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29 janvier 2024

Belle journée, beaux amis

Escapade quasi magique hier avec mon complice Claude Normand (époux de ma vieille et chère amie disparue Sonia del Rio) chez le peintre Jacques Léveillé et sa Marilyn, à l’Estérel derrière Ste-Adèle. Ils ont une magnifique maison de campagne dont la salle à dîner offre une triple vue sur un jardin actuellement bien enneigé en bordure de lac, au bout d’une petite rue perdue, dans un esprit voisin de la propriété de ma soeur Marie et de Jean dans le Bas-du-Fleuve, mais plus forestier que villageois. 

Tout le rez-de-chaussée est décoré des oeuvres que Jacques peint avec une patience de bénédictin dans son atelier au sous-sol. «Enfant d’après le Refus global», comme il se définit lui-même, il a opté pour une sorte de retour aux sources classiques: un réalisme lumineux et original teinté de surnaturel, quelque part entre Vermeer de Delft et Alex Colville, réalisé à partir d’une réflexion approfondie et une série d’études préliminaires, avec des huiles spéciales et par une accumulation de couches minces et de glacis qui peuvent prendre des éternités à sécher, si bien qu’il complète moins d’une dizaine de grandes toiles par an; il rétablit son équilibre mental en «barbouillant» (dit-il) des abstractions plus petites et plus spontanées. Son parti-pris du représentatif rigoureux ne l’empêche pas d’avoir une connaissance encyclopédique et une admiration explicite pour les grands peintres de l’ère moderne et contemporaine, depuis les impressionnistes jusqu’aux automatistes abstraits.

À nous quatre sont venu s’ajouter trois voisins intelligents, férus de culture et de voyage, ce qui a donné lieu à des échanges vifs et enrichissants depuis l’apéritif au champagne jusqu’au digestif (une douce grappa Cleopatra de Poli que j’avais apportée), en passant par des rillettes (concoctées par l’ami Claude), un velouté de légumes, un fondant boeuf bourguignon, des fromages et fruits sec et des  gâteaux aux fruits et à l’orange, le tout bien arrosé, notamment d’un étonnamment bien mûri hautes-côtes de  Beaune 2002 que j’avais ramené de la cave de l’appartement de Montpellier.

La conversation vagabondait agréablement, parfois brillamment, de la politique et de l’évolution sociale et technologique aux expéditions à l’étranger, aux beaux-arts, à la musique, au théâtre, à la danse. Avec pour pimenter l’ensemble d’assez fréquents souvenirs de jeunesse surtout fournis par Claude et moi… et flatteusement bien accueillis par les plus jeunes. J’ai notamment «pris le crachoir» un bon moment pour leur narrer l’extraordinaire pendaison de la crémaillère qu’Azur et moi avions tenue il y a 12 ans (déjà!) au dernier étage du LUX Gouverneur, avec guitare, chansons et récital de poésie par leurs auteurs!

Arrivés à l’Estérel vers midi, nous n’en sommes repartis qu’à la nuit bien tombée pour rentrer à Montréal, comblés aussi bien physiquement qu’intellectuellement. Quel plaisir d’avoir de nouveaux et bons amis!

