pas trop quoi faire d’autre. Réaction instantanée: «Viens-t-en à Montréal avec nous autres, on a un logement sur Décarie et une chambre libre. Avec ta nouvelle célébrité, tu n’auras pas de peine à trouver du travail!» Camille est recherchiste à Radio-Canada, je crois me rappeler que Pierre veut s’installer comme fleuriste. C’est tentant… et terrifiant à la fois. L’attrait de Montréal, alors métropole du Canada et surtout coeur battant de la naissante Révolution tranquille du Québec, est irrésistible et les ouvertures pour un futur écrivain dans un milieu artistique en éruption sont problables, mais… 

Même si j’ai donné une partie de ma bourse à mes parents et flambé sans gêne en Gaspésie (sans compter l’achat d’équipements haut-de-gamme pour le tennis et le ski), il me reste un bon petit paquet en banque. Ce qui m’inquiète vraiment, c’est d’affronter de nouveau un dépaysant statut de quasi-vedette, et encore plus la réaction familiale à une telle entorse majeure à une tradition bourgeoise à cheval entre Haute-Ville de Québec et triple clocher de Trois-Pistoles. Je sais que maman m’a déjà planifié un avenir fermement ancré sur le Cap Diamant: éventuelles fiançailles avec la fille d’une de ses amies (l’affaire Nadia bien oubliée), suivies d’une entrée comme stagiaire privilégié au studio d’un vague cousin Blanchet, architecte en vue. Et papa compte sur moi pour rehausser le statut social de la tribu Leclerc – quoique bien introduit dans les cercles intellectuels et frère d’un ministre duplessiste, il n’est pour la belle-famille Garneau-Legendre et son cercle d’accointances huppées qu’un ex-fonctionnaire devenu modeste homme d’affaires.

Je fais semblant de retourner aux études, mais le coeur n’y est pas, d’autant plus que mon grand copain Sylvain Lelièvre a déjà annoncé son départ (il deviendra enseignant et surtout le discret mais légendaire chansonnier de la vie quotidienne et des petites gens). À la mi-octobre, je m’ouvre à mon père de mon désir de partir, et sa réaction me surprend: «Tu sais, je m’y attendais un peu; si tu es sûr de ta décision, je vais arranger les choses avec ta mère. Le seul problème… c’est que je ne peux pas faire grand-chose pour t’aider. Disons 200$, mais si tu te retrouves sans rien, tu reviens et tu reprends ta vie ici, selon nos choix. Ça va?» Je n’en espérais pas tant, et me prépare à un départ en douce peu après mon anniversaire.

Au début novembre 1961, me voilà chambreur de mes deux copains Brousseau dans un grand mais chaotique cinq-pièces à l’angle de Décarie, qui n’est pas encore le boulevard enclavé actuel, et St. Antoine’s Road (absurde anglicisme alors courant dans les quartiers ouest). J’échoue à me faire embaucher comme journaliste stagiaire  par Yves Michaud – le futur politicien péquiste et «Robin des banques» – à son hebdo La Patrie, mais il me recommande généreusement à son concurrent Le Petit Journal, propriété de l’auteur des Belles Histoires, Glaude-Henri Grignon. Je m’y lie avec deux autres débutants, Lysiane Gagnon et André Béliveau, mais j’ai de la difficulté à accepter des sujets de reportage qui me paraissent sans le moindre intérêt mais que le directeur de rédaction Willie Chevalier, journaliste à l’ancienne mode, juge alléchants pour ses lecteurs. 

Peu avant Noël, je lui tire ma révérence, et commence à téléphoner ailleurs pour chercher un emploi. Au troisième apppel, je tombe sur une voix un peu familière: coup de chance, c’est le poète Paul-Marie Lapointe, que j’ai connu plus tôt comme membre du jury des Jeunes Auteurs. «Oui, je te replace; tu as une bonne plume. Quand peux-tu commencer?» Pas plus compliqué que ça! C’est sous son égide en tant que chef de pupitre que j’entre au début janvier (par la petite porte des faits divers, il faut l’avouer) dans ce qui est la rédaction la plus prestigieuse et la plus recherchée de la presse québécoise, l’iconoclaste Nouveau Journal créé quelques mois plus tôt par le futur sénateur et grand ami de Pierre Elliott Trudeau Jean-Louis Gagnon.

C’est ainsi qu’est née une nouvelle mission, qui sera pour moi la plus durable: l’information. Notre éphémère journal était un extraordinaire creuset de talents, combinant des reporters, dessinateurs et commentateurs chevronnés comme Louis Martin, Gilles Constantineau, Jean de Guise, Robert LaPalme, Raymond Grenier, Carl Dubuc, (père du futur éditorialiste Alain Dubuc),Michel Van Schendel et une bande de «jeunes loups» souvent venus de province et sur lesquels la directrice de la section féminine Lydia Patry-Cullen exerçait une surveillance presque maternelle: Gérald et Marcel Godin, Denyse Boucher, mon fréquent partenaire dans la chasse aux policiers et pompiers Gilbert Moore, le caricaturiste Berthio, Jacques Doucet et Marcel Gaudette aux sports… Il n’existait pas encore d’école de journalisme; le seul de notre génération qui en soit sorti est Guy Lamarche, prestigieux boursier du Nieman Fellowship à Harvard. Tous les autres, on apprenait sur le tas, avec comme modèles les Jean V. Dufresne, André Payette et compagnie, et comme maxime: «Ton travail, c’est de tout voir… et que personne ne te remarque». Exactement le contraire de ce qui guide la carrière des nouvelles générations, quoi!

