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17 avril 2021

À quand un réveil du Québec?

(Petite réflexion de milieu de pandémie, inspirée par un échange avec Sonia del Rio) J'avoue que ce n'est pas facile d'être optimiste ces jours-ci, mais il ne faut jamais baisser les bras définitivement. 

J'ai vécu mon adolescence dans la «grande noirceur» du Duplessisme des années 50, entre la domination apparemment éternelle du clergé et celle féroce des Anglais... et ma jeune vie d'adulte dans l'extraordinaire sursaut imprévu et libérateur de la Révolution tranquille, qui nous a débarrassés des deux en un peu plus d'une décennie; le Québec était alors l'idole et le modèle d'une grappe de petits peuples avides de liberté, Montréal une des capitales intellectuelles et artistiques de la planète (chanson, théâtre, cinéma, peinture, poésie, audiovisuel...). 

Même dans la morosité actuelle, ce peuple conserve un potentiel de dynamisme et de solidarité qui permet de toujours espérer. Il suffit de revivre en esprit non seulement le grouillement politique et social de 1960 à 1976, mais encore plus les soirées fertiles en belles folies de la vieille Assoç et du Perchoir d'Haïti, les happenings de la Casanous, les lancements chez Tranquille, les premières de cinéma (Groulx, Jutra, Carle, Perrault, Lamothe...) à l'Élysée ou au Dauphin, les Roussil et Vaillancourt du symposium de sculpture du Mont-Royal, les enivrantes expos  des plasticiens chez Delrue ou à la Galerie du Siècle, le merveilleux délire audiovisuel de l'Expo '67, les pièces des Tremblay, Gurik, Dubé au TNM, à l'Égrégore ou au Rideau-Vert, les boîtes à chansons partout en province avec les Vigneault, Dor, Pauline Julien, Gauthier, Lelièvre et cie, les murales de l'Hydro, du métro et la Moussespacthèque de Mousseau, l'Osstidcho au Quat'Sous avec Charlebois et les monologues d'Yvon Deschamps, la Nuit des Poètes au Gésu, la danse moderne des soeurs Sullivan, de Jeanne Renaud et du Groupe de la Place-Royale... Un vrai feu d'artifice que j'ai vécu en direct avec délices.

Les successeurs talentueux dans tous ces domaines sont là, qui semblent en attente de l'étincelle d'audace et d'arrogance nécessaire et justifiée qui leur manque pour exploser. Alors, je ne perds pas l'espoir d'un autre réveil national et populaire, même si je commence à douter qu'il se produise de mon vivant.

01 octobre 2020

Liberté, liberté...

 Quand je vois grimper les chiffres des contagions et des décès au Québec, je ne peux m'empêcher de penser à notre visite avec Francine Grimaldi chez Sonia del Rio et Claude, sur leur cruiser Le Normand dans le Vieux-Port il y a quinze jours; nous avons tous été forcés de côtoyer des bandes de jeunes qui se baladaient sans masque, bras-dessus bras-dessous. Il y avait même quelques hurluberlus qui se moquaient de ceux qui respectaient les consignes et nous enjoignaient de nos démasquer au nom de la «liberté», clamant que la deuxième vague était un leurre. 

Je ne voudrais pas être méchant, mais j'espère qu'ils profitent bien aujourd'hui de leur liberté: pour la plupart, c'est celle d'envoyer des textos de prompt rétablissement à leurs amis infectés, dans certains cas ça doit même consister à regarder une partie de leur jeunesse défiler de l'autre côté des fenêtres d'un hôpital ou d'une zone de confinement (plus de la moitié des nouvelles victimes sont des moins de 30 ans, on peut supposer qu'il y a là-dedans des visiteurs de l'autre jour au Vieux-Port). Ils comprendront peut-être la dure leçon que liberté sans responsabilité citoyenne et sans souci pour les autres, c'est çà le leurre, et qu'il risque d'être mortel.

20 décembre 2019

Un oeil aigu qui se ferme...

Je me sens aussi en deuil d'Antoine Desilets que sa propre famille... Pas seulement un merveilleux confrère de travail (au magazine hebdo, à la rubrique éducation puis politique de La Presse, à SPEC, dans notre chronique ensemble des années '70, ensuite quand il enseignait la photo au Sénégal, etc.), mais aussi un ami, un complice spirituel et amusant, un confident, un grand «discuteux» de la politique québécoise...
Notre première collaboration, sous la direction de Pierre Bourgault, fut un article du magazine de La Presse sur la pollution par le bruit à Montréal. Antoine avait trouvé le tour de fabriquer des images «bruyantes» en jouant sur les couleurs criardes, les juxtapositions anormales, les objets et les angles biscornus. Une véritable éducation visuelle pour moi... et pour les lecteurs.
Au cahier SPEC, il était mon complice de prédilection. Un jour, nous rencontrions une séduisante «miss quequ'chose» d'une abysmale bêtise, que je m'apprêtais à crucifier dans mon article; or Antoine, séduit par sa beauté, l'a transformée magiquement en une déesse digne de Botticelli par ses images – j'ai été obligé de repenser tout mon texte!
Mais c'est surtout dans notre série de «Personnages montréalais» de 73-74, où nous avions chacun la moitié d'une pleine page grand format, que j'ai pu apprécier son extraordinaire talent pour faire ressortir le caractère des gens, qu'il s'agisse d'un ex-ministre unioniste devenu président de Loto-Québec, du publicitaire Jacques Bouchard, de l'architecte de Mirabel Roger Dastous, d'un waiter d'une taverne emblématique de la «Main», de la couturière Marielle Fleury ou d'une marchande de jouets (d'une terrible laideur hélas!) de la rue Laurier.
Je l'avais revu quelques fois dans sa résidence du nord-est de la ville après que nous avions tous deux pris notre retraite, mais pas depuis deux ans; on se le promettait, et chaque fois quelque chose nous incitait à remettre ça. Quel regret!

