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04 juin 2020

COVID-19 et voyages

Un phénomène risque d'affecter la vie sociétale, dû à la pandémie de COVID-19: la brusque et profonde rupture dans les voyages internationaux, en particulier dans les airs et sur les mers. Déjà, les menaces terroristes des deux dernières décennies avaient compliqué les choses à cet égard, imposant de dérangeantes et coûteuses mesures de sécurité dans les aéroports et les gares, à bord des avions de ligne; la piraterie en haute mer et l'insécurité à terre forçaient les compagnies de croisière à éviter certains itinéraires, à annuler un nombre croissant d'escales populaires en Afrique, en Asie, en Amérique latine. Mais cela n'était rien comparé à la paralysie quasi totale de la circulation aérienne et au maintien à quai de la flotte de plus en plus imposante des navires de passagers de toutes tailles depuis la fin mars 2020.
Même avec une reprise timide des transports aériens, la réduction drastique du trafic passager pousse les grandes lignes internationales au bord de la faillite, obligeant les gouvernements à les inonder de secours d'urgence, quand ce n'est pas à envisager leur nationalisation. Au moins jusqu'à ce qu'un vaccin efficace et économique soit développé, testé et produit en grandes quantités, les mesures de distanciation sociale nécessitées par la contagion extrême réduisent la capacité d'accueil des appareils et le confort des trajets, même là où la clientèle retrouve le goût du voyage, ce qui est encore loin d'être évident. Pendant ce temps, les croisières commencent à peine à envisager un retour à ce qui ne sera peut-être jamais une véritable normale, dû aux conditions de proximité forcée qu'impose l'aménagement courant des paquebots. Certains pays, comme le Canada, ont même complètement interdit les activités de croisière pour le reste de l'année 2020.
L'effet n'est pas que strictement économique. Bien sûr, le manque à gagner est sérieux, mais on ne peut pas négliger l'élimination presque complète, et pour une durée inconnue, des effets sociaux et culturels du tourisme et des vacances à l'étranger qui, pour un nombre croissant de citoyens ordinaires des pays riches et des classes aisées des moins riches, devenait une pratique courante. Il en découlait des échanges multipliés et parfois libérateurs à travers les cultures, les langues, les moeurs des habitants de la planète, résultant souvent en des réseaux durables d'amitiés à travers les frontières et les océans (Azur et moi pouvons en témoigner, ayant plusieurs fois eu ce plaisir qui, dans quelques cas, dure encore). Sans compter les effets plus directement financiers d'un tourisme d'affaires devenu florissant.
Même une fois la contagion maîtrisée et les remèdes rendus disponibles à la pandémie en cours, combien faudra-t-il de temps pour retrouver la mobilité insouciante qui est indispensable à la reprise de ce mouvement de populations?

16 novembre 2019

Forward to the Past?

«Usted tiene una llamada del senor Salourco», me dit le réceptionniste du Castel Mata de Mataro, près de Barcelone. C'est quoi, cette affaire? Nous sommes le 21 ou 22 mai 1974; Azur et moi sommes en vacances méritées après une épuisante couverture en France de l'élection du Président Valéry Giscard d'Estaing. Je ne connais aucun Salourco, et personne sauf peut-être notre ami Pedro Rubio et mes patrons de la Presse à Montréal, ne sait où nous nous trouvons.
Bon, tant pis. Je prends le combiné et une voix bien connue me tonne dans l'oreille: «Leclerc? Content de t'avoir, vieux, mais tes vacances sont finito! Tu rentres à Montréal par le premier vol, et lundi qui vient tu débarques à Washington – les audiences d'impeachment du Président Nixon commencent la semaine prochaine!»
Salourco, c'est la façon dont l'oreille catalane du réceptionniste a interprété le nom de Saint-Laurent (Claude), alors directeur adjoint de l'information à La Presse et futur grand patron de RDI à Radio-Canada. Il me rappelle brutalement (c'est son style habituel) le pari que j'avais pris il y a un an et demi avec notre patron Jean Sisto: si j'avais raison et que le scandale du Watergate devait aboutir à une possible destitution du Chef d'État américain – personne n'y croyait à l'époque –, j'irais couvrir l'évènement en direct pour La Presse et à ses frais. Pour le reporter international néophyte que je suis, une offre impossible à refuser – même si j'en avais la moindre envie.
Dès le lendemain, après un trajet de nuit en autocar à travers les Pyrénées, je dépose Marie-José à Paris chez sa vieille copine Maryse. Jeudi, je reprends à Orly un Air Canada pour Montréal, me bourre au hasard une valise de ce qu'il faut pour un court séjour, et retourne à Dorval dimanche matin m'embarquer sur Delta pour Dulles Airport et une chambre au premier Holiday Inn disponible dans le voisinage du Capitole.
Lundi, je fonce au National Press Building, où heureusement un ex-confrère et vieux copain, le correspondant de Radio-Canada Lucien Millet, m'explique les arcanes de l'accréditation d'un correspondant étranger dans les instances majeures de l'État américain: Maison Blanche, Congrès, State Department, FBI, U.S. Information Services, Cour suprême, Tribunaux fédéraux...
L'étape initiale est le passage dans les bureaux du Service Secret, l'agence responsable de la protection du Président et de la Maison Blanche. L'imprimatur de ce service est la porte incontournable à ouvrir pour obtenir toutes les accréditations washingtoniennes; un délai normal pour l'enquête de vérification d'identité et de qualification est de deux à trois semaines.
Et là, j'ai un coup de chance complètement absurde: au moment des Évènements d'Octobre 1970 au Québec, un fanatique quelconque avait écrit en mon nom une lettre d'appui au Gouvernement canadien contre les «terroristes» du FLQ (dont plusieurs étaient des connaissance sinon des copains), sous une signature bidon. J'avais évidemment contesté par écrit... mais alors que ma protestation s'était perdue quelque part dans les dédales administratifs d'Ottawa, la lettre d'appui apocryphe, elle, était demeurée bien visible dans mon dossier à la Gendarmerie Royale, «preuve» certaine de mon adhésion aux bonnes moeurs officielles. En conséquence, l'agent responsable de ma requête m'a rappelé dès le samedi matin pour me féliciter de ma réputation sans tache et m'inviter à venir récupérer illico ma collection de laissez-passer pour la Maison Blanche et le Capitole. Les accréditations aux divers autres services et tribunaux devaient suivre vers le milieu de la semaine suivante. Et grâce à l'intervention de Lucien Millet et de son patron René Torre, le National Press Building me fournissait un petit bureau et un classeur... en même temps qu'un membership au National Press Club voisin.
Tiré d'une vidéo de conf. de presse à la Maison Blanche automne1974; le grand moustachu à gauche, c'est moi!
Le «court séjour» allait se prolonger presque jusqu'à la fin de l'année 1974; j'allais rapidement déménager de ma chambre sans grâce du Holiday Inn dans une suite confortable et élégante (chambre, salon, dressing, cuisinette) du Fairfax Hotel sur Dupont Circle (quartier des ambassades), où Azur devait venir me rejoindre au début juillet avec nos deux chats noirs, Angkor et Croquemort... mais ceci est une autre histoire.
C'est cette surprenante séquence de souvenirs qui m'est revenue à l'esprit cette semaine, pendant que je suivais pas à pas (mais à distance cette fois) les péripéties du début d'une nouvelle séquence d'impeachment, celle du Président Donald Trump.

