23 août 2013

Alegria

Charlotte Amandine, ça pourrait (devrait?) être le nom d'un dessert à se damner. En réalité, ce sont les prénoms des deux jolies fées qui font notre bonheur sur le Canal du Midi depuis bientôt une semaine. Charlotte de Manchester, avec son français intermittent et son joli accent, veille à tous les aspects matériels de notre confort, fait les cabines le matin, sert les déjeûners (et les autres repas), concocte les apéros, tourne les draps pour la nuit, les serviettes pour la baignade, etc. Amandine, cuisinière inspirée d'un village perdu de l'Aude, imagine d'incroyables gazpachos et de surprenantes et savoureuses variantes sur les recettes locales du Languedoc.

Il y a un mois, Azur a décidé d'inviter son amie de jeunesse Gisèle Maïa à passer une ou deux semaines avec nous à Montpellier. "Pourquoi pas sur le Canal du Midi?" ai-je aussitôt demandé, me rappelant les descriptions dithyrambiques faites à leur retour d'une semaine de pénichette dans ce coin-là par nos amis Savonet il y a quelques années. "Oui oui oui, dit ma phlegmatique (???) compagne, mais pas question de piloter ou de cuisiner nous-mêmes."
Bon. Ça voulait dire qu'on allait chercher dans la catégorie "péniche-hôtels" pour dénicher la perle rare. Il fallait deux cabines assez confortables pour les p'tits vieux que nous sommes, disponibles en août ou début septembre, avec des voisins pas trop emmerdants. Rien d'évident, surtout à la dernière minute. Au troisième essai, Olivier Baudry m'offre pour un prix presque raisonnable la totalité de son "Alegria" — ben oui, comme le Cirque du Soleil dont il est friand — du 17 au 23 août. Départ de Terbes près de Carcassonne, arrivée à Poilhes près de Béziers.
Donc samedi midi dernier, sous un ciel menaçant, nous rejoignons Gisèle à bord du TGV qui l'a amenée de Paris pour continuer jusqu'à Narbonne. Rien n'est jamais simple: elle est dans la "mauvaise" rame du train, celle qui s'arrête à Montpellier. Il faut récupérer en catastrophe ses bagages et les traîner à l'autre bout du quai vers le "bon" wagon qui continue vers l'Espagne, sous les cris des employé(e)s de la SNCF qui, au lieu de nous donner un coup de main, nous houspillent mains dans les poches parce que nous les empêchons de fermer les portes et de démarrer!
Le train est bondé, pas d'espace dans le compartiment à bagages, deux valises restent dans l'entrée, les autres encombrent le couloir. Et il faut descendre en toute hâte à Béziers les déplacer, pour permettre à un jeune homme en chaise roulante de sortir. Merdre.
Heureusement, à Narbonne, tout se calme. Le beau temps est revenu, un garçon sympathique nous aide à débarquer tout le barda, nous n'avons qu'à traverser la petite gare pour attendre cinq minutes sur le parvis l'arrivée de notre capitaine.
Olivier a la cinquantaine souriante, élégante et argentée du banquier qu'il a longtemps été avant de céder définitivement à la passion des canaux et des péniches. Il en a d'abord habité une sur la Seine près de Paris, en a transformé une autre en bateau-mouche de grand luxe pour voyageurs d'affaires, et depuis cinq ans promène celle-ci entre Carcassonne et la Méditerranée pour le plaisir nonchalant de quelques passagers, presque tous américains ou australiens.