16 décembre 2019

Adieu, Monique

Monique Leyrac (décédée dimanche dernier) était moins une amie qu'une sorte de "ma tante" souriante, complice de mes fugues du début des années '60. Je l'ai connue par Pierre Thériault qui, quand il ne jouait pas à Monsieur Surprise, promenait avec elle un joli numéro de cabaret mélangeant humour et chanson française aux quatre coins du Québec. Et ils m'entraînaient à l'occasion dans leur sillage, de l'Outaouais à Matane...
Ce fut notamment le cas lors d'un fameux 14-juillet (en '61 ou '62?) dans la maison de Monique et Jean Dalmain en Estrie; après un spectacle à la Marjolaine, nous nous y étions retrouvés, François Piazza et moi, sous et avec les étoiles: les frères Gascon, Guy Hoffmann, Paul Buissonneau, Clairette, Hubert Loiselle, Dyne Mousso et une scintillante brochette de gens du spectacle... sans compter quelques tonneaux de vin rouge bien français qui ont fourni le carburant d'une des premières cuites majeures de ma jeune carrière. Un souvenir quelque peu brumeux... et pourtant encore vif!

18 juin 2019

Un pas vers la modernité

Même du cockpit du Bum chromé en Martinique, je vois que le Québec continue d'avancer sur la voie de la modernité.
La loi 21 n'est sans doute pas parfaite (quelle action politique l'est jamais?) mais elle est nécessaire, progressiste et fort équitable. Bien sûr, les ennemis d'une vraie laïcité vont partir en guerre, mais il était difficile de trouver un point d'équilibre correct entre les droits individuels et un acquis précieux, presque unique au monde, de la société québécoise: DANS LA PRATIQUE, celle-ci a fait de la laïcité sa base de fonctionnement quotidien, pacifiquement, consensuellement et sans discrimination formelle après des siècles de soumission à une confession religieuse aux ambitions totalitaires.
Le gouvernement Legault a trouvé une formule raisonnable, sans doute perfectible, alors que tous les régimes précédents ou bien s'y étaient cassé la gueule ou avaient lâchement renoncé. Qu'il ait fallu passer outre à la Charte canadienne est dommage, mais il était clair qu'un régime qui approuvait le niqab ne pouvait comprendre l'absolue nécessité d'assurer que les personnes exerçant l'autorité de l'État ne puissent imposer ostensiblement leur spécificité religieuse à des gens d'une autre croyance soumis à leurs décisions ou à leur influence. La faute en est à l'obscurantisme canadien, non au progressisme québécois.
Je regrette aussi que mes amis musulmans refusent de comprendre qu'en se rangeant dans le mauvais camp pour livrer un combat d'arrière-garde, loin de défendre leurs droits, ils se trompent de cible et se placent tout à fait inutilement dans une situation où la majorité sera tentée, non sans raison, de leur en vouloir -- ce n'est pas eux que la loi vise, mais les excès potentiels de tous les fanatismes religieux, dont ils pourraient très bien être eux-mêmes victimes dans un avenir pas si lointain.
Quant à l'imposition du baillon, le débat sur le sujet se poursuivait librement au moins depuis les audiences de la Commission Bouchard Taylor en 2007, toutes les nuances d'opinion avaient été formulées et répétées à satiété, et les efforts de l'opposition ne servaient plus qu'à aviver des tensions malsaines et tenter de retarder une décision nécessaire sans rien apporter de neuf. Ici encore, on peut le regretter, mais le gros de la faute réside dans le camp qui proteste avec hypocrisie.

30 avril 2019

Yves Préfontaine

J'ai attendu plusieurs jours pour en parler. Le deuil peut avoir besoin de silence.
Yves Préfontaine était bien plus qu'un vigoureux poète, un activiste politique, un fanatique du même jazz que j'aime, un érudit à la conversation scintillante; il était pour moi le précieux ami d'enfance avec qui, de la rive de notre village ancestral de Trois-Pistoles, je partais en verchères à rames pour aller sur les Îlets voisins cueillir des bleuets gonflés de soleil et des groseilles pourpres délicieusement sûrettes dont nos mamans faisaient de somptueuses confitures.
Malgré bien des divergences de vie et de carrière, malgré nos cinq ans de différence d'âge, on aurait dit que notre commun prénom nous rapprochait, si bien que nous ne nous sommes jamais longtemps perdus de vue: deux collégiens passionnés de politique lui à Montréal, moi à Québec; actifs à Radio-Canada, lui comme animateur de jazz à la radio, moi comme jeune journaliste; présents dans les milieux littéraires foisonnants de la Révolution tranquille, l'un en poésie, l'autre en théâtre; des deux côtés de la barrière politique, lui comme chef de cabinet de Camille Laurin, moi comme reporter politique à La Presse; dans des champs bien éloignés de la culture, lui anthropologue professeur universitaire, moi chroniqueur et vulgarisateur des technologies de pointe... Même notre passion commune pour la navigation à voile nous faisait faire le grand écart, entre son sloop du côté du Lac Champlain et mon catamaran ancré à la Martinique sur lequel nous nous étions pourtant promis de nous retrouver un jour.
Les deux dernières grandes rencontres, l'une chez lui dans Côte-des-Neiges pour la célébration d'un de ses anniversaires en compagnie du peintre Edmund Alleyn et du poète Paul Chamberland; l'autre près du Stade olympique, à ma dernière pendaison de la crémaillère qu'il a émaillée d'une lecture de poèmes (avec Denise Boucher et Serge Legagneur) sur un fond ciselé par la guitare de Michel Robidoux.
Je ne risque pas d'oublier.

07 avril 2019

Un trou noir politique?