03 juillet 2019

Ballet pêcheur aérien

Lever du jour lundi dans le mouillage calme de la Petite Anse d'Arlets. Je me joins au capitaine Ignace sur le skybrige et nous nous délectons du spectacle d'une dizaine de pélicans aux silhouettes préhistoriques qui plongent avec une symétrie soigneusement calculée dans un banc de poissons qui longe le rivage près duquel il est sans doute maintenu par un barrage involontaire de voiliers à l'ancre sous la falaise. Quelques minutes plus tard accourent se joindre au festin des arabesques de gracieuses hirondelles de mer, puis un tourbillon de mouettes blanches à tête noire aux performances acrobatiques.
Les petits poissons parviennent à se faufiler entre les voiliers et le ballet aérien les suit de près: pendant quelques minutes, les pélicans, dont un patriarche à tête blanche, nagent impudemment à quelques mètres de notre proue, piquant brusquement leurs immenses becs dans l'eau frissonnante, pour en ressortir un éclat d'argent frétillant au bout.
La dernière semaine a été marquée par un fabuleux regain de vigueur d'Azur, qui rechigne de moins en moins à l'idée de sortir manger dans le bourg ou sur la marina. D’abord un midi avec le cousin Charles Larcher au chic Zanzibar (authentiques et savoureux crabes de terre farcis, ragoût de lambis, carré d'agneau), puis tout seuls chez les amis de Marin Mouillage trois jours plus tard, où le mari de la patronne Gaston Talba et la caissière-gérante Lucille nous font la fête autour d'une toujours géniale fricassée de chatrou (pieuvre pimentée avec riz et pois rouges). Et même un soir de spectacle devant les grillades sur pierre chaude de l'Annexe.
Si bien que lorsque je risque la suggestion d'une sortie en mer de quelques jours vers le Diamant et Saint-Pierre, la résistance que je craignais fait place à une acceptation enthousiaste. Donc, samedi, le lendemain du jour heureux où j'ai enfin récupéré le téléphone cellulaire oublié trois semaines plus tôt à Montréal, Twiggy et le skipper Ignace (originaire du Diamant) arrivent à bord vers les huit heures; pendant que le jeune Raymond remplace une manette défectueuse du moteur tribord, ils préparent le bateau au départ: plein d'eau, petites provisions, arrimage et verrouillage de tout ce qui peut tomber ou se briser -- entre autres l'écran de télévision --, équipement de navigation, moteur de l'annexe...
Peu avant dix heures, après un solide petit déjeûner (le meilleur remède préventif contre le mal de mer), nous démarrons du ponton et nous faufilons dans le dédale de bouées et de bancs de sable du Cul-de-Sac du Marin, pour virer à tribord à la Pointe Borgnesse vers le Rocher du Diamant à peine visible à l'ouest à travers une «brume de sable» opaque.
Un splendide vent arrière (30 noeuds avec des poussées à 35) nous propulse en direction du Morne Larcher et de la Côte Caraïbe, entourés de nuées de petits poissons volants dont les ailes irisées nous renvoient des éclats de soleil. Il n’est pas encore midi que nous effectuons un crochet vers le quai battu de hautes vagues du Diamant pour donner un coup de fil à Charles Larcher, qui viendra nous attendre au ponton face à l’église de la Petite Anse d’Arlets. La belle brise se maintient même sous le vent des mornes, de sorte que dès 12h45, laissant le capitaine Ignace en charge du Bum Chromé, nous embarquons Azur et son fauteuil roulant dans la spacieuse Ford de Charles, en direction de Fonds Placide, le domaine privé où pratiquement tous les membres de la famille Larcher ont niché leurs confortables villas.
Raphaëlle nous attend avec un contagieux sourire sur sa grande véranda surplombant une vue magique de la Baie du Diamant. Elle a déjà mis la table dehors: rhum blanc et vieux, citrons verts, sucre et miel pour le ti’punch, flanqués de plateaux de boudin créole pimenté mais fondant (le meilleur de toutes les Antilles), d’acras de morue et de petits pâtés. En plat principal, un poisson frais du jour légèrement pané accompagne d’un gratin de fruit à pain et arrosé au choix d’un rosé de Provence ou d’un blanc de la Loire. Ce n'est pas pour rien que la cuisine de notre cousine est renommée!
La conversation se renoue, malgré la longue séparation, comme si nous nous étions vus la veille: échange de souvenirs partagés, d’évocations de nos voyages respectifs, commentaires plutôt mordants sur les péripéties récentes de la politique française ou américaine, nouvelles d’amis communs. Au dessert, nous nous joignons sur sa terrasse voisine à leur fils Raphaël, également un de nos vieux complices lors de séjours précédents et d’escales en Guadeloupe où il a vécu quelques années.
L’après-midi est bien entamée lorsque nous en finissons avec le digestif; Azur se sent trop fatiguée pour entreprendre son habituel pèlerinage sur le caveau familial dans le cimetière voisin de la Dizac ou pour risquer un autre coup de rhum (ou deux, ou trois) chez le trop hospitalier copain Pancho, maintenant retraité de son commerce du Marin-Pêcheur. Raphaëlle nous ramène donc aux Anses d’Arlets, où après une bonne baignade sur la plage animée du samedi au crépuscule, nous partons mouiller pour la nuit sous la falaise protectrice au sud du bourg.
Dimanche matin, vigoureuse navigation vers le nord, profitant de la même brise qui nous vient maintenant au grand largue tribord; avec le seul génois et une aide occasionnelle des moteurs Volvo, nous franchissons en à peine une heure la vaste embouchure de la Baie de Fort-de-France et nous retrouvons au large de Schoelcher. Il est tout juste onze heures quand nous accostons au quai de Saint-Pierre, où nous attend une petite déconvenue.
Si le bon restaurant du Moulin à Cannes est ouvert dans la Plantation Depaz derrière la ville, la boutique attenante où je comptais renouveler mes stocks de rhum hors d’âge (Depaz vient de mettre en vente une extraordinaire cuvée millésimée 2002), est fermée en ce dimanche de la saison morte. Tant pis. Plutôt que de gravir la côte tortueuse vers la distillerie, nous nous contenterons d’un lunch à bord avec les provisions et petits plats chauds que Twiggy a dénichés au marché près de la plage.
En soirée, nous décidons aller essayer un des nouveaux restaurants bien cotés du Carbet voisin; hélas, après un accostage acrobatique au ponton communal, nous découvrons que la plupart sont fermés. Il faut nous rabattre sur ce qui est plutôt un cabaret offrant une soirée de jazz dynamique mais un peu trop bruyant pour nos appétits - d’autant plus que, le spectacle ayant attiré une foule imprévue, les choix du menu sont réduits à leur plus simple expression: il ne reste pas même d’acras, seulement trois ou quatre plats (plutôt bons), et comble de misère, pas une bière Lorraine à l’horizon.
En nous éloignant du quai après souper, nous constatons que le bruit du concert se propage largement vers le large; ne sachant à quelle heure il va se terminer, nous décidons qu’au lieu de mouiller non loin de ce vacarme, il est probablement plus prudent de redescendre dormir vers les Trois-Îlets ou les Anses d’Arlets. Ce n’est pas un grand sacrifice, car comme nous, Ignace aime bien la navigation de nuit; nous nous installons tous quatre sur le skybridge pour regarder défiler sur notre gauche les lumières des divers bourgs et villages de la Côte Caraïbe, jusqu’à retrouver, vers une heure du matin, notre paisible mouillage de la veille. Seule rencontre imprévue, une belle tortue de mer, sans doute attirée par nos feux de route.
Lundi matin, nous reprenons le cap du retour assez tôt, avec l’idée d’arriver au Marin à temps pour le lunch. Mais une fois devant la grande plage de Sainte-Anne qui jouxte le Club Med des Boucaniers, changement de projet: retenus par le vent doux, le beau soleil et l’eau teintée de turquoise par le fond de sable blanc, on va mettre l’ancre face au village, et Twiggy ira à terre nous chercher de bons repas chez Paille Coco, resto voisin du quai de la Dunette. Mélange d’acras, de beignes de crevettes et de balarous frits, suivis de fort bon poisson grillé et d’une grillade de lambis un peu caoutchouteuse à mon goût. Ce n’est donc qu’en fin d’après-midi que nous retrouvons enfin notre place au ponton H de la Marina du Marin après trois jours d’une expédition un peu inégale, mais quand même satisfaisante.

22 juin 2019

Un téléphone globetrotter

Au moment de quitter Montréal il y a 3 semaines, j'avais mis mon téléphone portable à charger quelques minutes... et l'avais oublié sur le bureau, bien sûr.
J'ai donc demandé à la direction de notre résidence près du Stade olympique de me l'expédier d'urgence en Martinique. Confié aux bons soins de Purolator le 12, il est «rapidement» parvenu à Lachine le 15, à Dorval le 16, à Louisville KY le 17 (où il a été bloqué deux jours par une douane USA légèrement paranoïaque comme «colis suspect»), à Philadelphie le 19, a fait le grand bon transatlantique le 20 -- mais vers Paris, plutôt que les Antilles.
Il est présentement assis en salle d'attente à Roissy/Charles-de-Gaulle, espérant sans doute un souffle favorable des alizés pour lui permettre d'atteindre le Lamentin la semaine prochaine... à moins qu'une onde tropicale importune ne le détourne encore du droit chemin!
Imaginez ce que ce serait si on l'avait expédié par la Poste officielle, qu'on dit tellement moins efficace que les courriers privés!

08 juin 2019

Les Bums chromés sont repartis!

Après de longues hésitations et quelques péripéties médicales, nous nous sommes rembarqués dimanche matin pour un de nos habituels périples triangulaires d'au moins deux mois: Montréal-Le Marin-Montpellier-Montréal.
Aux (toutes) petits heures pluvieuses et frisquettes, un sympathique taxi est venu nous prendre au LUX Gouverneur pour nous déposer à l'aéroport de Dorval à peine le jour levé. Assistance impeccable à l'embarquement: deux préposés nous attendaient avec un fauteuil roulant pour Azur et un coup de main pour les bagages; passage prioritaire à l'enregistrement, puis à la sécurité, et moins d'une heure d'attente pour prendre un confortable vol d'Air Canada jusqu'au Lamentin, où nous avons tout de suite été pris en charge par notre chauffeur préféré, le Marinois Rodolphe Bongo, secondé par l'incontournable Twiggy.
Grand soleil sur le ponton H (après trois jours de pluie, dit-on) où nous attend le vieil ami et homme de confiance Raymond Marie, et un Bum chromé en bon état où Henrietta avait impeccablement rangé nos affaires -- vêtements, toilette, cuisine... Même la télé fonctionne (onze chaînes numériques seulement, mais pour la vie à bord, c'est bien suffisant). Les deux frigos sont assez bien garnis (oups! il manque le citron vert pour le traditionnel ti-punch d'arrivée, mais bof!). Fin de journée au ralenti, souper léger au son de la musique syncopée provenant d'un des restaurants sur la rive voisine. La nuit est chaude, malgré un coup de clim' pour rafraîchir la cabine, et il faut nous réhabituer au double matelas de mousse bien différent du lit d'eau montréalais.
Lundi, Azur se prélasse presque toute la journée au lit sauf pour un apéro, une bouchée de poisson grillé et une douche rapide; elle subit le contre-coup de la fatigue du voyage d'hier. Le skipper Ignace, du Diamant, passe en coup de vent pour enfiler trois rhums vite-fait et nous donner ses disponibilités si nous voulons partir en mer (pas avant une dizaine de jours, sans doute).
Mardi débarque Henrietta avec un complément de vêtements, des produits d'entretien, des nouvelles de nos amis... et quelques conseils qu'Azur avale d'abord de travers avant d'en admettre le bon sens. Au menu, accras, thazard frais et gambas flambées au rhum vieux, avec un rosé corse en cubilitre (vinier) fort agréable. Le nouveau technicien à l'entretien, Raymond, vient résoudre deux ou trois petits problèmes: écoulement défectueux de la douche, ampoule brûlée dans notre cabine, un loquet cassé d'une des écoutilles au plafond du carré.
Mercredi, Twiggy prend le relais, alors que Raymond et le cousin Daniel viennent faire le point sur l'état du bateau et des comptes de banque. En soirée, belle surprise: la copine de longue date Véronique Deschamps (née Balaire), veuve de notre vieux pirate d'ami Jean-Marie, se pointe au coucher du soleil, resplendissante de santé et d'énergie malgré ses 70 ans passés. Elle est revenue de Californie vivre (définitivement?) en Martinique, surtout pour se rapprocher de sa fille Alexandra, qui enseigne ici et a épousé un Martiniquais. Alex a fait une difficile fausse-couche et est de nouveau enceinte, sa maman joue les mère-poule et on la comprend.
C'est enfin jeudi et vendredi qu'Azur renoue vraiment avec le rythme de vie antillais: se coucher tôt et se mettre debout peu après le lever du soleil, pour profiter au maximum de l'air (relativement) frais du matin, puis faire la sieste dans le coup de chaleur de l'après-midi. Le comptoir de la cuisine déborde de fruits frais apportés par tous les copains: bananes naines, mangues bien mûres, un joli melon, des maracudjas odorants...
Nous nous délectons des superbes crêpes au saumon fumé du comptoir de l'Annexe, accompagnées par une copieuse salade niçoise et re-rosé corse, le tout couronné de crèmes glacées rhum-raisin. Et dire que ça va être comme ça pendant un mois (soupir...)!

