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18 janvier 2025

Tournant d’année sur les chapeaux de roue

 Le lendemain du coup de vague à l’âme ressenti à la mort de ma vieille connaissance Jimmy Carter, ma sœur Marie et Jean sont venus m’apporter le réconfort d’un réveillon anticipé: délicieuses huîtres charnues sur un lit de glace qu’ils avaient apportées d’un bon poissonnier, suivies de somptueuses pâtes noires au homard que j’ai fait venir de Pizza Gusto, le tout avec un champagne millésimé et un excellent cava catalan. Pour finir avec de bons fromages et un fondant gâteau de mousse au chocolat, coiffés d’un espresso et d’une grappa Cleopatra. 

Le Jour de l’An a été plutôt calme, mais ponctué d’échanges chaleureux de voeux avec les parents et amis d’ici et d’ailleurs: France, Baléares, Roumanie, Belgique, Washington, Californie, Martinique, Colombie, Brésil… les heureuses séquelles de notre passé d’incorrigibles vagabonds!

Quelques jours plus tard, après une gourmande escapade moules-frites (sauce madagascar) à l’Académie d'Anjou, une bonne nouvelle côté santé: je serai enfin opéré à la hanche droite à la fin du mois! Coup sur coup, mon neveu Vincent m’avise de garder libre la soirée du samedi prochain, pour une surprise qu’il refuse de dévoiler. En milieu de semaine, un appel de l’équipe d’EDU («En Direct de l’Univers» à Radio-Canada) m’éclaire un peu. 

Samedi 11 janvier, l’ex-confrère Michel Lacombe m’appelle pour me convier à une conviviale après-midi de football américain chez lui le lendemain, que je suis bien obligé de refuser – je me doute bien que je ne serai pas en forme après la nuit qui vient. Une fois en route vers un studio de télé dans un coin perdu non loin de la Cité du Havre, je m’offre un caprice-souvenir du bon vieux temps: je me rappelle que le restaurant Devi de la rue Crescent, juste en face de la ruelle nommée pour notre vieux copain et complice Nick Auf Der Maur, offre un des meilleurs agneaux korma en ville, que je vais déguster à la va-vite avec une bonne bière indienne un peu amère.

J’arrive donc aux studios tout juste à temps pour prendre place à côté de ma soeur Marie sur une banquette inconfortable, face au plateau tournant où s’amène en boitillant mon neveu-vedette (qui vient d’être opéré, lui aussi de la hanche) pour une heure de charme absolu. C’est à la fois un impressionnant hommage de ses collègues à sa carrière de comédien –de Séraphin à Dumas–, un panorama d’une musique pop contemporaine dont je me rends compte que je la connais peu, et une surprenante et attachante fête de famille grâce à une série de numéros offerts par sa soeur Geneviève (ramenée en cachette d’Europe pour l’occasion), par sa compagne Mélanie («La Vie en rose» chantée avec une émotion à fleur de peau), par sa tante Marie à la guitare (le prenant «De la main gauche» qu’elle avait aussi interprété aux funérailles de ma belle-sœur Hélène), par mon frère Antoine qui, en vrai papa-gâteau, avait paraphrasé en son honneur la «Ballade des gens heureux» de Lenormand, enfin par un «feu de camp» réunissant ses copains d’adolescence du camp de vacances de Nominingue…

Le hic, c’est que malgré la gentillesse et la débrouillardise de l’animatrice France Beaudoin, la lourdeur complexe de l’appareil technique moderne d’une télédiffusion en direct non seulement rendait assez difficile de suivre ce qui se passait en scène, mais me rappelait vivement les raisons pour lesquelles j’avais jadis délaissé la télévision pour retourner à la presse écrite!

Mais ce n’était pas fini. Après un chaotique  mais sympathique cocktail en coulisses une fois les caméras éteintes, tout le monde ou presque a déménagé dans un bar irlandais branché de Verdun, le Trèfle, où la fête s’est prolongée aux petites heures. J’ai eu la plaisante surprise d’y croiser une de mes rares authentiques idoles, le chef d’orchestre Nézet-Séguin, une séduisante comédienne ancienne élève de mon amie Sonia del Rio, Tanya Henry, et un costaud comédien (dont j’oublie le nom) qui avait travaillé sur scène avec un autre brillant ami de la belle époque, Paul Hébert.

J’avais à peine eu le temps de récupérer (l’âge n’aidant pas du tout!) que je devais repartir de chez moi mercredi pour un de ces délicieux lunchs intimes qu’adore organiser (et cuisiner) mon ami Claude Normand, cette fois à la québécoise: fèves au lard et rôti de porc. Nous n’étions que cinq, mais les échanges avec le peintre Jacques Léveillé et sa charmante Marilyn sont toujours pétillants, d’autant plus que l’ajout d’une très vive et amusante Huguette-Isabelle (que je n’avais que croisée aux funérailles de Sonia il y a un an) y mettait une dose d’imprévu.

Pas besoin de dire que depuis, je ne fonctionne qu’au ralenti, attristé en plus par la disparition d’un autre «vieux de la vieille» qui avait fait partie de la bande de mes amis chansonniers avant de s’illustrer comme auteur-compositeur au service de grands interprètes, Stéphane Venne…

04 décembre 2024

Un Devoir de mémoire

En souvenir de l’amie de très longue date Sonia del Rio, née Boisvenu en Abitibi, justement célèbre en Espagne comme gran bailaora du flamenco et à Montréal comme patronne du charmant bar à musique et poésie La Chaconne dans le Quartier-Latin, qui est décédée volontairement au CHUM pour cause de grandes souffrances le 13 octobre 2023. 

Nous nous étions connus dans notre folle jeunesse au bar El Cortijo de Tex Lecor (rue Clarke), et nous sommes revus à diverses reprises avec toujours autant de plaisir au cours des décennies suivantes en Espagne, en France et au Québec. À la fin octobre 2022, octogénaire encore en grande forme, elle s’était jointe à moi avec son mari Claude Normand et mes neveux pour m’aider à fêter mon premier nostalgique anniversaire après le récent décès de ma chère Marie-José; nous avions assisté à la Place des Arts au spectacle de danse du brillant jeune gitan Farruquito… que Sonia et moi avions ensuite rencontré en coulisses, par faveur spéciale due à sa réputation et au fait qu’elle avait fait jadis partie avec son grand-père Farruco de la troupe de José Greco. Ils ont même esquissé ensemble des pas de flamenco!