Même à la retraite, je suis toujours tenté de céder à mes vieux instincts de journaliste politique -- local, national et international. Mais voici que sur les trois plans, je me trouve devant des situations absurdes ou impossibles à débrouiller.
Au Québec, le débat sur la laïcité dégénère en une bordée d'insultes auxquelles je n'ai aucune envie d'en rajouter. Il me semble pourtant que la question est facile à résoudre: les seules passions qu'elle suscite prouvent qu'une législation sur le sujet est indispensable; et malgré toutes mes réserves à l'égard de François Legault et de son gouvernement, la loi qu'ils proposent est de loin ce que nous avons vu de plus raisonnable et de plus clair jusqu'ici, que ce soit de la part des Libéraux ou des Péquistes. Elle n'est pas parfaite, mais elle ne comporte aucune injustice flagrante ni effet à long terme qu'il soit impossible de corriger par la suite; rien n'empêche de l'améliorer à mesure que l'usage en montrera les failles. Les hurlements actuels sont injustifiés, et de longs délais de discussion ne changeront pas grand chose.
À Ottawa, le régime Trudeau confirme toutes les inquiétudes que j'avais à son sujet dès le lendemain de l'élection. Le premier ministre n'a ni l'autorité naturelle, ni le jugement, ni la profondeur de pensée qu'exige notre époque de changements chaotiques dans un pays divers et complexe à la Constitution dysfonctionnelle. Et les Libéraux démontrent tous les défauts des «vieux partis», ce qu'ils sont, sans en montrer les qualités de constance et de modération. Mais l'opposition conservatrice ne promet rien de mieux, et le NPD a poursuivi sa course suicidaire vers l'insignifiance, notamment en choisissant un chef respectable, mais impensable comme Premier ministre pour la majorité des Canadiens et des Québécois.
À l'international, de multiples conflits régionaux au Moyen-Orient, en Asie, en Afrique ne sont pas plus près d'une solution qu'il y a dix ans, et de nouveaux apparaissent en Amérique latine: Vénézuéla, Brésil...
À Washington, la folle cavalcade de Donald Trump va se poursuivre encore deux ans, les efforts désorganisés des Démocrates étant bien incapables d'en bloquer la plupart des effets désastreux et les Républicains piétinant leurs principes les plus chers pour conserver des miettes d'un pouvoir dont ils ne savent que faire. Un rare signe encourageant: la qualité et la variété étonnantes des multiples candidats qui se pressent à la barrière de la course Démocrate à l'investiture pour la Présidentielle de 2020. L'effet est pour l'instant brouillon, mais il me semble que les électeurs yankees auront pour une fois un choix intéressant face à un adversaire qui n'a aucune bonne raison d'être réélu.
L'Union européenne se trouve confrontée à un Brexit non seulement inévitable, mais horriblement mal préparé, aux effets imprévisibles et catastrophiques pour les Britanniques, bien sûr, mais probablement aussi pour le reste du continent -- sans doute plus qu'on ne le prévoit. Et ce ne sont pas des élections parlementaires européennes sans véritable passion ni enjeu qui vont faire quoi que ce soit pour améliorer la donne. Il y a bien sûr l'inconnue d'une alliance des «vraies» gauches autour du mouvemement DiEM 25 de Yanis Varoufakis qui met un peu de piment, mais elle risque peu d'avoir un impact significatif, d'autant plus que son programme manque clairement d'audace et de promesse de vrai changement. À l'échelle nationale, pas grand chose à attendre de gouvernements soit usés, soit incapables: que seront l'Allemagne post-Merkel, l'Angleterre post-May, la France post-Macron, l'Italie post- Conte/Salvini, l'Espagne sans tête, la Grèce sous tutelle financière, une Europe centrale déboussolée et tentée par le populisme, etc.? Bien fin qui peut se hasarder à leur prédire un avenir quelconque, encore moins un qui soit positif.
Tout ça est bien de nature à me faire baisser les bras. C'est bien le temps que je prenne des vacances à bord du Bum chromé, aussi loin de l'Internet que des télés et des journaux. Pourvu que la santé nous le permette.

27 mars 2019

Une laïcité tricotée serrée à portée planétaire

Le débat de l'Assemblée nationale sur la laïcité est trop souvent traité au Québec (et accessoirement au Canada) comme une question d'intérêt local; dans le reste du monde, il est purement ignoré. En réalité, il faut le voir comme le cas le plus général et le plus universel possible de conflit sur cette question. Et cela, pour plusieurs raisons dont chacune est partagée par plusieurs pays ou régions du monde, mais dont la juxtaposition me semble unique chez nous.
1. Les Québécois sont un des peuples les plus foncièrement laïques au monde. Non seulement parce qu'ils n'ont pas une appartenance majoritaire à une ou l'autre religion ou secte, mais surtout parce que la plupart d'entre eux ne pratiquent aucune d'entre elles. Moins du quart des églises, synagogues, mosquées, temples qui parsèment son territoire sont fréquentés régulièrement.
2. Cette laïcité est non seulement largement répandue, elle est récente et spontanée. Il y a deux générations, la population était fortement catholique et romaine, elle a choisi sans la moindre pression extérieure, sans la moindre propagande idéologique, de ne  plus l'être.
3. Cette évolution ne s'est accompagnée d'aucune persécution des minorités religieuses. Au contraire, en cours de route, l'État québécois, avec l'accord tacite de la population, a permis et même subventionné la création d'écoles juives, arméniennes, musulmanes, en même temps qu'il tolérait la survie d'institutions catholiques et protestantes déjà existantes.
4. La solution proposée par le gouvernement tient compte que les droits des individus s'appliquent aussi bien à ceux qui sont affectés négativement par le port de signes religieux par des personnes en autorité qu'à ces personnes elles-mêmes.
5. Aucun lien explicite ou implicite n'est invoqué entre le problème de la laïcité et celui de l'immigration ou celui de l'emploi. Cela est confirmé par le déroulement vigoureux mais relativement serein d'un débat sur l'opportunité d'admettre des exceptions à la laïcité dans des secteurs sensibles, en particulier l'enseignement primaire et secondaire; en même temps, le faible niveau de chômage rend peu crédible toute tentative d'amalgame malsain entre ces trois questions.
Ces facteurs font que la façon dont se passe et se dénouera la discussion publique sur la laïcité dans notre sphère restreinte devrait avoir, du moins moralement et intellectuellement, des répercussions disproportionnées sur les multiples afrrontement qui se produisent sur le même sujet un peu partout sur la planète. Le Québec n'est pas une exception, il devrait être un exemple.
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Mauvaise foi (dans le sens littéral)
Les gens qui, comme Jagmeet Singh ou Justin Trudeau, affirment qu'"à cause de la loi du Québec", les Droits de la Personne seront en danger font preuve de malhonnêteté ou d'ignorance.
Ce n'est pas la loi qui est en cause, c'est une règle religieuse qui cherche à enfreindre la laïcité de l'État; or, celle-ci est la seule formule qui puisse garantir à tous les citoyens la liberté de culte et de conscience.
Rien dans la loi présentée par la CAQ n'interdit à quiconque de pratiquer la religion qu'il veut. La loi empêche seulement les gens occupant une fonction d'autorité dans l'État d'en profiter pour imposer leur affirmation religieuse à ceux qui sont en situation d'infériorité vis-à-vis eux et qui pourraient être d'une autre croyance.
Il n'y a pas violation des droits d'un individu, mais conflit entre les droits de deux individus. Et il est clair que c'est le droit de l'inférieur qui doit être protégé dans ce cas, non celui du dominant. Même dans l'interprétation la plus étroite possible des Droits de la Personne.