12 août 2018

Les Bums chromés ont repris la route

Ouf! C'est un nouveau départ, après bientôt dix mois que nous étions enchaînés à Montréal par nos problèmes de santé. Dès qu'Évelyne, le médecin d'Azur, lui a permis de prendre la route, nous avons sauté sur l'occasion, et une fois nos affaires (plus ou moins) en ordre, un taxi est venu nous prendre à six heures mercredi matin, direction Dorval, la Martinique et la France.
À l'aéroport PET, le service d'assistance nous attendait avec un porte-bagages et un fauteuil roulant piloté par une dame sympa qui nous a menés tambour battant à travers les files d'attente (impressionnantes à cette heure barbare), les portillons de la sécurité et une marche interminable (ah Mirabel, où es-tu passé?) vers une lointaine porte d'embarquement jusqu'à deux bons sièges d'un A319 d'Air Canada, qui a décollé à l'heure pile vers le Lamentin.
Même manège à l'arrivée; c'est un préposé au créole volubile qui nous a remis entre les mains du cousin Daniel et du costaud et moustachu Rodolphe Bongo, taxi de confiance de l'ami Raymond Marie, qui nous attendait un peu plus tard à la marina du Marin, flanqué de notre homme «à tout faire plus» Twiggy, et coiffé de l'éternel panama paille que je lui avais un jour ramené de Barcelone.
Arrêt rapide (et initiatique ti'punch) au Marin mouillage, notre cantine préférée, d'où j'ai apporté notre premier authentique repas antillais depuis longtemps: acras de morue, pâtés de lambi, darnes de daurade grillée avec légumes-pays, crème glacée à la prune de cythère -- une nouveauté bienvenue. Les patrons, Nicole et Gaston Talba, qui s'y trouvaient par hasard (ils ont d'autres activités), nous ont fait une chaleureuse bise, avec promesse de se revoir.
Le passage à bord s'est fait dans une relative harmonie; Marie-José a surpris tout le monde en marchant gaillardement (déambulateur à l'appui) les 2-300 mètres du stationnement au ponton à la passerelle d'embarquement du Bum chromé, elle qui il y a deux semaines faisait avec peine cinq pas sans chanceler dans l'appart du LUX Gouverneur!
Seule anicroche, tout le monde avait oublié de mettre en place nos vêtements de bateau -- comme en principe nous avons tout en double à bord, nous n'apportons jamais de linge de rechange... et il a donc fallu vivre jusqu'au lendemain midi dans ce que nous portions pour le voyage, en attendant que la chère Henrietta (qui n'a pas changé depuis plus de dix ans que nous nous connaissons) corrige la situation en venant nous aider à défaire les bagages.
Jeudi, paresse et beau temps. Les nouveaux voisins d'en face, sur un Lagoon 450 (le modèle qui a succédé à notre «vieux» 440), sont des Alsaciens cinquantenaires qui depuis un an vagabondaient avec leurs enfants et deux petits-enfants à travers la Caraïbe, et qui rentrent chez eux à Strasbourg par avion au début de la semaine prochaine. Brève rencontre, mais sympathique.
Vendredi, une averse à tout casser n'empêche pas Twiggy, avec mon aide quelque peu hésitante, d'effectuer quelques réparations et ajustements au bateau: une écoutille qui fermait mal, la clim déconnectée de son renvoi d'eau, un chauffe-eau capricieux... Ronde de téléphone aux amis et parents pour leur faire part de notre arrivée. En soirée, le beau temps revenu, nous grimpons sur le skybridge écouter un concert de zouk antillais dans un des bars animés de la marina toute proche.
Hier samedi, journée faste. Ça commence avec le passage impromptu du robuste Michel, notre technicien d'entretien, tout surpris de nous voir là. Peu après arrive Philippe Ursulet, le chabin maintenant à la retraite de la marina, libre de se consacrer à sa passion pour la musique et notamment le jazz créole; comme toujours, il dépose à nos pieds une offrande d'une bonne douzaine de CDs de qualité mais peu connus que nous explorerons dans les jours qui viennent. En échange, bien sûr, d'un ti'punch au rhum blanc (oups! un oubli sur la liste d'épicerie, vite corrigé par l'irremplaçable Twiggy). Se joint bientôt à nous autour de la table du cockpit et d'un plat de petits pâtés créoles (viande et morue) Raymond Marie, suivi du retour de Michel.
Pour le lunch, nous étrennons le fauteuil roulant loué par Raymond pour emmener Marie-José au tout proche Kokoarum, où de bons acras croustillants précèdent une fricassée de chatrou tendre mais trop peu épicée (menu pour touristes, hein!), le tout arrosé de quelques bières mexicains Sol proposées (et presque imposées) en promotion par trois charmantes et nubiles Martiniquaises. Dessert, glace rhum-raisin et ananas mariné dans le rhum vieux, thé vert.
À peine avons-nous eu le temps de faire la sieste affalés sur les banquettes du cockpit que nous sommes hélés par deux arrivants de très haut niveau: le cousin diamantinois Charles Larcher et sa merveilleuse Guadeloupéenne Raphaëlle. Cette fois, les libations se font au scotch, bibine favorite de notre invitée. Et la conversation roule bon train, pour parcourir tout le paysage traversé séparément depuis notre dernière rencontre il y a bien deux ans sinon trois -- c'était aux Anses d'Arlet. Serge, le cadet «sérieux» de la nombreuse fratrie Larcher, est maintenant à la retraite après avoir été, tour-à-tour ou simultanément, maire du Diamant, député du Grand Sud et sénateur de la Martinique. Socialiste tendance autonomiste, bien sûr. Nous nous sentons donc libres de dégoiser avec délices sur les turpitudes de la politique française... la québécoise et l'américaine ne perdant rien pour attendre.
Après leur départ et un frugal souper de pain, fromage et eau gazeuse Didier, nous avons droit à une inconnue mais compétente diseuse qui lance d'un bar voisin un bellement nostalgique répertoire: les Deux guitares d'Aznavour, le Poinçonneur des Lilas de Gainsbourg, du Piaf, du Bécaud, du Souchon... Juste ce qu'il fallait avant de s'endormir au murmure des flots.
Et voici dimanche matin, je tape le blogue sur mon iPad sous un ciel d'un bleu intense traversé d'une belle brise et hanté de quelques mouettes (et de nombreux moustiques), une verre de jus de mangue à côté du coude. Je vous souhaite le même bonheur...