C’est un pur accident qui m’a donné l’inguérissable virus de ce métier. Ami d’enfance, précoce poète et animateur-radio d’avant-garde à Radio-Canada, Yves Préfontaine m’avait entraîné dans une boîte quasi confidentielle de la rue Saint-Dominique, le Mas, repaire de la petite clique des jazzmen francophones (les anglos créchaient au Black Bottom, sur Craig), et j’y avais pris goût. Une nuit que j’y sirotais mon espresso allongé de whisky en écoutant Leduc ou Donato, tumulte à l’entrée: «Police! Que personne ne sorte!» C’est une descente en règle, dont le prétexte est de retrouver une petite bourgeoise en fugue depuis trois jours, mais dont le résultat est la découverte d’une assez bonne provision de chanvre indien – haschich et marijuana, sans doute importés par des invités musiciens new-yorkais. Scandale et hauts cris, arrestations en série.

Pour m’en sortir, je sors ma toute fraîche carte de presse, obtiens des flics le droit à un seul coup de fil. Re-coup de chance, c’est encore Paul-Marie qui est de garde au pupitre. Tout ce que je veux, c’est déguerpir sans dommage, mais lui a une toute autre idée: «Jeune homme, c’est un sujet en or pour la une de demain, on se creusait justement la tête. Tu reste là, tu prends des notes et je t’envoie du renfort.» Une demi-heure plus tard, Gilbert Moore grimpe l’escalier extérieur du bar à bout de souffle, et prend en fait la direction des opérations. Paul-Marie retarde l’impression du Nouveau Journal… et quand celui-ci sort sur les coins de rue du centre-ville peu avant midi, la manchette dit en gros: «Descente de drogue dans un club, scandale dans le monde du jazz: une exclusivité d’Yves Leclerc et Gilbert Moore». Et ça, à une époque ou il fallait normalement subir des années d’apprentissage anonyme avant d’avoir droit à un premier humble «by-line». Mieux encore, l’enquête qui a suivi, les répercussions, la décision éditoriale de se porter à la défense des «artistes calomniés» ont fait que nos articles à double signature se sont répétés pendant plus d’une semaine. 

Pour la seconde fois, le hasard me projette dans la célébrité… mais cette fois, je suis un peu mieux armé pour y faire face, d’autant plus que nous sommes deux dans le même bain – Gilbert y plonge avec pas mal plus d’enthousiasme que moi, mais je profite sans scrupule des éclaboussures. Notamment le fait que ce coup d’éclat nous a fait passer d’un seul coup de néophytes à journalistes professionnels, un changement très perceptible dès que nous remettons les pieds dans le très british cénacle de la profession, le Montreal Men’s Press Club de l’Hôtel Mont-Royal (alors sur Peel), dont nous sommes tout deux illégalement membres après que nous et nos parrains (de Guise et Raymond Grenier?) nous soyons joyeusement parjurés pour ajouter 2-3 ans à notre âge.

Suite au prochain chapitre…

09 juillet 2026

Fin de mission? (2)

 Mai 1961, pendant les examens de fin d’année de l’École d’architecture. Un appel de Radio-Canada: «Nous avons besoin de vous, d’urgence, pour la mise en scène de votre pièce. Pouvez-vous venir à Montréal?» - «Ma pièce?»  - «Les Mains de Croquemitaine, que vous avez soumise au Concours des Jeunes auteurs.» - «Mais c’est pas une pièce!» - «On vous expliquera.» - «Bon, et mes examens?» La direction de l’École me donne le OK pour les reprendre plus tard (de toute façon, ils se doutent bien que je ne resterai pas longtemps à l’automne).  

Je débarque au terminus d’autobus rue Berri, trouve une chambre pas chère dans le quartier. À Radio-Canada (alors sur Dorchester, angle Mackay), je suis accueilli par le producteur du Gala des Jeunes auteurs Pierre Monette et le réalisateur infirme Charles Dumas: «Ceci est confidentiel, il ne faut en parler à personne. Votre texte sera présenté comme téléthéâtre aux Beaux-Dimanches (de Michelle Tisseyre) le 11 juin. Pas avec marionnettes – pour des raisons techniques – mais comme une comédie musicale avec des comédiens, dont voici la liste: Jean-Pierre Masson, Paul Hébert, Hubert Loiselle, Yvon Dufour, Jacques Létourneau, Dyne Mousso, Monique Mercure, Marthe Mercure…» À peu près comme si on avait annoncé à un collégien d’Amiens ou Sète que son scénario d’amateur serait joué au cinéma par Belmondo, Brigitte Bardot, Alain Delon, musique de Michel Legrand, etc… J’ai beau avoir confiance en moi, y’a des limites!

Le lendemain, je rencontre en studio tout ce beau monde, plus Michel Cartier (alors directeur de la troupe de danse Les Feux-Follets) et Herbert Ruff (fameux compositeur autrichien des chansons de la Boîte à Surprises), qui seront le chorégraphe de mes sauteries et l’auteur de mes mélodies. Paul Hébert et Jean-Pierre Masson me prennent à part, le premier pour me dire «T’en fais pas, la mise en scène c’est pas sorcier» et le second «Tu peux pas savoir comme je suis content que tu me donnes un autre rôle que ce maudit Séraphin!» Pas question de les détromper ni l’un ni l’autre, hein? Mon idole absolue Dyne Mousso me tire par la manche: «En fait je ne jouerai pas votre Chenille verte, mais je vous expliquerai…»  Tous trois devaient devenir des amis pour la vie. Et Ruff m’emmène chez lui rencontrer son copain Pierre Thériault, «Monsieur Surprise» – qui deviendra un autre ami durable. Enfin Michel Cartier m’entraîne à son atelier rencontrer sa femme Marie et leur troupe de danseurs et danseuses, parmi lesquelles Camille, une des plus dégourdies, me fait clairement de l’oeil… non sans succès!