07 février 2019

Ne nous voilons pas la face

Pas encore cette histoire de «hidjab»? Il n'existe aucune cabriole intellectuelle ou morale qui permet de prétendre qu'une obligation qui s'applique à un sexe et pas à l'autre dans une communauté spécifique est un droit «individuel». Ce n'est qu'une discrimination collective inacceptable; l'État non seulement peut, mais doit l'interdire, à tout le moins dans toute situation où la personne qui y serait soumise est en position d'exercer une autorité ou de servir d'exemple. S'il ne le fait pas, on peut à bon droit l'accuser de favoriser le sexisme institutionnel. Si une femme veut se soumettre à de telles pratiques dans sa vie privée, elle en a le droit -- au même niveau qu'elle peut se soumettre volontairement à des actes sado-masochistes, par exemple, mais pas plus.
L'argument religieux ne tient pas plus dans ce cas que dans celui de l'excision ou de la polygamie, pourtant interdites et condamnées vertement par ceux-là même qui prônent le «respect» du prétendu droit de se faire imposer le voile par un mari, un père ou un frère.
Quant à la clause «grand-père», si elle existe, elle doit être rendue le plus restrictive possible: renouvellement chaque année, avec garantie écrite que la bénéficiaire de cette tolérance l'invoque de sa propre volonté, et n'est soumise à aucune pression à cet égard de la part des mâles de sa famille ou de sa communauté - lesquels seront également signataires de cet engagement. Et tout cas constaté de coercition à cet égard doit être dénoncé et poursuivi devant les tribunaux comme le «crime contre la personne humaine» qu'il est.

21 janvier 2019

Mme Duceppe

Nous sommes très touchés par la mort de la maman de Gilles Duceppe. C'était la femme du comédien Jean Duceppe, j'ai plusieurs fois été invité à manger chez eux quand j'étais jeune célibataire bohème à mon arrivée à Montréal; plus tard, Azur a joué avec lui au TNM. Des gens merveilleux. Dire qu'elle habitait la tour voisine de la nôtre, sans qu'on soit au courant... et mourir de froid dans un appartement de luxe, quelle atroce ironie! (note: en réalité, elle est morte parce qu'elle est sortie dans le jardin derrière la maison en chemise de nuit en plein hiver, sans que personne ne s'en rende compte) Je ne parviens pas à comprendre ce qui s'est passé. C'est sans doute arrivé pendant que nous faisions le pied de grue dans la bibliothèque du rez de chaussée de la résidence LUX, dans la nuit de dimanche: il y avait une panne du chauffage qui a répandu du monoxyde de carbone dans notre immeuble, nous obligeant à le quitter sur l'ordre des pompiers entre 4 et 9 heures du matin!

02 octobre 2018

Drôle d'élection...

Par la magie d'une bonne connexion Internet et de l'Apple TV, nous avons passé cette nuit montpelliéraine (because le décalage horaire) à suivre sur grand écran la soirée électorale québécoise à Radio-Canada, comme si nous étions au Québec.
On ne peut qu'être déçu de voir triompher la CAQ, le parti le moins prêt à gouverner, avec le programme le plus vétuste. Mais il faut aussi reconnaître trois résultats positifs:
(a) On se débarrasse d'un régime libéral usé, profiteur et dépassé tant au niveau des idées que des manières de gérer l'État.
(b) La débâcle du Parti Québécois impose non seulement un changement de personnel dirigeant, Lisée en tête, mais une véritable refondation impliquant la reconnection du parti avec le peuple et surtout avec la jeunesse, ainsi que du projet souverainiste avec les besoins réels de la population et l'évolution politique et économique de la planète.
(c) La renaissance, avec la montée en force et en étendue de Québec Solidaire d'une véritable gauche militante, jeune et dynamique qui, malgré ses erreurs de jeunesse, apporte un souffle d'intelligence et d'imagination dans le paysage politique.
La surprise a été majeure face à l'ampleur du changement imposé par les électeurs, mais à la réflexion on peut y trouver trois causes principales: le manque de franchise et de propagande explicative sur la nature et la nécessité de la souveraineté, l'erreur stratégique énorme de chercher la vaine résurrection d'un Bloc fédéral qui n'a fait que diviser les forces en pleine période de crise, enfin le choix aberrant d'un chef vaniteux, inconscient des dangers de la situation dont il héritait et braqué sur son ambition personnelle.
Je faisais déjà ces critiques bien avant la campagne électorale, mais des amis péquistes habituellement lucides (Gilbert Paquette, Jacques Lanctot...) m'accusaient de ne pas être réaliste! On a vu le résultat.
Pour le reste, pas grand-chose à dire du dernier mois, passé à faire la paresse dans le climat plutôt chaud pour la saison du Languedoc. Quelques sorties, un souper gastronomique sous les voûtes du XIVe siècle de La Diligence pour fêter l'anniversaire d'Azur, des moules au roquefort et au cari chez le copain Régis, une virée à Palavas-les-Flots pour renouer avec la Mer de Trenet, quelques scotchs avec le voisin du dessous Chantefort... Et pour finir, une orgie de chansons d'Aznavour après son décès subit hier matin. Nous rentrons à Montréal dans quelques jours, au moins pour attraper la fin de l'Été indien –– s'il y en a un.