Le 13 octobre dernier, Claude a tenu dans leur appartement sur les pentes du Mont-Royal un dîner-souvenir émouvant dont il m’a demandé de rappeler les détails… ce que jusqu’ici je n’avais pas eu l’énergie ni le temps de faire, coincé entre des problèmes personnels de santé et des trous de mémoire imprévus. J’essaie de me racheter, imparfaitement et tardivement.

Au menu, Claude avait lui-même concocté d’abord un beau gazpacho traditionnel froid avec ses garnitures hachées de poivron, oignon, tomates… suivi d’une classique paëlla valencienne abondante et goûteuse au poulet et fruits de mer, bien parfumée au safran et accompagnée de vins du rioja. Pure jouissance.

Nous n’étions que six – les proches de Sonia et nos amis Pomerleau ayant dû se décommander au dernier moment – avec le peintre Jacques Léveillé, sa pétillante Marylin et le couple Sylvie et Yvon Descormier; mais la qualité compensait le petit nombre, dans le décor chargé de souvenirs de Sonia et ouvert sur le panorama d’un bel après-midi d’automne sur le centre-ville. La conversation vagabondait agréablement entre les souvenirs que chacun  avait de la disparue, notre commune passion des voyages et des belles rencontres imprévues, nos découvertes en littérature et en musique, et des commentaires souvent ironiques sur l’actualité – notamment sur la fin de la campagne électorale américaine, où Léveillé a fait preuve d’un remarquable perspicacité. Le crépuscule commençait à pointer lorsque nous nous sommes quittés à regret.


22 août 2024

Chronique de la hanche (et non du genou, Foglia!)

Visite à la clinique Duval (Boul. des Laurentides à Vimont lundi: deux fois 40 min. d’autoroute en taxi sous la pluie, aller-retour!). Inscription pour prothèse à la hanche droite, examens et tâtons (chirurgien, infirmier, généraliste, physiothérapeute), et conclusion: sans doute opérable, mais pas avant une batterie d’autres tests et exercices à la maison et dans la piscine, donc vers le début octobre… et trois mois de rééduc et convalescence à Montréal après. Ce qui fait que les projets de voyages Martinique et France, visite à Saint-Roch des Aulnaies, croisière en Asie etc. sont repoussés à février 2025 et plus. J’aurai sans doute besoin d’un peu de soutien moral et accompagnement d’ici là. Et la facture: plus cher pour une seule hanche que jadis pour les deux genoux, mais faut c’qu’y faut! Pour me consoler, détour vers Chez Alexandre rue Peel, ce charmant réac d’Alain Creton n’y était pas, mais Daniel et mon serveur préféré le remplaçaient. Excellente crème de champignons, plutôt bon cassoulet mais pas assez mijoté; Marie et Jean doivent se rappeler celui absolument divin que j’avais dégusté dans un relais routier anonyme près de Revel (Roussillon) il y a 15 ans – il avait été mis à mijoter sur feu de bois la veille au soir, sous la garde du gamin ado de la patronne; il y avait passé la nuit blanche, et ça paraissait!

Encore merci à Gen et à François pour la belle balade samedi dans le West Island, un fondant saumon fumé à l’érable et une onctueuse fondue sous la houlette de mémère Suzanne, faut qu’on remette ça! Et que je récupère l’iPad que j’ai oublié dans la bagnole de Vincent, utilisée pour l’occasion. Après-demain, expédition avec Claude Normand (mari de la feue Sonia del Rio) chez les copains Pomerleau à Saint-Jean de Matha, ça va me changer de la — pourtant fascinante — Convention Démocrate de Chicago sur CNN et FOXnews. Je prends aussi des pauses dessin-peinture en journée: crayons de couleur, aquarelles et acryliques, sujets les poissons rouges de la fontaine et les voiles des yôles de la Martinique.

Si qqun connaît qqun qui connaît le fonctionnement des mini-drones (ceux qui filment les rapides favoris de Mathieu au Québec, pas ceux qui bombardent Gaza et l’Ukraine), j’aurais besoin d’un coup de main pour m’y retrouver – la traduction du manuel de l’usager HolyStone du Taiwanais au Québécois en passant par le Yankee (sans doute via une antique version de Google) laisse beaucoup à désirer.

