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12 janvier 2024

Les vrais dangers de l’IA

 Un débat bien mal engagé: Le réveil soudain du monde politique au potentiel perturbateur de l’intelligence artificielle sur la société et l’économie est aussi peu compréhensible au citoyen moyen (peu et mal informé) qu’engagé sur un ensemble de fausses pistes qui, au lieu de résoudre le problème qu’on veut traiter, risquent de le rendre encore plus aigu et inextricable.

La méconnaissance de la vraie nature du sujet et l’impardonnable retard du monde politique à y faire face sont la cause de trois fautes cruciales de perspective qui affectent l’ensemble du débat et empêchent de discuter et de percevoir les voies réelles de solution.

Le facteur temps: en premier lieu, la capacité bien réelle de rupture qu’injecte l’intelligence artificielle dans le fonctionnement de la société et de l’économie, en particulier dans les pays les plus industrialisés, n’est pas une réalité nouvelle et soudaine. C’est la suite logique d’un processus de recherche et de développement qui, avec des succès et des échecs divers qui n’ont rien d’exceptionnel, fait son bonhomme de chemin depuis au moins 40 ans sans que les autorités politiques et scientifiques aient fait l’effort même pas de le baliser,  mais d’en reconnaître l’existence et les conséquences possibles. Il s’ensuit que l’idée qu’on pourrait changer rapidement et facilement le cours de cette évolution au moyen de quelques mesures à court terme et à courte portée est d’une flagrante absurdité.

L’IA dans son contexte: deuxièmement, beaucoup des reproches qu’on fait aux découvertes récentes dans ce domaine ne sont pas le fait de l’intelligence artificielle en soi, mais de ses interactions avec au moins trois autres secteurs de haute technologie bien distincts: les télécommunications sans fil, les réseaux numériques et la miniaturisation des circuits. Le premier est la cause principale du chaos créé dans les pays dits «avancés» par une pression migratoire exacerbée depuis les régions plus pauvres de la planète: télévision par satellite et réseaux sociaux n’ont pas accentué le monstrueux décalage de richesse et de confort de vie entre les premiers et les seconds, mais sont clairement responsables de la dramatique prise de conscience de ce décalage dans les populations défavorisées. Le deuxième ne fait que démontrer à quel point la mainmise du privé sur une nouvelle catégorie de médias, d’une part sans des mécanismes indispensables de sécurisation des informations véhiculées et d’autre part sans la moindre existence d’un code efficace imposant véracité et équité, a mis à mal aussi bien la sécurité que le droit à la vie privée des citoyens face au double phénomène des usurpations (criminelles) d’identité et des accumulations (injustes mais légales) de données confidentielles à des fins commerciales et publicitaires. Le troisième a permis la production et la diffusion à travers la planète, à des coûts sans cesse plus réduits, des supports et des appareils mobiles ou non qui multipliaient et facilitaient l’expansion des deux autres ordres de phénomènes. Que l’intelligence artificielle renforce et accentue ces tendances est évident, mais elle n’en est pas la cause première.

Le pour et le contre: la troisième erreur dans l’orientation du débat est que ce dernier ne met l’accent que sur les aspects négatifs les plus apparents des effets de l’intelligence artificielle, sans le moindre effort pour faire la part des choses entre les dangers réels qu’elle comporte et les avantages tout aussi réels qu’elle introduit dans nos vies. Deux exemples évidents: les progrès de la reconnaissance vocale et de la traduction automatique sont un pas important dans l’amélioration des relations directes entre gens et peuples de cultures et de langues différentes; les avancées spectaculaires dans la maîtrise des sons et des images de synthèse ouvrent des champs nouveaux et passionnants pour les artistes, en même temps que les sites et applications de diffusion (gratuits ou peu coûteux) facilitent de manière spectaculaire l’accès pour tous à la culture, en particulier aux oeuvres d’artistes marginaux et audacieux non plus seulement des grands centres traditionnels, mais de toutes les régions de la planète.

18 février 2021

Facebook et les dragons d'Australie

«Facebook a annoncé mercredi son intention de restreindre en Australie le partage d'articles et de vidéos d'information par les éditeurs et les internautes, en raison d'un projet de loi qui va forcer les grandes plateformes à rémunérer les médias en fonction du trafic que les titres génèrent. Les mesures mises en place touchent aussi les pages des services de secours australiens.» – France Presse

C'était inévitable que ce genre de problème allait surgir. Aussi bien les médias que les gouvernements refusent depuis trois décennies de reconnaître à quel point les dimensions à la fois multidirectionnelles et transfrontalières d'Internet bousculaient les règles traditionnelles du fonctionnement des systèmes d'information, qu'ils soient écrits, audiovisuels ou numériques, qu'ils soient échanges individuels, transactions commerciales ou financières, diffusions publiques ou privées gratuites ou payantes.

D'une certaine façon, que cela se produise dans un marché isolé de taille moyenne comme l'Australie est probablement une bonne chose; cela va servir, involontairement, de «test case» limité techniquement, légalement et géographiquement pour voir plus clair dans une situation qui ne peut que s'aggraver et se compliquer. Déjà l'incident des interdits politiques à l'égard du Président Trump et de l'extrême-droite aux U.S.A. pouvait servir d'avertissement, mais le contexte explosif et fortement émotionnel dans lequel il se produisait rendait difficile toute analyse objective. 

