La mémoire est vraiment un machin bizarre. Je suis assis en maillot de bain de vieux célibataire, torse nu sur mon balcon montréalais du 9e, par un dimanche de septembre quasi caniculaire. Après avoir expédié avec plaisir mais sans surprise une fort bonne tortilla à la mode catalane, j’enfourne une première bouchée de l’excellente paëlla que j’ai fait venir de chez Ibericos, avec une lampée de pinot grigio. Et pouf! je me retrouve instantanément transporté à l’autre bout de la rue Sherbrooke, dans la pénombre interlope de la Vieille Casa d’une nuit de novembre 1964, face à mon copain Henri Bernard, dit «Enrique», et à une superbe créole dont je ne connais pas encore le nom jusqu’à ce que le patron Papa Pedro me la présente. C’est, bien évidemment, Azur qui sera ma femme pendant les 58 années suivantes…
Qu’est-ce qui vient de se produire au juste? En me triturant les méninges, j’en arrive à la conclusion que le riz aux fruits de mer parfumé de safran a dû se prendre pour une madeleine de Marcel Proust. Vous savez, celles-là même dont la texture, le goût et l’odeur replongeaient le narrateur du «Temps perdu» dans son passé le plus profond.
Les ficelles de l’intrigue menant à ce résultat ne sont pas évidentes à démêler. Allons-y quand même. En premier lieu, c’était mardi dernier le 2e anniversaire de la mort de ma compagne… et en même temps son 94e anniversaire. Deuxio, je viens de lire un remarquable bouquin (A Brief History of Intelligence, de Max Bennett) sur la façon dont l’étrange organe qu’est notre cerveau s’est développé par sauts et par bonds depuis les premières amibes il y a 600 millions d’années jusqu’à Einstein, Elon Musk et ChatGTP. Et tertio et plus tordu encore, il se trouve qu’Enrique — grâce à qui j’ai rencontré Azur — était non seulement un remarquable chef et professeur de cuisine, mais aussi un précurseur génial de l’étude scientifique des effets de la cuisson sur les aliments, ouvrant sans le savoir la voie à la gastronomie moléculaire des Adria et autres Berasategui… chez qui justement le chef vénézuélien du resto de la rue Saint-Denis Souki Tamayo avait fait ses classes avant de venir chez nous se reconvertir aux recettes ibériques plus traditionnelles. Tu parles d’un détour!
Décidément, mes neurones vieillissants ont fait du temps supplémentaire sans m’en aviser.