26 octobre 2007

Finale de rugby

(19/10/2007) Comme nous avons été plutôt déçus de la performance de la France dans la demi-finale de la Coupe du monde de rugby contre l'Angleterre samedi dernier, nous décidons de faire l'impasse sur la "petite finale" contre l'Argentine cet après-midi. Avec raison, si on se fie aux résumés présentés à la télé en soirée: Laporte et Cie ont subi une raclée de 34-10, amplement méritée et qui ne passera sûrement pas à l'histoire. Bravo pour le (bientôt) ministre, ha.
Heureusement, il reste demain la finale des Anglais contre les Springboks chouchous de Mandela, qui promet: les premiers n'ont rien à perdre, ils ne s'attendaient sûrement pas à se rendre aussi loin cette fois-ci, alors que les seconds ont gagné tous leurs matches, et brillamment (sauf contre les surprenants et sympathiques Fidjiens, qui ont failli les prendre par surprise).
Mais l'antenne de réception-satellite, dont nous étions plutôt fiers (c'est la première installée sur tous les pontons du Marin... et quelle bataille ce fut pour y arriver!), a été désorientée par l'Ouragan Dean -- on le serait à moins -- et malgré des appels pressants, CanalSat ne montre aucune hâte à venir la repointer sur son satellite. Faute d'une image-télé potable, il faudra donc aller voir ça sur grand écran au "Calebasse Café" qui pendant notre absence a réouvert ses portes sur le front de mer, de l'autre côté de la Marina.
Samedi dernier, c'est d'ailleurs là que nous avons vu, au milieu d'un public en partie local, en partie plaisancier, la France se débrouiller pour perdre une demi-finale presque gagnée d'avance contre une Angleterre qui ne jouait pratiquement pas, se contentant d'attendre les gaffes que le XV bleu n'allait pas manquer de commettre, d'autant plus qu'il essayait de jouer... comme un rosbif! Pas besoin de dire qu'il y avait de l'ambiance et des vitupérations dans le bar quand nous avons compris que le pire allait effectivement se réaliser.
Dimanche, pour la première fois depuis notre retour, nous avons pris le large sur le Bum chromé... mais pas pour aller bien loin. Il fallait en effet gratter et poncer les coques, qui avaient pris, l'immobilité aidant depuis plusieurs mois, de jolies barbes vertes habitées de pinçants petits crabes. Le skipper Gérard a décidé que la tâche serait bien plus facile dans les eaux limpides et claires (because sur fond de sable blanc) au large de Sainte-Anne, plutôt que dans celles, quelque peu polluées, de la marina.
Nous avons donc pout-pouté jusqu'à un ancrage par quatre mètres de fond, juste en face du cimetière où est enterré le papa d'Azur. J'ai accompagné Gérard sous l'eau, plus pour l'encourager que pour lui apporter une aide véritable, mon expertise avec les palmes et le snorkel étant bien insuffisante pour me permettre de travailler sous l'eau avec la moindre efficacité.
C'était de toute façon un boulot dur et d'assez longue haleine, qui a pris le gros de la journée et une partie de l'avant-midi du lendemain. Avec une ou deux interruptions pour baignade et pour un excellent lunch au Touloulou voisin. Et lundi, pour récompenser son capitaine favori, Azur nous a fait ses fameuses pâtes noires à la crème et aux saint-jacques, que nous avons dégustées arrosées d'un rosé des Coteaux d'Aix qui nous a rappelé les meilleurs souvenirs de nos séjours provençaux chez les Dubray-Frachon face à la Montagne Sainte-Victoire il y a une vingtaine d'années.
Le lendemain, passage (obligé) à la banque BNP-Paribas, qui entre-temps a déménagé du centre du bourg vers un local neuf et beaucoup plus agréable près du rond-point menant à Sainte-Luce et Rivière-Pilote. Dans la foulée, arrêt à la Librairie créole voisine et petites courses au Champion "chez Annette", où je trouve enfin une bouteille de mon rhum paille (Tartane de G. Hardy) favori. Délicieux petits punchs en perspective.
Avant-hier, pour changer le mal de place, nous avons pris une voiture et sommes allés explorer du côté de Trinité et de la presqu'île de la Caravelle, au milieu de la Côte Atlantique. Le prétexte était de trouver un hôtel où passer trois jours la semaine prochaine à l'occasion de mon anniversaire. Nous croyons avoir effectivement déniché la perle rare: le Domaine de Saint-Aubin, une ancienne résidence de planteur transformée en auberge de charme, juchée sur la côte entre Trinité et Sainte-Marie. On en reparlera.
Je lis avec délectation les trois tomes d'"Une Enfance créole" de Patrick Chamoiseau, qui réussit le tour de force de combiner une écriture très moderne, une narration coulante et facile à suivre malgré de nombreux sauts de carpe dans le temps, et un fonds fabuleux de folklore antillais parsemé de perles d'humour. Je pense que tout "étranger" qui a envie de comprendre l'âme et l'esprit martiniquais a bien plus avantage à se plonger dans Chamoiseau et son compère Raphaël Confiant (notamment sa trilogie "Commandeur du rhum" et son inénarrable "Vierge du Grand Retour") que de déchiffrer de savants (et le plus souvent illisibles) ouvrages de géographie, d'histoire et de sociologie. Il en tirera aussi bien plus de plaisir.

11 octobre 2007

Paris en automne

(4/10/2007) Une courte escale à Paris en route vers Fort-de-France. Cette fois, nous avons moins de chance avec notre hôtel. Celui que nous avions tant apprécié la dernière fois, dans le 16e, n’a pas de chambre libre; nous nous rabattons sur une recommandation du Michelin, un quatre-étoiles joliment aménagé dans un ensemble de maisons autour d’une grande cour intérieure non loin de la Bastille.
Malheureusement, la première impression est trompeuse. Autant le hall d’entrée et la cour sont élégants, autant la chambre qu’on nous refile, quoique très design, est petite et sombre, la salle de bain minuscule. Et le lit double « normal » n’est vraiment pas à notre mesure. Il faut nous battre becs et ongles pour qu’on nous donne enfin quelque chose de plus potable; et si nous y parvenons, c’est grâce à l’aide du chasseur qui avait apporté nos bagages et qui bouscule vaillamment un personnel de réception clairement pas intéressé. Une déception qui sera confirmée par nos tractations des trois jours suivants : Internet cher et erratique, fins de non recevoir à des demandes pourtant assez banales comme un oreiller plus confortable ou un carton pour emballer les livres et disques que nous expédions au vieux pirate Deschamps en Californie.
Heureusement, le temps est plutôt beau, le coiffeur de la rue de Longchamp peut nous prendre presque immédiatement – après un déjeûner somptueux au Passiflore tout proche. Et le lendemain matin, tandis qu’Azur passe voir ses copines Giselle et Mimine, je trouve facilement à Saint-Michel un assez bon stock de bouquins, en grande partie des polars, pour Deschamps. En plus de vieux Manchette, André Héléna, Léo Malet et cie, je lui prends les deux derniers Fred Vargas et surtout quelques Andrea Camilleri (si vous ne connaissez pas encore le commissaire Montalbano et son fief sicilien quelque peu mafieux de Vigata, vous ratez quelque chose!).
Autre surprise sympa, lorsque je passe du côté des Halles pour acheter des CD et DVD repiqués, le vendeur à qui j’explique que je les envoie à un copain malade aux USA m’en offre deux ou trois de plus « vous les lui donnez de notre part, avec nos vœux de santé »… Paris et les Parisiens trouvent toujours le tour de nous étonner, en bien comme en mal!
Pour le lunch, j’ai retrouvé avec grand plaisir, toujours dans le même quartier, le « Louchebem », ancien rendez-vous des bouchers qui venaient faire leurs emplettes aux Halles il y a quarante et cinquante ans. C’est le temple de l’os à moëlle et des superbes et gargantuesques pièces de viande : queue de filet de bœuf bien saignant pour moi, gigot d’agneau rosé aux flageolets pour Azur, aussi délectables l’un que l’autre arrosés d'un sérieux graves presque noir.
Je passe ensuite Boulevard Beaumarchais où niche le Cirque, super-comptoir pour fanas de la photo. Ils viennent de recevoir le premier exemplaire du reflex Sony A700, le modèle semi-pro qui succède à mon A100 quelque peu abîmé par les voyages en mer de la dernière année. Je suis incapable de résister, d'autant plus que les améliorations sont sérieuses, notamment en termes de robustesse et de résistance aux intempéries. Le prix est en conséquence (pas loin du double pour le seul boîtier nu), mais heureusement, Azur ne gueule pas trop fort.
Aujourd’hui, nous flânons du côté de Ménilmontant et de la colline du Télégraphe, pour redescendre ensuite vers Jourdain et un très agréable resto de quartier déniché dans le Routard. Le « Zéphyr » offre une décoration authentiquement1930 ornée de murales cubistes d’un émule de Braque, qui nous enchantent presque autant que le menu restreint mais excellent. Puis détour vers la Poste (pour l’envoi en Californie) et le retour à l’hôtel pour remballer nos bagages : demain, la Martinique!