26 octobre 2007

Les beautés du mauvais temps

(24/10/2007) Je ne savais pas ce qu'était vraiment une "onde tropicale". Hé bien, je l'ai appris "en grande" samedi matin: après quelques coups de vent brusques au cours de la nuit, un véritable rideau sombre et impénétrable de pluie s'est abattu sur la Baie du Marin dès l'aube, et s'est maintenu avec à peine quelques fluctuations jusqu'au début de l'après-midi. Nous avons passé l'avant-midi claquemurés à bord, toutes lumières allumées, contemplant l'eau qui plongeait en cascades du toit du carré sur les deux coques où elle formait des ruisseaux continus. Le tout agrémenté de roulements de tonnerre intermittents et d'occasionnels éclairs dont on ne distinguait qu'à peine les reflets à travers le rideau dense de l'averse.
Même si nos amarres de quai sont de nylon, la détrempe les a suffisamment relâchées pour que le Bum vienne battre vigoureusement contre le ponton à maintes reprises, heureusement protégé de tout dommage par de bons pare-battages. Autour de nous, règne une immobilité de cimetière: aucun mouvement sur le ponton, pas une annexe sillonnant la rade, pas un seul bateau qui entre ou sorte dans la zone marina.
C'est seulement vers les 14 heures que la vie reprend peu à peu. Après une hésitation, nous nous aventurons sur les pontons puis sur le front de mer, où nous arrivons au Calebasse Café juste à temps pour le début de la finale du rugby. Cela en valait d'ailleurs la peine.
Au milieu d'un public bien plus restreint et moins agité que la semaine dernière (la France ne joue pas aujourd'hui), nous avons droit à un beau match, peu spectaculaire, mais intense et très propre. Pas de mauvais coups, très peu de blessures, un minimum d'erreurs, le tout débouchant sur une victoire bien méritée des sympathiques Springboks sud-africains. De quoi améliorer encore la réputation et l'audience d'un sport que nous venons de découvrir et qui mérite plus de rayonnement.
Dimanche matin, nous nous préparons de nouveau au départ. Car nous avons finalement décidé que, le temps permettant, nous nous rendrons en bateau plutôt qu'en voiture jusqu'à notre hôtel de Trinité. Nous avons trop peu navigué depuis notre retour aux Antilles, et cela nous permettra en particulier d'admirer du large une Côte Atlantique que trop peu de plaisanciers se risquent à visiter, rebutés par ses mers plus fortes et ses vents plus vifs que ceux du Versant Caraïbe.
Même si la brise est plutôt contre nous (elle fait 15-20 noeuds du nord-ouest, ce qui nous forcera à louvoyer et à faire du moteur une bonne partie du trajet aller), nous n'avons rien à regretter: la houle n'est pas trop choquante, le temps d'une clarté admirable nous permet de voir tout en détail les multiples baies, anses, falaises et ilets qui découpent la côte, tout au long des Salines, du Cap Chevalier, des Macabous, du Vauquelin, du Cap Est et du François.
C'est juste avant celui-ci que nous faisons une courte escale, à l'abri d'un minuscule archipel qui protège de la houle les féériques "fonds-blancs". Ce sont des bancs de sable éclatant de blancheur qui s'étirent sous un à deux mètres d'eau turquoise et cristalline. Le lieu, surnommé "la baignoire de Joséphine", est abondamment fréquenté, mais pas du tout massacré. La tradition veut que les békés de jadis (planteurs blancs du pays) s'y soient retrouvés les week-ends de grandes chaleurs pour y siroter un ti-punch plongés dans l'eau fraîche jusqu'à la taille ou aux épaules. Une coutume à laquelle un groupe mélangé de Martiniquais et de touristes sacrifie aujourd'hui près de nous avec un plaisir évident.
Nous faisons un agréable plongeon, hélas dérangé par des maniaques du scooter-des-mers qui zigzaguent à toute vitesse et à grand bruit entre les embarcations mouillées autour desquelles se prélassent bon nombre de baigneurs, y compris des enfants. Pas très brillant. Nous nous consolons du bain écourté en dégustant une savoureuse et nourrissante tartiflette maison que nous a concoctée l'irremplaçable et polyvalent Gérard.
Reprenant la route, nous avons la désagréable surprise de voir (et d'entendre) chûter juste à nos pieds une lampe de hune qui semblait pourtant bien fixée. À remplacer au plus tôt, donc. En fin d'après-midi, nous contournons (à moteur, hélas, le vent nous est vraiment peu secourable) la jolie presque'île de la Caravelle, échancrée de fines anses et surmontée de promontoires audacieux. Le coucher de soleil nous trouve dans la rade pratiquement déserte de Trinité, par chance peu houleuse ce soir puisque la brise a viré à l'est. Nous mouillons sans problème en face de l'École de Pêche de la Martinique, où Gérard a plusieurs fois suivi des cours et des stages.
Aux abords du ponton, situé en plein milieu du bourg, nous attend un taxi commandé d'avance dont le chauffeur, Éric, est une surprise des plus agréables: sympathique, disert, toujours coiffé d'un élégant chapeau de paille et tiré à quatre épingles à la limite de la coquettterie, il allie une fiabilité à toute épreuve (que nous aurons l'occasion de tester au cours des prochains jours) à une remarquable érudition sur l'histoire et les caractéristiques de sa région, savoir datant d'une précédente carrière comme guide touristique. Si jamais vous avez l'intention d'explorer le centre et le nord de la Côte Atlantique, nous ne pourrions vous recommander meilleur cicerone.
Une dizaine de minutes d'une route sinueuse débouchant sur une piste à peine carrossable nous permettent de grimper jusqu'au Domaine de Saint-Aubin, perché sur la côte au-dessus du quartier Petite-Rivière-Salée, sur le chemin de Sainte-Marie. C'est une splendide maison coloniale blanche et jaune, construite en bois dans le plus pur style "béké" des années 1850-1920, entourée d'une vaste véranda, le tout couvert d'un toit à pignons de tôle rouge le long duquel courent des frises de bois découpé façon "gingerbread".
L'intérieur a été soigneusement redécoré par ses nouveaux propriétaires, des "métros" installés ici depuis trois ou quatre ans seulement, mais clairement en amour avec la Martinique et sa culture (la littérature de l'hôtel affirme qu'ils ont des ancêtres békés). Ils ont déniché un peu partout des meubles d'époque, des appliques et des chandeliers, des bibelots, des gravures et de vieilles photos, qui vous donnent presque l'impression de vous trouver les hôtes d'un planteur cultivé d'il y a deux ou trois générations.
