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03 juillet 2019

Ballet pêcheur aérien

Lever du jour lundi dans le mouillage calme de la Petite Anse d'Arlets. Je me joins au capitaine Ignace sur le skybrige et nous nous délectons du spectacle d'une dizaine de pélicans aux silhouettes préhistoriques qui plongent avec une symétrie soigneusement calculée dans un banc de poissons qui longe le rivage près duquel il est sans doute maintenu par un barrage involontaire de voiliers à l'ancre sous la falaise. Quelques minutes plus tard accourent se joindre au festin des arabesques de gracieuses hirondelles de mer, puis un tourbillon de mouettes blanches à tête noire aux performances acrobatiques.
Les petits poissons parviennent à se faufiler entre les voiliers et le ballet aérien les suit de près: pendant quelques minutes, les pélicans, dont un patriarche à tête blanche, nagent impudemment à quelques mètres de notre proue, piquant brusquement leurs immenses becs dans l'eau frissonnante, pour en ressortir un éclat d'argent frétillant au bout.
La dernière semaine a été marquée par un fabuleux regain de vigueur d'Azur, qui rechigne de moins en moins à l'idée de sortir manger dans le bourg ou sur la marina. D’abord un midi avec le cousin Charles Larcher au chic Zanzibar (authentiques et savoureux crabes de terre farcis, ragoût de lambis, carré d'agneau), puis tout seuls chez les amis de Marin Mouillage trois jours plus tard, où le mari de la patronne Gaston Talba et la caissière-gérante Lucille nous font la fête autour d'une toujours géniale fricassée de chatrou (pieuvre pimentée avec riz et pois rouges). Et même un soir de spectacle devant les grillades sur pierre chaude de l'Annexe.
Si bien que lorsque je risque la suggestion d'une sortie en mer de quelques jours vers le Diamant et Saint-Pierre, la résistance que je craignais fait place à une acceptation enthousiaste. Donc, samedi, le lendemain du jour heureux où j'ai enfin récupéré le téléphone cellulaire oublié trois semaines plus tôt à Montréal, Twiggy et le skipper Ignace (originaire du Diamant) arrivent à bord vers les huit heures; pendant que le jeune Raymond remplace une manette défectueuse du moteur tribord, ils préparent le bateau au départ: plein d'eau, petites provisions, arrimage et verrouillage de tout ce qui peut tomber ou se briser -- entre autres l'écran de télévision --, équipement de navigation, moteur de l'annexe...
Peu avant dix heures, après un solide petit déjeûner (le meilleur remède préventif contre le mal de mer), nous démarrons du ponton et nous faufilons dans le dédale de bouées et de bancs de sable du Cul-de-Sac du Marin, pour virer à tribord à la Pointe Borgnesse vers le Rocher du Diamant à peine visible à l'ouest à travers une «brume de sable» opaque.
Un splendide vent arrière (30 noeuds avec des poussées à 35) nous propulse en direction du Morne Larcher et de la Côte Caraïbe, entourés de nuées de petits poissons volants dont les ailes irisées nous renvoient des éclats de soleil. Il n’est pas encore midi que nous effectuons un crochet vers le quai battu de hautes vagues du Diamant pour donner un coup de fil à Charles Larcher, qui viendra nous attendre au ponton face à l’église de la Petite Anse d’Arlets. La belle brise se maintient même sous le vent des mornes, de sorte que dès 12h45, laissant le capitaine Ignace en charge du Bum Chromé, nous embarquons Azur et son fauteuil roulant dans la spacieuse Ford de Charles, en direction de Fonds Placide, le domaine privé où pratiquement tous les membres de la famille Larcher ont niché leurs confortables villas.
Raphaëlle nous attend avec un contagieux sourire sur sa grande véranda surplombant une vue magique de la Baie du Diamant. Elle a déjà mis la table dehors: rhum blanc et vieux, citrons verts, sucre et miel pour le ti’punch, flanqués de plateaux de boudin créole pimenté mais fondant (le meilleur de toutes les Antilles), d’acras de morue et de petits pâtés. En plat principal, un poisson frais du jour légèrement pané accompagne d’un gratin de fruit à pain et arrosé au choix d’un rosé de Provence ou d’un blanc de la Loire. Ce n'est pas pour rien que la cuisine de notre cousine est renommée!