Jardin des Sens

(25/09/2007) Décidément, nous y prenons goût, au « Jardin des Sens ». Il y a deux semaines, j’y avais entraîné Azur presque contre son gré, pour fêter son anniversaire dans ce qui est incontestablement le plus chic et le meilleur (sans compter le plus cher) des restaurants de la région de Montpellier.
Le repas avait dépassé nos espérances, pourtant élevées : une cuisine magistrale où l’imagination, quoique très présente, ne prend jamais le pas sur la vérité des produits et des ingrédients – contrairement à plusieurs autres « grands restaurants » que nous pourrions nommer –, encadrée d’un service impeccable mais sans prétentions, dans un décor inimitable : un pavillon entièrement vitré descendant en larges gradins vers un élégant jardin paysagé.
De sorte qu’à peine de retour à la maison, Azur avait déjà décidé : « On va y retourner au moins une fois avant le départ aux Antilles »… et bien sûr elle cherchait déjà qui inviter à partager notre plaisir! La réponse était toute trouvée, nos amis néo-Marseillais les Savonet, que nous n’avions pas vus depuis presque un an. Ils ont donc débarqué ce midi à Montpellier avec leur fille Agathe, m’apportant deux bouteilles de précieux nectar artisanal trouvées à la Maison du Pastis sur le Vieux-Port : un Ramazotti originaire de Corse et un Boyer Émeraude provenant de la maison "Abbé Jean Boyer", à St-Geours de Maremne, et parfumé entre autres des épices et herbes suivantes: safran, cannelle, capucine, fleurs de sureau, muscade, prêle, genièvre, immortelle, coriandre...
Nous insistons, malgré les réflexes automobilistes de Jacqueline, pour nous rendre au resto par le tram, ça fait partie du charme de la découverte. En effet, le Jardin des Sens niche (très) discrètement à cent pas d’une station de tramway sur un coin de rue de semi-banlieue, dans une maison aux murs quasi aveugles, toute tournée vers l’intérieur presque à la manière d’un riyad marocain. Un endroit dont l’apparente banalité vous pousse à vous dire dans un premier temps : « C’est ça, le Jardin des Sens ? », jusqu’à ce que, la porte de verre franchie, vous tombiez sous l’inévitable enchantement.
La deuxième visite est tout aussi réussie que la première, cette fois sous le signe du homard breton décliné à diverses sauces. Jacqueline est d'abord enchantée par le cadre avant même de plonger dans l'assiette, Bernard savoure le tout en gourmet qu’il est, et la jeune Agathe, d’abord un peu éberluée par toute cette opulence, fait bientôt honneur à ses gènes épicuriens. D'Azur et moi, mieux vaut ne pas parler... Retour à la maison par le tram (sans protestation de qui que ce soit, cette fois) et bonne petite sieste, Bernard et moi sur la terrasse, les femmes à l’intérieur.
Dans l'intervalle entre ces deux banquets, nous sommes passés à Palavas-les-Flots dire bonjour à nos copains Pascal et Yvelyne (anciens patrons du resto l'Arboisie, hélas fermé), et comme c'était un dimanche d'août, nous nous sommes beaucoup amusés à regarder une de ces joutes nautiques traditionnelles dont Palavas et Sète sont les capitales officieuses.
Il s'agit d'un sport qui remonte sans doute au Moyen-âge: le long d'un canal, deux barques à rames (ou parfois à moteur) s'élancent une contre l'autre, chacune portant sur une plate-forme à l'avant un "chevalier" équipé d'un pavois -- bouclier de bois -- et d'une lance, l'objectif étant de faire basculer le champion de l'autre bateau dans l'eau du canal. Donc, quelques bonnes trempettes, pas mal d'éclaboussures, un public bon enfant de part et d'autre du canal et, sur une tribune officielle, un panel de juges qui prennent leur rôle très au sérieux.
Nous avons aussi commencé à nous passionner, comme pas mal de Français, pour la Coupe du monde de rugby, dont une partie des matches se tiennent à Montpellier, qui est aussi le lieu de résidence et d'entraînement de l'équipe australienne, une des favorites du tournoi. Et comme les Australiens sont de joyeux fêtards d'un tempérament généralement bon enfant, ils n'ont pas tardé à se faire des copains languedociens (Montpellier est une ville de fanas du rugby bien plus que du football). Cela met pas mal d'ambiance sur la Place de la Comédie et dans tous les bars de la région...