29 août 2017

C'est reparti

(Écrit dimanche matin) J'ai attendu quelques jours que la croisière se mette vraiment en marche pour en parler. Je profite donc du temps frais et gris ce matin au large de Paamiut, Groënland, pour me reprendre.
Nous avions raté le départ «officiel» à Montréal le 18 août pour un petit problème de santé. Heureusement, les effort combinés d'Évelyne, le médecin d'Azur, du pharmacien du rez-de-chaussée et surtout de notre agente de voyage Antonella, nous ont sauvé la mise, au prix d'une galopade assez épuisante.
En effet, il a fallu aller courir après notre paquebot, le 7-Seas Navigator de Regent Cruise Lines, pour le rattraper cinq jours plus tard au port de Saint-Jean, Terre-Neuve. Heureusement, le trajet en avion s'est bien passé, malgré la quantité de bagages à charrier (nous partions pour deux mois), et le temps à Terre-Neuve mercredi soir était étonnamment beau et doux.
Une fois installés au Newfoundland Sheraton — qui n'a rien à voir avec son homonyme édouardien que j'avais fréquenté dans les années 70-80 —, nous sommes ressortis sur Duckworth, une des deux rues qui longent le spectaculaire port de pêche, prendre un succulent souper de fruits de mer au Saltwater, un nouveau restaurant de qualité mais sans prétention, à la clientèle aussi jeune et animée que le personnel. Hélas, la fatigue et le manque d'appétit nous ont empêchés de faire honneur à des portions aussi gargantuesques que savoureuses de moules, de salade de crabe et de plateaux de coquillages variés. Pas de homard, malheureusement, la courte saison étant déjà terminée.
Au lever jeudi peu après 10 heures, notre fenêtre du 6e étage ouvrait sur un brillant soleil éclairant les activités du port où j'apercevais tout juste le nez blanc de notre navire. Un sympathique chauffeur de taxi marocain nous a baladés pendant une bonne demi-heure à travers le petit centre-ville coloré et sur les rives du havre tout en longueur, bordé de collines abruptes et protégé de la houle atlantique par un sévère goulot d'entrée serré entre deux caps.
J'ai depuis longtemps une attirance particulière pour le port de Saint-Jean, toujours grouillant de cargos et de chalutiers venus de tous les coins du monde, et ceinturé de bars et de bistrots bourrés de marins et de pêcheurs costauds parlant toutes les langues imaginables.
Pour finir, le taxi a grimpé Signal Hill et traversé le quartier typique de Battery, accroché au flanc d'un des promontoires qui gardent la sortie du port, pour s'arrêter à côté de la Tour Marconi, d'où en saison (juin et début juillet) on peut voir défiler à quelques kilomètres au large des troupeaux d'icebergs scintillants de toutes les tailles et de toutes les formes. C'est aussi de là que l'inventeur Marconi avait échangé les premiers signaux de radio sans fil avec l'Europe il y a une centaine d'années, inaugurant l'ère des communications modernes.
En début d'après-midi, nous nous sommes finalement embarqués sans trop de problèmes, et avons pu nous installer dans la mini-suite à balcon qui sera notre résidence jusqu'à la mi-octobre. Le Navigator est un petit paquebot qui prend moins de 500 passagers, mais dans un luxe impressionnant. Quatre restaurants, une demi-douzaine de bars dont un grand cabaret à spectacle, piscine, mini-casino, spa, boutiques...
Nous avons raté les premières escales, Québec, Saguenay, Charlottetown, sans trop de regret, sauf pour les îles françaises caillouteuses de Saint-Pierre et Miquelon, qu'Azur n'a jamais vues et où je n'ai pas remis les pieds depuis plus de 50 ans — et dont je ne garde pratiquement aucun souvenir, pour cause: j'étais avec deux copains chansonniers, aussi bohèmes que moi, et au premier bistrot que nous avons rencontré, nous avons découvert qu'un cognac pris au comptoir coûtait à peine la moitié du prix d'un café! Je vous laisse imaginer le reste du séjour.
Au coucher de soleil, le Navigator a appareillé, se glissant entre les deux lèvres escarpées et rocailleuses qui ferment le port pour mettre cap au nord, sur une mer grise et plutôt agitée qui allait nous secouer pendant deux jours et trois nuits.
C'est donc avec une plaisante surprise que dimanche matin, ouvrant les rideaux de la cabine, j'ai pu admirer la vue de Nuuk, «capitale» du Groënland, sous un clair soleil qui faisait miroiter une mer d'un calme plat, à peine égratignée par les sillages entrecroisés des nombreux speedboats et bateaux de pêche en goguette qui zigzaguaient au large de la côte.
Nuuk, avec ses 16 000 habitants, est à peine plus qu'un gros village de pêche dont les deux quartiers de petites maisons traditionnelles de toutes les couleurs sont bizarrement séparés par une douzaine de blocs d'habitation de béton gris reliés par des passerelles, qui font vaguement penser au style de Le Corbusier à son plus utilitairement austère. Derrière se dressent d'abord des collines dénudées, et un peu plus loin de spectaculaires pics tachetés de neiges éternelles.
Le passage probablement inhabituel d'un paquebot de luxe attise visiblement l'intérêt des habitants, un mélange de danois blonds et d'inuits sombres aux yeux bridés; la plupart des embarcations qui nous croisent ou nous longent ralentissent brusquement et leurs occupants nous fixent avec une curiosité marquée. Les plus insistants sont un groupe de kayakeurs (sans doute membres d'un club) qui passent un bon quart d'heure à tourner autour de nous, faisant ici et là quelques acrobaties pour attirer notre attention. Le tout dans un climat hospitalier et bon enfant.

02 août 2017

Un survol miraculeux

À 12 000 mètres d'altitude dans un Airbus, j'écoute Monk égrener les 10 minutes de «Functional» sur le disque Thelonious-Coltrane (1962?) et c'est magique, l'essence même de ce sortilège qu'est la musique. On entend presque Coltrane, silencieux et pourtant très présent dans le studio, mais bouche bée, qui pense «Mais comment je vais intervenir là-dedans?» et qui décide: «Pas touche. On écoute.» Deux génies à l'oeuvre avec pour fond de scène les noires montagnes et les côtes ciselées du Groënland, écharpées de glaciers éclatants, qui filent sous nos ailes.
Voyage de retour un peu échevelé grâce surtout à la grande pagaille de la SNCF, qui a démarré il y a trois jours à la Gare Montparnasse et qui au lieu de se corriger contamine maintenant tout le réseau, TGV compris. Pour faire court, notre trajet de train Montpellier-Charles-de-Gaulle 2 a pris plus de cinq heures, au lieu de moins de quatre, et le personnel d'assistance à la mobilité réduite, habituellement serviable et sympa, était sur les dents, grognon et inefficace.
À Montpellier il a fallu monter à bord avec nos bagages par nos propres moyens, à CDG le jeune homme qui nous attendait n'avait pas de fauteuil roulant, et le bureau d'aide auquel il nous a envoyés nous a refoulés d'un bref «Au moins 3/4 d'heure d'attente»... alors que notre avion décollait tout juste une heure plus tard! La préposée d'un autre bureau un peu plus loin a choisi de répondre en priorité à un type grossier qui a profité de ma lenteur pour me couper, et elle a eu le culot de m'engueuler parce que je protestais.
Le ton a monté, et un miracle s'est produit. Un jeune Guadeloupéen des services d'entretien m'a entendu et s'est approché: «Non, on ne traite pas les voyageurs comme ça». Il a pris les choses en main, abandonnant sa tâche pour dénicher à Azur un fauteuil roulant de première classe, et à moi un chariot à bagages, avant de nous entraîner au pas de course à travers les aérogares 2E, 2C et 2A.
«Ça ne sert à rien, a-t-il pourtant commenté; les enregistrements sont fermés une heure avant le départ, même si le personnel d'Air Canada est encore au comptoir, ils ne vont pas vous prendre.» Mais nous avons persisté, jusqu'à un second miracle: la directrice du comptoir était en train de fermer les ordis quand elle nous a vus arriver avec tout juste 25 minutes de jeu. «Désolée, c'est trop tard», a-t-elle d'abord dit, puis, consultant du regard la dernière préposée encore sur place, elle a changé d'idée: «Appelle l'avion et demande-leur.»
Cinq minutes plus tard, l'ordi rallumé et les bagages enregistrés en catastrophe, nous galopions de nouveau vers la police des frontières (expéditive) puis les barrières de sécurité, où le personnel averti au téléphone s'est montré d'une spectaculaire gentillesse. Nous sommes enfin montés à bord trois minutes exactement avant l'heure programmée du départ — non sans avoir entendu au moins trois fois les haut-parleurs tonitruer dans tout l'aéroport «Dernier appel! Dernier appel! Les passagers Azur et Leclerc doivent se présenter de toute urgence à la porte A38...»
Et c'est comme ça que, miraculeusement, j'ai pu écouter Thelonious me pianoter «Functional» au-dessus du paysage fantasque du Groënland.
Grand merci à la Guadeloupe et aux gens d'Air Canada... et au diable la SNCF!