La conversation se renoue, malgré la longue séparation, comme si nous nous étions vus la veille: échange de souvenirs partagés, d’évocations de nos voyages respectifs, commentaires plutôt mordants sur les péripéties récentes de la politique française ou américaine, nouvelles d’amis communs. Au dessert, nous nous joignons sur sa terrasse voisine à leur fils Raphaël, également un de nos vieux complices lors de séjours précédents et d’escales en Guadeloupe où il a vécu quelques années.
L’après-midi est bien entamée lorsque nous en finissons avec le digestif; Azur se sent trop fatiguée pour entreprendre son habituel pèlerinage sur le caveau familial dans le cimetière voisin de la Dizac ou pour risquer un autre coup de rhum (ou deux, ou trois) chez le trop hospitalier copain Pancho, maintenant retraité de son commerce du Marin-Pêcheur. Raphaëlle nous ramène donc aux Anses d’Arlets, où après une bonne baignade sur la plage animée du samedi au crépuscule, nous partons mouiller pour la nuit sous la falaise protectrice au sud du bourg.
Dimanche matin, vigoureuse navigation vers le nord, profitant de la même brise qui nous vient maintenant au grand largue tribord; avec le seul génois et une aide occasionnelle des moteurs Volvo, nous franchissons en à peine une heure la vaste embouchure de la Baie de Fort-de-France et nous retrouvons au large de Schoelcher. Il est tout juste onze heures quand nous accostons au quai de Saint-Pierre, où nous attend une petite déconvenue.
Si le bon restaurant du Moulin à Cannes est ouvert dans la Plantation Depaz derrière la ville, la boutique attenante où je comptais renouveler mes stocks de rhum hors d’âge (Depaz vient de mettre en vente une extraordinaire cuvée millésimée 2002), est fermée en ce dimanche de la saison morte. Tant pis. Plutôt que de gravir la côte tortueuse vers la distillerie, nous nous contenterons d’un lunch à bord avec les provisions et petits plats chauds que Twiggy a dénichés au marché près de la plage.
En soirée, nous décidons aller essayer un des nouveaux restaurants bien cotés du Carbet voisin; hélas, après un accostage acrobatique au ponton communal, nous découvrons que la plupart sont fermés. Il faut nous rabattre sur ce qui est plutôt un cabaret offrant une soirée de jazz dynamique mais un peu trop bruyant pour nos appétits - d’autant plus que, le spectacle ayant attiré une foule imprévue, les choix du menu sont réduits à leur plus simple expression: il ne reste pas même d’acras, seulement trois ou quatre plats (plutôt bons), et comble de misère, pas une bière Lorraine à l’horizon.
En nous éloignant du quai après souper, nous constatons que le bruit du concert se propage largement vers le large; ne sachant à quelle heure il va se terminer, nous décidons qu’au lieu de mouiller non loin de ce vacarme, il est probablement plus prudent de redescendre dormir vers les Trois-Îlets ou les Anses d’Arlets. Ce n’est pas un grand sacrifice, car comme nous, Ignace aime bien la navigation de nuit; nous nous installons tous quatre sur le skybridge pour regarder défiler sur notre gauche les lumières des divers bourgs et villages de la Côte Caraïbe, jusqu’à retrouver, vers une heure du matin, notre paisible mouillage de la veille. Seule rencontre imprévue, une belle tortue de mer, sans doute attirée par nos feux de route.
Lundi matin, nous reprenons le cap du retour assez tôt, avec l’idée d’arriver au Marin à temps pour le lunch. Mais une fois devant la grande plage de Sainte-Anne qui jouxte le Club Med des Boucaniers, changement de projet: retenus par le vent doux, le beau soleil et l’eau teintée de turquoise par le fond de sable blanc, on va mettre l’ancre face au village, et Twiggy ira à terre nous chercher de bons repas chez Paille Coco, resto voisin du quai de la Dunette. Mélange d’acras, de beignes de crevettes et de balarous frits, suivis de fort bon poisson grillé et d’une grillade de lambis un peu caoutchouteuse à mon goût. Ce n’est donc qu’en fin d’après-midi que nous retrouvons enfin notre place au ponton H de la Marina du Marin après trois jours d’une expédition un peu inégale, mais quand même satisfaisante.

17 juin 2019

La vie à bord du Bum chromé...

Une seconde semaine à bord beaucoup plus dynamique. Dimanche soir, un des restos du front de mer offrait un spectacle «live» d’un couple chanteuse-guitariste mélangeant vieux favoris (Piaf, Nicoletta, Dassin) et blues plus récent (Tom Watts), nous avons grimpé sur le skybridge pour y assister à distance.
