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03 juillet 2019

Ballet pêcheur aérien

Lever du jour lundi dans le mouillage calme de la Petite Anse d'Arlets. Je me joins au capitaine Ignace sur le skybrige et nous nous délectons du spectacle d'une dizaine de pélicans aux silhouettes préhistoriques qui plongent avec une symétrie soigneusement calculée dans un banc de poissons qui longe le rivage près duquel il est sans doute maintenu par un barrage involontaire de voiliers à l'ancre sous la falaise. Quelques minutes plus tard accourent se joindre au festin des arabesques de gracieuses hirondelles de mer, puis un tourbillon de mouettes blanches à tête noire aux performances acrobatiques.
Les petits poissons parviennent à se faufiler entre les voiliers et le ballet aérien les suit de près: pendant quelques minutes, les pélicans, dont un patriarche à tête blanche, nagent impudemment à quelques mètres de notre proue, piquant brusquement leurs immenses becs dans l'eau frissonnante, pour en ressortir un éclat d'argent frétillant au bout.
La dernière semaine a été marquée par un fabuleux regain de vigueur d'Azur, qui rechigne de moins en moins à l'idée de sortir manger dans le bourg ou sur la marina. D’abord un midi avec le cousin Charles Larcher au chic Zanzibar (authentiques et savoureux crabes de terre farcis, ragoût de lambis, carré d'agneau), puis tout seuls chez les amis de Marin Mouillage trois jours plus tard, où le mari de la patronne Gaston Talba et la caissière-gérante Lucille nous font la fête autour d'une toujours géniale fricassée de chatrou (pieuvre pimentée avec riz et pois rouges). Et même un soir de spectacle devant les grillades sur pierre chaude de l'Annexe.
Si bien que lorsque je risque la suggestion d'une sortie en mer de quelques jours vers le Diamant et Saint-Pierre, la résistance que je craignais fait place à une acceptation enthousiaste. Donc, samedi, le lendemain du jour heureux où j'ai enfin récupéré le téléphone cellulaire oublié trois semaines plus tôt à Montréal, Twiggy et le skipper Ignace (originaire du Diamant) arrivent à bord vers les huit heures; pendant que le jeune Raymond remplace une manette défectueuse du moteur tribord, ils préparent le bateau au départ: plein d'eau, petites provisions, arrimage et verrouillage de tout ce qui peut tomber ou se briser -- entre autres l'écran de télévision --, équipement de navigation, moteur de l'annexe...
Peu avant dix heures, après un solide petit déjeûner (le meilleur remède préventif contre le mal de mer), nous démarrons du ponton et nous faufilons dans le dédale de bouées et de bancs de sable du Cul-de-Sac du Marin, pour virer à tribord à la Pointe Borgnesse vers le Rocher du Diamant à peine visible à l'ouest à travers une «brume de sable» opaque.
Un splendide vent arrière (30 noeuds avec des poussées à 35) nous propulse en direction du Morne Larcher et de la Côte Caraïbe, entourés de nuées de petits poissons volants dont les ailes irisées nous renvoient des éclats de soleil. Il n’est pas encore midi que nous effectuons un crochet vers le quai battu de hautes vagues du Diamant pour donner un coup de fil à Charles Larcher, qui viendra nous attendre au ponton face à l’église de la Petite Anse d’Arlets. La belle brise se maintient même sous le vent des mornes, de sorte que dès 12h45, laissant le capitaine Ignace en charge du Bum Chromé, nous embarquons Azur et son fauteuil roulant dans la spacieuse Ford de Charles, en direction de Fonds Placide, le domaine privé où pratiquement tous les membres de la famille Larcher ont niché leurs confortables villas.
Raphaëlle nous attend avec un contagieux sourire sur sa grande véranda surplombant une vue magique de la Baie du Diamant. Elle a déjà mis la table dehors: rhum blanc et vieux, citrons verts, sucre et miel pour le ti’punch, flanqués de plateaux de boudin créole pimenté mais fondant (le meilleur de toutes les Antilles), d’acras de morue et de petits pâtés. En plat principal, un poisson frais du jour légèrement pané accompagne d’un gratin de fruit à pain et arrosé au choix d’un rosé de Provence ou d’un blanc de la Loire. Ce n'est pas pour rien que la cuisine de notre cousine est renommée!
La conversation se renoue, malgré la longue séparation, comme si nous nous étions vus la veille: échange de souvenirs partagés, d’évocations de nos voyages respectifs, commentaires plutôt mordants sur les péripéties récentes de la politique française ou américaine, nouvelles d’amis communs. Au dessert, nous nous joignons sur sa terrasse voisine à leur fils Raphaël, également un de nos vieux complices lors de séjours précédents et d’escales en Guadeloupe où il a vécu quelques années.
L’après-midi est bien entamée lorsque nous en finissons avec le digestif; Azur se sent trop fatiguée pour entreprendre son habituel pèlerinage sur le caveau familial dans le cimetière voisin de la Dizac ou pour risquer un autre coup de rhum (ou deux, ou trois) chez le trop hospitalier copain Pancho, maintenant retraité de son commerce du Marin-Pêcheur. Raphaëlle nous ramène donc aux Anses d’Arlets, où après une bonne baignade sur la plage animée du samedi au crépuscule, nous partons mouiller pour la nuit sous la falaise protectrice au sud du bourg.
Dimanche matin, vigoureuse navigation vers le nord, profitant de la même brise qui nous vient maintenant au grand largue tribord; avec le seul génois et une aide occasionnelle des moteurs Volvo, nous franchissons en à peine une heure la vaste embouchure de la Baie de Fort-de-France et nous retrouvons au large de Schoelcher. Il est tout juste onze heures quand nous accostons au quai de Saint-Pierre, où nous attend une petite déconvenue.
Si le bon restaurant du Moulin à Cannes est ouvert dans la Plantation Depaz derrière la ville, la boutique attenante où je comptais renouveler mes stocks de rhum hors d’âge (Depaz vient de mettre en vente une extraordinaire cuvée millésimée 2002), est fermée en ce dimanche de la saison morte. Tant pis. Plutôt que de gravir la côte tortueuse vers la distillerie, nous nous contenterons d’un lunch à bord avec les provisions et petits plats chauds que Twiggy a dénichés au marché près de la plage.
En soirée, nous décidons aller essayer un des nouveaux restaurants bien cotés du Carbet voisin; hélas, après un accostage acrobatique au ponton communal, nous découvrons que la plupart sont fermés. Il faut nous rabattre sur ce qui est plutôt un cabaret offrant une soirée de jazz dynamique mais un peu trop bruyant pour nos appétits - d’autant plus que, le spectacle ayant attiré une foule imprévue, les choix du menu sont réduits à leur plus simple expression: il ne reste pas même d’acras, seulement trois ou quatre plats (plutôt bons), et comble de misère, pas une bière Lorraine à l’horizon.
En nous éloignant du quai après souper, nous constatons que le bruit du concert se propage largement vers le large; ne sachant à quelle heure il va se terminer, nous décidons qu’au lieu de mouiller non loin de ce vacarme, il est probablement plus prudent de redescendre dormir vers les Trois-Îlets ou les Anses d’Arlets. Ce n’est pas un grand sacrifice, car comme nous, Ignace aime bien la navigation de nuit; nous nous installons tous quatre sur le skybridge pour regarder défiler sur notre gauche les lumières des divers bourgs et villages de la Côte Caraïbe, jusqu’à retrouver, vers une heure du matin, notre paisible mouillage de la veille. Seule rencontre imprévue, une belle tortue de mer, sans doute attirée par nos feux de route.
Lundi matin, nous reprenons le cap du retour assez tôt, avec l’idée d’arriver au Marin à temps pour le lunch. Mais une fois devant la grande plage de Sainte-Anne qui jouxte le Club Med des Boucaniers, changement de projet: retenus par le vent doux, le beau soleil et l’eau teintée de turquoise par le fond de sable blanc, on va mettre l’ancre face au village, et Twiggy ira à terre nous chercher de bons repas chez Paille Coco, resto voisin du quai de la Dunette. Mélange d’acras, de beignes de crevettes et de balarous frits, suivis de fort bon poisson grillé et d’une grillade de lambis un peu caoutchouteuse à mon goût. Ce n’est donc qu’en fin d’après-midi que nous retrouvons enfin notre place au ponton H de la Marina du Marin après trois jours d’une expédition un peu inégale, mais quand même satisfaisante.

17 juin 2019

La vie à bord du Bum chromé...