26 octobre 2007

Les beautés du mauvais temps

(24/10/2007) Je ne savais pas ce qu'était vraiment une "onde tropicale". Hé bien, je l'ai appris "en grande" samedi matin: après quelques coups de vent brusques au cours de la nuit, un véritable rideau sombre et impénétrable de pluie s'est abattu sur la Baie du Marin dès l'aube, et s'est maintenu avec à peine quelques fluctuations jusqu'au début de l'après-midi. Nous avons passé l'avant-midi claquemurés à bord, toutes lumières allumées, contemplant l'eau qui plongeait en cascades du toit du carré sur les deux coques où elle formait des ruisseaux continus. Le tout agrémenté de roulements de tonnerre intermittents et d'occasionnels éclairs dont on ne distinguait qu'à peine les reflets à travers le rideau dense de l'averse.
Même si nos amarres de quai sont de nylon, la détrempe les a suffisamment relâchées pour que le Bum vienne battre vigoureusement contre le ponton à maintes reprises, heureusement protégé de tout dommage par de bons pare-battages. Autour de nous, règne une immobilité de cimetière: aucun mouvement sur le ponton, pas une annexe sillonnant la rade, pas un seul bateau qui entre ou sorte dans la zone marina.
C'est seulement vers les 14 heures que la vie reprend peu à peu. Après une hésitation, nous nous aventurons sur les pontons puis sur le front de mer, où nous arrivons au Calebasse Café juste à temps pour le début de la finale du rugby. Cela en valait d'ailleurs la peine.
Au milieu d'un public bien plus restreint et moins agité que la semaine dernière (la France ne joue pas aujourd'hui), nous avons droit à un beau match, peu spectaculaire, mais intense et très propre. Pas de mauvais coups, très peu de blessures, un minimum d'erreurs, le tout débouchant sur une victoire bien méritée des sympathiques Springboks sud-africains. De quoi améliorer encore la réputation et l'audience d'un sport que nous venons de découvrir et qui mérite plus de rayonnement.
Dimanche matin, nous nous préparons de nouveau au départ. Car nous avons finalement décidé que, le temps permettant, nous nous rendrons en bateau plutôt qu'en voiture jusqu'à notre hôtel de Trinité. Nous avons trop peu navigué depuis notre retour aux Antilles, et cela nous permettra en particulier d'admirer du large une Côte Atlantique que trop peu de plaisanciers se risquent à visiter, rebutés par ses mers plus fortes et ses vents plus vifs que ceux du Versant Caraïbe.
Même si la brise est plutôt contre nous (elle fait 15-20 noeuds du nord-ouest, ce qui nous forcera à louvoyer et à faire du moteur une bonne partie du trajet aller), nous n'avons rien à regretter: la houle n'est pas trop choquante, le temps d'une clarté admirable nous permet de voir tout en détail les multiples baies, anses, falaises et ilets qui découpent la côte, tout au long des Salines, du Cap Chevalier, des Macabous, du Vauquelin, du Cap Est et du François.
C'est juste avant celui-ci que nous faisons une courte escale, à l'abri d'un minuscule archipel qui protège de la houle les féériques "fonds-blancs". Ce sont des bancs de sable éclatant de blancheur qui s'étirent sous un à deux mètres d'eau turquoise et cristalline. Le lieu, surnommé "la baignoire de Joséphine", est abondamment fréquenté, mais pas du tout massacré. La tradition veut que les békés de jadis (planteurs blancs du pays) s'y soient retrouvés les week-ends de grandes chaleurs pour y siroter un ti-punch plongés dans l'eau fraîche jusqu'à la taille ou aux épaules. Une coutume à laquelle un groupe mélangé de Martiniquais et de touristes sacrifie aujourd'hui près de nous avec un plaisir évident.
Nous faisons un agréable plongeon, hélas dérangé par des maniaques du scooter-des-mers qui zigzaguent à toute vitesse et à grand bruit entre les embarcations mouillées autour desquelles se prélassent bon nombre de baigneurs, y compris des enfants. Pas très brillant. Nous nous consolons du bain écourté en dégustant une savoureuse et nourrissante tartiflette maison que nous a concoctée l'irremplaçable et polyvalent Gérard.
Reprenant la route, nous avons la désagréable surprise de voir (et d'entendre) chûter juste à nos pieds une lampe de hune qui semblait pourtant bien fixée. À remplacer au plus tôt, donc. En fin d'après-midi, nous contournons (à moteur, hélas, le vent nous est vraiment peu secourable) la jolie presque'île de la Caravelle, échancrée de fines anses et surmontée de promontoires audacieux. Le coucher de soleil nous trouve dans la rade pratiquement déserte de Trinité, par chance peu houleuse ce soir puisque la brise a viré à l'est. Nous mouillons sans problème en face de l'École de Pêche de la Martinique, où Gérard a plusieurs fois suivi des cours et des stages.
Aux abords du ponton, situé en plein milieu du bourg, nous attend un taxi commandé d'avance dont le chauffeur, Éric, est une surprise des plus agréables: sympathique, disert, toujours coiffé d'un élégant chapeau de paille et tiré à quatre épingles à la limite de la coquettterie, il allie une fiabilité à toute épreuve (que nous aurons l'occasion de tester au cours des prochains jours) à une remarquable érudition sur l'histoire et les caractéristiques de sa région, savoir datant d'une précédente carrière comme guide touristique. Si jamais vous avez l'intention d'explorer le centre et le nord de la Côte Atlantique, nous ne pourrions vous recommander meilleur cicerone.
Une dizaine de minutes d'une route sinueuse débouchant sur une piste à peine carrossable nous permettent de grimper jusqu'au Domaine de Saint-Aubin, perché sur la côte au-dessus du quartier Petite-Rivière-Salée, sur le chemin de Sainte-Marie. C'est une splendide maison coloniale blanche et jaune, construite en bois dans le plus pur style "béké" des années 1850-1920, entourée d'une vaste véranda, le tout couvert d'un toit à pignons de tôle rouge le long duquel courent des frises de bois découpé façon "gingerbread".
L'intérieur a été soigneusement redécoré par ses nouveaux propriétaires, des "métros" installés ici depuis trois ou quatre ans seulement, mais clairement en amour avec la Martinique et sa culture (la littérature de l'hôtel affirme qu'ils ont des ancêtres békés). Ils ont déniché un peu partout des meubles d'époque, des appliques et des chandeliers, des bibelots, des gravures et de vieilles photos, qui vous donnent presque l'impression de vous trouver les hôtes d'un planteur cultivé d'il y a deux ou trois générations.
À la maison de départ, ils sont en train d'ajouter diverses annexes (cuisines, spa, bungalows, etc.) dans le respect le plus soigneux de l'esprit de l'original et en préservant au mieux l'élégant jardin qui entoure la propriété. Leurs seuls anachronismes, que nous leur pardonnons volontiers, sont une jolie piscine couverte de mosaïques blanches, vertes et bleues, et une musique de jazz "cool" qui circule tout doucement à travers le salon, la salle à dîner et la terrasse du rez-de-chaussée.
D'abord un peu étonnés de constater que dans un établissement de cette classe, les chambres ne disposent ni d'un téléphone, ni d'une télé, ni d'un frigo-minibar, nous finissons par admettre que ces omissions cadrent bien avec le caractère "vieil hôtel de campagne" que les proprios tiennent à conserver. De toute façon il y a la clim, d'immenses fenêtres à volets mobiles, et l'accès à une large galerie extérieure qui fait le tour de l'étage et débouche sur un grand salon en plein air meublé de rotin semé de vastes coussins.
Après une première nuit réparatrice, un bon petit déj nous attend sur la terrasse du rez-de-chaussée. Le copain Éric vient nous prendre en milieu de matinée et nous amène visiter le Musée du Rhum (Saint-James) de Sainte-Marie, à la fois beau et pédagogique. Nous n'échappons pas à la tentation d'en sortir avec quelques bouteilles de "vieux" XO qui enrichiront nos divers bars. Puis c'est la grimpée par un chemin sinueux qui nous amène au vaste panorama du haut du Morne Poirier. Nous pouvons entre autres y constater que le Bum chromé nous attend toujours sagement, mouillé au centre de la Baie de Trinité.
Nous redescendons vers la presqu'île de la Caravelle et le bourg de Tartane, où nous avons décidé de "manger léger" ce midi pour nous garder l'appétit nécessaire à un repas gastronomique à l'hôtel ce soir. Vaine promesse: la découverte de deux langoustes vives et charnues dans le vivier du petit resto de bord de route "l'Oasis" nous incite à changer de programme. Sans le moindre regret: le service est charmant, la cuisson parfaite et la note très raisonnable (5 euros le 100 grammes, pour la Martinique, c'est peu). Pour le retour, Éric fait un long détour vers la pointe de la Caravelle et une colline abrupte couronnée d'antennes de transmission, d'où nous avons une vue unique aussi bien vers le Sud jusqu'au Vauclin que vers le Nord et le Lorrain. Bonnes photos.
Après une bonne sieste, nous décidons quand même de faire honneur au dîner. La "daube créole" du plat principal est bonne mais sans surprise; en revanche, l'entrée consiste en un velouté d'igname parsemé de copeaux de jambon-pays et parfumé d'un bouquet d'épices dont nous parlerons sans doute longtemps. Tout compte fait, une très belle journée d'anniversaire, embellie de plus par plusieurs appels de voeux de parents et d'amis.
Mais c'est mardi midi que vient le haut-lieu de cette fête. Après une matinée d'ondée tropicale presque aussi violente et soutenue que celle de samedi dernier, nous profitons d'une brève éclaircie pour descendre par Gros-Morne vers Saint-Joseph, où se trouve ce qu'on nous a présenté (avec raison) comme l'un des meilleurs, sinon le meilleur restaurant de la Martinique actuellement. Le patron Jean-Charles Brédas et sa femme nous reçoivent dans un décor qui fait irrésistiblement penser à une version tropicale du Jardin des Sens: un pavillon ouvert, décoré de légères tentures de style indien, planté au milieu d'un luxuriant jardin tropical.
Nous n'avons même pas droit au menu: Brédas, un élève de Roland Durand du Passiflore à Paris, nous a préparé sans demander notre avis une carte à sa façon dont nous ne pouvons que nous féliciter: amuse-gueules créoles, foie gras poêlé aux bananes jaunes (wow! et re-wow!), magret de canard au poivre et aux fruits tropicaux accompagné d'une mousseline de légumes-pays, etc. Une seule erreur (de notre part): nous buvons là-dessus un très bon champagne brut rosé Clos des Demoiselles qui s'accorde très correctement au repas, mais fort mal à la digestion d'Azur, qui va en subir les conséquences une partie de la nuit prochaine.
Pour lui laisser une chance de mieux dormir, je passe une partie de la nuit sur une chaise-longue de la véranda devant notre chambre, ce qui me permet d'assister à un fabuleux spectacle de la nature. À demi éclairé par un premier quartier de lune, le ciel est traversé de nuages parfois blancs et transparents, parfois sombres et opaques. Ceux-ci traînent sous eux, comme des capes de mousquetaires, des rideaux clairs de pluie qui balaient la surface gris fer de la mer entre une île au large et la côte à mes pieds. De temps à autre, un éclair violacé découpe méticuleusement les nuages en surfaces planes mauves et grises à la manière d'une estampe japonaise. Le tout derrière les feux d'artifice noirs des hauts cocotiers qui bordent le jardin de l'hôtel, et dans un fond sonore qui harmonise très joliment les rouleaux de la houle, le tonnerre lointain, les cris des grillons et des crapauds et les petits pas légers de la pluie sur le gazon du parc, puis sur les pignons de tôle de l'hôtel.
C'est avec un réel regret que je sors de cet enchantement et rentre dans la chambre finir ma nuit.
Mercredi matin, c'est le retour à bord. Gérard nous attend au ponton avec l'annexe, et nous prenons congé à regret de notre taxi Éric, qui me laisse en cadeau d'adieu un disque artisanal de piano-jazz sur des thèmes créoles, oeuvre du musicien local Michel Canonge.
Nous nous faisions une fête de la redescente vers le Marin, croyant que nous profiterions cette fois du même vent qui nous avant tant retardé en montant. Penses-tu! La météo a changé, c'est pratiquement le calme plat ("pétole!", dit Gérard, dégoûté) et le peu de souffle qu'il y a provient du sud-ouest, presque exactement le cap que nous devons suivre. Nous effectuons donc notre rentrée vers la marina à moteur tout le long. Heureusement la mer est paisible, et nous avons droit à une version diurne du spectacle qui m'a charmé la nuit dernière: le ciel, souvent bleu, est balayé à plusieurs reprises par des grains de nuages sombres construits tout en hauteur et traînant sous eux des écharpes de pluie grise auxquelles nous échappons presque toujours, comme par miracle.
Tout compte fait, une bien belle ballade et un anniversaire dont je me souviendrai.