Mais il ne fait aucun doute qu'il faut suivre la chose de près en tenant compte non seulement des effets économiques et juridiques, mais au moins autant de l'équilibre et des conflits entre droits individuels et bien commun, entre libertés et sécurité, entre pouvoirs et responsabilités du privé et du public. Nos vieillottes caravelles médiatiques naviguent déjà, souvent sans s'en rendre vraiment compte, dans une «mare incognita» où, selon la vieille inscription des portulans, «hic sunt dragones»...

29 juillet 2020

Naïveté politicienne

J'ai suivi cet après-midi la séance du Congrès américain où témoignaient les grands patrons des géants technologiques. Et j'ai été abasourdi par l'incroyable naïveté des élus des deux camps qui «découvraient» en 2020 que la concurrence dans le secteur des technologies n'a rien à voir avec celle des industries traditionnelles. 

Pourtant, dès le milieu des années 1980 dans mes chroniques «Demain l'an 2000» de La Presse, je soulignais cette évidence que le monde de l'information numérique n'est pas un champ de bataille d'entreprises compétitrices à armes plus ou moins égales, mais le territoire fluctuant d'un peloton de quasi-monopoles disposant de clientèles captives et de parts de marché variant souvent entre le tiers et les neuf-dizièmes de la clientèle, qui soit confortaient massivement leurs positions, soit s'avalaient les uns les autres, soit disparaissaient au profit de successeurs du même acabit. 

Parler de «concurrence» dans l'acception classique du terme est un non-sens quand on traite d'Amazon, Microsoft, Facebook, Google ou même Apple. Il est ridicule de dire que ces béhémoths sont «trop puissants» (comme le répétaient à la chaîne et ab absurdo les archéo-capitalistes du Congrès), alors qu'une quasi-toute-puissance est leur nature même et la condition de leur survie! 

Ah! Si au moins les politiciens américains avaient lu La Presse dans leur jeunesse!

22 juin 2019

Un téléphone globetrotter

Au moment de quitter Montréal il y a 3 semaines, j'avais mis mon téléphone portable à charger quelques minutes... et l'avais oublié sur le bureau, bien sûr.
J'ai donc demandé à la direction de notre résidence près du Stade olympique de me l'expédier d'urgence en Martinique. Confié aux bons soins de Purolator le 12, il est «rapidement» parvenu à Lachine le 15, à Dorval le 16, à Louisville KY le 17 (où il a été bloqué deux jours par une douane USA légèrement paranoïaque comme «colis suspect»), à Philadelphie le 19, a fait le grand bon transatlantique le 20 -- mais vers Paris, plutôt que les Antilles.
Il est présentement assis en salle d'attente à Roissy/Charles-de-Gaulle, espérant sans doute un souffle favorable des alizés pour lui permettre d'atteindre le Lamentin la semaine prochaine... à moins qu'une onde tropicale importune ne le détourne encore du droit chemin!
Imaginez ce que ce serait si on l'avait expédié par la Poste officielle, qu'on dit tellement moins efficace que les courriers privés!

17 juin 2019

La vie à bord du Bum chromé...

Une seconde semaine à bord beaucoup plus dynamique. Dimanche soir, un des restos du front de mer offrait un spectacle «live» d’un couple chanteuse-guitariste mélangeant vieux favoris (Piaf, Nicoletta, Dassin) et blues plus récent (Tom Watts), nous avons grimpé sur le skybridge pour y assister à distance.
Lundi, nous avions planifié divers magasinages... oubliant qu'en territoire français «laïque», le lundi de la Pentecôte est férocement férié. Donc, repos forcé.
Mardi, branle-bas de combat à bord, deux techniciens ont débarqué dans la matinée pour rafistoler le système électrique un peu défaillant. Midi venu, Twiggy et moi avons réussi à convaincre Azur de l'attrait gastronomique des «pierrades» de l'Annexe voisine; nous avons sorti le fauteuil roulant (loué à la pharmacie du coin) et sommes allés déguster des aiguillettes de canard et de la cuisse d’agneau grillées sur des pierres chaudes, une (bonne) idée sans doute inspirée de la cuisine coréenne. Ensuite, Azur, qui n’avait quasiment pas voulu bouger du bateau pendant huit jours, a décidé qu’elle en avait assez «d’être enfermée à bord» et le taxi Rodolphe est venu nous prendre sur la marina pour une balade le long de la Côte Atlantique.
Une fois rendus au Vauclin, nous avons pensé qu’il n’y avait pas si loin jusqu’au lotissement près du bourg du François où habite le cousin Daniel. Nous sommes donc allés le surprendre dans sa jolie maison pratiquement rétablie des affres de l’inondation qui, au début de l’année dernière, avait dévasté le jardin fruitier et potager, défoncé le solarium vitré et projeté la voiture vers les rochers du bord de mer.
La cousine Edmée, convalescente d’un AVC récent, dormait, mais Daniel était tout heureux de nous accueillir, il a sitôt sorti le rhum (un bon LaMauny vieux) qu’il garde strictement pour «la visite», ni lui ni sa femme ne consommant d’alcool. Sortant de chez lui, nous nous sommes arrêtés au plus proche grand magasin Carrefour pour effectuer les courses prévues la veille avant de rentrer au Marin dans une heure de pointe somme toute civilisée.
Mercredi, Raymond Marie devait m’emmener avec Twiggy au Nouveau Centre commercial de Ducos où se trouve la seule boutique martiniquaise vendant des produits Apple; au moment de partir, Azur se pointe: «Je vais avec vous»… mais la deux-portes sportive de Raymond est incapable d’accommoder quatre adultes plus un fauteuil roulant. C’est donc encore une fois Rodolphe qui vient nous chercher, disant que «de toute façon, on trouvera bien à manger à Ducos, au Centre commercial». Penses-tu! Y’a que des salades, pizzas et autres hamburgers dignes d’un shopping center USA!
Heureusement nous dénichons in extremis – il est bientôt 15h – un charmant et délicieux poly-asiatique (chinois, thaï, viet et nippon), le Nagoya, dont exceptionnellement toutes les cuisines sont bonnes: nos choix combinent avec bonheur nems, crevettes tempura, pieuvre au sel de mer et boeuf en ragoût d’aubergines.
La météo de la semaine s’annonçant capricieuse, nous reportons à plus tard la sortie en mer envisagée et nous contentons de flâner à bord et sur les pontons voisins jusqu’au week-end. Heureusement, j’ai trouvé à Ducos un chargeur pour mon Apple Watch et un «hub» USB3 pour le MacBook Air dont le manque de connectique me fait rager. De plus, Mme Labelle du LUX Gouverneur me confirme qu’elle m’a expédié (à prix d’or plus) mes iPhones (canadien et français) oubliés sur ma table de travail montréalaise au départ dimanche dernier. En attendant, notre seul moyen de communication est le vieux portable rachitique et pratiquement illisible que nous avons retrouvé au fond de la valise d’Azur, mais sur lequel le répertoire téléphonique est vierge! Ah! La technologie…
Samedi soir, re-spectacle (mélange souk-rock’n roll cette fois) contemplé du haut du skybridge, d’où il nous faut dégringoler en catastrophe quand survient une de ces courtes mais brutales averses typiques de la saison. Nuit bercée par quelques coups de vent et tambourinages de pluie sur le pont de la coque tribord au-dessus de nos têtes.
Hier dimanche, dans l’éclaircie qui survient en fin d’après-midi, nous repartons sur les pontons pour un apéritif suivi de tapas au «Numéro 20», le bar chic et confortable que le copain Bernard du Ti-Toques a installé à l’étage de la nouvelle marina, face à la Capitainerie. Très bon planteur, Campari correct (on finit par «se tanner» du rhum si bon soit-il, hein!) et une superbe assiette de dégustation fort variée: foie gras sur toast, accras de morue, nems, cassolette de fruits de mer, chorizo, tartiflette, samosas, etc. dont nous ne viendrons même pas bout.
Retour à bord paisible dans le début d’une nuit tropicale baignée de clarté lunaire…