Une seconde semaine à bord beaucoup plus dynamique. Dimanche soir, un des restos du front de mer offrait un spectacle «live» d’un couple chanteuse-guitariste mélangeant vieux favoris (Piaf, Nicoletta, Dassin) et blues plus récent (Tom Watts), nous avons grimpé sur le skybridge pour y assister à distance.
Lundi, nous avions planifié divers magasinages... oubliant qu'en territoire français «laïque», le lundi de la Pentecôte est férocement férié. Donc, repos forcé.
Mardi, branle-bas de combat à bord, deux techniciens ont débarqué dans la matinée pour rafistoler le système électrique un peu défaillant. Midi venu, Twiggy et moi avons réussi à convaincre Azur de l'attrait gastronomique des «pierrades» de l'Annexe voisine; nous avons sorti le fauteuil roulant (loué à la pharmacie du coin) et sommes allés déguster des aiguillettes de canard et de la cuisse d’agneau grillées sur des pierres chaudes, une (bonne) idée sans doute inspirée de la cuisine coréenne. Ensuite, Azur, qui n’avait quasiment pas voulu bouger du bateau pendant huit jours, a décidé qu’elle en avait assez «d’être enfermée à bord» et le taxi Rodolphe est venu nous prendre sur la marina pour une balade le long de la Côte Atlantique.
Une fois rendus au Vauclin, nous avons pensé qu’il n’y avait pas si loin jusqu’au lotissement près du bourg du François où habite le cousin Daniel. Nous sommes donc allés le surprendre dans sa jolie maison pratiquement rétablie des affres de l’inondation qui, au début de l’année dernière, avait dévasté le jardin fruitier et potager, défoncé le solarium vitré et projeté la voiture vers les rochers du bord de mer.
La cousine Edmée, convalescente d’un AVC récent, dormait, mais Daniel était tout heureux de nous accueillir, il a sitôt sorti le rhum (un bon LaMauny vieux) qu’il garde strictement pour «la visite», ni lui ni sa femme ne consommant d’alcool. Sortant de chez lui, nous nous sommes arrêtés au plus proche grand magasin Carrefour pour effectuer les courses prévues la veille avant de rentrer au Marin dans une heure de pointe somme toute civilisée.
Mercredi, Raymond Marie devait m’emmener avec Twiggy au Nouveau Centre commercial de Ducos où se trouve la seule boutique martiniquaise vendant des produits Apple; au moment de partir, Azur se pointe: «Je vais avec vous»… mais la deux-portes sportive de Raymond est incapable d’accommoder quatre adultes plus un fauteuil roulant. C’est donc encore une fois Rodolphe qui vient nous chercher, disant que «de toute façon, on trouvera bien à manger à Ducos, au Centre commercial». Penses-tu! Y’a que des salades, pizzas et autres hamburgers dignes d’un shopping center USA!
Heureusement nous dénichons in extremis – il est bientôt 15h – un charmant et délicieux poly-asiatique (chinois, thaï, viet et nippon), le Nagoya, dont exceptionnellement toutes les cuisines sont bonnes: nos choix combinent avec bonheur nems, crevettes tempura, pieuvre au sel de mer et boeuf en ragoût d’aubergines.
La météo de la semaine s’annonçant capricieuse, nous reportons à plus tard la sortie en mer envisagée et nous contentons de flâner à bord et sur les pontons voisins jusqu’au week-end. Heureusement, j’ai trouvé à Ducos un chargeur pour mon Apple Watch et un «hub» USB3 pour le MacBook Air dont le manque de connectique me fait rager. De plus, Mme Labelle du LUX Gouverneur me confirme qu’elle m’a expédié (à prix d’or plus) mes iPhones (canadien et français) oubliés sur ma table de travail montréalaise au départ dimanche dernier. En attendant, notre seul moyen de communication est le vieux portable rachitique et pratiquement illisible que nous avons retrouvé au fond de la valise d’Azur, mais sur lequel le répertoire téléphonique est vierge! Ah! La technologie…
Samedi soir, re-spectacle (mélange souk-rock’n roll cette fois) contemplé du haut du skybridge, d’où il nous faut dégringoler en catastrophe quand survient une de ces courtes mais brutales averses typiques de la saison. Nuit bercée par quelques coups de vent et tambourinages de pluie sur le pont de la coque tribord au-dessus de nos têtes.
Hier dimanche, dans l’éclaircie qui survient en fin d’après-midi, nous repartons sur les pontons pour un apéritif suivi de tapas au «Numéro 20», le bar chic et confortable que le copain Bernard du Ti-Toques a installé à l’étage de la nouvelle marina, face à la Capitainerie. Très bon planteur, Campari correct (on finit par «se tanner» du rhum si bon soit-il, hein!) et une superbe assiette de dégustation fort variée: foie gras sur toast, accras de morue, nems, cassolette de fruits de mer, chorizo, tartiflette, samosas, etc. dont nous ne viendrons même pas bout.
Retour à bord paisible dans le début d’une nuit tropicale baignée de clarté lunaire…

08 juin 2019

Les Bums chromés sont repartis!

Après de longues hésitations et quelques péripéties médicales, nous nous sommes rembarqués dimanche matin pour un de nos habituels périples triangulaires d'au moins deux mois: Montréal-Le Marin-Montpellier-Montréal.
Aux (toutes) petits heures pluvieuses et frisquettes, un sympathique taxi est venu nous prendre au LUX Gouverneur pour nous déposer à l'aéroport de Dorval à peine le jour levé. Assistance impeccable à l'embarquement: deux préposés nous attendaient avec un fauteuil roulant pour Azur et un coup de main pour les bagages; passage prioritaire à l'enregistrement, puis à la sécurité, et moins d'une heure d'attente pour prendre un confortable vol d'Air Canada jusqu'au Lamentin, où nous avons tout de suite été pris en charge par notre chauffeur préféré, le Marinois Rodolphe Bongo, secondé par l'incontournable Twiggy.
Grand soleil sur le ponton H (après trois jours de pluie, dit-on) où nous attend le vieil ami et homme de confiance Raymond Marie, et un Bum chromé en bon état où Henrietta avait impeccablement rangé nos affaires -- vêtements, toilette, cuisine... Même la télé fonctionne (onze chaînes numériques seulement, mais pour la vie à bord, c'est bien suffisant). Les deux frigos sont assez bien garnis (oups! il manque le citron vert pour le traditionnel ti-punch d'arrivée, mais bof!). Fin de journée au ralenti, souper léger au son de la musique syncopée provenant d'un des restaurants sur la rive voisine. La nuit est chaude, malgré un coup de clim' pour rafraîchir la cabine, et il faut nous réhabituer au double matelas de mousse bien différent du lit d'eau montréalais.
Lundi, Azur se prélasse presque toute la journée au lit sauf pour un apéro, une bouchée de poisson grillé et une douche rapide; elle subit le contre-coup de la fatigue du voyage d'hier. Le skipper Ignace, du Diamant, passe en coup de vent pour enfiler trois rhums vite-fait et nous donner ses disponibilités si nous voulons partir en mer (pas avant une dizaine de jours, sans doute).
Mardi débarque Henrietta avec un complément de vêtements, des produits d'entretien, des nouvelles de nos amis... et quelques conseils qu'Azur avale d'abord de travers avant d'en admettre le bon sens. Au menu, accras, thazard frais et gambas flambées au rhum vieux, avec un rosé corse en cubilitre (vinier) fort agréable. Le nouveau technicien à l'entretien, Raymond, vient résoudre deux ou trois petits problèmes: écoulement défectueux de la douche, ampoule brûlée dans notre cabine, un loquet cassé d'une des écoutilles au plafond du carré.
Mercredi, Twiggy prend le relais, alors que Raymond et le cousin Daniel viennent faire le point sur l'état du bateau et des comptes de banque. En soirée, belle surprise: la copine de longue date Véronique Deschamps (née Balaire), veuve de notre vieux pirate d'ami Jean-Marie, se pointe au coucher du soleil, resplendissante de santé et d'énergie malgré ses 70 ans passés. Elle est revenue de Californie vivre (définitivement?) en Martinique, surtout pour se rapprocher de sa fille Alexandra, qui enseigne ici et a épousé un Martiniquais. Alex a fait une difficile fausse-couche et est de nouveau enceinte, sa maman joue les mère-poule et on la comprend.
C'est enfin jeudi et vendredi qu'Azur renoue vraiment avec le rythme de vie antillais: se coucher tôt et se mettre debout peu après le lever du soleil, pour profiter au maximum de l'air (relativement) frais du matin, puis faire la sieste dans le coup de chaleur de l'après-midi. Le comptoir de la cuisine déborde de fruits frais apportés par tous les copains: bananes naines, mangues bien mûres, un joli melon, des maracudjas odorants...
Nous nous délectons des superbes crêpes au saumon fumé du comptoir de l'Annexe, accompagnées par une copieuse salade niçoise et re-rosé corse, le tout couronné de crèmes glacées rhum-raisin. Et dire que ça va être comme ça pendant un mois (soupir...)!

03 septembre 2018

Fin d'épisode

Et voilà déjà que l'épisode Martinique est terminé. Mercredi nous sommes passés à la banque nous assurer que tout était en ordre financièrement pour les prochains mois, puis à l'agence de voyage voisine pour confirmer nos réservations sur Air Caraïbes vers Orly et acheter nos billets de TGV de Paris à Montpellier. Jeudi, visites d'adieu de Philippe Ursulet et Charles Larcher et dernier repas créole «gastronomisé» au Zanzibar.
Vendredi matin, Twiggy et Henrietta sont venus ranger nos affaires et nous donner un coup de main pour préparer les bagages, encore une fois réduits au minimum. À midi, taxi de Rodolphe jusqu'au Lamentin, embrouillamini pour la remise du fauteul roulant et l'assistance-embarquement, suivis d'une longue attente assez orageuse au Salon Madras pour un départ retardé d'une heure. Pour une fois, cuisine décevante à bord malgré les efforts d'un personnel chaleureux. Samedi matin à Orly, autre taxi (un tunisien ultra-loquace) pour la Gare de Lyon, où nous sommes arrivés juste à temps pour prendre le TGV vers Montpellier. En milieu d'après-midi, nous retrouvons enfin l'appartement voisin de la Mairie qu'Ingrid, notre Chilienne de prédilection, nous a douillettement aménagé comme si nous l'avions quitté hier plutôt qu'en juillet de l'an dernier. Grand repos complet...
La semaine dernière, nous avions finalement pris la mer pour une ballade de quatre jours, assez mouvementée. Le nouveau skipper, Ignace, est un Diamantinois d'âge mur, joyeusement porté sur le rhum, qu'il enfile blanc et sec, en-dehors des heures de travail, heureusement. Mardi matin peu avant neuf heures, nous avons largué les amarres pour sortir du Cul-de-sac du Marin et mettre les voiles à l'ouest, poussés vers Sainte-Luce et le Diamant. Beau temps et brise légère, entrecoupés d'averses brusques mais courtes.
À la demande de Marie-José, nous avons longé la plage du Diamant et passé entre le Rocher et la pointe du Morne Larcher. Comme le clocher sonnait midi, nous avons accosté au quai des Anses d'Arlet. Baignade rapide au milieu d'un mélange détendu de touristes et de locaux, puis bon lunch les pieds dans le sable d'une paillotte familiale de bord de plage. Comme Azur ne se sentait pas en forme pour la courte ballade à son village natal, farniente à bord, petit souper et nuit bercée par la houle lente du mouillage bien protégé.
Peu après le lever du soleil, nous avons levé l'ancre par une brise assez surprenante de constance et d'intensité tout le long de la Côte Caraïbe jusqu'à l'anse de Saint-Pierre, où nous avons débarqué juste à temps pour que Twiggy puisse se précipiter au marché faire des provisions de produits frais, de boulangerie et d'amuse-gueule pour le ti'punch du midi.
Une fois ce cérémonial expédié dans les règles, nous avons gravi en taxi les contreforts de la Montagne Pelée jusqu'au grandiose portail bordé de puissants palmiers royaux de la distillerie Depaz, toute de bâtisses d'une élégance ancienne nichées dans des champs de canne vallonneux d'un vert rutilant. Après un bon repas dans un Moulin à Cannes transformé en temple de la gastronomie antillaise, j'ai refait mes habituelles provisions de rhum vieux (millésimes 2002 et XO) et paille, que nous avons ramenées à bord.
La sieste d'après-midi nous a ménagé une fâcheuse surprise: j'ai été tiré de ma somnolence par un piaillement de voix discordantes -- une bonne douzaine d'invités aussi imprévus qu'indésirés, mélange de pierrotins, diamantinois et métropolitains, avaient envahi le cockpit et Azur, avec son incorrigible bonhommie, avait cru bon de leur offrir un verre. Brusquement réveillé, j'ai piqué un crise que Twiggy, diplomate dans l'âme, a déguisée en urgence: «Désolé, mesdames et messieurs, mais le patron vient de se rappeler que le bateau doit appareiller dans quelques minutes pour rentrer dans la Baie de Fort-de-France avant la nuit.» Dix minutes plus tard, nous nous détachions du ponton et, après une courte et vive discussion, décidions de rentrer dare-dare au Marin, quitte à naviguer de nuit.
Paradoxalement, le voyage de retour dans le crépuscule et une obscurité constellée a été un enchantement. Il était près de minuit quand nous avons choisi de ne pas tenter une délicate rentrée, à l'aveugle ou presque, dans la marina, mais de jeter l'ancre pour la nuit sous la falaise du cimetière de Sainte-Anne, où est enterré le père de ma compagne.
Au lever du jour, conciliabule: pourquoi retourner au bercail, alors que la capitainerie ne nous attendait pas avant au moins deux jours? Nous sommes donc repartis vers le sud et l'ouest, doublant la pointe des Salines, l'Ilêt Cabrit et la Table du Diable; après avoir hésité un moment devant la tentation d'une plongée dans le miroitement turquoise des eaux éternellement calmes de la Baie des Anglais, nous avons remonté la Côte Atlantique, longeant le Vauclin protégé par sa ceinture de récifs de corail, pour pénétrer dans le chapelet de petits îles semi-désertes qui enserrent les Fonds Blancs du François et la mythique Baignoire de Joséphine.
Là, nous avons mis l'ancre assez loin du bourg, avec l'intention de rendre visite au cousin Daniel Philémont-Montout. Mais ce dernier étant indisposé, nous avons plutôt expédié Twiggy au restaurant de Leroy Mongins, sur l'Islet Thierry, d'où il nous a rapporté un plantureux déjeûner, pris dans le cockpit après la traditionnelle baignade apéritive sur les fonds de sable immaculés. Re-plongée dans les irrésistibles eaux-miroirs avant le coucher du soleil, puis contemplation béate d'un ciel brillamment étoilé (grâce à l'éloignement de toute agglomération éclairée et malgré une quasi-pleine lune) et sommeil sans histoire.
Vendredi enfin, retour à notre ponton du Marin après une dernière escale face à la plage de Sainte-Anne pour savourer les délices de la Cour Créole, un comptoir de cuisine traditionnelle à emporter dont on nous avait vanté les mérites, avec raison. Et pour mettre un terme agréablement harmonieux à cette virée, Azur et moi nous sommes laissés séduire par une voix «bluesy» un peu rauque qui nous parvenait de la rive dans l'obscurité. Rhabillés à la hâte, nous nous sommes retrouvés attablés devant une pierrade d'agneau de l'Annexe, à écouter, sur les accords d'un bon guitariste barbu grisonnant, une talentueuse chanteuse locale (dont le nom nous a hélas échappé) qui égrenait un répertoire éclectique dans un style à mi-chemin entre notre Marjo québécoise et ma vieille copine folk américaine Melanie Safka.
À la prochaine?

