Aucun message portant le libellé famille. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé famille. Afficher tous les messages

18 janvier 2025

Tournant d’année sur les chapeaux de roue

 Le lendemain du coup de vague à l’âme ressenti à la mort de ma vieille connaissance Jimmy Carter, ma sœur Marie et Jean sont venus m’apporter le réconfort d’un réveillon anticipé: délicieuses huîtres charnues sur un lit de glace qu’ils avaient apportées d’un bon poissonnier, suivies de somptueuses pâtes noires au homard que j’ai fait venir de Pizza Gusto, le tout avec un champagne millésimé et un excellent cava catalan. Pour finir avec de bons fromages et un fondant gâteau de mousse au chocolat, coiffés d’un espresso et d’une grappa Cleopatra. 

Le Jour de l’An a été plutôt calme, mais ponctué d’échanges chaleureux de voeux avec les parents et amis d’ici et d’ailleurs: France, Baléares, Roumanie, Belgique, Washington, Californie, Martinique, Colombie, Brésil… les heureuses séquelles de notre passé d’incorrigibles vagabonds!

Quelques jours plus tard, après une gourmande escapade moules-frites (sauce madagascar) à l’Académie d'Anjou, une bonne nouvelle côté santé: je serai enfin opéré à la hanche droite à la fin du mois! Coup sur coup, mon neveu Vincent m’avise de garder libre la soirée du samedi prochain, pour une surprise qu’il refuse de dévoiler. En milieu de semaine, un appel de l’équipe d’EDU («En Direct de l’Univers» à Radio-Canada) m’éclaire un peu. 

Samedi 11 janvier, l’ex-confrère Michel Lacombe m’appelle pour me convier à une conviviale après-midi de football américain chez lui le lendemain, que je suis bien obligé de refuser – je me doute bien que je ne serai pas en forme après la nuit qui vient. Une fois en route vers un studio de télé dans un coin perdu non loin de la Cité du Havre, je m’offre un caprice-souvenir du bon vieux temps: je me rappelle que le restaurant Devi de la rue Crescent, juste en face de la ruelle nommée pour notre vieux copain et complice Nick Auf Der Maur, offre un des meilleurs agneaux korma en ville, que je vais déguster à la va-vite avec une bonne bière indienne un peu amère.

J’arrive donc aux studios tout juste à temps pour prendre place à côté de ma soeur Marie sur une banquette inconfortable, face au plateau tournant où s’amène en boitillant mon neveu-vedette (qui vient d’être opéré, lui aussi de la hanche) pour une heure de charme absolu. C’est à la fois un impressionnant hommage de ses collègues à sa carrière de comédien –de Séraphin à Dumas–, un panorama d’une musique pop contemporaine dont je me rends compte que je la connais peu, et une surprenante et attachante fête de famille grâce à une série de numéros offerts par sa soeur Geneviève (ramenée en cachette d’Europe pour l’occasion), par sa compagne Mélanie («La Vie en rose» chantée avec une émotion à fleur de peau), par sa tante Marie à la guitare (le prenant «De la main gauche» qu’elle avait aussi interprété aux funérailles de ma belle-sœur Hélène), par mon frère Antoine qui, en vrai papa-gâteau, avait paraphrasé en son honneur la «Ballade des gens heureux» de Lenormand, enfin par un «feu de camp» réunissant ses copains d’adolescence du camp de vacances de Nominingue…

Le hic, c’est que malgré la gentillesse et la débrouillardise de l’animatrice France Beaudoin, la lourdeur complexe de l’appareil technique moderne d’une télédiffusion en direct non seulement rendait assez difficile de suivre ce qui se passait en scène, mais me rappelait vivement les raisons pour lesquelles j’avais jadis délaissé la télévision pour retourner à la presse écrite!

Mais ce n’était pas fini. Après un chaotique  mais sympathique cocktail en coulisses une fois les caméras éteintes, tout le monde ou presque a déménagé dans un bar irlandais branché de Verdun, le Trèfle, où la fête s’est prolongée aux petites heures. J’ai eu la plaisante surprise d’y croiser une de mes rares authentiques idoles, le chef d’orchestre Nézet-Séguin, une séduisante comédienne ancienne élève de mon amie Sonia del Rio, Tanya Henry, et un costaud comédien (dont j’oublie le nom) qui avait travaillé sur scène avec un autre brillant ami de la belle époque, Paul Hébert.

J’avais à peine eu le temps de récupérer (l’âge n’aidant pas du tout!) que je devais repartir de chez moi mercredi pour un de ces délicieux lunchs intimes qu’adore organiser (et cuisiner) mon ami Claude Normand, cette fois à la québécoise: fèves au lard et rôti de porc. Nous n’étions que cinq, mais les échanges avec le peintre Jacques Léveillé et sa charmante Marilyn sont toujours pétillants, d’autant plus que l’ajout d’une très vive et amusante Huguette-Isabelle (que je n’avais que croisée aux funérailles de Sonia il y a un an) y mettait une dose d’imprévu.

Pas besoin de dire que depuis, je ne fonctionne qu’au ralenti, attristé en plus par la disparition d’un autre «vieux de la vieille» qui avait fait partie de la bande de mes amis chansonniers avant de s’illustrer comme auteur-compositeur au service de grands interprètes, Stéphane Venne…

22 août 2024

Chronique de la hanche (et non du genou, Foglia!)

Visite à la clinique Duval (Boul. des Laurentides à Vimont lundi: deux fois 40 min. d’autoroute en taxi sous la pluie, aller-retour!). Inscription pour prothèse à la hanche droite, examens et tâtons (chirurgien, infirmier, généraliste, physiothérapeute), et conclusion: sans doute opérable, mais pas avant une batterie d’autres tests et exercices à la maison et dans la piscine, donc vers le début octobre… et trois mois de rééduc et convalescence à Montréal après. Ce qui fait que les projets de voyages Martinique et France, visite à Saint-Roch des Aulnaies, croisière en Asie etc. sont repoussés à février 2025 et plus. J’aurai sans doute besoin d’un peu de soutien moral et accompagnement d’ici là. Et la facture: plus cher pour une seule hanche que jadis pour les deux genoux, mais faut c’qu’y faut! Pour me consoler, détour vers Chez Alexandre rue Peel, ce charmant réac d’Alain Creton n’y était pas, mais Daniel et mon serveur préféré le remplaçaient. Excellente crème de champignons, plutôt bon cassoulet mais pas assez mijoté; Marie et Jean doivent se rappeler celui absolument divin que j’avais dégusté dans un relais routier anonyme près de Revel (Roussillon) il y a 15 ans – il avait été mis à mijoter sur feu de bois la veille au soir, sous la garde du gamin ado de la patronne; il y avait passé la nuit blanche, et ça paraissait!

Encore merci à Gen et à François pour la belle balade samedi dans le West Island, un fondant saumon fumé à l’érable et une onctueuse fondue sous la houlette de mémère Suzanne, faut qu’on remette ça! Et que je récupère l’iPad que j’ai oublié dans la bagnole de Vincent, utilisée pour l’occasion. Après-demain, expédition avec Claude Normand (mari de la feue Sonia del Rio) chez les copains Pomerleau à Saint-Jean de Matha, ça va me changer de la — pourtant fascinante — Convention Démocrate de Chicago sur CNN et FOXnews. Je prends aussi des pauses dessin-peinture en journée: crayons de couleur, aquarelles et acryliques, sujets les poissons rouges de la fontaine et les voiles des yôles de la Martinique.

Si qqun connaît qqun qui connaît le fonctionnement des mini-drones (ceux qui filment les rapides favoris de Mathieu au Québec, pas ceux qui bombardent Gaza et l’Ukraine), j’aurais besoin d’un coup de main pour m’y retrouver – la traduction du manuel de l’usager HolyStone du Taiwanais au Québécois en passant par le Yankee (sans doute via une antique version de Google) laisse beaucoup à désirer.

19 novembre 2020

Parents, école et cupidité

L'acrimonieux débat sur la fermeture des classes me fascine moins par ce qu'il contient que par ce qu'il passe soigneusement sous silence. Dans toute autre société et à toute autre époque que les nôtres, je suis convaincu que la discussion serait infiniment moins intense, pour une raison très simple: là où les parents ont la curieuse habitude d'élever eux-mêmes leurs enfants au lieu de les fourguer dans des institutions publiques ou privées pour aller gagner le plus d'argent possible (trop souvent hélas un minimum vital), le problème serait mineur – et pourrait même être vu comme une précieuse opportunité.