Alegria est la péniche classique du Canal du Midi, trente mètres de long, cinq de large, fond plat et profil bas — exactement ajustée aux dimensions des écluses et des ponts tricentenaires du parcours. À l'avant, nos deux belles grandes cabines avec salle de bain complète, lit king-size et immenses hublots de vitre à sens unique. Au centre, un confortable salon-salle à dîner avec écran de cinéma et chaîne hi-fi voisine avec une cuisine bien équipée qui nous sépare des quartiers de l'équipage.
Trois escaliers, le principal au centre, donnent accès au pont supérieur. Devant, des vélos à disposition des voyageurs, puis une petite piscine en forme de haricot qui paraît absurde au premier abord... mais pas du tout dès que la canicule nous incite à nous y réfugier. Pour nager, c'est un peu exigu, mais pour se dégourdir les jambes plongé dans l'eau claire et fraîche jusqu'au cou, quel délice!
Suit la salle à dîner extérieure, protégée contre le soleil du Midi par des parasols nécessairement amovibles (les arches des ponts sont très basses, il faut souvent s'asseoir et parfois baisser la tête pour passer dessous). De l'autre côté du double escalier central, un grand pont légèrement bombé peuplé de transats et de tables de cocktail, et enfin tout à l'arrière, le cockpit et poste de pilotage surélevé.
Voilà ce qui allait être notre plutôt luxueux habitat pendant près d'une semaine.
À l'équipage quasi-permanent s'ajoutent une joviale guide, Aurore, qui vient pratiquement tous les jours de Narbonne nous entraîner dans des excursions bien documentées aux alentours de nos diverses escales, et le matelot mince et barbu Mikaël qui surgit en moto de sa campagne voisine pour veiller aux accostages, démarrages et surtout au passage délicat et fréquent des écluses.
Un verre de blanquette de limoux nous a accueillis à l'arrivée à bord samedi après-midi du côté de Terbes. Le temps de déposer nos bagages dans les cabines et de nous rafraîchir, Olivier nous a donné un bref aperçu de la navigation sur le Canal en remontant deux écluses, puis en virant bout-pour-bout: manoeuvre pas évidente puisque la largeur de la voie d'eau est exactement la longueur du bateau, si bien que ce dernier doit appuyer sa poupe sur la rive d'un côté et attendre que le courant descendant d'une écluse en amont veuille bien pousser la proue vers l'aval.
Une fois l'Alegria amarrée quelques encablures plus bas, nous avons eu droit à l'apéro (re-blanquette bien sûr) et à notre premier repas à bord — mise-en-bouche de puces de mer sautées, huîtres gratinées aux poireaux accompagnées de gambas, brochettes de boeuf aux petits légumes, soupe de fraises et sorbet de citron vert en dessert. Avec un joli blanc de la région et un somptueux rouge de Lézignan-Corbières, millésime 2001. Et nous avions faim, n'ayant rien pris de consistant depuis le matin. Puis, comme dit la Bible, "il y eut un soir, il y eut un matin"...
(à suivre)


20 juillet 2013

Dure(s) semaines(s)

«Enfin samedi!», aurions-nous envie de dire. Les derniers 15 jours, et surtout la dernière semaine, n'ont pas été faciles. Nous nous y attendions bien un peu, mais ça n'a pas rendu les choses moins pénibles.