Lundi, nous avions planifié divers magasinages... oubliant qu'en territoire français «laïque», le lundi de la Pentecôte est férocement férié. Donc, repos forcé.
Mardi, branle-bas de combat à bord, deux techniciens ont débarqué dans la matinée pour rafistoler le système électrique un peu défaillant. Midi venu, Twiggy et moi avons réussi à convaincre Azur de l'attrait gastronomique des «pierrades» de l'Annexe voisine; nous avons sorti le fauteuil roulant (loué à la pharmacie du coin) et sommes allés déguster des aiguillettes de canard et de la cuisse d’agneau grillées sur des pierres chaudes, une (bonne) idée sans doute inspirée de la cuisine coréenne. Ensuite, Azur, qui n’avait quasiment pas voulu bouger du bateau pendant huit jours, a décidé qu’elle en avait assez «d’être enfermée à bord» et le taxi Rodolphe est venu nous prendre sur la marina pour une balade le long de la Côte Atlantique.
Une fois rendus au Vauclin, nous avons pensé qu’il n’y avait pas si loin jusqu’au lotissement près du bourg du François où habite le cousin Daniel. Nous sommes donc allés le surprendre dans sa jolie maison pratiquement rétablie des affres de l’inondation qui, au début de l’année dernière, avait dévasté le jardin fruitier et potager, défoncé le solarium vitré et projeté la voiture vers les rochers du bord de mer.
La cousine Edmée, convalescente d’un AVC récent, dormait, mais Daniel était tout heureux de nous accueillir, il a sitôt sorti le rhum (un bon LaMauny vieux) qu’il garde strictement pour «la visite», ni lui ni sa femme ne consommant d’alcool. Sortant de chez lui, nous nous sommes arrêtés au plus proche grand magasin Carrefour pour effectuer les courses prévues la veille avant de rentrer au Marin dans une heure de pointe somme toute civilisée.
Mercredi, Raymond Marie devait m’emmener avec Twiggy au Nouveau Centre commercial de Ducos où se trouve la seule boutique martiniquaise vendant des produits Apple; au moment de partir, Azur se pointe: «Je vais avec vous»… mais la deux-portes sportive de Raymond est incapable d’accommoder quatre adultes plus un fauteuil roulant. C’est donc encore une fois Rodolphe qui vient nous chercher, disant que «de toute façon, on trouvera bien à manger à Ducos, au Centre commercial». Penses-tu! Y’a que des salades, pizzas et autres hamburgers dignes d’un shopping center USA!
Heureusement nous dénichons in extremis – il est bientôt 15h – un charmant et délicieux poly-asiatique (chinois, thaï, viet et nippon), le Nagoya, dont exceptionnellement toutes les cuisines sont bonnes: nos choix combinent avec bonheur nems, crevettes tempura, pieuvre au sel de mer et boeuf en ragoût d’aubergines.
La météo de la semaine s’annonçant capricieuse, nous reportons à plus tard la sortie en mer envisagée et nous contentons de flâner à bord et sur les pontons voisins jusqu’au week-end. Heureusement, j’ai trouvé à Ducos un chargeur pour mon Apple Watch et un «hub» USB3 pour le MacBook Air dont le manque de connectique me fait rager. De plus, Mme Labelle du LUX Gouverneur me confirme qu’elle m’a expédié (à prix d’or plus) mes iPhones (canadien et français) oubliés sur ma table de travail montréalaise au départ dimanche dernier. En attendant, notre seul moyen de communication est le vieux portable rachitique et pratiquement illisible que nous avons retrouvé au fond de la valise d’Azur, mais sur lequel le répertoire téléphonique est vierge! Ah! La technologie…
Samedi soir, re-spectacle (mélange souk-rock’n roll cette fois) contemplé du haut du skybridge, d’où il nous faut dégringoler en catastrophe quand survient une de ces courtes mais brutales averses typiques de la saison. Nuit bercée par quelques coups de vent et tambourinages de pluie sur le pont de la coque tribord au-dessus de nos têtes.
Hier dimanche, dans l’éclaircie qui survient en fin d’après-midi, nous repartons sur les pontons pour un apéritif suivi de tapas au «Numéro 20», le bar chic et confortable que le copain Bernard du Ti-Toques a installé à l’étage de la nouvelle marina, face à la Capitainerie. Très bon planteur, Campari correct (on finit par «se tanner» du rhum si bon soit-il, hein!) et une superbe assiette de dégustation fort variée: foie gras sur toast, accras de morue, nems, cassolette de fruits de mer, chorizo, tartiflette, samosas, etc. dont nous ne viendrons même pas bout.