01 septembre 2007

Ô Saint-Pétersbourg

(17/08/2007) Le clou de la seconde partie de notre croisière aura certainement été Saint-Pétersbourg, une ville dont Azur rêvait depuis des années... et qui a amplement répondu à ses attentes. Nous y sommes arrivés tot le matin du 14, en suivant une des branches de la Neva bordée d'une foule de cargos en plus ou moins bon état et, assez bizarrement, de sous-marins en réparation.
La taille du Seabourn Pride lui permettait d'accoster en pleine ville, en face de l'Académie des Beaux-Arts, non loin des immenses façades de l'Amirauté et de l'Ermitage. Comme nous n'avions pas pris de visa pour la Russie (les formalités semblaient inutilement longues et complexes), nous devions nous limiter à des excursions et visites programmées par la ligne de croisière.
Pour contourner la difficulté et nous faire une meilleure idée de l'ancienne capitale des tsars, nous avons fait réserver par le bateau une voiture avec un(e) guide parlant français. Excellente idée, qui nous a permis de passer une bonne partie de la première journée à vagabonder à notre fantaisie non seulement dans le quartier central monumental, mais aussi dans des coins où les touristes de passage s'aventurent moins souvent. Ainsi, après nous être tapé l'impressionnante cathédrale Saint-Isaac et l'incontournable forteresse Pierre-et-Paul (dont les puissants murs de granit ne servent plus que de décor aux baignades des Saint-Pétersbourgeois), nous avons marché un peu dans le délicieux Jardin d'été, erré le long de paisibles canaux, nous sommes aventurés en quasi-banlieue jusqu'au fabuleux ensemble Smolny, une symphonie de bleus, de blanc et d'or, et sommes redescendus par l'inévitable Perspective Nevski. Bonheur supplémentaire, notre guide, une femme cultivée d'une cinquantaine d'années, parlait un excellent français et faisait preuve d'esprit et même d'humour. Surtout pour Azur, qui commençait à en avoir soupé de n'entendre que de l'anglais aussi bien à bord qu'au cours des excusions organisées par le bateau, un épisode à marquer d'une pierre blanche.
En soirée, nous avons eu droit à une visite exhaustive (on peut le dire!) du fastueux palais rococo de l'impératrice Catherine à Tsarkoïe Selo-Pouchkine, suivi d'un souper « typiquement russe » (en version un peu trop touristique à l'américaine à notre goût) dans un pavillon voisin du palais; le repas était agrémenté d'un spectacle folklorique consistant pour une bonne part en interprétations chantées et dansées d'airs jadis rendus célèbres – avec beaucoup plus de talent, avouons-le – par les Choeurs de l'Armée rouge, que nous avions vus à Montréal il y a au moins une trentaine d'années.
Le lendemain, un autre palais était au programme: Peterhof, la grandiose pâtisserie baroque que Pierre le Grand fit édifier au bord du Golfe de Finlande, dans le but d'éclipser le Versailles de son copain Louis XIV. L'édifice et ses dépendances (dont deux ou trois autres palais moins importants) sont effectivement spectaculaires, d'autant plus qu'il s'agit en grande partie d'une reconstitution: l'original a été presque complètement détruit par les Nazis pendant le siège de Leningrad (qui a duré 900 jours entre 1941 et 1944), puis reconstruit pierre par pierre sur une période de trente ans, au bout de laquelle on y a réinstallé les meubles anciens, tableaux, tapisseries et autres trésors d'époque que Staline – dont personne ici ne prononce le nom, tiens! – avait fait mettre à l'abri au début de la guerre.
Il faut dire que le plus fascinant de Peterhof, ce n'est pas l'intérieur, mais les jardins, agrémentés de dizaines de spectaculaires fontaines, la plupart de bronze doré, d'où jaillissent des centaines de jets d'eau. Un spectacle féérique qui s'étale le long d'un canal qui va du pied du belvédère du palais jusqu'à la mer, pas loin d'un kilomètre plus loin. Là, nous attend un hydroglisseur rapide (les Russes les appellent des « rockets ») qui nous ramène en ville, à un débarcadère juste aux pieds du Palais d'hiver, élément principal du Musée de l'Ermitage.
Celui-ci est notre unique destination de la troisième journée, et c'est bien suffisant; la fatigue nous a forcés à laisser tomber une représentation du « Lac des Cygnes » de Tchaikovski au Théâtre Mariinsky (anciennement Kirov). Que dire de l'Ermitage? Pas grand-chose, d'abord parce que tout a été dit, et surtout parce qu'un survol de quelques heures ne peut donner qu'une vague idée d'une institution qui compte cinq édifice, plus de mille salles, toutes plus superbes les unes que les autres, et présente soixante mille oeuvres à la fois, tirées d'un fonds de près de trois millions de pièces. Mentionnons seulement une belle collection de Rembrandt, la splendeur des galeries consacrées aux impressionnistes français, une merveilleuse série de Matisse... et mon regret d'avoir raté, faute de temps, la section « antiquités » et son trésor unique de bijoux d'or scythes du 6e siècle avant notre ère. Il faudrait revenir y passer plusieurs journées pour satisfaire toutes mes envies.
Dernière curiosité de la «Cité des tsars», une véritable passion pour les noces traditionnelles, qui se tiennent habituellement dans le «Palais des Mariages» le long du quai où est amarré notre bateau de croisière; cela nous donne donc droit, à toutes les heures du jour, à un véritable défilé de limousines enrubannées noires, blanches ou dorées (quand elles ne sont pas bleu pastel ou rose bonbon, à l'image des palais environnants) dégorgeant des couples tous plus élégants et romantiques les uns que les autres, qui vont prendre la pose devant les monuments et les édifices les plus spectaculaires du centre-ville!
Avant Saint-Pétersbourg, nous avions fait escale à Tallinn, capitale de l'Estonie, petit pays balte de moins de 1,5 millions d'habitants, qui nous a très agréablement surpris. C'est une jolie ville qui a conservé beaucoup de ses maisons et de ses monuments médiévaux, et dans laquelle nous nous sommes promenés à pied toute une matinée avec grand plaisir. Non seulement l'endroit est agréable (ça fait penser à la fois au Vieux Québec et aux anciennes cités belges comme Bruges et Gand), mais les gens sont sympathiques et détendus; beaucoup parlent anglais, quelques-uns français, et les filles blondes aux yeux bleus ont des sourires chaleureux même alors que vous refusez de leur acheter quelque souvenir un peu trop touristique...