Nous étions venus de Montréal à Montpellier plutôt qu'en Martinique, à la fin juin, parce que notre voisine du dessous et dynamique amie Michèle Chantefort souffrait d'un cancer à la hanche incurable et, d'après ses médecins, n'en avait plus que pour quelques mois. L'amitié nous dictait d'être auprès d'elle et d'André aussitôt que mes genoux me permettraient de voyager.
Nous avons bien fait, car nous avons à peine eu le temps de lui rendre une visite à l'hôpital dix jours après notre arrivée. Sa fille Caroline nous a accueillis: elle était venue de Californie sitôt qu'elle avait appris la mauvaise nouvelle et s'était fait installer un lit de camp dans la chambre de sa mère à Saint-Éloi pour lui tenir compagnie nuit et jour pendant deux mois. Émouvant.
Michèle était éveillée et consciente, mais incapable de parler ni même de bouger, sauf pour nous signaler qu'elle nous reconnaissait et nous entendait par des clignements des yeux et de légères pressions de la main. Elle qui, en décembre dernier quand nous avons été dîner ensemble à la Grande-Motte, était si vive, pleine d'activités et de projets!
Nous devions retourner la voir au début de la semaine dernière, mais le lundi midi, André frappe à notre porte, catastrophé: «Mes amis, c'est fini. Elle est partie ce matin...» Je l'ai revue une dernière fois le surlendemain dans son cercueil; Azur n'en a pas eu le courage, elle préférait en garder le souvenir de la femme riante et animée d'il y a si peu.
Selon sa volonté, ce mardi nous nous sommes embarqués avec la famille (dont ses deux enfants et quatre de ses petits-enfants) au port de Palavas-les-Flots, la villégiature préférée des Montpelliérains, où elle avait passé ses étés d'enfance. Une fois au large, au milieu des hors-bord, voiliers et planches à voile des vacanciers nouvellement arrivés, Caroline a jeté l'urne contenant ses cendres dans la Méditerranée, accompagnée d'une pluie de fleurs qu'on nous avait distribuées. Un adieu presque festif sous un grand ciel bleu, dans la vague et le vent, qui nous a paru correspondre exactement à la personnalité ensoleillée de notre amie. M'a traversé l'esprit ce vers final de la «Supplique» de Brassens: «... l'éternel estivant(e) qui passe sa mort en vacances».
Par ailleurs, puisque les mauvaises nouvelles, comme disait je ne sais plus qui, «arrivent toujours en compagnie», dans l'intervalle m'est tombé dessus un courriel de mon frère Antoine, de sa lointaine Gaspésie. Arthrose avancée dans les deux hanches, opérations imminentes, la première en juillet, la seconde au début de l'automne. En principe, nous serons de retour au Québec pour la convalescence. Sa copine Lucie va bien, sa fille Geneviève est rentrée de près de quatre semaines de séjour de travail en Europe, son fils Vincent se prépare à une tournée théâtrale en Asie quelque part en novembre.
Nous nous sommes parlé un bout de temps avant-hier, il avait le sourire aux lèvres et garde quand même le moral. Il faut dire que, même si j'étais plutôt sceptique sur l'intérêt de la chose, le mode vidéophonie de Skype est un vrai plaisir quand il permet de retrouver la tête et l'expression d'un parent ou ami éloigné qu'on n'a pas vu depuis un bout de temps.
Nous projetions d'aller la semaine prochaine visiter les Euvrard, Janine et Michel, dans leurs quartiers d'été de l'Ardèche, pas loin de Montélimar (Tiens! voilà du nougat!). On les appelle pour fixer les détails, et tragédie! Leur nièce de Bruxelles était arrivée en visite avec son gamin et son conjoint la veille... et le midi suivant, le conjoint est victime d'un arrêt cardiaque. À 53 ans, c'est pas beaucoup. Pendant que les parents tentaient de consoler la nièce, leur fils Philippe (jazzman de qualité) prenait le TGV pour la Belgique avec le cercueil de son très bon ami, exactement au milieu du week-end de la grande migration française vers le soleil et les vacances. Inutile de dire que la visite à Alba-la-Romaine est remise à des jours plus propices.
Pour le reste, train-train et petits travaux. Nous sommes sortis un soir et Azur a trouvé le tour d'oublier sa clef engagée dans la serrure de sûreté par l'intérieur. Impossible de rentrer chez nous. Il a fallu ameuter les voisins, faire venir le serrurier qui a peiné pendant plus d'une heure pour finalement tout arracher à la perceuse, au ciseau et au marteau dans un vacarme infernal. Évidemment, ça voulait dire une serrure neuve... avec un loquet à l'intérieur cette fois, juste au cas où.
Nous nous sommes enfin résolus à installer un chauffage moderne avec thermostat pour remplacer les vieux radiateurs. En réalitė il s'agit d'une climatisation réversible (Mitsubishi 4.5 Kwh) avec unité extérieure sur la terrasse et souffleuse intérieure discrète et quasi silencieuse. Un charme — et pas un luxe, avec des températures frôlant les 35 celsius à l'ombre ces jours-ci. Pourquoi avoir tant attendu? Mystère! Ajoutez à ça un volet électrique dans la chambre et la découverte d'un truc pour empêcher iTunes de s'éteindre tout seul pendant que nous écoutions béatement Vivaldi sur Apple TV, et voilà pour les travaux.
Sur un registre plus léger, quelques balades en ville en tramway, agrémentées d'apéros au Café des Trois-Grâces sur la Comédie, souvent avec l'ami guitariste attitré de la Place, Fethi. Et, pour ne pas totalement oublier la gourmandise, redécouverte (deux fois, mon père) de La Diligence, bonne table raffinée et surtout, lieu à classer facilement parmi les plus beaux restaurants de France, avec ses velours, ses voûtes de pierre dorée du XIVe et sa terrasse fleurie engoncée entre les murs et les arches soigneusement ravalés de trois immeubles moyen-âgeux donnant sur une petite place piétonne.
La cuisine tient parfaitement le cap même si elle a changé de patrons il y a quatre ou cinq ans, le précédent étant décédé d'une crise cardiaque en plein service — fallait-il vraiment que je termine aussi sur une note macabre? Mes plus plates excuses...