19 août 2018

Déluge!

C'est de nouveau dimanche matin, mais rien de commun avec le précédent: toute la nuit il a plu à boire debout, une de ces ondes tropicales qui sont soit la queue d'un ouragan qui nous a ratés de peu, soit les restes d'une tempête avortée plus haut dans l'Atlantique. De grosses gouttes à la verticale n'ont pas cessé de tambouriner par longues portées sur le toit de notre cabine, accompagnement jazzé à une nuit plusieurs fois interrompue. Certaines arrivaient même à s'infiltrer sous nos bordures de hublots étanches et venaient ruisseler sur les murs et les vitres dans la faible lumière diffuse qu'une demi-lune glissait à travers des couches superposées de nuages sombres.
Ce n'est que peu avant six heures, alors que les chiens de la campagne voisine finissaient de hurler en réplique aux fanfares des coqs, que le ciel a commencé à s'éclaircir, permettant à un soleil pâlot de montrer son nez au-dessus des collines qui forment la rive est du Cul-de-Sac du Marin. Mal reposé, mais incapable de me rendormir, je monte dans le cockpit, iPad à la main. Et comme je commence à taper le blogue, le mauvais temps me joue un dernier tour: l'humidité ambiante fait des micro-courts-circuits dans mon clavier détachable habituellement fiable, donnant souvent deux caractères au lieu d'un quand j'appuie sur une touche de la seconde et même parfois de la dernière rangée: j'écris «matin», j'obtiens «mat5i8n6». Joli, n6on6?
Autre effet météo secondaire: pas d'Internet à bord depuis vendredi soir. Et j'avais promis à l'ami Philippe Ursulet une prompte réponse à sa flatteuse invitation de tenir avec lui cet automne au Lamentin une expo de nos efforts de peintres amateurs... ce qui me donnerait la parfaite excuse pour revenir faire un tour en Martinique dans quelques mois. Bon, il attendra mon coup de fil, en bon Antillais pour qui la patience est un défaut congénital.
Je l'avais croisé il y a trois jours, pendant que je déambulais (pour la première fois depuis au moins deux ans) le long du Boulevard Allègre qui borde la rive marinoise, depuis la petite plage des pêcheurs sous l'église jusqu'au bout de la nouvelle marina, à la limite de Sainte-Anne. Nous sommes allés dévorer un lunch gastronomique au Zanzibar voisin: crabes farcis, noix de saint-jacques sur rizotto, pluma de pata negra et écrasée de bananes jaunes plus un agréable morgon bien frais; là, dans les méandres d'une de nos récurrentes conversations sur sa passion pour le jazz des îles, nous nous sommes découvert un autre goût commun, pour la peinture à l'acrylique ou à l'aquarelle. D'où l'invitation.
L'autre bonne nouvelle de la semaine, c'est que mardi, aussitôt que les travaux de bord le permettent - il faut remplacer d'urgence les frigos, devenus capricieux pour ne pas dire pire - , nous piquons les nez (ben oui, c'est un cata!) vers le large pour une ballade de quatre jours avec Twiggy et un nouveau skipper, Ignace: départ par le sud vers le Rocher du Diamant et le Morne Larcher, première escale à la Petite Anse d'Arlets, d'où une voiture nous emmènera au bourg natal d'Azur -- nous savons d'expérience qu'accoster au quai du Diamant même est pratiquement impossible, vu le puissant ressac des vagues sur la longue grève.
Visite au caveau familial du cimetière de bord de mer, «p'tit feu» en apéritif avec les cousins Larcher et un autre avec ce vagabond de Pancho, ancien patron de la Maison du Marin-Pêcheur maintenant à la retraite, et retour au moëlleux mouillage pour la nuit. Le lendemain, flânerie le long de la Côte Caraibe jusqu'à Saint-Pierre où je compte grimper à la Distillerie Depaz, sur les flancs de la Montagne Pelée, pour refaire mes provisions de leur fabuleux rhum de plantation hors-d'âge. Et les deux jours suivants, retour par le même chemin, à moins que...

12 août 2018

Les Bums chromés ont repris la route

Ouf! C'est un nouveau départ, après bientôt dix mois que nous étions enchaînés à Montréal par nos problèmes de santé. Dès qu'Évelyne, le médecin d'Azur, lui a permis de prendre la route, nous avons sauté sur l'occasion, et une fois nos affaires (plus ou moins) en ordre, un taxi est venu nous prendre à six heures mercredi matin, direction Dorval, la Martinique et la France.
À l'aéroport PET, le service d'assistance nous attendait avec un porte-bagages et un fauteuil roulant piloté par une dame sympa qui nous a menés tambour battant à travers les files d'attente (impressionnantes à cette heure barbare), les portillons de la sécurité et une marche interminable (ah Mirabel, où es-tu passé?) vers une lointaine porte d'embarquement jusqu'à deux bons sièges d'un A319 d'Air Canada, qui a décollé à l'heure pile vers le Lamentin.
Même manège à l'arrivée; c'est un préposé au créole volubile qui nous a remis entre les mains du cousin Daniel et du costaud et moustachu Rodolphe Bongo, taxi de confiance de l'ami Raymond Marie, qui nous attendait un peu plus tard à la marina du Marin, flanqué de notre homme «à tout faire plus» Twiggy, et coiffé de l'éternel panama paille que je lui avais un jour ramené de Barcelone.
Arrêt rapide (et initiatique ti'punch) au Marin mouillage, notre cantine préférée, d'où j'ai apporté notre premier authentique repas antillais depuis longtemps: acras de morue, pâtés de lambi, darnes de daurade grillée avec légumes-pays, crème glacée à la prune de cythère -- une nouveauté bienvenue. Les patrons, Nicole et Gaston Talba, qui s'y trouvaient par hasard (ils ont d'autres activités), nous ont fait une chaleureuse bise, avec promesse de se revoir.
Le passage à bord s'est fait dans une relative harmonie; Marie-José a surpris tout le monde en marchant gaillardement (déambulateur à l'appui) les 2-300 mètres du stationnement au ponton à la passerelle d'embarquement du Bum chromé, elle qui il y a deux semaines faisait avec peine cinq pas sans chanceler dans l'appart du LUX Gouverneur!
Seule anicroche, tout le monde avait oublié de mettre en place nos vêtements de bateau -- comme en principe nous avons tout en double à bord, nous n'apportons jamais de linge de rechange... et il a donc fallu vivre jusqu'au lendemain midi dans ce que nous portions pour le voyage, en attendant que la chère Henrietta (qui n'a pas changé depuis plus de dix ans que nous nous connaissons) corrige la situation en venant nous aider à défaire les bagages.
Jeudi, paresse et beau temps. Les nouveaux voisins d'en face, sur un Lagoon 450 (le modèle qui a succédé à notre «vieux» 440), sont des Alsaciens cinquantenaires qui depuis un an vagabondaient avec leurs enfants et deux petits-enfants à travers la Caraïbe, et qui rentrent chez eux à Strasbourg par avion au début de la semaine prochaine. Brève rencontre, mais sympathique.
Vendredi, une averse à tout casser n'empêche pas Twiggy, avec mon aide quelque peu hésitante, d'effectuer quelques réparations et ajustements au bateau: une écoutille qui fermait mal, la clim déconnectée de son renvoi d'eau, un chauffe-eau capricieux... Ronde de téléphone aux amis et parents pour leur faire part de notre arrivée. En soirée, le beau temps revenu, nous grimpons sur le skybridge écouter un concert de zouk antillais dans un des bars animés de la marina toute proche.
Hier samedi, journée faste. Ça commence avec le passage impromptu du robuste Michel, notre technicien d'entretien, tout surpris de nous voir là. Peu après arrive Philippe Ursulet, le chabin maintenant à la retraite de la marina, libre de se consacrer à sa passion pour la musique et notamment le jazz créole; comme toujours, il dépose à nos pieds une offrande d'une bonne douzaine de CDs de qualité mais peu connus que nous explorerons dans les jours qui viennent. En échange, bien sûr, d'un ti'punch au rhum blanc (oups! un oubli sur la liste d'épicerie, vite corrigé par l'irremplaçable Twiggy). Se joint bientôt à nous autour de la table du cockpit et d'un plat de petits pâtés créoles (viande et morue) Raymond Marie, suivi du retour de Michel.
Pour le lunch, nous étrennons le fauteuil roulant loué par Raymond pour emmener Marie-José au tout proche Kokoarum, où de bons acras croustillants précèdent une fricassée de chatrou tendre mais trop peu épicée (menu pour touristes, hein!), le tout arrosé de quelques bières mexicains Sol proposées (et presque imposées) en promotion par trois charmantes et nubiles Martiniquaises. Dessert, glace rhum-raisin et ananas mariné dans le rhum vieux, thé vert.
À peine avons-nous eu le temps de faire la sieste affalés sur les banquettes du cockpit que nous sommes hélés par deux arrivants de très haut niveau: le cousin diamantinois Charles Larcher et sa merveilleuse Guadeloupéenne Raphaëlle. Cette fois, les libations se font au scotch, bibine favorite de notre invitée. Et la conversation roule bon train, pour parcourir tout le paysage traversé séparément depuis notre dernière rencontre il y a bien deux ans sinon trois -- c'était aux Anses d'Arlet. Serge, le cadet «sérieux» de la nombreuse fratrie Larcher, est maintenant à la retraite après avoir été, tour-à-tour ou simultanément, maire du Diamant, député du Grand Sud et sénateur de la Martinique. Socialiste tendance autonomiste, bien sûr. Nous nous sentons donc libres de dégoiser avec délices sur les turpitudes de la politique française... la québécoise et l'américaine ne perdant rien pour attendre.
Après leur départ et un frugal souper de pain, fromage et eau gazeuse Didier, nous avons droit à une inconnue mais compétente diseuse qui lance d'un bar voisin un bellement nostalgique répertoire: les Deux guitares d'Aznavour, le Poinçonneur des Lilas de Gainsbourg, du Piaf, du Bécaud, du Souchon... Juste ce qu'il fallait avant de s'endormir au murmure des flots.
Et voici dimanche matin, je tape le blogue sur mon iPad sous un ciel d'un bleu intense traversé d'une belle brise et hanté de quelques mouettes (et de nombreux moustiques), une verre de jus de mangue à côté du coude. Je vous souhaite le même bonheur...