16 mars 2019

Politique et vie privée

Je suis frappé par le degré auquel le débat politique américain est étroitement lié au problème crucial de l'opposition entre confidentialité et transparence posé par la Révolution de l'information numérique. Non seulement les individus (en particulier les personnages publics) mais les institutions vivent désormais dans une «maison de verre» où les données sont aussi susceptibles de dévoilement intempestif que de falsification. Des exemples:
a) Le Russiagate, sur la probabilité de complicité entre la campagne de Donald Trump et le Kremlin, porte principalement sur des échanges d'information stratégique, du piratage de messages confidentiels et des jeux de propagande électorale.
b) Le rôle de l'avocat de Trump, Michael Cohen, a consisté entre autres à dissimuler des faits intimes; les amis du Président au magazine National Enquirer ont acheté les mêmes informations pour ensuite empêcher leur diffusion.
c) Les difficultés d'Hillary Clinton sont nées entièrement de sa négligence à assurer la sécurité de ses courriels.
d) Le FBI et le Ministère de la Justice sont accusés d'avoir révélé des faits découverts (ou fabriqués?) dans le but d'influencer le Congrès et l'électorat.
e) Le camp Trump reproche aux médias traditionnels de manipuler les nouvelles à des fins partisanes («fake news»).
f) Le réseau social Facebook admet avoir vendu les données confidentielles de plus de 50 millions d'utilisateurs à une firme de sondages liée à Steve Bannon, conseiller et organisateur politique du candidat Trump.
g) Trump lui-même est un fervent usager de Twitter, un outil numérique qui lui permet de s'adresser tous les jours au grand public sans passer par le filtre des médias. Il est aussi clairement coupable de fréquents mensonges et distorsions de la réalité des faits.
h) L'affaire Julian Assange/Wikileaks se fonde directement sur des activités de piratage et de dévoilement de données institutionnelles et financières confidentielles, dont des secrets d'État.
De tout cela (et d'autres indices encore), je déduis que tous ceux qui s'intéressent à la politique américaine et à ses effets sur la planète devraient se pencher avec encore plus d'attention sur le conflit vie privée/transparence rendu plus aigu par la Société de l'information.

04 février 2018

Une Tour de Babel repensée?