Retour à bord paisible dans le début d’une nuit tropicale baignée de clarté lunaire…

03 septembre 2018

Fin d'épisode

Et voilà déjà que l'épisode Martinique est terminé. Mercredi nous sommes passés à la banque nous assurer que tout était en ordre financièrement pour les prochains mois, puis à l'agence de voyage voisine pour confirmer nos réservations sur Air Caraïbes vers Orly et acheter nos billets de TGV de Paris à Montpellier. Jeudi, visites d'adieu de Philippe Ursulet et Charles Larcher et dernier repas créole «gastronomisé» au Zanzibar.
Vendredi matin, Twiggy et Henrietta sont venus ranger nos affaires et nous donner un coup de main pour préparer les bagages, encore une fois réduits au minimum. À midi, taxi de Rodolphe jusqu'au Lamentin, embrouillamini pour la remise du fauteul roulant et l'assistance-embarquement, suivis d'une longue attente assez orageuse au Salon Madras pour un départ retardé d'une heure. Pour une fois, cuisine décevante à bord malgré les efforts d'un personnel chaleureux. Samedi matin à Orly, autre taxi (un tunisien ultra-loquace) pour la Gare de Lyon, où nous sommes arrivés juste à temps pour prendre le TGV vers Montpellier. En milieu d'après-midi, nous retrouvons enfin l'appartement voisin de la Mairie qu'Ingrid, notre Chilienne de prédilection, nous a douillettement aménagé comme si nous l'avions quitté hier plutôt qu'en juillet de l'an dernier. Grand repos complet...
La semaine dernière, nous avions finalement pris la mer pour une ballade de quatre jours, assez mouvementée. Le nouveau skipper, Ignace, est un Diamantinois d'âge mur, joyeusement porté sur le rhum, qu'il enfile blanc et sec, en-dehors des heures de travail, heureusement. Mardi matin peu avant neuf heures, nous avons largué les amarres pour sortir du Cul-de-sac du Marin et mettre les voiles à l'ouest, poussés vers Sainte-Luce et le Diamant. Beau temps et brise légère, entrecoupés d'averses brusques mais courtes.
À la demande de Marie-José, nous avons longé la plage du Diamant et passé entre le Rocher et la pointe du Morne Larcher. Comme le clocher sonnait midi, nous avons accosté au quai des Anses d'Arlet. Baignade rapide au milieu d'un mélange détendu de touristes et de locaux, puis bon lunch les pieds dans le sable d'une paillotte familiale de bord de plage. Comme Azur ne se sentait pas en forme pour la courte ballade à son village natal, farniente à bord, petit souper et nuit bercée par la houle lente du mouillage bien protégé.
Peu après le lever du soleil, nous avons levé l'ancre par une brise assez surprenante de constance et d'intensité tout le long de la Côte Caraïbe jusqu'à l'anse de Saint-Pierre, où nous avons débarqué juste à temps pour que Twiggy puisse se précipiter au marché faire des provisions de produits frais, de boulangerie et d'amuse-gueule pour le ti'punch du midi.
Une fois ce cérémonial expédié dans les règles, nous avons gravi en taxi les contreforts de la Montagne Pelée jusqu'au grandiose portail bordé de puissants palmiers royaux de la distillerie Depaz, toute de bâtisses d'une élégance ancienne nichées dans des champs de canne vallonneux d'un vert rutilant. Après un bon repas dans un Moulin à Cannes transformé en temple de la gastronomie antillaise, j'ai refait mes habituelles provisions de rhum vieux (millésimes 2002 et XO) et paille, que nous avons ramenées à bord.
La sieste d'après-midi nous a ménagé une fâcheuse surprise: j'ai été tiré de ma somnolence par un piaillement de voix discordantes -- une bonne douzaine d'invités aussi imprévus qu'indésirés, mélange de pierrotins, diamantinois et métropolitains, avaient envahi le cockpit et Azur, avec son incorrigible bonhommie, avait cru bon de leur offrir un verre. Brusquement réveillé, j'ai piqué un crise que Twiggy, diplomate dans l'âme, a déguisée en urgence: «Désolé, mesdames et messieurs, mais le patron vient de se rappeler que le bateau doit appareiller dans quelques minutes pour rentrer dans la Baie de Fort-de-France avant la nuit.» Dix minutes plus tard, nous nous détachions du ponton et, après une courte et vive discussion, décidions de rentrer dare-dare au Marin, quitte à naviguer de nuit.