À la maison de départ, ils sont en train d'ajouter diverses annexes (cuisines, spa, bungalows, etc.) dans le respect le plus soigneux de l'esprit de l'original et en préservant au mieux l'élégant jardin qui entoure la propriété. Leurs seuls anachronismes, que nous leur pardonnons volontiers, sont une jolie piscine couverte de mosaïques blanches, vertes et bleues, et une musique de jazz "cool" qui circule tout doucement à travers le salon, la salle à dîner et la terrasse du rez-de-chaussée.
D'abord un peu étonnés de constater que dans un établissement de cette classe, les chambres ne disposent ni d'un téléphone, ni d'une télé, ni d'un frigo-minibar, nous finissons par admettre que ces omissions cadrent bien avec le caractère "vieil hôtel de campagne" que les proprios tiennent à conserver. De toute façon il y a la clim, d'immenses fenêtres à volets mobiles, et l'accès à une large galerie extérieure qui fait le tour de l'étage et débouche sur un grand salon en plein air meublé de rotin semé de vastes coussins.
Après une première nuit réparatrice, un bon petit déj nous attend sur la terrasse du rez-de-chaussée. Le copain Éric vient nous prendre en milieu de matinée et nous amène visiter le Musée du Rhum (Saint-James) de Sainte-Marie, à la fois beau et pédagogique. Nous n'échappons pas à la tentation d'en sortir avec quelques bouteilles de "vieux" XO qui enrichiront nos divers bars. Puis c'est la grimpée par un chemin sinueux qui nous amène au vaste panorama du haut du Morne Poirier. Nous pouvons entre autres y constater que le Bum chromé nous attend toujours sagement, mouillé au centre de la Baie de Trinité.
Nous redescendons vers la presqu'île de la Caravelle et le bourg de Tartane, où nous avons décidé de "manger léger" ce midi pour nous garder l'appétit nécessaire à un repas gastronomique à l'hôtel ce soir. Vaine promesse: la découverte de deux langoustes vives et charnues dans le vivier du petit resto de bord de route "l'Oasis" nous incite à changer de programme. Sans le moindre regret: le service est charmant, la cuisson parfaite et la note très raisonnable (5 euros le 100 grammes, pour la Martinique, c'est peu). Pour le retour, Éric fait un long détour vers la pointe de la Caravelle et une colline abrupte couronnée d'antennes de transmission, d'où nous avons une vue unique aussi bien vers le Sud jusqu'au Vauclin que vers le Nord et le Lorrain. Bonnes photos.
Après une bonne sieste, nous décidons quand même de faire honneur au dîner. La "daube créole" du plat principal est bonne mais sans surprise; en revanche, l'entrée consiste en un velouté d'igname parsemé de copeaux de jambon-pays et parfumé d'un bouquet d'épices dont nous parlerons sans doute longtemps. Tout compte fait, une très belle journée d'anniversaire, embellie de plus par plusieurs appels de voeux de parents et d'amis.
Mais c'est mardi midi que vient le haut-lieu de cette fête. Après une matinée d'ondée tropicale presque aussi violente et soutenue que celle de samedi dernier, nous profitons d'une brève éclaircie pour descendre par Gros-Morne vers Saint-Joseph, où se trouve ce qu'on nous a présenté (avec raison) comme l'un des meilleurs, sinon le meilleur restaurant de la Martinique actuellement. Le patron Jean-Charles Brédas et sa femme nous reçoivent dans un décor qui fait irrésistiblement penser à une version tropicale du Jardin des Sens: un pavillon ouvert, décoré de légères tentures de style indien, planté au milieu d'un luxuriant jardin tropical.
Nous n'avons même pas droit au menu: Brédas, un élève de Roland Durand du Passiflore à Paris, nous a préparé sans demander notre avis une carte à sa façon dont nous ne pouvons que nous féliciter: amuse-gueules créoles, foie gras poêlé aux bananes jaunes (wow! et re-wow!), magret de canard au poivre et aux fruits tropicaux accompagné d'une mousseline de légumes-pays, etc. Une seule erreur (de notre part): nous buvons là-dessus un très bon champagne brut rosé Clos des Demoiselles qui s'accorde très correctement au repas, mais fort mal à la digestion d'Azur, qui va en subir les conséquences une partie de la nuit prochaine.
Pour lui laisser une chance de mieux dormir, je passe une partie de la nuit sur une chaise-longue de la véranda devant notre chambre, ce qui me permet d'assister à un fabuleux spectacle de la nature. À demi éclairé par un premier quartier de lune, le ciel est traversé de nuages parfois blancs et transparents, parfois sombres et opaques. Ceux-ci traînent sous eux, comme des capes de mousquetaires, des rideaux clairs de pluie qui balaient la surface gris fer de la mer entre une île au large et la côte à mes pieds. De temps à autre, un éclair violacé découpe méticuleusement les nuages en surfaces planes mauves et grises à la manière d'une estampe japonaise. Le tout derrière les feux d'artifice noirs des hauts cocotiers qui bordent le jardin de l'hôtel, et dans un fond sonore qui harmonise très joliment les rouleaux de la houle, le tonnerre lointain, les cris des grillons et des crapauds et les petits pas légers de la pluie sur le gazon du parc, puis sur les pignons de tôle de l'hôtel.
C'est avec un réel regret que je sors de cet enchantement et rentre dans la chambre finir ma nuit.
Mercredi matin, c'est le retour à bord. Gérard nous attend au ponton avec l'annexe, et nous prenons congé à regret de notre taxi Éric, qui me laisse en cadeau d'adieu un disque artisanal de piano-jazz sur des thèmes créoles, oeuvre du musicien local Michel Canonge.
Nous nous faisions une fête de la redescente vers le Marin, croyant que nous profiterions cette fois du même vent qui nous avant tant retardé en montant. Penses-tu! La météo a changé, c'est pratiquement le calme plat ("pétole!", dit Gérard, dégoûté) et le peu de souffle qu'il y a provient du sud-ouest, presque exactement le cap que nous devons suivre. Nous effectuons donc notre rentrée vers la marina à moteur tout le long. Heureusement la mer est paisible, et nous avons droit à une version diurne du spectacle qui m'a charmé la nuit dernière: le ciel, souvent bleu, est balayé à plusieurs reprises par des grains de nuages sombres construits tout en hauteur et traînant sous eux des écharpes de pluie grise auxquelles nous échappons presque toujours, comme par miracle.
Tout compte fait, une bien belle ballade et un anniversaire dont je me souviendrai.