Le dimanche soir 11 juin, non seulement on transmute mon naïf script pour marionnettes en un délicieux spectacle de télévision joué par des comédiens de premier plan, émaillé de chansons et de rondes soigneusement orchestrées, mais on me couronne grand vainqueur du Gala; j’ai aussi obtenu le premier prix des textes en prose… soit une bourse totale de 3000$ (un bon ouvrier de l’époque ne gagnait pas ça par année), ma photo fait la une de la Semaine à Radio-Canada, et des gens totalement inconnus m’abordent sur Sainte-Catherine les jours suivants pour me serrer la main. À The Place et au Café Suisse, rue Stanley, les poètes Gaston Miron, Leonard Cohen et Anne Hébert me saluent comme un confrère de plein droit. Pour comparaison, mon successeur à ce titre deux ans plus tard s’appelait Michel Tremblay… et je doute qu'il ait eu un tel traitement!

Panique totale. La seule solution que j’imagine à une soudaine célébrité que je ne sais vraiment pas comment gérer, c’est la fuite en avant. Je rencontre au Café des Artistes une vieille connaissance de Québec, le blond Hervé Brousseau, alors roi de la chansonnette et vedette (avec Louise Marleau) d’un téléfeuilleton de sci-fi qui passionne les ados, «Opération Mystère»; son frère Pierre était un copain. Il me raconte qu’un autre frère (ils sont sept plus une sœur), Camille, vient de s’acheter une Mini Morris et qu’il va l’étrenner en faisant le tour de la Gaspésie dans quelques jours. La réponse idéale à mes souhaits d’évasion!

Peu après la Saint-Jean, nous nous entassons à trois dans la minuscule et capricieuse bagnole gris-bleu: moi, Camille Brousseau, et le sautillant sculpteur Jean-Pierre Ajmo, qui appelle toutes les filles «Alice», ce qui les fait rigoler au lieu de s’en insulter. À Québec s’ajoute Pierre, le cadet de la fratrie. Et démarre un fantaisiste et inoubliable périple dont les étapes majeures sont les boîtes à chansons qui naissent alors dans les granges et sous-sols d’une multitude de villages et petites villes le long du Saint-Laurent, décorées de bric-à-brac marin ou paysan. Il faut comprendre que dans le contexte de 1960-61, la chanson n'était pas une carrière, encore moins une voie vers la fortune et la célébrité. C'était une sorte de sacerdoce peu rentable, la façon privilégiée de faire avancer notre identité culturelle et sociale.

Le voyage commence à Québec même, où un des rares homosexuels ouvertement assumés de la ville tient un café style cave de la Contrescarpe, l’Arlequin, dans un sombre entrepôt au flanc des Escaliers Champlain, tandis que l’omniprésent Gérard Thibault a ouvert une Page Blanche bohème au-dessus de son chic cabaret La Porte Saint-Jean. Suivent des arrêts à Saint-Jean-Port-Joli (rencontre de la grande et mince charmeuse Monique Miville-Deschênes, fanatique de Félix Leclerc), dans Kamouraska, aux portes de La Pocatière, du côté du Portage. Une étape incontournable est évidemment, à Saint-Fabien, le Pirate que l'austère et parfois capricieux folkloriste Raoul Roy a aménagé dans la grange paternelle et autour duquel s’est agglutinée une brochette de vacanciers culturels aux mœurs plutôt libres venus de Québec, Montréal, Trois-Rivières…

La destination finale devait être, inévitablement, Percé, avec son célèbre rocher et surtout sa colonie artistique huppée gravitant autour d’un côté du chic Centre d’Art de Suzanne Guité (théâtre de poche, concerts et galerie de peinture) et de l’autre de l’inénarrable Maison du Pêcheur (chanson à texte et alcools illicites) du légendaire ivrogne Lucien Gagnon — qui allait devenir un de mes deux meilleurs amis; c’est là que j’ai aussi connu un des plus attachants personnages de notre époque, Raymond Lévesque: peu après le lever de soleil d’une nuit blanche, nous nous sommes trouvés tous les deux seuls sur le quai à contempler et commenter philosophiquement le départ des pêcheurs vers la haute mer! 

Mais c’est vraiment sur le chemin du retour La Piouke, de Bonaventure, qui allait s’avérer le clou du voyage et notre plus longue escale. La boîte de Françoise Bujold et Jean-Paul Bernier venait d’ouvrir avec une formule peu habituelle: active tous les jours, elle était animée par Claude Gauthier, chansonnier populaire, et Marthe Choquette, une blonde et minuscule comédienne qui s’était constitué un répertoire de refrains humoristiques et grivois, dans la lignée de Clairette Oderra à Montréal ou Colette Renard à Paris. En fin de semaine, on affichait en vedette tout grand nom de la chanson qui passait par là en faisant le tour des boîtes à l’est de Québec: Pauline Julien, Tex Lecor, Renée Claude, Gilles Vigneault, Monique Leyrac, Hervé Brousseau, Jean-Pierre Ferland…

