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29 avril 2024

D’un scandale à l’autre

 Le 23 mai 1974, Azur et moi sommes en vacances (bien méritées) au Castel Mata, près de Barcelone, où elle est venue me rejoindre après l’élection du Président français Giscard d’Estaing, que j’avais suivie pour La Presse depuis Dijon. Un chasseur de l’hôtel arrive à la course: «Señor Léclerque, vous avez un appel du Sr Salurco du Canada!» Je ne connais pas de Salurco, mais bon! il y a peut-être urgence. Je prends l’appel à la réception: «Yves, c’est Saint-Laurent Claude («Salurco» étant l’interprétation phonétique de son nom à la catalane). Il faut que tu sois à Washington lundi sans faute, c’est le début de l’enquête sur le Watergate.» – «Oui, mais…» – «Pas question, c’est l’affaire du siècle, tu peux pas manquer ça!» Le directeur-adjoint de la rédaction et futur patron de RDI n’est pas renommé pour faire dans la dentelle (la rumeur veut qu’il soit aussi proprio d’un cabaret de danseuses à gogo!), mais cette fois il a raison. 

L’affectation spectaculaire et plutôt flatteuse est le résultat d’un pari de taverne fait un an et demi plus tôt avec Jean Sisto, notre éditeur-chef. Lui prétendait que l’alors récent scandale visant Richard Nixon allait tourner en eau de boudin, moi qu’il aurait des répercussions de niveau mondial. «Leclerc, je suis sûr que tu es plein de M… Si tu gagnes, tu iras couvrir ça en direct sur place; sinon, tu vas traduire des dépêches de l’AP pendant six mois.  OK?» À moins de perdre la face devant les collègues attablés à notre cantine du Terrapin, je n’avais pas le choix de refuser le défi – et c’est moi qui ai eu raison en fin de compte!

Il nous faut subir un interminable bus de nuit Barcelone-Paris (pas de place sur les avions et les trains exigent trois changements et plus de 24 heures), je dépose ma compagne samedi matin du côté de Belleville pour finir ses vacances chez sa grande copine Maryse, je rentre à Montréal par Air France refaire ma valise et débarque dans un Holiday Inn près du Capitole tard dimanche soir. Lundi le 27 mai, encore étourdi de voyage et de décalage horaire, je réserve un bureau – voisin de mon copain Lucien Millette de Radio-Canada – au Centre de presse international et fais la tournée des demandes d’accréditation comme correspondant itinérant: Capitole, Cour suprême et District Court de D.C., Maison Blanche, Services de presse… Partout, on me dit: «Bon, mais faut qu’on fasse une vérification, ça va prendre 3-4 semaines!» Aoutche!

Jeudi matin le 30, le téléphone de ma chambre sonne à 9 heures à peine: « Mr. Lecleurk this is the Secret Service, we have your Press Pass for Congress, the one for the White House will be ready tomorrow. Call the others to get their date, probably next monday…» Le miracle, quoi. Qui me sera expliqué en catimini par un agent de service le lendemain quand je passerai à l’Executive Office prendre mes laissez-passer: en faisant enquête sur moi à Ottawa et Québec, ils sont tombés sur une lettre que j’aurais adressée à Trudeau et Bourassa pendant les Évènements d’Octobre 70 pour appuyer l’action des Gouvernements contre les méchants terroristes du FLQ! La démonstration irréfutable que j’étais «un bon gars», quoi. Moi? Je me retiens tout juste de dire «Jamais de la vie!» et ne réponds que par un sourire hébété – j’apprendrai plus tard par un des fils du ministre Robert Lapalme que la fameuse preuve était une grossière imitation de mon écriture, bourrée d’anglicismes, visiblement un faux fabriqué par un quelconque fédéraliste, mais suffisant pour rassurer les Yankees. Décidément, le Président des USA est bien protégé contre les attentats…

Pendant un mois, je cours à gauche et à droite pour tenter de suivre les multiples péripéties de l’enquête, adaptant mon anglais un peu rouillé au «drawl» typique du Sud américain et me faisant quelques contacts, notamment des collègues compatissants du NY Times et du Boston Globe et un des complices mineurs (et repentis) de Nixon dans l’affaire, qui loge à mon étage du Holiday Inn et qui me fournit de temps à autre des détails inédits. Comme je suis un des premiers reporters étrangers (et francophones) venus exprès pour le Watergate et que tout dans la capitale est nouveau pour moi, mes articles ont une réception plutôt flatteuse, même en-dehors de Montréal: des journaux régionaux français et un quotidien belge les reprennent à l’occasion! Dans mes temps libres, je fréquente le Press Club et, par pure chance, un bar de la 18e rue qui est le repaire des membres juniors de la représentation diplomatique européenne. Je m’y lie d’amitié avec un attaché espagnol très peu franquiste (mais qui le cache évidemment), ce qui s’avérera un coup de chance inouï un an plus tard: c’est lui qui me relancera à Montréal pour me convaincre d’aller en reportage à Madrid au moment même de la crise cardiaque éventuellement fatale du Caudillo. Mais ceci, comme dit Kipling, est une autre histoire.