28 août 2007

Paris-Copenhague

(2/08/2007) Nous passons à Paris trois jours d'autant plus agréables que nous y avons découvert un petit hôtel qui mérite le prix du charme douillet: le Garden Élysée, niché au fond d'une cour sur une petite rue près de l'avenue Kléber. Grande chambre très claire donnant sur un jardin fleuri, personnel aux petits soins pour nous, petit-déj. délicieux. Pas de resto, mais il y en a une pelletée de bons dans le quartier et le service aux chambres est excellent. Pas donné, mais vaut son pesant d'euros.
À Charles-de-Gaulle, une surprise pas très drôle: notre avion vers Copenhague est « surbooké »; à la demande du personnel d'Air France, nous nous résignons à céder notre place à une famille qui doit rentrer d'urgence en Scandinavie. En échange, on nous loge dans un Holiday Inn Express qui est l'exacte antithèse de notre hôtel parisien: purement fonctionnel et d'un confort tout juste acceptable, mais bétonné mur à mur et sans le moindre atome de charme. Avantage non négligeable cependant, on modifie aussi nos billets pour nous permettre de rentrer plus tard en France après la croisière si nous le souhaitons.
Copenhague est tout gris et pas très chaud quand nous arrivons le lendemain en milieu d'après-midi. Notre hôtel (Kong Frederick) est très bien situé, à deux pas de la Place de l'hôtel de ville (Radhuspladsen), et fort élégant. C'est un immeuble du début du siècle dernier, qui a été rénové en respectant le style de l'époque. Mais la chambre est un peu étroite, les rangements bizarroïdes, et le service plutôt minimal, quoique généralement sympa.
Nous allons faire un tour en ville, et notre première impression est, disons, mitigée. Nous entrons dans un resto style pub au début de Stroget, la grande rue commerciale piétonne, et nous faisons arnaquer joyeusement: c'est une « trappe à touristes » de la plus belle eau, le service est au mieux grognon, la boisson juste passable et la bouffe mérite amplement que nous la laissions croupir dans l'assiette après deux bouchées. Le tout à des prix dignes du Grand Véfour. En sortant, nous nous retrouvons dans le crachin, au milieu d'une bousculade de touristes surtout germaniques, anglais et polonais, tout le long de l'avenue. C'est ça, Copenhague?
Heureusement, ce n'est pas que ça. Dès le petit déjeûner du lendemain, nous faisons une découverte gastronomique majeure: la cuisine danoise n'est peut-être pas géniale, mais Copenhague doit offrir les meilleurs pains au monde! Oui, Paris et Lyon inclus. La corbeille qu'on nous offre contient non seulement une fort bonne baguette, mais des pains de campagne blanc, parfumé au fromage et de blé entier, un pain noir aux grains de carvi, des pains de seigle, et d'autres aux ingrédients plus mystérieux, qui vous transportent au 7e ciel, surtout lorsque servis chauds avec une touche de délicieux beurre local. Azur décrète même qu'elle ne saurait vivre ici, car Dieu sait combien de kilos en plus elle se collerait! D'autant plus que partout où nous irons, du plus petit café au plus grand restaurant, le pain sera toujours aussi délicieux.
Sur la grand-place, se tient (tenez-vous bien!) le Mondial de football des SDF, mettant en lice des concurrents de 48 pays. On a dressé des estrades de part et d'autre d'un terrain de jeu entouré de palisades, à la manière d'une patinoire de hockey, et des équipes hétéroclites – incluant à l'occasion des filles et des vieillards barbus aussi bien que des gamins de 12-14 ans – d'une demi-douzaine de joueurs sy ébattent dans une bonne humeur qui n'exclut pas une âpre compétition. L'ambiance est d'autant plus colorée que tout autour campent des dizaines de plus ou moins clochards venus de tous les coins de l'Europe assister à « leur » Mondial. Nous y passons avec grand amusement une bonne heure et plus.
Puis nous nous armons d'une carte de transports en commun (10 passages pour une vingtaine d'euros) et descendons jusqu'à la seconde grande place, la Kongens Nytorv. Là, déjeûner dans un resto agréable installé dans une vieille cour et servant (si l'on peut s'exprimer ainsi, le personnel étant débordé au point d'être totalement inefficace) un très bon homard – canadien! – au beurre à l'ail.
Ensuite, embarquement sur un bateau-mouche qui parcourt le pittoresque Nyhavn (le "nouveau" port à peu près aussi nouveau que le Pont Neuf est neuf), fait ensuite le tour du port marchand, curieusement bordé d'une vingtaine d'éoliennes géantes ancrées en pleine mer, puis s'engage dans les multiples canaux qui sillonnent la ville – construite, comme tout le monde le sait n'est-ce-pas? sur une collection d'îles. Malheureusement, ça se termine sous une douche aussi soudaine que brutale, alors que nous nous trouvons en plein milieu d'un canal, à l'écart de tout embarcadère. À la première occasion, nous débarquons trempés des pieds à la tête et, après une halte dans une pâtisserie encombrée d'autres réfugiés, réussissons à arrêter un taxi qui nous ramène au Kong Frederick. La leçon: comment distingue-t-on le vrai Copenhagois du touriste? C'est celui qui porte un parapluie même au grand soleil.
La capitale danoise n'est pas une séductrice, mais une discrète. Elle ne vient pas vous chercher, préfère qu'on prenne la peine de la découvrir et de l'apprivoiser. À ce titre, son emblématique « Petite Sirène » la représente parfaitement: on s'attend à un monument important dans un site prestigieux, il faut presque la chercher pour la découvrir, modeste et le dos à demi tourné au spectateur, assise sur un vulgaire caillou à l'entrée du port. Décevant? Au premier abord, certes... mais plutôt émouvant une fois qu'on en a compris le sens.
Au fond, ville prospère et sans complexes, Copenhague n'a que faire des touristes, qu'elle accueille poliment, mais sans faire le moindre geste pour s'adapter à eux. Au contraire, elle fait clairement entendre que c'est à nous, étrangers, à nous ajuster à a ses habitudes et à ses lubies, un effort qui sera, il est vrai, amplement récompensé. Par exemple par l'escalade des sept tours et demi de la rampe en spirale de sa Rundetarn (tour ronde), au milieu de laquelle je découvre une magnifique exposition de tapisseries (photo) et au sommet de laquelle la vue sur la ville est rien moins que spectaculaire. Sans oublier le célèbre parc d'attractions Tivoli, dont nous n'attendions pas grand-chose, mais dont l'élégance fleurie et le caractère relax nous ont ramenés en enfance comme n'aurait jamais su le faire un spectaculaire et ultracommercial Disneyland.
À force de circuler dans tous les quartiers en utilisant son pratique système de tranport en commun, de déambuler à pied dans les multiples voies piétonnières du centre, de prendre l'air dans un de ses nombreux parcs, de flâner et de nous arrêter le temps d'une bière ou d'un café sur une de ses fréquentes et jolies places, nous tombons graduellement sous le charme. Si bien qu'au bout de cinq jours, c'est presque à regret que nous refaisons nos valises pour nous embarquer sur le Seabourn Pride, le bateau de croisière qui nous attend à un quai tout près du centre-ville.

27 août 2007

Le chaos des vacances françaises

(30/06/07) Et nous voici rentrés «sur le plancher des vaches» de notre appart de Montpellier. À la fois un peu tristes et bien contents de retrouver le cadre familier et chaleureux de notre ville d'adoption.
Lundi dernier, avant-veille du départ, nous sommes allés prendre l'apéro du soir chez Daniel, avec qui nous en avons profité pour régler les derniers détails des choses à faire en notre absence. Un début de soirée très sympa, fêté au champagne, avec sa femme Edmée et sa fille Armelle. Retour de nuit, sur une image féérique de la marina illuminée (photo).
Le lendemain, dernière balade en mer avec Gérard,, sa mère et sa fille Pauline: une demi-journée idyllique sur les Fonds blancs de la Baie des Anglais, une anse profonde du côté Atlantique qui est presque miraculeusement protégée de la vague par une barrière de corail et un semis de petites îles. On se baigne, on prend un pique-nique et on rentre au Marin dans un état proche de l'euphorie.
Puis mercredi, c'était l'embarquement à bord d'Air Caraïbes, dont le confort nous a un peu déçus même si le personnel était bien sympa et le repas, tout à fait savoureux. Le lendemain matin à Orly (où nous sommes arrivés une heure en retard, mais avons franchi le guichet de la police des frontières et récupéré nos bagages dans un temps record), taxi pour la Gare de Lyon, où nous allions prendre le premier TGV en partance pour le Midi. Sauf que.
D'abord, nous n'avions pas pensé que c'était le grand branle-bas du départ en vacances. La gare était sans dessus-dessous, bouillonnante de familles déboussolées et de gamins énervés qui couraient et grimpaient partout. Heureusement que nous avions réservé nos places depuis la Martinique... sauf que! Quand j'ai voulu retirer mes billets à la borne de self-service, impossible de me rappeler le !$%?&*! code de guichet de ma carte bancaire avec laquelle j'avais effectué l'achat par Internet. Et il ne restait plus une place libre sur le train, le prochain disponible était au milieu de la soirée.
Sur le conseil d'une gentille préposée à l'aide aux voyageurs (oui, ça existe!), nous sommes montés à bord sans billet et nous avons fini par trouver nos places: facile, c'étaient les deux seules encore libres dans tout le train! Le contrôleur nous a revendu des billets, nous suggérant de nous faire rembourser les premiers une fois rendus chez nous. Ce que nous ferons.
Comme les gens heureux n'ont pas d'histoire, passons sous silence les détails sans grand intérêt de notre séjour de terriens au Languedoc, et rendez-vous pour les péripéties aoutiennes d'une fabuleuse (du moins nous y comptons bien) croisière de trois semaines dans les fjords de Norvège et les ports de la Baltique. Bye pour l'instant.

28 mai 2007

Madrid et retour au Marin

Après quatre mois d'interruption, l'odyssée du Bum chromé reprend.
(Mi-mai 2007) Nous nous étions laissés à la mi-janvier, lorsque nous avions quitté à regret le catamaran amarré à son ponton du Marin pour rentrer en France. Ont suivi un mois et demi sans histoire à Montpellier, puis presque deux mois à Montréal, après un charmant intermède de deux semaines sur la Gran Via de Madrid, à l'hôtel De Las Letras. Il s'agit d'un nouveau 4-étoiles "boutique" niché dans un immeuble typique de la fin du XIXe, élégamment et intelligemment restauré, en plein centre de la ville. Pour donner une idée de l'esprit du lieu, il n'y a pas de tableaux ou de gravures: les murs sont décorés de citations littéraires (Cervantes, Calderon, Garcia Lorca, mais aussi Hemingway, Malraux, Montherlant et autres étrangers ayant écrit sur l'Espagne). Par exemple, face à la cage du bel ascenseur ancien (mais dysfonctionnel) de bois verni et cuivre rutilant près de la réception, on lit un texte d'un humoriste des années 30 intitulé "Méthode infaillible pour monter un escalier". De toute façon, hautement recommandé, d'autant plus que pour sa catégorie, l'hôtel offre de belles grandes chambres à des tarifs fort raisonnables... à moins que vous décidiez de vous payer une des six suites du dernier étage, avec terrasse et jaccuzzi extérieur donnant sur la Gran Via (voir photo)!
Sans compter quelques fort bonnes bouffes (ah! le cochon de lait à peau croustillante de la Meson Botin et le chevreau rôti du Café Gijon!), l'autre bonheur, encore plus grand, du séjour à Madrid a été la découverte d'un monument, mieux, d'un lieu de vie unique. Les "Royales déchaussées" ou Descalzas Reales sont un monastère de carmélites en plein coeur de la ville, qui se parcourt comme un fabuleux musée, mais surtout qui respire pratiquement au rythme de l'Espagne pieuse et austère de Philippe II. Une de la vingtaine de religieuses qui continuent d'habiter dans le cloître pilote une quinzaine de visiteurs à la fois à travers un étonnant labyrinthe datant en bonne partie de l'époque classique. Murs, escaliers et couloirs sont décorés d'oeuvres de maîtres, en particulier d'une série de gigantesques tapisseries flamandes sur des cartons de Raphaël qui recouvrent et réchauffent les murs du dortoir, mais aussi d'objets rococo souvent bizarres et biscornus, parfois même involontairement cocasses. Et l'on se sent magiquement transporté pendant près de deux heures dans un autre temps, un autre univers. À ne rater sous aucun prétexte.
En repartant de Montréal donc, nous avons pris l'avion pour les Antilles samedi dernier. On s'était juré de voyager léger, mais comme il fallait apporter une foule de "petits riens pour le bateau, qu'on ne trouvera pas là-bas", il a fallu payer 20 et quelques kilos d'excédent de poids... qu'il a aussi fallu charrier d'un avion à un autre, puisque le vol d'Air Canada s'arrêtait en Guadeloupe, d'où nous avons dû nous embarquer sur une navette d'Air Caraïbes pour la Martinique.
Ramenés à bord par le skipper Gérard après des retrouvailles émues à l'aéroport du Lamentin, nous nous sommes rapidement réacclimatés à la vie en marina. Nos voisins d'en face, les petits Nino et Lila de "L'Escampette", nous ont fait la fête, obligeant même Azur à danser un tango à trois sur le ponton, à l'ébahissement de leurs parents. Pour célébrer le retour, nous sommes allés dès le lendemain piquer une tête dans les eaux tièdes de la baie de Sainte-Anne, avant un ti-punch et une langouste grillée au Touloulou, bon resto en bord de plage. Dans l'intervalle, Sarkozy avait été élu Président de la République française, mais bon, rien n'est parfait dans ce bas monde.
Le Bum chromé est en excellent état, la poulie cassée du gennaker a été remplacée, les voiles remontées et le moteur défaillant réparé tant bien que mal et réinstallé. Il restait à récupérer nos affaires personnelles entreposées chez un copain du Marin, et nous avons pu reprendre la vie à bord. Comme souvent dans les marinas, la plupart des voisins avaient changé: en diagonale, au lieu du rondelet voilier de bois soigneusement gratté et reverni par ses proprios à la retraite, nous avons maintenant un fin monocoque de course-croisière habité par un couple de jeunes Italiens, et devant nous, un rutilant et énorme cata Privilège 61.5 de location à bord duquel ne se trouvent pour l'instant que le skipper et l'hôtesse, pas très causants.