28 août 2007

Montpellier, un poème

(25/07/07] De ce mois à Montpellier, trois incidents se détachent:
a) Notre calme quartier vert, à la limite d'Aiguerelles et du nouveau quartier de Port Marianne, s'est transformé en chantier bruyant et poussiéreux (photo) depuis quelques mois. C'est surtout dû à la construction de la nouvelle mairie de Montpellier, qui sera bientôt notre voisine d'en face. Elle s'élèvera sur le terrain vague, jadis envahi de lauriers fleuris de toutes les couleurs, qui séparait de l'avenue le quartier habité par les Harkis, au sujet duquel l'ex-maire et président de l'Agglo Georges Frêche a eu avec ces derniers des mots violents et fort médiatisés l'hiver dernier. Heureusement, la mairie ne nous cachera pas trop le gracieux jet d'eau et les palmiers du bassin Jacques Coeur, qui m'avaient inspiré il y a trois ans ce sonnet dans le genre classique:

Les palmiers tout ensoleillés
Jouent à l'été en plein automne
Novembre nous a fait l'aumône
D'un temps qui ressemble à juillet

Le jet d'eau s'est éparpillé
Au coeur du bassin qui frissonne
Le Lez flirte avec Antigone
Des cygnes s'en vont y mouiller

Tout bleu, d'arondes émaillé
Un tramway s'est entortillé
Au dédale des rues piétonnes

Vieilles folies, fraîches colonnes
Le ciel est doux, la vie est bonne
L'hiver oublie-t-il Montpellier?