Toujours est-il qu’une série d’appels d’Azur, revenue tout esseulée de Paris, m’incite à profiter du congé du Fourth of July pour rentrer à Montréal… d’où je repartirai le dimanche suivant avec non seulement ma compagne, mais nos deux chats noirs Angkor et Croque-mort, pour lesquels Marie-José avait déjà obtenu du vétérinaire les permis de voyage exigés aux USA. Nous nous installons avec eux dans une confortable suite du Fairfax Hotel, angle Mass Avenue et Dupont Circle, où nous vivrons jusqu’à la fin novembre. Le temps que nos minous futés trouvent le tour d’éventrer discrètement mais férocement à coups de griffes le dessous du matelas de notre lit, sans que le personnel de l’hôtel (qui les avait pris en amitié) les dénonce! Azur, pour sa part, parviendra à passer près de cinq mois à Washington sans apprendre un mot d’anglais, se faisant comme par magie des amis bilingues et polyglottes, notamment un consul portugais, un ex-ambassadeur américain au Congo et surtout un charmant général de l’aviation Noir et francophile qui nous amènera visiter de fond en comble le Pentagone! Par contre, notre statut de couple «multiracial» nous causera des problèmes des deux côtés de la barrière, dans ce qui demeure à bien des égards une ville du Sud profond.

Au troisième matin de notre séjour, j’ai un autre coup de chance: dégustant seul mes oeufs Benedict au (très bon) resto Sea Witch du rez-de-chaussée de l’hôtel, je remarque à la table voisine un élégant monsieur grisonnant qui consulte avec une passion visible les manchettes du Post et du Times sur le Watergate. «Tiens, moi aussi ça me passionne», dis-je pour ouvrir la conversation.  – «Ah oui? À quel titre?» – Je suis journaliste de Montréal, et je suis ici spécialement pour ça.» – »Hé bien moi aussi je suis là pour ça. Je m’appelle James St. Clair et je suis depuis peu le procureur de la défense du Président…» J’essaie de lui tirer un peu les vers du nez, bien sûr, mais il éclate de rire: «Mon garçon, je suis un vieux renard et vous savez bien que je ne puis rien révéler de confidentiel. Mais comme nous sommes voisins d’hôtel, j’ai une petite idée qui pourrait nous être utile à tous deux. Vous, vous avez l’oreille de vos confrères surtout étrangers et vous pouvez savoir ce qu’ils pensent vraiment de la façon dont les choses se déroulent. Et ça, ça m’intéresse... Moi, je sais mieux que personne ce qui va se passer quand et où dans les multiples investigations et comparutions qui ont lieu, en politique et dans les tribunaux. Je vous propose que nous échangions une fois ou deux par semaine sur ces deux thèmes… par exemple ici au breakfast?» À la suite de quoi, j’ai plusieurs fois pendant les six semaines suivantes l’occasion de me pointer parfois seul, le plus souvent avant mes confrères à des endroits imprévus mais prometteurs et à dénicher des entrevues avec des personnages clés!

Le matin du 9 août 1974, Azur me dit: «Tiens, aujourd’hui je vais aller faire un tour à la Maison Blanche, ça fait un bout de temps que j’en ai envie.» – «Pourquoi aujourd’hui?» – «Il y a une visite avec un guide bilingue… mais surtout je veux aider Nixon à faire ses valises!» – «Ben voyons! Y’a de la brume dans ta boule de cristal.» Depuis une semaine au moins, il est de plus en plus clair que le Président assiégé va devoir partir de son propre gré pour éviter qu’on le destitue, et pourtant personne ne croit que c’est imminent. Mais l’intuition féminine… ou martiniquaise? Toujours est-il qu’elle va effectivement parcourir la résidence présidentielle en fin de matinée – sans cependant voir ni son occupant ni ses bagages autrement que de loin –, et qu’à la surprise universelle, le soir même celui-ci annonce à la télévision qu’il démissionne «pour le bien du pays»!