(Adapté d'une intervention sur le mur Facebook de Jean-Michel Billaut)
La Francophonie (comme ses équivalents pour l'allemand, l'espagnol...) a autant à voir avec la culture et la pensée qu'avec la langue.
Et il faut bien distinguer les variantes possibles de la traduction: oreillettes et apps sont extrêmement utiles pour les échanges pratiques, touristiques, commerciaux, mais nous sommes encore loin de pouvoir automatiser les raffinements de la poésie, des jeux de mots et de langage, les nuances philosophiques, les saveurs particulières des expressions régionales, etc. qui sont des éléments importants de toute culture; je ne suis même pas sûr que nous y parviendrons jamais entièrement.
Il faut relire là-dessus Douglas Hostatder («Gödel Escher Bach») et Wittgenstein, qui dit que «chaque langue est une carte distincte du monde» où l'on apprend sur l'humanité des choses que les autres langues ignorent.
J'utilise couramment les outils de traduction automatique... mais en même temps, je suis bien conscient que je ne «pense» pas de la même façon en anglais et en espagnol qu'en français... et je suis très heureux d'avoir appris ces deux autres langues pour cette raison. Par exemple, quand sur le site de DiEM25 sur l'Europe, je lis des interventions en allemand ou en grec traduit, cela me donne l'essentiel du sens, mais pas l'esprit particulier qui anime les auteurs, et souvent il faut quelques échanges subséquents pour désamorcer les malentendus que cela crée.
Je pense que la traduction automatique résout bien des problèmes pratiques, et notamment qu'elle permettra la survie des «petits langues» (Islandais, Finnois, Basque, dialectes chinois et indiens, langues africaines...) qui autrement auraient été écrabouillées par l'anglais ou le chinois; mais j'espère qu'au contraire de nous dissuader d'apprendre d'autres langues, elle va encourager certains d'entre nous à le faire à fond, à mesure qu'ils découvriront les qualités et les richesses propres de chacune à travers des traductions de plus en plus réussies.

16 janvier 2018

Du propulseur de javelot au cerveau électronique

(Publié sur le mur de Jean-Michel Billaut)
Les débats souvent acrimonieux sur l'impact de l'intelligence artificielle quant à l'avenir de l'homme me semblent manquer gravement de contexte historique. La réalité des choses est que le désir d'étendre les capacités du corps et de l'esprit humain est non pas une menace pour l'humanité, mais une caractéristique innée et globalement positive de l'espèce.
Il y a au moins 15 000 ans, nos ancêtres ont d'abord allongé artificiellement leur bras en inventant le propulseur de javelot et l'arc et la flèche. Puis le chariot, la roue et la voile leur ont permis de multiplier leur force pour transporter des charges et leur rapidité pour se déplacer. Les moulins de toutes sortes augmentaient leur pouvoir de traiter ressources et matières premières (céréales en farine, olives et tournesol en huile, fibres en tissus, eau remontant contre la pesanteur pour irriguer...). Il s'agissait clairement dans tout cela d'améliorer les possibilités du corps humain. En même temps, l'élevage et le dressage mettaient à notre service une variété d'espèces animales qui, souvent, étaient plus fortes et plus rapides que nous... et parfois guère moins intelligentes.
L'invention de l'écriture quelques millénaires plus tard a servi à la fois à accroître notre capacité de communiquer à travers l'espace et le temps, et à multiplier le pouvoir de notre mémoire d'emmagasiner des informations. C'était la première tentative systématique pour élargir, cette fois, les moyens du cerveau et de la capacité de penser; elle allait provoquer des découvertes dans les mathématiques, la chimie, la physique, l'astronomie et créer un écart quantique entre nos pouvoirs et ceux des autres espèces... L'utilisation d'artifices dans le domaine mental était cependant une suite parfaitement cohérente de celle qui se poursuivait dans le monde matériel.
Depuis ce temps, toute l'histoire humaine a été marquée par un effort constant pour dépasser nos limites aussi bien physiques qu'intellectuelles. Et les travaux archéologiques récents montrent que ces actions n'ont pas eu de source unique, mais se sont produites indépendamment, souvent simultanément, dans divers coins de la planète sans contact entre eux. En d'autres termes, les inventions ayant pour effet d'accroître les capacités de l'Homme ne sont pas l'effet d'intuitions de génies uniques dans un contexte particulier, mais au contraire le résultat d'un instinct répandu dans un grand nombre de sociétés tout au long de la préhistoire et de l'histoire.
Il est tout aussi clair que sans cette caractéristique, l'humanité n'aurait jamais atteint sa position dominante dans l'écosystème planétaire: il a toujours existé des animaux plus gros, plus forts, plus rapides et se reproduisant plus vite que nous, des espèces que, réduits à nos talents naturels, nous n'aurions jamais réussi à dominer, encore moins à obliger à nous servir. L'extension artificielle de nos corps et de nos esprits a été un sérieux avantage dans le «struggle for life» et il n'y a aucune raison que ça change.
Je pense que c'est dans ce contexte qu'il convient d'examiner le rôle que joue et jouera l'intelligence artificielle dans notre future évolution. Non seulement ne s'agit-il pas d'un développement périlleux et inquiétant, mais c'est à la fois une suite parfaitement normale de notre développement comme espèce et une voie pour continuer à améliorer nos capacités d'interagir avec notre société et notre environnement. Comme nous avons trouvé le moyen d'apprivoiser des animaux et des forces naturelles dont le potentiel brut était bien supérieur au nôtre, je ne vois aucune raison de douter que nous saurons mettre à notre service même des cerveaux artificiels infiniment plus puissants, plus rapides et plus efficaces que les nôtres. Et, espérons-le, de les utiliser pour maîtriser les sérieux problèmes que pose la santé de la planète.
Le véritable danger, de fait, ne vient pas de l'artificialité de nos créations, mais au contraire de l'instinct naturel d'agressivité sanguinaire qui nous pousse à transformer en armes et moyens de destruction même les plus bénignes de nos inventions. L'Homme, et non l'intelligence artificielle, est la principale menace pour l'Homme.