14 janvier 2018

Bon vent, René

Je suis profondément affecté par le décès d’un ami «Internet» que pourtant je n’ai vu qu’une demi-douzaine de fois dans ma vie, il y a dix ans et plus. René Servais était, avec sa femme Jeannine, le genre de fou heureux avec qui Azur et moi avons immédiatement des atomes crochus. 
Ce couple de retraités belges avait acheté en 2006 un joli voilier monocoque d’une trentaine de pieds au nom prédestiné de «Mañana», eux qui n’avaient jamais navigué. Armés d’une table des marées, de quelques cartes et de «La Voile pour les nuls», ils ont vogué sans accident (mais non sans péripéties drôlatiques) des dunes de la Mer du Nord jusqu’au soleil de l’Algarve espagnole. Ils ont traversé les doigts dans le nez le «rail» hyper-encombré de la Manche, les côtes déchirées de la Bretagne, les colères du Golfe de Gascogne, le flanc nord peu accueillant de l’Espagne et l’Ouest venteux et capricieux du Portugal jusqu’au port de plaisance de Mazagon, où nous les avons trouvés comme voisins de ponton quand nous préparions notre Bum Chromé pour la traversée de l’Atlantique vers la Martinique à l’automne de cette année-là. 
Entre les longues conversations oisives, les ti’punchs, les manzanillas, les paëllas du midi et les churros avec chocolat chaud du petit matin, s’est nouée une amitié indéfectible: les dernières personnes que nous avons aperçues en Europe à notre départ le 20 novembre sont Jeannine et René agitant vigoureusement des mouchoirs, la larme à l’oeil, au pied du phare qui marque la sortie du havre de Mazagon.
Ils ont ensuite pris racine en Andalousie, d’abord à quai sur le Mañana, puis dans un appartement du bourg voisin. Malgré tous nos efforts, nous ne sommes jamais arrivés à nous revoir en chair et en os, mais les contacts virtuels sont demeurés fréquents et chaleureux, d’abord par e-mail et téléphone, puis ces dernières années par FaceBook, Skype et Messenger.
Bonne route là où tu t’en vas, ami René, nous n’allons pas cesser de penser à toi. Et Jeannine, compte sur nous pour, cette fois, une vraie revoyure!

24 décembre 2011

Un jus chez Basil's

Les primitives paillottes de Basil's, à côté du petit débarcadère de Mustique, sont paradoxalement le bar le plus célèbre et le plus authentiquement snob (et dieu sait qu'il n'en manque pas!) de toutes les Antilles. Debout au comptoir à façade de bambou fendu ou assis sur un tabouret ou une des banquettes communautaires des tables en bois
brut, vous pouvez vous trouver au coude-à-coude avec Elton John, la soeur de Carla Bruni-Sarkozy ou un des petits-fils de la Reine d'Angleterre, qui ont hérité du domaine de leur grand-tante Margaret. En toute simplicitė, bien sûr.Car rien n'est moins tape-à-l'oeil ou m'as-tu-vu que le repaire de milliardaires et de célébrités qu'est Mustique. Tout le contraire de sa rivale Saint-Barth, où le jet-set est aussi pressé de se faire voir que les masses bigarrées de touristes de le contempler ("Hé, je viens de voir Johnny -- ou Delon, ou Angelina Machin -- sortir de chez Yves Saint-Laurent!").
Ici, pas de débarquement massif de paquebots de croisière, pas de visites organisėes, pas de marina huppée. Tout juste un quai de services, un ponton pour les annexes, les pilotis sur lesquels est bâti Basil's, quelques boutiques (de l'eau, du pain, des fruits plutôt médiocres, mais aussi du champagne millésimé, du cognac hors d'âge, du caviar iranien, du foie gras frais de chez Hédiard et autres nécessités vitales pour les classes laborieuses) et une plage encombrée de barques de pêcheurs qui sont la meilleure source de langoustes et de conques de lambis de la région. Et face à la grève, quelques bouées à la disposition des plaisanciers qui comme nous sont assez fous pour payer le prix d'une bonne nuit d'hôtel parisien pour s'y amarrer.
Enfin, dans les petites anses du côté au vent et sur les collines, nichées dans la verdure ou sous les cocotiers qui ombragent le sable blanc, des résidences aussi luxueuses que discrètes, sur des terrains dont chacun vaut le prix d'un appartement avec jardin privé à Neuilly ou dans Mayfair. Mustique c'est, comme on dit au Québec, "la clâousse".
Comme c'est la première visite de Janine aux Grenadines -- et que nous avions une petite envie de langouste -- , nous sommes venus y passer une nuit après avoir effectué notre entrée dans l'archipel par la plus modeste Bequia, où nous avons mangé dimanche de l'excellent poulet épicé et des côtes levées dans un nouveau restaurant "les pieds dans l'eau", au bout de la belle plage qui borde la rive sud d'Admiralty Bay, et avons dormi confortablement à l'ancre avant de plonger dans l'eau propre et fraîche au petit-déjeuner puis de mettre la voile pour Mustique.
Il nous fallait aussi y faire le plein d'eau, car nos réservoirs étaient vides pour une raison mystérieuse: ou bien nous les avions mal remplis en partant, ou bien il y a une fuite quelque part, ou une pompe dysfonctionnelle... Le jeune préposé au service musticien nous a réglé ça dès notre arrivée avec promptitude, sourire... et autant d'élégance stylée qu'un butler de la Vieille Angleterre!
Puis le skipper et Twiggy ont entraîné Janine à terre à bord de l'annexe pour un premier contact avec le "paradis des milliardaires". Elle a eu droit à tout... c'est-à-dire à la plage des pêcheurs, à la tournée des quatre boutiques et à un jus tropical (ils sont vraiment très bons) chez Basil's, qui venait d'ouvrir pour la journée. Pendant ce temps, Moris négociait l'acquisition de cinq belles langoustes -- à consommer en route -- et de quelques kilos de chair de lambis, à rapporter en Martinique, où elle est presque introuvable. Il y a ajouté une douzaine de coulirous, ces cousins de notre éperlan qui sont délicieux frits.
Resté seul à bord avec Azur, je suis descendu nager aux alentours, dans une eau turquoise mais déjà chaude, échangeant quelques mots avec nos voisins de bouée, des sexagénaires Américains qui font une virée pépère en groupe dans les îles avec d'autres membres de leur yacht club floridien.
Au matin, après une nouvelle saucette et un déjeuner aux délicieux croissants de la boulangerie (française) de l'île, cap sur Mayreau qui est sans doute notre mouillage préféré dans les Grenadines et le voisin immédiat du "paradis sur terre" de Marie-José, les Tobago Cays.
Un vent de sud, presque de face, nous a empêchés de faire de la voile, mais nous sommes arrivés en début d'après-midi dans l'anse de Saltwhistle Bay, presque déserte... ce qui surprend à cette saison, habituellement touristique. Nous avons donc choisi un très bon emplacement, près de la plage et non loin du ponton, et j'ai plongé avec Moris tandis que Twiggy faisait frire les coulirous et gonfler du riz blanc. Avec des avocats bien mûrs comme entrée, cela faisait un délicieux et léger repas de "cuisine- pays", arrosé d'un coup de rouge.

Au matin, je dormais si bien que j'ai failli rater le lever de soleil. Je me suis jeté à l'eau juste à temps pour le regarder en nageant paresseusement faire son show habituel à travers la frange de cocotiers, tandis que les silhouettes de pélicans et de fous de bassan plongeaient à tour de rôle dans les rouleaux blanc et vieil or de l'autre côté de la barre de sable clair. Deux chiens fantômatiques mais amicaux m'ont accompagné dans une bonne marche le long de la grève.
(Cette page a été écrite il y a près de deux semaines, mais je n'avais pas d'accès Internet pour l'ajouter au blogue.)