Nous passerons encore trois mois au Fairfax Hotel, pour suivre au jour le jour les diverses tentatives pour faire comparaître et pénaliser le chef d’État déchu réfugié en Californie, la transition relativement rapidement et la prise de pouvoir par son vice-président le pas très brillant Gerald Ford, qui va finir par le gracier pour lui éviter la honte d’une condamnation formelle… Et c’est La Presse qui devra payer les dommages causés par nos deux chats bien griffus à l’ameublement de l’hôtel! 

16 novembre 2019

Forward to the Past?

«Usted tiene una llamada del senor Salourco», me dit le réceptionniste du Castel Mata de Mataro, près de Barcelone. C'est quoi, cette affaire? Nous sommes le 21 ou 22 mai 1974; Azur et moi sommes en vacances méritées après une épuisante couverture en France de l'élection du Président Valéry Giscard d'Estaing. Je ne connais aucun Salourco, et personne sauf peut-être notre ami Pedro Rubio et mes patrons de la Presse à Montréal, ne sait où nous nous trouvons.
Bon, tant pis. Je prends le combiné et une voix bien connue me tonne dans l'oreille: «Leclerc? Content de t'avoir, vieux, mais tes vacances sont finito! Tu rentres à Montréal par le premier vol, et lundi qui vient tu débarques à Washington – les audiences d'impeachment du Président Nixon commencent la semaine prochaine!»
Salourco, c'est la façon dont l'oreille catalane du réceptionniste a interprété le nom de Saint-Laurent (Claude), alors directeur adjoint de l'information à La Presse et futur grand patron de RDI à Radio-Canada. Il me rappelle brutalement (c'est son style habituel) le pari que j'avais pris il y a un an et demi avec notre patron Jean Sisto: si j'avais raison et que le scandale du Watergate devait aboutir à une possible destitution du Chef d'État américain – personne n'y croyait à l'époque –, j'irais couvrir l'évènement en direct pour La Presse et à ses frais. Pour le reporter international néophyte que je suis, une offre impossible à refuser – même si j'en avais la moindre envie.
Dès le lendemain, après un trajet de nuit en autocar à travers les Pyrénées, je dépose Marie-José à Paris chez sa vieille copine Maryse. Jeudi, je reprends à Orly un Air Canada pour Montréal, me bourre au hasard une valise de ce qu'il faut pour un court séjour, et retourne à Dorval dimanche matin m'embarquer sur Delta pour Dulles Airport et une chambre au premier Holiday Inn disponible dans le voisinage du Capitole.
Lundi, je fonce au National Press Building, où heureusement un ex-confrère et vieux copain, le correspondant de Radio-Canada Lucien Millet, m'explique les arcanes de l'accréditation d'un correspondant étranger dans les instances majeures de l'État américain: Maison Blanche, Congrès, State Department, FBI, U.S. Information Services, Cour suprême, Tribunaux fédéraux...
L'étape initiale est le passage dans les bureaux du Service Secret, l'agence responsable de la protection du Président et de la Maison Blanche. L'imprimatur de ce service est la porte incontournable à ouvrir pour obtenir toutes les accréditations washingtoniennes; un délai normal pour l'enquête de vérification d'identité et de qualification est de deux à trois semaines.
Et là, j'ai un coup de chance complètement absurde: au moment des Évènements d'Octobre 1970 au Québec, un fanatique quelconque avait écrit en mon nom une lettre d'appui au Gouvernement canadien contre les «terroristes» du FLQ (dont plusieurs étaient des connaissance sinon des copains), sous une signature bidon. J'avais évidemment contesté par écrit... mais alors que ma protestation s'était perdue quelque part dans les dédales administratifs d'Ottawa, la lettre d'appui apocryphe, elle, était demeurée bien visible dans mon dossier à la Gendarmerie Royale, «preuve» certaine de mon adhésion aux bonnes moeurs officielles. En conséquence, l'agent responsable de ma requête m'a rappelé dès le samedi matin pour me féliciter de ma réputation sans tache et m'inviter à venir récupérer illico ma collection de laissez-passer pour la Maison Blanche et le Capitole. Les accréditations aux divers autres services et tribunaux devaient suivre vers le milieu de la semaine suivante. Et grâce à l'intervention de Lucien Millet et de son patron René Torre, le National Press Building me fournissait un petit bureau et un classeur... en même temps qu'un membership au National Press Club voisin.
Tiré d'une vidéo de conf. de presse à la Maison Blanche automne1974; le grand moustachu à gauche, c'est moi!
Le «court séjour» allait se prolonger presque jusqu'à la fin de l'année 1974; j'allais rapidement déménager de ma chambre sans grâce du Holiday Inn dans une suite confortable et élégante (chambre, salon, dressing, cuisinette) du Fairfax Hotel sur Dupont Circle (quartier des ambassades), où Azur devait venir me rejoindre au début juillet avec nos deux chats noirs, Angkor et Croquemort... mais ceci est une autre histoire.
C'est cette surprenante séquence de souvenirs qui m'est revenue à l'esprit cette semaine, pendant que je suivais pas à pas (mais à distance cette fois) les péripéties du début d'une nouvelle séquence d'impeachment, celle du Président Donald Trump.