Paradoxalement, le voyage de retour dans le crépuscule et une obscurité constellée a été un enchantement. Il était près de minuit quand nous avons choisi de ne pas tenter une délicate rentrée, à l'aveugle ou presque, dans la marina, mais de jeter l'ancre pour la nuit sous la falaise du cimetière de Sainte-Anne, où est enterré le père de ma compagne.
Au lever du jour, conciliabule: pourquoi retourner au bercail, alors que la capitainerie ne nous attendait pas avant au moins deux jours? Nous sommes donc repartis vers le sud et l'ouest, doublant la pointe des Salines, l'Ilêt Cabrit et la Table du Diable; après avoir hésité un moment devant la tentation d'une plongée dans le miroitement turquoise des eaux éternellement calmes de la Baie des Anglais, nous avons remonté la Côte Atlantique, longeant le Vauclin protégé par sa ceinture de récifs de corail, pour pénétrer dans le chapelet de petits îles semi-désertes qui enserrent les Fonds Blancs du François et la mythique Baignoire de Joséphine.
Là, nous avons mis l'ancre assez loin du bourg, avec l'intention de rendre visite au cousin Daniel Philémont-Montout. Mais ce dernier étant indisposé, nous avons plutôt expédié Twiggy au restaurant de Leroy Mongins, sur l'Islet Thierry, d'où il nous a rapporté un plantureux déjeûner, pris dans le cockpit après la traditionnelle baignade apéritive sur les fonds de sable immaculés. Re-plongée dans les irrésistibles eaux-miroirs avant le coucher du soleil, puis contemplation béate d'un ciel brillamment étoilé (grâce à l'éloignement de toute agglomération éclairée et malgré une quasi-pleine lune) et sommeil sans histoire.
Vendredi enfin, retour à notre ponton du Marin après une dernière escale face à la plage de Sainte-Anne pour savourer les délices de la Cour Créole, un comptoir de cuisine traditionnelle à emporter dont on nous avait vanté les mérites, avec raison. Et pour mettre un terme agréablement harmonieux à cette virée, Azur et moi nous sommes laissés séduire par une voix «bluesy» un peu rauque qui nous parvenait de la rive dans l'obscurité. Rhabillés à la hâte, nous nous sommes retrouvés attablés devant une pierrade d'agneau de l'Annexe, à écouter, sur les accords d'un bon guitariste barbu grisonnant, une talentueuse chanteuse locale (dont le nom nous a hélas échappé) qui égrenait un répertoire éclectique dans un style à mi-chemin entre notre Marjo québécoise et ma vieille copine folk américaine Melanie Safka.
À la prochaine?

19 août 2018

Déluge!

C'est de nouveau dimanche matin, mais rien de commun avec le précédent: toute la nuit il a plu à boire debout, une de ces ondes tropicales qui sont soit la queue d'un ouragan qui nous a ratés de peu, soit les restes d'une tempête avortée plus haut dans l'Atlantique. De grosses gouttes à la verticale n'ont pas cessé de tambouriner par longues portées sur le toit de notre cabine, accompagnement jazzé à une nuit plusieurs fois interrompue. Certaines arrivaient même à s'infiltrer sous nos bordures de hublots étanches et venaient ruisseler sur les murs et les vitres dans la faible lumière diffuse qu'une demi-lune glissait à travers des couches superposées de nuages sombres.
Ce n'est que peu avant six heures, alors que les chiens de la campagne voisine finissaient de hurler en réplique aux fanfares des coqs, que le ciel a commencé à s'éclaircir, permettant à un soleil pâlot de montrer son nez au-dessus des collines qui forment la rive est du Cul-de-Sac du Marin. Mal reposé, mais incapable de me rendormir, je monte dans le cockpit, iPad à la main. Et comme je commence à taper le blogue, le mauvais temps me joue un dernier tour: l'humidité ambiante fait des micro-courts-circuits dans mon clavier détachable habituellement fiable, donnant souvent deux caractères au lieu d'un quand j'appuie sur une touche de la seconde et même parfois de la dernière rangée: j'écris «matin», j'obtiens «mat5i8n6». Joli, n6on6?