02 novembre 2007

Un village nomade et la Toussaint

Le village autour de nous se dépeuple. Il y a une semaine, au moins trois des voisins proches nous ont quittés, après une fête d'adieu assez réussie sur le ponton. Et hier, c'était au tour de Mamayamba (l'ancien cata de Yannick Noah qui était amarré juste devant nous) de partir se mettre au mouillage à quelques milles d'ici, du côté de l'Anse Caritan.
Je dis village? Plus nous partageons la vie de la marina, plus elle nous fait penser en effet à un petit village, mais d'une espèce bien particulière.
D'abord, la population est très fluctuante: tous les jours ou presque, des voisins s'en vont et d'autres viennent prendre leur place, que ce soit sur notre rue (ponton), soit dans le proche voisinage. Parfois, cela se fait au compte-gouttes, parfois par de véritables migrations, comme c'est le cas ces jours-ci.
De plus, dans un village traditionnel, lorsqu'une famille s'en va, du moins sa maison reste là. Dans une marina, chaque famille disparaît (ou arrive) avec sa "maison", qui peut être bien différente de celle qui la suit ou la précède. Et il arrive fréquemment que l'espace ainsi libéré n'est pas rempli immédiatement, mais demeure vacant plusieurs jours, voire des semaines.
Enfin, presque tout ce qui se passe chez quelqu'un a lieu au vu et au su de tous les voisins, depuis la douche matinale jusqu'à la lessive et aux petits travaux (devoirs des enfants, lavage de vaisselle, réparations...). Comme la surface habitable des bateaux est généralement exiguë, beaucoup d'activités qui, dans une maison, auraient lieu à l'intérieur déménagent sur le pont ou même sur le ponton voisin.
Tout cela crée un climat bien particulier d'intimité forcée, où la tolérance et l'esprit d'entr'aide doivent compenser pour l'espace restreint, souvent aléatoire, qui reste à la vie privée. À la fin du compte, on s'y fait assez bien... après quelques ajustements pas toujours évidents.
Finalement, au lendemain de notre retour de Trinité, le technicien de CanalSat est venu réaligner notre antenne télé sur le satellite, et nous pouvons de nouveau jouir d'une image stable... et d'un tas de chaînes dont nous ne regardons en fait que quelques-unes. Au moins, il y a les nouvelles internationales (LCI, EuroNews, TV5) qui nous manquaient.
Un peu plus tard, les anciens voisins de l'Escampette sont venus faire un tour, pour faire visiter leur bateau (à vendre) à des acheteurs potentiels. À notre grand plaisir, ils ont amené les enfants, à qui nous avons donné les cadeaux rapportés pour eux de la croisière dans la Baltique: une "matriochka", collection de poupes emboîtées, pour Lila, et "Magnus le Viking" pour Nino, un livre d'images norvégien fort bien fait racontant l'amitié entre le premier petit Viking installé à Terre-Neuve et un enfant autochtone. Tous deux sont venus passer une bonne heure à bord, à regarder la télé (il n'y en a pas chez eux au Diamant) et à jouer des jeux d'ordinateur.
Le lendemain matin, est arrivé un émissaire d'une Française de Guadeloupe qui veut louer le Bum pour la période de Noël. Il a examiné le cata sous toutes ses coutures. Son rapport a dû être favorable, car dès le lendemain sa patronne (elle dirige les activités d'une grosse société pharmaceutique dans la zone Caraïbes) nous a appelés pour confirmer la réservation, d'abord de vive voix, ensuite par écrit. Un peu plus tard s'est pointé un couple qui a commencé par parler de location, puis a fini par demander à Marie-José si nous leur vendrions le bateau. Pas question, du moins pour l'avenir prévisible.
En fin de semaine, Gérard est disparu pour quatre ou cinq jours, il devait aller à Saint-Vincent régler des affaires personnelles. Bien entendu, dès le lendemain de son départ, de petits problèmes techniques ont commencé à surgir. Il y a eu d'abord la drisse de grand-voile qui s'est mise à battre le tambour sur le grand-mat, faisant à l'intérieur du carré un bruit infernal. En souquant ici et larguant par là sur les diverses manoeuvres, j'ai réussi à la tendre pour qu'elle se calme. Moins évidente est la solution à une pompe automatique de cale qui a commencé à faire du vacarme juste sous notre cabine, difficulté que nous avons d'abord résolue en la soulevant hors de l'eau. Mais deux jours plus tard, comme l'eau montait dans le fond de la coque suite à des pluies diluviennes, nous l'avons replongée dans la flotte... où elle a résolument refusé de pomper. Un autre achat probable à ajouter à la lampe de mat qui nous est tombée sur la tête la semaine dernière.
Mardi, nous sommes allés passer la journée à Fort-de-France-en-ville, où nous avions à peine mis les pieds depuis plusieurs années, malgré plusieurs séjours en Martinique. Nous avons flâné autour du marché central, fait du lèche-vitrine dans les bazars des traditionnels marchands syriens et chinois du quartier, acheté des noix et des bonbons aux vendeuses sur le trottoir de la rue Antoine-Siger, pris un jus au Bar de l'Impératrice face à la Place de la Savane (en grands travaux, suite notamment aux ravages perpétrés par l'Ouragan Dean) et mangé dans un repaire de marins bretons le long de la Jetée, en face de la gare des taxis-pays. La ville a beaucoup évolué, sous l'impusion du nouveau maire Serge Letchimy, urbaniste et successeur d'Aimé Césaire. Mais par-ci, par-là, au détour d'une rue, nous découvrons tout-à-coup un paysage urbain typique du vieux Fort-de-France que nous avions connu dans les années 1960, avec ses petites bicoques en bois de couleurs vives et ses magasins étroits mais chaleureux (photo).
La journée a cependant été assombrie quand nous avons appris, à la Pharmacie de l'Impératrice, le décès l'an dernier de notre ancien copain (et joyeux compagnon de virées) Berly Glaudon. Nous avions pourtant eu de bonnes nouvelles de lui en janvier 2006, et nous nous étions alors promis d'aller lui rendre visite aux Trois-Îlets à notre prochain passage. Hé bien, c'est raté pour de bon.
Pour ne pas changer de sujet, aujourd'hui, jour de la Toussaint, est la "fête des morts" pour les Martiniquais, qui font alors la tournée des cimetières pour saluer leurs disparus et couvrir leurs tombes, des croix les plus modestes piquées sur un tas de sable (photo) jusqu'aux caveaux tuilés les plus grandiloquents, de fleurs et de lampions. Comme c'est la première fois depuis nombre d'années qu'Azur est ici à cette date, elle a décidé de sacrifier à la tradition.
Nous sommes donc partis ce matin avec Gérard (revenu hier soir) pour passer d'abord à Sainte-Anne, où nous avons retrouvé sans trop de difficulté le tombeau du papa de Marie-José, René Manuel. Le cimetière était assez achalandé, mais plutôt calme. Même chose une heure plus tard au Diamant, devant le caveau (fermé et cadenassé) de la grand-mère.
C'est finalement à Rivière-Pilote, où est enterrée la belle-mère Yaya Lagrandcourt, que j'ai compris le sens réel de l'expression "Fête des Morts". De chaque côté de l'entrée du cimetière s'étalaient, dans une atmosphère de kermesse villageoise, une demi-douzaine de boutiques vendant qui des fleurs naturelles ou artificielles, qui des lampions, qui même des eaux gazeuses, des noix ou des bonbons.
À l'intérieur, on avait dressé une sorte de pavillon ouvert où une équipe en T-shirts aux armes de la commune accueillait et dirigeait les visiteurs. Malgré une série d'averses diluviennes, ceux-ci circulaient entre les tombeaux (souvent de grande taille et abondamment décorés) en causant à haute voix et échangeant des salutations et des souvenirs -- qui donnaient parfois lieu à de bruyants éclats de rire -- avec des parents ou des connaissances croisés au hasard des allées. Le tout se terminant, aussi souvent qu'autrement, au bistrot en face qui faisait clairement des affaires d'or. Les morts, en Martinique, ne risquent vraiment pas de s'ennuyer!