24 septembre 2019

Toujours confiance aux «élites»?

La majorité des évènements politiques des derniers jours semble agencée expressément pour appuyer la thèse principale de mon «Manifeste citoyen» que les élites que nous donne le système représentatif sont incompétentes, obsolètes et égocentriques.
a) Aux Nations-Unies, les dirigeants (élus) mondiaux ont une fois de plus démontré à quel point il est naïf de vouloir confier le sort de la planète et de l'environnement à une clique de gens qui sont uniquement préoccupés de leur propre avantage à court terme et n'ont aucune perception de l'urgence et de l'ampleur du problème. Il aura fallu une adolescente suédoise déterminée (mais sans un soupçon de «mandat démocratique») pour manifester à la tribune au moins un peu de vision et de conscience des réalités.
b) Au Royaume-Uni, la crise du Brexit, au lieu de susciter une prise de conscience nationale dans la classe politique, rend encore plus aiguës et plus ridicules les divisions, les querelles et les manifestations d'ambition myope qui agitent tous les partis de tous les camps et leurs dirigeants. Et ceux de l'Union européenne, au lieu de chercher une solution à la crise que constitue une première scission dans leurs rangs, demeurent assis dans les estrades à trépigner et compter les points comme si c'était un match de football de 3e division.
c) Aux États-Unis, sans même prendre en compte les évidentes turpitudes du président, les élus des deux grands partis accordent clairement plus d'importance à leur sort individuel et collectif qu'au bien du pays, alors qu'ils font face à une crise constitutionnelle et sociale urgente et majeure. Les Républicains soutiennent un chef d'État clairement indigne de sa fonction parce que lui seul peut les maintenir au pouvoir, les Démocrates hésitent à invoquer contre lui le remède évident que leur offre la loi, par peur des conséquences sur leur réélection. Sans compter que la formule électorale garantit pratiquement que le prochain président sera un vieillard de plus de 70 ans.
d) En Espagne, les basses manoeuvres auxquelles se livrent tous les partis (y compris ceux de gauche) ne font que précipiter une nouvelle crise de l'État, dans un pays qui ne peut certainement plus se le permettre.
e) Au Canada, un gouvernement et un premier ministre qui méritent amplement de se faire montrer la sortie ne font face qu'à une opposition divisée qui se contente de rabâcher des slogans hors de propos face à une réalité qui demande audace et clarté de vision. Les débats se déplacent entre une question déjà réglée (la laïcité affirmée du Québec), la réaction de Justin Trudeau à des photos de jeunesse quelque peu gênantes, et des recettes dépassées (baisses d'impôts, maintien du niveau d'emploi) pour des problèmes du siècle dernier. Le tout dans une indifférence citoyenne bien justifiée.
f) En France, un Président prétentieux et incompétent, à la tête d'une curieuse alliance de débutants naïfs et de vieux briscards cupides, se livre à des jeux de relations publiques au lieu d'affronter les problèmes bien réels de la Nation – laquelle oscille entre une opposition purement négative, une incompréhension paralysante et une passivité résignée face à l'absence totale d'alternative crédible.
Je pourrais continuer, mais il me semble que ces exemples les plus marquants suffisent pour démontrer à quel point il devient nécessaire de repenser le système que nous appelons, faute de mieux, démocratie.