Note explicative pour les celles et ceusses qui ne connaissent pas la ville: le Lez est le « fleuve » minuscule, généralement paisible comme un miroir, mais parfois féroce en périodes d'inondation, qui arrose Montpellier. Il côtoie en particulier le nouveau quartier Antigone, dessiné par l'architecte catalan Ricardo Bofil et caractérisé entre autres par de nombreuses rangées de colonnes classiques blanches. Le centre-ville de Montpellier est entièrement piétonnier (1 km carré), traversé uniquement par des tramways bleus (photo) décorés d'hirondelles blanches, emblèmes de la ville. Les « folies » sont de luxueux châteaux construits autour de la ville par la riche aristocratie et bourgeoisie commerçante et terrienne, notamment vigneronne, aux XVIIe et XVIIIe siècles.
b) C'est la première fois que nous fêtons ici le 14 juillet, et nous sommes gâtés: le feu d'artifice traditionnel est tiré depuis les bords du bassin, juste en face de nos fenêtres. Dès 21 heures, tous les espaces dégagés sont envahis de badauds et de fêtards, les rues sont barrées par les policiers, les transports publics cessent de rouler. À 22 heures, le spectacle commence, et il est somptueux (photo), d'autant que le temps clair et sec favorise les artificiers. Nous sommes assis face à la fenêtre de notre chambre, et battons des mains comme des gamins.
c) Cinq jours plus tard, c'est au Tour de France de venir nous rendre visite. La folle cavalcade débouche de l'Avenue de la Mer juste en face de chez nous et dévale, à travers le Pont Zucarelli, vers l'avenue Antonelli. Pendant qu'Azur contemple le phénomène du confort de son 5e étage, je me précipite en bas, caméra en main, juste à temps pour voir le peloton contrôlé par Rasmussen prendre le virage devant la maison. La surprise, pour moi qui n'ai jamais vu le Tour en direct, c'est combien peu de temps ça dure: à peine cinq minutes entre l'apparition des motards qui précèdent les coureurs et le passage des derniers traînards et des voitures d'équipe (photo). Évidemment, le plaisir que nous en tirons sera ébréché rétroactivement par la cascade de scandales au dopage révélés au cours des prochains jours, en particulier le départ honteux du maillot jaune danois Rasmussen, qui était devenu mon favori depuis ses performances extraordinaires dans les Alpes. Blah. Et dire que nous partons pour le Danemark, ça va être joyeux!

27 août 2007

Yôles et famille

(23/07/2007) Samedi dernier, c'était le deuxième tour des législatives pour les territoires et départements d'outremer. Avec une tendance à gauche prononcée aux Antilles et en Guyane qui a un peu foutu la frousse à nos copains férus de politique: allaient-ils se retrouver isolés, trois petits points roses dans une mer de bleu sarkozien? Heureusement, les nouvelles de la «correction» du lendemain en Métropole les ont rassurés: non seulement la gauche n'était pas réduite à un moignon, mais même les petits partis communistes, verts et bayrouistes avaient survécu à peu près convenablement. Ouf.
Ce même dimanche, Azur avait invité toute une branche de sa famille à venir faire connaissance avec le Bum chromé. Le programme se composait d'une ballade en mer pour admirer de près une course yoles rondes qui se déroulait au large de la marina, d'un ti-punch à bord en regagnant le ponton, puis d'un déjeûner gargantuesque au Ti-Toques, où nous avions réservé une grande table.
Mais l'homme propose... Le cousin Daniel est bien arrivé à l'heure avec sa fille Armelle et son petit-fils, mais le reste de la bande était retenue par un «impondérable» assez nébuleux. Après les avoir attendus pendant une bonne demi-heure, nous avons décidé de prendre le large. Nous avons bien fait, ils ne sont arrivés qu'une grosse heure plus tard, juste à temps pour manger... et ils n'ont jamais vu le bateau.
Peu importe, au moins la course de yoles a rempli toutes ses promesses: un beau bal de couleurs, un enchaînement de manoeuvres périlleuses et d'affrontements audacieux, souvent ponctués de chavirements spectaculaires mais sans danger, le tout accompagné de cris et même de musique (provenant des bateaux à moteur portant les juges).
Pour le repas, nous nous sommes retrouvés un peu à l'étroit, le groupe comportant deux adultes et deux enfants de plus que prévu. Et la bouffe, quoique correcte, n'était pas à la hauteur de ce à quoi Ti-Toques nous avait habitués.
Le lendemain lundi, nous avons installé sur un cadre à l'arrière les panneaux solaires achetés à Saint-Martin. L'installateur nous avait donné rendez-vous à la première heure au carénage, à l'autre bout de la marina. Nous nous y sommes rendus en bateau, pour nous rendre compte qu'il était loin d'être prêt à opérer. Il a fallu attendre le début de l'après-midi pour qu'il se mette en oeuvre... faisant, il faut l'admettre, un travail tout à fait professionnel.
Entre-temps, nous nous étions tapé un repas plutôt médiocre au bar-restaurant qui surplombe l'aire de travail du carénage... et y avions fait une rencontre aussi agréable qu'imprévue: un vieux copain que nous n'avions pas vu depuis des lustres, Georges Brival, y déjeûnait en compagnie du maire du Marin, Rodolphe Désiré. Nous nous sommes tombés dans les bras, promettant de nous revoir au plus tôt.
Et pour nous consoler de cette journée en grande partie perdue, nous avons fait un détour par Sainte-Anne, où nous avons piqué une bonne tête à l'eau au large de la plage, juste avant le coucher du soleil.
Deux jours plus tard, l'électricien est venu compléter le branchement des panneaux solaires sur le parc de batteries, avec un résultat spectaculaire: dès que le soleil est tombé dessus, l'aiguille du cadran indiquant la charge a grimpé d'un poussif douze volts à un solide quatorze ou presque. Youppi!
Depuis plusieurs jours, nous avions décidé de «personnaliser» le bateau et d'en faire la promotion, en décorant l'annexe et les bouées de sauvetage du nom et du logo et en faisant imprimer des t-shirts. Le graphiste qui avait réalisé la première phase de l'opération en janvier se faisait tirer l'oreille pour la suite, et de toute façon les feuillets de pub qu'il nous avait dessinés n'étaient pas fameux (avec mon passé de journaliste et une imprimante convenable, j'étais certain de pouvoir faire mieux).
En cherchant un peu, nous avons trouvé des gens plus sympa et plus efficaces au Lamentin pour la partie lettrage et t-shirts, et je me suis attelé moi-même à la confection d'un dépliant en six volets. Mais la bonne imprimante HP que j'avais achetée à Fort-de-France était affligée d'un bloc d'alimentation hoqueteux, qui me laissait en plan au milieu d'une feuille trois fois sur quatre. Il a fallu rapporter le tout au vendeur pour le faire remplacer... et bien sûr, ça va prendre une semaine ou plus!
Hier, vendredi, Danielle du Lamentin nous a livré les t-shirts, vraiment superbes, auxquels elle avait ajouté une dizaine de casquettes portant notre logo et une demi-douzaine de polos du meilleur effet. Son copain Hervé a collé son lettrage prédécoupé sur l'annexe et sur les pointes avant, mais il n'a pu décorer les bouées: les mesures étaient incorrectes, les lettres trop grosses. Il est parti avec pour corriger ça, il nous les rapportera la semaine prochaine, juste avant notre départ. Ben oui, déjà!