28 mai 2007

St-Martin, St-Barth et vieux copains

(29/05/2007) Saint-Martin, vous pouvez vous la garder, tout paradis de millionnaires (et de shopping franc de port) qu'elle soit. Imaginez un immense centre commercial à ciel ouvert où tout se passe en anglais, entrelardé de quartiers résidentiels huppés pour les riches et d'autres beaucoup moins reluisants pour le personnel des boutiques et des maisons. Le tout quelque peu racheté par de jolies baies qui offrent de superbes et calmes mouillages à une multitude de voiliers et à quelques grands yachts.
Il faut admettre que la marina (toute récente) de Fort-Louis est remarquablement aménagée et dotée de tous les services (y compris l'internet sans fil à bord, wow!). Nous fraternisons immédiatement avec un des responsables, Alain, qui nous facilite les choses -- et qui viendra le lendemain midi partager nos pâtes noires façon Marie-José.
Location d'une voiture pour se balader et surtout pour aller faire du shopping dans un grand entrepôt d'accastillage Budget Marine, du côté hollandais; l'île, en effet, est bi-nationale et on traveerse sans même s'en rendre compte de la zone française à celle qui appartient aux Pays-Bas. Comme les prix sont raisonnables et qu'il n'y a pas de TVA, le skipper en profite pour mettre à jour ses stocks de câbles et pour acheter des panneaux solaires supplémentaires que nous ferons installer en Martinique.
En soirée, nous rendons visite à Gilles Blondeau, à sa fille Nathalie et à sa copine Femina à bord du Lys d'Ô (photo). C'est un motor-yacht classique d'une centaine de pieds datant des années 1980 que Gilles a rénové lorsqu'il l'a acquis il y a cinq ans. Véranda sur la plage arrière, grand salon très décoré, immense "chambre des maîtres" avec salle de bain double, deux cabines pour les invités, et surtout un magnifique sky-bridge avec poste de pilotage, bar et table pour les repas sous un bimini de toile amovible. Très joli et hyper-confortable, mais pas notre style -- d'autant plus que nous préférons de beaucoup la navigation à voile.
Blondeau était au collège et à l'université un an devant moi, mais nous nous étions perdus de vue depuis, jusqu'à une rencontre accidentelle dans la salle d'attente d'une clinique il y a quelques années. Dans l'intervalle, il a fait fortune dans l'assurance (Groupe Optimum) et il essaie aujourd'hui de prendre une retraite graduelle. Il m'envie clairement d'avoir pu tout lâcher d'un coup pour vivre à ma fantaisie. Nous passons une soirée agréable à échanger des souvenirs et des détails de nos carrières respectives, mais au fond nous avons assez peu en commun. Si nous nous revoyons, ce sera avec plaisir... mais presque certainement par accident.
Le lendemain mercredi, Gérard va prendre livraison des panneaux solaires et faire de petites courses avec Azur, puis nous reprenons la mer pour la courte traversée jusqu'à cet autre repaire de millionnaires, Saint-Barthélémy. Nous mouillons à la nuit tombante dans une jolie anse calme (mais assez encombrée, photo), avec l'intention de repartir pour la Martinique dès jeudi matin.
Nous décidons de rentrer d'une seule traite, ou avec une seule escale dans le sud de la Guadeloupe. Avec un vent de nord-ouest directement dans le nez, cela signifie faire du moteur sans interruption au moins jusqu'à Montserrat et passer une nuit, sinon deux, en mer.
Heureusement, le vent commence à tourner plus à l'ouest au large du caillou de Redonda, si bien que nous pouvons sortir les voiles, d'abord comme appoint, puis seules rendus au niveau de Montserrat que nous longeons cette fois par le côté au vent. Très bonne descente de nuit vers la Guadeloupe, puis calme plat dès que nous tombons sous le vent de la Soufrière, vers deux heures du matin. Le vent tombe en trente secondes de vingt à trois noeuds, je rentre (puisque c'est moi qui suis de quart) le génois tant bien que mal et relance les moteurs.
Gérard vient prendre le relais peu avant quatre heures, et je me réveille à sept heures quand nous mouillons à la marina de Rivière-Sens pour acheter du pain frais, des journaux, des billets de loto -- sait-on jamais? -- et des légumes. Nous relevons l'ancre tout de go, pour doubler les Saintes par l'Ouest et atteindre la Dominique peu après midi vendredi.
Navigation sans histoire, à moteur bien sûr, jusqu'au Cap Cachacrou, après lequel le vent assez costaud (15-20 noeuds) du Canal de la Dominique nous porte à bonne vitesse vers Saint-Pierrre, où nous prévoyons dormir ce soir. Mais sur le front de mer c'est la fiesta (célébration simultanée de l'anniversaire de l'abolition de l'esclavage et de la Pentecôte), Azur est persuadée qu'elle n'arrivera jamais à dormir dans ce tintamarre et insiste pour que nous trouvions un mouillage plus paisible. Cela veut dire quatre heures de navigation supplémentaire, jusqu'à la Grande-Anse d'Arlet, où nous finissons par jeter l'ancre vers les 23 heures.
Réveil tardif samedi matin, plongée rafraîchissante dans les eaux de l'anse, puis retour vers le nord: nous avons décidé de marquer notre rentrée en Martinique par un bon repas dans un restaurant de l'Anse-Mitan, auquel au dernier moment nous décidons de convier nos copains Léna et Jean-Yves, qui vivent tout près et qui n'ont encore jamais vu le Bum chromé.
Nous prenons l'apéritif à bord avec eux, puis Gérard fait la navette avec l'annexe pour nous transporter près du Manureva, un joli resto assez chic du sud de la plage de l'Anse-Mitan, où nous sommes les seuls clients ce midi. Il vient nous y rejoindre, et la bouffe est tout ce que le Petit Fûté avait promis. Une cuisine de fruits de mer, mais peu traditionnelle: j'ai droit par exemple à une entrée "japonaise" de deux sushis, cinq sashimis de thon et une brochette de poulet yakiitori, le tout excellent, suivie d'un filet de loup de la Caraïbe nappé d'une sauce à la crème parfumée à l'aneth et accompagné d'une mousseline de racines créoles. Bon endroit pour une petite fête, d'autant plus que le décor ouvert sur la Baie de Fort-de-France est à la fois élégant et décontracté.
Après des desserts somptueux arrosés de vieux rhum, ne reste plus qu'à reprendre la route pour retrouver en début de soirée notre ponton du Marin. Bière et sympathique conversation dans le cockpit avec un vieux copain de Gérard venu nous accueillir avec sa copine, puis bonne nuit tout le monde.