14 janvier 2018

Bon vent, René

Je suis profondément affecté par le décès d’un ami «Internet» que pourtant je n’ai vu qu’une demi-douzaine de fois dans ma vie, il y a dix ans et plus. René Servais était, avec sa femme Jeannine, le genre de fou heureux avec qui Azur et moi avons immédiatement des atomes crochus. 
Ce couple de retraités belges avait acheté en 2006 un joli voilier monocoque d’une trentaine de pieds au nom prédestiné de «Mañana», eux qui n’avaient jamais navigué. Armés d’une table des marées, de quelques cartes et de «La Voile pour les nuls», ils ont vogué sans accident (mais non sans péripéties drôlatiques) des dunes de la Mer du Nord jusqu’au soleil de l’Algarve espagnole. Ils ont traversé les doigts dans le nez le «rail» hyper-encombré de la Manche, les côtes déchirées de la Bretagne, les colères du Golfe de Gascogne, le flanc nord peu accueillant de l’Espagne et l’Ouest venteux et capricieux du Portugal jusqu’au port de plaisance de Mazagon, où nous les avons trouvés comme voisins de ponton quand nous préparions notre Bum Chromé pour la traversée de l’Atlantique vers la Martinique à l’automne de cette année-là. 
Entre les longues conversations oisives, les ti’punchs, les manzanillas, les paëllas du midi et les churros avec chocolat chaud du petit matin, s’est nouée une amitié indéfectible: les dernières personnes que nous avons aperçues en Europe à notre départ le 20 novembre sont Jeannine et René agitant vigoureusement des mouchoirs, la larme à l’oeil, au pied du phare qui marque la sortie du havre de Mazagon.
Ils ont ensuite pris racine en Andalousie, d’abord à quai sur le Mañana, puis dans un appartement du bourg voisin. Malgré tous nos efforts, nous ne sommes jamais arrivés à nous revoir en chair et en os, mais les contacts virtuels sont demeurés fréquents et chaleureux, d’abord par e-mail et téléphone, puis ces dernières années par FaceBook, Skype et Messenger.
Bonne route là où tu t’en vas, ami René, nous n’allons pas cesser de penser à toi. Et Jeannine, compte sur nous pour, cette fois, une vraie revoyure!