Toute l’équipe, animateurs, musiciens, serveurs, serveuses et femme de ménage (plus les vagabonds de passage, dont nous étions) vivait à la bonne franquette en «commune» avant la lettre, couchant souvent à même le sol dans un appartement à peine meublé à l’étage d’une épicerie voisine, le Colibri, dont la patronne tolérait pendant la semaine qu’on lui chaparde tout ce qui pouvait se bouffer… mais le samedi matin grimpait l’escalier pour réclamer remboursement de quiconque avait reçu sa paye (parfois incomplète ou irrégulière, toujours en espèces) de Jean-Paul Bernier.  Les soirées se terminaient souvent par un feu de grève autour duquel on chantait seuls ou en chœur. C’est dans ce cadre que s’est amené dans la quasi-obscurité et le murmure des vagues un joueur imprévu mais bienvenu: Pierre Calvé, venant d’Halifax (?) sur sa Vespa poussiéreuse, avec en croupe une jolie copine. - «Je peux me joindre à vous? Je fais de la chanson moi aussi.» Il déballe sa guitare, entonne «La Fille à matelots», «Vera Cruz» et une ou deux autres… et se retrouve illico embauché comme troisième animateur régulier de La Piouke!

Suite au prochain chapitre…

08 juillet 2026

Fin de mission?


Toute ma vie depuis l’âge de 7 ans, j’ai été en mission. Et le dernier quart de ma vie, depuis 2004, je suis Cadet Roussel, oui, çui-là qui a trois maisons. Or tout-à-coup, à la veille de mes 85 ans, ces deux priorités de mon existence arrivent à terme. En même temps, avec une brusquerie catastrophique, sur un balcon surchauffé de Montpellier, face à la Méditerranée et à la Montagne de Sète.

La première mission était simple et brutale: survivre et retrouver ma place dans le monde. Elle m’a été révélée par deux religieuses hospitalières qui conversaient à voix basse près de mon lit d’hôpital sur le Chemin Sainte-Foy à Québec. Ignorant que j’étais éveillé, elles discutaient des détails de mes prochaines funérailles. Victime à la veille de mes 7 ans d’une fièvre infectieuse à laquelle on ne connaissait aucun remède, j’étais condamné. Mais des doses massives de deux miraculeuses drogues expérimentales, auréomycine et streptomycine, m’ont littéralement tiré des rives du fleuve Styx.

Sept mois de lent retour à la santé ont eu deux effets imprévus: un féroce désir d’apprendre et de rattrapper mon retard sur les gamins de mon âge (j’avais perdu une année scolaire), et une passion pour l’art inspirée par le fabuleux paysage de la baie de Trois-Pistoles que je contemplais de ma chaise-longue de convalescent sur le balcon de notre chalet, c0mbinée avec la magique influence de notre gardienne d’enfants, Édith Martin, immense rénovatrice de l’artisanat québécois (tissus, tapisseries, émaux) et peintre subtile et pédagogue. 

Rentré à Québec, j’ai pris à bras-le-corps mon retard scolaire. Deux ans plus tard, je sautais une classe pour rattrapper les écoliers de mon âge… et deux ans de plus, je sautais une nouvelle année, leur passant devant. Tout en suivant avec passion des cours innovateurs de peinture pour enfants au Musée des Beaux-arts des Plaines d’Abraham, sous la direction de Denys Morrisset - exposé non seulement aux impressionnistes et aux fauvistes européens, mais aux brillants créateurs québécois, Marc-Aurèle Fortin, Riopelle, Borduas, Pellan…

La seconde étape de mission a naturellement enchaîné: aîné d’une famille bourgeoise québécoise (même si c’était d’une branche appauvrie), je me devais de briller. Mes parents m’inscrivent au concours d’admission du tout nouveau Collège des Jésuites - on n’avait pas les moyens de payer les frais de scolarité, c’était la «bourse d’excellence» ou rien. Question piège: le nom Champollion, ça vous dit quoi? Réponse attendue: un paquebot français qui vient de faire escale au pied du Cap Diamant. La mienne: le savant français qui a déchiffré les hiéroglyphes de la Pierre de Rosette. Surprise soupçonneuse de l’examinateur, mais réaction normale pour moi: papa organisait les soirées documentaires de l’Institut canadien de Québec, et les prestigieux conférenciers venaient parfois souper à la maison, les enfants étant exceptionnellement présents à table. On y écoutait les yeux écarquillés des échanges pointus avec des gens comme le commandant Cousteau, l’ornithologue en chef de l’Audubon Society Roger Tory Peterson, l’explorateur Thor Heyerdahl du Kon-Tiki, un biologiste russe expert en épidémies, etc. Pas besoin de dire que j’ai eu ma bourse au collège.

Et la passion d’apprendre n’a fait que s’accentuer. Avec des maîtres maniaques comme le frère de Marcel Dubé, qui insistait pour nous enseigner le grec classique à 12 ans, et de jeunes Jésuites clairement plus braqués sur la science et la culture que sur l’Évangile. Je ne sais plus lequel nous a mis au défi, comme examen de fin d’année en Versification, d’écrire un recueil de poésie. Je me suis donc plongé dans Baudelaire, Rimbaud (pourtant très mal vus chez les curés), Apollinaire, Rielke, Walt Whitman, Garcia Lorca… Résultat peut-être prévisible: un second prix de poésie au premier Concours des jeunes auteurs de Radio-Canada — et une irrésistible envie de recommencer. D’autant plus que ça m’a fait découvrir qu’il y avait des revues littéraires qui payaient la somme pharamineuse de 5 ou 10 dollars pour publier un sonnet boiteux d’un auteur débutant! De quoi financer mes abonnements au club de tennis voisin des Saints-Martyrs et aux monte-pente de ski du Lac Beauport, mes deux sports de prédilection!