Autre effet météo secondaire: pas d'Internet à bord depuis vendredi soir. Et j'avais promis à l'ami Philippe Ursulet une prompte réponse à sa flatteuse invitation de tenir avec lui cet automne au Lamentin une expo de nos efforts de peintres amateurs... ce qui me donnerait la parfaite excuse pour revenir faire un tour en Martinique dans quelques mois. Bon, il attendra mon coup de fil, en bon Antillais pour qui la patience est un défaut congénital.
Je l'avais croisé il y a trois jours, pendant que je déambulais (pour la première fois depuis au moins deux ans) le long du Boulevard Allègre qui borde la rive marinoise, depuis la petite plage des pêcheurs sous l'église jusqu'au bout de la nouvelle marina, à la limite de Sainte-Anne. Nous sommes allés dévorer un lunch gastronomique au Zanzibar voisin: crabes farcis, noix de saint-jacques sur rizotto, pluma de pata negra et écrasée de bananes jaunes plus un agréable morgon bien frais; là, dans les méandres d'une de nos récurrentes conversations sur sa passion pour le jazz des îles, nous nous sommes découvert un autre goût commun, pour la peinture à l'acrylique ou à l'aquarelle. D'où l'invitation.
L'autre bonne nouvelle de la semaine, c'est que mardi, aussitôt que les travaux de bord le permettent - il faut remplacer d'urgence les frigos, devenus capricieux pour ne pas dire pire - , nous piquons les nez (ben oui, c'est un cata!) vers le large pour une ballade de quatre jours avec Twiggy et un nouveau skipper, Ignace: départ par le sud vers le Rocher du Diamant et le Morne Larcher, première escale à la Petite Anse d'Arlets, d'où une voiture nous emmènera au bourg natal d'Azur -- nous savons d'expérience qu'accoster au quai du Diamant même est pratiquement impossible, vu le puissant ressac des vagues sur la longue grève.
Visite au caveau familial du cimetière de bord de mer, «p'tit feu» en apéritif avec les cousins Larcher et un autre avec ce vagabond de Pancho, ancien patron de la Maison du Marin-Pêcheur maintenant à la retraite, et retour au moëlleux mouillage pour la nuit. Le lendemain, flânerie le long de la Côte Caraibe jusqu'à Saint-Pierre où je compte grimper à la Distillerie Depaz, sur les flancs de la Montagne Pelée, pour refaire mes provisions de leur fabuleux rhum de plantation hors-d'âge. Et les deux jours suivants, retour par le même chemin, à moins que...

30 juin 2017

Barracuda en barbecue

Il fait un temps idéal pour une balade en mer au large de la Martinique, sans doute, mais à moteur! Pour la voile, «pétole» comme disent les marins d'ici: pas un souffle de vent dans un ciel où flânent quelques touffes d'ouate, sur une mer d'huile à peine ondulée d'une houle que la météo mesure généreusement à 20-40 cm; le gennaker habituellement fier et bombé pendait tout flasque au grand mât, il a fallu l'enrouler. Nos deux diesels Volvo neufs ronronnent, pépères, à six noeuds de vitesse, en arrière-plan du nouveau disque de Michel Robidoux dont j'ai écrit une des chansons.
Tout à coup, en tournant péniblement la pointe du Carbet pour mettre le cap vers un Saint-Pierre écrasé de soleil malgré les éternelles nuées qui panachent la Montagne Pelée, un brusque sifflement trahit le raidissement de la ligne de pêche qui traîne loin derrière le Bum Chromé. «Poisson!» hurlent en coeur nos deux équipiers. Comme tout bon marin antillais, le capitaine Marco et son second Charles dit Twiggy lâchent tout ce qu'ils sont en train de faire et foncent sur la canne fixée au garde-fou arrière, laissant le bateau se débrouiller comme il le pourra. Entre la passion de la pêche et la sécurité en mer, on sait qui va gagner à tout coup. À leur décharge, ils savent que je suis là pour mettre la main sur la barre au besoin et zigzaguer entre les bouées quasi invisibles marquant les casiers de pêcheurs et celles, plus costaudes, qui coiffent quelques épaves coulées lors de la tragédie de 1902. Ce qui ne m'empêche pas de tourner souvent les yeux vers ce qui se passe sur la jupe tribord arrière.
Il est vite évident que notre visiteur et éventuelle prise est tout autre chose que les habituels thazard ou daurade plutôt résignés. Ce qui tend la ligne à sa limite plus de cent mètres derrière nous se débat avec une férocité qui le fait jailler par moments à près d'un mètre au-dessus de l'eau, la queue vigoureusement arquée dans un fouettement d'écume. Même Azur, peu portée sur la pêche, suit la bataille de près.