07 février 2007

Déménagement au Marin

(22/12/2006) Ben voilà, nous sommes maintenant résidents permanents du Marin.
C'était ça, le truc qui nous permettait d'amarrer le bateau ici sans payer d'énormes taxes: il fallait transférer notre résidence principale à la Martinique, et inclure le Bum dans les effets que nous avions le droit de déménager en franchise! Nous avons donc obtenu une attestation de résidence de la Marina, que la police locale s'est refusée à signer, puis nous avons rédigé un engagement "sur l'honneur" à effectuer le transfert de résidence à notre retour à Montpellier (qui deviendra "résidence secondaire").
Après moult péripéties et deux-trois trajets aller-retour à Fort-de-France, le douanier compatissant a décidé d'approuver notre dossier. Ouf. Nous habitons donc désormais à l'adresse "Bum chromé, ponton 6, Port de plaisance 97290 Le Marin"...
Ça implique avoir un casier postal ici, ouvrir des comptes de banque, prendre une ligne téléphonique, s'inscrire à la mairie, etc.
Heureusement, à travers toute cette paperasse, il y a des consolations: une promenade en mer pour faire le tour du Rocher du Diamant, un délicieux poulet boucané au Marin Mouillage (chez Gaston, en face de la marina), une tout aussi bonne langouste grillée beurre à l'ail sur la plage de Sainte-Anne après un bain de mer prolongé, sans compter quelques petits punchs.
Mercredi, alors que nous nous préparons à luncher au Diamant au resto d'Armande, une bonne surprise: Gérard nous appelle du bateau pour nous dire qu'"il y a ici une dame appelée Maryse qui vous cherche". C'est évidemment notre "soeur de café" (Azur dixit) de Paris qui a débarqué pour les Fêtes en Martinique et qui vient nous rejoindre avec ses voisins, deux jeunes métros (Français de la Métropole) sympas. Invitation à participer au réveillon (les jeunes ne peuvent pas, ils repartent la veille), échange de réminiscences et de papotages divers.
Hier soir, Charles et Raphaëlle sont venus faire leurs adieux (au champagne, comme d'habitude) avant de partir pour passer les Fêtes dans la famille de Raphaëlle en Guadeloupe.

Débarquement au Marin

(17/12/2006) On s'était juré qu'en arrivant, on irait passer quelques jours dans le luxe à la Plantation Leyritz... mais on se trouvait si bien sur le bateau (force de l'habitude, sans doute) qu'on a décidé de demeurer à bord au moins pour le moment.
De toute façon, il y a pas mal de détails à régler, surtout après un aussi long périple: les formalités d'inscription à la marina, la location d'une place de ponton à long terme, l'examen du bateau et des équipements: voiles, gréement, radar (défectueux), etc. Les deux premiers jours, on assiste à un défilé d'experts... tous plus coûteux les uns que les autres. Bof.
De plus, nous avions compté sans le comité d'accueil. Dès le premier midi, la femme et les deux fils de Charles sont arrivés à bord en même temps que notre copain Raymond Marie (par qui nous avions connu le skipper) et le cousin Daniel, qui avait fait un bout avec nous de Belgique en Bretagne l'été dernier. Après la distribution des jambons "pata negra" amenés d'Espagne, ça tourne -- bien sûr -- en party au restaurant Ti-Toques, le meilleur du Marin – bien arrosé au champagne.
Puis c'est le tour de la mère et du frère (gigantesque) de Gérard, qui viennent visiter le bateau. Enfin, il faut communiquer avec la cousine Armande du Diamant pour régler les détails du réveillon de Noël que Marie-José a promis d'offrir à sa famille.
Le lendemain vendredi, nous nous réveillons avec le soleil, pour contempler un spectacle fascinant: une nuée de superbes aigrettes blanches quittent à tire-d'aile les bords de la mangrove où elles ont passé la nuit pour s'égailler dans toutes les directions. Féérique.
La suite est moins drôle. Il faut aller dédouaner le bateau à Fort-de-France, et là, on en apprend une bonne: pour garder le Bum chromé en permanence en Martinique, il faudrait payer un "octroi de mer" s'ajoutant à d'autres taxes, une bagatelle de plus de 50 000 €! Heureusement, un douanier compatissant nous indique qu'il existe une possibilité d'éviter cela: à creuser dans les plus brefs délais.
Au retour à la marina, nous rencontrons Pancho, patron de la boutique "Le Marin pêcheur", grand copain de notre vieux pirate d'ami franco-californien Jean-Marie Deschamps; échange de nouvelles et de promesses de se revoir.
Samedi et dimanche, rythme un peu plus relax: grand ménage à bord avec Cynthia, une jeune femme trouvée par Gérard, récupération de la valise d'effets qu'on avait laissée chez Charles (dont la femme Raphaëlle nous avait préparé un super dîner martiniquais pour l'occasion), flânage dans le bourg et Internet par WiFi au café Mango Bay de la marina.