15 janvier 2018

Salaire minimum et automation

En réponse à une caricature dans Le Devoir sur le salaire minimum à 15$, un échange instructif avec deux amis.
Moi: On peut faire de l’humour là-dessus, mais la question est sérieuse: la hausse du salaire minimum est sans doute un palliatif valable au problème actuel de la baisse du pouvoir d’achat de la masse des consommateurs... mais elle va être rendue insignifiante par les effets de l’automatisation et de la robotisation sur l’emploi. De moins en moins de travailleurs réels gagnant de plus en plus d’argent, ce n’est pas vraiment une solution... Sur ce plan, il faut (à reculons) donner raison au patron dans l’image [qui dit «On va investir (dans les robots) plutôt qu'embaucher»].

Yves Roberge: Je le crois aussi. C'est incontournable même sans la hausse du salaire minimum. Dans plusieurs commerces, les clients sont comme des troupeaux de bestiaux et ils se foutent d'être servis par une machine ou un être humain. Ils ne voient rien, n'entendent
rien sauf à partir de leur brillant téléphone qui fait tout. Alors le  service à la clientèle... Un marché Métro que je fréquentais il y a quelques années avait une petite voix de cacanne qui disait ''Bienvenue chez Métro'' lorsqu'on poussait la barre métallique à l'entrée... Fort heureusement, les clients et certains employés ont manifesté leur opposition et on a fermé la yeule au robot. Toutefois, de façon générale, la robotisation va prendre de plus en plus de place. Quand ça devient performant et rentable... y'a rien à faire.

Pierre Poirier: Et, donc, à vous lire, il faut maintenir les travailleurs pauves dans la pauvreté parce que les patrons vont automatiser ? Continuons à accepter béatement la crisse de mondialisation aveugle. Et dans 10 ans, ce sera pas 50 % de la richesse que le 1 % accaparera, mais 90 %?

Yves Roberge: Ce n'est pas du tout ce que je dis. Je crois qu'il faut mieux payer les gens... mais que, de toute manière, les entreprises vont automatiser de plus en plus. C'est inévitable. Déjà, les gens achètent chez Amazon, une entreprise automatisée de A à Z. Il faudra trouver de nouvelles sources d'emploi à moins qu'on ne ralentisse la progression de ces modèles d'affaires technologiques. Dans la situation actuelle, l'histoire de Tim Horton's tient tout simplement de la basse exploitation.

Pierre Poirier: Ça fait tellement longtemps qu'on nous dit que on s'en va vers une société des loisirs. Que nous travaillerons 20 heures/semaine et même moins. En moyenne, les travailleurs font toujours plus de 30 heures. Les métiers automatisés ont été remplacés par d'autres. 40 % des emplois actuels vont disparaitre dans les 20 prochaines années? Si c'est vrai, à qui les compagnies vendront-elles leurs biens.  Aux robots qui remplaceront les humains ? Le système capitaliste s'en va dans le mur. Si tu n'as plus de travailleurs humains, tu n'as plus de consommateurs pour acheter tes produits et tes services.

Yves Roberge: Je me pose les mêmes questions... Mais le système capitaliste va TOUJOURS vers un mur. La crise financière de 2008 est un exemple flagrant de folie suicidaire. Et ce sont les impôts des citoyens qui ont ''rescapé'' les milliardaires, leurs banques et leurs entreprises.  

Moi: Pierre Poirier, c’est précisément cette façon de raisonner (en particulier à gauche) qui favorise les inégalités en menant un faux combat pour maintenir des emplois inutiles: «Si tu n’as plus de travailleurs humains, tu n’as plus de consommateurs...» La rencontre d’un plafonnement des besoins sous le coup des limites écologiques et d’une atrophie de l’emploi par la progression des technologies fait qu’il ne peut plus y avoir de nouveaux boulots pour remplacer tous ceux qui sont automatisés. Donc, il devient impératif économiquement et socialement de dissocier travail et revenu — comme c’était le cas dans les régimes où l’esclavage fournissait une partie importante de la main d’oeuvre. En Grèce antique et dans la Rome impériale, entre le quart et le sixième des adultes libres travaillaient (souvent sans salaire, mais pour des raisons de prestige: artistes, médecins, philosophes enseignants, officiers militaires...) et la quasi-totalité mangeaient à leur faim: le système de redistribution de la richesse était différent. Il ne s’agit pas de copier ces époques, mais de trouver des formules équivalentes et plus équitables pour rémunérer l’ensemble de la population, travailleuse ou pas, afin qu’elle puisse vivre et consommer. L’argument typiquement protestant de la «valeur travail» qui dit que sans l’aiguillon du salaire, les gens croupiront dans l’oisiveté est démenti par toute l’Histoire et par la nature humaine même: l’être humain est foncièrement actif et se trouve presque toujours quelque chose à faire, qu’il soit payé pour ou non. Regarde la quantité de bénévoles et de retraités actifs qu’il y a autour de toi. C’est ce contexte qui explique l’intérêt récent pour la notion de Revenu Universel Garanti (financé entre autres par une taxe sur le rendement des automates), qui est la solution la plus évidente à ce problème. Mais cela implique des ajustements majeurs dans notre système économique et dans nos modes de vie: une Société des loisirs ne veut pas dire, comme on l’a cru un moment, que chacun travaille vingt, quinze ou douze heures par semaine, ce qui est irréalisable et inefficace; elle veut dire qu’une majorité de ceux qui pourraient travailler ne le feront pas et jouiront quand même d’un revenu leur permettant de subsister décemment, mais aussi qu’ils ne seront pas dévalués et ostracisés socialement. Donc, il faut empêcher que tous les bénéfices de l’automatisation tombent dans l’escarcelle des entreprises et des plus riches, et qu’ils soient répartis dans l’ensemble de la population. À mon avis, c’est là qu’est le nouveau combat fondamental des progressistes, et non pas seulement dans la hausse du salaire minimum et le maintien artificiel d’emplois inutiles souvent malsains et avilissants. Un guichet automatique de banque et un camion-vidangeur robot sont infiniment préférables à un boulot «humain» de caissière ou d’éboueur, à tous points de vue. Ce qu’il faut, c’est trouver des manières nouvelles de s’assurer que les ex-caissières et ex-éboueurs ne seront pas les seuls à en pâtir. Je m’excuse du long prêche, mais tu as sans le vouloir actionné un de mes boutons les plus sensibles.