Que des parents soient soudain forcés de réduire leurs autres activités, principalement économiques, pour se partager la tâche d'élever leur famille et de lui inculquer eux-mêmes le civisme et l'art de vivre en société, plutôt que d'en charger des fonctionnaires (si dévoués soient-ils), n'a absolument rien de monstrueux. C'est au contraire un retour imprévu à ce qui me semble une normalité que capitalisme et salariat ont tout fait pour nous amener à considérer comme une aberration. 

Personne n'ose proclamer publiquement: «C'est effrayant, c'est injuste, on veut m'obliger à vivre avec mes enfants, pis encore, à m'en occuper!» Mais combien de parents le pensent sans le dire? Oui, j'en parle à mon aise, n'ayant pas d'enfant. Mais j'ai eu l'occasion de voir, dans ma famille, mon frère et sa femme, et ma soeur et son compagnon faire d'importants efforts, souvent des sacrifices méritoires, pour assurer à leurs enfants le même genre d'éducation (dans le plus large sens du terme) que nous propres parents nous avaient assuré. Et j'ai pu comparer le résultat avec ce qui se passsait chez trop de gens avec qui je travaillais, où le soin des petits, sans être négligé, passait loin au deuxième rang derrière des préoccupations de vie professionnelle ou même sociale.

Bien sûr que l'absence de vie scolaire risque d'avoir un impact négatif sur le développement des enfants. Mais comment peut-on prétendre sérieusement que cet manque est comparable à celui que connaissent des générations entières de jeunes qui ne connaissent leur ou leurs parents qu'à demi-réveillés et à la course au lever, puis épuisés et souvent hargneux des suites de journées difficiles peu de temps avant le coucher? Ah oui, il faut aujouter à cela les rares «temps de qualité» qu'ils peuvent leur consacrer quand rien d'autre n'est prévu pour la fin de semaine ou pour les vacances! 


Au lieu de tout tenter pour réduire au minimum cette «perturbation» de nos coutumes, ne serait-il pas approprié et salutaire d'en profiter pour réviser des façons de faire qui sont dictées non par des nécessités, mais par une cupidité individuelle et collective que partagent trop visiblement aussi bien employés qu'employeurs? Par une manière de vivre qui est infiniment plus dommageable pour nous et nos sociétés que toute l'insupportable intimité familiale que nous impose la pandémie...

30 juillet 2019

Entre deux continents

Un mois de juillet actif, sinon mouvementé, la moitié en Martinique l'autre à Montpellier.
Au retour de la petite navigation sur la Côte Caraïbe, nous avons croisé nos anciens voisins du ponton 6, Michel et Florence (lui Suisse, elle Montpelliéraine et leur monocoque, par un heureux hasard, la «Marie-Joseph»), ce qui a donné lieu d'abord à quelques libations dans un bar voisin puis sur le Bum Chromé – j'ai toujours une bouteille de bon pastis de côté à l'intention de notre méridionale copine – puis un souper d'adieu gastronomique au Zanzibar.
Il y a aussi eu une nécessaire mais désappointante re-visite au Diamant; Azur a bien salué la tombe familiale, mais ni les cousins Larcher ni le vieux vagabond Pancho (qui s'est mis au vert à la Dizac) n'étaient chez eux. Le chauffeur de taxi, un nouveau, nous a redéposés tout drette chez Marin Mouillage, où Lucille et Gaston nous ont fait la fête pour nous consoler. Et je n'ai même pas pu joindre ni Philippe Ursulet, le charmant chabin jazzomaniaque, ni l'ex-ex-ex (années 60) d'Azur Alex Cressan, dont il paraît que la santé n'est pas au mieux. En compensation, Daniel a déniché LA bouteille de Depaz cuvée 2002 que j'avais vainement cherchée à Saint-Pierre, et il y a rajouté un étonnant rhum vieux cubain rapporté d'une excursion là-bas. Je ne serai pas en manque...
Le jeudi 11, nous sommes repartis pour Paris après un dernier lunch antillais et un ti'punch au cocon-salon de l'aéroport. Le confort à bord des vols d'Air Caraïbes s'est encore amélioré, la cuisine et la gentillesse du service conservent leur très bon niveau – et le prix de la classe Madras (affaires) est à peine plus élevé que celui de la classe touristes d'Air France. Heureusement que nous avons passé une bonne nuit en vol, car on nous a débarqués non pas dans un couloir de l'aéroport d'Orly, mais sur le tarmac au bout du monde. Heureusement, deux acolytes antillais charmeurs ont aidé Azur à descendre les trois volées de marche jusqu'à terre, puis à monter dans le minibus jusqu'à l'aérogare.
Malgré ça, nous étions en avance sur les prévisions; le taxi d'Orly nous a déposés avec des soins attentionnés à la Gare de Lyon à 10h à peine, longtemps avant notre TGV de 14h07. Impossible de changer de train (tout était bondé, c'était le début du week-end de l'exode national du 14 juillet), il a fallu nous résigner à aller faire bombance au Train Bleu, probablement le plus spectaculaire resto de gare au monde, qui a pris un bain de jouvence sous la gouverne du chef étoilé Michel Rostang.
Service plus qu'attentionné: on nous a pris en charge au pied de l'ascenseur (bien caché) qui monte de la gare vers la salle à dîner, et pendant qu'un personnel bourdonnant s'activait à la mise en place – il n'était pas encore 11h – , une hôtesse nous a installés à une bonne table donnant sur les baies vitrées qui surplombent les quais et nous a munis d'un odorant muscat de Baumes-de-Venise et d'un bon scotch en attendant que la cuisine soit ouverte. Après des entrées légères, nous nous sommes attelés au plat phare de la maison, un énorme filet de turbot au beurre blanc à partager. Rien d'original ni d'imprévu, seulement la rare réussite qui vous fait dire: «Ha! C'est exactement comme ça qu'un turbot devrait toujours goûter!» Le temps d'un dessert pour Azur et d'un café pour moi, on nous a raccompagnés avec la même galanterie jusqu'à la salle d'attente pour les voyageurs ayant besoin d'assistance.
Arrivée sans histoire à la gare Saint-Roch vers 18h et taxi (pas très prévenant) jusqu'à la Résidence Les Palmiers, où heureusement un vieux voisin, surpris de nous voir, nous a donné un coup de main avec les bagages. Comme toujours l'appartement était dans un état impeccable, le frigo et le bar garnis et la clim en marche.
Le lendemain, le voisin du dessous André Chantefort nous a entendus par la fenêtre et s'est pointé pour le pot de bienvenue, avec une tige de laurier-rose flamboyante (coupée sans doute dans le parterre en bas) pour Azur. Pour le reste, nous avons vivoté jusqu'à l'arrivée de notre femme de confiance Ingrid avec son fils Christian mardi midi. En défaisant les bagages, je me suis aperçu que j'avais oublié au Marin les timbres de morphine qui rendent supportable les douleurs d'arthrose à la hanche et au dos. Ayoye! Le succédané trouvé dans une pharmacie locale n'est pas vraiment à la hauteur, mais bon.
Depuis, pas grand-chose à signaler. Hélas, Azur est retombée dans ses mauvaises habitudes de somnolence tardive et n'a en deux semaines mis le nez hors de l'appartement qu'une seule fois, malgré mes ruses de Sioux pour l'aguicher. Beaucoup d'heures passées devant la télé. D'abord à nous régaler de la somptueuse finale de Wimbledon en cinq sets lourds de revirements entre Djokovic et Federer (qui aurait dû gagner, à mon avis); ensuite à regarder les péripéties du Tour de France 2019, qui en valait vraiment la peine. Cette année, pas de super-vedette donnée gagnante d'avance, mais de brutales étapes de montagne aux résultats imprévus dans les Pyrénées et les Alpes, couronnées par deux épopées de quasi-inconnus: le Français Julian Alaphilippe, qui à l'ébahissement de tous les commentateurs a conservé le maillot jaune pendant deux semaines avant de l'abandonner (avec soulagement? on le dirait presque) deux jours avant la fin; ce qui a permis le triomphe modeste mais mérité d'un tout jeune Colombien, Egan Bernal, dont la joie étonnée, partagée avec toute sa famille dans un entrain très latino, faisait plaisir à voir. Même une canicule féroce la dernière semaine (Paris et plusieurs autres villes ont battu des records de chaleur) n'a pas réussi à gâter le spectacle.
J'ai au moins une fois respiré l'odeur de la Méditerranée, de la terrasse d'une des multiples «paillotes» qui bordent les immenses dunes de sable entre la mer et les étangs du côté de Carnon; au menu, de délicieux couteaux, ces espèces d'huîtres longilignes qu'on ne trouve que pendant quelques semaines au milieu de l'été. Vendredi dernier, profitant d'un retour à la fraicheur, je me suis hasardé (seul, hélas!) à aller célébrer les Estivales sur l'Esplanade au bout de la Place de la Comédie. Comme toujours, la moitié de la ville tourbillonnait autour des étals de bijoux, châles et écharpes, chandelles et parfums, livres et dessins, s'attablant ici et là pour quelques bouchées et un verre ou deux de vins locaux. 
Pour une vingtaine d'euros, j'ai eu droit à une abondante brasucade de moules et un demi-magret de canard grillé à l'aligot, arrosés d'un joli rosé et d'un rouge corsé. En prime, j'ai ramené à la maison une douzaine de churros aussi appétissants que ceux de Mazagon ou de Barcelone, pour tremper dans mon café du lendemain. Et pour la moitié du prix, j'ai rapporté à Azur un plateau d'une demi-douzaine d'huitres de Bouzigues, autant de bulots et quatre belles crevettes. Qui dit mieux?