27 août 2007

Yôles et famille

(23/07/2007) Samedi dernier, c'était le deuxième tour des législatives pour les territoires et départements d'outremer. Avec une tendance à gauche prononcée aux Antilles et en Guyane qui a un peu foutu la frousse à nos copains férus de politique: allaient-ils se retrouver isolés, trois petits points roses dans une mer de bleu sarkozien? Heureusement, les nouvelles de la «correction» du lendemain en Métropole les ont rassurés: non seulement la gauche n'était pas réduite à un moignon, mais même les petits partis communistes, verts et bayrouistes avaient survécu à peu près convenablement. Ouf.
Ce même dimanche, Azur avait invité toute une branche de sa famille à venir faire connaissance avec le Bum chromé. Le programme se composait d'une ballade en mer pour admirer de près une course yoles rondes qui se déroulait au large de la marina, d'un ti-punch à bord en regagnant le ponton, puis d'un déjeûner gargantuesque au Ti-Toques, où nous avions réservé une grande table.
Mais l'homme propose... Le cousin Daniel est bien arrivé à l'heure avec sa fille Armelle et son petit-fils, mais le reste de la bande était retenue par un «impondérable» assez nébuleux. Après les avoir attendus pendant une bonne demi-heure, nous avons décidé de prendre le large. Nous avons bien fait, ils ne sont arrivés qu'une grosse heure plus tard, juste à temps pour manger... et ils n'ont jamais vu le bateau.
Peu importe, au moins la course de yoles a rempli toutes ses promesses: un beau bal de couleurs, un enchaînement de manoeuvres périlleuses et d'affrontements audacieux, souvent ponctués de chavirements spectaculaires mais sans danger, le tout accompagné de cris et même de musique (provenant des bateaux à moteur portant les juges).
Pour le repas, nous nous sommes retrouvés un peu à l'étroit, le groupe comportant deux adultes et deux enfants de plus que prévu. Et la bouffe, quoique correcte, n'était pas à la hauteur de ce à quoi Ti-Toques nous avait habitués.
Le lendemain lundi, nous avons installé sur un cadre à l'arrière les panneaux solaires achetés à Saint-Martin. L'installateur nous avait donné rendez-vous à la première heure au carénage, à l'autre bout de la marina. Nous nous y sommes rendus en bateau, pour nous rendre compte qu'il était loin d'être prêt à opérer. Il a fallu attendre le début de l'après-midi pour qu'il se mette en oeuvre... faisant, il faut l'admettre, un travail tout à fait professionnel.
Entre-temps, nous nous étions tapé un repas plutôt médiocre au bar-restaurant qui surplombe l'aire de travail du carénage... et y avions fait une rencontre aussi agréable qu'imprévue: un vieux copain que nous n'avions pas vu depuis des lustres, Georges Brival, y déjeûnait en compagnie du maire du Marin, Rodolphe Désiré. Nous nous sommes tombés dans les bras, promettant de nous revoir au plus tôt.
Et pour nous consoler de cette journée en grande partie perdue, nous avons fait un détour par Sainte-Anne, où nous avons piqué une bonne tête à l'eau au large de la plage, juste avant le coucher du soleil.
Deux jours plus tard, l'électricien est venu compléter le branchement des panneaux solaires sur le parc de batteries, avec un résultat spectaculaire: dès que le soleil est tombé dessus, l'aiguille du cadran indiquant la charge a grimpé d'un poussif douze volts à un solide quatorze ou presque. Youppi!
Depuis plusieurs jours, nous avions décidé de «personnaliser» le bateau et d'en faire la promotion, en décorant l'annexe et les bouées de sauvetage du nom et du logo et en faisant imprimer des t-shirts. Le graphiste qui avait réalisé la première phase de l'opération en janvier se faisait tirer l'oreille pour la suite, et de toute façon les feuillets de pub qu'il nous avait dessinés n'étaient pas fameux (avec mon passé de journaliste et une imprimante convenable, j'étais certain de pouvoir faire mieux).
En cherchant un peu, nous avons trouvé des gens plus sympa et plus efficaces au Lamentin pour la partie lettrage et t-shirts, et je me suis attelé moi-même à la confection d'un dépliant en six volets. Mais la bonne imprimante HP que j'avais achetée à Fort-de-France était affligée d'un bloc d'alimentation hoqueteux, qui me laissait en plan au milieu d'une feuille trois fois sur quatre. Il a fallu rapporter le tout au vendeur pour le faire remplacer... et bien sûr, ça va prendre une semaine ou plus!
Hier, vendredi, Danielle du Lamentin nous a livré les t-shirts, vraiment superbes, auxquels elle avait ajouté une dizaine de casquettes portant notre logo et une demi-douzaine de polos du meilleur effet. Son copain Hervé a collé son lettrage prédécoupé sur l'annexe et sur les pointes avant, mais il n'a pu décorer les bouées: les mesures étaient incorrectes, les lettres trop grosses. Il est parti avec pour corriger ça, il nous les rapportera la semaine prochaine, juste avant notre départ. Ben oui, déjà!

De Sarkozy à Ste-Lucie

(18/06/2007) Entre partie de pêche à Sainte-Lucie et péripéties électorales, les dix derniers jours ont été aussi actifs et mouvementés que les précédents avaient été calmes.
Nous avions depuis longtemps promis cette excursion «anglaise» à notre vieux copain Raymond Marie du Marin, celui qui nous avait présenté le skipper Gérard, ainsi qu'à son beau-frère Pierrot, qui nous avait été d'un précieux secours dans les dédales administratifs de la douane DOM-TOMienne il y a quelques mois.
Mais comme Raymond (chaud partisan du leader indépendantiste Alfred Marie-Jeanne) doit agir comme assesseur et inspecteur des polls pendant la journée électorale – samedi dans territoires d'Outremer –, pas question de partir avant dimanche matin. Samedi soir, les premiers résultats indiquent que les DOM, contrairement à ce qu'on prévoit pour la Métropole, penchent vers la gauche.
Le lendemain matin, on décroche le câble de l'antenne-télé (une nouvelle routine à laquelle il faut nous habituer), on largue les amarres et on pique vers le sud. Une bonne petite brise nous emporte vers Sainte-Lucie, où le mouillage de Rodney Bay que nous atteignons vers 14h se prête à un bon barbecue arrosé de rhum paille et de rosé.
La sieste est suivie d'une première session de pêche au nord de la baie, au coucher du soleil. Sans le moindre résultat, il faut l'avouer, malgré tous les savants préparatifs de Pierrot et les conseils avisés de Gérard. Et, bien sûr, une dose judicieusement mesurée de ti-punchs.
De plus, l'écoute de la radio nous apprend que le redouté «tsunami bleu» sarkozyste aux législatives semble bien en voie de se matérialiser: plus de cent élus au premier tour, contre un seul pour les socialistes. Verts, gauchistes et bayrouistes sont, dit-on, sur le point de s'ajouter à la liste des baleines, bébés phoques et autres espèces en voie de disparition.
Au matin, les esprits sont un peu plus joyeux et les lignes relancées avec optimisme dans le renommé « garde-manger » sous le rocher de Pigeon Island. En vain. Pas la moindre touche. En désespoir de cause, on pique une tête à l'eau puis Gérard, Raymond et moi partons en annexe pour la marina voisine. Azur se repose et met un peu d'ordre, Pierrot-le-Pêcheur s'acharne à relancer ses lignes dans une mer totalement non-coopérative.
À terre, une fois les formalités expédiées dans une bonne humeur qui tranche avec l'esprit tâtillon des fonctionnaires de Nevis et St. Kitts, nous nous embarquons dans un des multiples taxis-pays qui semblent se suivre à la queue-leu-leu sur la route de la capitale, Castries.
Celle-ci n'a pas grand monument à montrer (elle a été détruite une «kalté» de fois par des ouragans, incendies et autres séismes), mais son animation et le caractère bon enfant de sa population, qui parle au moins autant «kwéyol» qu'anglais, la rendent sympathique. Nous prenons le frais un instant dans la cathédrale catholique à la voûte et aux vitraux superbes, prenons une bière locale debout au comptoir d'un des multiples petits bars qui parsèment le marché, achetons deux ou trois trucs en paille (il nous fallait notamment un panier à pain) puis reprenons un taxi-pays pour le retour vers Rodney Bay.
À défaut du poisson pêché par nos éminents experts, nous improvisons un repas avec de la bouffe que nous avions emportée «au cas où». Puis c'est la sieste (photo de nos pêcheurs en action!) et la rentrée, toujours à voile mais assez tranquille, vers la Martinique.

Télé sur ponton

(07/06/2007) Au retour de Saint-Martin, les mails s'étaient accumulés dans ma boîte à lettres, il a fallu une séance de près de trois heures surle Wifi du resto Mango Bay pour les lire et répondre aux plus urgents. Pour me récompenser, Azur s'est mise en cuisine et nous a fricoté des rognons à la moutarde sur lit de riz blanc. Miam. Et j'ai découvert les vertus du trampoline du Bum comme lieu de sieste et de digestion (à condition d'y trouver un coin d'ombre, bien sûr). Pour le reste, à part une courte ballade jusqu'à Sainte-Anne pour nous baigner, le bateau est demeuré à quai pendant dix jours. Blah.
La grande opération de cette période a été l'installation d'une antenne satellite fixe sur le pylone du ponton, pour qu'Azur puisse regarder sa télé dans de bonnes conditions. La direction de la marina nous en a donné l'autorisation, mais l'installation elle-même a été une véritable épopée.
En premier lieu, les gens de CanalSat ne semblaient pas croire que c'était faisable. Il a fallu un long palabre avec deux techniciens pour les convaincre qu'un pylone d'acier ancré dans le béton et conçu pour résister à des vents cycloniques de 300 kmh (voir à droite sur la photo) devrait constituer une base aussi stable pour une parabole que la corniche de la véranda d'une villa créole.
Lorsque le technicien s'est pointé le lundi suivant, il s'est vainement escrimé contre le pylone avec sa perceuse. Nous avons finalement réussi à le convaincre d'aller voir comment les lampes et mâts pour cables électriques qui surmontaient d'autres pylones étaient installés. La réponse: pas de trous, mais des ancrages soudés à l'arc. Pour lesquels, évidemment, il n'était pas équipé (les maisons construites en acier trempé sont plutôt rares en Martinique). Il a donc fallu que le skipper Gérard, débrouillard comme toujours, déniche un copain à lui possédant le matériel approprié. Le lendemain, le support d'antenne était fixé.
Mais la saga ne s'arrête pas là. Car d'une part, nous entrions dans une période de perturbations tropicales amenant de fréquentes et brutales averses accompagnées de violents coups de vent; et d'autre part, l'installation se faisait exactement au moment où CanalSat déménageait ses transmissions sur un nouveau satellite. Le technicien-installateur a donc dû venir s'y reprendre à trois fois avant d'obtenir un résultat satisfaisant... dont nous sommes intimement convaincus qu'il est l'effet direct et magique de la recette de pâtes noires aux fruits de mer de Marie-José, dont le technicien a pu manger la dernière portion à son troisième passage.
Du moins avons-nous pu contempler en clair les derniers matches de Roland-Garros et les dernières étapes de la campagne des législatives. C'est pas rien!
Dans l'intervalle, nous avons pu vérifier encore une fois que l'apparence et le coût des restaurants n'ont souvent pas grand-chose à voir avec la qualité de la bouffe. Une première expérience, dans un des restos les plus chics et les plus titrés de Fort-de-France, nous a laissés sur notre appétit -- et le portefeuille nettement plus léger. C'est une magnifique maison créole sise dans un jardin surplombant la ville; hélas, ni le service, ni la nourriture ne sont au niveau du décor (splendide) et des prix (faramineux). Nous en tairons le nom par politesse, mais nous ne saurions trop conseiller à quiconque de se méfier d'une adresse de prestige pas loin du 100, route de Didier.
En revanche, deux jours plus tard, sur la foi d'une recommandation du Guide du Routard, nous nous sommes pointés avec un peu d'inquiétude devant une petite maison du Robert appelée "la Case aux Délices". La façade ne paie pas de mine, donnant directement sur l'étroit trottoir de la rue qui monte vers le portail de l'église. Au rez-de-chaussée, elle ouvre sur un comptoir de traiteur et trois tables genre bistrot. À l'étage, une petite salle comporte une demi-douzaine de tables hautes entourées de tabourets, le tout dans un décor gaiment coloré, mais assez rudimentaire.
Hé bien, si vous voulez déguster (à prix très raisonnable) une des meilleures fricassées de langouste de toute l'île, courez-y. D'autant plus que les jeunes patrons, sympathiques et rigolos, traitent avec le même respect jovial le client qui vient commander trois bouts de boudin pour emporter ou une cuisse de poulet-frites de cinq euros à consommer sur un coin de table, que celui qui prend le menu gastronomique avec vin à trente euros. Nous, on a bien l'intention d'y retourner.