En même temps se développait une autre piste de mission. La famille élargie était intensément politique, à la fois «bleue» et «rouge»: un cousin archévêque très conservateur, un oncle député de Charlevoix puis ministre de Duplessis, un autre beau-frère du chef libéral Jean Lesage, un grand-oncle notaire éternel candidat progressiste défait dans le Bas-du-Fleuve, etc. Il n’était donc pas inconcevable qu’à 13 ans, je me mette à tenir un «scrapbook» non pas des vedettes du sport, du film ou de la chanson, mais de tout ce que je pouvais trouver comme articles sur l’invasion du Canal de Suez et de l’Égypte du commandant Nasser par les troupes franco-anglaises. À côté d’une collection de timbres du monde entier soigneusement classée dans un album pour nourrir mes envies de voyage.

Pendant tout ça, fermentaient les prémisses de la Révolution tranquille, dont j’attrappais le virus – et un approfondissement de mission – par deux principales sources: l’ami d’enfance Yves Préfontaine, famille originaire de Trois-Pistoles, poète précoce fanatique de jazz et fils du créateur de la Faculté de Biologie de l’Université de Montréal, et Gilles Vigneault, poète émigré de la Côte Nord devenu prof atypique à l’Académie de Québec, avec qui moi et quelques autres collégiens vivions des après-midis enchantés à arpenter l’ancien Quartier Latin en discutant de folklore, tradition et littérature. De là à fréquenter assidûment (et souvent subrepticement) les hauts-lieux de la bohème locale (la galerie La Huchette, le café-chansonnier L’Arlequin, le bistrot La Grande sous-le-cap, le resto l’Aquarium, etc.), il n’y avait qu’un pas. En y croisant à l’occasion des aînés tels René Lévesque, Jacques Languirand, Edmund Alleyn, Jacques Parizeau, etc.

Juste comme je perdais la passion maniaque des études (à la Faculté de Philo de Laval où mon prof était l’ainé des frères de Konincke, mythique inspirateur du personnage du Petit Prince de Saint-Exupéry, puis à la toute nouvelle École d’architecture), sont survenus trois évènements quasi simultanés. 

D’abord, ma première vraie aventure amoureuse. Nadia était une magnifique danseuse de ballet d’origine ukrainienne, fiancée à un peintre en vue de Toronto. Paniquant à la veille du mariage, elle avait fugué à Québec, où elle susbsistait en posant comme modèle pour les peintres, notamment à l’École des Beaux-Arts. C’est là que je l’ai découverte, lors d’un cours de dessin pour les étudiants en architecture: la première femme nue que je voyais de ma vie… et quelle femme! Je lui fais la cour, ma timidité (sans doute) l’émeut, et elle me donne une initiation à l’érotisme sans commune mesure avec les attouchements furtifs que nous permettaient les petites bourgeoises de la Haute-ville. Après la Noël 1960 passée quelque peu malaisément à notre table familiale, elle est repartie à Toronto épouser son peintre, me laissant un peu moins ignorant et ma maman plutôt soulagée.

Ensuite la découverte dans Garcia Lorca d’une oeuvre dite mineure, El Retable de Don Cristobal, un scénario pour marionnettes basé sur un conte populaire andalou, écrit pour un copain à lui qui faisait des shows pour enfants dans le parc du Retiro de Madrid; ça allait avoir pour moi des effets sans commun rapport avec son importance réelle. Enfin l’amitié de l’adorable et génial futur auteur-compositeur Sylvain Lelièvre, que j’avais connu jadis chez les frères Brousseau, ses voisins à Limoilou, et retrouvé comme confrère à l’École d’architecture. 

Deux poussées inverses ont alors changé mon existence – et ma mission. D’une part, le texte de Lorca m’a inspiré l’idée saugrenue non pas de l’imiter, mais de suivre son exemple dans un autre contexte: prendre une légende enfantine québécoise, en faire un théâtre de marionnettes avec chansons et danses; le résultat était une piécette de 45 minutes intitulée «Les Mains de Croquemitaine» dont j’étais plutôt fier. À peu près en même temps, Roger Dastous (architecte du Château Champlain et plus tard de l’aéroport de Mirabel), un de nos profs à l’École, nous convoque Sylvain et moi: «Les ti-gars, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle: vous êtes parmi mes meilleurs élèves… mais vous ne serez jamais architectes. Vous êtes trop impatients, pas assez méticuleux. Le parcours du combattant de 12-15 ans vers la profession, c’est pas votre style. Allez faire autre chose!»

La suite au prochain chapitre…


29 juin 2026

La Nation et le Monde

Comme je pioche sur la façon d’adapter mon concept de Démocratie citoyenne à d’autres contextes que le francophone, ça me plonge dans une réflexion sur l’apparent conflit entre nationalisme et mondialisme.

Apparent? Aucun doute. 85 ans de vie me sont la preuve que non seulement on ne peut pas de bonne foi être uniquement nationaliste ou mondialiste, mais qu’on ne peut pas être véritablement l’un sans l’autre. L’arbre ne peut pas vivre sans racines… et ne peut pas rejeter la forêt. Et je me remémore:

1977. Nous étions six le cul dans le sable de la plage de la Petite Anse d’Arlets, à minuit passés. Ma chère Azur et moi, le franco-californien Jean-Marie Deschamps et sa Véronique, l’ami Francisco et sa guitare créole et Gilles Vigneault (sans compter deux ou trois bouteilles de rhum du meilleur cru), chantant à pleine gueule sous les étoiles des tropiques martiniquais:

 « De mon grand pays solitaire Je crie avant que de me taire A tous les hommes de la terre Ma maison c'est votre maison Entre mes quatre murs de glace Je mets mon temps et mon espace A préparer le feu, la place Pour les humains de l'horizon Et les humains sont de ma race. »

Et c’est ÇA qui était le plus naturel et le plus sain au monde! T’as compris, Trump?