03 juillet 2019

Ballet pêcheur aérien

Lever du jour lundi dans le mouillage calme de la Petite Anse d'Arlets. Je me joins au capitaine Ignace sur le skybrige et nous nous délectons du spectacle d'une dizaine de pélicans aux silhouettes préhistoriques qui plongent avec une symétrie soigneusement calculée dans un banc de poissons qui longe le rivage près duquel il est sans doute maintenu par un barrage involontaire de voiliers à l'ancre sous la falaise. Quelques minutes plus tard accourent se joindre au festin des arabesques de gracieuses hirondelles de mer, puis un tourbillon de mouettes blanches à tête noire aux performances acrobatiques.
Les petits poissons parviennent à se faufiler entre les voiliers et le ballet aérien les suit de près: pendant quelques minutes, les pélicans, dont un patriarche à tête blanche, nagent impudemment à quelques mètres de notre proue, piquant brusquement leurs immenses becs dans l'eau frissonnante, pour en ressortir un éclat d'argent frétillant au bout.
La dernière semaine a été marquée par un fabuleux regain de vigueur d'Azur, qui rechigne de moins en moins à l'idée de sortir manger dans le bourg ou sur la marina. D’abord un midi avec le cousin Charles Larcher au chic Zanzibar (authentiques et savoureux crabes de terre farcis, ragoût de lambis, carré d'agneau), puis tout seuls chez les amis de Marin Mouillage trois jours plus tard, où le mari de la patronne Gaston Talba et la caissière-gérante Lucille nous font la fête autour d'une toujours géniale fricassée de chatrou (pieuvre pimentée avec riz et pois rouges). Et même un soir de spectacle devant les grillades sur pierre chaude de l'Annexe.
Si bien que lorsque je risque la suggestion d'une sortie en mer de quelques jours vers le Diamant et Saint-Pierre, la résistance que je craignais fait place à une acceptation enthousiaste. Donc, samedi, le lendemain du jour heureux où j'ai enfin récupéré le téléphone cellulaire oublié trois semaines plus tôt à Montréal, Twiggy et le skipper Ignace (originaire du Diamant) arrivent à bord vers les huit heures; pendant que le jeune Raymond remplace une manette défectueuse du moteur tribord, ils préparent le bateau au départ: plein d'eau, petites provisions, arrimage et verrouillage de tout ce qui peut tomber ou se briser -- entre autres l'écran de télévision --, équipement de navigation, moteur de l'annexe...
Peu avant dix heures, après un solide petit déjeûner (le meilleur remède préventif contre le mal de mer), nous démarrons du ponton et nous faufilons dans le dédale de bouées et de bancs de sable du Cul-de-Sac du Marin, pour virer à tribord à la Pointe Borgnesse vers le Rocher du Diamant à peine visible à l'ouest à travers une «brume de sable» opaque.
Un splendide vent arrière (30 noeuds avec des poussées à 35) nous propulse en direction du Morne Larcher et de la Côte Caraïbe, entourés de nuées de petits poissons volants dont les ailes irisées nous renvoient des éclats de soleil. Il n’est pas encore midi que nous effectuons un crochet vers le quai battu de hautes vagues du Diamant pour donner un coup de fil à Charles Larcher, qui viendra nous attendre au ponton face à l’église de la Petite Anse d’Arlets. La belle brise se maintient même sous le vent des mornes, de sorte que dès 12h45, laissant le capitaine Ignace en charge du Bum Chromé, nous embarquons Azur et son fauteuil roulant dans la spacieuse Ford de Charles, en direction de Fonds Placide, le domaine privé où pratiquement tous les membres de la famille Larcher ont niché leurs confortables villas.
Raphaëlle nous attend avec un contagieux sourire sur sa grande véranda surplombant une vue magique de la Baie du Diamant. Elle a déjà mis la table dehors: rhum blanc et vieux, citrons verts, sucre et miel pour le ti’punch, flanqués de plateaux de boudin créole pimenté mais fondant (le meilleur de toutes les Antilles), d’acras de morue et de petits pâtés. En plat principal, un poisson frais du jour légèrement pané accompagne d’un gratin de fruit à pain et arrosé au choix d’un rosé de Provence ou d’un blanc de la Loire. Ce n'est pas pour rien que la cuisine de notre cousine est renommée!
La conversation se renoue, malgré la longue séparation, comme si nous nous étions vus la veille: échange de souvenirs partagés, d’évocations de nos voyages respectifs, commentaires plutôt mordants sur les péripéties récentes de la politique française ou américaine, nouvelles d’amis communs. Au dessert, nous nous joignons sur sa terrasse voisine à leur fils Raphaël, également un de nos vieux complices lors de séjours précédents et d’escales en Guadeloupe où il a vécu quelques années.
L’après-midi est bien entamée lorsque nous en finissons avec le digestif; Azur se sent trop fatiguée pour entreprendre son habituel pèlerinage sur le caveau familial dans le cimetière voisin de la Dizac ou pour risquer un autre coup de rhum (ou deux, ou trois) chez le trop hospitalier copain Pancho, maintenant retraité de son commerce du Marin-Pêcheur. Raphaëlle nous ramène donc aux Anses d’Arlets, où après une bonne baignade sur la plage animée du samedi au crépuscule, nous partons mouiller pour la nuit sous la falaise protectrice au sud du bourg.
Dimanche matin, vigoureuse navigation vers le nord, profitant de la même brise qui nous vient maintenant au grand largue tribord; avec le seul génois et une aide occasionnelle des moteurs Volvo, nous franchissons en à peine une heure la vaste embouchure de la Baie de Fort-de-France et nous retrouvons au large de Schoelcher. Il est tout juste onze heures quand nous accostons au quai de Saint-Pierre, où nous attend une petite déconvenue.
Si le bon restaurant du Moulin à Cannes est ouvert dans la Plantation Depaz derrière la ville, la boutique attenante où je comptais renouveler mes stocks de rhum hors d’âge (Depaz vient de mettre en vente une extraordinaire cuvée millésimée 2002), est fermée en ce dimanche de la saison morte. Tant pis. Plutôt que de gravir la côte tortueuse vers la distillerie, nous nous contenterons d’un lunch à bord avec les provisions et petits plats chauds que Twiggy a dénichés au marché près de la plage.
En soirée, nous décidons aller essayer un des nouveaux restaurants bien cotés du Carbet voisin; hélas, après un accostage acrobatique au ponton communal, nous découvrons que la plupart sont fermés. Il faut nous rabattre sur ce qui est plutôt un cabaret offrant une soirée de jazz dynamique mais un peu trop bruyant pour nos appétits - d’autant plus que, le spectacle ayant attiré une foule imprévue, les choix du menu sont réduits à leur plus simple expression: il ne reste pas même d’acras, seulement trois ou quatre plats (plutôt bons), et comble de misère, pas une bière Lorraine à l’horizon.
En nous éloignant du quai après souper, nous constatons que le bruit du concert se propage largement vers le large; ne sachant à quelle heure il va se terminer, nous décidons qu’au lieu de mouiller non loin de ce vacarme, il est probablement plus prudent de redescendre dormir vers les Trois-Îlets ou les Anses d’Arlets. Ce n’est pas un grand sacrifice, car comme nous, Ignace aime bien la navigation de nuit; nous nous installons tous quatre sur le skybridge pour regarder défiler sur notre gauche les lumières des divers bourgs et villages de la Côte Caraïbe, jusqu’à retrouver, vers une heure du matin, notre paisible mouillage de la veille. Seule rencontre imprévue, une belle tortue de mer, sans doute attirée par nos feux de route.
Lundi matin, nous reprenons le cap du retour assez tôt, avec l’idée d’arriver au Marin à temps pour le lunch. Mais une fois devant la grande plage de Sainte-Anne qui jouxte le Club Med des Boucaniers, changement de projet: retenus par le vent doux, le beau soleil et l’eau teintée de turquoise par le fond de sable blanc, on va mettre l’ancre face au village, et Twiggy ira à terre nous chercher de bons repas chez Paille Coco, resto voisin du quai de la Dunette. Mélange d’acras, de beignes de crevettes et de balarous frits, suivis de fort bon poisson grillé et d’une grillade de lambis un peu caoutchouteuse à mon goût. Ce n’est donc qu’en fin d’après-midi que nous retrouvons enfin notre place au ponton H de la Marina du Marin après trois jours d’une expédition un peu inégale, mais quand même satisfaisante.