28 mai 2007

St-Martin, St-Barth et vieux copains

(29/05/2007) Saint-Martin, vous pouvez vous la garder, tout paradis de millionnaires (et de shopping franc de port) qu'elle soit. Imaginez un immense centre commercial à ciel ouvert où tout se passe en anglais, entrelardé de quartiers résidentiels huppés pour les riches et d'autres beaucoup moins reluisants pour le personnel des boutiques et des maisons. Le tout quelque peu racheté par de jolies baies qui offrent de superbes et calmes mouillages à une multitude de voiliers et à quelques grands yachts.
Il faut admettre que la marina (toute récente) de Fort-Louis est remarquablement aménagée et dotée de tous les services (y compris l'internet sans fil à bord, wow!). Nous fraternisons immédiatement avec un des responsables, Alain, qui nous facilite les choses -- et qui viendra le lendemain midi partager nos pâtes noires façon Marie-José.
Location d'une voiture pour se balader et surtout pour aller faire du shopping dans un grand entrepôt d'accastillage Budget Marine, du côté hollandais; l'île, en effet, est bi-nationale et on traveerse sans même s'en rendre compte de la zone française à celle qui appartient aux Pays-Bas. Comme les prix sont raisonnables et qu'il n'y a pas de TVA, le skipper en profite pour mettre à jour ses stocks de câbles et pour acheter des panneaux solaires supplémentaires que nous ferons installer en Martinique.
En soirée, nous rendons visite à Gilles Blondeau, à sa fille Nathalie et à sa copine Femina à bord du Lys d'Ô (photo). C'est un motor-yacht classique d'une centaine de pieds datant des années 1980 que Gilles a rénové lorsqu'il l'a acquis il y a cinq ans. Véranda sur la plage arrière, grand salon très décoré, immense "chambre des maîtres" avec salle de bain double, deux cabines pour les invités, et surtout un magnifique sky-bridge avec poste de pilotage, bar et table pour les repas sous un bimini de toile amovible. Très joli et hyper-confortable, mais pas notre style -- d'autant plus que nous préférons de beaucoup la navigation à voile.
Blondeau était au collège et à l'université un an devant moi, mais nous nous étions perdus de vue depuis, jusqu'à une rencontre accidentelle dans la salle d'attente d'une clinique il y a quelques années. Dans l'intervalle, il a fait fortune dans l'assurance (Groupe Optimum) et il essaie aujourd'hui de prendre une retraite graduelle. Il m'envie clairement d'avoir pu tout lâcher d'un coup pour vivre à ma fantaisie. Nous passons une soirée agréable à échanger des souvenirs et des détails de nos carrières respectives, mais au fond nous avons assez peu en commun. Si nous nous revoyons, ce sera avec plaisir... mais presque certainement par accident.
Le lendemain mercredi, Gérard va prendre livraison des panneaux solaires et faire de petites courses avec Azur, puis nous reprenons la mer pour la courte traversée jusqu'à cet autre repaire de millionnaires, Saint-Barthélémy. Nous mouillons à la nuit tombante dans une jolie anse calme (mais assez encombrée, photo), avec l'intention de repartir pour la Martinique dès jeudi matin.
Nous décidons de rentrer d'une seule traite, ou avec une seule escale dans le sud de la Guadeloupe. Avec un vent de nord-ouest directement dans le nez, cela signifie faire du moteur sans interruption au moins jusqu'à Montserrat et passer une nuit, sinon deux, en mer.
Heureusement, le vent commence à tourner plus à l'ouest au large du caillou de Redonda, si bien que nous pouvons sortir les voiles, d'abord comme appoint, puis seules rendus au niveau de Montserrat que nous longeons cette fois par le côté au vent. Très bonne descente de nuit vers la Guadeloupe, puis calme plat dès que nous tombons sous le vent de la Soufrière, vers deux heures du matin. Le vent tombe en trente secondes de vingt à trois noeuds, je rentre (puisque c'est moi qui suis de quart) le génois tant bien que mal et relance les moteurs.
Gérard vient prendre le relais peu avant quatre heures, et je me réveille à sept heures quand nous mouillons à la marina de Rivière-Sens pour acheter du pain frais, des journaux, des billets de loto -- sait-on jamais? -- et des légumes. Nous relevons l'ancre tout de go, pour doubler les Saintes par l'Ouest et atteindre la Dominique peu après midi vendredi.
Navigation sans histoire, à moteur bien sûr, jusqu'au Cap Cachacrou, après lequel le vent assez costaud (15-20 noeuds) du Canal de la Dominique nous porte à bonne vitesse vers Saint-Pierrre, où nous prévoyons dormir ce soir. Mais sur le front de mer c'est la fiesta (célébration simultanée de l'anniversaire de l'abolition de l'esclavage et de la Pentecôte), Azur est persuadée qu'elle n'arrivera jamais à dormir dans ce tintamarre et insiste pour que nous trouvions un mouillage plus paisible. Cela veut dire quatre heures de navigation supplémentaire, jusqu'à la Grande-Anse d'Arlet, où nous finissons par jeter l'ancre vers les 23 heures.
Réveil tardif samedi matin, plongée rafraîchissante dans les eaux de l'anse, puis retour vers le nord: nous avons décidé de marquer notre rentrée en Martinique par un bon repas dans un restaurant de l'Anse-Mitan, auquel au dernier moment nous décidons de convier nos copains Léna et Jean-Yves, qui vivent tout près et qui n'ont encore jamais vu le Bum chromé.
Nous prenons l'apéritif à bord avec eux, puis Gérard fait la navette avec l'annexe pour nous transporter près du Manureva, un joli resto assez chic du sud de la plage de l'Anse-Mitan, où nous sommes les seuls clients ce midi. Il vient nous y rejoindre, et la bouffe est tout ce que le Petit Fûté avait promis. Une cuisine de fruits de mer, mais peu traditionnelle: j'ai droit par exemple à une entrée "japonaise" de deux sushis, cinq sashimis de thon et une brochette de poulet yakiitori, le tout excellent, suivie d'un filet de loup de la Caraïbe nappé d'une sauce à la crème parfumée à l'aneth et accompagné d'une mousseline de racines créoles. Bon endroit pour une petite fête, d'autant plus que le décor ouvert sur la Baie de Fort-de-France est à la fois élégant et décontracté.
Après des desserts somptueux arrosés de vieux rhum, ne reste plus qu'à reprendre la route pour retrouver en début de soirée notre ponton du Marin. Bière et sympathique conversation dans le cockpit avec un vieux copain de Gérard venu nous accueillir avec sa copine, puis bonne nuit tout le monde.