Il faut pas loin d'un quart d'heure pour fatiguer la bête, avec la peur constante de la voir casser la ligne et s'échapper, et pour l'amener à portée de la gaffe de Twiggy tandis que Marc active avec force le moulinet; une dizaine de solides coups de maillet suffisent à peine à l'étourdir une fois hâlée sur la jupe arrière puis sur le sol du cockpit.
Avec jubilation, nous contemplons le fruit de nos efforts, un superbe barracuda qui fait sans doute un mètre cinquante et une douzaine de kilos; il a une tête étroite mais plus longue et plus haute que ma main, trouée de deux yeux noirs de la taille d'une pièce d'un euro et fendue d'une vaste gueule portant une dizaine de crocs bien pointus.
Aussitôt, le programme que nous avions fixé pour le reste de la journée prend le bord et le plancher prend des airs d'étal de poissonnier, inondé de sang et semé d'écailles translucides et luisantes. Il est vite apparent que notre capture dépasse la capacité même des plus gargantuesques de nos appétits et qu'il faut penser à la partager en trois ou quatre repas. En combien de pièces la débiter, et de quelle épaisseur? On fait quoi de la tête et de la queue? Cuisson en blaff épicé, en court-bouillon classique ou barbecue sur charbon de bois avec sauce piquante?
Après un débat acharné, nous convenons qu'une chair si fraîche mérite les honneurs de la grillade la plus immédiate; d'autres formules culinaires suivront les prochains jours. Sitôt à quai, Twiggy et moi nous précipitons vers le marché voisin pour nous procurer les condiments et accompagnements appropriés — nous savons d'expérience que les maraîchers, fruitiers, épiciers et bouchers saint-pierrais ont tendance à ranger leurs étalages dès la grosse chaleur du midi arrivée. Nous survenons juste à temps: à peine avons-nous acquis les portions d'accras de morue, légumes créoles, oignons pays et piments requis, ils sont déjà en train de fermer boutique.
Pendant notre absence, le skipper a passé le plancher du cockpit à la grande eau et mis en marche l'allumage du barbecue au charbon de bois. C'est finalement peu après 14 heures que nous pouvons nous mettre à table devant le plus appétissant des menus: des accras arrosés de ti'punch ou de porto blanc, puis une montagne de darnes de barracuda dorées à point, accompagnées d'une sauce bien piquante, d'une purée parfumée à l'oignon vert, de lentilles et d'une salade laitue-tomates. Sans compter un petit rosé de Saint-Tropez venu échouer, qui sait par quel hasard, dans un marché de la Caraïbe.
C'est seulement huit jours après notre arrivée de Montréal au Marin que nous avons pris la mer, presque contraints et forcés: en fin de semaine dernière, le cadet des frères Jean-Joseph, patrons de la Marina, est venu nous avertir que plusieurs des pontons du port de plaisance, dont le nôtre, seraient bouclés pendant deux jours ce week-end à cause d'un grand concert (payant) des musiciens du mythique groupe Kassav. Il nous donnait le choix de partir nous balader ailleurs, ou de transférer temporairement notre résidence flottante vers un autre amarrage, plus éloigné et moins confortable.
Nous avons donc quitté le port mardi trois jours après la Saint-Jean, avec notre équipage habituel. Ne sachant pas trop comment notre santé allait répondre au changement assez brusque de régime de vie (Azur relevant d'une phlébite qui la laissait plutôt flageollante sur ses jambes et moi d'une opération de la cataracte sans compter de nouvelles douleurs d'arthrose au bas du dos), nous avons choisi de ne pas nous aventurer au grand large, malgré une grosse envie de revisiter les Grenadines au sud, mais de nous contenter de cinq jours d'un nonchalant cabotage en suivant la Côte Caraïbe de l'île.
Première étape agréable et sans histoire, la transversale tout au long de la façade sud de la Martinique, du cul-de-sac du Marin au Rocher du Diamant, par beau temps et vent arrière, puis la brève remontée jusqu'à la plus petite et la plus pittoresque des Anses d'Arlet. Quatre heures de plaisir facile, le temps de retrouver le pied marin et de renouer avec le rythme bien particulier de la vie sur un voilier — que nous avions quitté, il faut le rappeler, il y a presque un an et demi.