05 décembre 2009

Charlebois, champignons et Coupe Grey

(5 décembre 2009) Faut que je réveille le blogue au moins le temps de vous parler de la soirée exceptionnelle d'hier. Vous allez me dire que ça n'a rien de bien original, pourtant: nous avons redécouvert Charlebois!
C'est Ingrid Saumart qui, pour fêter nos deux anniversaires avec un temps de retard, nous a invités avec la copine de toujours Nadia Fauteux (dont le Michel a disparu l'été dernier) à une sorte de "revival" rock de Robert au Théâtre des Variétés sur Papineau.
En route, nous nous sommes arrêtés boul. Saint-Laurent pour une courte visite au salon funéraire où était exposé un autre vieux de la vieille, le cinéaste Gilles Carle, mort en début de semaine. Curieusement, pas grand monde que nous connaissions, et pas grand-monde tout court: Paul Buissonneau, qui gesticule moins mais parle toujours autant, l'incontournable Francine Grimaldi, l'ex-danseuse de Flamenco Sonia del Rio, un ancien photographe de presse dont le nom m'échappe, une Renée Claude presque desséchée… et bien sûr Chloé Sainte-Marie, que nous avions vue la dernière fois que nous avions croisé Gilles sur la rue Sainte-Catherine, il y a quatre ou cinq ans. Funérailles nationales demain matin, on les regardera à la télé.
Rendus à Papineau-Mont-Royal, le Théâtre des Variétés n'a pratiquement pas changé depuis les jours de gloire de Gilles Latulippe. Nous nous retrouvons au premier rang du balcon, vue imprenable sur une collection impressionnante de guitares étalées par toute la scène en bas. Cékoiça?
Sous un seul spot, Charlebois vient s'asseoir et chante "Lindbergh" en s'accompagnant seul au piano, suivi de "Je reviendrai à Montréal". Bien joli, mais est-ce que c'est parti pour un récital intimiste et nostalgique de vieilles tounes?
Pas du tout. Trois musiciens complètement fous viennent l'entourer, il se lève, prend le micro… et miracle! Tout d'un coup, c'est le Charlebois iconoclaste, pétant d'énergie et de rythme des années 68-75 qui resurgit, aux acclamations d'une foule de vieux comme nous et de jeunes qui le découvrent avec stupeur. Azur, elle, est debout et danse sur place. NOTE: La photo, prise du balcon avec un iPhone, est pas géniale, mais bon!
"Garou" (l'original, pas la copie récente) est vraiment en pleine forme. D'abord, depuis que nous l'avions revu brièvement, grognon et bouffi, au lancement du show Calvé-Létourneau-Gauthier sur les boîtes à chansons au printemps, il a littéralement fondu: d'au moins 15 kilos, retrouvant presque sa taille de jeune homme. Ce qui lui permet de retrouver aussi les gestes et les contorsions de jadis, qui appellent en retour l'ancienne voix costaude, syncopée, un peu râpeuse.
Suit un mélange de nouvelles chansons (certaines chargées d'une énergie recouvrée, comme celle sur l'avènement de ses 65 ans!) et des vieux tubes dont la plupart n'ont pas pris une seule ride: "Egg Generation" de Marcel Sabourin, "Vivre en ce pays" de Calvé, le "Tout écartillé" du premier show parisien à l'Olympia, "les Ailes d'un ange" (repris en choeur par la salle), "Dolorès", "Chus d'dans", "Ent'deux joints" et j'en passe.
Après l'ovation debout, méritée, il revient en douceur avec le "Marie-Noël" écrit avec Gauthier, l'inévitable "Ordinaire" de Mouffe, et une nouveauté sur la mort et le couple, à partir d'un texte de… Saint-Augustin. Sacré Robert, et sacrée soirée!
La vie depuis notre retour à Montréal a été plutôt calme, marquée surtout par une géniale "mycolade" à Saint-Roch de l'Achigan que nous ont offerte Marie et Jean, et à laquelle est venu se joindre in extremis le neveu Mathieu.
C'est ma soeur qui a découvert ces "Jardins Sauvages" entourant une vieille maison transformée en auberge, le long d'une rivière traversée par un pont suspendu qui oscille vertigineusement au moindre pas. Coup de chance, nous y arrivons par un dimanche ensoleillé du début novembre, en plein été indien (très) tardif. Table face à une fenêtre ouverte sur le jardin et la rivière, service un peu amateur mais chaleureux, rencontre sympa avec la patron François Brouillard et la chef Nancy Wilson, toute petite et vive.
Suit un menu somptueux, digne d'un temple gastronomique et entièrement basé sur les champignons, depuis la marinade en hors-d'oeuvre, en passant par une fabuleuse soupe crémeuse, des ravioles fondantes, pintade ou chevreuil aux chanterelles, etc. Jean avait choisi judicieusement une collection de belles bouteilles (c'est un "apportez-votre-vin"), dont un surprenant riesling canadien du Niagara et un magnifique châteauneuf-du-pape, auquel j'ai ajouté au dessert un tokay hongrois '94 6-puttyonos aux arômes de prune sèche, de fleurs d'automne et de vieux caramel, qui m'avait été recommandé par l'ex-premier ministre Jacques Parizeau en personne et que je gardais précieusement pour une telle occasion. Pas gourmands pour un sou, les Leclerc.
Il faut dire que nous avons eu un mois de novembre quasi magique. L'été indien sur lequel nous comptions en octobre s'est bien laissé désirer, mais il s'est enfin pointé à la Toussaint et s'est prolongé jusqu'au beau milieu du mois. Pas aussi chaud que d'habitude mais qui va cracher sur des 12-15 degrés sous un soleil doux et filtré, mais omniprésent, quand normalement nous aurions dû geler?
Nous en avons profité pour quelques promenades et deux spectacles bien agréables. Je devais aller voir une de mes vieilles idoles, le bluesman anglais John Mayall, avec Piazza, mais la santé capricieuse de son Andrée lui a fait déclarer forfait. C'est donc Azur qui m'a accompagné par défaut, un peu à son corps défendant, mais à sa propre surprise elle a bien aimé le mix de vieux tubes classiques des années 60 et de blues "dirty" plus récents.
Mais c'est Geneviève Jodoin, la choriste de l'émission Belle et Bum, qui nous en a mis plein la vue lors de son premier récital en solo à l'occasion du lancement de son disque "G". La salle intimiste de l'Astral, face au trou laissé par le défunt Spectrum, était surtout occupée par des parents et des copains de l'artiste (nous partagions une table avec sa cousine). Cette fille a une voix remarquable, mélange de puissance et d'émotion raffinée, et les chansons qu'elle écrit lui vont comme un gant. Ce qui ne l'empêche pas de chanter d'autres auteurs (normal, comme ex-choriste d'une grappe d'auteurs-compositeurs), le plus imprévu Plume Latraverse, qui lui a écrit une très jolie mélodie, aux antipodes de ce qu'il chante lui-même par le ton, mais fidèle par l'esprit.
Dmanche dernier, visite à une exposition collective des élèves du cours de peinture du quartier Rosemont, à laquelle participait une copine martiniquaise, Juliette Quantin, que nous avions accueillie quant elle avait débarqué des Antilles il y a bien 40 ans. Quelques maladresses mais pas mal de jolies choses, d'une variété étonnante dans les circonstances, ce qui en dit beaucoup sur le respect accordé au tempérament de chacun par un prof remarquable, Richard Morin.
Et pour couronner le tout, retour à la maison juste à temps pour voir la Coupe Grey, championnat du football canadien, et cet invraisemblable (et probablement immérité) triomphe de nos Alouettes sur de vaillants Rough Riders de la Saskatchewan APRES la fin du match! Pour ceux qui n'ont pas vu -- par exemple pour cause de vagabondage en Italie ou aux Antilles! -- je résume les circonstances:
À une seconde de la fin du match, alors que les Montréalais tirent de l'arrière par deux points, leur botteur tente un placement de trois points, qu'il rate. La Saskatchewan au complet envahit le terrain pour célébrer la victoire… mais l'arbitre les ramène à l'ordre. Leur équipe avait trop de joueurs sur le terrain (13 au lieu de 12), et il faut reprendre le jeu, alors que le temps est bien épuisé au chronomètre officiel depuis plusieurs secondes. Et cette fois, le ballon passe entre les poteaux et Montréal l'emporte 28-27. On aura tout vu.
Ah! oui, j'oubliais. Des nouvelles du Bum chromé, qui a finalement retrouvé son petit bout de mer du cul-de-sac du Marin et son amarrage au ponton N°6 après un mois et demi hors de l'eau. C'est le temps qu'il aura fallu, à travers les mutiples averses qui empêchaient de travailler, les petits défauts découverts sur la coque et dans certaines pièces d'accastillage, et les atermoiements de toutes sortes, typiquement martiniquais, pour gratter, recouvrir de gel-coat puis revêtir d'une jolie couche de cuivre poli (en principe garantie contre les algues et les coquillages) nos deux coques.
Ouf. Le pire c'est qu'on ne verra sans doute pas le résultat avant quelques mois, puisque nous allons d'abord faire un tour à San Francisco et Sonoma pour le début de l'année (avec un détour à Noël par Washington), suivi une halte à Montpellier au temps des mimosas et enfin un retour aux Antilles vers la mi-mars. Sauf accident.