08 janvier 2007

Merveilles des Canaries

(29/11/2006) Après quatre jous d'une escale enchanteresse, nous avons repris la mer hier midi.
Au matin de notre arrivée, nous sommes allés accomplir les formalités d'enregistrement. La préposée, semant partout autour d'elle de grands sourires, gérait trois clients en même temps avec un minimum de paperasse et de perte de temps. Un quart d'heure plus tard, toutes formalités remplies, nous sortons de la capitainerie avec les adresses de trois accastilleurs, un plan de la ville, une liste de restaurants et de supermarchés et les noms et les prix des deux meilleurs loueurs de voitures du quartier. Wow! Dans la plupart des autres marinas où nous avons accosté, nous serions encore en train d'attendre notre tour.
Gérard grimpe au mat dans sa chaise de calfat pour récupérer la poulie cassée, et nous montons en ville chercher un remplacement et faire provision, surtout, de pain frais. Le seul défaut de Tenerife est de ne pas offrir une seule laverie digne de ce nom. On se débrouillera avec les moyens du bord. Petite bouffe sur le pouce.
Samedi matin, nous louons une bagnole (Opel break) pour aller faire des courses au Carrefour géant non loin de la marina et explorer un peu les environs. Nous prenons un repas correct dans un resto de la rue Emilio Calzadilla, sauf Marie-José qui, sur les conseils que nous avait donnés avant le départ mon cousin grand voyageur Claude Aubin, commande des cigalas, sorte de croisement entre la crevette géante et l'écrevisse. Totalement succulent, nous en bavons d'envie -- surtout Gérard, qui a insisté pour prendre un steak dans un pays qui n'y connaît rien en viande.
Dimanche, probablement la plus belle journée de notre expédition après la mosquée de Cordoue, nous escaladons les contreforts du Teide à partir de Puerto de la Cruz, sur le flanc nord. Arrêt aux Magnolias, recommandés par Michelin (avec raison) comme le meilleur resto de l'île, avec en prime une réserve apparemment inépuisable d'un fabuleux "cava" catalan et une vue plongeante sur toute la côte. Puis l'Opel s'enfonce dans une cotonneuse brume de nuages gris et opaques... pour en ressortir 3-400 mètres plus haut sous un ciel d'un bleu parfait, au grand soleil.
Ébahis, nous nous arrêtons dans un tournant de la route pour contempler l'océan de nuages qui s'étend sous nos pieds jusqu'à l'infini. Vision magique, qui le sera plus encore quand nous redescendrons en fin de journée par le sud-ouest, et que la surface moutonneuse sera peinte de jaunes, de roses et d'orangés par les rayons du soleil couchant!
En approchant les 2500 mètres d'altitude, la route sinueuse quitte une forêt de pins et de sapins pour s'engager dans un mini-désert qui ressemble au Colorado ou à l'Arizona: barrières de rocs nus de toutes les couleurs, étendues de sables ocres, cactus, squelettes de grandes fleurs qui se dressent à près de deux mètres au-dessus des cailloux, et plus loin et plus haut, jaune grisâtre et sculptural, le pic du Teide nous domine de ses 3700 et quelques mètres. Lorsque le jour (et le froid, à cette hauteur) tombe, nous redescendons à regret vers la marina.
Lundi matin, les réparations étant terminées et les provisions complétées, nous rendons la voiture en un temps record: "Vous avez les clefs? Merci. La voiture est dans le parking? Parfait. Bon voyage."; dans le même esprit, nous effectuons les dernières formalités de départ. Même les flics sont sympa! Ils acceptent sans un mot le formulaire à moitié rempli que nous leur remettons ("OK, c'est pas grave, je compléterai moi-même")... et nous en remettent une photocopie, avec comme explication: "Vous montrerez ça aux collègues des Antilles s'ils vous cherchent des problèmes, ils sont plus chichiteux que nous." Ça, comme dit Gérard, c'est extra-sûr. Faudrait envoyer nos copains martiniquais qui s'occupent des touristes faire un stage par ici!
Le seul détail qui reste à régler, c'est si Azur va continuer le voyage avec nous. Au départ de Belgique, tout le monde aurait parié contre. Au retour à Huelva, nous mettions les chances à cinquante-cinquante. Mais bien avant l'arrivée aux Canaries, sa décision était déjà prise et nous la communiquer n'était plus, de fait, qu'une formalité. "Ça passe ou ça casse", déclare-t-elle, "Hélène, je t'emmène!" Pour ceux qui ne sont pas de la famille, un mot d'explication: Hélène, c'est la belle-soeur bien-aimée, disparue trop tôt en lui léguant un bracelet, qu'elle emporte en souvenir dans tous nos voyages. En avant toutes, donc.
Après avoir fait le plein de gasoil à la pompe voisine de Radazul, nous mettons les voiles par bon vent, et choisissons de longer les autres îles des Canaries plutôt que de piquer vers le sud comme le recommandent les guides de navigation. C'est donc finalement mardi matin au large d'El Hierro, au lever de soleil, que nous disons adieu à cet archipel béni, non sans un certain regret. Ce n'est qu'un au-revoir, sans doute.

Séville et Cordoue


(29 juillet 2006) Après ce court entracte, ô combien poétique, reprenons le fil de notre récit:
Une capricieuse et exiguë SEAT de location nous a d'abord menés "près des remparts de Sévi-i-i-i-ille..." (air archi-connu) dans une chaleur digne de Carmen en personne: 42° à l'ombre -- et on ne parle même pas du soleil. Nous avons quand même arpenté l'immense cathédrale, salué le tombeau de Colomb, où il est fort douteux que Christophe se soit jamais trouvé en personne, et admiré le retable d'or de la chapelle royale. En soirée, les ardeurs du jour s'étant quelque peu calmées, agréable tour de ville en calèche avec, ô miracle, un cocher parlant français, discret et peu loquace. Au lunch, je n'avais pu résister à l'envie de m'offrir (littéralement à prix d'or, mais ça en valait le coup) des angulas (alevins d'anguilles) du Guadalquivir sautées à l'ail et dégustées, tradition oblige, dans une terrine de grès avec une fourchette de bois.
Le lendemain, nos co-équipiers Gérard et Marc nous ayant quittés pour retourner s'occuper du bateau, nous avons mis le cap, avec Charles au volant, vers Cordoue; c'est là que nous avons découvert que le soleil de Séville n'était qu'un modeste préambule. Sans le moindre effort, l'ombre de Cordoue faisait grimper le thermomètre à 46°! Heureusement, l'hôtel Alfaros était bien climatisé, agréablement décoré et doté d'un bar accueillant. Et ce n'est que le jour suivant que nous avons vécu l'émerveillement de la mosquée-cathédrale, dont je rêvais depuis mes études d'architecture il y a plus de 40 ans.
Ne vous attendez pas à des descriptions ni à des images (celle qui est là a été piquée sur le Web): nous n'avons ni filmé ni photographié, nous contentant d'admirer et surtout de nous imprégner de l'esprit d'un lieu absolument unique. "Vaut le voyage", comme dit M. Michelin.
Enfin, retour à Huelva par le chemin des écoliers, celui qui traverse l'Andalousie profonde par de petites routes sinueuses derrière des tracteurs poussifs et des camions brinquebalants. Le bonheur total. A Puente Genil, nous avons voulu déjeûner à la Casa Pedro (comment résister à ce nom, évocateur de notre joyeuse jeunesse montréalaise?), mais elle était fermée à l'heure du lunch -- évidemment. Il a fallu nous contenter de son voisin El Poncho, où un patron sympa nous a servi des plats inédits concoctés par madame, notamment une savoureuse et imprévue empilade sur toasts de poivrons sautés, escalope de veau grillée et jambon fumé!
Charles nous a quittés le lendemain matin pour rentrer en Martinique. Par ailleurs, les petits travaux sur le Bum étant terminés (et le trouble de moteur bien moins menaçant qu'il ne paraissait au départ), nous repartons en mer demain vers Barbate (ex-de Franco) où, il y a quelque 25 ans, nous avions passé un merveilleux mois de vacances. Espérons que ce vieux village de pêche n'a pas trop changé...