30 juin 2013

Crédo

Depuis l'opération aux genoux et quelques autres petits ennuis de santé, je me suis mis à cogiter sur ce que je crois vraiment. À l'arrivée à Montpellier la semaine dernière, cette réflexion s'est cristallisée en quelques axes dont je me suis imposé qu'ils tiennent chacun en deux ou trois courtes phrases et n'occupent pas plus d'une page au total.
Il faut bien voir qu'il s'agit ici non pas d'une démarche logique et raisonnée, mais de son exact contraire: la réduction à leur essentiel des actes de foi pure qui guident, souvent inconsciemment sans doute, ma pensée et le gros de mon existence.
Voici donc que je me jette à l'eau en vous livrant ce qui constitue en quelque sorte mon «credo», ramené à sa plus simple expression.

Je crois qu'il n'y a de dieux que ceux créés par les humains. Mais la question est sans importance: que chacun professe la foi qu'il veut pourvu que cela ne fasse de tort à personne.
Je crois que l'individu est sacré mais ne peut survivre et se réaliser qu'en communauté. L'instinct de propriété et d'acquisition est naturel et productif. Il doit cependant être soumis aux exigences du bien commun et de la survie de la planète.
Je crois que la liberté n'est pas un droit individuel mais collectif. Aucun homme n'est libre si tous ne le sont pas. La liberté n'a de sens que fondée sur des garanties de survie matėrielle et de dignité pour tous.
Je crois que la planète peut nourrir tous les humains. C'est à l'Humanité de voir à ce qu'elle le fasse équitablement et puisse continuer à le faire. La manière importe peu.
Je crois que le travail est une pénible nécessité, non une vertu. J'entrevois le jour où l'Humanité pourra s'en affranchir. Ce sera un grand jour. 
Je crois au progrès dans le sens du «toujours mieux», non du «toujours plus».
Je crois que l'égalité des individus ne peut avoir qu'un sens relatif. Ceux qui sont mieux nantis matériellement ou intellectuellement doivent apporter plus que les autres au bien-être de tous. Ceux qui ont moins ont droit à des compensations de la part de tous. C'est à cette condition que l'Humanité peut survivre et prospérer.
Je crois que chacun peut disposer de sa propre vie et de sa propre mort dans le respect du bien commun.
Amen.

19 mai 2013

Dans le bain!