17 août 2017

Le bonheur d'un pays sans foi ni loi

Cela m'est venu tout d'un coup, assis à un terrasse de l'Est de Montréal, en dégustant un surf'n turf (merci, le Vieux Duluth): Le Québec est un pays paisible, différent du reste de l'Amérique du Nord — et probablement du reste de l'Occident -— pour la plus simple des raisons: parce qu'il est un pays littéralement sans foi ni loi. 
Sans foi parce que miraculeusement, quelque part dans les années 1960, nous avons jeté par-dessus les moulins la gourme de notre hypocrisie catholique pour accorder une confiance sans doute un peu exagérée à une morale personnelle dictée par nul crédo descendu du ciel, mais fondée sur la solidarité bien terrienne que nous avait imposée la colonisation d'un territoire hostile. Et non seulement cette expérience nous a divorcés de la «foi de nos père», elle nous a rendus profondément sceptiques à l'égard de toutes les autres. C'est d'ailleurs là, bien plus que dans de supposées xénophobie ou islamophobie, qu'il faut chercher surtout la cause de notre malaise face à la volonté de nos musulmans (et de nos juifs) de s'afficher publiquement comme tels.
Nous sommes sans loi parce que toutes nos lois pendant des siècles nous ont été imposées de l'extérieur, que ce soit de Versailles, de Londres, d'Ottawa ou d'une élite locale qui pactisait avec l'«Anglais», qu'il soit d'ici ou d'ailleurs; donc, notre respect pour les règles qui nous régissent est pour le moins conditionnel et sujet à révision. Et je suis convaincu que pour notre démocratie et notre capacité de vivre ensemble notre diversité, c'est tant mieux.
J'ajoute une précision que m'inspire une discussion sur le sujet avec ma soeur Marie. Notre méfiance envers la loi, curieusement, ne s'accompagne pas d'un rejet de l'État (comme celui de nombreux Américains, par exemple). Tout en refusant d'obéir aveuglément aux règles venues d'en haut, nous acceptons la pertinence et la nécessité d'une autorité qui incarne la collectivité et le bien commun. Laïque, frondeur mais solidaire me paraissent trois traits marquants du «modèle québécois» issu de la Révolution tranquille...

16 février 2017

Accomodements dangereux?