Là, comme nous n'arrivions pas à joindre les amis du Diamant qui devaient venir nous chercher au quai pour permettre à Azur son habituel pélerinage sur le tombeau familial du cimetière local, nous avons décidé de nous contenter d'une trempette dans l'eau vert pastel sur fond de sable blond de la plage puis de nous prélasser à bord, en nous contentant d'un repas (plutôt médiocre, hélas) que nous sommes allés chercher dans un restaurant du bourg voisin.
Doux et mélancolique souvenir, c'est sur cette même plage — qui n'a pas changé d'un iota — qu'il y a quarante ans nous avions terminé une soirée mémorable avec Gilles Vigneault et notre vieux copain un peu pirate, Jean-Marie Deschamps, aujourd'hui disparu. Ce dernier avait ouvert dans les collines derrière le village un bar-restaurant, le California Saloon, qui connaissait un vif succès. En allant l'y retrouver, j'ai croisé Claude Fleury, l'alors incontournable secrétaire de Vigneault: «Leclerc? Quoi qu'a fait là?» - «Et toi? Es-tu ici avec Gilles?» Il s'est avéré que oui: Vigneault était en vacances avec sa femme Alison et leurs jeunes enfants dans une villa louée aux Trois-Îlets voisins.
Illico, nous avons pris rendez-vous pour nous retrouver au souper chez Deschamps, où la maîtresse de maison Véronique (que nous avions présentée à son mari quelques années plus tôt à Montréal) nous a concocté un véritable banquet à la créole, somptueusement arrosé. Alison et les enfants étant rentrés se coucher, nous avons continué avec Vigneault une de ces longues conversations à bâtons rompus dans lesquelles il brille de tous ses feux et dont j'avais l'habitude depuis nos premières rencontres à Québec quand j'étais étudiant et lui, prof de collège. Inévitablement, ça s'est complété sous les étoiles passé minuit, tous assis à l'indienne sur le sable de la Petite Anse, la plupart du temps avec une bouteille de vieux rhum entre les jambes et une chanson québécoise aux lèvres... Mais revenons au temps présent.
Le lendemain mercredi, nous avons levé l'ancre un peu tard pour la courte étape jusqu'aux Trois-Îlets. L'idée était de flâner en route, explorant les jolies criques (Anse noire, Anse blanche) qui creusent la côte et le voisinage de l'Îlet Ramier, lieu fameux de plongée et rendez-vous des dauphins et des baleines. Mais le temps a refusé de coopérer, ne nous offrant qu'une série quasi ininterrompue d'averses parfois violentes, parfois plus calmes mais d'une densité bien tropicale. Pour «admirer» le paysage filtré par un rideau gris de pluie, pas d'autre choix qu'en maillot de bain, frissonnant sur le skybridge mal protégé, ou à l'abri du cockpit avec ses rideaux semi-transparents plastifiés.
La météo a aussi contribué à bloquer le reste du programme de la journée, qui consistait à nous délecter d'un repas gastronomique dans un des bons restos du quartier touristique, de préférence en compagnie du couple antillais-québécois Léna et Jean-Marie, qui habitent tout près à l'Anse-à-l'Âne. Pour le resto, il a fallu nous contenter du Bodlamer, table de l'hôtel Bambou qui a l'avantage d'être située à quelques pas du quai, mais dont la qualité a pâti depuis notre dernier passage il y a deux ou trois ans. De plus, Léna et Jean-Yves étaient au boulot dans la journée, et le soir hésitaient à braver le mauvais temps pour nous retrouver à bord, d'autant plus qu'ils en sont aux dernières étapes des préparatifs d'un prochain déménagement définitif de la Martinique au Québec. Rencontre donc remise.
Heureusement, jeudi matin s'est levé dans les roses et les oranges d'une aube radieuse, reflétés par une mer calme comme le proverbial miroir. Même sans vent, l'étape vers Saint-Pierre s'est déroulée dans la plus grande bonne humeur, pour atteindre son sommet dans la pêche au barracuda décrite ci-dessus...
En passant, nos inquiétudes sur la santé étaient vaines: les yeux ex-cataractés protégés par des lunettes de soleil adéquates se portent très bien et dans le jour, les plaisirs actifs de la voile tendent à me faire oublier le mal de dos; quant à Azur, l'air de la mer et le soleil-pays lui font retrouver une rassurante seconde jeunesse — même si dans ses moments de grogne, elle s'en défend, car elle adore qu'on la soigne aux petits oignons!