Pierre Poirier: Yves Leclerc Le problème, c'est que toutes les sociétés résistent à des solutions comme le revenu minimum garanti. On nous fait avaler l'idée qu'il nous faut de plus en plus d'immigrants pour remplacer les travailleurs qui partent à la retraite, alors que dans 20-30 ans, on aura trop de main-d'oeuvre par rapport aux besoins. Tu penses VRAIMENT que les 1 % vont s'arrÊter à 50 % de la richesse ? Aux USA, ils cumulaient déjà 80 % de la nouvelle richesse. Avec les abysses d'impôts que TRUMP leur a accordés, ils en accapareront encore plus. C'est suicidaire, mais leur avidité va faire exploser le système. Le 1 % s'en tirera comme d'habitude. Les 50 % les plus pauvres vont en baver, longtemps.

Moi: Pierre Poirier, je ne te dis pas que c’est facile, je dis que cette bataille me paraît inévitable parce que le système actuel, comme dit Roberge, «fonce tout droit dans le mur» et que les gauches, en menant des combats d’arrière-garde, ne font rien pour en changer le cap. Ma crainte, c’est qu’il va falloir une autre crise encore plus catastrophique que 2007-2010 pour que les progressistes se réveillent et que les populations les écoutent — tu as raison de dire que «toutes les sociétés résistent», hélas.

Pierre Poirier: Yves Leclerc Je crains que, comme le disait un de ces membres du 1 % qu'il faille une révolution violente pour y arriver. J'espère que non. Mais je ne suis pas optimiste.
Une des raisons de mon pessimisme, c'est la vitesse, par exemple à laquelle le gouvernement du Québec a rejeté l'idée du revenu minimum garanti. Sans même y réfléchir.

Moi: Pierre Poirier, Ouais, le Gouvernement du Québec n’est pas très haut dans ma liste des gens lucides et ouverts. En passant, ta remarque sur une fausse justification de l’accueil des immigrants est aussi fort pertinente et demande une réflexion plus approfondie.
Je me demande s’il ne faut pas envisager pour s’en sortir une sorte d’alliance contre nature entre les penseurs et activistes de gauche et les plus lucides des milliardaires du 1% — ceux qui voient venir la catastrophe (qui, à terme, les menace autant que les prolétaires) et qui se disent donc prêts à lâcher du lest de façon significative?

13 décembre 2017

Facebook forever?

Je ne sais pas si c’est le cocon ouaté de la tempête qui m’inspire? Je me prends à penser que tous nos copains bien intentionnés qui critiquent férocement Facebook et les autres réseaux sociaux ne doivent jamais vivre de ces moments de convivialité spontanée, blagueuse qui renouent et renforcent nos amitiés d’un continent à l’autre. Avec Léna et Jean-Yves revenus de Martinique, Yves le Parisien maintenant de Lanaudière, Jean-Michel et Bernard de France, Luisa de Sicile vivant à Paris, Paolo l’Italien d’Espagne, Rosemary l’Américaine de Grèce, Michel le Suisse d’Alicante, Yvonne l’Anglaise des Baléares...
Rien dans l’histoire n’a jamais ouvert de tels potentiels aux échanges informels et chaleureux entre êtres humains à travers le temps et l’espace. Il serait stupide d’y renoncer sous prétexte qu’il y a des dangers et un risque réel d’exploitation. Pour moi, les «plus» l’emportent nettement sur les «moins»... et méritent qu’on y trouve des solutions.

14 septembre 2017

L'attrait des plaisirs gratuits?