Ce n'est pas que les peuples (ou les gens) heureux n'ont pas d'histoires, mais que leurs histoires n'intéressent personne. Il suffit de regarder le défilé des guerres, manifs et catastrophes au Téléjournal n'importe quel soir pour s'en convaincre.
C'est la perpétuelle controverse que le vieux journaliste un peu cynique que je suis entretient depuis toujours avec la fana d'informations qu'est devenue Marie-José. "Mais il ne se passe donc jamais de bonnes choses dans le monde!", se plaint-elle après chaque bulletin. "Sans doute, réponds-je, mais la grande majorité des gens ne veulent pas en entendre parler." 
Il y a bien quelques rares exceptions, mais elles prennent presque toujours la forme de ce que j'appellerais des rétro-catastrophes, où la tragédie appréhendée, attendue, presque souhaitée, se transforme en heureux dénouement par une miraculeuse pirouette: la semaine dernière, la jeune femme retrouvée vivante après 17 jours dans les décombres au Bangla Desh, l'autre année le sauvetage in extremis des mineurs sud-américains enterrés vivants, ou la députée américaine guérie et réélue après avoir reçu une balle dans la tête.
Rien de tel dans notre quotidien, bien sûr. "Pas d'histoires" dans notre cas doit se prendre au pied de la lettre ou presque: nos aventures actuelles sont si modestes qu'elles ne méritent même pas qu'on en fasse un blogue... Imaginez que le grand événement de notre vie récente (une fois l'épisode du genou à peu près clos) est la saga tragi-comique de la baignoire!
Ça avait commencé en douceur pas longtemps après notre emménagement au LUX Gouverneur. Comme c'était l'été, nous prenions toujours des douches, et d'avoir une cabine-douche distincte — quoique un peu exiguë pour ma taille — nous a paru d'un agréable raffinement. Mais de retour de Montpellier en fin d'automne, j'ai voulu prendre plutôt un bain... et j'ai découvert avec stupéfaction que la baignoire de notre luxueuse salle de bain était courte et peu profonde au point d'en être inutilisable. Impossible d'y mouiller en même temps une fesse, un genou et un gros orteil!
Pas de drame, ai-je pensé, on peut certainement la faire changer, quitte à y mettre le prix. Une première visite à l'administration m'a laissé plutôt optimiste: "Je comprends très bien le problème, on va voir ce qu'on peut faire", m'a répondu la rousse directrice. Et de me suggérer de lui proposer des modèles qui me conviendraient mieux, ce que je me suis hâté de faire (je suis très, mais très-très, amateur de bains, chauds et prolongés si possible). Une semaine plus tard, elle me rappelle: "J'en ai parlé à mon patron, et la réponse est NON." Comment, non? On peut discuter, peut-être? Hé ben non, même pas. Comme aurait dit Yvon Deschamps,"NAN c'est NAN!!!"
Quelques mois et un voyage plus tard, mes maux de genoux ayant rendu l'utilisation de la douche de plus en plus pénible, je fais une nouvelle tentative plus formelle, par une lettre bien argumentée et illustrée de solutions possibles. La réponse, encore verbale et sans la moindre justification, est toujours NON. 
Au milieu de l'année dernière — il y a plus d'un an que dure cette comédie —, la rousse directrice m'avise que la structure de direction ayant changé, je devrais faire une nouvelle tentative. Sans le moindre résultat.
Au début de cette année, à la veille d'être opéré aux deux genoux, je m'y remets en sortant les gros canons. En plus de la documentation habituelle, je joins à ma missive les avis de mes deux médecins (dont celui qui doit me faire passer sur le billard) conseillant fortement un changement de baignoire pour raisons d'hygiène et de santé. Et je réclame une réponse immédiate et par écrit. La réaction est simple et rapide: un refus verbal, et la promesse d'une réponse écrite un de ces jours, "quand le responsable rentrera de vacances".
Ah oui? Ces gens-là ne me connaissent pas. Malgré Azur qui me conseille de ne pas chercher l'affrontement, je contacte un avocat expert dans les relations propriétaire-locataire, parfaItement au courant des arcanes de la Régie du Logement et autres Offices de la Protection du consommateur. Après avoir fouillé un peu le dossier, il statue: "Bof, à mon avis il suffit d'une mise en demeure bien sentie à la direction, et les choses vont bouger. Sauf qu'on va en envoyer copie au grand patron, au siège social." Oh, yeah? Un peu optimiste, le plaideur, non?
Hé bien, croyez-le ou non, ça ne fait pas trois jours que la lettre est partie quand la rousse directrice et son récalcitrant patron me convoquent d'urgence "pour discuter les termes de l'installation de votre nouvelle baignoire".
Et aujourd'hui, un mois et quelques bruyants travaux plus tard, je puis enfin me faire tremper à la fois la fesse, le gros orteil et la prothèse qui me tient lieu de genou dans un joli bain flambant neuf.
Vous voyez maintenant pourquoi personne ne veut entendre les histoires des gens heureux?