05 octobre 2017

Mauvais temps beau temps


Entre le drame de la chute douloureuse de Marie-José avant-hier et le plaisir presque coupable d'un festin portugais en banlieue de Porto ce midi, je ne sais plus quoi ressentir.
Mardi, 19h10. Je pianote sur mon iPad des échanges avec mes copains, surtout sur les suites du référendum catalan et les stupides réactions madrilènes, quand j'entends un bruit de choc et un cri «Yves!!!». Je me précipite et vois ma compagne étendue de tout son long dans le couloir qui mène à la salle de bains, le visage entièrement couvert de sang. Perte d'équilibre, suivie d'une chute incontrôlée. J'ouvre la porte de la cabine et lance un «Au secours!» à la femme de chambre Aletha, qui échappe du coup la pile de draps qu'elle porte. Elle accourt avec son adjointe, et lance un signal d'urgence sur son téléphone.
Deux minutes plus tard, arrive le médecin de bord filipino, Francisco, avec son infirmière et un des préposés aux passagers. Après un examen préliminaire un peu rassurant, nous relevons Marie-José et l'installons sur une chaise roulante qui est apparue comme par magie, pour la descendre à la petite infirmerie du pont No 4. Là, examen plus détaillé accompagné d'un épongeage prolongé de l'hémorrhagie — si vous ne le savez pas, aucune blessure ne saigne autant qu'un coup à la tête.
Suivent une douzaine de points de suture ponctués de cris (elle déteste se faire piquer), prise de sa pression, d'un échantillon sanguin, pansements un peu partout, prescriptions. Retour à la cabine et nuit plutôt mouvementée et inconfortable, tandis que le 7-Seas Navigator poursuit sa route houleuse vers l'Espagne.
Mercredi à midi pile, sitôt accostés, un taxi adapté nous amène au bel hôpital moderne perché au-dessus du port de Gijon, en Asturies. Après une assez courte attente, une dame médecin rondelette vient pour l'examiner... mais bloque tout net en voyant les papiers que je lui transmets de l'infirmerie de bord: «Où est la liste des médicaments qu'elle prend? Sans ça, je ne puis rien faire.» Du moins, c'est ce que mon espagnol rudimentaire déduit de son volubile discours, car personne sur place ne parle ni anglais ni français.
Après cinq minutes de discussion très peu polyglotte qui ne mènent clairement à rien, je tourne les talons et fonce sur la réception: «LLamame un taxi, por favor!» Par bonheur, la réceptionniste a compris et un quart d'heure plus tard, je suis de retour à l'urgence avec la précieuse liste. Il faut encore une heure pour les divers tests, scan crânien et auscultations qui, heureusement, montrent qu'il n'y a rien de grave — la pire crainte était d'un caillot dans le cerveau, comme elle en avait subi un il y a trois ans à Tahiti, qui avait résulté en une embolie pulmonaire presque mortelle un an plus tard.
La bonne nouvelle, c'est qu'elle va pouvoir poursuivre la croisière jusqu'au bout, à moins d'un retournement de situation peu probable. La mauvaise, c'est qu'elle a la tête d'un adversaire malheureux de Mohammed Ali après quinze rondes... et, vu sa coquetterie naturelle, elle n'a pas la moindre envie d'affronter ainsi déguisée nos co-voyageurs pendant les prochains jours. Cela vient encore renforcer sa récente sauvagerie instinctive, et me prive d'arguments pour m'y opposer.
Cela fait qu'hier, à Ferrol (Galice), nous passons le gros de la journée sur notre véranda à contempler une ville étonnamment pimpante sous un soleil presque printanier, au lieu d'aller tout près du port nous régaler d'une cuisine régionale renommée dans un quartier ancien d'un charme imprévu; Ferrol a la triste réputation, exacte mais bien involontaire, d'avoir donné naissance au Caudillo, le dictateur fasciste Francisco Franco.
Par chance, je me rattrappe aujourd'hui à l'escale suivante, Leixões, port de commerce de Porto — dans la marina duquel nous avions passé trois jours idylliques il y a dix ans sur le Bum Chromé, en compagnie de ma soeur Marie et de son compagnon Jean et du cousin Charles Larcher. Cette banlieue portuaire anonyme n'a rien de réjouissant, mais quelques pas hors de la gare maritime me mènent à la porte d'un trésor imprévu.
Au bord d'une ruelle du port, un bloc tout blanc flanqué d'une terrasse vitrée porte le titre «O Bem Arranjadinho» (le bel arrangement?) au-dessus d'un menu affiché assez appétissant. J'entre dans une salle presque vide, propre mais peu décorée, avec un beau vieux bar au fond (j'ai toujours eu un faible pour les bars, hein?) et une espèce de gnôme qui me rappelle de près notre copain restaurateur Mistouf de Montpellier m'interpelle en quatre langues.
Hésitant, je me laisse conduire à une table ronde nappée de blanc près de la fenêtre. La carte est assez attirante, avec une version française par surcroît. À peine assis, je fais face à une planche soutenant quatre petits bols: minuscules olives noires, salade de thon, uvas (oeufs de poisson) et pois chiches, suivie d'une corbeille de pains aussi variés que succulents. C'est l'entrée, qu'on le veuille ou non.
Parmi les plats, une morue à la crème me fait de l'oeil, que je commande sans doute à tort. Derrière moi, la salle se remplit: pas un seul touriste, mais trois ou quatre couples, deux petites familles et un groupe d'une douzaine de personnes clairement en mode «party»... et tout le monde commande la même chose — qui n'est même pas au menu. «Le spécial du jour, m'explique le gnôme, un plat régional typique.» Cela consiste en une desserte à roulette portant une gigantesque marmite remplie à plat bord d'un odorant riz aux fruits de mer, accompagnée... d'un porcelet rôti à la broche. Peu banal comme assemblage, mais tout le monde se régale visiblement. Si j'avions su. La prochaine fois...
Pas que j'aie à me plaindre. Non seulement la morue est onctueuse et pleine de saveur, mais la terrine contient de quoi nourrir une petite armée. À ma grande surprise, je me ressers deux fois, enfournant par-dessus une salade croquante à l'oignon cru et deux ou trois verres d'un vinho verde que le garçon me verse en cascade d'un mètre de haut, pour prouver que ses fines bulles ne sont pas du chiqué.
Un bon dessert de meringue au citron est suivi d'un de ces cafés à la fois lourds et fins dont les Portugais ont le secret... et surtout d'un couronnement merveilleusement étonnant: le gnôme me sort un ballon d'aguardiente de vin de porto de 30 ans d'âge, à côté duquel il place une coupelle de marrons grillés sur charbon de bois! Après un instant d'hésitation, j'en pèle un que je croque accompagné d'une lampée de conhac... et c'est l'extase totale! Le tout pour moins de 40 euros.
Je rentre à bord sur un petit nuage, retrouver Azur... qui merci au ciel se porte toujours bien.