02 novembre 2007

Un village nomade et la Toussaint

Le village autour de nous se dépeuple. Il y a une semaine, au moins trois des voisins proches nous ont quittés, après une fête d'adieu assez réussie sur le ponton. Et hier, c'était au tour de Mamayamba (l'ancien cata de Yannick Noah qui était amarré juste devant nous) de partir se mettre au mouillage à quelques milles d'ici, du côté de l'Anse Caritan.
Je dis village? Plus nous partageons la vie de la marina, plus elle nous fait penser en effet à un petit village, mais d'une espèce bien particulière.
D'abord, la population est très fluctuante: tous les jours ou presque, des voisins s'en vont et d'autres viennent prendre leur place, que ce soit sur notre rue (ponton), soit dans le proche voisinage. Parfois, cela se fait au compte-gouttes, parfois par de véritables migrations, comme c'est le cas ces jours-ci.
De plus, dans un village traditionnel, lorsqu'une famille s'en va, du moins sa maison reste là. Dans une marina, chaque famille disparaît (ou arrive) avec sa "maison", qui peut être bien différente de celle qui la suit ou la précède. Et il arrive fréquemment que l'espace ainsi libéré n'est pas rempli immédiatement, mais demeure vacant plusieurs jours, voire des semaines.
Enfin, presque tout ce qui se passe chez quelqu'un a lieu au vu et au su de tous les voisins, depuis la douche matinale jusqu'à la lessive et aux petits travaux (devoirs des enfants, lavage de vaisselle, réparations...). Comme la surface habitable des bateaux est généralement exiguë, beaucoup d'activités qui, dans une maison, auraient lieu à l'intérieur déménagent sur le pont ou même sur le ponton voisin.
Tout cela crée un climat bien particulier d'intimité forcée, où la tolérance et l'esprit d'entr'aide doivent compenser pour l'espace restreint, souvent aléatoire, qui reste à la vie privée. À la fin du compte, on s'y fait assez bien... après quelques ajustements pas toujours évidents.
Finalement, au lendemain de notre retour de Trinité, le technicien de CanalSat est venu réaligner notre antenne télé sur le satellite, et nous pouvons de nouveau jouir d'une image stable... et d'un tas de chaînes dont nous ne regardons en fait que quelques-unes. Au moins, il y a les nouvelles internationales (LCI, EuroNews, TV5) qui nous manquaient.
Un peu plus tard, les anciens voisins de l'Escampette sont venus faire un tour, pour faire visiter leur bateau (à vendre) à des acheteurs potentiels. À notre grand plaisir, ils ont amené les enfants, à qui nous avons donné les cadeaux rapportés pour eux de la croisière dans la Baltique: une "matriochka", collection de poupes emboîtées, pour Lila, et "Magnus le Viking" pour Nino, un livre d'images norvégien fort bien fait racontant l'amitié entre le premier petit Viking installé à Terre-Neuve et un enfant autochtone. Tous deux sont venus passer une bonne heure à bord, à regarder la télé (il n'y en a pas chez eux au Diamant) et à jouer des jeux d'ordinateur.
Le lendemain matin, est arrivé un émissaire d'une Française de Guadeloupe qui veut louer le Bum pour la période de Noël. Il a examiné le cata sous toutes ses coutures. Son rapport a dû être favorable, car dès le lendemain sa patronne (elle dirige les activités d'une grosse société pharmaceutique dans la zone Caraïbes) nous a appelés pour confirmer la réservation, d'abord de vive voix, ensuite par écrit. Un peu plus tard s'est pointé un couple qui a commencé par parler de location, puis a fini par demander à Marie-José si nous leur vendrions le bateau. Pas question, du moins pour l'avenir prévisible.
En fin de semaine, Gérard est disparu pour quatre ou cinq jours, il devait aller à Saint-Vincent régler des affaires personnelles. Bien entendu, dès le lendemain de son départ, de petits problèmes techniques ont commencé à surgir. Il y a eu d'abord la drisse de grand-voile qui s'est mise à battre le tambour sur le grand-mat, faisant à l'intérieur du carré un bruit infernal. En souquant ici et larguant par là sur les diverses manoeuvres, j'ai réussi à la tendre pour qu'elle se calme. Moins évidente est la solution à une pompe automatique de cale qui a commencé à faire du vacarme juste sous notre cabine, difficulté que nous avons d'abord résolue en la soulevant hors de l'eau. Mais deux jours plus tard, comme l'eau montait dans le fond de la coque suite à des pluies diluviennes, nous l'avons replongée dans la flotte... où elle a résolument refusé de pomper. Un autre achat probable à ajouter à la lampe de mat qui nous est tombée sur la tête la semaine dernière.
Mardi, nous sommes allés passer la journée à Fort-de-France-en-ville, où nous avions à peine mis les pieds depuis plusieurs années, malgré plusieurs séjours en Martinique. Nous avons flâné autour du marché central, fait du lèche-vitrine dans les bazars des traditionnels marchands syriens et chinois du quartier, acheté des noix et des bonbons aux vendeuses sur le trottoir de la rue Antoine-Siger, pris un jus au Bar de l'Impératrice face à la Place de la Savane (en grands travaux, suite notamment aux ravages perpétrés par l'Ouragan Dean) et mangé dans un repaire de marins bretons le long de la Jetée, en face de la gare des taxis-pays. La ville a beaucoup évolué, sous l'impusion du nouveau maire Serge Letchimy, urbaniste et successeur d'Aimé Césaire. Mais par-ci, par-là, au détour d'une rue, nous découvrons tout-à-coup un paysage urbain typique du vieux Fort-de-France que nous avions connu dans les années 1960, avec ses petites bicoques en bois de couleurs vives et ses magasins étroits mais chaleureux (photo).
La journée a cependant été assombrie quand nous avons appris, à la Pharmacie de l'Impératrice, le décès l'an dernier de notre ancien copain (et joyeux compagnon de virées) Berly Glaudon. Nous avions pourtant eu de bonnes nouvelles de lui en janvier 2006, et nous nous étions alors promis d'aller lui rendre visite aux Trois-Îlets à notre prochain passage. Hé bien, c'est raté pour de bon.
Pour ne pas changer de sujet, aujourd'hui, jour de la Toussaint, est la "fête des morts" pour les Martiniquais, qui font alors la tournée des cimetières pour saluer leurs disparus et couvrir leurs tombes, des croix les plus modestes piquées sur un tas de sable (photo) jusqu'aux caveaux tuilés les plus grandiloquents, de fleurs et de lampions. Comme c'est la première fois depuis nombre d'années qu'Azur est ici à cette date, elle a décidé de sacrifier à la tradition.
Nous sommes donc partis ce matin avec Gérard (revenu hier soir) pour passer d'abord à Sainte-Anne, où nous avons retrouvé sans trop de difficulté le tombeau du papa de Marie-José, René Manuel. Le cimetière était assez achalandé, mais plutôt calme. Même chose une heure plus tard au Diamant, devant le caveau (fermé et cadenassé) de la grand-mère.
C'est finalement à Rivière-Pilote, où est enterrée la belle-mère Yaya Lagrandcourt, que j'ai compris le sens réel de l'expression "Fête des Morts". De chaque côté de l'entrée du cimetière s'étalaient, dans une atmosphère de kermesse villageoise, une demi-douzaine de boutiques vendant qui des fleurs naturelles ou artificielles, qui des lampions, qui même des eaux gazeuses, des noix ou des bonbons.
À l'intérieur, on avait dressé une sorte de pavillon ouvert où une équipe en T-shirts aux armes de la commune accueillait et dirigeait les visiteurs. Malgré une série d'averses diluviennes, ceux-ci circulaient entre les tombeaux (souvent de grande taille et abondamment décorés) en causant à haute voix et échangeant des salutations et des souvenirs -- qui donnaient parfois lieu à de bruyants éclats de rire -- avec des parents ou des connaissances croisés au hasard des allées. Le tout se terminant, aussi souvent qu'autrement, au bistrot en face qui faisait clairement des affaires d'or. Les morts, en Martinique, ne risquent vraiment pas de s'ennuyer!