Beaucoup a été dit sur le sujet de la laïcité, mais peut-être aussi beaucoup de ce qui a été dit a-t-il été oublié... bien à tort. Le texte très pondéré du Devoir rrepris ce matin sur Facebook, auquel je souscrirais volontiers, a l'avantage de rappeler certaines évidences essentielles à la santé de notre vivre-ensemble. Je voudrais en souligner quelques autres.
a) La conception québécoise de la laïcité est née avec la Révolution tranquille non pas en réaction à des pratiques religieuses minoritaires, mais au contraire pour casser la chappe rigoriste et discriminatoire que faisaient peser sur notre société (et sur ses minorités) l'omniprésence et l'omnipotence du culte catholique très majoritaire et de son clergé. Elle avait en particulier pour effet de libérer les consciences et les pratiques des autres cultes — y compris des non-pratiquants et des non-croyants, de plus en plus nombreux. Ce facteur historique, bien distinct de ce qui s'est produit ailleurs au Canada, ne doit pas être négligé dans la compréhension de la question.
b) Il faut reconnaître à la hiérarchie religieuse de l'époque que malgré quelques combats d'arrière-garde, elle s'est graduellement adaptée de manière assez libérale (dans le bon sens du terme) à cette évolution: cession de la mainmise sur les institutions de santé et d'enseignement, abandon généralisé des costumes cléricaux et de bon nombre de signes ostentatoires catholiques. Une attitude dont certaines autres communautés à tendance intégriste — non seulement musulmanes mais juives — pourraient aujourd'hui prendre note.
c) En contre-partie, les citoyens et l'État n'ont eu aucun réflexe important d'anticléricalisme agressif contre les signes restants: calvaires et statues sur les chemins et les places publiques, croix sur les écoles, processions traditionnelles, etc. ont survécu, contrairement à ce qui s'était produit notamment en France un demi-siècle plus tôt. Cette mentalité n'a jamais eu besoin jusqu'à récemment de se cristalliser dans des règles formelles, se satisfaisant du flou d'un certain laisser-vivre mutuel pourvu qu'il soit partagé par les diverses collectivités religieuses.
d) C'est principalement l'émergence récente d'un militantisme exclusivement musulman dont les objectifs sont manifestement bien plus politiques que religieux, combinée à la thèse canadienne d'un «multiculturalisme» imposé de l'extérieur et mal vécu par le Québec (p.e. l'affaire du niqab), qui a suscité la relance d'un débat sur la laïcité et sur les «accomodements raisonnables» que l'on croyait résolu depuis longtemps. Que cela soit en bonne partie la faute d'une petite minorité de croyants intégristes dont se trouvent victimes la majorité de ceux qui s'accomodent fort bien de vivre parmi nous sans placarder aggressivement leur différence est regrettable, mais ne change rien à la réalité des choses.
e) Ce n'est pas à une majorité qui vivait depuis des décennies en relative bonne entente avec ses minorités religieuses mais qui a fini par répondre avec énervement à de fréquentes provocations qu'il faut imputer la totalité des tensions actuelles, au contraire. Ceux des musulmans qui sont à l'origine de ces provocations et qui tiennent en otages leurs coreligionnaires pacifiques sont encore plus à blâmer. Et il est essentiel que cela soit dénoncé au nom de la paix sociale et de la sécurité publique. Le blâme doit provenir non seulement de l'État, mais également et surtout des représentants de la majorité musulmane et des autres hiérarchies religieuses (catholique, protestante, juive), afin d'éviter tout amalgame dangereux.
f) La notion souvent évoquée de «respect» des confessions religieuses est elle-même suspecte, en ce sens qu'elle est forcément porteuse d'hypocrisie. Les religions en général, et les grandes confessions monothéistes en particulier, ont comme principe que leur version de la divinité est la seule bonne, et donc qu'aucune autre ne mérite vraiment d'être respectée. De même, il est inutile de demander aux athées et aux agnostiques de s'incliner devant ce qu'ils considèrent comme de pures fabulations. En revanche, une large tolérance pour les croyances (ou l'absence de croyance) des autres, même si on les voit comme des superstitions ou des lacunes blâmables, est indispensable au vivre-ensemble dans nos sociétés de plus en plus hétérogènes. La proclamation explicite d'une telle attitude devrait être exigée de toute personne vivant ici et prétendant parler au nom d'un groupe religieux... et devrait faire partie de l'engagement pris par tout nouvel aspirant à la résidence ou à la citoyenneté sur notre territoire, peu importe son origine. Elle est encore plus nécessaire de la part de fidèles ou de ministres d'un culte enclin à un prosélytisme actif.
g) La décision de légiférer directement sur le sujet doit être prise avec une grande circonspection et uniquement sur la base d'un assez large consensus dans l'ensemble de la population. Elle devrait probablement se limiter à un ensemble de principes clairs mais s'abstenant de spécifications trop précises sur ce qui est interdit ou pas, par exemple ce qui constitue un signe religieux trop ostensible, ou une «discrimination vestimentaire», ou un ornement affiché à tort par les représentants de l'autorité, ou une manifestation publique exagérée, etc. L'idée de base ne doit pas être de définir strictement ce qui est permis ou défendu à chacun individuellement, mais de décrire un «code de conduite» collectif favorisant la tolérance mutuelle et excluant les attitudes et apparences menant à des incidents fâcheux, voire à des tragédies comme celle de la mosquée de Québec. En particulier, il faut laisser une certaine latitude à l'application de la loi, par exemple en exigeant qu'il existe soit une provocation caractérisée ou une plainte provenant d'un groupe significatif de citoyens pour justifier une intervention de l'autorité publique, perpétuant ainsi la tradition québécoise du laisser-vivre qui nous a plutôt bien servis jusqu'à récemment.