11 juin 2026

Un Boyau de Jouvence

Ce n’est pas une douce fontaine de jeunesse que m’offre ce retour rapide à Montpellier, mais un jet d’eau sous haute pression!

Le vol sur Air Transat de Pierre Elliott-Trudeau vers Charles-de-Gaulle a été étonnamment agréable, dans un fauteuil large et très rembourré — mais pas assez penché vers l’arrière pour bien dormir — avec une voisine discrète mais gentille. 

À Roissy, hier matin ça se gâte: pas une seule place libre sur tous les trains vers Montpellier ce mardi. Donc taxi imprévu vers Paris, habilement piloté à travers les interminables embouteillages par une rondelette et diserte Camerounaise avec qui j’échange en cours de route des souvenirs épars de son compatriote Yannick Noah; elle de son enfance africaine, moi de la période antillaise 2006-2008 où je le croisais quand nos bateaux étaient voisins de ponton à la marina du Marin.

Gare de Lyon, triste mine du guichetier de la billeterie: tous les trains vers le sud  sont bondés aujourd’hui et demain… «Mettez-moi sur la liste d’attente! » - « Vous êtes pas sérieux? » (pour les parigots, l’étranger ne l’est jamais). - « Oui, tabarnak! » Il finit par me prendre au sérieux. Appel à ma vieille copine Facebook (jamais rencontrée en personne) Luisa, sicilienne devenue éditrice d’un mensuel parisien, pour la prévenir que je ne pourrai probablement pas la voir comme prévu ce soir.

Je déniche par pure chance l’ascenseur habilement dissimulé qui monte à la grandiloquente et enchanteresse brasserie du Train bleu qui surplombe la gare et obtiens à l’arrachée, pour moi tout seul, une table pour deux dans la grande salle. Turbot beurre blanc (toujours sublime!) et planche de fromages, et belle surprise: appel in extremis de la billeterie: “ Si vous êtes toujours là, le siège 174 Première classe du TGV 6223 pour Montpellier s’est libéré, départ à 16h56.” Et comment! 

J’ai failli le rater, le trop bon repas du Train bleu suivi d’un digestif au bar m’avait précipité dans les bras de Morphée, où je renouais en rêve avec un de nos meilleurs souvenirs de voyage: la petite ville côtière de Geelong en Australie, patrie du premier copain de ma nièce Geneviève et site unique au monde par sa collection de centaines de “bollards” (bittes d’amarrage) en bois transformés par des peintres ludiques en groupes de personnages humoristiques absolument irrésistibles. Par pur hasard (qui fait bien les choses…), mes voisins de table au resto en étaient originaires! 

C’est le garçon solennel qui m’avait servi au bar qui m’a sauvé la mise en me secouant par l’épaule pour me réveiller. Donc quatre heures de TGV, adoucies de somnolences et de la contemplation ravie du changement graduel du paysage et de la végétation, des plaines vallonnées d’Île de France vers les rangs quasi militaires de peupliers de Lombardie, les lances noires des ifs, la dentelle vert sombre des cèdres du Liban,  les boules gris-vert des oliviers et les dômes légèrement penchés contre le vent des pins parasols entourant les carrés de vignes de raisin muscat doré. Tout le charme incomparable du Midi.

 Aux trois-quarts du chemin, un appel sur mon cellulaire: “Je suis à l’appartement et vous attends. À  quelle heure?” La Chilienne Ingrid, notre indestructible et éternellement fiable ménagère, ne doute de rien même après deux ans de mon absence presque sans contact. À ma surprise, le chef de train de la SNCF a prévu un jeunot sympathique et débrouillard pour s’occuper de mes bagages à l’arrivée à la Gare Saint-Roch et me déposer (quelque peu groggy de pas loin de 24 heures de déplacement continu) dans un taxi. Ingrid me récupère maternellement à l’entrée de l’immeuble #2 des Palmiers (il fait presque noir et y’a plus de palmiers), me réapprivoise avec l’essentiel du condo et promet de revenir pour la suite vendredi. 

Ce matin, bataille épique avec une machine à café savante mais retorse pour la convaincre qu’un espresso allongé n’est pas une trahison à ses principes, et avec un micro-ondes aux détails oubliés qui croyait qu’un croissant de la veille était meilleur frette que réchauffé. Et découverte que le frigo de la cuisine, même une fois allumé, refuse obstinément de frigorifier. Pas d’autre choix, dans ces conditions, que de sortir manger au resto. 

Je monte peu après midi (sans billet, y’a pas que les étudiants fauchés qui peuvent resquiller!) dans le premier tramway qui passe et me dépose Place de la Comédie, au coeur battant (et piét0nnier) de la ville. En cherchant des yeux une terrasse ouverte  je tombe sur une vue miraculeuse — mais pas complètement imprévue: maintenant tout blanc de barbe et de chevelure, mon guitariste de rue préféré depuis 20 ans, Fethi Merad, officie au milieu de la place. Je m’approche: “Une demande spéciale: Jeux interdits, s’il te plaît!” - “Arrête, tu vas me faire avoir une syncope!” et nous reprenons le fil de notre vieille amitié québéco-algérienne métissée d’occitan…

Je fais l’erreur de commander le plat du jour au proche Café des Trois Grâces: des moules tout juste correctes dans une fade sauce au cari qui ne l’est pas — à peine sauvées de la catastrophe par un bon muscat à l’apéro, une excellente bière blanche en cours de route et une fondante mousse au chocolat en finale. Les serviettes en papier respectent la dure loi des terrasses: plus y’a du vent, plus elles sont légères! J’en perds deux, idem mon voisin de table, un édenté local à barbiche grise, improbable fan de Charlebois qui me cite comme air favori “Je reviendrai à Montréal” — faut le faire!