Les prédictions «sérieuses», généralement faites par des experts financiers et industriels, sur les avancées des technologies et notamment de l'intelligence artificielle me paraissent constamment faussées par un défaut de vision bien plus important qu'on ne le reconnaît: celui de ne considérer comme facteurs incitatifs à l'innovation que les avantages économiques.
Ma propre expérience, et celle d'un nombre considérables de mes connaissances, y compris Steve Jobs et quelques autres innovateurs de tout premier ordre en informatique et en télématique, est qu'on sous-estime constamment l'influence du simple plaisir de créer de nouveaux mécanismes matériels ou logiciels, de défricher des territoires peu connus aux difficultés provocantes, de trouver des solutions à des problèmes d'intérêt personnel, peu importe leur faible potentiel de profit et de rendement.
Pourtant, les exemples dans ce domaine ne manquent pas. Le micro-ordinateur individuel lui-même en est un. Apple, Commodore, TRS-80, Atari, Sinclair sont apparus longtemps avant qu'on ne perçoive leur intérêt dans le monde des affaires, essentiellement à cause de la passion de leurs créateurs et alors qu'on ne leur prédisait qu'un marché marginal à titre de jouets et d'accessoires un peu exotiques. IBM elle-même, avant de se résigner à inventer le PC individuel à tout faire, avait fait de gros (et souvent vains) efforts pour utiliser cette technologie dans des machines spécialisées «rentables» comme les traitements de texte ou les caisses enregistreuses. Et elle a laissé Microsoft, Lotus, Word Perfect et cie s'emparer du marché du logiciel micro et les Dell et autres Compaq la déborder dans le domaine des matériels compatibles, croyant que ce ne serait là qu'un secteur secondaire face aux «vrais» ordinateurs.
Parallèlement, alors qu'on se lamentait du peu de progrès des applications «utiles» de l'IA (en robotique, reconnaissance des formes et de la parole, traduction automatique...), un nombre démesuré des meilleurs spécialistes internationaux du domaine planchaient nuit et jour... sur les logiciels de jeux d'échecs! Sans que ça rapporte un sou, évidemment.
Lorsque l'Internet est sorti des placards soigneusement protégés (et gouvernementaux) du complexe militaire américain pour tomber dans le domaine public, la grande majorité du développement explosif qui a suivi a été le fait de bénévoles et d'amateurs, le plus souvent issus du monde universitaire ou des mouvements sociaux et contestataires. Mes propres premiers efforts (et ceux de bien d'autres de mes amis) pour développer des marchés rentables dans l'espace virtuel ont rencontré le plus souvent le scepticisme, sinon une condescendance ironique dans les milieux d'affaires...
Fin des années 1990, le buzz dans tous les salons informatiques aux USA et en Europe était le «push», les réseaux sociaux et outils de communications interpersonnels n'étant vus que comme des curiosités à ranger pour le mieux au rayon des jeux vidéo. Les créateurs de Facebook, Google, Twitter, YouTube etc. ne crachaient certainement pas sur l'idée de réaliser des bénéfices, mais ils étaient au moins autant motivés par l'idée d'épater leurs copains et de se fabriquer les communautés virtuelles les plus gigantesques possible — peu importe que ce soit rentable ou pas.
Lorsque Steve Jobs est revenu à la charge dans le secteur des ultra-portables avec l'iPad, son objectif avoué était moins d'en faire un énorme succès commercial que de prouver qu'il avait bien eu raison une génération plus tôt avec son concept du Newton, mais que ni la technologie ni le public n'y étaient alors préparés.
Loin de moi l'idée de prétendre que l'attrait du profit ne joue aucun rôle dans les progrès techniques... mais je trouve que ces quelques exemples démontrent clairement qu'en ne se fiant que sur ce critère et négligeant le simple plaisir d'innover pour innover, on risque encore et encore de rater des occasions pourtant évidentes.

16 mai 2017

Plein emploi, piège à c...

La Révolution de l'information et le dérèglement de l'environnement sont deux phénomènes récents dont les implications économiques sont évidentes, mais qui étaient totalement inconnus et imprévisibles de la fin du 18e siècle au début du 20e, à l'époque où s'est développée la théorie «classique» qui est la pierre d'assise du capitalisme contemporain. 
La première a un impact important sur la production et la distribution des biens et donc sur l'emploi, le second pose dans des conditions nouvelles et urgentes la question de l'exploitation des ressources naturelles et de la croissance industrielle continue. 
Parmi plusieurs effets malsains de notre mauvaise gestion publique (partiellement due à l'ignorance) de ces deux domaines, je porte à votre attention ce paradoxe jamais mentionné bien qu'il soit absolument évident: bien qu'alliés en principe et en fait, la classe politique et les gens d'affaires poursuivent des objectifs diamétralement opposés dans la gestion de la main d'oeuvre. 
Alors que nos élus même les plus libéraux et les plus favorables à l'entreprise s'acharnent à atteindre le plein emploi et clament sa nécessité, leurs amis dans le secteur privé ne sont vraiment heureux que quand ils peuvent congédier à pleins bords au nom de l'efficacité économique; à peu près le seul cas où ils se réjouissent d'embaucher est lorsque cela s'accompagne de subventions publiques ou d'allègements fiscaux. 
Bien que ça me coûte de l'admettre, il est clair que là-dessus, ce sont les employeurs qui ont raison: se débarrasser d'un tas de boulots salissants, souvent mal payés et socialement avilissants ne peut être qu'une bonne chose. Nos grands politiques feraient mieux d'oublier le mirage du chômage à 3%, de réorienter nos économies pour faire plus avec moins de travailleurs… et de convaincre leurs associés du privé de réinvestir une partie de leurs bénéfices ainsi accrus dans des formules permettant aux heureux affranchis de l'esclavage du travail de vivre convenablement... et de consommer.