31 janvier 2017

Tolérance et superstition

Regretter profondément et sincèrement le crime commis à la mosquée de Québec dimanche soir ne nous dispense pas de réfléchir sérieusement, sévèrement même, sur les réalités qu'il dévoile. 
La vérité première et fondamentale, celle sans laquelle nous ne pourrons jamais vivre en paix ensemble, est que la foi de l'un est la superstition de l'autre. Pour le Musulman, quiconque ne croit pas qu'«Allah est Allah et Muhammad est son prophète» est un mécréant qui ne mérite aucun respect. Pour le catholique traditionnaliste, quiconque rejette l'autorité de Rome est soit un hérétique, soit un incroyant condamnable sans rémission et promis à l'enfer. Pour l'athée que je suis, l'un et l'autre sont des partisans de superstitions obscurantistes gravement nuisibles. Ces attitudes sont clairement irréconciliables comme telles.
Si je suivais la logique de l'un ou de l'autre, ma réaction devrait être  que lorsqu'il leur arrive ce qui s'est passé à Québec, ils n'ont que ce qu'ils cherchaient. Mais je me refuse à cette attitude. Par contre, d'aucune manière je ne pourrais «respecter» des croyances que je trouve illogiques et dangereuses pour la société où je vis. 
Alors, on fait quoi? On laisse tomber l'hypocrisie mortifère qui nous fait d'une part mépriser l'autre et, lorsqu'il est victime d'un traitement ignoble, proclamer la bouche en coeur notre «respect» pour sa croyance. On admet l'existence et l'impossibilité d'éradiquer ce qui pour nous est SA superstition... et on exige de sa part la même attitude envers la nôtre. Le Musulman doit affirmer clairement qu'il peut moralement et intellectuellement déplorer mon athéisme, mais qu'il accepte de vivre à ses côtés sans préjudice. Et en échange, je dois être d'accord pour tolérer des rites (qu'ils soient chrétiens, musulmans ou autres) que je trouve d'une absurdité ridicule en plaçant ma relation avec leurs pratiquants sur le plan de l'acceptation de notre commune humanité, le seul où un vrai respect mutuel est réalisable.
La paix et la sécurité de nos vies sont à ce prix, et à ce prix uniquement.
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(en réponse à mon ex-collègue Christiane Berthiaume, selon qui «la religion n'a rien à y voir») Tu as en partie raison, bien sûr. L'homme semble être le seul animal qui manifeste génétiquement une telle férocité pour les membres de sa propre espèce. Mais cela hélas a tout à voir avec la religion, qui est le véhicule privilégié que nous avons inventé pour justifier cette auto-détestation. Il faut lire Amin Maalouf (les Identités meurtrières) quand il explique cela en disant qu'on peut parler plusieurs langues, partager plusieurs cultures, avoir plusieurs nationalités, être un mélange de plusieurs races... mais on n'a qu'une seule religion (particulièrement dans le cas des monothéismes). C'est elle qui nous enseigne l'exclusivité et l'exclusion, le fait que les fidèles des autres dieux ont toujours tort et doivent être châtiés. Même lorsqu'elle est en apparence fondée sur l'amour (christianisme), la tolérance (bouddhisme), l'inclusivité (polythéismes), elle finit toujours par se refermer sur elle-même et par faire croire à ses pratiquants qu'ils sont supérieurs au reste de l'humanité. Celles qui ont graduellement échappé à ce vice inné, à l'époque moderne, ne l'ont pas fait d'elles-mêmes, mais sous la pression d'une idéologie qui était extra-religieuse et souvent anticléricale, celle du Siècle des Lumières de Diderot, Voltaire, Montesquieu... Triste, mais vrai.
Mon intention n'était pas de critiquer les religions, je voulais simplement réfuter l'affirmation que cela n'a «rien à voir avec la religion». La clé de mon argument n'est pas là, elle est dans la simple phrase: «La foi de l'un est la superstition de l'autre», y compris la mienne, bien sûr. Et pour moi, il ne fait aucun doute que le refus de cette évidence est un des éléments importants du climat qui rend possibles de telles barbaries. Pour en sortir, il faut que chacun de nous, au nom de notre humanité commune, accepte de tolérer les superstitions de tous les autres, même s'il continue à les considérer comme telles. De là à les «respecter», il y a une énorme marge que je ne demande à personne de franchir, n'étant pas sûr que moi-même je pourrais. Le racisme et l'anti-islamiste sont de fausses pistes ou des manifestations partielles de l'intolérance globale qui est le vrai coupable. Les Juifs hier, les Musulmans aujourd'hui, ailleurs les Chrétiens ou d'autres en sont parfois les victimes, parfois les responsables. C'est vrai que c'est difficile et délicat à dire, mais je pense que c'est dans de telles circonstances tragiques qu'il faut avoir le courage de le faire... non pas d'attendre que ça se calme et que tout le monde ait envie de penser à tout autre chose.