08 janvier 2007

Douche et alizés


(7/12/2006) Enfin une bonne douche! Le vent s'est quelque peu calmé ce matin, mais de gros nuages à l'arrière annoncent un grain qui se pointe bientôt agrémenté d'une abondante averse d'eau presque chaude. Tout le monde sur le pont en maillot de bain, savon et éponge à la main. C'est plus agréable, et surtout plus efficace, que l'eau de mer dont nous avions tendance à nous contenter par mesure d'économie.
Depuis quatre jours, nous avons mis le cap directement à l'ouest pour profiter des alizés, enfin rejoints autour du 19e parallèle. Mais il faut naviguer "en ciseaux", c'est-à-dire une voile d'un côté, une de l'autre, une configuration pour laquelle le cata n'est pas vraiment fait. Cela rend le pilotage délicat, car au moindre changement dans la direction du vent, soit le génois, soit la grand-voile change de bord avec fracas, et il faut corriger d'urgence si on ne veut pas perdre le gros de notre vitesse et de notre élan. Aprés quelques essais, Gérard descend la grand-voile et adopte une formule peu orthodoxe: le génois d'un côté, le gennaker de l'autre, ce qui nous donne autant de vent et bien plus de stabilité. Nous continuerons à naviguer ainsi pendant plusieurs jours.
Il ne reste plus de pain frais et peu de fruits, à part quelques oranges, des pommes un peu ridées qui ne goûtent pas grand-chose et de savoureuses dattes nord-africaines dont nous regrettons de ne pas avoir fait plus ample provision à Tenerife. Par contre, grâce à l'imagination d'Azur et de Gérard, les menus demeurent succulents et variés: riz noir au fruits de mer, poivrons farcis, tortilla espagnole, poisson frais (pêché presque quotidiennement) à toutes les sauces, sans compter des entrées dont nous ne nous lassons pas d'un jambon jabugo qui semble s'améliorer de jour en jour, exposé au grand soleil et au grand vent sur son support dans le cockpit arrière. La seule véritable inquiétude alimentaire est la baisse des réserves d'eau, que Gérard surveille avec un soin jaloux. À son avis, si le voyage dure encore plus d'une semaine, il faudra penser à nous rationner.
Heureusement, de savants calculs et d'optimistes prévisions sur la météo nous convainquent qu'on arrivera à la Martinique au plus tard le 14 décembre. Charles, qui ne se sent pas bien depuis deux ou trois jours, commence à compter les heures qui le séparent d'un débarquement au Marin. Il s'est tapé une crise de foie, qui semble s'être muée en mal de mer. Une éventualité qu'il rejette avec fureur, lui qui, fils de pêcheur et pêcheur lui-même, n'a jamais connu cette maladie honteuse entre toutes pour un marin.
On décide que demain, nous changerons officiellement de fuseau horaire: depuis le départ des Canaries, nous en étions restés à l'heure de Greenwich, alors que le soleil prenait de plus en plus de retard sur nous. Il en est rendu à se lever vers les 9h30 et à se coucher vers les 9 heures du soir, ce qui nous déphase, et pas qu'un peu. Le plus logique serait de se mettre dès maintenant à l'heure de la Martinique, qui correspond à une heure près à celle de notre longitude actuelle. Ce que nous ferons dans la matinée.