27 août 2007

Télé sur ponton

(07/06/2007) Au retour de Saint-Martin, les mails s'étaient accumulés dans ma boîte à lettres, il a fallu une séance de près de trois heures surle Wifi du resto Mango Bay pour les lire et répondre aux plus urgents. Pour me récompenser, Azur s'est mise en cuisine et nous a fricoté des rognons à la moutarde sur lit de riz blanc. Miam. Et j'ai découvert les vertus du trampoline du Bum comme lieu de sieste et de digestion (à condition d'y trouver un coin d'ombre, bien sûr). Pour le reste, à part une courte ballade jusqu'à Sainte-Anne pour nous baigner, le bateau est demeuré à quai pendant dix jours. Blah.
La grande opération de cette période a été l'installation d'une antenne satellite fixe sur le pylone du ponton, pour qu'Azur puisse regarder sa télé dans de bonnes conditions. La direction de la marina nous en a donné l'autorisation, mais l'installation elle-même a été une véritable épopée.
En premier lieu, les gens de CanalSat ne semblaient pas croire que c'était faisable. Il a fallu un long palabre avec deux techniciens pour les convaincre qu'un pylone d'acier ancré dans le béton et conçu pour résister à des vents cycloniques de 300 kmh (voir à droite sur la photo) devrait constituer une base aussi stable pour une parabole que la corniche de la véranda d'une villa créole.
Lorsque le technicien s'est pointé le lundi suivant, il s'est vainement escrimé contre le pylone avec sa perceuse. Nous avons finalement réussi à le convaincre d'aller voir comment les lampes et mâts pour cables électriques qui surmontaient d'autres pylones étaient installés. La réponse: pas de trous, mais des ancrages soudés à l'arc. Pour lesquels, évidemment, il n'était pas équipé (les maisons construites en acier trempé sont plutôt rares en Martinique). Il a donc fallu que le skipper Gérard, débrouillard comme toujours, déniche un copain à lui possédant le matériel approprié. Le lendemain, le support d'antenne était fixé.
Mais la saga ne s'arrête pas là. Car d'une part, nous entrions dans une période de perturbations tropicales amenant de fréquentes et brutales averses accompagnées de violents coups de vent; et d'autre part, l'installation se faisait exactement au moment où CanalSat déménageait ses transmissions sur un nouveau satellite. Le technicien-installateur a donc dû venir s'y reprendre à trois fois avant d'obtenir un résultat satisfaisant... dont nous sommes intimement convaincus qu'il est l'effet direct et magique de la recette de pâtes noires aux fruits de mer de Marie-José, dont le technicien a pu manger la dernière portion à son troisième passage.
Du moins avons-nous pu contempler en clair les derniers matches de Roland-Garros et les dernières étapes de la campagne des législatives. C'est pas rien!
Dans l'intervalle, nous avons pu vérifier encore une fois que l'apparence et le coût des restaurants n'ont souvent pas grand-chose à voir avec la qualité de la bouffe. Une première expérience, dans un des restos les plus chics et les plus titrés de Fort-de-France, nous a laissés sur notre appétit -- et le portefeuille nettement plus léger. C'est une magnifique maison créole sise dans un jardin surplombant la ville; hélas, ni le service, ni la nourriture ne sont au niveau du décor (splendide) et des prix (faramineux). Nous en tairons le nom par politesse, mais nous ne saurions trop conseiller à quiconque de se méfier d'une adresse de prestige pas loin du 100, route de Didier.
En revanche, deux jours plus tard, sur la foi d'une recommandation du Guide du Routard, nous nous sommes pointés avec un peu d'inquiétude devant une petite maison du Robert appelée "la Case aux Délices". La façade ne paie pas de mine, donnant directement sur l'étroit trottoir de la rue qui monte vers le portail de l'église. Au rez-de-chaussée, elle ouvre sur un comptoir de traiteur et trois tables genre bistrot. À l'étage, une petite salle comporte une demi-douzaine de tables hautes entourées de tabourets, le tout dans un décor gaiment coloré, mais assez rudimentaire.
Hé bien, si vous voulez déguster (à prix très raisonnable) une des meilleures fricassées de langouste de toute l'île, courez-y. D'autant plus que les jeunes patrons, sympathiques et rigolos, traitent avec le même respect jovial le client qui vient commander trois bouts de boudin pour emporter ou une cuisse de poulet-frites de cinq euros à consommer sur un coin de table, que celui qui prend le menu gastronomique avec vin à trente euros. Nous, on a bien l'intention d'y retourner.

07 février 2007

Train-train martiniquais

(11/01/2007) Les jours suivants, c'est le train-train qui nous occupe beaucoup, mais qui est sans le moindre intérêt pour les autres. Travaux sur le bateau, visites aux copains ou de copains, grand ménage, préparatifs de départ. Après tout, il faudra bien un jour quitter le bord et rentrer vers ce que nous considérons toujours comme chez nous (soit à Montréal soit à Montpellier).
La plus grosse affaire, c'est le moteur babord. Comme il continue à bouffer de l'huile sans la moindre indication quant à ce qu'il en fait, on se décide à le faire enlever pour l'emporter à l'atelier de Mécanique Plaisance. Là, un mécanicien expert le démonte et nous montre très clairement qu'il y a un sérieux problème dans les culasses des cylindres: un défaut de glaçage qui laisse l'huile de lubrification s'échapper pour se mélanger au gasoil -- ce qui explique qu'on n'en trouve pas trace par la suite.
Je prends des photos explicites, rédige une lettre poliment dénonciatrice à l'intention des responsables potentiels: Volvo, Lagoon et ShipShop (Belgique). Nous y ajoutons des photocopies de tous les autres documents pertinents, et allez hop! par courrier recommandé vers Göteborg, Bordeaux et Nieuwpoort. On verra bien.
Nous faisons aussi installer la radio BLU bidirectionnelle et son modem data-Internet, après une belle bagarre avec l'expert en électronique qui n'y croit pas. Mais on a assez souffert pendant la traversée du manque de fiabilité de l'Iridium, je trouve que dans un cas comme celui-ci, il vaut la peine d'avoir la culotte maintenue à la fois par une ceinture et des bretelles!
En parallèle, on a fait faire par un atelier graphique un logo du Bum chromé (voir photo), qui est placé (avec le nom) sur les deux pointes avant du bateau. Comme c'est moi qui en ai conçu l'original, j'en suis plutôt content. Au moins, on ne le prendra pas pour un vulgaire cata de location!
Prochain épisode, sur la terre ferme languedocienne...