Antilles du nord

(25/05/2007) La matinée aux Saintes s'est dissipée dans une agréable flânerie dans le bourg: jus d'ananas frais délicieux dans un café près du quai dont la patronne fait de la peinture à l'acrylique dynamique et colorée, petites courses au marché, visite inutile à l'Office de Tourisme (fermé hors-saison), journaux. Retour à bord vers midi et en route pour Deshaies, au nord de la Guadeloupe, où nous passerons la nuit, et d'où nous repartirons à la première heure pour la longue traversée vers le Nord. Le trajet inhabituel que nous avons choisi pour aller de la Guadeloupe vers Saint-Martin en passant sous le vent de Montserrat, Nevis et St. Kitts, devait nous réserver plusieurs agréables surprises.
Montserrat, île catastrophée depuis l'éruption de 1995 et couronnée d'un volcan actif qui envoie encore régulièrement des signaux menaçants, présente une vision extraordinaire, apocalyptique que nous ne serons pas près d'oublier. Cela, d'autant plus que par accident nous l'aurons contemplée de bien plus proche qu'il n'est ordinairement permis... ou prudent de le faire.
Suite à une erreur d'échelle dans la lecture de la carte électronique et au fait que notre carte "papier" trop ancienne n'indiquait pas la zone d'exclusion de deux milles décrétée autour du sud de l'île, nous nous sommes approchés à moins d'un mille de la partie sinistrée. De là, les coulées de lave beige et noire et les couches de cendre gris jaune, qu'un vent tournoyant soulevait fréquemment en mini-tornades, se paraient d'une réalité tragique et grandiose dont les photos et les vidéos vues précédemment ne donnaient qu'une faible idée. Lorsque nous nous sommes rendus compte de notre erreur de navigation, nous avons cédé à la tentation compréhensible de longer quelques minutes la côte sud-ouest avant de gagner le large, d'autant que la bonne brise venant du sud-est réduisait à presque rien le principal danger, celui d'une pluie de cendres brûlantes.
Après ces paysages désolés, le cône vert de Nevis, qui s'est graduellement dévoilé à travers une persistante "brume de sable", offrait un contraste rassurant. Nous avons choisi le mouillage du sud, près de la petite ville de Charlestown, de préférence à celui, plus populaire, face au complexe hôtelier de luxe Four Seasons. En conséquence, nous ne partagions les eaux légèrement houleuses de la baie qu'avec un vieux cargo rouillé (sans doute échoué là par quelque ouragan), quelques barques de pêche et une colonie des pélicans les moins farouches que nous ayons jamais rencontrés. Ces oiseaux quasi-préhistoriques nous fascinaient: la plupart du temps dressés comme des idoles étrangement hiératiques sur les canots de pêche, ils partaient soudain dans un gracieux vol plané en rase-mottes à quelques pouces à peine de la surface de l'eau, pour s'élever brusquement de trois coups d'aile, faire un ou deux cercles à plus haute altitude, replier leurs ailes en forme d'ailettes de bombe de la 2e guerre mondiale et plonger à une vitesse vertigineuse, laissant derrière eux une gerbe d'écume haute et compacte. Ils ressortaient le plus souvent avec un petit poisson, qu'ils s'empressaient d'enfouir dans la poche qui pend sous leur long bec; parfois, s'ils tardaient trop, une mouette effrontée venait se percher sur leur tête pour picorer la proie qu'ils avaient encore en travers de la bouche!
Samedi matin, nous avons débarqué en ville pour remplir les formalités (les douaniers locaux ne rigolent pas, heureusement les flics sont un peu moins rigides) puis visiter. Charlestown est à peine plus qu'un village, mais son calme un peu paresseux, ses nombreuses zones ombrées coquettement aménagées et l'abondance de vieilles constructions de pierre au milieu de maisonnettes de style "gingerbread" peintes de couleurs vives lui donnent un charme unique et une personnalité bien à elle.
Un tour de l'île en taxi (en une heure à peine, Nevis est assez petite) a révélé un paysage antillais plus classique, et le fait que la chape de verdure qui de loin semble luxuriante cache une terre assez sèche, où l'eau est visiblement une ressource précieuse. La visite s'est terminée par un délicieux lunch local dans un petit resto recommandé par notre chauffeur de taxi: planteur abondant et costaud, excellents "crabcakes", poisson grillé ou frit pour les uns, cari de chevreau (succulent) pour les autres, arrosé de bière locale Stag tout à fait buvable et d'un vin blanc plutôt moyen.
L'île "capitale" du petit pays (environ 200 km carrés, 17 000 habitants), St. Kitts, est à deux milles à peine de Nevis, son port principal, Basseterre, à moins de deux heures de voile de Charlestown. Nous y sommes arrivés peu avant le coucher de soleil samedi, pour nous amarrer tant bien que mal dans une minuscule marina d'une trentaine de places, dont à peine une demi-douzaine occupées par des visiteurs étrangers.
Heureuse coïncidence, nos voisins étaient un couple de Québécois qui travaillent à St-Barth et habitent sur un monocoque de 32 pieds, le Marquise, avec un copain français originaire de Nancy. Le mari, ancien comédien reconverti en marin passionné et poseur de systèmes électriques, a vécu quelques années en Martinique et a plusieurs amis communs avec Gérard; la femme était affamée de nouvelles fraîches du Québec. La conversation, lorsqu'ils sont venus prendre un punch à bord en début de soirée, a donc été assez animée et s'est terminée par une pressante invitation à venir les voir à St-Barth. Sans doute à notre prochaine virée dans le Nord.
Azur, somnolente, a décidé de rester à bord se reposer, tandis que Gérard et moi, plus aventureux, descendons dans le centre de Basseterre. Après des efforts infructueux pour trouver un bar sympa, nous aboutissons sur la place du marché, fort animée en milieu de soirée. Gérard demande
à deux jeunes qui flânent là où nous pourrions aller pour écouter de la bonne musique et prendre un verre.
Ils connaissent, mais c'est en-dehors de la ville et pas facile à trouver, il faudrait qu'ils nous y emmènent eux-mêmes dans leur voiture. Quoique un peu méfiants, nous décidons d'accepter; après tout, qu'est-ce qui peut nous arriver dans une île grande comme ma poche, reconnue de plus pour son caractère pacifique et bon enfant? La voiture suit d'abord la côte vers le sud, puis prend la route de l'intérieur et s'engage bientôt dans un petit chemin cahoteux avant de bifurquer sur ce qui est à peine plus qu'un sentier de terre battue. Nous nous regardons d'un air interrogatif, quand même un peu inquiets.
Tout-à-coup, le sentier débouche sur un grand champ en bordure de mer, du côté Atlantique, où sont rassemblés des centaines de gens face à un gigantesque système de son tonitruant alimenté par un groupe électrogène monté sur un camion. Parsemés en périphérie de la foule, des stands improvisés vendent des sodas, de la bière, du rhum et des friandises diverses. Directement devant les haut-parleurs, une douzaine de danseurs s'agitent... parmi lesquels une bonne moitié de gamins âgés de quatre ou cinq à une dizaine d'années. Il y en a même un qui danse en vélo, sautillant sur sa roue arrière au rythme des tambours.
Nous éclatons de rire: nous attendant plus ou moins à tomber dans un coupe-gorge ou un tripot interlope, nous nous retrouvons participants dans ce qui est pratiquement une fête familiale! Nous prenons une bière en écoutant le reggae d'un orchestre live (et pas mauvais du tout), objets de la curiosité plutôt amicale de nos voisins. Il doit y avoir là 300 personnes ou plus de tous âges, du bébé dans un châle sur le dos de sa maman jusqu'à l'arrière-grand-mère qui bat le tempo de ses deux pieds nus, en passant par une escouade de flics plutôt joviaux qui s'assurent que le tout (y compris la consommation quasi ouverte de mari) se déroule dans des bornes raisonnables.
Après une bonne heure de musique, nous décidons de rentrer à bord. Nous achetons une bouteille de rhum-coco local à un prix défiant toute concurrence, et nos guides nous ramènent bien gentiment à la marina, prenant en stop en cours de route une belle grande danseuse de reggae qui se serre entre nous sur le siège arrière et nous quitte sans le moindre regret pour aller rejoindre son copain avec lequel elle causait par téléphone tout le long du chemin.
Notre rencontre avec la fièvre du samedi soir, version St. Kitts, se termine par des nuggets de KFC tout à fait standards, dégustés avec un coca et un fanta à notre retour à bord. Malheureusement, la rentrée au port d'un cata d'excursion chargé de fêtards particulièrement bruyants réveille Marie-José, qui ne voudra jamais croire que notre excursion s'est déroulée de manière aussi innocente!
Le matin suivant, nous donnons un coup de main au copain québécois qui appareille au lever du soleil pour Saint-Barth, où il reprend le boulot lundi. Puis, comme nous devons partir nous-mêmes, nous allons en citoyens respectueux des lois pointer aux douanes du port -- fermées le dimanche, bien sûr. Une agente d'immigration aux amples proportions nous précise qu'il faut prendre un taxi jusqu'à l'aéroport pour nous mettre en règle... puis avec un sourire complice, nous indique le seul marché ouvert aujourd'hui "au cas où vous voudriez partir rapidement"... Le message est clair: nous allons faire de petites courses au C&C du front de mer (notre rhum-coco s'y vend le triple du prix payé hier soir), puis mettons les voiles pour Saint-Martin vers 10h, dans la plus stricte illégalité. D'ici que nous revenions dans les parages, les douaniers auront eu le temps de nous oublier... du moins on l'espère.
Splendide journée en mer, avec un bon vent de trois-quarts arrière (l'idéal pour un cata comme le nôtre) qui nous permet de filer à près de 9 noeuds de moyenne, laissant Statia et Saba par babord et contemplant de loin Saint-Barth par tribord, puisque la brume est enfin levée. Deux mouettes nous accompagnent tout au long du chemin, apparemment plus occupées à jouer autour de nos voiles qu'à pêcher les poissons volants qui, pourtant, ne cessent de croiser notre route en essaims de plusieurs douzaines d'individus. Il fait encore grand jour quand nous doublons la pointe de la Falaise des Oiseaux de Saint-Martin pour nous diriger, à travers un quasi-embouteillage de voiliers et de bateaux à moteur de toutes sortes, vers la nouvelle Marina de Fort-Louis, où nous avons réservé un espace d'accostage.
Les bureaux de la capitainerie étant fermés, nous devons explorer les pontons pour trouver un emplacement libre où nous brancher sur un point d'eau (pas critique) et une prise électrique (ça l'est). Lorsque nous en dénichons un, le hasard fait qu'il est immédiatement voisin du "Lys d'Ô", le yacht à moteur d'un copain de collège, Gilles Blondeau, que nous avions croisé il y a deux semaines à l'aéroport de la Guadeloupe!
Le repas, retardé jusqu'à notre arrivée, consiste en une entrée de jabugo suivie d'un cassoulet en boîte qu'Azur a trafiqué pour lui donner un petit goût "maison" fort agréable, surtout accompagné d'un vigoureux vin portugais qui traînait dans nos réserves depuis l'arrêt à Porto en juillet dernier. Et pour finir une bouchée de cheddar de St. Kitts, très acceptable, et des glaces chocolat et nougat qui nous restaient de la Martinique. Dur-dur,la vie de marin.

De la Martinique aux Saintes

(20/05/2007) Les jours suivants ont été consacrés à régler quelques formalités: redevance de douane (qu'il aurait fallu, assez curieusement, aller payer à Dunkerque, mais ça s'est réglé), mise à jour des documents de bord aux Affaires maritimes. Puis à retrouver de vieux copains (le cousin Daniel, Raymond Marie, Pancho de la Boutique du Pêcheur, Vatinel -- photo -- maintenant installé à St. Lucia, après avoir vécu des années en Californie). Lundi, nous sommes allés manger Chez Lucie, au Diamant, mais la cousine-patronne Armande Larcher n'y était pas, et nous n'avons eu Charles et Raphaëlle que brièvement au téléphone.
Mardi matin, enfin, nous avons repris la mer. Mon erreur a été de vouloir admirer du large la côte Atlantique: nous avions un assez bon vent, mais le chemin vers le Nord est plus long que celui de la côte caraïbe, et il n'y avait strictement rien à voir. Une "brume de sable" (pourquoi diable appelle-t-on ça ainsi?) à couper à la "jambette" masquait tout à un mille à peine du rivage. Nous avons donc marché à l'aveugle, aux instruments, pour contourner la presqu'île de la Caravelle et compléter le tour du Nord de l'île jusqu'au canal de la Dominique, atteint vers les 16h.
Traversée pas trop houleuse, puis comme d'habitude calme presque plat une fois sous le vent des montagnes dominiquaises. Mouillage de nuit à Portsmouth, où il y avait un nombre étonnant de voiliers à l'ancre, pour la saison. La baie était plutôt "rouleuse", au point où, contrairement à la coutume, aucun boat-boy ne s'est pointé sur sa périssoire au lever de soleil pour nous vendre ses petits pains, ses fruits ou ses légumes.
Nous avions en tête de visiter un peu l'île, quitte à dormir une deuxième nuit ici, mais le roulis et l'attrait des Saintes se sont combinés pour nous inciter à reprendre le large assez tôt. Le départ a été accompagné par un superbe ballet d'au moins une quinzaine de dauphins qui venaient sauter trois par trois et quatre par quatre directement sur notre flanc tribord. Bien entendu, nous n'avions pas nos appareils-photo sous la main, mais bof! croyez-nous sur parole. La traversée s'est ensuite transformée en une sorte de course-poursuite avec une goélette américaine noire et blanche, très élégante et bonne marcheuse, que nous avons battue de justesse à l'arrivée dans la passe des Saintes parce que Gérard connaissait mieux les parages.
Premier arrêt dans l'anse Sud du Pain de Sucre, pour une délicieuse baignade et un lunch sur le pouce. Dans l'après-midi, petit trajet au moteur jusqu'au mouillage principale du bourg de Terre-de-Haut, pour formalités et approvisionnement. Curieusement, le fait d'avoir enregistré notre passage ici mais d'avoir omis de le faire en Dominique (arrivée trop tardive, départ trop matinal) va nous causer des problèmes deux jours plus tard à notre arrivée devant un douanier pointilleux de Nevis.
Ça ne nous empêche pas de nous endormir le coeur en paix, bercés par une bonne petite houle lente.