07 février 2007

Guadeloupe, retour agité

(4/01/2007) Avant-hier, même opération avec Evelyne et une copine qu'elle amène de son village de Goyave. Mais avant, un épisode pas piqué des vers. Lorsque nous voulons sortir sur le cockpit pour un paisible petitdéj vers les 8h, impossible: un essaim furieux de guêpes (ou d'abeilles? on n'a pas sorti la loupe pour vérifier) nous barre le chemin. Elles sont au moins une soixantaine, et n'ont pas la moindre intention de se laisser intimider par nos "Ouste!" et nos chasse-mouche improvisés, auxquels elles répliquent par des piqués meurtriers. Ça fait penser aux "Oiseaux" de papa Hitchcock. Claro! Ce sont les traces de miel et de confiture d'hier, que nous n'avions pas bien nettoyées de la table de cockpit, qui les ont attirées. Il faut une véritable bataille rangée, avec comme arme principale le boyau d'arrosage à pleine puissance, pour leur faire lâcher prise.
Sur les entrefaites arrivent nos invitées. Cette fois, pas de mal de mer, donc virée à voile dans le Petit Cul-de-Sac et brunch prolongé et bien arrosé avant de rentrer à Bas-du-Fort.
C'est le 3 que les choses se gâtent. On appareille tout guillerets de la Guadeloupe vers la Martinique en fin de matinée. Déjà, au large des Saintes, ça brasse pas mal plus qu'à l'aller. Mais le vent est bon, on avance bien, et on se dit qu'une fois à l'abri de la Dominique, on aura un bon répit.
C'est vrai mais ça ne dure pas. À la tombée de la nuit, nous nous engageons dans le Canal de la Dominique, et aussitôt le Bum chromé se prend pour un tambour gros-ka: la houle courte et féroce tape de plein fouet sur les coques et le dessous du carré, causant des soubresauts et un vacarme difficiles à supporter. Suivent deux heures de véritable calvaire. Nous qui nous croyions aguerris après trois semaines d'Atlantique devons nous réfugier honteusement dans notre cabine, où la vague nous secoue comme de vieilles patates!
Enfin, vers les 21h30, on pénètre dans l'"abri" de la côte caraïbe martiniquaise. Illusion. Le vent est toujours aussi fort, la houle toujours aussi hachée. C'est seulement peu avant minuit,en entrant dans le noir au mouillage de saint-Pierre -- et encore! --, que les choses se calment un peu.
Nuit inconfortable: même si c'est plutôt paisible, nous demeurons sous le coup des chocs de la traversée, dont la mémoire nous réveille périodiquement. Il faut un bon petitdéj fourni par Gérard (qui s'est offert pour la corvée de marché à terre) pour nous remettre à peu près en bon état.
On rentre au Marin par petites étapes, tout au long d'une longue journée.

Un Noël «accidenté»

(26/12/2006) Devrait-on nous décorer pour sauvetage en mer? Drôle d'histoire.
Après avoir prévu de nous rendre au Diamant (30 km, soit 45 min. de petites routes) en taxi pour le réveillon, une autre idée nous vient: et si on y allait en bateau? Ce sera bien plus simple pour rentrer se coucher dans la nuit de Noël, non? Sitôt dit, sitôt fait, dans l'après-midi du 24 on met le cap sur l'anse de la Cherry, l'endroit abrité le plus proche du bourg -- 5 minutes à peine de taxi.
Mais à l'entrée de la baie, un voilier monocoque de location est en difficulté: son skipper, inexpérimenté, a raté la passe d'entrée et s'est échoué sur une caye juste au large de la pointe, où lui et sa femme se font drôlement secouer par la célèbre houle courte et vicieuse du Diamant. En même temps que nous, trois garçons sur des scooters de mer arrivent à la rescousse. Après plusieurs tentatives pour touer le "naufragé" hors de sa position inconfortable, c'est le pro Gérard qui trouve la solution: il faut faire pencher le voilier jusqu'à ce que sa quille se libère du récif.
On accroche donc sa drisse de grand-voile à notre poupe, et on force le mat à s'incliner à environ 45 degrés (la femme du skipper du dimanche pique une bonne crise de nerfs, couchée au fond du cockpit), pendant que les trois scooters, grâce à des câbles attachés à la proue du voilier, tirent à l'unisson. Après 15 secondes de suspense, victoire! La coque glisse loin de son piège et, soulagé, le marin amateur va jeter l'ancre au fond de la baie... et consoler sa femme, du moins on l'espère.
Nous, qui avons beaucoup moins de tirant d'eau, pouvons mouiller un peu plus près de la passe, pour être à courte portée du quai de l'hôtel Novotel, où le taxi de l'ami Boucou doit venir nous prendre.
Pas grand-chose à dire du réveillon, très réussi entre le bar abondant et la succulente cuisine d'Armande, qui officie elle-même tout en participant à la fête. Nous sommes une trentaine, y compris la Tante Marcelle et ses trois enfants, plus Gérard, Maryse et nos copains ex-québécois Lena et Jean-Yves, venus de la Pointe-du-bout. Avec en vedette le sénateur-maire Serge Larcher, frère de Charles, qui était venu faire acte de présence... et qui reste à s'amuser avec sa famille jusque passé minuit. Sénateur peut-être, mais Martiniquais d'abord.
Le retour à bord n'est pas si évident: quand nous rentrons au Novotel, tout est plongé dans l'obscurité, il faut retrouver le chemin du quai et l'annexe presque à tâtons. Et descendre dans le gonflable puis remonter à bord du Bum sans lumière (et sous une pluie intermittente), c'est pas évident.
On finit par y arriver, et le fait d'avoir notre lit immédiatement sous la mainau lieu de nous taper un long retour en voiture vers le Marin est une jolie compensation. Se balader avec sa maison sur son dos, c'est pas si bête après tout!
La journée de Noël se passe à flâner en mer: baignade à la Pointe Borgnesse suivie d'un lunch "sur le pouce" de foie gras, asperges, langouste mayonnaise -- l'horreur, quoi! Retour au Marin au coucher de soleil.