05 décembre 2009

Charlebois, champignons et Coupe Grey

(5 décembre 2009) Faut que je réveille le blogue au moins le temps de vous parler de la soirée exceptionnelle d'hier. Vous allez me dire que ça n'a rien de bien original, pourtant: nous avons redécouvert Charlebois!
C'est Ingrid Saumart qui, pour fêter nos deux anniversaires avec un temps de retard, nous a invités avec la copine de toujours Nadia Fauteux (dont le Michel a disparu l'été dernier) à une sorte de "revival" rock de Robert au Théâtre des Variétés sur Papineau.
En route, nous nous sommes arrêtés boul. Saint-Laurent pour une courte visite au salon funéraire où était exposé un autre vieux de la vieille, le cinéaste Gilles Carle, mort en début de semaine. Curieusement, pas grand monde que nous connaissions, et pas grand-monde tout court: Paul Buissonneau, qui gesticule moins mais parle toujours autant, l'incontournable Francine Grimaldi, l'ex-danseuse de Flamenco Sonia del Rio, un ancien photographe de presse dont le nom m'échappe, une Renée Claude presque desséchée… et bien sûr Chloé Sainte-Marie, que nous avions vue la dernière fois que nous avions croisé Gilles sur la rue Sainte-Catherine, il y a quatre ou cinq ans. Funérailles nationales demain matin, on les regardera à la télé.
Rendus à Papineau-Mont-Royal, le Théâtre des Variétés n'a pratiquement pas changé depuis les jours de gloire de Gilles Latulippe. Nous nous retrouvons au premier rang du balcon, vue imprenable sur une collection impressionnante de guitares étalées par toute la scène en bas. Cékoiça?
Sous un seul spot, Charlebois vient s'asseoir et chante "Lindbergh" en s'accompagnant seul au piano, suivi de "Je reviendrai à Montréal". Bien joli, mais est-ce que c'est parti pour un récital intimiste et nostalgique de vieilles tounes?
Pas du tout. Trois musiciens complètement fous viennent l'entourer, il se lève, prend le micro… et miracle! Tout d'un coup, c'est le Charlebois iconoclaste, pétant d'énergie et de rythme des années 68-75 qui resurgit, aux acclamations d'une foule de vieux comme nous et de jeunes qui le découvrent avec stupeur. Azur, elle, est debout et danse sur place. NOTE: La photo, prise du balcon avec un iPhone, est pas géniale, mais bon!
"Garou" (l'original, pas la copie récente) est vraiment en pleine forme. D'abord, depuis que nous l'avions revu brièvement, grognon et bouffi, au lancement du show Calvé-Létourneau-Gauthier sur les boîtes à chansons au printemps, il a littéralement fondu: d'au moins 15 kilos, retrouvant presque sa taille de jeune homme. Ce qui lui permet de retrouver aussi les gestes et les contorsions de jadis, qui appellent en retour l'ancienne voix costaude, syncopée, un peu râpeuse.
Suit un mélange de nouvelles chansons (certaines chargées d'une énergie recouvrée, comme celle sur l'avènement de ses 65 ans!) et des vieux tubes dont la plupart n'ont pas pris une seule ride: "Egg Generation" de Marcel Sabourin, "Vivre en ce pays" de Calvé, le "Tout écartillé" du premier show parisien à l'Olympia, "les Ailes d'un ange" (repris en choeur par la salle), "Dolorès", "Chus d'dans", "Ent'deux joints" et j'en passe.
Après l'ovation debout, méritée, il revient en douceur avec le "Marie-Noël" écrit avec Gauthier, l'inévitable "Ordinaire" de Mouffe, et une nouveauté sur la mort et le couple, à partir d'un texte de… Saint-Augustin. Sacré Robert, et sacrée soirée!
La vie depuis notre retour à Montréal a été plutôt calme, marquée surtout par une géniale "mycolade" à Saint-Roch de l'Achigan que nous ont offerte Marie et Jean, et à laquelle est venu se joindre in extremis le neveu Mathieu.
C'est ma soeur qui a découvert ces "Jardins Sauvages" entourant une vieille maison transformée en auberge, le long d'une rivière traversée par un pont suspendu qui oscille vertigineusement au moindre pas. Coup de chance, nous y arrivons par un dimanche ensoleillé du début novembre, en plein été indien (très) tardif. Table face à une fenêtre ouverte sur le jardin et la rivière, service un peu amateur mais chaleureux, rencontre sympa avec la patron François Brouillard et la chef Nancy Wilson, toute petite et vive.
Suit un menu somptueux, digne d'un temple gastronomique et entièrement basé sur les champignons, depuis la marinade en hors-d'oeuvre, en passant par une fabuleuse soupe crémeuse, des ravioles fondantes, pintade ou chevreuil aux chanterelles, etc. Jean avait choisi judicieusement une collection de belles bouteilles (c'est un "apportez-votre-vin"), dont un surprenant riesling canadien du Niagara et un magnifique châteauneuf-du-pape, auquel j'ai ajouté au dessert un tokay hongrois '94 6-puttyonos aux arômes de prune sèche, de fleurs d'automne et de vieux caramel, qui m'avait été recommandé par l'ex-premier ministre Jacques Parizeau en personne et que je gardais précieusement pour une telle occasion. Pas gourmands pour un sou, les Leclerc.
Il faut dire que nous avons eu un mois de novembre quasi magique. L'été indien sur lequel nous comptions en octobre s'est bien laissé désirer, mais il s'est enfin pointé à la Toussaint et s'est prolongé jusqu'au beau milieu du mois. Pas aussi chaud que d'habitude mais qui va cracher sur des 12-15 degrés sous un soleil doux et filtré, mais omniprésent, quand normalement nous aurions dû geler?
Nous en avons profité pour quelques promenades et deux spectacles bien agréables. Je devais aller voir une de mes vieilles idoles, le bluesman anglais John Mayall, avec Piazza, mais la santé capricieuse de son Andrée lui a fait déclarer forfait. C'est donc Azur qui m'a accompagné par défaut, un peu à son corps défendant, mais à sa propre surprise elle a bien aimé le mix de vieux tubes classiques des années 60 et de blues "dirty" plus récents.
Mais c'est Geneviève Jodoin, la choriste de l'émission Belle et Bum, qui nous en a mis plein la vue lors de son premier récital en solo à l'occasion du lancement de son disque "G". La salle intimiste de l'Astral, face au trou laissé par le défunt Spectrum, était surtout occupée par des parents et des copains de l'artiste (nous partagions une table avec sa cousine). Cette fille a une voix remarquable, mélange de puissance et d'émotion raffinée, et les chansons qu'elle écrit lui vont comme un gant. Ce qui ne l'empêche pas de chanter d'autres auteurs (normal, comme ex-choriste d'une grappe d'auteurs-compositeurs), le plus imprévu Plume Latraverse, qui lui a écrit une très jolie mélodie, aux antipodes de ce qu'il chante lui-même par le ton, mais fidèle par l'esprit.
Dmanche dernier, visite à une exposition collective des élèves du cours de peinture du quartier Rosemont, à laquelle participait une copine martiniquaise, Juliette Quantin, que nous avions accueillie quant elle avait débarqué des Antilles il y a bien 40 ans. Quelques maladresses mais pas mal de jolies choses, d'une variété étonnante dans les circonstances, ce qui en dit beaucoup sur le respect accordé au tempérament de chacun par un prof remarquable, Richard Morin.
Et pour couronner le tout, retour à la maison juste à temps pour voir la Coupe Grey, championnat du football canadien, et cet invraisemblable (et probablement immérité) triomphe de nos Alouettes sur de vaillants Rough Riders de la Saskatchewan APRES la fin du match! Pour ceux qui n'ont pas vu -- par exemple pour cause de vagabondage en Italie ou aux Antilles! -- je résume les circonstances:
À une seconde de la fin du match, alors que les Montréalais tirent de l'arrière par deux points, leur botteur tente un placement de trois points, qu'il rate. La Saskatchewan au complet envahit le terrain pour célébrer la victoire… mais l'arbitre les ramène à l'ordre. Leur équipe avait trop de joueurs sur le terrain (13 au lieu de 12), et il faut reprendre le jeu, alors que le temps est bien épuisé au chronomètre officiel depuis plusieurs secondes. Et cette fois, le ballon passe entre les poteaux et Montréal l'emporte 28-27. On aura tout vu.
Ah! oui, j'oubliais. Des nouvelles du Bum chromé, qui a finalement retrouvé son petit bout de mer du cul-de-sac du Marin et son amarrage au ponton N°6 après un mois et demi hors de l'eau. C'est le temps qu'il aura fallu, à travers les mutiples averses qui empêchaient de travailler, les petits défauts découverts sur la coque et dans certaines pièces d'accastillage, et les atermoiements de toutes sortes, typiquement martiniquais, pour gratter, recouvrir de gel-coat puis revêtir d'une jolie couche de cuivre poli (en principe garantie contre les algues et les coquillages) nos deux coques.
Ouf. Le pire c'est qu'on ne verra sans doute pas le résultat avant quelques mois, puisque nous allons d'abord faire un tour à San Francisco et Sonoma pour le début de l'année (avec un détour à Noël par Washington), suivi une halte à Montpellier au temps des mimosas et enfin un retour aux Antilles vers la mi-mars. Sauf accident.