31 mars 2013

Un blogue du genou

Ceux qui me retrouvent de temps à autre sur Facebook auront sûrement compris pourquoi je n'ai rien ajouté au blogue depuis janvier. D'une part, pas plus que je n'aime entendre les autres me raconter en long et en large leurs petits ennuis de santé, je n'ai le goût d'étaler les miens devant vos yeux et vos oreilles. Et d'autre part, ces "petits ennuis" ont été assez gros cette fois pour monopoliser tout mon temps et mon attention, aux dépens de mes activités habituelles... et au point que je n'ai pratiquement rien d'autre à relater pour le dernier mois et demi. Mais bon, puisqu'il le faut (âmes sensibles s'abstenir, certains passages qui suivent sont plus ou moins ragoûtants)...
C'est une chose qui me pendait au nez depuis des mois, sinon des années: mes genoux, auxquels j'ai beaucoup demandé au cours des décennies, étaient en train de me lâcher, pour cause d'arthrose avancée. D'après les derniers rayons-X pris en France à l'automne, le droit n'avait plus du tout de cartilage dans l'articulation, les os frottant directement l'un sur l'autre. Et le gauche allait bientôt en arriver au même point. Douloureux et de plus en plus handicapant.
Les trois médecins consultés avaient le même diagnostic: pas d'autre solution que l'opération, l'unique choix qu'il me restait étant de me faire charcuter un côté après l'autre dans un délai d'un an, ou les deux en même temps — beaucoup plus pénible, m'a-t-on prévenu. Mais dans ce cas du moins, je serais débarrassé du problème une fois pour toutes.
Serrant les dents, je suis donc entré dans une clinique de Laval un dimanche soir de la mi-février... pour me retrouver le lendemain matin sur une civière en route vers la salle d'opération. On m'a proprement anesthésié le bas du tronc et les jambes... mais lorsque le temps est venu de m'envoyer également le reste dans les vaps, on s'est rendu compte que je souffrais d'une "apnée du sommeil" qui risquait de me faire cesser de respirer à tout moment. 
Donc, malgré une piqûre pour atténuer au moins l'acuité de mes perceptions, c'est conscient que j'ai dû subir mes trois heures et quelque sur le billard... avec pour bruits de fond estompés mais reconnaissables une scie électrique me débitant les os des deux jambes... puis les coups de maillet de l'insertion des prothèses. Heureusement, un voile pudiquement tendu à 50 cm de mon nez m'empêchait de voir tout ça en direct. Pas trop rigolo quand même, ça vient encore de temps à autre hanter mes rêves.
Je suis sorti de là une semaine plus tard avec de splendides cicatrices aux deux genoux: 32 agrafes métalliques de chaque côté offraient une étroite parenté visuelle avec ces gros zippers dont on ornait il y a quelques années les jeans à la mode. Et invisible mais bien présente dessous chaque zipper, une jolie charnière en acier chromé bordée de coussins de teflon (ou quelque chose y ressemblant). Ce n'est pas une blague, j'ai même droit à une carte plastifiée prévenant les préposés à la sécurité de tous les aéroports de la planète que si je déclenche les sonneries de leurs détecteurs de métal, ce n'est pas que je sois un dangeureux terroriste, seulement un miraculé de la science!
De retour à la maison, ne me restait plus qu'à réapprendre à me servir de mes jambes. Je me retrouvais à peu près dans l'état d'un bébé de huit mois s'efforçant de se tenir debout, cramponné aux doigts de papa-maman. Sauf que lui, au moins, peut se déplacer à quatre pattes, une gymnastique qui m'est strictement interdite.
Heureusement, une volubile et maternelle physiothérapeute du CLSC (clinique médico-sociale publique, pour les non-québécois) s'est pointée le lendemain pour s'assurer que l'appartement avait bien été préparé pour ma convalescence: tous les tapis (même les superbes persans du vivoir qu'Azur aime tant) roulés dans un coin, une "chaise d'aisance" coiffant le bol de toilettes et un banc de douche enjambant la baignoire. Sans compter l'indispensable marchette (ambulateur, pour les lecteurs hexagonaux). Et surtout pour me fournir un cahier d'exercices de rééducation à effectuer deux fois par jour – dont trois fois par semaine sous sa direction. Ben oui, il fallait tout réapprendre, en commençant par faire bouger les orteils jusqu'à monter et descendre les escaliers, en passant par les flexions, les extensions, les exercices d'équilibre et de résistance, se lever et s'asseoir du lit, d'un fauteuil, d'une chaise (dur-dur), enfin marcher dans le salon puis dans le couloir, avec et sans marchette.
Pour faire une longue histoire courte, disons que j'en suis à une phase avancée de la rééducation, pas loin d'une véritable autonomie de mouvement. Les inexistants genoux me font encore un peu mal, je ne peux me balader dans l'immeuble sans marchette et n'ai pas encore l'autorisation de mettre le nez dehors, mais je suis déjà loin des averses de déprime qui me tombaient dessus les deux premières semaines en constatant qu'il me fallait de l'aide pour accomplir les gestes les plus quotidiens — par exemple me lever du lit, enfiler une paire de chaussettes ou me faire un café!
Dans quelques jours, la chère Julie du CLSC va passer la main, me confiant à la kinésiologue de service dont le rôle sera de rebâtir ma résistance et mon tonus musculaire. En principe, j'aurai retrouvé tous mes moyens quelque part en mai, bon pour soit la Martinique, soit Montpellier.
Et Azur dans tout ça? Sauf pour de rares éruptions d'énervement, elle a été d'une patience indestructible, endurant mes crises de mauvaise humeur, offrant un soutien moral indéfectible, m'aidant partout où c'était possible et me poussant à me débrouiller quand ce ne l'était pas...
Mais je sens bien qu'autant et plus que moi, elle a hâte que se termine ce curieux – et somme toute pas très drôle – épisode de notre vie commune.