Déménagement au Marin

(22/12/2006) Ben voilà, nous sommes maintenant résidents permanents du Marin.
C'était ça, le truc qui nous permettait d'amarrer le bateau ici sans payer d'énormes taxes: il fallait transférer notre résidence principale à la Martinique, et inclure le Bum dans les effets que nous avions le droit de déménager en franchise! Nous avons donc obtenu une attestation de résidence de la Marina, que la police locale s'est refusée à signer, puis nous avons rédigé un engagement "sur l'honneur" à effectuer le transfert de résidence à notre retour à Montpellier (qui deviendra "résidence secondaire").
Après moult péripéties et deux-trois trajets aller-retour à Fort-de-France, le douanier compatissant a décidé d'approuver notre dossier. Ouf. Nous habitons donc désormais à l'adresse "Bum chromé, ponton 6, Port de plaisance 97290 Le Marin"...
Ça implique avoir un casier postal ici, ouvrir des comptes de banque, prendre une ligne téléphonique, s'inscrire à la mairie, etc.
Heureusement, à travers toute cette paperasse, il y a des consolations: une promenade en mer pour faire le tour du Rocher du Diamant, un délicieux poulet boucané au Marin Mouillage (chez Gaston, en face de la marina), une tout aussi bonne langouste grillée beurre à l'ail sur la plage de Sainte-Anne après un bain de mer prolongé, sans compter quelques petits punchs.
Mercredi, alors que nous nous préparons à luncher au Diamant au resto d'Armande, une bonne surprise: Gérard nous appelle du bateau pour nous dire qu'"il y a ici une dame appelée Maryse qui vous cherche". C'est évidemment notre "soeur de café" (Azur dixit) de Paris qui a débarqué pour les Fêtes en Martinique et qui vient nous rejoindre avec ses voisins, deux jeunes métros (Français de la Métropole) sympas. Invitation à participer au réveillon (les jeunes ne peuvent pas, ils repartent la veille), échange de réminiscences et de papotages divers.
Hier soir, Charles et Raphaëlle sont venus faire leurs adieux (au champagne, comme d'habitude) avant de partir pour passer les Fêtes dans la famille de Raphaëlle en Guadeloupe.

Débarquement au Marin

(17/12/2006) On s'était juré qu'en arrivant, on irait passer quelques jours dans le luxe à la Plantation Leyritz... mais on se trouvait si bien sur le bateau (force de l'habitude, sans doute) qu'on a décidé de demeurer à bord au moins pour le moment.
De toute façon, il y a pas mal de détails à régler, surtout après un aussi long périple: les formalités d'inscription à la marina, la location d'une place de ponton à long terme, l'examen du bateau et des équipements: voiles, gréement, radar (défectueux), etc. Les deux premiers jours, on assiste à un défilé d'experts... tous plus coûteux les uns que les autres. Bof.
De plus, nous avions compté sans le comité d'accueil. Dès le premier midi, la femme et les deux fils de Charles sont arrivés à bord en même temps que notre copain Raymond Marie (par qui nous avions connu le skipper) et le cousin Daniel, qui avait fait un bout avec nous de Belgique en Bretagne l'été dernier. Après la distribution des jambons "pata negra" amenés d'Espagne, ça tourne -- bien sûr -- en party au restaurant Ti-Toques, le meilleur du Marin – bien arrosé au champagne.
Puis c'est le tour de la mère et du frère (gigantesque) de Gérard, qui viennent visiter le bateau. Enfin, il faut communiquer avec la cousine Armande du Diamant pour régler les détails du réveillon de Noël que Marie-José a promis d'offrir à sa famille.
Le lendemain vendredi, nous nous réveillons avec le soleil, pour contempler un spectacle fascinant: une nuée de superbes aigrettes blanches quittent à tire-d'aile les bords de la mangrove où elles ont passé la nuit pour s'égailler dans toutes les directions. Féérique.
La suite est moins drôle. Il faut aller dédouaner le bateau à Fort-de-France, et là, on en apprend une bonne: pour garder le Bum chromé en permanence en Martinique, il faudrait payer un "octroi de mer" s'ajoutant à d'autres taxes, une bagatelle de plus de 50 000 €! Heureusement, un douanier compatissant nous indique qu'il existe une possibilité d'éviter cela: à creuser dans les plus brefs délais.
Au retour à la marina, nous rencontrons Pancho, patron de la boutique "Le Marin pêcheur", grand copain de notre vieux pirate d'ami franco-californien Jean-Marie Deschamps; échange de nouvelles et de promesses de se revoir.
Samedi et dimanche, rythme un peu plus relax: grand ménage à bord avec Cynthia, une jeune femme trouvée par Gérard, récupération de la valise d'effets qu'on avait laissée chez Charles (dont la femme Raphaëlle nous avait préparé un super dîner martiniquais pour l'occasion), flânage dans le bourg et Internet par WiFi au café Mango Bay de la marina.

08 janvier 2007

Séville et Cordoue


(29 juillet 2006) Après ce court entracte, ô combien poétique, reprenons le fil de notre récit:
Une capricieuse et exiguë SEAT de location nous a d'abord menés "près des remparts de Sévi-i-i-i-ille..." (air archi-connu) dans une chaleur digne de Carmen en personne: 42° à l'ombre -- et on ne parle même pas du soleil. Nous avons quand même arpenté l'immense cathédrale, salué le tombeau de Colomb, où il est fort douteux que Christophe se soit jamais trouvé en personne, et admiré le retable d'or de la chapelle royale. En soirée, les ardeurs du jour s'étant quelque peu calmées, agréable tour de ville en calèche avec, ô miracle, un cocher parlant français, discret et peu loquace. Au lunch, je n'avais pu résister à l'envie de m'offrir (littéralement à prix d'or, mais ça en valait le coup) des angulas (alevins d'anguilles) du Guadalquivir sautées à l'ail et dégustées, tradition oblige, dans une terrine de grès avec une fourchette de bois.
Le lendemain, nos co-équipiers Gérard et Marc nous ayant quittés pour retourner s'occuper du bateau, nous avons mis le cap, avec Charles au volant, vers Cordoue; c'est là que nous avons découvert que le soleil de Séville n'était qu'un modeste préambule. Sans le moindre effort, l'ombre de Cordoue faisait grimper le thermomètre à 46°! Heureusement, l'hôtel Alfaros était bien climatisé, agréablement décoré et doté d'un bar accueillant. Et ce n'est que le jour suivant que nous avons vécu l'émerveillement de la mosquée-cathédrale, dont je rêvais depuis mes études d'architecture il y a plus de 40 ans.
Ne vous attendez pas à des descriptions ni à des images (celle qui est là a été piquée sur le Web): nous n'avons ni filmé ni photographié, nous contentant d'admirer et surtout de nous imprégner de l'esprit d'un lieu absolument unique. "Vaut le voyage", comme dit M. Michelin.
Enfin, retour à Huelva par le chemin des écoliers, celui qui traverse l'Andalousie profonde par de petites routes sinueuses derrière des tracteurs poussifs et des camions brinquebalants. Le bonheur total. A Puente Genil, nous avons voulu déjeûner à la Casa Pedro (comment résister à ce nom, évocateur de notre joyeuse jeunesse montréalaise?), mais elle était fermée à l'heure du lunch -- évidemment. Il a fallu nous contenter de son voisin El Poncho, où un patron sympa nous a servi des plats inédits concoctés par madame, notamment une savoureuse et imprévue empilade sur toasts de poivrons sautés, escalope de veau grillée et jambon fumé!
Charles nous a quittés le lendemain matin pour rentrer en Martinique. Par ailleurs, les petits travaux sur le Bum étant terminés (et le trouble de moteur bien moins menaçant qu'il ne paraissait au départ), nous repartons en mer demain vers Barbate (ex-de Franco) où, il y a quelque 25 ans, nous avions passé un merveilleux mois de vacances. Espérons que ce vieux village de pêche n'a pas trop changé...