28 mai 2007

Antilles du nord

(25/05/2007) La matinée aux Saintes s'est dissipée dans une agréable flânerie dans le bourg: jus d'ananas frais délicieux dans un café près du quai dont la patronne fait de la peinture à l'acrylique dynamique et colorée, petites courses au marché, visite inutile à l'Office de Tourisme (fermé hors-saison), journaux. Retour à bord vers midi et en route pour Deshaies, au nord de la Guadeloupe, où nous passerons la nuit, et d'où nous repartirons à la première heure pour la longue traversée vers le Nord. Le trajet inhabituel que nous avons choisi pour aller de la Guadeloupe vers Saint-Martin en passant sous le vent de Montserrat, Nevis et St. Kitts, devait nous réserver plusieurs agréables surprises.
Montserrat, île catastrophée depuis l'éruption de 1995 et couronnée d'un volcan actif qui envoie encore régulièrement des signaux menaçants, présente une vision extraordinaire, apocalyptique que nous ne serons pas près d'oublier. Cela, d'autant plus que par accident nous l'aurons contemplée de bien plus proche qu'il n'est ordinairement permis... ou prudent de le faire.
Suite à une erreur d'échelle dans la lecture de la carte électronique et au fait que notre carte "papier" trop ancienne n'indiquait pas la zone d'exclusion de deux milles décrétée autour du sud de l'île, nous nous sommes approchés à moins d'un mille de la partie sinistrée. De là, les coulées de lave beige et noire et les couches de cendre gris jaune, qu'un vent tournoyant soulevait fréquemment en mini-tornades, se paraient d'une réalité tragique et grandiose dont les photos et les vidéos vues précédemment ne donnaient qu'une faible idée. Lorsque nous nous sommes rendus compte de notre erreur de navigation, nous avons cédé à la tentation compréhensible de longer quelques minutes la côte sud-ouest avant de gagner le large, d'autant que la bonne brise venant du sud-est réduisait à presque rien le principal danger, celui d'une pluie de cendres brûlantes.
Après ces paysages désolés, le cône vert de Nevis, qui s'est graduellement dévoilé à travers une persistante "brume de sable", offrait un contraste rassurant. Nous avons choisi le mouillage du sud, près de la petite ville de Charlestown, de préférence à celui, plus populaire, face au complexe hôtelier de luxe Four Seasons. En conséquence, nous ne partagions les eaux légèrement houleuses de la baie qu'avec un vieux cargo rouillé (sans doute échoué là par quelque ouragan), quelques barques de pêche et une colonie des pélicans les moins farouches que nous ayons jamais rencontrés. Ces oiseaux quasi-préhistoriques nous fascinaient: la plupart du temps dressés comme des idoles étrangement hiératiques sur les canots de pêche, ils partaient soudain dans un gracieux vol plané en rase-mottes à quelques pouces à peine de la surface de l'eau, pour s'élever brusquement de trois coups d'aile, faire un ou deux cercles à plus haute altitude, replier leurs ailes en forme d'ailettes de bombe de la 2e guerre mondiale et plonger à une vitesse vertigineuse, laissant derrière eux une gerbe d'écume haute et compacte. Ils ressortaient le plus souvent avec un petit poisson, qu'ils s'empressaient d'enfouir dans la poche qui pend sous leur long bec; parfois, s'ils tardaient trop, une mouette effrontée venait se percher sur leur tête pour picorer la proie qu'ils avaient encore en travers de la bouche!
Samedi matin, nous avons débarqué en ville pour remplir les formalités (les douaniers locaux ne rigolent pas, heureusement les flics sont un peu moins rigides) puis visiter. Charlestown est à peine plus qu'un village, mais son calme un peu paresseux, ses nombreuses zones ombrées coquettement aménagées et l'abondance de vieilles constructions de pierre au milieu de maisonnettes de style "gingerbread" peintes de couleurs vives lui donnent un charme unique et une personnalité bien à elle.
Un tour de l'île en taxi (en une heure à peine, Nevis est assez petite) a révélé un paysage antillais plus classique, et le fait que la chape de verdure qui de loin semble luxuriante cache une terre assez sèche, où l'eau est visiblement une ressource précieuse. La visite s'est terminée par un délicieux lunch local dans un petit resto recommandé par notre chauffeur de taxi: planteur abondant et costaud, excellents "crabcakes", poisson grillé ou frit pour les uns, cari de chevreau (succulent) pour les autres, arrosé de bière locale Stag tout à fait buvable et d'un vin blanc plutôt moyen.
L'île "capitale" du petit pays (environ 200 km carrés, 17 000 habitants), St. Kitts, est à deux milles à peine de Nevis, son port principal, Basseterre, à moins de deux heures de voile de Charlestown. Nous y sommes arrivés peu avant le coucher de soleil samedi, pour nous amarrer tant bien que mal dans une minuscule marina d'une trentaine de places, dont à peine une demi-douzaine occupées par des visiteurs étrangers.
Heureuse coïncidence, nos voisins étaient un couple de Québécois qui travaillent à St-Barth et habitent sur un monocoque de 32 pieds, le Marquise, avec un copain français originaire de Nancy. Le mari, ancien comédien reconverti en marin passionné et poseur de systèmes électriques, a vécu quelques années en Martinique et a plusieurs amis communs avec Gérard; la femme était affamée de nouvelles fraîches du Québec. La conversation, lorsqu'ils sont venus prendre un punch à bord en début de soirée, a donc été assez animée et s'est terminée par une pressante invitation à venir les voir à St-Barth. Sans doute à notre prochaine virée dans le Nord.
Azur, somnolente, a décidé de rester à bord se reposer, tandis que Gérard et moi, plus aventureux, descendons dans le centre de Basseterre. Après des efforts infructueux pour trouver un bar sympa, nous aboutissons sur la place du marché, fort animée en milieu de soirée. Gérard demande
à deux jeunes qui flânent là où nous pourrions aller pour écouter de la bonne musique et prendre un verre.
Ils connaissent, mais c'est en-dehors de la ville et pas facile à trouver, il faudrait qu'ils nous y emmènent eux-mêmes dans leur voiture. Quoique un peu méfiants, nous décidons d'accepter; après tout, qu'est-ce qui peut nous arriver dans une île grande comme ma poche, reconnue de plus pour son caractère pacifique et bon enfant? La voiture suit d'abord la côte vers le sud, puis prend la route de l'intérieur et s'engage bientôt dans un petit chemin cahoteux avant de bifurquer sur ce qui est à peine plus qu'un sentier de terre battue. Nous nous regardons d'un air interrogatif, quand même un peu inquiets.
Tout-à-coup, le sentier débouche sur un grand champ en bordure de mer, du côté Atlantique, où sont rassemblés des centaines de gens face à un gigantesque système de son tonitruant alimenté par un groupe électrogène monté sur un camion. Parsemés en périphérie de la foule, des stands improvisés vendent des sodas, de la bière, du rhum et des friandises diverses. Directement devant les haut-parleurs, une douzaine de danseurs s'agitent... parmi lesquels une bonne moitié de gamins âgés de quatre ou cinq à une dizaine d'années. Il y en a même un qui danse en vélo, sautillant sur sa roue arrière au rythme des tambours.
Nous éclatons de rire: nous attendant plus ou moins à tomber dans un coupe-gorge ou un tripot interlope, nous nous retrouvons participants dans ce qui est pratiquement une fête familiale! Nous prenons une bière en écoutant le reggae d'un orchestre live (et pas mauvais du tout), objets de la curiosité plutôt amicale de nos voisins. Il doit y avoir là 300 personnes ou plus de tous âges, du bébé dans un châle sur le dos de sa maman jusqu'à l'arrière-grand-mère qui bat le tempo de ses deux pieds nus, en passant par une escouade de flics plutôt joviaux qui s'assurent que le tout (y compris la consommation quasi ouverte de mari) se déroule dans des bornes raisonnables.
Après une bonne heure de musique, nous décidons de rentrer à bord. Nous achetons une bouteille de rhum-coco local à un prix défiant toute concurrence, et nos guides nous ramènent bien gentiment à la marina, prenant en stop en cours de route une belle grande danseuse de reggae qui se serre entre nous sur le siège arrière et nous quitte sans le moindre regret pour aller rejoindre son copain avec lequel elle causait par téléphone tout le long du chemin.
Notre rencontre avec la fièvre du samedi soir, version St. Kitts, se termine par des nuggets de KFC tout à fait standards, dégustés avec un coca et un fanta à notre retour à bord. Malheureusement, la rentrée au port d'un cata d'excursion chargé de fêtards particulièrement bruyants réveille Marie-José, qui ne voudra jamais croire que notre excursion s'est déroulée de manière aussi innocente!
Le matin suivant, nous donnons un coup de main au copain québécois qui appareille au lever du soleil pour Saint-Barth, où il reprend le boulot lundi. Puis, comme nous devons partir nous-mêmes, nous allons en citoyens respectueux des lois pointer aux douanes du port -- fermées le dimanche, bien sûr. Une agente d'immigration aux amples proportions nous précise qu'il faut prendre un taxi jusqu'à l'aéroport pour nous mettre en règle... puis avec un sourire complice, nous indique le seul marché ouvert aujourd'hui "au cas où vous voudriez partir rapidement"... Le message est clair: nous allons faire de petites courses au C&C du front de mer (notre rhum-coco s'y vend le triple du prix payé hier soir), puis mettons les voiles pour Saint-Martin vers 10h, dans la plus stricte illégalité. D'ici que nous revenions dans les parages, les douaniers auront eu le temps de nous oublier... du moins on l'espère.
Splendide journée en mer, avec un bon vent de trois-quarts arrière (l'idéal pour un cata comme le nôtre) qui nous permet de filer à près de 9 noeuds de moyenne, laissant Statia et Saba par babord et contemplant de loin Saint-Barth par tribord, puisque la brume est enfin levée. Deux mouettes nous accompagnent tout au long du chemin, apparemment plus occupées à jouer autour de nos voiles qu'à pêcher les poissons volants qui, pourtant, ne cessent de croiser notre route en essaims de plusieurs douzaines d'individus. Il fait encore grand jour quand nous doublons la pointe de la Falaise des Oiseaux de Saint-Martin pour nous diriger, à travers un quasi-embouteillage de voiliers et de bateaux à moteur de toutes sortes, vers la nouvelle Marina de Fort-Louis, où nous avons réservé un espace d'accostage.
Les bureaux de la capitainerie étant fermés, nous devons explorer les pontons pour trouver un emplacement libre où nous brancher sur un point d'eau (pas critique) et une prise électrique (ça l'est). Lorsque nous en dénichons un, le hasard fait qu'il est immédiatement voisin du "Lys d'Ô", le yacht à moteur d'un copain de collège, Gilles Blondeau, que nous avions croisé il y a deux semaines à l'aéroport de la Guadeloupe!
Le repas, retardé jusqu'à notre arrivée, consiste en une entrée de jabugo suivie d'un cassoulet en boîte qu'Azur a trafiqué pour lui donner un petit goût "maison" fort agréable, surtout accompagné d'un vigoureux vin portugais qui traînait dans nos réserves depuis l'arrêt à Porto en juillet dernier. Et pour finir une bouchée de cheddar de St. Kitts, très acceptable, et des glaces chocolat et nougat qui nous restaient de la Martinique. Dur-dur,la vie de marin.