Culpabilisé par mon absence de jugeotte quant au menu, je vais payer tribut au patron de la vraie moulerie montpelliéraine, Chez Régis de la Place Jean-Jaurès. Il me tombe dans les bras, quasiment la larme à l’oeil: “D’où tu sors, on te pensait mort!” Sa femme et le Noiraud de service se joignent au concert, et je me retrouve assis au milieu de la place, pratiquement forcé d’ingurgiter une interminable   succession d’espressos bien tassés accompagnés d’autant de puissantes et goûteuses verveines du Velay, et de souvenirs parfois un peu olé-olé! 

Je finis par m’en extirper vers 16 heures, un peu chambranlant et muni d’un gros sac de glaçons (j’ai eu le malheur de mentionner ma panne de frigo), redescends tant bien que mal par la Rue de la Loge (bien-aimée de Rabelais en son temps) jusqu’à la station de tram de la Comédie. Là, c’est un réfugié serbe qui oblige sa gamine à me céder son siège dans la prochaine rame (légalement cette fois, j’ai trouvé le tour d’acheter un passe 7-jours)… à côté d’une autre réfugiée, ukrainienne celle-là, qui me parle dans un français parfois hésitant de sa maison incendiée par un missile sauce Poutine et de l’hospitalité languedocienne…

Comment peut-on ne pas revenir à Montpellier?

03 juin 2026

La fin d'une ère

Mon vieil et cher ami Alex Cressan, décédé samedi dernier au Diamant, était l'ultime survivant du groupe de remarquables et fantasques copains qui m'avaient chaudement accueilli à mon premier séjour en Martinique en 1967; ils se surnommaient "le Cercle de la Malmaison" parce qu'ils se réunissaient quelques midis par semaine autour d'une table ronde de ce bar et restaurant renommé face à la Savane de Fort-de-France (l'immeuble est maintenant un musée, semble-t-il).

Le suave Alex avait joué un rôle important dans le film "Tamango" à la fin des années 1950, quand il était étudiant en Europe; le grand acteur Kurt Jurgens l'avait pris en amitié et lui avait fait avoir la rentable concession des voitures et motos BMW pour les Antilles. Alex était aussi l'ami de coeur de Marie-José en Martinique avant que je la rencontre en 1964. Ce qui a exigé quelques ajustements dans la suite de nos relations amicales, qui se sont poursuivies jusqu'au décès de ma compagne, notamment au bord de la piscine de la villa des Cressan qui surplombait la baie du Diamant.

Les autres membres du Cercle:

Francisco était un musicien et chanteur aussi talentueux que charmant et volage; venu loger chez nous pour un spectacle ou une télé à Montréal vers 1971, il a aussitôt séduit ma secrétaire Diane et l'a convaincue de le suivre peu après aux Antilles... où, c'était à prévoir,  leur relation n'a pas duré longtemps!

Hermann Siniamin, d'origine libanaise, était le marchand de chaussures haut-de-gamme de Fort-de-France, jovial amateur de bonne chère et de plaisirs divers, mais probablement le plus sobre du groupe.

Le très élégant Câlin (j'ai toujours ignoré son vrai nom) était le Donjuan antillais par excellence, un épicurien dandy tiré à quatre épingles qui entretenait ouvertement deux maîtresses (chez qui il nous recevait à l'occasion) en plus de sa légitime.

Le fébrile moustachu Georges Brival était un entrepreneur audacieux et parfois peu scrupuleux, créateur et premier animateur du Tour des Yôles à voile, propriétaire avec Francisco d'une éphémère discothèque à la mode, puis fondateur (avec entre autres mon ami guadeloupéen Robert Belaye) de Radio-Caraïbes.

Raymond Marie était le fils gâté d'une famille cossue qui a rapidement flambé son héritage à faire la fête, se retrouvant simple fonctionnaire à la Mairie du Marin sans rien perdre de sa superbe; il devait plus tard prendre charge de notre catamaran le Bum Chromé à la Marina du bourg.

Berly Glaudon, le benjamin du groupe et lointain cousin de Marie-José, était l'héritier des patrons de l'Hôtel Impératrice (voisin de la Malmaison), fanatique de voile –nous avions navigué avec lui jusqu'à Sainte-Lucie par une magique nuit de pleine lune!–  et pharmacien (?), mort trop jeune d'une crise cardiaque.

Je n'oublierai jamais le fabuleux méchoui qu'ils nous avaient improvisé sur la plage des Salines quelques jours après notre arrivée: un mouton entier acheté vivant chez l’habitant, cuit à la broche en bord de mer, et dégusté les pieds dans le sable avec abondance de gros vin rouge, de rhums fins et la guitare et la voix unique de Francisco...