Merveilles des Canaries

(29/11/2006) Après quatre jous d'une escale enchanteresse, nous avons repris la mer hier midi.
Au matin de notre arrivée, nous sommes allés accomplir les formalités d'enregistrement. La préposée, semant partout autour d'elle de grands sourires, gérait trois clients en même temps avec un minimum de paperasse et de perte de temps. Un quart d'heure plus tard, toutes formalités remplies, nous sortons de la capitainerie avec les adresses de trois accastilleurs, un plan de la ville, une liste de restaurants et de supermarchés et les noms et les prix des deux meilleurs loueurs de voitures du quartier. Wow! Dans la plupart des autres marinas où nous avons accosté, nous serions encore en train d'attendre notre tour.
Gérard grimpe au mat dans sa chaise de calfat pour récupérer la poulie cassée, et nous montons en ville chercher un remplacement et faire provision, surtout, de pain frais. Le seul défaut de Tenerife est de ne pas offrir une seule laverie digne de ce nom. On se débrouillera avec les moyens du bord. Petite bouffe sur le pouce.
Samedi matin, nous louons une bagnole (Opel break) pour aller faire des courses au Carrefour géant non loin de la marina et explorer un peu les environs. Nous prenons un repas correct dans un resto de la rue Emilio Calzadilla, sauf Marie-José qui, sur les conseils que nous avait donnés avant le départ mon cousin grand voyageur Claude Aubin, commande des cigalas, sorte de croisement entre la crevette géante et l'écrevisse. Totalement succulent, nous en bavons d'envie -- surtout Gérard, qui a insisté pour prendre un steak dans un pays qui n'y connaît rien en viande.
Dimanche, probablement la plus belle journée de notre expédition après la mosquée de Cordoue, nous escaladons les contreforts du Teide à partir de Puerto de la Cruz, sur le flanc nord. Arrêt aux Magnolias, recommandés par Michelin (avec raison) comme le meilleur resto de l'île, avec en prime une réserve apparemment inépuisable d'un fabuleux "cava" catalan et une vue plongeante sur toute la côte. Puis l'Opel s'enfonce dans une cotonneuse brume de nuages gris et opaques... pour en ressortir 3-400 mètres plus haut sous un ciel d'un bleu parfait, au grand soleil.
Ébahis, nous nous arrêtons dans un tournant de la route pour contempler l'océan de nuages qui s'étend sous nos pieds jusqu'à l'infini. Vision magique, qui le sera plus encore quand nous redescendrons en fin de journée par le sud-ouest, et que la surface moutonneuse sera peinte de jaunes, de roses et d'orangés par les rayons du soleil couchant!
En approchant les 2500 mètres d'altitude, la route sinueuse quitte une forêt de pins et de sapins pour s'engager dans un mini-désert qui ressemble au Colorado ou à l'Arizona: barrières de rocs nus de toutes les couleurs, étendues de sables ocres, cactus, squelettes de grandes fleurs qui se dressent à près de deux mètres au-dessus des cailloux, et plus loin et plus haut, jaune grisâtre et sculptural, le pic du Teide nous domine de ses 3700 et quelques mètres. Lorsque le jour (et le froid, à cette hauteur) tombe, nous redescendons à regret vers la marina.
Lundi matin, les réparations étant terminées et les provisions complétées, nous rendons la voiture en un temps record: "Vous avez les clefs? Merci. La voiture est dans le parking? Parfait. Bon voyage."; dans le même esprit, nous effectuons les dernières formalités de départ. Même les flics sont sympa! Ils acceptent sans un mot le formulaire à moitié rempli que nous leur remettons ("OK, c'est pas grave, je compléterai moi-même")... et nous en remettent une photocopie, avec comme explication: "Vous montrerez ça aux collègues des Antilles s'ils vous cherchent des problèmes, ils sont plus chichiteux que nous." Ça, comme dit Gérard, c'est extra-sûr. Faudrait envoyer nos copains martiniquais qui s'occupent des touristes faire un stage par ici!
Le seul détail qui reste à régler, c'est si Azur va continuer le voyage avec nous. Au départ de Belgique, tout le monde aurait parié contre. Au retour à Huelva, nous mettions les chances à cinquante-cinquante. Mais bien avant l'arrivée aux Canaries, sa décision était déjà prise et nous la communiquer n'était plus, de fait, qu'une formalité. "Ça passe ou ça casse", déclare-t-elle, "Hélène, je t'emmène!" Pour ceux qui ne sont pas de la famille, un mot d'explication: Hélène, c'est la belle-soeur bien-aimée, disparue trop tôt en lui léguant un bracelet, qu'elle emporte en souvenir dans tous nos voyages. En avant toutes, donc.
Après avoir fait le plein de gasoil à la pompe voisine de Radazul, nous mettons les voiles par bon vent, et choisissons de longer les autres îles des Canaries plutôt que de piquer vers le sud comme le recommandent les guides de navigation. C'est donc finalement mardi matin au large d'El Hierro, au lever de soleil, que nous disons adieu à cet archipel béni, non sans un certain regret. Ce n'est qu'un au-revoir, sans doute.

Départ de Mazagon

(19/11/2006) Voilà, c'est reparti.
Le 13 novembre, nous nous sommes retrouvés à Orly, en provenance de Montréal; arrivé en même temps de Fort-de-France, Charles nous y attendait assis sur son bagage, pour prendre avec nous un navette particulièrement surchargée vers Séville. Deux heures plus tard, nous étions sur la route de Huelva dans une Hyundai de location pilotée par Gérard.
Deux jours au paisible et bucolique parador de Mazagon pour récupérer du décalage horaire (et bouffer d'appétissantes gastronomies locales), et nous faisons les cent pas devant la porte de l'hôtel en attendant la voiture de Gérard, tandis qu'un joli minet tigré surveille nos bagages. Quoi, vous n'avez jamais entendu parler d'un chat de garde? Voir photo à l'appui.
Mazagon n'a pas trop changé (si, le comptoir de churros et amandes grillées est fermé, trois fois hélas), le bateau non plus. Nous réintégrons nos pénates et passons quelques jours à tout remettre en ordre à bord: pendant notre absence, Pepe de la Luz et compagnie n'ont pas fait grand chose!
En profitons pour fraterniser avec René et Jeannine, un couple de Belges qui, sans la moindre expérience préalable, ont acheté un voilier d'une trentaine de pieds au nom prédestiné, le "Mañana", à bord duquel ils vivent à quai ici, quand ils ne vont pas se balader en Méditerranée. Avec eux, nous dégustons une admirable paëlla commandée au restaurant Europa de Mazagon, accompagnée d'un rosé pétillant joyeux et frais, spécialité de la région.
Le vendredi, en prévision du départ imminent, nous allons au Corte Inglès et au Carrefour de Huelva refaire des provisions. Puisque le jambon pata negra initial s'est retrouvé à Montpellier, où il ne perd rien pour attendre, faites-moi confiance, il faut bien le remplacer. LE? Les, plutôt. Car il en faut un pour le bateau (avec le support approprié), un pour la fête de la Noël en Martinique, un pour la famille de Charles, un pour celle de Gérard et un ou deux pour les cousins d'Azur. Donc, passage obligé à la Meson del Jamon, déjà repérée par notre astucieux -- et gourmand -- skipper.
Encore un peu, nous serons accusés de contrebande de pattes de cochon, crime d'autant plus grave qu'un des derniers numéros de l'Express annonce en grande pompe l'ouverture dans le 16e à Paris (enfin!) d'un temple du jabugo, défini comme (devinez?) "le meilleur jambon du monde".
C'est donc lestés d'une bonne cinquantaine de kilos de porcin plus ou moins fumé que nous avons repris la mer hier; j'imagine que Christophe Colomb, partant presque exactement du même point, avec quelque cent bouches de plus à nourrir, n'était pas mieux approvisionné. Et il ne savait sans doute pas plus que nous à quoi s'attendre.