07 février 2007

Jour de l'An guadeloupéen

(2/01/2007) Autant la fête en Guadeloupe a été super, autant le retour sera pénible et mouvementé.
On (rappelez-moi de vous exposer ma théorie sur les différents sens du "on" -- québécois, français et antillais) appareille le matin du 30 pour longer tout gentiment la baie du Diamant et doubler la pointe du Morne Larcher. Bon vent tout le long de la côte caraïbe, on passe Saint-Pierre peu après quatorze heures et on dépasse le bout nord de l'île pour entrer dans le Canal de la Dominique à 16h30.
Installés sur le skybridge avec Gérard, nous nous disons qu'après tout, les fameuses vagues du canal ne sont pas si féroces. Pour l'instant.
À 19h30, on double la pointe sud de la Dominique, et immédiatement péééétole! L'anémomètre plonge pratiquement à zéro (il était à 25 noeuds il y a pas dix minutes!). Trois heures de moteur dans la pénombre pour longer l'île jusqu'au mouillage, extrêmement sympa, de Portsmouth au nord. On s'y installe dans la noirceur... et au réveil, je (premier levé) découvre que nous sommes au beau milieu d'au moins une centaine de voiliers à l'ancre, sans compter une demi-douzaine de vieux cargos rouillés échoués ici et là sous l'effet des ouragans des trente dernières années.
Peu après, les boat-boys (institution locale) s'amènent en pagayant leurs surf-boards chargées de fruits, de légumes, de colifichets et de pain frais (ah!!!). Gérard négocie trois pains pour deux euros-- et le Dominicain, qui parle un excellent créole guadeloupéen, nous laisse de savoureuses mandarines en prime. Ce qui nous assure un excellent petit déjeûner, et un appareillage des plus gais.
Peu avant 11h, on longe les Saintes. Vu du large, c'est ravissant et on se promet d'y revenir. Marie-Galante est une mince ligne sombre à l'horizon sur notre droite (on dit à tribord, idiot!).
Il n'est pas encore 14h que nous sommes amarrés à la marina de Bas-du-Fort ("C'est petit comparé au Marin", commente l'indécrottable Martiniquaise Azur). Dans l'intervalle, nous avons communiqué avec Belaye, qui ne croyait pas qu'on allait vraiment débarquer, et Evelyne, la soeur d'Azur, à qui on n'avait pas parlé depuis deux ans au moins... et qui se met à brailler comme une Madeleine.
Le réveillon on le fait entre nous: foie gas, fruits de mer, roquefort et blanquette de Limoux (meilleur que du champagne, quoi que vous pensiez), etc.
Le midi du 1er janvier, Belaye arrive avec son fils Tony, et on part en mer, en principe pour un dîner du Jour de l'An sur les flots bleus. Sauf que Tony a un mal de mer carabiné. Donc, on fait un long et délicieux plongeon au large de l'Îlet Gosier -- une fois à la flotte, Tony se porte comme un charme -- et on rentre au port pour une (assez bonne) bouffe au resto. Le reste est sans histoire.

Un Noël «accidenté»

(26/12/2006) Devrait-on nous décorer pour sauvetage en mer? Drôle d'histoire.
Après avoir prévu de nous rendre au Diamant (30 km, soit 45 min. de petites routes) en taxi pour le réveillon, une autre idée nous vient: et si on y allait en bateau? Ce sera bien plus simple pour rentrer se coucher dans la nuit de Noël, non? Sitôt dit, sitôt fait, dans l'après-midi du 24 on met le cap sur l'anse de la Cherry, l'endroit abrité le plus proche du bourg -- 5 minutes à peine de taxi.
Mais à l'entrée de la baie, un voilier monocoque de location est en difficulté: son skipper, inexpérimenté, a raté la passe d'entrée et s'est échoué sur une caye juste au large de la pointe, où lui et sa femme se font drôlement secouer par la célèbre houle courte et vicieuse du Diamant. En même temps que nous, trois garçons sur des scooters de mer arrivent à la rescousse. Après plusieurs tentatives pour touer le "naufragé" hors de sa position inconfortable, c'est le pro Gérard qui trouve la solution: il faut faire pencher le voilier jusqu'à ce que sa quille se libère du récif.
On accroche donc sa drisse de grand-voile à notre poupe, et on force le mat à s'incliner à environ 45 degrés (la femme du skipper du dimanche pique une bonne crise de nerfs, couchée au fond du cockpit), pendant que les trois scooters, grâce à des câbles attachés à la proue du voilier, tirent à l'unisson. Après 15 secondes de suspense, victoire! La coque glisse loin de son piège et, soulagé, le marin amateur va jeter l'ancre au fond de la baie... et consoler sa femme, du moins on l'espère.
Nous, qui avons beaucoup moins de tirant d'eau, pouvons mouiller un peu plus près de la passe, pour être à courte portée du quai de l'hôtel Novotel, où le taxi de l'ami Boucou doit venir nous prendre.
Pas grand-chose à dire du réveillon, très réussi entre le bar abondant et la succulente cuisine d'Armande, qui officie elle-même tout en participant à la fête. Nous sommes une trentaine, y compris la Tante Marcelle et ses trois enfants, plus Gérard, Maryse et nos copains ex-québécois Lena et Jean-Yves, venus de la Pointe-du-bout. Avec en vedette le sénateur-maire Serge Larcher, frère de Charles, qui était venu faire acte de présence... et qui reste à s'amuser avec sa famille jusque passé minuit. Sénateur peut-être, mais Martiniquais d'abord.
Le retour à bord n'est pas si évident: quand nous rentrons au Novotel, tout est plongé dans l'obscurité, il faut retrouver le chemin du quai et l'annexe presque à tâtons. Et descendre dans le gonflable puis remonter à bord du Bum sans lumière (et sous une pluie intermittente), c'est pas évident.
On finit par y arriver, et le fait d'avoir notre lit immédiatement sous la mainau lieu de nous taper un long retour en voiture vers le Marin est une jolie compensation. Se balader avec sa maison sur son dos, c'est pas si bête après tout!
La journée de Noël se passe à flâner en mer: baignade à la Pointe Borgnesse suivie d'un lunch "sur le pouce" de foie gras, asperges, langouste mayonnaise -- l'horreur, quoi! Retour au Marin au coucher de soleil.