Je me rappelle aussi un épisode qui m'avait fait particulièrement apprécier Alex. Une bonne partie des voitures sport et motos allemandes de luxe qu'il vendait aux Martiniquais étaient payées... avec les subventions d'assistance familiale du gouvernement français! Lorsque ma presque belle-mère Élia (Yaya) Lagrancourt, alors patronne locale de la Sécurité sociale, a convaincu la ministre de l'époque, Simone Weil, et le Président de Gaulle que les chèques devraient être émis aux mères des enfants plutôt qu'à leurs pères (pas toujours légitimes), elle a encouru la colère de bon nombre de ceux-ci – qui comptaient sur ce pactole pour s'offrir des BMW. Alex est allé la voir pour lui dire: "Madame, vous allez me coûter pas mal d'argent... mais vous avez raison et je vous soutiens!"

Ciao, Alex et toute une tranche de ma jeunesse!

02 mai 2026

Moi et vous autres

Curieux choc. C’est paradoxalement un segment anodin d’info sur CNN qui vient de me faire comprendre une réalité fondamentale de notre époque: il faut sortir de notre vision manichéenne et dépendante. Une maman américaine poursuit OpenAI pour avoir mené son fils au suicide. Au fond, et je n’ai aucune sympathie pour la bande de crétins rapaces d’OpenAI, pourquoi pas? Ma réaction originale a été : “Qu’ils paient pour ce qu’ils ont fait!” 

Sauf que les tordus d’OpenAI sont en réalité bien moins coupables dans cette affaire que les p0liticiens et leurs bailleurs de fonds (OK, dont OpenAI, Google, Microsoft, Meta et Apple, hélas) qui se sont convaincus, en tant que nous les avons élus pour gérer la société à “notre” profit, que ce profit se confond avec celui d’OpenAI, Google,Microsoft, Meta et Apple (hélas bis).

Ni la vision tordue des Elon Musk, Zukerberg, Tim Cook, Sam Altman et cie, ni celle des Trump, Macron, Le Pen, Carney, Erdogan et cie, ne va nous mener vers un avenir vivable pour la grande majorité d’entre nous. Peu importe leur altruisme et leur bonne volonté (douteux au mieux!). La seule vision qui a une (très) mince chance d’être pertinente pour notre avenir commun, c’est la vôtre ET DONC LA MIENNE. 

Et ça, c’est une sacrée responsabilité à assumer. Sommes-nous de taille? 

22 mars 2026

Informateurs ou influenceurs?

Quand je suis devenu journaliste il y a plus de 60 ans, nous étions fiers d’être qualifiés d’«informateurs». Être accusés d’être des «influenceurs» comme c’est le cas aujourd’hui aurait été carrément perçu comme une insulte. Je pense que vous devriez accepter de voir les choses autrement, pour le bien aussi bien de la profession que du public et de la démocratie.

Il existait à l’époque quatre catégories de journalistes, en fonction moins du rôle que de l’expérience acquise et des besoins du public:

 - Reporter: un journaliste, souvent débutant sans expertise particulière, dont le rôle était de transmettre, par écrit ou verbalement, ce dont il était directement témoin ou ce qu’il recevait comme récit factuel de la part d’une agence de presse accréditée. Il ou elle avait l’obligation stricte (et habituellement contrôlée par la direction du média qui l’employait) de faire abstraction de ses propres opinions sur le sujet.

 - Commentateur: un journaliste possédant déjà une expérience du reportage, et accessoirement une formation dans le domaine qu’il couvrait, ayant le droit et la compétence de fournir des explications et une perspective plus large sur ses propres constatations et sur les publications des reporters ou agences de presse, y compris un jugement de valeur sur la validité des informations fournies... mais non sa propre opinion sur leur importance ou leur orientation idéologique.

- Chroniqueur: une personne, journaliste de formation ou pas, possédant une connaissance particulière dans un domaine spécifique (souvent liée aux plaisirs ou difficultés de la vie courante) et partageant avec ses lecteurs ou auditeurs ses expériences pratiques.

 - Éditorialiste: un journaliste professionnel de longue expérience et de formation plus avancée, chargé par l’organe de presse qui l’employait d’exprimer une opinion objective ou partisane sur un fait, un évènement ou une situation, dans un texte clairement identifié comme tel et précisant au nom de qui et sur quelle base cette opinion était formulée.

Il m’a fallu plus de quinze ans dans trois médias différents pour gravir les étapes d’une à l’autre catégorie. En ayant toujours clairement conscience que l’objectif ultime de la démarche et de la profession dans son ensemble était de permettre au public lecteur, auditeur ou spectateur de former sur cette base ses propres jugements.

Je constate aujourd’hui que la première catégorie a pratiquement disparu, que la seconde est peu représentée, que la troisième se confond presque complètement avec la quatrième… et que celle-ci est presque entièrement envahie non par une minorité expérimentée de journalistes dûment accrédités comme tels, mais par la presque totalité des nouveaux-venus, certains équipés d’un diplôme universitaire mais sans expérience pratique, la plupart n’ayant ni l’un ni l’autre. Et je ne parle même pas des intrusions dans le processus d’information de produits logiciels, utilisant ou non l’intelligence artificielle, qui diffusent massivement des données dont le caractère factuel est pour le moins douteux.

Il m’est difficile d’imaginer comment, dans un tel contexte, le grand public peut considérer qu’il est correctement informé de ce qui se passe… et peut se croire libre de se faire sa propre opinion sur les effets que cela peut avoir sur sa vie et celle de la collectivité dont il est membre.

Comment nous pouvons corriger le tir, soit en revenant sur nos pas, soit plus positivement en progressant vers une nouvelle conception des processus d’information, doit être l’objet d’une réflexion et d’un débat public de plus en plus urgents.