De Lisbonne à Pepe de la Luz

(26 juillet 2006) Et la saga du Bum chromé se poursuit.
A la fin du dernier épisode, nos intrépides héros se retrouvaient en rade de Cascais, près de Lisbonne, où Marie et Jean décidaient de quitter le bord, cédant aux charmes cachés du Portugal.
Le Bum chromé devait ensuite reprendre la mer pour Portimao, Algarve, dont j'avais gardé un souvenir impérissable lors de ma première et unique visite, en 1984, en compagnie de mon cousin Claude Aubin et du grand syndicaliste et écrivain Pierre Vadeboncoeur.
Mais le sort et les vents -- ou plutôt leur absence -- en ont décidé autrement: notre valeureux cata a dû poursuivre sa route en pout-poutant tant bien que mal jusqu'à Huelva (Andalousie, tout près de Palos d'où était parti Christophe Colomb), dans le voisinage de laquelle se trouve une base du constructeur de notre nef, Lagoon. Comme les mécaniciens et autres spécialistes nous ont annoncé qu'ils en avaient pour au moins quatre ou cinq jours à lui fouiller les entrailles, il a été décidé d'explorer les régions environnantes.
------------------
Dans l'intervalle, en l'honneur du plus vaillant de nos travailleurs de la marina de Mazagon, près de Huelva, nous avons écrit:

La grande complainte de Pepe de la Luz
(à chanter sur un air de flamenco)

Qui c'est qui traîne sur le tas
On croit qu'il trime comme douze
Mais y'a jamais de résultat?
Pepe de la Luz, Pepe de la Luz
C'est notre ami de Mazagon
L'Andalou dont le nom résonne
Pepe de la Luz

Qui promet de venir à temps
À midi à l'heure andalouse:
Demain soir encore on l'attend!
Pepe de la Luz, Pepe de la Luz
C'est notre ami de Mazagon
L'Andalou dont le nom résonne
Pepe de la Luz

Qui grimpe au mât comme un héros,
Mais redescend sitôt qu'ça bouge
En disant: "Tout va bien là-haut!"
Pepe de la Luz, Pepe de la Luz
C'est notre ami de Mazagon
L'Andalou dont le nom résonne
Pepe de la Luz

Qui zyeute les filles sur la plage
Mais faut pas penser qu'il les "cruise":
Il a peur de se mettre en nage!
Pepe de la Luz, Pepe de la Luz
C'est notre ami de Mazagon
L'Andalou dont le nom résonne
Pepe de la Luz

Qui a fait tous les océans
Comme Monsieur de la Pérouse?
Chut! Il repose maintenant...
Pepe de la Luz, Pepe de la Luz
C'est notre ami de Mazagon
L'Andalou dont le nom résonne
Pepe de la Luz

Qui donc, quand il trépassera
Bien enterré sous sa pelouse,
Personne ne s'en apercevra?
Pepe de la Luz, Pepe de la Luz
C'est notre ami de Mazagon
L'Andalou dont le nom résonne
Pepe de la Luz
Pepe de la Luz
Pepe de la Luz

Lisbonne et Cascais


(20 juillet 2006) Comme on nous a avertis que la saison des tempêtes commence maintenant tôt dans la zone des alizés (grand merci à George W. et au réchauffement de la planète), plus question de traverser l'Atlantique cet été. Il va falloir nous résoudre à traîner dans des coins aussi désagréables que Séville, Cadix, Valence, Minorque ou Barcelone -- on va quand même essayer d'éviter Drummondville et Saint-Ouen, y'a une limite à tout! Avec possible remisage du "Bum chromé" soit en Andalousie, soit du côté de Sète ou la Grande Motte (because proximité de notre petit home de Montpellier) jusqu'en novembre. La désolation totale, quoi.
Et comme si ça ne suffisait pas, nous perdons nos passagers. Après Daniel à Brest, Marie et Jean, coincés entre la nécessité de rentrer un jour à Montréal (fin de vacances) et l'emprise des charmes du Portugal, nous quittent à Cascais mais continuent à vagabonder dans le pays pendant 5-6 jours. Et le dernier survivant, Charles Larcher, rentrera en Martinique depuis Huelva la semaine prochaine.
Hier soir, on a dignement (et quelque peu bruyamment) fêté la réussite au bacc français de la fille de notre matelot Marco. Au lieu de gueuler, notre Anglais de voisin (capitaine d'un "Grand Banks" trimoteur de 1973 requinqué) est venu trinquer, et les Robinsons Suisses d'en face (habitants d'un voilier monocoque de 41 pieds gréé spécialement pour le tour du monde) se sont joints à nous, contribuant une bouteille... de rhum martiniquais: Rafi, Cathi (tous deux médecins du Valais), leur fils de 17 ans et leur fille de 15 ans. Ce qui avait débuté au champagne et au "cava" catalan s'est terminé au planteur antillais et au conhac portugais. Heureusement, le mal de tête de ce matin s'est dissipé avant que je me remette à écrire.
J'ai aussi fait la conaissance (trop rapide, hélas) d'un duo de pick-pockets lisboètes qui, dans un tramway brinqueballant et plutôt surchargé d'Alfama, m'ont soulagé d'un portefeuille bien trop lourd. Ils me l'ont rendu, par l'intermédiaire d'une boîte à lettres et de l'escouade "tourisme" de la police locale, allégé d'une centaine d'euros et de trois cartes de crédit (dont ils n'ont pas réussi à profiter), mais toujours rempli des clés du bateau, de mes papiers d'identité et de mon carnet d'adresses. Comme quoi les voleurs portugais sont habiles, peu astucieux et civilisés à la fois. Je dois donc attendre ici des cartes de remplacement pour que nous puissions reprendre la mer, mais ça aurait pu être bien pire.
Et puis après, comme disait je ne sais plus qui de célèbre, tant qu'on a la santé...

Espagne et Portugal

(Mi-juillet 2006) Quelques épreuves et tribulations (ainsi que diverses réjouissances) nous ont affectés peu après le départ de Brest. Surtout, un problème de moteur intempestif nous empêche de piquer en pleine mer pour les Canaries; nous devons nous résoudre (ô combien péniblement) à flâner le long des côtes espagnoles et portugaises jusqu'à Huelva (Andalousie atlantique), où nous attendent les réparateurs de Lagoon et de Volvo.
Imaginez qu'après avoir folâtré avec quelques tribus de dauphins au large des Asturies, nous avons été forcés de faire escale cinq jours au fond de la ria de Vigo (découverte d'un fabuleux boui-boui familial qui sert la meilleure pieuvre et les meilleurs calamars "in the world" arrosés d'un petit blanc-pays pour moins de 10 euros par personne, tout compris -- nous y sommes retournés deux fois) avec détour vers Compostelle où nous récupérons le cousin Charles qui remplacera Daniel. Suivent deux jours à Porto (renouvellement de la cave à vins et bouffe de bacalao et autres jambons serrano) et, pire encore, cinq ou six jours à Cascais (banlieue de Lisbonne, sardines grillées, agneau rôti, bairrada 1983 et vinho verde 2005). Visite, qui correspond à mes souvenirs d'il y a vingt ans, du superbe monastère des hieronimos près de la Tour de Bélem. Excursion à Sintra, dont le Palacio de Pena remplit bien ses promesses d'être l'édifice le plus baroque et un des plus somptueux au monde -- Disney peut aller se rhabiller. Cela compense pour un pénible souper-spectacle de fado dans le Bairro Alto, où tout ce qu'il y avait d'authentique était l'âge des musiciens!
En mer, depuis la traversée du Golfe de Gascogne dans un décevant calme plat ("pétole", disent nos deux marins), nous avons eu de bons vents, de l'ordre des 15-25 noeuds; donc, beaucoup de voile, à des vitesses avoisinant les 8-10 noeuds, et même des pointes à 19 lors de rafales intempestives au large de Nazaré.

Tonnerre de Brest


(Début juillet 2006) Du côté de Cherbourg ("avait raison", ajoute la chanson), la mer se calme et nous nous faufilons sans dégâts dans le dédale d'îles, de récifs et de courants d'Ouessant pour entrer à Brest en pleine nuit -- merci Raymarine et le GPS, dit le skipper. C'est notre première escale dans une marina, expérience plutôt agréable, d'autant plus que les documents de Lagoon et la sympathie de l'agent des Affaires maritimes sont au rendez-vous pour nous mettre en règle. Ouf!
Ma soeur Marie et son compagnon Jean nous rejoignent, Daniel décide qu'il en a assez vu de ce côté-ci de l'Atlantique, et qu'il s'ennuie de son versant caraïbe. Il reprendra l'avion demain.
Le premier repas, dans un vieux bateau transformé en piège à touristes à côté de la marina, n'est pas un succès, mais Marie a découvert beaucoup mieux (la Maison de l'Océan, ça s'appelle) du côté du port, et nous y dégustons le lendemain un plantureux plateau de fruits de mer, avant de reprendre la route vers l'Espagne.