Séville et Cordoue


(29 juillet 2006) Après ce court entracte, ô combien poétique, reprenons le fil de notre récit:
Une capricieuse et exiguë SEAT de location nous a d'abord menés "près des remparts de Sévi-i-i-i-ille..." (air archi-connu) dans une chaleur digne de Carmen en personne: 42° à l'ombre -- et on ne parle même pas du soleil. Nous avons quand même arpenté l'immense cathédrale, salué le tombeau de Colomb, où il est fort douteux que Christophe se soit jamais trouvé en personne, et admiré le retable d'or de la chapelle royale. En soirée, les ardeurs du jour s'étant quelque peu calmées, agréable tour de ville en calèche avec, ô miracle, un cocher parlant français, discret et peu loquace. Au lunch, je n'avais pu résister à l'envie de m'offrir (littéralement à prix d'or, mais ça en valait le coup) des angulas (alevins d'anguilles) du Guadalquivir sautées à l'ail et dégustées, tradition oblige, dans une terrine de grès avec une fourchette de bois.
Le lendemain, nos co-équipiers Gérard et Marc nous ayant quittés pour retourner s'occuper du bateau, nous avons mis le cap, avec Charles au volant, vers Cordoue; c'est là que nous avons découvert que le soleil de Séville n'était qu'un modeste préambule. Sans le moindre effort, l'ombre de Cordoue faisait grimper le thermomètre à 46°! Heureusement, l'hôtel Alfaros était bien climatisé, agréablement décoré et doté d'un bar accueillant. Et ce n'est que le jour suivant que nous avons vécu l'émerveillement de la mosquée-cathédrale, dont je rêvais depuis mes études d'architecture il y a plus de 40 ans.
Ne vous attendez pas à des descriptions ni à des images (celle qui est là a été piquée sur le Web): nous n'avons ni filmé ni photographié, nous contentant d'admirer et surtout de nous imprégner de l'esprit d'un lieu absolument unique. "Vaut le voyage", comme dit M. Michelin.
Enfin, retour à Huelva par le chemin des écoliers, celui qui traverse l'Andalousie profonde par de petites routes sinueuses derrière des tracteurs poussifs et des camions brinquebalants. Le bonheur total. A Puente Genil, nous avons voulu déjeûner à la Casa Pedro (comment résister à ce nom, évocateur de notre joyeuse jeunesse montréalaise?), mais elle était fermée à l'heure du lunch -- évidemment. Il a fallu nous contenter de son voisin El Poncho, où un patron sympa nous a servi des plats inédits concoctés par madame, notamment une savoureuse et imprévue empilade sur toasts de poivrons sautés, escalope de veau grillée et jambon fumé!
Charles nous a quittés le lendemain matin pour rentrer en Martinique. Par ailleurs, les petits travaux sur le Bum étant terminés (et le trouble de moteur bien moins menaçant qu'il ne paraissait au départ), nous repartons en mer demain vers Barbate (ex-de Franco) où, il y a quelque 25 ans, nous avions passé un merveilleux mois de vacances. Espérons que ce vieux village de pêche n'a pas trop changé...

Espagne et Portugal

(Mi-juillet 2006) Quelques épreuves et tribulations (ainsi que diverses réjouissances) nous ont affectés peu après le départ de Brest. Surtout, un problème de moteur intempestif nous empêche de piquer en pleine mer pour les Canaries; nous devons nous résoudre (ô combien péniblement) à flâner le long des côtes espagnoles et portugaises jusqu'à Huelva (Andalousie atlantique), où nous attendent les réparateurs de Lagoon et de Volvo.
Imaginez qu'après avoir folâtré avec quelques tribus de dauphins au large des Asturies, nous avons été forcés de faire escale cinq jours au fond de la ria de Vigo (découverte d'un fabuleux boui-boui familial qui sert la meilleure pieuvre et les meilleurs calamars "in the world" arrosés d'un petit blanc-pays pour moins de 10 euros par personne, tout compris -- nous y sommes retournés deux fois) avec détour vers Compostelle où nous récupérons le cousin Charles qui remplacera Daniel. Suivent deux jours à Porto (renouvellement de la cave à vins et bouffe de bacalao et autres jambons serrano) et, pire encore, cinq ou six jours à Cascais (banlieue de Lisbonne, sardines grillées, agneau rôti, bairrada 1983 et vinho verde 2005). Visite, qui correspond à mes souvenirs d'il y a vingt ans, du superbe monastère des hieronimos près de la Tour de Bélem. Excursion à Sintra, dont le Palacio de Pena remplit bien ses promesses d'être l'édifice le plus baroque et un des plus somptueux au monde -- Disney peut aller se rhabiller. Cela compense pour un pénible souper-spectacle de fado dans le Bairro Alto, où tout ce qu'il y avait d'authentique était l'âge des musiciens!
En mer, depuis la traversée du Golfe de Gascogne dans un décevant calme plat ("pétole", disent nos deux marins), nous avons eu de bons vents, de l'ordre des 15-25 noeuds; donc, beaucoup de voile, à des vitesses avoisinant les 8-10 noeuds, et même des pointes à 19 lors de rafales intempestives au large de Nazaré.